{"id":21877,"date":"2026-10-26T12:29:20","date_gmt":"2026-10-26T12:29:20","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=systeme-de-croyances"},"modified":"2026-10-26T12:29:20","modified_gmt":"2026-10-26T12:29:20","slug":"systeme-de-croyances","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=systeme-de-croyances","title":{"rendered":"Syst\u00e8me de croyances : L&rsquo;architecture de l&rsquo;esprit"},"content":{"rendered":"<p>Le syst\u00e8me de croyances constitue la trame invisible \u00e0 travers laquelle chaque individu appr\u00e9hende, interpr\u00e8te et navigue dans le r\u00e9el. V\u00e9ritable armature cognitive et affective, il structure nos perceptions, oriente nos prises de d\u00e9cision et pr\u00e9serve notre sentiment de coh\u00e9rence existentielle face \u00e0 la complexit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<h2>Syst\u00e8me de croyances<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En psychologie et en sciences cognitives, un <strong>syst\u00e8me de croyances<\/strong> d\u00e9signe un ensemble interconnect\u00e9, hi\u00e9rarchis\u00e9 et relativement stable de repr\u00e9sentations, de convictions et de pr\u00e9suppos\u00e9s qu&rsquo;un individu ou un groupe tient pour vrais au sujet de soi, des autres et du fonctionnement du monde. Cette configuration n&rsquo;op\u00e8re pas comme une simple juxtaposition d&rsquo;id\u00e9es isol\u00e9es, mais comme une matrice dynamique qui filtre activement les informations sensorielles et conceptuelles entrantes.<\/p>\n<p>Sur le plan structurel, un syst\u00e8me de croyances englobe \u00e0 la fois des postulats fondamentaux sur la r\u00e9alit\u00e9 (ontologie personnelle), des principes directeurs moraux (syst\u00e8me de valeurs) et des r\u00e8gles pragmatiques de comportement. Loin d&rsquo;\u00eatre purement rationnel, il est profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans des processus affectifs, identitaires et motivationnels, servant de rempart contre l&rsquo;angoisse existentielle et assurant la continuit\u00e9 du sentiment de soi \u00e0 travers le temps.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychologie clinique et cognitive, cette notion est primordiale, car elle conditionne les r\u00e9ponses \u00e9motionnelles et comportementales d&rsquo;une personne : ce ne sont pas les \u00e9v\u00e9nements ext\u00e9rieurs en eux-m\u00eames qui dictent les r\u00e9actions humaines, mais la signification que le syst\u00e8me de croyances leur attribue.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab syst\u00e8me de croyances \u00bb r\u00e9sulte de l&rsquo;association de deux termes aux racines s\u00e9mantiques distinctes. Le mot \u00ab syst\u00e8me \u00bb est emprunt\u00e9 au bas latin <em>systema<\/em>, lui-m\u00eame issu du grec ancien <em>sust\u0113ma<\/em> (\u03c3\u03cd\u03c3\u03c4\u03b7\u03bc\u03b1), compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>sun-<\/em> (ensemble) et du verbe <em>histanai<\/em> (\u00e9tablir, placer debout). Il d\u00e9signe originellement un tout constitu\u00e9 de parties coordonn\u00e9es, un assemblage organis\u00e9 r\u00e9ggi par des lois internes.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab croyance \u00bb d\u00e9rive du verbe \u00ab croire \u00bb, issu du latin <em>credere<\/em>, qui signifie \u00ab confier, pr\u00eater foi, tenir pour v\u00e9ritable \u00bb, lui-m\u00eame enracin\u00e9 dans une racine indo-europ\u00e9enne associant le c\u0153ur (*kerd-) et le fait de poser ou placer (*dhe-), traduisant litt\u00e9ralement le fait de \u00ab placer son c\u0153ur en quelque chose \u00bb. Historiquement, le concept a d&rsquo;abord appartenu aux domaines de la philosophie de la connaissance (l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie) et de la th\u00e9ologie pour distinguer la foi (croyance sans preuve mat\u00e9rielle) du savoir rationnel v\u00e9rifiable.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du syntagme \u00ab syst\u00e8me de croyances \u00bb dans le champ des sciences humaines s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au milieu du XXe si\u00e8cle, notamment sous l&rsquo;impulsion du psychologue am\u00e9ricain <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Milton_Rokeach\">Milton Rokeach<\/a>, qui a formalis\u00e9 le concept en anglais sous le vocable <em>belief system<\/em> dans son ouvrage s\u00e9minal <em>The Open and Closed Mind<\/em> (1960), le d\u00e9finissant comme une organisation globale de croyances et d&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9s servant \u00e0 la fois de mod\u00e8le cognitif et de m\u00e9canisme de d\u00e9fense du soi.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, \u00ab syst\u00e8me de croyances \u00bb est une locution nominale masculine (phon\u00e9tique : \/sis.t\u025bm d\u0259 k\u0281wa.j\u0251\u0303s\/). Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal compos\u00e9 d&rsquo;un nom noyau masculin singulier (\u00ab syst\u00e8me \u00bb), de la pr\u00e9position de liaison (\u00ab de \u00bb) et d&rsquo;un nom compl\u00e9ment f\u00e9minin presque exclusivement employ\u00e9 au pluriel (\u00ab croyances \u00bb), soulignant ainsi la nature plurielle et articul\u00e9e des \u00e9l\u00e9ments qui le composent.