{"id":21907,"date":"2026-10-26T13:37:28","date_gmt":"2026-10-26T13:37:28","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=oubli-senescent-benin-senescence-benigne"},"modified":"2026-10-26T13:37:28","modified_gmt":"2026-10-26T13:37:28","slug":"oubli-senescent-benin-senescence-benigne","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=oubli-senescent-benin-senescence-benigne","title":{"rendered":"Oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin : M\u00e9moire et \u00e2ge"},"content":{"rendered":"<p>Le vieillissement c\u00e9r\u00e9bral normal s&rsquo;accompagne d&rsquo;in\u00e9vitables modifications des processus cognitifs qui suscitent fr\u00e9quemment l&rsquo;inqui\u00e9tude des individus quant \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une pathologie neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative sous-jacente. Face \u00e0 ces manifestations physiologiques, la neuropsychologie et la g\u00e9riatrie ont cherch\u00e9 \u00e0 conceptualiser les formes non pathologiques de d\u00e9clin mn\u00e9sique afin de rassurer les patients et d&rsquo;\u00e9tablir une d\u00e9marcation nette avec les \u00e9tats d\u00e9mentiels d\u00e9butants. L&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin, initialement identifi\u00e9 pour distinguer les alt\u00e9rations b\u00e9nignes de la m\u00e9moire des trajectoires malignes, demeure un concept fondamental pour saisir l&rsquo;architecture du vieillissement cognitif sain.<\/p>\n<h2>S\u00e9nescence b\u00e9nigne (ou oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin (connu historiquement sous la locution anglophone <em>benign senescent forgetfulness<\/em>) d\u00e9signe une alt\u00e9ration discr\u00e8te, non \u00e9volutive et physiologique des performances mn\u00e9siques survenant au cours de la s\u00e9nescence, caract\u00e9ris\u00e9e principalement par l&rsquo;incapacit\u00e9 temporaire \u00e0 rappeler des \u00e9l\u00e9ments accessoires d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, alors que le souvenir global de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement et l&rsquo;autonomie fonctionnelle du sujet demeurent strictement pr\u00e9serv\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et clinique, ce tableau se manifeste typiquement par la difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9voquer spontan\u00e9ment des noms propres, des dates sp\u00e9cifiques ou des d\u00e9tails spatio-temporels secondaires, \u00e9l\u00e9ments que le sujet est n\u00e9anmoins capable de reconna\u00eetre imm\u00e9diatement lorsqu&rsquo;on les lui soumet, ou qu&rsquo;il parvient \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer ult\u00e9rieurement sans aide ext\u00e9rieure. Contrairement aux syndromes d\u00e9mentiels ou aux d\u00e9ficits neurocognitifs majeurs, l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin n&rsquo;affecte ni les activit\u00e9s de la vie quotidienne, ni le jugement, ni l&rsquo;orientation temporo-spatiale globale, s&rsquo;inscrivant dans le spectre de la variabilit\u00e9 normale de la s\u00e9nescence c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab s\u00e9nescence b\u00e9nigne \u00bb proc\u00e8de de la conjonction de deux racines latines distinctes ayant int\u00e9gr\u00e9 le vocabulaire biom\u00e9dical au cours de son institutionnalisation acad\u00e9mique. Le substantif \u00ab s\u00e9nescence \u00bb d\u00e9rive du verbe latin <em>senescere<\/em>, qui signifie \u00ab prendre de l&rsquo;\u00e2ge \u00bb, \u00ab vieillir \u00bb ou \u00ab s&rsquo;affaiblir avec le temps \u00bb, lui-m\u00eame issu du radical <em>senex<\/em> (\u00ab vieillard, personne \u00e2g\u00e9e \u00bb). Il traduit le processus biologique global de transformation de l&rsquo;organisme cons\u00e9cutif \u00e0 l&rsquo;avancement dans le cycle de vie, par opposition \u00e0 la notion purement chronologique d&rsquo;\u00e2ge.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab b\u00e9nin \u00bb trouve sa source dans le latin <em>benignus<\/em>, form\u00e9 par l&rsquo;agglutination de <em>bene<\/em> (\u00ab bien \u00bb) et de la racine de <em>gignere<\/em> (\u00ab engendrer \u00bb), signifiant originellement \u00ab g\u00e9n\u00e9reux, bienveillant, favorable \u00bb. En s\u00e9miologie m\u00e9dicale, ce qualificatif a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 par antonymie stricte avec \u00ab malin \u00bb (<em>malignus<\/em>) pour caract\u00e9riser une condition, une l\u00e9sion ou une \u00e9volution clinique qui ne met pas en jeu le pronostic vital et ne pr\u00e9sente aucun caract\u00e8re invasif, destructeur ou fatalement progressif. L&rsquo;expression conjointe d&rsquo;\u00ab oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin \u00bb (<em>benign senescent forgetfulness<\/em>) a \u00e9t\u00e9 introduite dans le corpus psychiatrique international en 1962 par le neuropsychiatre canado-tch\u00e9coslovaque Vojtech Adalbert Kral afin de classifier les troubles mn\u00e9siques observ\u00e9s en institution g\u00e9riatrique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Dans la nomenclature clinique francophone, le terme se d\u00e9cline sous deux formes grammaticales principales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>S\u00e9nescence b\u00e9nigne :<\/strong> Locution nominale f\u00e9minine, prononc\u00e9e \/se.n\u025b.s\u0251\u0303s be.ni\u0272\/. Elle qualifie le processus g\u00e9n\u00e9ral de vieillissement d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;\u00e9volution morbide destructive.