{"id":21875,"date":"2026-10-26T12:23:37","date_gmt":"2026-10-26T12:23:37","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=croyance-monde-juste-definition-psychologie"},"modified":"2026-10-26T12:23:37","modified_gmt":"2026-10-26T12:23:37","slug":"croyance-monde-juste-definition-psychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=croyance-monde-juste-definition-psychologie","title":{"rendered":"Monde juste : L&rsquo;illusion d&rsquo;une \u00e9quit\u00e9 absolue"},"content":{"rendered":"<p>Face \u00e0 l&rsquo;arbitraire de la souffrance et aux trag\u00e9dies inexplicables de l&rsquo;existence, l&rsquo;esprit humain d\u00e9ploie des remparts psychologiques sophistiqu\u00e9s pour pr\u00e9server son sentiment de s\u00e9curit\u00e9 et de coh\u00e9rence. Au c\u0153ur de cette architecture cognitive se trouve la conviction profonde que chacun r\u00e9colte ce qu&rsquo;il s\u00e8me et que le hasard immoral n&rsquo;a pas sa place dans l&rsquo;ordre universel. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, baptis\u00e9 croyance en un monde juste, constitue l&rsquo;un des piliers les plus fascinants et controvers\u00e9s de la psychologie sociale contemporaine.<\/p>\n<h2>Croyance en un monde juste<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La croyance en un monde juste d\u00e9signe un biais cognitif fondamental et une disposition motivationnelle selon laquelle les individus postulent que le monde est intrins\u00e8quement \u00e9quitable, ordonn\u00e9 et pr\u00e9visible, de sorte que les actions vertueuses sont in\u00e9luctablement r\u00e9compens\u00e9es tandis que les comportements r\u00e9pr\u00e9hensibles sont invariablement ch\u00e2ti\u00e9s. Selon ce postulat psychologique, toute personne obtient fondamentalement ce qu&rsquo;elle m\u00e9rite, et m\u00e9rite rigoureusement ce qui lui arrive au cours de son existence.<\/p>\n<p>Sur le plan psychodynamique et cognitif, cette construction mentale fonctionne comme un bouclier adaptatif. Elle permet \u00e0 l&rsquo;individu de naviguer dans un univers per\u00e7u comme structur\u00e9 plut\u00f4t que chaotique, r\u00e9duisant ainsi l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 existentielle suscit\u00e9e par la vuln\u00e9rabilit\u00e9 humaine et l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 du destin. En assurant une continuit\u00e9 entre la valeur morale d&rsquo;un individu et les \u00e9v\u00e9nements qui jalonnent sa vie, cette croyance nourrit le sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9 et favorise la poursuite d&rsquo;objectifs \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, lorsqu&rsquo;elle est confront\u00e9e \u00e0 des injustices manifestes ou \u00e0 des calamit\u00e9s imm\u00e9rit\u00e9es, la croyance en un monde juste engendre des distorsions \u00e9valuatives perverses. Plut\u00f4t que de renoncer \u00e0 leur axiome de justice, les individus sont fr\u00e9quemment amen\u00e9s \u00e0 r\u00e9interpr\u00e9ter la r\u00e9alit\u00e9, attribuant la responsabilit\u00e9 des malheurs aux victimes elles-m\u00eames ou pr\u00eatant des vertus cach\u00e9es aux oppresseurs, d\u00e9clenchant ainsi des ph\u00e9nom\u00e8nes document\u00e9s de d\u00e9valorisation et de stigmatisation secondaire.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression fran\u00e7aise \u00ab croyance en un monde juste \u00bb est une traduction directe du syntagme anglo-saxon <em>\u00ab belief in a just world \u00bb<\/em>, introduit dans la litt\u00e9rature scientifique au cours des ann\u00e9es 1960 par le psychologue social am\u00e9ricain Melvin Lerner. Le substantif \u00ab croyance \u00bb d\u00e9rive du verbe \u00ab croire \u00bb, issu du latin classique <em>credere<\/em>, qui signifie originellement \u00ab confier \u00bb, \u00ab pr\u00eater foi \u00bb ou \u00ab tenir pour v\u00e9ritable sans d\u00e9monstration rationnelle absolue \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab juste \u00bb provient quant \u00e0 lui du latin <em>justus<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 de <em>jus<\/em> d\u00e9signant le droit, la conformit\u00e9 \u00e0 la loi, mais \u00e9galement l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 morale et l&rsquo;harmonie sociale. Dans l&rsquo;acception propre \u00e0 la psychologie sociale, le terme ne renvoie pas exclusivement \u00e0 la justice institutionnelle ou distributive, mais \u00e0 un principe d&rsquo;\u00e9quilibre cosmologique et r\u00e9tributif. Le terme \u00ab monde \u00bb (du latin <em>mundus<\/em>, qui caract\u00e9risait la propret\u00e9, l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance et l&rsquo;univers ordonn\u00e9 par opposition au chaos primordial) renforce l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un cosmos intelligemment r\u00e9gl\u00e9, o\u00f9 le hasard injuste est r\u00e9put\u00e9 impossible.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature francophone, les chercheurs emploient indiff\u00e9remment les expressions \u00ab croyance en un monde juste \u00bb (souvent abr\u00e9g\u00e9e sous l&rsquo;acronyme CMJ) et \u00ab hypoth\u00e8se du monde juste \u00bb (<em>just world hypothesis<\/em>). Cette derni\u00e8re formule met davantage l&rsquo;accent sur la dimension th\u00e9orique et exp\u00e9rimentale du concept, formalis\u00e9e pour expliquer les r\u00e9gularit\u00e9s observ\u00e9es lors des r\u00e9actions face aux victimes d&rsquo;injustices sociales, de maladies ou de catastrophes naturelles.