<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, le pluriel porte sur le nom recteur : \u00ab des syst\u00e8mes de croyances \u00bb. L&rsquo;usage linguistique contemporain en psychologie clinique, sociale et exp\u00e9rimentale recourt fr\u00e9quemment \u00e0 cette formule pour d\u00e9signer aussi bien les id\u00e9ologies socioculturelles partag\u00e9es que les r\u00e9seaux de sch\u00e9mas cognitifs propres \u00e0 un individu singulier.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle approfondie<\/h3>\n<p>Comprendre un syst\u00e8me de croyances exige de d\u00e9passer la vision lin\u00e9aire de la pens\u00e9e humaine pour adopter une approche syst\u00e9mique et cybern\u00e9tique. Un syst\u00e8me de croyances fonctionne comme un r\u00e9seau s\u00e9mantique dot\u00e9 d&rsquo;une coh\u00e9rence interne, o\u00f9 chaque proposition cognitive est reli\u00e9e \u00e0 d&rsquo;autres par des liens de causalit\u00e9, d&rsquo;implication logique ou d&rsquo;affinit\u00e9 \u00e9motionnelle. Lorsqu&rsquo;une nouvelle information p\u00e9n\u00e8tre ce r\u00e9seau, elle ne fait pas que s&rsquo;ajouter : elle est soumise \u00e0 un processus d&rsquo;assimilation ou d&rsquo;accommodation, influen\u00e7ant potentiellement l&rsquo;\u00e9quilibre de l&rsquo;\u00e9difice tout entier.<\/p>\n<p>La structure d&rsquo;un syst\u00e8me de croyances se caract\u00e9rise par une hi\u00e9rarchie distinctive entre le centre et la p\u00e9riph\u00e9rie. Au c\u0153ur du syst\u00e8me reposent les croyances existentielles et identitaires fondamentales, souvent non verbalis\u00e9es et form\u00e9es pr\u00e9cocement au cours du d\u00e9veloppement : des postulats tels que \u00ab le monde est pr\u00e9visible \u00bb, \u00ab les autres sont bienveillants \u00bb ou \u00ab j&rsquo;ai une valeur intrins\u00e8que \u00bb. Ces croyances centrales pr\u00e9sentent une inertie remarquable face au changement, car leur remise en cause provoquerait un vertige cognitif insoutenable pour le sujet. \u00c0 l&rsquo;inverse, les croyances p\u00e9riph\u00e9riques portent sur des objets empiriques transitoires (opinions sur des figures politiques \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, pr\u00e9f\u00e9rences de consommation) et s&rsquo;av\u00e8rent infiniment plus mall\u00e9ables.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me de croyances poss\u00e8de une double vocation adaptative. D&rsquo;une part, il all\u00e8ge consid\u00e9rablement la charge mentale en servant d&rsquo;heuristique permanente de jugement : il \u00e9vite \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain de devoir r\u00e9analyser chaque stimulus \u00e0 partir de z\u00e9ro, rendant l&rsquo;action possible et rapide au quotidien. D&rsquo;autre part, il assure une fonction protectrice essentielle sur le plan affectif en att\u00e9nuant l&rsquo;angoisse de vuln\u00e9rabilit\u00e9 et la peur de la mort, tout en fournissant une justification morale aux conduites adopt\u00e9es.<\/p>\n<p>Toutefois, cette force organisatrice s&rsquo;accompagne d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 intrins\u00e8que : la tendance \u00e0 la rigidification et \u00e0 l&rsquo;autovalidation. En raison de biais cognitifs systematically orient\u00e9s \u2014 au premier rang desquels figure le biais de confirmation \u2014, le syst\u00e8me tend spontan\u00e9ment \u00e0 privil\u00e9gier les donn\u00e9es qui confortent ses pr\u00e9misses et \u00e0 rejeter, distordre ou minimiser les contre-exemples factuels. Ce m\u00e9canisme d&rsquo;autoconservation prot\u00e8ge la stabilit\u00e9 psychologique de l&rsquo;individu, mais il peut engendrer des ruptures s\u00e9v\u00e8res avec la r\u00e9alit\u00e9 observable, nourrissant l&rsquo;incompr\u00e9hension intergroupes, l&rsquo;intol\u00e9rance et, dans sa forme pathologique, le d\u00e9lire parano\u00efaque ou la d\u00e9pression r\u00e9fractaire.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La th\u00e9orisation des syst\u00e8mes de croyances s&rsquo;inscrit au carrefour de la philosophie moderne et de la psychologie scientifique. Dans le sillage d&rsquo;Emmanuel Kant, qui affirmait dans la <em>Critique de la raison pure<\/em> que l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas un r\u00e9ceptacle passif mais un filtre actif imposant ses cat\u00e9gories \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, les premiers psychologues ont cherch\u00e9 \u00e0 mod\u00e9liser la mani\u00e8re dont l&rsquo;\u00eatre humain \u00e9labore sa vision du monde. Au tournant du XXe si\u00e8cle, William James souligna le caract\u00e8re pragmatique de la croyance, d\u00e9fendant l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;une id\u00e9e est adopt\u00e9e avant tout pour sa valeur op\u00e9rationnelle dans l&rsquo;existence quotidienne.