<\/li>\n<li><strong>Oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin :<\/strong> Locution nominale masculine, prononc\u00e9e \/u.bli se.n\u025b.s\u0251\u0303 be.n\u025b\u0303\/. Elle d\u00e9signe de mani\u00e8re sp\u00e9cifique le trouble mn\u00e9sique prototypique d\u00e9crit par Kral.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan syntaxique, la locution s&#8217;emploie principalement comme un nom ind\u00e9nombrable ou d\u00e9nombrable r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 un tableau clinique sp\u00e9cifique (\u00ab le patient pr\u00e9sente un oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin \u00bb). Dans la litt\u00e9rature contemporaine, bien que le vocable de Kral demeure hautement valoris\u00e9 pour son importance historique et didactique, il coexiste avec des termes modernes tels que \u00ab d\u00e9clin cognitif li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge \u00bb ou \u00ab vieillissement cognitif normal \u00bb, employ\u00e9s avec une valeur d\u00e9nominative \u00e9quivalente dans les contextes non pathologiques.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin requiert une analyse fine des syst\u00e8mes composant la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9moire_(psychologie)\">m\u00e9moire<\/a> humaine et de leur vuln\u00e9rabilit\u00e9 diff\u00e9rentielle face au vieillissement c\u00e9r\u00e9bral. Loin d&rsquo;\u00eatre un effondrement global des capacit\u00e9s d&rsquo;encodage ou de stockage, l&rsquo;oubli s\u00e9nescent rel\u00e8ve d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;\u00e9vocation spontan\u00e9e li\u00e9 au ralentissement de la vitesse de traitement de l&rsquo;information et \u00e0 la r\u00e9duction des ressources attentionnelles ex\u00e9cutives.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un individu \u00e2g\u00e9 pr\u00e9sentant cette condition oublie un nom de famille, l&#8217;emplacement d&rsquo;un objet usuel ou la date d&rsquo;une rencontre pass\u00e9e, l&rsquo;information n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 effac\u00e9e de l&rsquo;engramme mn\u00e9sique. Elle demeure solidement consolid\u00e9e dans les r\u00e9seaux corticaux \u00e0 long terme. L&rsquo;obstacle r\u00e9side dans l&rsquo;acc\u00e8s strat\u00e9gique \u00e0 cette trace : les m\u00e9canismes de recherche guid\u00e9e par les aires frontales subissent une latence accrue, provoquant le ph\u00e9nom\u00e8ne bien connu du \u00ab mot sur le bout de la langue \u00bb ou l&rsquo;omission circonstancielle. D\u00e8s lors qu&rsquo;un indice s\u00e9mantique ou contextuel est pr\u00e9sent\u00e9 au sujet, ou que la pression temporelle s&rsquo;estompe, l&rsquo;information resurgit avec nettet\u00e9, prouvant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du stockage sous-jacent.<\/p>\n<p>Cette dynamique cognitive s&rsquo;accompagne d&rsquo;une pleine conscience des difficult\u00e9s par le patient. Les individus concern\u00e9s conservent une lucidit\u00e9 intacte quant \u00e0 leurs failles d&rsquo;\u00e9vocation, ce qui g\u00e9n\u00e8re une anxi\u00e9t\u00e9 prospective et des plaintes mn\u00e9siques explicites lors des consultations m\u00e9dicales. La m\u00e9tacognition \u2014 la capacit\u00e9 d&rsquo;auto-\u00e9valuation de son propre fonctionnement intellectuel \u2014 est scrupuleusement pr\u00e9serv\u00e9e, excluant cat\u00e9goriquement toute anosognosie, cette derni\u00e8re constituant l&rsquo;un des signes cardinaux des affections neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives av\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin n&rsquo;affecte pas l&rsquo;orientation dans l&rsquo;espace ni dans le temps. La personne est parfaitement orient\u00e9e sur le jour, le mois, l&rsquo;ann\u00e9e et le lieu o\u00f9 elle se trouve, et elle est capable de relater avec coh\u00e9rence l&rsquo;intrigue d&rsquo;un roman qu&rsquo;elle vient d&rsquo;achever ou les grandes lignes des \u00e9v\u00e9nements sociopolitiques r\u00e9cents, m\u00eame si certains noms de protagonistes secondaires lui \u00e9chappent momentan\u00e9ment. L&rsquo;autonomie instrumentale et les actes essentiels de la vie quotidienne (gestion des finances, observance th\u00e9rapeutique, usage des transports, pr\u00e9paration des repas) s&rsquo;effectuent sans r\u00e9gression notable.