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, \u00ab croyance en un monde juste \u00bb est un syntagme nominal f\u00e9minin singulier. Sa transcription phon\u00e9tique en fran\u00e7ais standard international s&rsquo;\u00e9crit [k\u0281wa.j\u0251\u0303s \u0251\u0303 n\u203f\u0153\u0303 m\u0254\u0303d \u0292yst]. Le substantif noyau \u00ab croyance \u00bb r\u00e9git la pr\u00e9position \u00ab en \u00bb, introduisant le syntagme nominal compl\u00e9ment de lieu figur\u00e9 \u00ab un monde juste \u00bb.<\/p>\n<p>Le terme s&rsquo;utilise principalement comme nom ind\u00e9nombrable lorsqu&rsquo;il caract\u00e9rise le concept g\u00e9n\u00e9ral (\u00ab La croyance en un monde juste structure les repr\u00e9sentations sociales de la justice \u00bb). Toutefois, il peut \u00eatre pluralis\u00e9 (\u00ab Les croyances en un monde juste pour soi et pour autrui \u00bb) lorsqu&rsquo;il fait r\u00e9f\u00e9rence aux diff\u00e9rentes d\u00e9clinaisons ou sous-dimensions psychom\u00e9triques identifi\u00e9es par les chercheurs.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;usage acad\u00e9mique, l&rsquo;expression fonctionne fr\u00e9quemment en apposition ou en compl\u00e9ment du nom, comme dans \u00ab l&rsquo;\u00e9chelle de croyance en un monde juste \u00bb ou \u00ab la th\u00e9orie du monde juste \u00bb. Les adjectifs d\u00e9riv\u00e9s ou associ\u00e9s incluent l&rsquo;adjectif \u00ab r\u00e9tributif \u00bb pour d\u00e9signer la nature du m\u00e9canisme sous-jacent, et l&rsquo;adjectif \u00ab l\u00e9viathanique \u00bb ou \u00ab d\u00e9fensif \u00bb pour caract\u00e9riser la nature des rationalisations d\u00e9ploy\u00e9es par l&rsquo;individu pour pr\u00e9server cette repr\u00e9sentation.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie de la croyance en un monde juste stipule que les individus \u00e9prouvent un besoin fondamental de se repr\u00e9senter l&rsquo;environnement physique et social comme un espace r\u00e9gi par des r\u00e8gles stables et morales. Dans un monde juste, les actions positives m\u00e8nent invariablement \u00e0 des r\u00e9compenses proportionn\u00e9es, tandis que les fautes ou l&rsquo;insouciance conduisent \u00e0 des sanctions in\u00e9vitables. Cette grille de lecture conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;individu une sensation indispensable de ma\u00eetrise sur son existence : si le monde est juste, il suffit de bien agir pour \u00eatre prot\u00e9g\u00e9 des trag\u00e9dies et pour voir ses efforts couronn\u00e9s de succ\u00e8s.<\/p>\n<p>Cette construction cognitive op\u00e8re sous la forme d&rsquo;un contrat personnel pass\u00e9 implicitement avec la r\u00e9alit\u00e9. Pour accepter de diff\u00e9rer des gratifications imm\u00e9diates, d&rsquo;investir des ressources substantielles dans des \u00e9tudes ou des projets professionnels longs, et de se conformer aux normes civiques, l&rsquo;\u00eatre humain doit avoir l&rsquo;assurance raisonnable que la soci\u00e9t\u00e9 et le destin reconna\u00eetront sa valeur. Sans cette pr\u00e9somption \u00e9l\u00e9mentaire d&rsquo;\u00e9quit\u00e9, l&rsquo;horizon temporel s&rsquo;effondrerait au profit d&rsquo;un pr\u00e9sentisme cynique ou d&rsquo;une r\u00e9signation anxieuse face \u00e0 la loterie biologique et circonstancielle.<\/p>\n<p>Cependant, le monde empirique contredit quotidiennement ce postulat. Les g\u00e9nocides, les maladies p\u00e9diatriques incurables, les tremblements de terre ravageurs ou l&rsquo;enrichissement impuni d&rsquo;individus corrompus constituent des anomalies radicales pour le syst\u00e8me de croyance. Confront\u00e9 \u00e0 une victime innocente en souffrance, le sujet ressent une profonde tension psychologique assimilable \u00e0 une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dissonance_cognitive\">dissonance cognitive<\/a>. Pour r\u00e9tablir l&rsquo;\u00e9quilibre mental menac\u00e9, le t\u00e9moin dispose de deux options : intervenir pour restaurer concr\u00e8tement la justice (aider la victime, condamner le coupable), ou op\u00e9rer une r\u00e9vision cognitive de la situation.<\/p>\n<p>Lorsque l&rsquo;action directe r\u00e9paratrice est impossible, trop co\u00fbteuse ou bloqu\u00e9e par l&rsquo;impuissance, le m\u00e9canisme psychologique se replie sur la r\u00e9interpr\u00e9tation d\u00e9fensive. Le sujet modifie son \u00e9valuation de la victime ou des faits : il postule que la personne frapp\u00e9e par le malheur a n\u00e9cessairement commis une faute secr\u00e8te, qu&rsquo;elle a manqu\u00e9 de pr\u00e9voyance, ou que ses traits de caract\u00e8re m\u00e9ritaient pareille sanction. Ce processus de d\u00e9gradation morale ou comportementale r\u00e9tablit la justice per\u00e7ue : l&rsquo;innocence apparente \u00e9tait un leurre, le malheur \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 une r\u00e9tribution m\u00e9rit\u00e9e, et le monde demeure un lieu s\u00fbr et ordonn\u00e9.