<\/p>\n<p>L&rsquo;essor de la psychanalyse a d&rsquo;abord d\u00e9plac\u00e9 le regard vers les d\u00e9terminants inconscients de nos convictions, sugg\u00e9rant que les croyances conscientes masquent souvent des pulsions, des angoisses refoul\u00e9es et des rationalisations secondaires. N\u00e9anmoins, il fallut attendre les ann\u00e9es 1950 et l&rsquo;av\u00e8nement de la psychologie humaniste et cognitive pour que les croyances redeviennent des objets d&rsquo;\u00e9tude cardinaux \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<p>En 1955, le psychologue am\u00e9ricain <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/George_Kelly_(psychologue)\">George Kelly<\/a> pose une pierre angulaire avec sa th\u00e9orie des construits personnels (<em>Personal Construct Theory<\/em>). Selon Kelly, chaque \u00eatre humain agit comme un scientifique intuitif qui \u00e9labore des hypoth\u00e8ses bipolaires sur le monde afin de pr\u00e9dire les \u00e9v\u00e9nements. Presque simultan\u00e9ment, Leon Festinger introduit en 1957 la th\u00e9orie de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dissonance_cognitive\">dissonance cognitive<\/a>, d\u00e9montrant de mani\u00e8re exp\u00e9rimentale que la pr\u00e9sence simultan\u00e9e de deux cognitions incompatibles cr\u00e9e un malaise psychologique intol\u00e9rable que le syst\u00e8me cherche co\u00fbte que co\u00fbte \u00e0 r\u00e9duire.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9cennies 1960 et 1970, Milton Rokeach r\u00e9volutionne le domaine en conceptualisant l&rsquo;ouverture et la fermeture des syst\u00e8mes de croyances, articulant la structure mentale aux syst\u00e8mes de valeurs d\u00e9mocratiques ou autoritaires. Parall\u00e8lement, Aaron Beck applique ce principe \u00e0 la psychopathologie, cr\u00e9ant la th\u00e9rapie cognitive fond\u00e9e sur l&rsquo;identification des sch\u00e9mas de pens\u00e9e dysfonctionnels.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re contemporaine, l&rsquo;\u00e9tude des syst\u00e8mes de croyances a connu un renouveau spectaculaire gr\u00e2ce aux neurosciences cognitives, \u00e0 la psychologie \u00e9volutionniste et \u00e0 la th\u00e9orie du cerveau bay\u00e9sien (notamment d\u00e9fendue par Karl Friston), qui con\u00e7oit le cerveau comme une machine \u00e0 pr\u00e9dire le monde \u00e0 travers un mod\u00e8le g\u00e9n\u00e9ratif de croyances continuellement mis \u00e0 jour par les flux sensoriels.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude psychologique des syst\u00e8mes de croyances repose sur plusieurs cadres conceptuels majeurs qui se compl\u00e8tent mutuellement :<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie des construits personnels de George Kelly (1955) :<\/strong> Cette th\u00e9orie postule que la personnalit\u00e9 se d\u00e9finit par l&rsquo;ensemble structur\u00e9 des cat\u00e9gories d&rsquo;interpr\u00e9tation d&rsquo;un individu. Kelly propose que nous n&rsquo;avons jamais acc\u00e8s au r\u00e9el en soi, mais seulement \u00e0 travers nos \u00ab lunettes \u00bb cognitives. Si un construit devient trop rigide, l&rsquo;individu se montre incapable de s&rsquo;adapter aux changements de son environnement ; s&rsquo;il est trop fluide, la personnalit\u00e9 s&rsquo;effondre dans le chaos.<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le de Rokeach (1960, 1973) :<\/strong> Milton Rokeach a propos\u00e9 une architecture tripartite distinguant les croyances fondamentales (qui portent sur l&rsquo;existence physique et sociale du sujet), les croyances interm\u00e9diaires (qui d\u00e9coulent de l&rsquo;autorit\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 certaines sources fiables) et les croyances p\u00e9riph\u00e9riques (opinions r\u00e9vocables). Selon Rokeach, la nature d&rsquo;un syst\u00e8me se mesure \u00e9galement \u00e0 son degr\u00e9 de dogmatisme : un syst\u00e8me ferm\u00e9 rejette par principe toute remise en question des croyances centrales, tandis qu&rsquo;un syst\u00e8me ouvert accepte de modifier ses postulats de base en fonction des \u00e9l\u00e9ments de preuve.<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le cognitif d&rsquo;Aaron Beck :<\/strong> En clinique, Beck a identifi\u00e9 une structure hi\u00e9rarchis\u00e9e en trois strates. Au niveau le plus profond se trouvent les croyances fondamentales (<em>core beliefs<\/em>), rigides, globales et inconditionnelles (par exemple : \u00ab Je suis fondamentalement indigne d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 \u00bb). Au niveau interm\u00e9diaire se situent les postulats ou r\u00e8gles de vie (<em>intermediate beliefs<\/em> : \u00ab Si je satisfais les moindres d\u00e9sirs des autres, ils ne m&rsquo;abandonneront pas \u00bb). Au niveau superficiel \u00e9mergent les pens\u00e9es automatiques, flux continu de monologues int\u00e9rieurs qui traversent la conscience face aux \u00e9v\u00e9nements concrets.<\/p>\n<p><strong>Le paradigme du codage pr\u00e9dictif et du cerveau bay\u00e9sien :<\/strong> Ce mod\u00e8le computationnel consid\u00e8re que le syst\u00e8me nerveux fonctionne selon une logique probabiliste bay\u00e9sienne. Les croyances pr\u00e9alables (<em>priors<\/em>) conditionnent la perception sensorielle. Lorsque l&rsquo;environnement contredit nos attentes, un signal d&rsquo;erreur de pr\u00e9diction est g\u00e9n\u00e9r\u00e9 : le syst\u00e8me doit alors choisir entre modifier ses croyances pour int\u00e9grer l&rsquo;erreur, ou d\u00e9former l&rsquo;interpr\u00e9tation des donn\u00e9es sensorielles pour pr\u00e9server l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de ses pr\u00e9misses initiales.