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de ce concept s&rsquo;enracine dans la volont\u00e9 de rompre avec le dogme s\u00e9culaire de la \u00ab s\u00e9nilit\u00e9 in\u00e9luctable \u00bb. Jusqu&rsquo;au milieu du XXe si\u00e8cle, la d\u00e9ch\u00e9ance intellectuelle avanc\u00e9e \u00e9tait fr\u00e9quemment per\u00e7ue comme l&rsquo;aboutissement in\u00e9vitable d&rsquo;une longue vie. Les nuances entre d\u00e9clin physiologique et d\u00e9mence organique restaient floues et mal th\u00e9oris\u00e9es dans la nosographie m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>En 1958, puis de mani\u00e8re formelle dans sa publication princeps de 1962 parue dans la revue <em>Neuropsychopharmacology<\/em>, le docteur Vojtech Adalbert Kral, exer\u00e7ant \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 McGill et au <em>Jewish General Hospital<\/em> de Montr\u00e9al, introduit une dichotomie clinique capitale : l&rsquo;oubli s\u00e9nescent \u00ab b\u00e9nin \u00bb face \u00e0 l&rsquo;oubli s\u00e9nescent \u00ab malin \u00bb. Kral a observ\u00e9 deux cohortes distinctes de r\u00e9sidents \u00e2g\u00e9s : la premi\u00e8re pr\u00e9sentait des oublis passagers de d\u00e9tails sans alt\u00e9ration de l&rsquo;orientation ni mortalit\u00e9 pr\u00e9coce, tandis que la seconde manifestait des d\u00e9ficits massifs d&rsquo;encodage, des confabulations, une perte de l&rsquo;orientation et une surmortalit\u00e9 prononc\u00e9e. Kral a ainsi isol\u00e9 l&rsquo;oubli b\u00e9nin comme un ph\u00e9nom\u00e8ne intrins\u00e8que \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge, d\u00e9nu\u00e9 de potentiel destructeur intrins\u00e8que.<\/p>\n<p>Au fil des d\u00e9cennies suivantes, les crit\u00e8res de Kral ont servi de tremplin aux classifications contemporaines. En 1986, un groupe de travail r\u00e9uni par le <em>National Institute of Mental Health<\/em> (NIMH) aux \u00c9tats-Unis, sous la direction de Crook, a forg\u00e9 le concept de \u00ab trouble de la m\u00e9moire associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge \u00bb (<em>Age-Associated Memory Impairment<\/em> ou AAMI) pour doter l&rsquo;oubli b\u00e9nin de crit\u00e8res psychom\u00e9triques formalis\u00e9s, comparant les performances des a\u00een\u00e9s \u00e0 celles de jeunes adultes. Constatant que cette comparaison p\u00e9nalisait excessivement les seniors en qualifiant de d\u00e9ficit ce qui relevait de la norme pour leur tranche d&rsquo;\u00e2ge, l&rsquo;Association Internationale de Psychog\u00e9riatrie (IPA), par l&rsquo;interm\u00e9diaire de Levy en 1994, a r\u00e9vis\u00e9 cette entit\u00e9 sous le nom de \u00ab d\u00e9clin cognitif li\u00e9 au vieillissement \u00bb (<em>Aging-Associated Cognitive Decline<\/em> ou AACD), en \u00e9talonnant cette fois les scores par rapport aux pairs de m\u00eame \u00e2ge et de m\u00eame niveau socio-\u00e9ducatif.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1990, les travaux de Ronald Petersen \u00e0 la Mayo Clinic ont donn\u00e9 naissance au concept de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_cognitif_l%C3%A9ger\">trouble cognitif l\u00e9ger<\/a> (<em>Mild Cognitive Impairment<\/em> ou MCI), repositionnant l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin comme le p\u00f4le non pathologique d&rsquo;un continuum cognitif o\u00f9 le MCI repr\u00e9sente l&rsquo;\u00e9tat transitionnel ou prodromique potentiel vers la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Maladie_d%27Alzheimer\">maladie d&rsquo;Alzheimer<\/a>.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le cadre explicatif de l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin s&rsquo;articule autour de plusieurs th\u00e9ories majeures issues des neurosciences cognitives du vieillissement :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re th\u00e9orie cardinale est celle du <strong>ralentissement de la vitesse de traitement de l&rsquo;information<\/strong>, th\u00e9oris\u00e9e notamment par Timothy Salthouse (1996). Selon cette approche psychom\u00e9trique et neurobiologique, le vieillissement primaire entra\u00eene une diminution globale de la vitesse \u00e0 laquelle les op\u00e9rations mentales \u00e9l\u00e9mentaires sont ex\u00e9cut\u00e9es par les r\u00e9seaux neuronaux. Cette d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration, caus\u00e9e par des micro-alt\u00e9rations de la substance blanche c\u00e9r\u00e9brale et une d\u00e9my\u00e9linisation diffuse, compromet la capacit\u00e9 \u00e0 achever des t\u00e2ches de r\u00e9cup\u00e9ration complexes dans un temps limit\u00e9, sans que les traces mn\u00e9siques ne soient intrins\u00e8quement d\u00e9grad\u00e9es.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me perspective est celle du <strong>d\u00e9ficit d&rsquo;inhibition attentionnelle<\/strong>, mod\u00e9lis\u00e9e par Lynn Hasher et Rose Zacks (1988). Selon cette th\u00e9orie, le vieillissement s&rsquo;accompagne d&rsquo;une fragilisation des m\u00e9canismes frontaux charg\u00e9s de filtrer les informations non pertinentes et de supprimer les pens\u00e9es intrusives. D\u00e8s lors, le cerveau \u00e2g\u00e9 est encombr\u00e9 par un \u00ab bruit de fond \u00bb cognitif plus dense lors de la recherche mn\u00e9sique. Cette saturation entrave l&rsquo;acc\u00e8s rapide aux donn\u00e9es cibles (comme le pr\u00e9nom d&rsquo;une connaissance), provoquant une comp\u00e9tition parasitaire qui mime un oubli r\u00e9el alors qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9chec de focalisation ex\u00e9cutive.