<\/p>\n<p>La croyance en un monde juste agit donc \u00e0 la fois comme une lentille motivationnelle indispensable \u00e0 l&rsquo;action orient\u00e9e vers l&rsquo;avenir et comme une matrice id\u00e9ologique d&rsquo;apaisement personnel. Les limites conceptuelles du ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9sident pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette ambivalence : elle est tout \u00e0 la fois une force constructive de r\u00e9silience psychologique individuelle et une source destructrice d&rsquo;insensibilit\u00e9 collective face aux in\u00e9galit\u00e9s structurelles et \u00e0 la d\u00e9tresse d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>Les racines pr\u00e9scientifiques de cette notion plongent profond\u00e9ment dans l&rsquo;histoire des religions, de la th\u00e9ologie et de la philosophie morale. Du concept de karma dans les spiritualit\u00e9s indiennes antiques \u00e0 la th\u00e9odic\u00e9e jud\u00e9o-chr\u00e9tienne tentant d&rsquo;absoudre la divinit\u00e9 face au probl\u00e8me du mal, les soci\u00e9t\u00e9s humaines ont invariablement cherch\u00e9 \u00e0 harmoniser le destin tragique avec un ordre cosmique juste. Le livre biblique de Job illustre magistralement ce tiraillement : les compagnons de Job s&rsquo;obstinent \u00e0 affirmer qu&rsquo;il a d\u00fb p\u00e9cher pour m\u00e9riter de tels tourments, refusant visc\u00e9ralement l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un d\u00e9sastre imm\u00e9rit\u00e9 qui mettrait en p\u00e9ril leur foi en la justice divine.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence scientifique de la th\u00e9orie s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au milieu des ann\u00e9es 1960 sous l&rsquo;impulsion de Melvin Lerner. Alors qu&rsquo;il menait des observations dans des \u00e9tablissements psychiatriques lors de sa formation clinique, Lerner constata avec stup\u00e9faction que les soignants, des professionnels pourtant bienveillants et instruits, tendaient r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 d\u00e9pr\u00e9cier les patients souffrant de troubles s\u00e9v\u00e8res, les jugeant responsables de leur condition et de leur d\u00e9ch\u00e9ance institutionnelle. Intrigu\u00e9 par ce paradoxe o\u00f9 la compassion c\u00e9dait le pas au m\u00e9pris, il formula l&rsquo;hypoth\u00e8se que la confrontation avec une d\u00e9tresse incurable mena\u00e7ait le sentiment de justice des observateurs, les incitant \u00e0 d\u00e9nigrer la victime pour pr\u00e9server leur propre \u00e9quilibre psychologique.<\/p>\n<p>En 1966, Melvin Lerner et Carolyn Simmons publi\u00e8rent une \u00e9tude pionni\u00e8re devenue un classique de la psychologie exp\u00e9rimentale. Dans cette recherche, des participantes observaient une femme (une complice des exp\u00e9rimentateurs) soumise \u00e0 des d\u00e9charges \u00e9lectriques douloureuses dans le cadre d&rsquo;un pr\u00e9tendu apprentissage de la m\u00e9moire. Lorsque les participantes comprenaient qu&rsquo;elles n&rsquo;avaient aucun moyen d&rsquo;interrompre l&rsquo;administration des chocs, elles \u00e9valuaient la victime de mani\u00e8re significativement plus n\u00e9gative que lorsqu&rsquo;elles avaient le pouvoir d&rsquo;arr\u00eater le supplice ou d&rsquo;offrir une compensation financi\u00e8re. Le m\u00e9pris envers la victime apparaissait d\u00e8s lors non pas comme de la m\u00e9chancet\u00e9 spontan\u00e9e, mais comme une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de r\u00e9concilier le sort cruel de l&rsquo;individu avec l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un univers moralement r\u00e9gul\u00e9.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1970 et 1980, le paradigme s&rsquo;est enrichi gr\u00e2ce aux travaux psychom\u00e9triques de Zick Rubin et Letitia Anne Peplau, qui ont d\u00e9velopp\u00e9 la premi\u00e8re \u00e9chelle standardis\u00e9e permettant de quantifier la croyance en un monde juste en tant que variable de personnalit\u00e9 stable. Par la suite, dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, des chercheuses comme Claudia Dalbert ont r\u00e9volutionn\u00e9 le champ en introduisant une distinction d\u00e9cisive entre la croyance en un monde juste pour soi (<em>belief in a just world for the self<\/em>) et pour autrui (<em>belief in a just world for others<\/em>), r\u00e9v\u00e9lant que les deux facettes ob\u00e9issaient \u00e0 des dynamiques psychologiques radicalement diff\u00e9rentes.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie de la croyance en un monde juste s&rsquo;articule \u00e0 l&rsquo;intersection de plusieurs courants majeurs de la psychologie sociale, de la psychologie cognitive et des sciences motivationnelles. L&rsquo;un des piliers th\u00e9oriques cardinaux est la th\u00e9orie de la coh\u00e9rence cognitive formul\u00e9e par Leon Festinger et Fritz Heider. Selon cette perspective, les \u00eatres humains poss\u00e8dent une aversion intrins\u00e8que pour les incoh\u00e9rences logiques et \u00e9valuatives. Observer un individu innocent \u00e9cras\u00e9 par le destin cr\u00e9e une triade d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e : \u00ab La personne est bonne \u00bb, \u00ab Un malheur atroce la frappe \u00bb, \u00ab Le monde est juste \u00bb. Pour restaurer l&rsquo;hom\u00e9ostasie cognitive, l&rsquo;une de ces propositions doit \u00eatre modifi\u00e9e, la modification la plus accessible \u00e9tant souvent de reconsid\u00e9rer la bont\u00e9 ou la prudence de la victime.