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la complexit\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me de croyances, il est n\u00e9cessaire de le d\u00e9composer selon ses registres fonctionnels et ses dimensions structurelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Croyances ontologiques et existentielles :<\/strong> Pr\u00e9suppositions sur la nature de la r\u00e9alit\u00e9, la causalit\u00e9, le temps, la finitude et la place de l&rsquo;humanit\u00e9 dans l&rsquo;univers. Elles constituent le socle de la s\u00e9curit\u00e9 de base de l&rsquo;individu.<\/li>\n<li><strong>Croyances \u00e9pist\u00e9miques :<\/strong> Id\u00e9es que l&rsquo;on se fait sur la nature de la v\u00e9rit\u00e9, la validit\u00e9 des preuves, la l\u00e9gitimit\u00e9 des sources de savoir et la possibilit\u00e9 ou non d&rsquo;atteindre une certitude objective.<\/li>\n<li><strong>Croyances normatives et axiologiques :<\/strong> Principes portant sur ce qui est bien, juste, d\u00e9sirable ou interdit. Elles forment l&rsquo;\u00e9chafaudage moral et \u00e9thique qui guide le jugement d&rsquo;autrui et la r\u00e9gulation des comportements individuels et collectifs.<\/li>\n<li><strong>Croyances autor\u00e9f\u00e9rentielles (concept de soi) :<\/strong> Ensemble des repr\u00e9sentations concernant ses propres capacit\u00e9s, son efficacit\u00e9 personnelle (auto-efficacit\u00e9 au sens d&rsquo;Albert Bandura), sa valeur personnelle et ses limites identitaires.<\/li>\n<li><strong>Croyances interpersonnelles :<\/strong> Mod\u00e8les op\u00e9rants internes (pour reprendre la terminologie de John Bowlby sur l&rsquo;attachement) r\u00e9gissant ce que l&rsquo;on attend des relations affectives, de la fiabilit\u00e9 d&rsquo;autrui et de la s\u00e9curit\u00e9 des interactions sociales.<\/li>\n<li><strong>Dimension de centralit\u00e9 vs p\u00e9riph\u00e9rie :<\/strong> Mesure le degr\u00e9 auquel une croyance est constitutive de l&rsquo;identit\u00e9 du sujet. Toucher \u00e0 une croyance centrale menace l&rsquo;\u00e9quilibre psychologique global, tandis qu&rsquo;une croyance p\u00e9riph\u00e9rique peut \u00eatre abandonn\u00e9e sans dommage narcissique.<\/li>\n<li><strong>Dimension de rigidit\u00e9 vs flexibilit\u00e9 :<\/strong> Degr\u00e9 d&rsquo;adaptabilit\u00e9 du syst\u00e8me. Un syst\u00e8me flexible r\u00e9vise ses axiomes face aux donn\u00e9es contradictoires, alors qu&rsquo;un syst\u00e8me rigide use de distorsions logiques pour pr\u00e9server ses conclusions \u00e0 tout prix.<\/li>\n<li><strong>Dimension d&rsquo;implicite vs explicite :<\/strong> Certaines croyances sont clairement formul\u00e9es, verbalisables et conscientes, tandis que d&rsquo;autres s&rsquo;expriment sous forme de sch\u00e9mas tacites, corporalis\u00e9s ou proc\u00e9duraux, op\u00e9rant sans que le sujet en ait une perception directe.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>La manifestation concr\u00e8te des syst\u00e8mes de croyances se constate \u00e0 tous les niveaux de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine, de la psychologie individuelle aux dynamiques sociopolitiques mondiales.<\/p>\n<p><strong>Illustration clinique : Le sch\u00e9ma d&rsquo;\u00e9chec dans la d\u00e9pression.<\/strong> Consid\u00e9rons le cas d&rsquo;un cadre sup\u00e9rieur consultant en psychoth\u00e9rapie pour un \u00e9pisode d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9 \u00e0 la suite d&rsquo;un \u00e9chec de promotion. L&rsquo;exploration cognitive met en lumi\u00e8re un syst\u00e8me sous-jacent articul\u00e9 : sa croyance centrale (\u00ab Je suis intrins\u00e8quement incomp\u00e9tent \u00bb) a aliment\u00e9 une croyance interm\u00e9diaire protectrice (\u00ab Je dois \u00eatre irr\u00e9prochable et ne jamais essuyer le moindre refus, sinon mon incomp\u00e9tence \u00e9clatera au grand jour \u00bb). Face au refus de promotion, le syst\u00e8me active des pens\u00e9es automatiques catastrophistes (\u00ab Ma carri\u00e8re est an\u00e9antie \u00bb, \u00ab Tout le monde sait que je suis un imposteur \u00bb). Ce syst\u00e8me de croyances op\u00e8re comme un filtre d\u00e9l\u00e9t\u00e8re : il ignore des ann\u00e9es de succ\u00e8s professionnels (disqualification du positif) et interpr\u00e8te un simple revers organisationnel comme une confirmation irr\u00e9futable de son indignit\u00e9 fondamentale.<\/p>\n<p><strong>Illustration organisationnelle : La r\u00e9sistance au changement culturel.<\/strong> Au sein d&rsquo;une entreprise industrielle s\u00e9culaire entamant une transition vers le num\u00e9rique, les dirigeants se heurtent \u00e0 une r\u00e9sistance massive des \u00e9quipes de terrain. L&rsquo;audit psychosociologique r\u00e9v\u00e8le que les employ\u00e9s partagent un syst\u00e8me de croyances tacite o\u00f9 \u00ab la valeur du travail d\u00e9coule uniquement de la manipulation physique de la mati\u00e8re \u00bb et \u00ab les outils informatiques d\u00e9shumanisent les relations \u00bb. M\u00eame si les nouveaux logiciels augmentent la s\u00e9curit\u00e9 et diminuent la p\u00e9nibilit\u00e9, le syst\u00e8me de croyances des salari\u00e9s interpr\u00e8te l&rsquo;innovation comme une menace directe pour leur dignit\u00e9 professionnelle et leur utilit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p><strong>Illustration soci\u00e9tale : Les r\u00e9cits complotistes.