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le de la <strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/R%C3%A9serve_cognitive\">r\u00e9serve cognitive<\/a><\/strong>, articul\u00e9 par Yaakov Stern (2002), fournit une grille de lecture robuste expliquant pourquoi l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin reste stable chez certains individus tout au long de leur existence. Gr\u00e2ce \u00e0 un r\u00e9seau synaptique plus dense et \u00e0 des strat\u00e9gies d&rsquo;optimisation compensatoire acquises par l&rsquo;\u00e9ducation, la profession et l&rsquo;activit\u00e9 intellectuelle, les sujets \u00e2g\u00e9s compensent les faiblesses d&rsquo;\u00e9vocation en mobilisant des circuits fronto-pari\u00e9taux alternatifs, pr\u00e9venant ainsi la bascule vers le d\u00e9ficit fonctionnel.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse de l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin permet d&rsquo;en d\u00e9composer les caract\u00e9ristiques selon plusieurs axes psychologiques et s\u00e9miologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>S\u00e9lectivit\u00e9 de l&rsquo;oubli :<\/strong> L&rsquo;omission porte exclusivement sur des donn\u00e9es circonstancielles, des d\u00e9tails temporels pr\u00e9cis ou des signifiants arbitraires (noms propres, num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone), \u00e9pargnant syst\u00e9matiquement le noyau central de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/li>\n<li><strong>Efficacit\u00e9 du rep\u00eachage par indi\u00e7age :<\/strong> La pr\u00e9sentation d&rsquo;un indice contextuel, s\u00e9mantique ou phonologique d\u00e9clenche instantan\u00e9ment le rappel de l&rsquo;information manquante, attestant que la phase d&rsquo;encodage initial et la phase de stockage ont fonctionn\u00e9 ad\u00e9quatement.<\/li>\n<li><strong>Diff\u00e9renciation rappel libre versus reconnaissance :<\/strong> Le contraste entre une performance modeste lors du rappel libre spontan\u00e9 et une performance optimale lors des \u00e9preuves de choix multiple ou de reconnaissance constitue la signature psychom\u00e9trique d\u00e9terminante du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/li>\n<li><strong>Conservation de l&rsquo;ancrage spatial et temporel :<\/strong> Le sujet ne pr\u00e9sente aucune d\u00e9sorientation temporo-spatiale ; il situe avec exactitude sa place dans sa biographie, dans la saison et dans son environnement imm\u00e9diat.<\/li>\n<li><strong>Int\u00e9grit\u00e9 fonctionnelle et instrumentale :<\/strong> Les activit\u00e9s instrumentales de la vie quotidienne (IADL) restent enti\u00e8rement pr\u00e9serv\u00e9es sans recours n\u00e9cessaire \u00e0 une suppl\u00e9ance par un tiers.<\/li>\n<li><strong>Pleine m\u00e9tacognition :<\/strong> Pr\u00e9sence constante d&rsquo;une conscience lucide de ses propres d\u00e9faillances mn\u00e9siques, souvent source d&rsquo;auto-critique et de verbalisation spontan\u00e9e du trouble en consultation.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mieux cerner la r\u00e9alit\u00e9 clinique de l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin, il convient de l&rsquo;examiner \u00e0 travers des situations pratiques de la vie quotidienne et des vignettes cliniques distinctives.<\/p>\n<p><strong>Exemple de la vie courante :<\/strong> Une femme de 74 ans se rend au march\u00e9 de son quartier. Elle y rencontre une voisine de longue date avec laquelle elle engage une conversation anim\u00e9e sur l&rsquo;entretien du jardin. Au moment de pr\u00e9senter cette voisine \u00e0 son conjoint qui la rejoint, elle est subitement incapable de retrouver le pr\u00e9nom et le patronyme de son interlocutrice, ressentant un blocage net. La conversation se conclut sur des formules d&rsquo;adieu cordiales mais g\u00ean\u00e9es. Vingt minutes plus tard, sur le chemin du retour, le pr\u00e9nom (\u00ab Madeleine \u00bb) lui revient spontan\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;esprit, sans le moindre effort d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. Cet \u00e9pisode illustre parfaitement la panne d&rsquo;acc\u00e8s temporaire avec r\u00e9tablissement diff\u00e9r\u00e9 caract\u00e9ristique de l&rsquo;oubli b\u00e9nin.<\/p>\n<p><strong>Vignette clinique comparative :<\/strong><br \/><em>Cas 1 (Oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin) :<\/em> M. Henri, 71 ans, ancien ing\u00e9nieur, consulte son m\u00e9decin traitant car il s&rsquo;inqui\u00e8te d&rsquo;\u00ab \u00e9garer ses lunettes \u00bb et d&rsquo;oublier certains rendez-vous m\u00e9dicaux non not\u00e9s dans son agenda. Lors de l&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique, M. Henri r\u00e9ussit l&rsquo;ensemble des \u00e9preuves d&rsquo;encodage. Au test de rappel libre de 16 mots, son score spontan\u00e9 se situe l\u00e9g\u00e8rement sous la moyenne des adultes jeunes, mais remonte au score maximal (16\/16) d\u00e8s que des indices s\u00e9mantiques (\u00ab c&rsquo;\u00e9tait un meuble \u00bb, \u00ab c&rsquo;\u00e9tait un animal \u00bb) lui sont fournis. Son bilan biologique et son imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique c\u00e9r\u00e9brale montrent uniquement une atrophie corticale harmonieuse en ad\u00e9quation avec son \u00e2ge chronologique. Il est rassur\u00e9 et ne pr\u00e9sente aucune aggravation lors du suivi \u00e0 trois ans.