{"id":21726,"date":"2026-10-26T06:15:24","date_gmt":"2026-10-26T06:15:24","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=escarre-psychologie-corps-plaie-decubitus"},"modified":"2026-10-26T06:15:24","modified_gmt":"2026-10-26T06:15:24","slug":"escarre-psychologie-corps-plaie-decubitus","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=escarre-psychologie-corps-plaie-decubitus","title":{"rendered":"Escarre : Vuln\u00e9rabilit\u00e9 Corporelle et Psychique"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;escarre repr\u00e9sente bien plus qu&rsquo;une simple l\u00e9sion tissulaire d&rsquo;origine isch\u00e9mique : elle constitue une rupture brutale de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle, un point d&rsquo;ancrage somatopsychique o\u00f9 se croisent l&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;image de soi, l&rsquo;effondrement de l&rsquo;autonomie motrice et une souffrance \u00e9motionnelle majeure. Chez l&rsquo;individu alit\u00e9 ou immobilis\u00e9, l&rsquo;apparition d&rsquo;une n\u00e9crose cutan\u00e9e catalyse souvent un sentiment d&rsquo;impuissance apprise, exacerbant les tableaux d\u00e9pressifs et compromettant la r\u00e9silience psychologique face \u00e0 la maladie chronique. Cet article examine la complexit\u00e9 de l&rsquo;escarre \u00e0 travers ses dimensions physiopathologiques, neuropsychiatriques, relationnelles et ph\u00e9nom\u00e9nologiques.<\/p>\n<h2>Escarre (Ulc\u00e8re de d\u00e9cubitus)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Une escarre, ou ulc\u00e8re de d\u00e9cubitus, est une l\u00e9sion cutan\u00e9e et sous-cutan\u00e9e d&rsquo;origine isch\u00e9mique cons\u00e9cutive \u00e0 une compression prolong\u00e9e des tissus mous entre une saillie osseuse et un plan d&rsquo;appui rigide. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne occlusif entra\u00eene une hypoxie tissulaire locale, une n\u00e9crose cellulaire et, en l&rsquo;absence de soulagement m\u00e9canique, une ulc\u00e9ration profonde pouvant atteindre les structures musculaires et osseuses sous-jacentes. En psychologie de la sant\u00e9 et en psychopathologie du vieillissement, l&rsquo;escarre est reconnue comme un marqueur de d\u00e9compensation globale, traduisant \u00e0 la fois une perte d&rsquo;agentivit\u00e9 motrice et une d\u00e9t\u00e9rioration de la boucle interactive entre le corps propre et l&rsquo;environnement sensoriel.<\/p>\n<p>Sur le plan somatique et psychologique, l&rsquo;escarre ne se limite pas \u00e0 un d\u00e9g\u00e2t dermatologique circonscrit : elle s&rsquo;inscrit au sein d&rsquo;un cercle vicieux o\u00f9 la douleur chronique, les odeurs associ\u00e9es aux exsudats, les soins quotidiens intrusifs et le sentiment de d\u00e9ch\u00e9ance corporelle alimentent l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, le retrait relationnel et la d\u00e9pression majeure. R\u00e9ciproquement, les troubles cognitifs, l&rsquo;apathie clinique et le syndrome de glissement diminuent la vigilance sensorielle, inhibent les micro-mouvements protecteurs spontan\u00e9s et augmentent consid\u00e9rablement l&rsquo;incidence de ces l\u00e9sions destructrices.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le substantif f\u00e9minin <em>escarre<\/em> (parfois orthographi\u00e9 anciennement <em>escharre<\/em>) d\u00e9rive du bas latin <em>eschara<\/em>, lui-m\u00eame issu du grec ancien <em>esch\u00e1ra<\/em> (\u1f10\u03c3\u03c7\u03ac\u03c1\u03b1), d\u00e9signant originellement un \u00ab foyer \u00bb, un \u00ab brasier \u00bb ou la \u00ab cro\u00fbte laiss\u00e9e par une br\u00fblure \u00bb. Cette m\u00e9taphore calorifique renvoie historiquement \u00e0 la cro\u00fbte noire, indur\u00e9e et d\u00e9vitalis\u00e9e qui caract\u00e9rise la n\u00e9crose cutan\u00e9e s\u00e8che, ressemblant visuellement \u00e0 une mati\u00e8re calcin\u00e9e. Le terme anglais correspondant, <em>bedsore<\/em> (litt\u00e9ralement \u00ab plaie de lit \u00bb), apparu au cours du XVIe si\u00e8cle dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale anglo-saxonne, met davantage l&rsquo;accent sur l&rsquo;\u00e9tiologie posturale et le d\u00e9cubitus prolong\u00e9 que sur l&rsquo;aspect morphologique de la cro\u00fbte tissulaire.<\/p>\n<p>Dans la nosographie contemporaine, la communaut\u00e9 scientifique internationale privil\u00e9gie les locutions \u00ab ulc\u00e8re de pression \u00bb ou \u00ab l\u00e9sion de pression \u00bb (traduction de <em>pressure ulcer<\/em> ou <em>pressure injury<\/em>), jug\u00e9es plus fid\u00e8les \u00e0 l&rsquo;\u00e9tiologie biom\u00e9canique multifactorielle. L&rsquo;\u00e9volution s\u00e9mantique du terme souligne le passage d&rsquo;une observation passive de la n\u00e9crose visible \u00e0 une compr\u00e9hension syst\u00e9mique des forces de cisaillement, de pression et de friction, int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la dynamique du patient dans son \u00e9cosyst\u00e8me clinique et affectif.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Le mot se prononce phon\u00e9tiquement \/\u025bs.ka\u0281\/ en fran\u00e7ais standard. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom commun f\u00e9minin. Sa forme plurielle est <em>escarres<\/em> (\/\u025bs.ka\u0281\/). Sur le plan grammatical, il s&#8217;emploie couramment dans des syntagmes m\u00e9dicaux et psychologiques tels que \u00ab escarre de d\u00e9cubitus \u00bb, \u00ab escarre sacr\u00e9e \u00bb, \u00ab stade d&rsquo;escarre \u00bb, ou dans des contextes psychosomatiques comme \u00ab le v\u00e9cu psychique de l&rsquo;escarre \u00bb et \u00ab l&rsquo;impact de l&rsquo;escarre sur l&rsquo;image du corps \u00bb.<\/p>\n<p>On rel\u00e8ve dans la litt\u00e9rature francophone des adjectifs d\u00e9riv\u00e9s tels qu&rsquo;<em>escarrotique<\/em> (relatif \u00e0 la formation d&rsquo;escarres ou ayant le caract\u00e8re d&rsquo;une n\u00e9crose cro\u00fbteuse) et la locution verbale \u00ab s&rsquo;escarrier \u00bb, bien que cette derni\u00e8re soit tomb\u00e9e en d\u00e9su\u00e9tude au profit de formules passives telles que \u00ab d\u00e9velopper des escarres \u00bb ou \u00ab pr\u00e9senter des l\u00e9sions de d\u00e9cubitus \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La gen\u00e8se de l&rsquo;escarre repose sur une \u00e9quation biom\u00e9canique dans laquelle la pression externe appliqu\u00e9e sur les microvaisseaux exc\u00e8de la pression capillaire moyenne, g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9valu\u00e9e \u00e0 32 millim\u00e8tres de mercure. Lorsque cette force s&rsquo;exerce de mani\u00e8re continue, l&rsquo;apport en oxyg\u00e8ne et en nutriments s&rsquo;interrompt, provoquant une anoxie cellulaire, l&rsquo;accumulation de m\u00e9tabolites toxiques et une vasodilatation r\u00e9flexe initiale sous forme d&rsquo;\u00e9ryth\u00e8me persistant. Si l&rsquo;isch\u00e9mie se prolonge au-del\u00e0 de deux \u00e0 quatre heures selon l&rsquo;\u00e9tat physiologique de l&rsquo;h\u00f4te, les myocytes et les k\u00e9ratinocytes meurent, entra\u00eenant un processus n\u00e9crotique qui progresse souvent silencieusement des plans profonds vers la surface \u00e9pidermique, ph\u00e9nom\u00e8ne connu sous le nom de l\u00e9sion tissulaire profonde c\u00f4ne-inverse.<\/p>\n<p>Cependant, restreindre l&rsquo;escarre \u00e0 une obstruction vasculaire localis\u00e9e occulte la complexit\u00e9 de ses interconnexions biopsychosociales. Au plan neurobiologique et psychologique, la perception de l&rsquo;escarre est conditionn\u00e9e par l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du syst\u00e8me aff\u00e9rentiel somatosensoriel et des circuits cortico-limbiques de modulation de la douleur. Chez le sujet sain, la nociception g\u00e9n\u00e8re des ajustements posturaux inconscients et constants durant le sommeil ou la veille assise. D\u00e8s lors qu&rsquo;une pathologie neurologique, un \u00e9tat comateux ou une s\u00e9dation pharmacologique interrompt cette cha\u00eene r\u00e9flexe, le corps perd sa capacit\u00e9 d&rsquo;autor\u00e9gulation posturale. De m\u00eame, un syndrome d\u00e9pressif s\u00e9v\u00e8re avec apathie et anh\u00e9donie, ou encore un deuil pathologique en institution, \u00e9mousse cette r\u00e9activit\u00e9 vitale, le patient se laissant litt\u00e9ralement \u00ab consumer \u00bb par la fixit\u00e9 gravitationnelle.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique individuel, l&rsquo;escarre constitue une attaque violente contre le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Moi-peau\">Moi-peau<\/a>, concept th\u00e9oris\u00e9 par Didier Anzieu pour d\u00e9signer la fonction psychique de contenance et de barri\u00e8re protectrice assur\u00e9e m\u00e9taphoriquement par l&rsquo;enveloppe cutan\u00e9e. Lorsque la peau s&rsquo;ulc\u00e8re, s&rsquo;ouvre et suppure, la barri\u00e8re pare-excitante s&rsquo;effondre. Le sujet fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une intrusion corporelle terrifiante o\u00f9 l&rsquo;int\u00e9rieur du corps est expos\u00e9 au regard ext\u00e9rieur. Cette d\u00e9gradation objective du t\u00e9gument engendre fr\u00e9quemment une perturbation majeure du sch\u00e9ma corporel, une dysmorphophobie secondaire et un sentiment de honte toxique, le sujet se percevant comme un objet en d\u00e9composition passive.<\/p>\n<p>Dans la sph\u00e8re relationnelle et syst\u00e9mique, l&rsquo;escarre agit comme un analyseur institutionnel et familial aigu. Aupr\u00e8s des soignants et des proches aidants, elle est fr\u00e9quemment v\u00e9cue comme le stigmate cuisant d&rsquo;un manquement ou d&rsquo;une n\u00e9gligence de soin, g\u00e9n\u00e9rant culpabilit\u00e9, anxi\u00e9t\u00e9 de performance ou, au contraire, agressivit\u00e9 d\u00e9fensive envers le patient r\u00e9calcitrant aux changements de position. L&rsquo;escarre devient ainsi un r\u00e9ceptacle de projections inconscientes o\u00f9 s&rsquo;articulent le d\u00e9ni du vieillissement, l&rsquo;angoisse de mort et les conflits d&rsquo;attachement au sein des institutions de g\u00e9riatrie et de r\u00e9adaptation.