<\/p>\n<p>Un second fondement repose sur la th\u00e9orie de l&rsquo;attribution causale, particuli\u00e8rement d\u00e9velopp\u00e9e par Harold Kelley et Lee Ross \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9tude de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Erreur_fondamentale_d%27attribution\">l&rsquo;erreur fondamentale d&rsquo;attribution<\/a>. Les individus ont une tendance syst\u00e9matique \u00e0 surestimer le r\u00f4le des facteurs dispositionnels (personnalit\u00e9, intentions, choix moraux) au d\u00e9triment des facteurs situationnels (hasard, contexte social, environnement mat\u00e9riel) lorsqu&rsquo;ils analysent les comportements et les trajectoires d&rsquo;autrui. La croyance en un monde juste amplifie ce biais attributif en exigeant une causalit\u00e9 morale interne : la victime n&rsquo;est pas tomb\u00e9e par malchance, elle a n\u00e9cessairement caus\u00e9 sa chute.<\/p>\n<p>Sur le plan des th\u00e9ories existentielles et adaptatives, les travaux de Ronnie Janoff-Bulman sur les traumatismes psychologiques et les \u00ab postulats fondamentaux \u00bb (<em>assumptive worlds<\/em>) \u00e9clairent la fonction protectrice de la CMJ. Selon Janoff-Bulman, la psych\u00e9 repose sur trois postulats tacites : la bienveillance du monde, l&rsquo;intelligibilit\u00e9 de l&rsquo;univers, et la valeur propre de l&rsquo;individu. La croyance en un monde juste cimente ces pr\u00e9suppos\u00e9s. Elle offre une armure contre l&rsquo;angoisse de mort et l&rsquo;illusion de contr\u00f4le, garantissant \u00e0 l&rsquo;individu que le malheur ne frappe pas au hasard et qu&rsquo;il est possible de s&rsquo;en pr\u00e9munir par une conduite irr\u00e9prochable.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le de la justification du syst\u00e8me (<em>System Justification Theory<\/em>), \u00e9labor\u00e9 par John Jost et ses collaborateurs, int\u00e8gre la croyance en un monde juste dans une dynamique sociopolitique plus large. Selon cette th\u00e9orie, les individus ressentent le besoin motivationnel de justifier et de l\u00e9gitimer les arrangements sociaux, \u00e9conomiques et institutionnels existants, m\u00eame au d\u00e9triment de leur propre groupe d&rsquo;appartenance. La croyance en un monde juste sert alors d&rsquo;armature id\u00e9ologique l\u00e9gitimante, persuadant les domin\u00e9s comme les dominants que les hi\u00e9rarchies sociales sont le fruit l\u00e9gitime du m\u00e9rite individuel.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La d\u00e9composition analytique du concept a permis de distinguer plusieurs dimensions fonctionnelles et structurelles qui \u00e9vitent de le consid\u00e9rer comme un bloc monolithique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Croyance en un monde juste pour soi (CMJ-Soi) :<\/strong> Disposition \u00e0 croire que sa propre trajectoire personnelle est et sera trait\u00e9e \u00e9quitablement par la vie. Cette dimension est intimement li\u00e9e \u00e0 la sant\u00e9 mentale positive, \u00e0 l&rsquo;estime de soi, \u00e0 l&rsquo;optimisme dispositionnel, \u00e0 la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle et \u00e0 la capacit\u00e9 de r\u00e9silience face aux \u00e9preuves personnelles.<\/li>\n<li><strong>Croyance en un monde juste pour autrui (CMJ-Autrui) :<\/strong> Tendance \u00e0 consid\u00e9rer que les autres individus re\u00e7oivent le sort qu&rsquo;ils m\u00e9ritent. Contrairement \u00e0 la CMJ-Soi, cette sous-dimension est celle qui pr\u00e9dit le plus fortement les attitudes antisociales, l&rsquo;intol\u00e9rance, les pr\u00e9jug\u00e9s envers les minorit\u00e9s d\u00e9favoris\u00e9es et le bl\u00e2me des victimes de violences ou d&rsquo;infortunes.<\/li>\n<li><strong>Croyance en un monde injuste :<\/strong> Dimension longtemps n\u00e9glig\u00e9e, identifi\u00e9e par des chercheurs comme Denis Dalbert ou Uwe Wolfradt, postulant que l&rsquo;injustice peut \u00eatre per\u00e7ue comme une caract\u00e9ristique structurelle dominante de l&rsquo;environnement, coexistant de mani\u00e8re ind\u00e9pendante avec la CMJ plut\u00f4t que d&rsquo;en \u00eatre le simple p\u00f4le oppos\u00e9.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9canismes de restauration comportementale :<\/strong> Processus par lesquels l&rsquo;individu tente d&rsquo;agir mat\u00e9riellement sur le r\u00e9el pour corriger une rupture d&rsquo;\u00e9quit\u00e9 (action caritative, engagement b\u00e9n\u00e9vole, intervention directe pour secourir autrui, revendication judiciaire).<\/li>\n<li><strong>M\u00e9canismes de restauration cognitive :<\/strong> Strat\u00e9gies d\u00e9fensives internes d\u00e9ploy\u00e9es lorsque l&rsquo;action mat\u00e9rielle \u00e9choue ou s&rsquo;av\u00e8re impossible, incluant le bl\u00e2me de la victime, la n\u00e9gation de sa souffrance, la magnification compensatoire (attribuer \u00e0 la victime un bonheur spirituel futur pour compenser son malheur mat\u00e9riel), ou la d\u00e9shumanisation subtile.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;impact concret de la croyance en un monde juste, l&rsquo;analyse de situations de victimisation criminelle offre un \u00e9clairage clinique saisissant. Dans les affaires de violences sexuelles, le r\u00e9flexe persistant de questionner la tenue vestimentaire de la victime, son degr\u00e9 d&rsquo;\u00e9bri\u00e9t\u00e9 ou l&rsquo;heure de son d\u00e9placement nocturne illustre typiquement la tentative de la soci\u00e9t\u00e9 de pr\u00e9server l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un univers s\u00e9curis\u00e9. Si la victime a commis une imprudence, cela signifie que toute personne prudente est \u00e0 l&rsquo;abri du viol ; en revanche, admettre qu&rsquo;un individu peut \u00eatre agress\u00e9 de mani\u00e8re purement fortuite et non provoqu\u00e9e oblige \u00e0 reconna\u00eetre que le viol peut frapper n&rsquo;importe qui, \u00e0 n&rsquo;importe quel moment, sapant brutalement le sentiment de s\u00e9curit\u00e9 ontologique des observateurs.