<\/p>\n<p><em>Cas 2 (Contre-exemple &#8211; Oubli pathologique ou malin) :<\/em> Mme Th\u00e9r\u00e8se, 72 ans, est accompagn\u00e9e par sa fille qui rapporte des incidents pr\u00e9occupants : sa m\u00e8re a oubli\u00e9 qu&rsquo;elles avaient d\u00e9jeun\u00e9 ensemble la veille, r\u00e9p\u00e8te fr\u00e9quemment les m\u00eames questions et nie fermement toute difficult\u00e9 mn\u00e9sique, affirmant que \u00ab tout va tr\u00e8s bien \u00bb. Au test neuropsychologique, l&rsquo;indi\u00e7age s\u00e9mantique ne permet pas d&rsquo;am\u00e9liorer le rappel des mots appris quelques minutes auparavant, et elle commet de fausses reconnaissances massives. Ici, le m\u00e9canisme d&rsquo;encodage et de stockage hippocampique est d\u00e9faillant, combin\u00e9 \u00e0 une anosognosie pr\u00e9coce : ce tableau exclut formellement la s\u00e9nescence b\u00e9nigne et oriente vers un trouble neurocognitif amn\u00e9sique d\u00e9butant.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation rigoureuse de l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin repose sur une approche multidisciplinaire combinant anamn\u00e8se d\u00e9taill\u00e9e, questionnaires standardis\u00e9s et passation d&rsquo;une batterie neuropsychologique normalis\u00e9e.<\/p>\n<p>Les outils de d\u00e9pistage global, tels que le Mini-Mental State Examination (MMSE) ou l&rsquo;\u00c9valuation Cognitive de Montr\u00e9al (MoCA), sont fr\u00e9quemment employ\u00e9s en premi\u00e8re intention. Chez une personne pr\u00e9sentant un oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin, le score total \u00e0 ces \u00e9preuves demeure syst\u00e9matiquement dans les normes statistiques ajust\u00e9es selon l&rsquo;\u00e2ge et le niveau d&rsquo;\u00e9tudes (g\u00e9n\u00e9ralement sup\u00e9rieur \u00e0 26\/30 au MoCA, avec \u00e9ventuellement la perte d&rsquo;un point au rappel diff\u00e9r\u00e9, imm\u00e9diatement corrig\u00e9e par indi\u00e7age).<\/p>\n<p>L&rsquo;examen approfondi fait intervenir le paradigme de Grober et Buschke (\u00e9preuve de rappel libre \/ rappel indic\u00e9 \u00e0 16 items &#8211; RL\/RI-16). Ce test est d\u00e9terminant : il permet de contr\u00f4ler que l&rsquo;information a \u00e9t\u00e9 correctement encod\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 un indi\u00e7age initial. Chez le sujet atteint d&rsquo;un simple oubli b\u00e9nin, la somme du rappel libre et du rappel indic\u00e9 (rappel total) atteint le plafond attendu, d\u00e9montrant l&rsquo;absence de syndrome amn\u00e9sique de type hippocampique. \u00c0 cela s&rsquo;ajoutent le test des figures de Rey (\u00e9valuation de la m\u00e9moire visuelle et de l&rsquo;organisation visuo-spatiale) et le test des commissions ou des r\u00e9solutions de probl\u00e8mes du quotidien.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;exploration m\u00e9tacognitive est enrichie par des questionnaires d&rsquo;auto-\u00e9valuation mn\u00e9sique (comme le Questionnaire de Plainte Mn\u00e9sique ou le <em>Memory Functioning Questionnaire<\/em>) et par des \u00e9chelles d&rsquo;autonomie fonctionnelle (\u00e9chelles ADL de Katz et IADL de Lawton). Ces derni\u00e8res confirment formellement que les oublis n&rsquo;interf\u00e8rent d&rsquo;aucune mani\u00e8re avec l&rsquo;ind\u00e9pendance de la personne au sein de son environnement \u00e9cologique.<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Sur le plan de la pratique m\u00e9dicale et g\u00e9riatrique, la juste identification de l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin rev\u00eat une triple utilit\u00e9 essentielle : diagnostique, pronostique et th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<p>Dans le domaine du conseil clinique et de l&rsquo;\u00e9ducation th\u00e9rapeutique, poser ce diagnostic permet de d\u00e9livrer un discours hautement rassurant. La d\u00e9couverte que ses d\u00e9faillances rel\u00e8vent de la physiologie normale du vieillissement d\u00e9samorce le cercle vicieux de l&rsquo;angoisse de la maladie d&rsquo;Alzheimer, fr\u00e9quente chez les personnes \u00e2g\u00e9es t\u00e9moins de la d\u00e9ch\u00e9ance cognitive de leurs propres parents ou de proches. Cette d\u00e9m\u00e9dicalisation \u00e9vite la prescription inopportune de psychotropes ou de bilans invasifs superflus.<\/p>\n<p>En neuropsychologie appliqu\u00e9e, cette caract\u00e9risation permet d&rsquo;orienter les personnes vers des programmes d&rsquo;optimisation cognitive plut\u00f4t que vers des th\u00e9rapies de r\u00e9habilitation cognitive lourde. Des ateliers m\u00e9moire ax\u00e9s sur l&rsquo;apprentissage de strat\u00e9gies mn\u00e9motechniques (cat\u00e9gorisation s\u00e9mantique, m\u00e9thode des lieux, imagerie mentale visuelle) et sur la gestion du temps de traitement permettent de compenser efficacement la baisse d&rsquo;efficience du rappel spontan\u00e9.