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La documentation arch\u00e9ologique atteste de l&rsquo;existence de l&rsquo;escarre d\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9 la plus recul\u00e9e. Des traces \u00e9videntes de n\u00e9croses cutan\u00e9es sur les zones sacro-coccygiennes et calcan\u00e9ennes ont \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9es lors de l&rsquo;autopsie de momies \u00e9gyptiennes issues de la XXIe dynastie, notamment chez des pr\u00eatresses \u00e2g\u00e9es ou paralys\u00e9es, d\u00e9montrant que la d\u00e9pendance physique a toujours confront\u00e9 l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 cette complication redoutable. Hippocrate et Galien \u00e9voquent dans leurs trait\u00e9s des affections cutan\u00e9es torpides li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;immobilit\u00e9 des convalescents, pr\u00e9conisant l&rsquo;application d&rsquo;onguents dess\u00e9chants et le maintien de la propret\u00e9.<\/p>\n<p>Au Moyen \u00c2ge et durant la Renaissance, l&rsquo;approche de la plaie chronique reste tributaire de la th\u00e9orie des humeurs : l&rsquo;ulc\u00e9ration est interpr\u00e9t\u00e9e comme l&rsquo;ext\u00e9riorisation d&rsquo;humeurs peccantes ou putrides que l&rsquo;organisme cherche \u00e0 expulser. C&rsquo;est \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle et au XIXe si\u00e8cle que la compr\u00e9hension physiopathologique bascule vers le paradigme m\u00e9canique et neurologique. Le m\u00e9decin britannique Sir Benjamin Brodie souligne en 1835 le r\u00f4le de la compression prolong\u00e9e, tandis que Jean-Martin Charcot, figure tut\u00e9laire de la neurologie \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re, formule en 1868 son hypoth\u00e8se de la \u00ab l\u00e9sion de d\u00e9cubitus trophique aigu\u00eb \u00bb.<\/p>\n<p>Charcot attribuait l&rsquo;apparition foudroyante de certaines escarres sacr\u00e9es chez les patients victimes d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux ou de my\u00e9lites non pas \u00e0 une simple isch\u00e9mie de contact, mais \u00e0 une alt\u00e9ration directe des centres nerveux trophiques m\u00e9dullaires r\u00e9gulant la vitalit\u00e9 tissulaire. Bien que cette th\u00e9orie neurotrophique exclusive ait \u00e9t\u00e9 r\u00e9fut\u00e9e par la suite au profit du primat de la pression m\u00e9canique et de l&rsquo;isch\u00e9mie capillaire, elle a eu le m\u00e9rite historique d&rsquo;attirer l&rsquo;attention de la neurologie sur le lien fondamental entre le syst\u00e8me nerveux central et l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 cutan\u00e9e.<\/p>\n<p>La Seconde Guerre mondiale marque un tournant d\u00e9cisif dans la prise en charge des l\u00e9sions de d\u00e9cubitus gr\u00e2ce aux travaux pionniers de Sir Ludwig Guttmann au centre national des bless\u00e9s de la moelle \u00e9pini\u00e8re de Stoke Mandeville. Avant Guttmann, plus de 80 % des parapl\u00e9giques d\u00e9c\u00e9daient dans les premi\u00e8res ann\u00e9es suivant leur traumatisme, principalement d&rsquo;infections g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es dues \u00e0 des escarres gangreneuses surinfect\u00e9es. En instaurant un protocole rigoureux de repositionnement biquotidien toutes les deux heures, combin\u00e9 \u00e0 un soutien psychologique structur\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9adaptation sportive, Guttmann a prouv\u00e9 que la pr\u00e9vention des escarres transformait radicalement le pronostic vital et l&rsquo;esp\u00e9rance de r\u00e9insertion psychosociale des patients traumatis\u00e9s m\u00e9dullaires.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration globale de l&rsquo;escarre s&rsquo;appuie sur une triple assise th\u00e9orique unissant la biom\u00e9canique tissulaire, la th\u00e9orie psychanalytique du sch\u00e9ma corporel et les mod\u00e8les biopsychosociaux de l&rsquo;adaptation \u00e0 la maladie chronique. Au plan physiologique, le mod\u00e8le de Kosiak (1959) a formalis\u00e9 la relation hyperbolique inverse entre la magnitude de la pression exerc\u00e9e et sa dur\u00e9e d&rsquo;application : une pression tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e provoque des dommages irr\u00e9versibles en un temps court, tandis qu&rsquo;une pression mod\u00e9r\u00e9e, mais appliqu\u00e9e sans interruption durant plusieurs heures, engendre les m\u00eames destructions cellulaires par \u00e9puisement du m\u00e9tabolisme a\u00e9robie.<\/p>\n<p>Sur le plan psychodynamique et ph\u00e9nom\u00e9nologique, la compr\u00e9hension de l&rsquo;escarre mobilise les th\u00e9ories du narcissisme corporel et de la corpor\u00e9it\u00e9 formul\u00e9es par Maurice Merleau-Ponty et compl\u00e9t\u00e9es par Didier Anzieu. Merleau-Ponty d\u00e9crit le corps comme le v\u00e9hicule de notre ancrage existentiel au monde. D\u00e8s lors que l&rsquo;escarre s&rsquo;installe, la fonction d&rsquo;interm\u00e9diation bienveillante de la peau est compromise. L&rsquo;enveloppe cutan\u00e9e ne prot\u00e8ge plus le sujet ; elle devient le lieu d&rsquo;une trahison somatique, un rappel permanent de la d\u00e9gradation physique. Selon la grille psychanalytique du Moi-peau, l&rsquo;effraction cutan\u00e9e \u00e9quivaut \u00e0 une br\u00e8che dans l&rsquo;appareil psychique : l&rsquo;angoisse de morcellement ou de vidage corporel r\u00e9\u00e9merge, particuli\u00e8rement chez le sujet \u00e2g\u00e9 dont les capacit\u00e9s de mentalisation sont fragilis\u00e9es par l&rsquo;involution neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le de l&rsquo;impuissance apprise (<em>learned helplessness<\/em>) d\u00e9velopp\u00e9 par Martin Seligman \u00e9claire les r\u00e9actions comportementales des individus immobilis\u00e9s face au d\u00e9veloppement de l&rsquo;ulc\u00e8re. Confront\u00e9 \u00e0 une situation o\u00f9 ses mouvements spontan\u00e9s ne parviennent plus \u00e0 \u00e9liminer le stimulus douloureux de la pression isch\u00e9mique, le patient en \u00e9tat de perte d&rsquo;autonomie capitule progressivement sur le plan psychomoteur. Cette r\u00e9signation s&rsquo;accompagne d&rsquo;une inhibition comportementale et d&rsquo;un effondrement immunitaire m\u00e9di\u00e9 par l&rsquo;activation chronique de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien, ce qui ralentit consid\u00e9rablement les processus biologiques de cicatrisation et d&rsquo;angiogen\u00e8se.