<\/p>\n<p>Dans le domaine socio-\u00e9conomique, la perception de la pauvret\u00e9 et de l&rsquo;exclusion offre une autre illustration frappante. Face aux personnes sans domicile fixe, les individus dot\u00e9s d&rsquo;un niveau \u00e9lev\u00e9 de croyance en un monde juste pour autrui manifestent une tendance spontan\u00e9e \u00e0 inf\u00e9rer la paresse, l&rsquo;addiction ou le manque d&rsquo;ambition chez les sans-abri. Cette imputation de responsabilit\u00e9 dissimule l&rsquo;influence d\u00e9l\u00e9t\u00e8re des crises macro-\u00e9conomiques, des ruptures familiales ou des accidents biographiques, permettant aux spectateurs de justifier l&rsquo;inaction publique et de rationaliser les in\u00e9galit\u00e9s extr\u00eames.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me exemple \u00e9merge lors de l&rsquo;annonce de diagnostics m\u00e9dicaux graves, tels que le cancer ou les maladies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives. M\u00eame en l&rsquo;absence de tout lien \u00e9tiologique av\u00e9r\u00e9 avec le mode de vie, les proches ou les coll\u00e8gues d&rsquo;un patient cherchent fr\u00e9quemment une cause comportementale r\u00e9troactive (\u00ab Il travaillait trop \u00bb, \u00ab Elle refoulait ses \u00e9motions \u00bb, \u00ab Son r\u00e9gime alimentaire n&rsquo;\u00e9tait pas sain \u00bb). Ce besoin imp\u00e9rieux de rep\u00e9rer une erreur de parcours chez le malade sert de rempart psychologique pour se persuader que l&rsquo;on n&rsquo;est pas soi-m\u00eame menac\u00e9 par la contingence biologique aveugle.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9trique de la croyance en un monde juste s&rsquo;appuie sur plusieurs instruments valid\u00e9s, d\u00e9velopp\u00e9s successivement pour pallier les insuffisances m\u00e9thodologiques des premi\u00e8res formulations :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle de Lerner (1970) :<\/strong> Instrument exp\u00e9rimental originel, con\u00e7u pour des contextes de laboratoire sp\u00e9cifiques, \u00e9valuant principalement le degr\u00e9 de punition m\u00e9rit\u00e9e per\u00e7u par les participants.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle de Rubin et Peplau (<em>Just World Scale<\/em>, 1975) :<\/strong> Compos\u00e9e de 20 items mesurant une attitude g\u00e9n\u00e9rale unidimensionnelle (\u00ab Les personnes vertueuses sont r\u00e9compens\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, \u00ab Fondamentalement, les coupables finissent toujours par payer pour leurs m\u00e9faits \u00bb). Bien que fondatrice, elle a \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9e pour sa consistance interne parfois modeste et la confusion de multiples domaines d&rsquo;application.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle multidimensionnelle de Dalbert (<em>Personal and General Belief in a Just World Scale<\/em>, 1999) :<\/strong> Standard international d&rsquo;\u00e9valuation moderne. Elle distingue explicitement la CMJ personnelle (exemple d&rsquo;item : \u00ab Je pense que je suis g\u00e9n\u00e9ralement trait\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9quitable par la vie \u00bb) et la CMJ g\u00e9n\u00e9rale (exemple d&rsquo;item : \u00ab Je suis persuad\u00e9 que le monde est fondamentalement juste envers la plupart des gens \u00bb). Elle d\u00e9montre d&rsquo;excellentes propri\u00e9t\u00e9s psychom\u00e9triques et une forte validit\u00e9 diff\u00e9rentielle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle de Lipkus (1991) :<\/strong> \u00c9chelle globale \u00e0 7 items, largement employ\u00e9e pour sa concision et sa sensibilit\u00e9 aux diff\u00e9rences individuelles d&rsquo;attribution morale en psychologie sociale exp\u00e9rimentale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les protocoles d&rsquo;administration mobilisent principalement des questionnaires auto-rapport\u00e9s reposant sur des \u00e9chelles de Likert en 5 ou 6 points (allant de \u00ab Pas du tout d&rsquo;accord \u00bb \u00e0 \u00ab Tout \u00e0 fait d&rsquo;accord \u00bb). Dans les dispositifs exp\u00e9rimentaux, la CMJ est fr\u00e9quemment manipul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;amor\u00e7ages cognitifs (<em>priming<\/em>), par exemple en demandant aux sujets de r\u00e9diger un texte sur une injustice personnelle non r\u00e9par\u00e9e pour abaisser temporairement la saillance du monde juste, ou \u00e0 l&rsquo;inverse de d\u00e9crire des victoires du droit pour en accentuer la vivacit\u00e9 mentale.