<\/p>\n<p>Au niveau de l&rsquo;hygi\u00e8ne de vie, la mise en \u00e9vidence d&rsquo;une s\u00e9nescence b\u00e9nigne est l&rsquo;occasion de pr\u00e9coniser des mesures pr\u00e9ventives valid\u00e9es : pratique r\u00e9guli\u00e8re d&rsquo;une activit\u00e9 physique a\u00e9robie (qui soutient la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale et la perfusion de l&rsquo;hippocampe), engagement social soutenu, stimulation intellectuelle continue et contr\u00f4le rigoureux des facteurs de risque cardiovasculaires (hypertension art\u00e9rielle, diab\u00e8te, s\u00e9dentarit\u00e9), indispensables au maintien de la substance blanche c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Depuis les intuitions s\u00e9minales de Kral, la recherche neuroscientifique contemporaine s&rsquo;est appuy\u00e9e sur de vastes \u00e9tudes longitudinales de cohortes et sur l&rsquo;imagerie multimodale pour objectiver les substrats neurobiologiques de la s\u00e9nescence mn\u00e9sique non d\u00e9mentielle.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es issues de cohortes c\u00e9l\u00e8bres, telles que la <em>Baltimore Longitudinal Study of Aging<\/em> (BLSA) aux \u00c9tats-Unis ou la cohorte prospective PAQUID en France initi\u00e9e par Jean-Fran\u00e7ois Dartigues, ont confirm\u00e9 qu&rsquo;une fraction substantielle de la population \u00e2g\u00e9e conserve une stabilit\u00e9 cognitive exemplaire pendant des d\u00e9cennies, sans jamais glisser vers la d\u00e9mence, malgr\u00e9 des plaintes subjectives relatives \u00e0 la rapidit\u00e9 de rappel. Ces travaux ont valid\u00e9 statistiquement le concept d&rsquo;une d\u00e9gradation non \u00e9volutive propre au vieillissement sain.<\/p>\n<p>En neuro-imagerie structurelle, les \u00e9tudes par IRM volum\u00e9trique ont d\u00e9montr\u00e9 que la s\u00e9nescence cognitive b\u00e9nigne est corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 une atrophie c\u00e9r\u00e9brale diffuse tr\u00e8s mod\u00e9r\u00e9e, pr\u00e9dominant dans les lobes frontaux et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur, avec une relative pr\u00e9servation volum\u00e9trique des structures temporales internes (hippocampe et cortex entorhinal) en comparaison des r\u00e9ductions massives observ\u00e9es dans les pathologies amylo\u00efdes. Les techniques de spectroscopie et d&rsquo;imagerie du tenseur de diffusion (DTI) r\u00e9v\u00e8lent principalement une alt\u00e9ration microstructurale discr\u00e8te des faisceaux de substance blanche cortico-sous-corticaux, expliquant le ralentissement transmissionnel des signaux neuronaux.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les \u00e9tudes de biomarqueurs par tomographie par \u00e9mission de positons (TEP-amylo\u00efde et TEP-tau) d\u00e9montrent qu&rsquo;un nombre important d&rsquo;individus \u00e2g\u00e9s pr\u00e9sentant un oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin ne manifestent pas de charge pathologique anormale en prot\u00e9ines amylo\u00efde-b\u00eata ou en d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescences neurofibrillaires tau n\u00e9ocorticales, consolidant l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une fronti\u00e8re biologique r\u00e9elle entre s\u00e9nescence normale et cascade pathologique.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La perception et l&rsquo;expression de l&rsquo;oubli li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge varient substantiellement selon les matrices socioculturelles au sein desquelles \u00e9voluent les individus.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes contemporaines, marqu\u00e9es par ce que certains sociologues qualifient de \u00ab culte de la performance c\u00e9r\u00e9brale \u00bb et par une valorisation extr\u00eame de l&rsquo;autonomie rationnelle, le moindre tr\u00e9buchement mn\u00e9sique est fr\u00e9quemment interpr\u00e9t\u00e9 sous le prisme de la terreur de la d\u00e9ch\u00e9ance neurologique. Cette anxi\u00e9t\u00e9 de performance cognitive exacerbe le ph\u00e9nom\u00e8ne de la \u00ab menace du st\u00e9r\u00e9otype \u00bb d\u00e9crit en psychologie sociale : la crainte de confirmer le st\u00e9r\u00e9otype n\u00e9gatif du vieillard incomp\u00e9tent g\u00e9n\u00e8re un stress aigu qui, en monopolisant la m\u00e9moire de travail, p\u00e9nalise directement les r\u00e9sultats aux tests psychom\u00e9triques.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures traditionnelles valorisant la g\u00e9rontocratie, le statut d&rsquo;ancien et la transmission orale (notamment dans diverses soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est ou d&rsquo;Afrique subsaharienne), la perte de rapidit\u00e9 mn\u00e9sique est per\u00e7ue comme un attribut naturel, voire sage, de l&rsquo;existence. L&rsquo;oubli de d\u00e9tails accessoires n&rsquo;y est pas stigmatis\u00e9 comme un d\u00e9ficit fonctionnel, mais int\u00e9gr\u00e9 dans une vision globale o\u00f9 l&rsquo;expertise accumul\u00e9e, le discernement et l&rsquo;intelligence cristallis\u00e9e compensent largement la perte d&rsquo;efficience m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Ces divergences imposent une vigilance extr\u00eame dans l&rsquo;\u00e9talonnage des batteries de tests neuropsychologiques. Les outils con\u00e7us en Occident int\u00e8grent souvent des biais linguistiques, \u00e9ducatifs et culturels qui risquent d&rsquo;\u00e9tiqueter faussement comme pathologique un simple oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin chez un patient issu d&rsquo;une culture diff\u00e9rente ou n&rsquo;ayant pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;une scolarisation formelle.