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse clinique de l&rsquo;escarre requiert la d\u00e9composition minutieuse de ses facteurs \u00e9tiologiques, de ses stades anatomocliniques et de ses r\u00e9percussions subjectives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Facteurs extrins\u00e8ques primaires :<\/strong> Pression perpendiculaire continue comprimant les lits capillaires ; forces de cisaillement (glissement du squelette osseux \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des plans tissulaires profonds) ; frictions cutan\u00e9es superficielles abrasant l&rsquo;\u00e9piderme ; et mac\u00e9ration liquidienne li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;incontinence ou \u00e0 l&rsquo;hypersudation alt\u00e9rant le manteau acide cutan\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Facteurs intrins\u00e8ques somatopsychiques :<\/strong> D\u00e9nutrition prot\u00e9ino-\u00e9nerg\u00e9tique, d\u00e9shydratation, an\u00e9mie hypoxique, neuropathies p\u00e9riph\u00e9riques sensitives, mais aussi d\u00e9ficits cognitifs (d\u00e9mences de type Alzheimer), \u00e9tats d\u00e9lirants et s\u00e9dation iatrog\u00e8ne masquant les signaux d&rsquo;alarme algiques.<\/li>\n<li><strong>Stade I (\u00c9ryth\u00e8me non blanchissant) :<\/strong> Pr\u00e9sence d&rsquo;une zone \u00e9ryth\u00e9mateuse circonscrite sur une peau intacte, ne disparaissant pas apr\u00e8s la lev\u00e9e de l&rsquo;appui ; sensation subjective de chaleur, d&rsquo;induration ou d&rsquo;hypersensibilit\u00e9 douloureuse locale.<\/li>\n<li><strong>Stade II (Perte cutan\u00e9e superficielle) :<\/strong> Ulc\u00e9ration superficielle touchant l&rsquo;\u00e9piderme et une partie du derme, se manifestant sous l&rsquo;aspect d&rsquo;une phlyct\u00e8ne s\u00e9reuse ou h\u00e9matique rompue, sans visualisation du tissu adipeux.<\/li>\n<li><strong>Stade III (Perte de substance cutan\u00e9e totale) :<\/strong> Destruction compl\u00e8te du tissu cutan\u00e9 r\u00e9v\u00e9lant le tissu adipeux sous-cutan\u00e9, sans exposition des os, tendons ou muscles ; pr\u00e9sence fr\u00e9quente de fibrine, de clapiers ou de d\u00e9collements p\u00e9riph\u00e9riques.<\/li>\n<li><strong>Stade IV (Atteinte tissulaire profonde) :<\/strong> Perte tissulaire majeure avec exposition directe des structures musculaires, tendineuses ou osseuses ; risque \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;ost\u00e9omy\u00e9lite, de bact\u00e9ri\u00e9mie s\u00e9v\u00e8re et d&rsquo;issue fatale.<\/li>\n<li><strong>Stades inclassables et l\u00e9sions profondes suspect\u00e9es :<\/strong> Perte tissulaire recouverte de tissu n\u00e9crotique noir (escarre s\u00e8che) ou de fibrine humide emp\u00eachant l&rsquo;\u00e9valuation de la profondeur r\u00e9elle, ainsi que les macules pourpres persistantes traduisant une n\u00e9crose musculaire sous-jacente pr\u00e9coce.<\/li>\n<li><strong>Dimension ph\u00e9nom\u00e9nologique de la douleur et de la perte d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 :<\/strong> Intrication d&rsquo;une douleur aigu\u00eb lors de la d\u00e9tersion m\u00e9canique et d&rsquo;une douleur neuropathique chronique lancinante, major\u00e9e par la d\u00e9tresse existentielle et la modification radicale de la perception de soi.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la dynamique clinique et psychologique de l&rsquo;escarre, examinons deux situations embl\u00e9matiques issues de contextes de soins distincts : la traumatologie neurologique et la psycho-g\u00e9riatrie institutionnelle.<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : Le traumatis\u00e9 m\u00e9dullaire et l&rsquo;impuissance corporelle.<\/strong> Marc, 32 ans, a subi un traumatisme de la moelle \u00e9pini\u00e8re au niveau de la vert\u00e8bre dorsale T8 lors d&rsquo;un accident de la circulation, entra\u00eenant une parapl\u00e9gie compl\u00e8te flasque. Durant sa phase initiale de r\u00e9\u00e9ducation intensive, Marc traverse une p\u00e9riode de d\u00e9ni massif de son handicap, s&rsquo;opposant fr\u00e9quemment aux protocoles de d\u00e9charge posturale prescrits en fauteuil roulant. Priv\u00e9 de sensibilit\u00e9 nociceptive au niveau du bassin, il omet ses micro-soul\u00e8vements r\u00e9guliers. En moins de six jours, un \u00e9ryth\u00e8me sacr\u00e9 indolore \u00e9volue vers une l\u00e9sion isch\u00e9mique profonde de stade III avec cavit\u00e9 sous-jacente. La d\u00e9couverte visuelle de la plaie par le biais d&rsquo;un miroir de surveillance m\u00e9dicale provoque une onde de choc psychologique : confront\u00e9 \u00e0 cette destruction cutan\u00e9e qu&rsquo;il ne sent pas mais qu&rsquo;il per\u00e7oit d\u00e9sormais de visu, Marc sombre dans un \u00e9tat d\u00e9pressif majeur caract\u00e9ris\u00e9 par un sentiment de n\u00e9antisation corporelle et un refus alimentaire. L&rsquo;intervention coordonn\u00e9e d&rsquo;un psychologue clinicien et de l&rsquo;\u00e9quipe soignante s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour reconstruire la projection mentale de son corps insensible et transformer le soin de l&rsquo;escarre en un lieu de r\u00e9appropriation active de sa corporalit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : La r\u00e9gression apathique en milieu g\u00e9riatrique.