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Dans la sph\u00e8re de la psychologie clinique et de la victimologie, la prise en compte de la croyance en un monde juste est primordiale pour d\u00e9crypter le traumatisme. Lorsqu&rsquo;un individu subit une agression ou une trag\u00e9die d\u00e9vastatrice, son syst\u00e8me de croyances s&rsquo;effondre brutally : le monde cesse d&rsquo;\u00eatre juste et pr\u00e9visible. Les psychoth\u00e9rapeutes observent fr\u00e9quemment que les victimes s&rsquo;auto-bl\u00e2ment de mani\u00e8re paradoxale. Cet auto-bl\u00e2me comportemental (\u00ab Si je n&rsquo;\u00e9tais pas sortie ce soir-l\u00e0, rien ne serait arriv\u00e9 \u00bb) constitue souvent une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de pr\u00e9server l&rsquo;illusion de contr\u00f4le : il est psychologiquement plus tol\u00e9rable de se sentir coupable d&rsquo;une faute modifiable que d&rsquo;accepter d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 la proie d&rsquo;un hasard arbitraire au sein d&rsquo;un univers hors de contr\u00f4le.<\/p>\n<p>Dans le champ de l&rsquo;\u00e9ducation et de la p\u00e9dagogie, une CMJ personnelle mod\u00e9r\u00e9ment \u00e9lev\u00e9e chez les \u00e9l\u00e8ves agit comme un levier motivationnel puissant. Les recherches montrent que les apprenants qui croient en un monde juste accordent une confiance accrue \u00e0 l&rsquo;institution scolaire, tol\u00e8rent mieux les \u00e9checs temporaires en les percevant comme des signaux d&rsquo;apprentissage surmontables, et s&rsquo;investissent avec davantage d&rsquo;assiduit\u00e9 dans leurs devoirs. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;effondrement pr\u00e9coce de cette croyance chez les \u00e9l\u00e8ves issus de milieux marginalis\u00e9s nourrit le sentiment d&rsquo;ali\u00e9nation scolaire et le d\u00e9crochage.<\/p>\n<p>Dans le secteur organisationnel et le management, la justice organisationnelle (distributive, proc\u00e9durale et interactionnelle) entre directement en r\u00e9sonance avec la CMJ des collaborateurs. Lorsque les employ\u00e9s constatent que les promotions ou les sanctions sont distribu\u00e9es selon des logiques de favoritisme ou d&rsquo;arbitraire manag\u00e9rial, la violation de leur attente de justice d\u00e9truit l&rsquo;engagement affectif envers l&rsquo;entreprise, intensifie le syndrome d&rsquo;\u00e9puisement professionnel (<em>burnout<\/em>) et favorise les comportements de retrait ou de sabotage professionnel.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique accumul\u00e9e depuis plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle corrobore solidement l&rsquo;omnipr\u00e9sence et la complexit\u00e9 de cette dynamique psychologique. Une m\u00e9ta-analyse fondatrice men\u00e9e par Carolyn Hafer et Laurent B\u00e8gue en 2005, examinant des dizaines d&rsquo;\u00e9tudes empiriques, a confirm\u00e9 que la croyance g\u00e9n\u00e9rale en un monde juste est syst\u00e9matiquement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 des comportements de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bl%C3%A2me_de_la_victime\">bl\u00e2me de la victime<\/a> (<em>victim blaming<\/em>), \u00e0 une hostilit\u00e9 accrue envers les ch\u00f4meurs, les personnes s\u00e9ropositives ou les malades chroniques, ainsi qu&rsquo;\u00e0 une justification marqu\u00e9e des asym\u00e9tries de genre et des in\u00e9galit\u00e9s salariales.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les travaux de Claudia Dalbert et de ses collaborateurs ont prouv\u00e9 le caract\u00e8re salutog\u00e8ne de la croyance en un monde juste pour soi. Les cohortes longitudinales r\u00e9v\u00e8lent que les individus maintenant un niveau \u00e9lev\u00e9 de CMJ-Soi rapportent des indices significativement plus faibles d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et de d\u00e9pression, b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;une qualit\u00e9 de sommeil sup\u00e9rieure, et manifestent un bien-\u00eatre subjectif r\u00e9sistant aux stress quotidiens. Ce r\u00e9sultat \u00e9tablit le statut fonctionnel de la CMJ en tant que ressource d&rsquo;adaptation positive face aux al\u00e9as de la vie.<\/p>\n<p>Les neurosciences sociales contemporaines ont \u00e9galement apport\u00e9 des \u00e9clairages fascinants sur le ph\u00e9nom\u00e8ne. Des \u00e9tudes d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) ont mis en \u00e9vidence que l&rsquo;observation d&rsquo;une injustice flagrante active intens\u00e9ment l&rsquo;insula ant\u00e9rieure et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur, des zones c\u00e9r\u00e9brales impliqu\u00e9es dans le traitement de la douleur physique, de la d\u00e9tresse affective et du d\u00e9go\u00fbt visc\u00e9ral. Lorsqu&rsquo;une explication accusant la victime est propos\u00e9e ou accept\u00e9e par le sujet, l&rsquo;activation du cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian vient r\u00e9guler et \u00e9teindre cette alerte insulaire, apportant une preuve neurobiologique de l&rsquo;effet d&rsquo;apaisement hom\u00e9ostatique procur\u00e9 par la rationalisation du monde juste.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et l&rsquo;intensit\u00e9 de la croyance en un monde juste ne sont pas uniformes \u00e0 travers les diff\u00e9rentes civilisations et s&rsquo;articulent intimement avec les syst\u00e8mes philosophiques et religieux dominants. Les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes, particuli\u00e8rement marqu\u00e9es par l&rsquo;\u00e9thique protestante du travail analys\u00e9e par Max Weber, exhibent une propension particuli\u00e8rement vigoureuse \u00e0 relier la r\u00e9ussite mat\u00e9rielle et la sant\u00e9 \u00e0 l&rsquo;effort moral personnel. Aux \u00c9tats-Unis, par exemple, le mythe du \u00ab self-made-man \u00bb et la valorisation outranci\u00e8re de la m\u00e9ritocratie constituent des incarnations culturelles directes de la CMJ.