<\/strong> L&rsquo;adh\u00e9sion aux th\u00e9ories du complot ne d\u00e9coule pas simplement d&rsquo;un manque d&rsquo;information, mais de l&rsquo;int\u00e9gration dans un syst\u00e8me de croyances ultra-coh\u00e9rent et herm\u00e9tique. Dans ce syst\u00e8me, l&rsquo;axiome central postule que \u00ab rien n&rsquo;arrive par hasard, rien n&rsquo;est ce qu&rsquo;il para\u00eet \u00eatre, et tout est contr\u00f4l\u00e9 par des forces occultes malveillantes \u00bb. D\u00e8s lors, l&rsquo;absence de preuve mat\u00e9rielle du complot devient paradoxalement la \u00ab preuve \u00bb supr\u00eame de la redoutable efficacit\u00e9 des conspirateurs pour effacer leurs traces. Toute tentative rationnelle de r\u00e9futation par des experts ext\u00e9rieurs est imm\u00e9diatement assimil\u00e9e \u00e0 une complicit\u00e9 avec le syst\u00e8me dominant, rendant le syst\u00e8me de croyances imperm\u00e9able \u00e0 toute falsification empirique.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des syst\u00e8mes de croyances repr\u00e9sente un d\u00e9fi m\u00e9thodologique majeur en raison de leur complexit\u00e9 intriqu\u00e9e et de la part inconsciente ou implicite de nombreuses cognitions. Les psychologues emploient une combinaison d&rsquo;instruments quantitatifs et de m\u00e9thodologies qualitatives :<\/p>\n<p><strong>Les inventaires psychom\u00e9triques standardis\u00e9s :<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;\u00c9chelle des attitudes dysfonctionnelles (Dysfunctional Attitude Scale, DAS)<\/em> de Weissman et Beck : \u00c9value les croyances rigides et irr\u00e9alistes quant \u00e0 la r\u00e9ussite, la perfection et le besoin d&rsquo;approbation qui pr\u00e9disposent aux troubles de l&rsquo;humeur.<\/li>\n<li><em>Le Questionnaire des sch\u00e9mas de Young (Young Schema Questionnaire, YSQ)<\/em> : Permet de cartographier 18 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sch%C3%A9ma_(psychologie)\">sch\u00e9mas cognitifs<\/a> inadapt\u00e9s pr\u00e9coces regroup\u00e9s en cinq domaines relationnels (s\u00e9paration et rejet, manque d&rsquo;autonomie, limites d\u00e9ficientes, etc.).<\/li>\n<li><em>L&rsquo;\u00c9chelle de dogmatisme de Rokeach (Dogmatism Scale)<\/em> : Con\u00e7ue pour mesurer l&rsquo;ouverture ou la fermeture d&rsquo;un syst\u00e8me de croyances ind\u00e9pendamment de son contenu id\u00e9ologique pr\u00e9cis.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;\u00c9chelle de besoin de cl\u00f4ture cognitive (Need for Closure Scale)<\/em> de Kruglanski : \u00c9value la propension d&rsquo;un sujet \u00e0 rechercher des r\u00e9ponses fermes et d\u00e9finitives face \u00e0 l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9, r\u00e9v\u00e9lant la rigidit\u00e9 fonctionnelle du syst\u00e8me de croyances.<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>Les m\u00e9thodes d&rsquo;\u00e9valuation clinique et qualitative :<\/strong><\/p>\n<p>En entretien clinique, la m\u00e9thode privil\u00e9gi\u00e9e demeure la technique de la fl\u00e8che descendante (<em>downward arrow technique<\/em>). En partant d&rsquo;une pens\u00e9e automatique exprim\u00e9e par le patient lors d&rsquo;une situation stressante, le th\u00e9rapeute demande de mani\u00e8re it\u00e9rative : \u00ab Si cette pens\u00e9e \u00e9tait vraie, qu&rsquo;est-ce que cela signifierait pour vous ? \u00bb. En franchissant successivement les strates des r\u00e8gles de vie et des suppositions conditionnelles, cette technique permet de mettre au jour la croyance fondamentale sous-jacente.<\/p>\n<p>En recherche psychosociale, les chercheurs utilisent \u00e9galement les tests d&rsquo;association implicite (IAT) pour sonder les croyances et pr\u00e9jug\u00e9s dont les sujets n&rsquo;ont pas conscience ou qu&rsquo;ils dissimulent par d\u00e9sirabilit\u00e9 sociale, ainsi que les m\u00e9thodes de cartographie conceptuelle et d&rsquo;analyse textuelle assist\u00e9e par ordinateur pour mod\u00e9liser les r\u00e9seaux s\u00e9miques au sein de corpus discursifs complexes.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension des syst\u00e8mes de croyances trouve des applications d\u00e9terminantes dans de multiples sph\u00e8res de l&rsquo;activit\u00e9 humaine :<\/p>\n<p><strong>En psychoth\u00e9rapie et sant\u00e9 mentale :<\/strong> La <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_cognitivo-comportementale\">th\u00e9rapie cognitivo-comportementale<\/a> (TCC) et la th\u00e9rapie des sch\u00e9mas placent la restructuration du syst\u00e8me de croyances au c\u0153ur du processus de gu\u00e9rison. Le travail th\u00e9rapeutique ne consiste pas \u00e0 remplacer des croyances par un optimisme na\u00eff, mais \u00e0 assouplir les axiomes rigides, \u00e0 tester la v\u00e9racit\u00e9 empirique des postulats du patient par des exp\u00e9rimentations comportementales et \u00e0 favoriser l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un syst\u00e8me alternatif plus nuanc\u00e9, fonctionnel et bienveillant.