<\/strong> Jeanne, 84 ans, r\u00e9sidente en \u00c9tablissement d&rsquo;H\u00e9bergement pour Personnes \u00c2g\u00e9es D\u00e9pendantes (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89tablissement_d%27h%C3%A9bergement_pour_personnes_%C3%A2g%C3%A9es_d%C3%A9pendantes\">EHPAD<\/a>), pr\u00e9sente une d\u00e9mence vasculaire mod\u00e9r\u00e9e et subit le deuil r\u00e9cent de son conjoint. Progressivement, Jeanne s&rsquo;enferme dans un mutisme akin\u00e9tique et adopte une posture f\u0153tale recroquevill\u00e9e dans son lit, refusant tout accompagnement vers le fauteuil ou la salle \u00e0 manger. Malgr\u00e9 la mise en place d&rsquo;un matelas \u00e0 air motoris\u00e9, des escarres bilat\u00e9rales aux trochanters et aux talons se d\u00e9veloppent en quelques semaines. L&rsquo;\u00e9quipe m\u00e9dicale rel\u00e8ve que l&rsquo;installation des l\u00e9sions s&rsquo;alimente directement d&rsquo;un syndrome de glissement o\u00f9 le d\u00e9sinvestissement pulsionnel de la vie et le repli relationnel pr\u00e9c\u00e8dent l&rsquo;effondrement tissulaire. La prise en charge ne peut se limiter \u00e0 des pansements hydrocellulaires : elle exige une restauration du lien intersubjectif, une pr\u00e9sence contenante et une th\u00e9rapie par le toucher doux afin de r\u00e9inscrire Jeanne dans une dynamique de r\u00e9ceptivit\u00e9 affective et sensorielle bienveillante.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des risques et le monitorage clinique de l&rsquo;escarre reposent sur des outils standardis\u00e9s valid\u00e9s internationalement, combinant l&rsquo;estimation des vuln\u00e9rabilit\u00e9s de l&rsquo;h\u00f4te et la caract\u00e9risation objective des l\u00e9sions form\u00e9es. L&rsquo;<a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Braden_Scale_for_Predicting_Pressure_Sore_Risk\">\u00c9chelle de Braden<\/a> demeure l&rsquo;instrument le plus largement exploit\u00e9 au sein des structures hospitali\u00e8res et d&rsquo;h\u00e9bergement. Compos\u00e9e de six sous-\u00e9chelles cot\u00e9es de 1 \u00e0 4 (\u00e0 l&rsquo;exception de la friction cot\u00e9e de 1 \u00e0 3), elle explore la perception sensorielle, l&rsquo;humidit\u00e9 cutan\u00e9e, le niveau d&rsquo;activit\u00e9 physique, la mobilit\u00e9 globale, l&rsquo;\u00e9tat nutritionnel ainsi que l&rsquo;exposition au frottement et au cisaillement. Un score global inf\u00e9rieur ou \u00e9gal \u00e0 16 signale un risque significatif justifiant des mesures pr\u00e9ventives renforc\u00e9es.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres instruments classiques conservent une pertinence clinique av\u00e9r\u00e9e, tels que l&rsquo;\u00c9chelle de Norton (premi\u00e8re \u00e9chelle historique apparue en 1962, focalis\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral, l&rsquo;\u00e9tat mental, l&rsquo;activit\u00e9, la mobilit\u00e9 et l&rsquo;incontinence) et l&rsquo;\u00c9chelle de Waterlow, qui int\u00e8gre davantage de covariables somatiques comme l&rsquo;indice de masse corporelle, les dysfonctions vasculaires et les ant\u00e9c\u00e9dents chirurgicaux lourds. Toutefois, l&rsquo;\u00e9valuation purement cutan\u00e9e de l&rsquo;escarre s&rsquo;appuie quant \u00e0 elle sur l&rsquo;outil PUSH (<em>Pressure Ulcer Scale for Healing<\/em>), qui quantifie la surface de la l\u00e9sion, le type de tissu pr\u00e9dominant au lit de la plaie (n\u00e9crotique, fibrineux, bourgeonnant, \u00e9pidermis\u00e9) et le volume des exsudats afin de mod\u00e9liser dynamiquement la cin\u00e9tique cicatricielle.<\/p>\n<p>Sur le versant psychologique et subjectif, ces outils biom\u00e9caniques doivent imp\u00e9rativement \u00eatre compl\u00e9t\u00e9s par des \u00e9chelles \u00e9valuant l&rsquo;exp\u00e9rience de la douleur et l&rsquo;impact \u00e9motionnel. L&rsquo;utilisation d&rsquo;\u00e9chelles de douleur pour patients non communicants, telles que Doloplus-2 ou l&rsquo;\u00e9chelle ECPA (\u00c9chelle Comportementale de la Douleur pour Personnes \u00c2g\u00e9es), permet de d\u00e9tecter la d\u00e9tresse li\u00e9e aux pansements r\u00e9currents. L&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, de la d\u00e9pression r\u00e9actionnelle et de la qualit\u00e9 de vie globale (via des auto-questionnaires comme le SF-36 ou le Geriatric Depression Scale) s&rsquo;impose pour adapter l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique \u00e0 la d\u00e9tresse singuli\u00e8re de chaque malade.