<\/p>\n<p>Dans les cultures d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est impr\u00e9gn\u00e9es de bouddhisme, d&rsquo;hindouisme ou de confucianisme, la notion d&rsquo;\u00e9quit\u00e9 cosmique s&rsquo;inscrit dans une temporalit\u00e9 et une ontologie sensiblement diff\u00e9rentes. La doctrine de la transmigration des \u00e2mes et du karma offre une explication totale et diff\u00e9r\u00e9e : si un nouveau-n\u00e9 innocent endure une pathologie atroce, le bouddhisme orthodoxe n&rsquo;invoque pas n\u00e9cessairement une faute commise dans cette vie pr\u00e9sente, mais les r\u00e9sidus karmiques d&rsquo;une existence ant\u00e9rieure. Cette conceptualisation modifie profond\u00e9ment la temporalit\u00e9 de la r\u00e9tribution, reportant l&rsquo;exigence de justice sur des cycles cosmiques multiples plut\u00f4t que sur la vie biographique imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les contextes g\u00e9opolitiques marqu\u00e9s par des conflits arm\u00e9s prolong\u00e9s, des r\u00e9gimes totalitaires ou des in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques \u00e9crasantes influent drastiquement sur l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 la CMJ. Les \u00e9tudes comparatives internationales r\u00e9v\u00e8lent que les populations de pays subissant une corruption syst\u00e9mique end\u00e9mique pr\u00e9sentent des scores moyens de croyance en un monde juste pour autrui significativement plus bas que les ressortissants de nations d\u00e9mocratiques scandinaves, attestant que la r\u00e9alit\u00e9 sociopolitique objective \u00e9rode in\u00e9vitablement les fictions rassurantes de l&rsquo;esprit lorsque le scandale de l&rsquo;injustice devient trop manifeste.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie de la croyance en un monde juste fait l&rsquo;objet de vives controverses \u00e9pist\u00e9mologiques et \u00e9thiques depuis sa formalisation initiale. La principale critique conceptuelle concerne le statut de ce ph\u00e9nom\u00e8ne : s&rsquo;agit-il d&rsquo;un trait de personnalit\u00e9 stable et immuable, ou plut\u00f4t d&rsquo;un m\u00e9canisme de d\u00e9fense cognitif contingent et ultra-d\u00e9pendant des stimuli de la situation imm\u00e9diate ? Si les \u00e9chelles psychom\u00e9triques traitent la CMJ comme une disposition dispositionnelle, la volatilit\u00e9 des scores lors des manipulations exp\u00e9rimentales d\u00e9montre une flexibilit\u00e9 contextuelle consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Sur le plan id\u00e9ologique, de nombreux sociologues et politologues reprochent \u00e0 la th\u00e9orie de psychologiser des rapports de domination mat\u00e9rielle objectifs. En r\u00e9duisant le m\u00e9pris envers les pr\u00e9caires ou le racisme syst\u00e9mique \u00e0 un simple \u00ab biais cognitif de r\u00e9tablissement du monde juste \u00bb, les mod\u00e8les psychosociaux risqueraient de d\u00e9politiser les luttes sociales et de minimiser le cynisme d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des \u00e9lites au pouvoir, qui instrumentalisent sciemment la culpabilisation des domin\u00e9s pour p\u00e9renniser leurs privil\u00e8ges \u00e9conomiques sans \u00e9gard pour la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Un autre d\u00e9bat th\u00e9orique majeur oppose les tenants d&rsquo;une motivation d\u00e9fensive \u00e0 ceux d&rsquo;une simple rationalit\u00e9 probabiliste. Certains th\u00e9oriciens de l&rsquo;attribution soutiennent que le bl\u00e2me de la victime ne proc\u00e8de pas obligatoirement d&rsquo;une angoisse existentielle terrifi\u00e9e, mais plut\u00f4t d&rsquo;un raisonnement bay\u00e9sien na\u00eff bas\u00e9 sur des heuristiques de repr\u00e9sentativit\u00e9 : la plupart du temps, dans la vie courante, les personnes qui commettent des erreurs subissent des cons\u00e9quences, de sorte que l&rsquo;observateur g\u00e9n\u00e9ralise cette corr\u00e9lation sans n\u00e9cessairement chercher \u00e0 prot\u00e9ger son int\u00e9grit\u00e9 psychique.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute \u00e9quivoque conceptuelle, il convient de distinguer avec rigueur la croyance en un monde juste d&rsquo;autres constructions psychologiques proches :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Lieu de contr\u00f4le (<em>Locus of Control<\/em>) :<\/strong> Concept formul\u00e9 par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Julian_Rotter\">Julian Rotter<\/a> mesurant la tendance \u00e0 attribuer ce qui nous arrive \u00e0 nos propres actions (contr\u00f4le interne) ou \u00e0 des forces ext\u00e9rieures comme la chance et le destin (contr\u00f4le externe). Alors que le lieu de contr\u00f4le concerne la causalit\u00e9 brute de l&rsquo;action, la CMJ y ajoute imp\u00e9rativement une dimension de justice morale et de valeur r\u00e9tributive.<\/li>\n<li><strong>Biais d&rsquo;auto-complaisance :<\/strong> Tendance \u00e0 attribuer ses r\u00e9ussites \u00e0 des facteurs internes personnels et ses \u00e9checs \u00e0 des contraintes situationnelles externes. La CMJ pour soi s&rsquo;en distingue par son universalit\u00e9 postul\u00e9e : elle exige que le bien moral re\u00e7oive sa juste part, m\u00eame lorsqu&rsquo;il en co\u00fbte de reconna\u00eetre des erreurs ant\u00e9rieures.