<\/p>\n<p><strong>En p\u00e9dagogie et psychologie du d\u00e9veloppement :<\/strong> Les travaux de Carol Dweck sur l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit (<em>mindset<\/em>) d\u00e9montrent l&rsquo;impact colossal du syst\u00e8me de croyances sur les apprentissages scolaires et acad\u00e9miques. Les \u00e9l\u00e8ves qui adh\u00e8rent \u00e0 une croyance mall\u00e9able de l&rsquo;intelligence (<em>growth mindset<\/em> \u2014 la croyance que les facult\u00e9s intellectuelles se d\u00e9veloppent par l&rsquo;effort et la strat\u00e9gie) font preuve d&rsquo;une bien meilleure r\u00e9silience face \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec que ceux qui poss\u00e8dent une croyance fixiste (<em>fixed mindset<\/em> \u2014 la croyance que les capacit\u00e9s sont inn\u00e9es et immuables).<\/p>\n<p><strong>En m\u00e9diation et r\u00e9solution des conflits internationaux :<\/strong> Les conflits interethniques ou g\u00e9opolitiques prolong\u00e9s sont presque toujours aliment\u00e9s par ce que Daniel Bar-Tal nomme des \u00ab croyances soci\u00e9tales de conflit \u00bb (conviction de la l\u00e9gitimit\u00e9 exclusive de son propre camp, croyances de victimisation permanente, d\u00e9l\u00e9gitimation totale de l&rsquo;adversaire). Les diplomates et m\u00e9diateurs s&rsquo;efforcent d\u00e9sormais d&rsquo;agir sur ces narratifs collectifs profonds pour rendre la paix concevable et psychologiquement acceptable par les populations bellig\u00e9rantes.<\/p>\n<p><strong>En gouvernance d&rsquo;entreprise et leadership :<\/strong> Le pilotage des transformations culturelles d&rsquo;envergure exige de ne pas modifier uniquement les processus op\u00e9rationnels, mais de faire \u00e9voluer les croyances fondamentales partag\u00e9es par les collaborateurs sur la mission de l&rsquo;organisation, la confiance manag\u00e9riale et la valorisation du droit \u00e0 l&rsquo;erreur.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en neurobiologie et en psychologie exp\u00e9rimentale apporte des \u00e9clairages cruciaux sur l&rsquo;ancrage mat\u00e9riel et les dynamiques fonctionnelles des syst\u00e8mes de croyances.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), notamment celles conduites par Sam Harris et ses collaborateurs, ont explor\u00e9 les corr\u00e9lats neuraux de l&rsquo;adh\u00e9sion aux croyances. Les donn\u00e9es d\u00e9montrent que le traitement d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s tenus pour vrais (qu&rsquo;ils soient d&rsquo;ordre factuel ou d&rsquo;ordre moral\/religieux) mobilise le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, une r\u00e9gion intimement impliqu\u00e9e dans le traitement des \u00e9motions, la r\u00e9compense et l&rsquo;attribution de la valeur personnelle. Cela corrobore le fait que le cerveau humain ne s\u00e9pare pas herm\u00e9tiquement l&rsquo;\u00e9valuation cognitive de la v\u00e9rit\u00e9 et l&rsquo;attachement affectif aux id\u00e9es.<\/p>\n<p>Sur le plan comportemental, les travaux pionniers de Lord, Ross et Lepper (1979) sur la pers\u00e9v\u00e9rance des croyances (<em>belief perseverance<\/em>) ont \u00e9tabli de fa\u00e7on retentissante que m\u00eame lorsqu&rsquo;on d\u00e9montre formellement \u00e0 des participants que les faits initiaux sur lesquels reposait leur opinion \u00e9taient de pures inventions de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur, une proportion significative de sujets conserve intacte la croyance d\u00e9riv\u00e9e de ces fausses donn\u00e9es. L&rsquo;esprit humain tisse imm\u00e9diatement des explications causales annexes pour soutenir la nouvelle conviction, lesquelles survivent \u00e0 la destruction de la pr\u00e9misse d&rsquo;origine.<\/p>\n<p>Des recherches r\u00e9centes s&rsquo;int\u00e9ressent particuli\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;immunisation cognitive et \u00e0 la notion de \u00ab vaccins psychologiques \u00bb (ou th\u00e9ories de l&rsquo;inoculation d\u00e9velopp\u00e9es par William J. McGuire et r\u00e9actualis\u00e9es par Sander van der Linden). Ces \u00e9tudes confirment qu&rsquo;exposer pr\u00e9ventivement les individus \u00e0 une version att\u00e9nu\u00e9e des m\u00e9canismes de manipulation ou de d\u00e9sinformation renforce la capacit\u00e9 de leur syst\u00e8me de croyances \u00e0 rejeter les distorsions cognitives futures, \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;une r\u00e9ponse immunitaire biologique.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Un syst\u00e8me de croyances individuel ne se construit jamais <em>ex nihilo<\/em> dans un vide relationnel ; il s&rsquo;\u00e9labore par s\u00e9dimentation et int\u00e9riorisation de la culture d&rsquo;origine. Les comparaisons transculturelles mettent en \u00e9vidence des variations profondes dans l&rsquo;architecture m\u00eame de ces syst\u00e8mes.