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La prise en charge interdisciplinaire de l&rsquo;escarre constitue l&rsquo;une des applications les plus exigeantes des sciences du soin et de la sant\u00e9 comportementale. Sur le plan pr\u00e9ventif, l&rsquo;ergonomie posturale, l&rsquo;usage de supports dynamiques \u00e0 pression altern\u00e9e et la d\u00e9charge rigoureuse des talons doivent s&rsquo;articuler avec l&rsquo;\u00e9ducation th\u00e9rapeutique du patient et de sa famille. Cette \u00e9ducation ne peut \u00eatre purement technique : elle suppose d&rsquo;aider le malade \u00e0 conscientiser les limites de son enveloppe physique sans sombrer dans l&rsquo;angoisse panique d&rsquo;une r\u00e9cidive permanente, restaurant ainsi une sensation d&rsquo;agentivit\u00e9 corporelle.<\/p>\n<p>Lors de la phase curative, la gestion des r\u00e9fections de pansements requiert des comp\u00e9tences relationnelles avanc\u00e9es. Les techniques de d\u00e9tersion m\u00e9canique ou enzymatique sont intrins\u00e8quement invasives et anxiog\u00e8nes. La mise en \u0153uvre d&rsquo;approches non pharmacologiques de gestion de la douleur, telles que la relaxation guid\u00e9e, l&rsquo;hypnoanalg\u00e9sie ou l&rsquo;\u00e9coute empathique de la souffrance exprim\u00e9e, r\u00e9duit l&rsquo;anticipation algique et facilite l&rsquo;acceptation de soins quotidiens per\u00e7us comme d\u00e9gradants ou mutilants.<\/p>\n<p>Dans le domaine organisationnel et de la sant\u00e9 publique, l&rsquo;escarre est consid\u00e9r\u00e9e par les agences de sant\u00e9 comme un indicateur fondamental de la qualit\u00e9 et de la s\u00e9curit\u00e9 des soins. L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;escarres acquises \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital engendre des surco\u00fbts \u00e9conomiques colossaux (prolongation des dur\u00e9es moyennes de s\u00e9jour, antibioth\u00e9rapies de pointe, chirurgies de lambeau musculo-cutan\u00e9) et met \u00e0 rude \u00e9preuve le climat d&rsquo;\u00e9quipe soignante. La pr\u00e9vention efficace exige une coordination \u00e9troite entre m\u00e9decins g\u00e9riatres, r\u00e9\u00e9ducateurs fonctionnels, di\u00e9t\u00e9ticiens, infirmiers et psychologues, pr\u00e9venant ainsi l&rsquo;\u00e9puisement professionnel (<em>burnout<\/em>) des soignants quotidiennement confront\u00e9s aux plaies d\u00e9labrantes.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations empiriques contemporaines attestent de l&rsquo;interaction constante entre les facteurs m\u00e9taboliques, immunologiques et neuropsychologiques dans l&rsquo;histoire naturelle de l&rsquo;escarre. Les synth\u00e8ses \u00e9pid\u00e9miologiques conduites par l&rsquo;EPUAP (<em>European Pressure Ulcer Advisory Panel<\/em>) et le NPIAP (<em>National Pressure Injury Advisory Panel<\/em>) r\u00e9v\u00e8lent que la pr\u00e9valence des escarres oscille entre 8 % et 18 % dans les services hospitaliers de soins aigus, et d\u00e9passe 20 % dans les unit\u00e9s de soins de longue dur\u00e9e et de r\u00e9animation. Les recherches longitudinales men\u00e9es par des \u00e9quipes telles que celles de Margolis et al. ou de Bergstrom soulignent que le statut nutritionnel d\u00e9ficitaire en albumine et zinc multiplie par trois le risque d&rsquo;\u00e9volution vers les stades profonds.<\/p>\n<p>Sur le plan neuropsychologique et psychiatrique, les travaux de Coleman et al. (2013) ont mis en lumi\u00e8re le r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant de l&rsquo;\u00e9tat cognitif alt\u00e9r\u00e9 comme pr\u00e9dicteur ind\u00e9pendant du non-r\u00e9tablissement cutan\u00e9. Des cohortes observationnelles dirig\u00e9es par des chercheurs en psychog\u00e9riatrie d\u00e9montrent que la pr\u00e9sence d&rsquo;une d\u00e9pression clinique majeure retarde la cicatrisation tissulaire de pr\u00e8s de 40 %. Ce retard biologique s&rsquo;explique par l&rsquo;hypercortisol\u00e9mie chronique induite par le stress de d\u00e9cubitus, inhibant les cytokines pro-inflammatoires n\u00e9cessaires \u00e0 la phase initiale de bourgeonnement tissulaire et alt\u00e9rant la synth\u00e8se fibroblastique de collag\u00e8ne.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les \u00e9tudes qualitatives explorant la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la plaie chronique (Gorecki et al., 2010 ; Spilsbury et al., 2007) documentent de mani\u00e8re unanime l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;isolement social extr\u00eame v\u00e9cue par les patients porteurs d&rsquo;escarres. La honte ressentie face aux odeurs naus\u00e9abondes d&rsquo;ana\u00e9robies et \u00e0 la crainte permanente des fuites d&rsquo;exsudats conduit \u00e0 un d\u00e9sengagement relationnel massif, cr\u00e9ant une boucle de r\u00e9troaction n\u00e9gative o\u00f9 l&rsquo;isolement affectif aggrave l&rsquo;inertie physique et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 somatique.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La signification culturelle accord\u00e9e \u00e0 l&rsquo;escarre et aux soins du corps immobilis\u00e9 varie consid\u00e9rablement d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre, influen\u00e7ant directement les comportements de d\u00e9tection et les pratiques de prise en charge. Dans de nombreuses cultures occidentales individualistes, o\u00f9 la performance motrice, la jeunesse et la ma\u00eetrise corporelle constituent des id\u00e9aux r\u00e9gulateurs centraux, la survenue d&rsquo;une escarre est fr\u00e9quemment assimil\u00e9e \u00e0 une faillite individuelle ou institutionnelle intol\u00e9rable, induisant des sentiments aigu\u00ebs d&rsquo;indignit\u00e9 et de culpabilit\u00e9 chez le sujet alit\u00e9 et ses soignants.