<\/li>\n<li><strong>Illusion de contr\u00f4le :<\/strong> \u00c9valuation erron\u00e9e et exag\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;influence exerc\u00e9e sur des \u00e9v\u00e9nements purement al\u00e9atoires (par exemple, dans les jeux de hasard). La croyance en un monde juste englobe l&rsquo;illusion de contr\u00f4le mais l&rsquo;\u00e9tend \u00e0 la sph\u00e8re \u00e9thique globale de la causalit\u00e9 humaine.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9ritocratie :<\/strong> Principe politique et philosophique stipulant que le pouvoir et les privil\u00e8ges doivent \u00eatre allou\u00e9s selon les comp\u00e9tences et le travail des individus. La CMJ est la traduction psychologique et subjective de cet id\u00e9al, postulant faussement que ce mod\u00e8le normatif est d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 pleinement op\u00e9rant dans la r\u00e9alit\u00e9 empirique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La croyance en un monde juste repr\u00e9sente l&rsquo;une des dispositions cognitives et motivationnelles les plus profondes de l&rsquo;esprit humain. Th\u00e9oris\u00e9e par Melvin Lerner, elle postule que l&rsquo;univers ob\u00e9it \u00e0 un imp\u00e9ratif d&rsquo;\u00e9quit\u00e9 r\u00e9tributive o\u00f9 chaque individu re\u00e7oit ce qu&rsquo;il m\u00e9rite et m\u00e9rite ce qu&rsquo;il re\u00e7oit. Cette conviction remplit une fonction adaptative vitale en s\u00e9curisant l&rsquo;individu face \u00e0 l&rsquo;angoisse du chaos, en lui permettant d&rsquo;investir sereinement dans l&rsquo;avenir et en pr\u00e9servant son \u00e9quilibre psychique au quotidien.<\/p>\n<p>Toutefois, la confrontation avec des souffrances imm\u00e9rit\u00e9es place la psych\u00e9 devant une contradiction insoutenable. Faute de pouvoir \u00e9liminer la souffrance dans le r\u00e9el, les individus ont recours \u00e0 des rationalisations cognitives d\u00e9fensives d\u00e9vastatrices, au premier rang desquelles figurent le d\u00e9nigrement moral et le bl\u00e2me de la victime innocente. La recherche contemporaine a permis d&rsquo;affiner consid\u00e9rablement le concept en s\u00e9parant la croyance pour soi \u2014 \u00e9minemment bienfaisante pour l&rsquo;estime et la sant\u00e9 mentale \u2014 de la croyance pour autrui, matrice privil\u00e9gi\u00e9e de l&rsquo;intol\u00e9rance et du conservatisme social injuste.<\/p>\n<p>Comprendre la dynamique du monde juste est aujourd&rsquo;hui indispensable aux praticiens de la sant\u00e9 mentale, aux acteurs du droit, aux \u00e9ducateurs et aux citoyens. D\u00e9construire ce biais cognitif ne signifie pas abandonner la qu\u00eate d&rsquo;id\u00e9aux \u00e9thiques, mais refuser de maquiller la r\u00e9alit\u00e9 injuste par des contorsions mentales accusatrices, afin de cultiver une lucidit\u00e9 critique capable d&rsquo;une compassion authentique envers les victimes de l&rsquo;arbitraire.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Dalbert, C. (1999). The world is more just for me than generally: About the personal belief in a just world scale&rsquo;s validity. <em>Social Justice Research<\/em>, 12(2), 79-98. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1022091609047\">https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1022091609047<\/a><\/li>\n<li>Festinger, L. (1957). <em>A theory of cognitive dissonance<\/em>. Stanford University Press.<\/li>\n<li>Hafer, C. L., &#038; B\u00e8gue, L. (2005). Experimental research on just-world theory: Problems, developments, and future challenges. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 131(1), 128-167. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.131.1.128\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.131.1.128<\/a><\/li>\n<li>Lerner, M. J. (1980). <em>The belief in a just world: A fundamental delusion<\/em>. Plenum Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-1-4899-0448-5\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-1-4899-0448-5<\/a><\/li>\n<li>Rubin, Z., &#038; Peplau, L. A. (1975). Who believes in a just world? <em>Journal of Social Issues<\/em>, 31(3), 65-89. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1540-4560.1975.tb00997.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1540-4560.1975.tb00997.x<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La croyance en un monde juste est un biais cognitif selon lequel chacun re\u00e7oit ce qu&rsquo;il m\u00e9rite. D\u00e9couvrez son impact psychologique et sur le bl\u00e2me des victimes.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[154,1486],"tags":[1857,2354,2353,20668,26248,220],"class_list":["post-21875","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-sociale","category-sciences-cognitives","tag-biais-cognitif","tag-blame-de-la-victime","tag-croyance-en-un-monde-juste","tag-justice-retributive","tag-melvin-lerner","tag-psychologie-sociale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21875","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21875\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21875"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21875"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21875"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}