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Bien que le concept forg\u00e9 par Kral ait constitu\u00e9 une avanc\u00e9e humaniste et nosologique d\u00e9terminante \u00e0 son \u00e9poque, il a fait l&rsquo;objet de vives discussions th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques au sein de la communaut\u00e9 scientifique.<\/p>\n<p>La principale critique formul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;encontre de la typologie de Kral r\u00e9side dans son caract\u00e8re trop strictement binaire : opposer d&#8217;embl\u00e9e une s\u00e9nescence \u00ab b\u00e9nigne \u00bb \u00e0 une s\u00e9nescence \u00ab maligne \u00bb simplifie excessivement la diversit\u00e9 des trajectoires individuelles. Les recherches contemporaines ont mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence d&rsquo;une zone grise consid\u00e9rable entre la physiologie pure et la pathologie d\u00e9clar\u00e9e. Le concept de <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/14035318\/\">s\u00e9nescence b\u00e9nigne<\/a> ne pr\u00e9cisait pas de seuils op\u00e9rationnels quantifi\u00e9s, ce qui laissait une place pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 l&rsquo;appr\u00e9ciation subjective du clinicien.<\/p>\n<p>Une seconde controverse concerne le risque de faux sentiment de s\u00e9curit\u00e9 li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tiquette de \u00ab b\u00e9nignit\u00e9 \u00bb. Certains patients class\u00e9s initialement comme porteurs d&rsquo;un oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin d\u00e9veloppent, \u00e0 moyen ou long terme, un v\u00e9ritable trouble neurocognitif. Les progr\u00e8s de la d\u00e9tection pr\u00e9coce ont en effet montr\u00e9 que ce qui semblait cliniquement anodin pouvait parfois correspondre \u00e0 la phase de compensation d&rsquo;un d\u00e9clin cognitif subjectif (<em>Subjective Cognitive Decline<\/em> &#8211; SCD), dissimulant une pathologie sous-jacente naissante capable de franchir le seuil du trouble cognitif l\u00e9ger plusieurs ann\u00e9es plus tard.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan nosologique, l&rsquo;abandon progressif du terme au profit de cat\u00e9gories plus dynamiques et mesurables (comme le vieillissement cognitif normal ou le d\u00e9clin cognitif li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge) t\u00e9moigne de la volont\u00e9 des psychologues et des neurologues de disposer de concepts adoss\u00e9s \u00e0 des distributions statistiques rigoureuses plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 une opposition manich\u00e9enne entre b\u00e9nin et malin.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9venir toute confusion nosographique, il est imp\u00e9ratif de situer l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin par rapport aux concepts limitrophes du champ de la g\u00e9rontopsychiatrie :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Trouble cognitif l\u00e9ger (TCL ou MCI &#8211; <em>Mild Cognitive Impairment<\/em>) :<\/strong> Le MCI amn\u00e9sique se distingue de l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin par la pr\u00e9sence d&rsquo;un d\u00e9ficit mn\u00e9sique mesurable objectivement aux tests psychom\u00e9triques (score inf\u00e9rieur \u00e0 1,5 d\u00e9viation standard par rapport \u00e0 la moyenne des sujets de m\u00eame \u00e2ge et scolarit\u00e9), persistant dans les \u00e9preuves indic\u00e9es, bien que l&rsquo;ind\u00e9pendance g\u00e9n\u00e9rale dans les activit\u00e9s quotidiennes de base soit encore pr\u00e9serv\u00e9e. L&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin pr\u00e9sente, lui, des scores indic\u00e9s strictement normaux.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9mence s\u00e9nile \/ Trouble neurocognitif majeur :<\/strong> Cette cat\u00e9gorie implique une atteinte diffuse et progressive de plusieurs domaines cognitifs (m\u00e9moire, langage, praxies, fonctions ex\u00e9cutives) entra\u00eenant une alt\u00e9ration av\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;autonomie quotidienne et requ\u00e9rant l&rsquo;assistance de tiers, souvent accompagn\u00e9e d&rsquo;anosognosie. L&rsquo;oubli b\u00e9nin ne compromet aucune autonomie.<\/li>\n<li><strong>Trouble de la m\u00e9moire associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge (AAMI &#8211; <em>Age-Associated Memory Impairment<\/em>) :<\/strong> Concept d\u00e9fini en 1986 par le NIMH, qui mesurait le d\u00e9clin mn\u00e9sique de la personne \u00e2g\u00e9e par comparaison directe avec la moyenne de jeunes adultes performants de 20-30 ans. Ce crit\u00e8re, trop restrictif, qualifiait de pathologiques des changements normaux li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge, contrairement \u00e0 la s\u00e9nescence b\u00e9nigne qui s&rsquo;appuie sur la normalit\u00e9 intra-\u00e2ge.<\/li>\n<li><strong>Plainte cognitive subjective (ou d\u00e9clin cognitif subjectif &#8211; SCD) :<\/strong> Sensation ressentie par le patient d&rsquo;une d\u00e9gradation de ses capacit\u00e9s intellectuelles sans aucune anomalie objectivable aux bilans neuropsychologiques formels. Si l&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin s&rsquo;accompagne souvent d&rsquo;un SCD, ce dernier n\u00e9cessite une surveillance longitudinale car il peut constituer, dans un sous-groupe restreint de patients, un stade pr\u00e9clinique tr\u00e8s pr\u00e9coce de neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence.<\/li>\n<li><strong>Amn\u00e9sie psychog\u00e8ne :<\/strong> Perte de m\u00e9moire \u00e9pisodique r\u00e9trograde g\u00e9n\u00e9ralement d&rsquo;origine affective ou traumatique, li\u00e9e \u00e0 des troubles anxio-d\u00e9pressifs fr\u00e9quents chez les a\u00een\u00e9s, r\u00e9versible sous traitement appropri\u00e9, sans lien avec le vieillissement c\u00e9r\u00e9bral structurel.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin repr\u00e9sente un concept fondateur de la neuropsychologie g\u00e9riatrique moderne, articul\u00e9 autour des rep\u00e8res fondamentaux suivants :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Nature physiologique :<\/strong> Il s&rsquo;agit d&rsquo;une modification b\u00e9nigne, non progressive et attendue des performances mn\u00e9siques, inh\u00e9rente \u00e0 la maturation c\u00e9r\u00e9brale avanc\u00e9e et d\u00e9pourvue de caract\u00e8re pathologique destructeur.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9canisme central :<\/strong> Le trouble d\u00e9coule d&rsquo;un ralentissement de la vitesse de recherche et d&rsquo;\u00e9vocation spontan\u00e9e des traces mn\u00e9siques sous contr\u00f4le frontal, alors que l&rsquo;encodage et la r\u00e9tention hippocampique restent indemnes, comme en atteste la normalisation imm\u00e9diate des scores par l&rsquo;indi\u00e7age.<\/li>\n<li><strong>Diff\u00e9renciation capitale :<\/strong> Introduit par V. A. Kral en 1962 pour s&rsquo;opposer \u00e0 l&rsquo;oubli malin d\u00e9mentiel, il se distingue radicalement de la maladie d&rsquo;Alzheimer par la conservation de l&rsquo;autonomie quotidienne, le maintien de l&rsquo;orientation spatio-temporelle et l&rsquo;absence d&rsquo;anosognosie.<\/li>\n<li><strong>Prise en charge d\u00e9dramatisante :<\/strong> Son diagnostic repose sur un bilan neuropsychologique normalis\u00e9 et vise avant tout \u00e0 rassurer le patient, \u00e0 optimiser son hygi\u00e8ne de vie psychocorporelle et \u00e0 proscrire toute surm\u00e9dicalisation inappropri\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Crook, T., Bartus, R. T., Ferris, S. H., Whitehouse, P., Cohen, G. D., &#038; Gershon, S. (1986). Age-associated memory impairment: Proposed diagnostic criteria and measures of clinical change. Report of a National Institute of Mental Health Work Group. <em>Developmental Neuropsychology<\/em>, 2(4), 261\u2013276. https:\/\/doi.org\/10.1080\/87565648609540348<\/li>\n<li>Hasher, L., &#038; Zacks, R. T. (1988). Working memory, comprehension, and aging: A review and a new view. In G. H. Bower (Ed.), <em>The Psychology of Learning and Motivation<\/em> (Vol. 22, pp. 193\u2013225). Academic Press. https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60041-9<\/li>\n<li>Kral, V. A. (1962). Benign senescent forgetfulness. In P. B. Bradley, F. Fl\u00fcgel, &#038; P. H. Hoch (Eds.), <em>Neuropsychopharmacology<\/em> (Vol. 3, pp. 288\u2013292). Elsevier.<\/li>\n<li>Levy, R. (1994). Aging-associated cognitive decline. Working Party of the International Psychogeriatric Association in collaboration with the World Health Organization. <em>International Psychogeriatrics<\/em>, 6(1), 63\u201368. https:\/\/doi.org\/10.1017\/s1041610294001602<\/li>\n<li>Petersen, R. C., Smith, G. E., Waring, S. C., Ivnik, R. J., Tangalos, E. G., &#038; Kokmen, E. (1999). Mild cognitive impairment: Clinical characterization and outcome. <em>Archives of Neurology<\/em>, 56(3), 303\u2013308. https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneur.56.3.303<\/li>\n<li>Salthouse, T. A. (1996). The processing-speed theory of adult age differences in cognition. <em>Psychological Review<\/em>, 103(3), 403\u2013428. https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.103.3.403<\/li>\n<li>Stern, Y. (2002). Cognitive reserve. <em>Neuropsychologia<\/em>, 40(12), 2014\u20132028. https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0028-3932(02)00078-4<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;oubli s\u00e9nescent b\u00e9nin caract\u00e9rise les alt\u00e9rations physiologiques et non \u00e9volutives de la m\u00e9moire au cours du vieillissement c\u00e9r\u00e9bral normal, se distinguant des pathologies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,18855,647],"tags":[36760,4156,36758,36756,36757,36759,6343],"class_list":["post-21907","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-psychogeriatrie","category-psychologie-cognitive","tag-kral","tag-memoire-episodique","tag-neuropsychologie-geriatrique","tag-oubli-senescent-benin","tag-senescence-benigne","tag-trouble-cognitif-leger","tag-vieillissement-cognitif"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21907","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21907\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21907"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21907"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21907"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}