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, au sein de plusieurs traditions communautaires d&rsquo;Afrique subsaharienne, d&rsquo;Asie du Sud ou du Moyen-Orient, o\u00f9 la responsabilit\u00e9 du soin g\u00e9riatrique \u00e9choit traditionnellement \u00e0 la sph\u00e8re familiale \u00e9largie, l&rsquo;alitement prolong\u00e9 est souvent entour\u00e9 d&rsquo;une pr\u00e9sence continue des proches. Si cette solidarit\u00e9 interg\u00e9n\u00e9rationnelle prot\u00e8ge l&rsquo;a\u00een\u00e9 contre le d\u00e9sespoir de l&rsquo;isolement institutionnel, elle peut paradoxalement s&rsquo;accompagner d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;expertise technique concernant la d\u00e9charge m\u00e9canique altern\u00e9e ou l&rsquo;asepsie des plaies, conduisant parfois \u00e0 des retards de diagnostic ou au recours initial \u00e0 des poudres et cataplasmes traditionnels inadapt\u00e9s qui majorent la mac\u00e9ration infectieuse.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le tabou de la nudit\u00e9 et les repr\u00e9sentations relatives \u00e0 l&rsquo;intimit\u00e9 corporelle exercent un impact d\u00e9terminant sur l&rsquo;acceptabilit\u00e9 des examens cutan\u00e9s pr\u00e9ventifs. Dans certains contextes confessionnels ou culturels rigides, l&rsquo;inspection visuelle syst\u00e9matique des r\u00e9gions fessi\u00e8res et p\u00e9rin\u00e9ales par des professionnels de sant\u00e9 d&rsquo;un autre genre suscite une r\u00e9ticence profonde, incitant certains patients \u00e0 dissimuler l&rsquo;\u00e9ryth\u00e8me d\u00e9butant jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la douleur devienne intol\u00e9rable, favorisant l&rsquo;\u00e9closion de l\u00e9sions profondes et complexes d&#8217;embl\u00e9e.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le champ scientifique et clinique de la prise en charge des escarres demeure travers\u00e9 par plusieurs controverses m\u00e9thodologiques et d\u00e9ontologiques majeures. Le premier d\u00e9bat concerne l&rsquo;adage historique affirmant que \u00ab 95 % des escarres sont \u00e9vitables \u00bb. Si ce postulat a puissamment stimul\u00e9 les politiques de vigilance soignante, de nombreux g\u00e9riatres et sp\u00e9cialistes des soins palliatifs le contestent d\u00e9sormais vigoureusement. Ils mettent en exergue l&rsquo;existence d&rsquo;\u00ab escarres in\u00e9vitables \u00bb ou d&rsquo;ulc\u00e8res terminaux (souvent d\u00e9sign\u00e9s sous le terme d&rsquo;<em>ulc\u00e8res de Kennedy<\/em>), qui surviennent brutalement dans les derniers jours de vie d&rsquo;un malade en raison de la d\u00e9faillance multivisc\u00e9rale terminale et de l&rsquo;effondrement de la perfusion p\u00e9riph\u00e9rique cutan\u00e9e. Maintenir dogmatiquement l&rsquo;\u00e9vitabilit\u00e9 absolue expose les soignants et les familles \u00e0 une culpabilisation \u00e9thiquement discutable et m\u00e9dicalement infond\u00e9e.<\/p>\n<p>Une seconde limite concerne la validit\u00e9 pr\u00e9dictive des \u00e9chelles d&rsquo;\u00e9valuation du risque comme Braden ou Norton. Diverses m\u00e9ta-analyses Cochrane ont soulign\u00e9 que si ces outils poss\u00e8dent une bonne sensibilit\u00e9, leur sp\u00e9cificit\u00e9 demeure mod\u00e9r\u00e9e, conduisant \u00e0 des faux positifs nombreux qui mobilisent d&rsquo;importantes ressources pr\u00e9ventives chez des patients qui n&rsquo;auraient pas n\u00e9cessairement d\u00e9velopp\u00e9 d&rsquo;ulc\u00e8res, tout en \u00e9chouant parfois \u00e0 pr\u00e9dire des n\u00e9croses tissulaires induites par des contraintes m\u00e9caniques impr\u00e9vues lors d&rsquo;interventions chirurgicales prolong\u00e9es.<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9bat porte sur la sur\u00e9valuation des technologies mat\u00e9rielles (matelas motoris\u00e9s complexes, pansements argentiques on\u00e9reux, th\u00e9rapie par pression n\u00e9gative) au d\u00e9triment de l&rsquo;engagement relationnel et de l&rsquo;accompagnement psychologique global du patient. L&rsquo;hyper-technicisation du pansement risque de focaliser l&rsquo;attention soignante sur le \u00ab trou \u00bb anatomique au d\u00e9triment de l&rsquo;\u00ab \u00eatre \u00bb qui l&rsquo;habite, occultant la d\u00e9tresse identitaire, la perte de sens et l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 existentielle qui paralysent le patient au fond de son lit.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout \u00e9cueil terminologique, il convient de distinguer avec rigueur l&rsquo;escarre de plusieurs entit\u00e9s cliniques contigu\u00ebs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dermite associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;incontinence (DAI) :<\/strong> L\u00e9sion cutan\u00e9e superficielle d&rsquo;origine chimique caus\u00e9e par le contact prolong\u00e9 de l&rsquo;urine et des selles avec le t\u00e9gument ; contrairement \u00e0 l&rsquo;escarre, la DAI se caract\u00e9rise par un \u00e9ryth\u00e8me diffus non circonscrit, ne d\u00e9butant pas au droit d&rsquo;une saillie osseuse et ne pr\u00e9sentant pas de n\u00e9crose sous-jacente initiale.