<\/p>\n<p>Les travaux de Hazel Markus et Shinobu Kitayama sur les repr\u00e9sentations de soi ont d\u00e9montr\u00e9 que les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes encouragent un syst\u00e8me de croyances fond\u00e9 sur le \u00ab soi ind\u00e9pendant \u00bb (l&rsquo;individu est con\u00e7u comme une entit\u00e9 autonome, stable, dont l&rsquo;action doit d\u00e9couler de d\u00e9sirs internes authentiques). \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les cultures asiatiques collectivistes ou interd\u00e9pendantes privil\u00e9gient un syst\u00e8me articul\u00e9 autour du \u00ab soi interd\u00e9pendant \u00bb, o\u00f9 les croyances centrales valorisent l&rsquo;harmonie groupale, la plasticit\u00e9 contextuelle de l&rsquo;individu et l&rsquo;accomplissement des devoirs sociaux au d\u00e9triment de l&rsquo;expression individualiste.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les recherches de Richard Nisbett document\u00e9es dans <em>The Geography of Thought<\/em> soulignent que les syst\u00e8mes de croyances orientaux et occidentaux reposent sur des bases \u00e9pist\u00e9miques radicalement distinctes. La pens\u00e9e occidentale tend \u00e0 \u00eatre analytique, focalis\u00e9e sur l&rsquo;objet isol\u00e9 et ses propri\u00e9t\u00e9s intrins\u00e8ques selon les lois de la logique formelle aristot\u00e9licienne (rejet de la contradiction). La pens\u00e9e holistique orientale embrasse quant \u00e0 elle la complexit\u00e9 du champ global, l&rsquo;interd\u00e9pendance des contraires (philosophie dialectique du yin et du yang) et admet la coexistence paradoxale d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s apparemment contradictoires sans que cela ne constitue une rupture de la coh\u00e9rence interne du syst\u00e8me.<\/p>\n<p>En pratique clinique transculturelle, le psychologue doit se garder d&rsquo;appliquer une grille de lecture \u00e9thnocentr\u00e9e : des croyances relatives \u00e0 l&rsquo;influence spirituelle des anc\u00eatres ou \u00e0 la possession, qui seraient qualifi\u00e9es de d\u00e9lirantes selon les crit\u00e8res occidentaux standardis\u00e9s, peuvent s&rsquo;av\u00e9rer parfaitement adaptatives, int\u00e9gratives et saines au sein de contextes culturels traditionnels pr\u00e9cis.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa valeur heuristique incontestable, le concept de syst\u00e8me de croyances suscite plusieurs d\u00e9bats th\u00e9oriques et controverses m\u00e9thodologiques au sein de la communaut\u00e9 scientifique :<\/p>\n<p><strong>Le postulat controvers\u00e9 de coh\u00e9rence interne :<\/strong> Une critique r\u00e9currente, port\u00e9e notamment par la psychologie sociale postmoderne et la sociologie cognitive, reproche aux psychologues de sur\u00e9valuer la coh\u00e9rence logique des syst\u00e8mes de croyances. Dans la pratique, les individus vivent tr\u00e8s confortablement avec des croyances fragment\u00e9es, modulaires, voire explicitement contradictoires, sans \u00e9prouver la dissonance cognitive th\u00e9oris\u00e9e en laboratoire. L&rsquo;esprit humain semble souvent plus proche d&rsquo;un \u00ab bricolage \u00bb opportuniste d&rsquo;opinions contextuelles que d&rsquo;une cath\u00e9drale th\u00e9orique rigoureusement ordonn\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Le risque de r\u00e9ductionnisme et de pathologisation :<\/strong> L&rsquo;approche cognitive des syst\u00e8mes de croyances a parfois tendance \u00e0 r\u00e9duire des convictions politiques, philosophiques ou spirituelles profondes \u00e0 de simples \u00ab distorsions cognitives \u00bb ou \u00ab biais de traitement \u00bb. Ce r\u00e9ductionnisme psychologisant risque de d\u00e9l\u00e9gitimer des souffrances r\u00e9elles ou des dissidences politiques en les assimilant \u00e0 des erreurs de logique mentale individuelle, occultant les r\u00e9alit\u00e9s sociologiques et mat\u00e9rielles de l&rsquo;injustice.<\/p>\n<p><strong>Le d\u00e9fi de la d\u00e9marcation entre croyance et savoir :<\/strong> La fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique entre ce qui rel\u00e8ve d&rsquo;une croyance et ce qui rel\u00e8ve d&rsquo;un savoir objectif demeure mouvante et contest\u00e9e. L&rsquo;histoire des sciences illustre que des consensus scientifiques d&rsquo;hier \u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 des syst\u00e8mes de croyances tributaires de leur \u00e9poque, ce qui impose aux cliniciens et chercheurs une modestie \u00e9pist\u00e9mique constante pour \u00e9viter d&rsquo;\u00e9riger leurs propres certitudes culturelles en norme absolue du vrai.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>La locution \u00ab syst\u00e8me de croyances \u00bb c\u00f4toie plusieurs concepts voisins avec lesquels elle ne doit pas \u00eatre confondue :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Syst\u00e8me de croyances vs Vision du monde (<em>Weltanschauung<\/em>) :<\/strong> La vision du monde est une notion philosophique plus englobante qui d\u00e9crit la posture ph\u00e9nom\u00e9nologique globale d&rsquo;un individu ou d&rsquo;une \u00e9poque face \u00e0 l&rsquo;existence. Le syst\u00e8me de croyances repr\u00e9sente l&rsquo;armature cognitive et propositionnelle interne sous-tendant cette vision du monde.<\/li>\n<li><strong>Syst\u00e8me de croyances vs Id\u00e9ologie :<\/strong> Une id\u00e9ologie est un syst\u00e8me de croyances institutionnalis\u00e9, formalis\u00e9 et partag\u00e9 par un groupe social ou politique d\u00e9termin\u00e9, visant sp\u00e9cifiquement \u00e0 justifier, conqu\u00e9rir ou renverser des rapports de pouvoir. Le syst\u00e8me de croyances inclut des dimensions intimes, ontologiques et quotidiennes qui d\u00e9passent le champ politique.<\/li>\n<li><strong>Syst\u00e8me de croyances vs Sch\u00e9ma cognitif :<\/strong> Le sch\u00e9ma cognitif (au sens de Piaget ou de Beck) est une structure de m\u00e9moire plus \u00e9l\u00e9mentaire qui guide l&rsquo;attention et le traitement de donn\u00e9es sp\u00e9cifiques. Le syst\u00e8me de croyances est une macrostructure qui f\u00e9d\u00e8re et hi\u00e9rarchise de multiples sch\u00e9mas cognitifs interconnect\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Syst\u00e8me de croyances vs Attitude :<\/strong> Une attitude est une pr\u00e9disposition \u00e9valuative favorable ou d\u00e9favorable envers un objet ou une situation concr\u00e8te (par exemple : aimer ou ne pas aimer un aliment, soutenir ou non une mesure fiscale). Une attitude n&rsquo;est que la manifestation p\u00e9riph\u00e9rique et circonstancielle des croyances sous-jacentes.<\/li>\n<li><strong>Syst\u00e8me de croyances vs Dogme :<\/strong> Le dogme d\u00e9signe une doctrine formul\u00e9e par une autorit\u00e9 ext\u00e9rieure infaillible (souvent religieuse) qui impose une adh\u00e9sion aveugle et immuable. Si certains syst\u00e8mes de croyances sont dogmatiques, beaucoup sont flexibles, empiriques et \u00e9volutifs.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En somme, le syst\u00e8me de croyances constitue la boussole cognitive et existentielle \u00e0 travers laquelle la conscience humaine organise l&rsquo;infinie vari\u00e9t\u00e9 du monde sensible. Il articule les dimensions de l&rsquo;ontologie, de la morale et de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle en une structure dynamique o\u00f9 les croyances centrales conf\u00e8rent une stabilit\u00e9 durable au moi, tandis que les croyances p\u00e9riph\u00e9riques permettent une adaptation souple aux contingences imm\u00e9diates.<\/p>\n<p>Son r\u00f4le est double et paradoxal : garant ind\u00e9fectible de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 psychique et de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, il peut tout aussi bien devenir une prison intellectuelle rigide lorsqu&rsquo;il s&rsquo;enferme dans des boucles d&rsquo;autovalidation fond\u00e9es sur le biais de confirmation et la r\u00e9sistance d\u00e9fensive au changement.<\/p>\n<p>En th\u00e9rapie, en \u00e9ducation ou en diplomatie, la reconnaissance des rouages intimes des syst\u00e8mes de croyances permet d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;affrontement frontal des id\u00e9es. C&rsquo;est en respectant la fonction protectrice des croyances d&rsquo;un sujet ou d&rsquo;un collectif que l&rsquo;on peut esp\u00e9rer favoriser l&rsquo;assouplissement de leurs repr\u00e9sentations mentales vers plus d&rsquo;ouverture, de nuance et de lucidit\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Beck, A. T. (1979). <em>Cognitive therapy of depression<\/em>. Guilford Press.<\/li>\n<li>Dweck, C. S. (2006). <em>Mindset: The new psychology of success<\/em>. Random House.<\/li>\n<li>Festinger, L. (1957). <em>A theory of cognitive dissonance<\/em>. Stanford University Press.<\/li>\n<li>Kelly, G. A. (1955). <em>The psychology of personal constructs<\/em> (Vols. 1-2). W. W. Norton &#038; Co.<\/li>\n<li>Markus, H. R., &#038; Kitayama, S. (1991). Culture and the self: Implications for cognition, emotion, and motivation. <em>Psychological Review<\/em>, 98(2), 224-253.<\/li>\n<li>Rokeach, M. (1960). <em>The open and closed mind: Investigations into the nature of belief systems and personality systems<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Young, J. E., Klosko, J. S., &#038; Weishaar, M. E. (2003). <em>Schema therapy: A practitioner&rsquo;s guide<\/em>. Guilford Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le syst\u00e8me de croyances est la trame cognitive et affective par laquelle chaque individu interpr\u00e8te le monde, oriente ses choix et pr\u00e9serve son \u00e9quilibre int\u00e9rieur.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[647,154],"tags":[1366,7573,83,36691,36690,16701],"class_list":["post-21877","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-cognitive","category-psychologie-sociale","tag-cognition","tag-milton-rokeach","tag-psychologie-clinique","tag-representations-mentales","tag-schema-cognitif","tag-systeme-de-croyances"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21877","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21877\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21877"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21877"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21877"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}