<\/li>\n<li><strong>Ulc\u00e8re d&rsquo;insuffisance veineuse ou art\u00e9rielle :<\/strong> Plaie chronique si\u00e9geant principalement aux membres inf\u00e9rieurs (mall\u00e9oles, mollets) r\u00e9sultant d&rsquo;une insuffisance veineuse chronique ou d&rsquo;une art\u00e9riopathie oblit\u00e9rante p\u00e9riph\u00e9rique, sans lien direct n\u00e9cessaire avec un d\u00e9cubitus prolong\u00e9 ou une compression m\u00e9canique externe.<\/li>\n<li><strong>Ulc\u00e8re neuropathique du pied diab\u00e9tique :<\/strong> L\u00e9sion perforante plantaire survenant chez le patient diab\u00e9tique, induite par la perte de la sensibilit\u00e9 thermo-algique coupl\u00e9e \u00e0 des anomalies de la marche et \u00e0 une microangiopathie, distincte de l&rsquo;escarre du lit d&rsquo;h\u00f4pital bien qu&rsquo;apparent\u00e9e par le d\u00e9faut de vigilance sensorielle.<\/li>\n<li><strong>Intertrigo :<\/strong> Inflammation mycosique ou bact\u00e9rienne des plis cutan\u00e9s majeurs (sous-mammaires, inguinaux), r\u00e9sultant du frottement peau contre peau associ\u00e9 \u00e0 la mac\u00e9ration sans isch\u00e9mie focale provoqu\u00e9e par une pro\u00e9minence osseuse.<\/li>\n<li><strong>Ulc\u00e8re de Kennedy (<em>Kennedy Terminal Ulcer<\/em>) :<\/strong> Forme particuli\u00e8re d&rsquo;escarre sacr\u00e9e en forme de papillon ou de poire apparaissant de fa\u00e7on fulgurante au cours du processus terminal de fin de vie, li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;hypoperfusion syst\u00e9mique irr\u00e9versible plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 un d\u00e9faut de positionnement postural.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En synth\u00e8se, l&rsquo;escarre repr\u00e9sente un ph\u00e9nom\u00e8ne somatopsychique complexe situ\u00e9 au confluent des contraintes m\u00e9caniques externes et de la d\u00e9faillance des m\u00e9canismes de r\u00e9silience interne de l&rsquo;individu :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Origine biom\u00e9canique et syst\u00e9mique :<\/strong> R\u00e9sulte de la compression isch\u00e9mique prolong\u00e9e des tissus mous sur les reliefs osseux, amplifi\u00e9e par le cisaillement, la mac\u00e9ration et les d\u00e9ficiences m\u00e9taboliques globales.<\/li>\n<li><strong>Vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychologique bidirectionnelle :<\/strong> Les troubles d\u00e9pressifs, l&rsquo;apathie clinique et la confusion mentale favorisent l&rsquo;immobilit\u00e9 et la gen\u00e8se de l&rsquo;escarre ; r\u00e9ciproquement, la douleur chronique, la mutilation de l&rsquo;enveloppe cutan\u00e9e et le sentiment de d\u00e9ch\u00e9ance corporelle alimentent l&rsquo;effondrement psychique du patient.<\/li>\n<li><strong>Atteinte du Moi-peau :<\/strong> L&rsquo;ulc\u00e9ration de la fronti\u00e8re t\u00e9gumentaire d\u00e9stabilise l&rsquo;appareil psychique, provoquant des angoisses de morcellement, une alt\u00e9ration de l&rsquo;image corporelle et une honte existentielle profonde.<\/li>\n<li><strong>Pr\u00e9vention interdisciplinaire indispensable :<\/strong> L&rsquo;utilisation d&rsquo;\u00e9chelles de risque valid\u00e9es (Braden, Norton) et la mise en \u0153uvre de supports de d\u00e9charge adapt\u00e9s doivent imp\u00e9rativement s&rsquo;accompagner d&rsquo;une alliance th\u00e9rapeutique attentive, d&rsquo;une gestion int\u00e9gr\u00e9e de la douleur et d&rsquo;une restauration constante du lien relationnel.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9fi \u00e9thique et humain :<\/strong> Au-del\u00e0 du strict protocole de pansement dermatologique, soigner une escarre implique d&rsquo;accompagner une subjectivit\u00e9 souffrante dans sa r\u00e9appropriation corporelle et son sentiment fondamental de dignit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Anzieu, D. (1985). <em>Le Moi-peau<\/em>. Dunod.<\/li>\n<li>Bergstrom, N., Braden, B. J., Laguzza, A., &amp; Holman, V. (1987). The Braden Scale for Predicting Pressure Sore Risk. <em>Nursing Research<\/em>, 36(4), 205\u2013210. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1097\/00006199-198707000-00002\">https:\/\/doi.org\/10.1097\/00006199-198707000-00002<\/a><\/li>\n<li>Charcot, J.-M. (1868). Sur la formation rapide d&rsquo;une escarre de d\u00e9cubitus dans certaines affections de la moelle \u00e9pini\u00e8re et du cerveau. <em>Archives de Physiologie Normale et Pathologique<\/em>, 1, 308\u2013315.<\/li>\n<li>European Pressure Ulcer Advisory Panel, National Pressure Injury Advisory Panel, &amp; Pan Pacific Pressure Injury Alliance. (2019). <em>Prevention and Treatment of Pressure Ulcers\/Injuries: Clinical Practice Guideline<\/em>. EPUAP\/NPIAP\/PPPIA. <a href=\"https:\/\/www.internationalguideline.com\">https:\/\/www.internationalguideline.com<\/a><\/li>\n<li>Gorecki, C., Brown, J. M., Nelson, E. A., Briggs, M., Schoonhoven, L., Dealey, C., &amp; Nixon, J. (2009). Impact of pressure ulcers on quality of life in older patients: A systematic review. <em>Journal of the American Geriatrics Society<\/em>, 57(7), 1175\u20131183. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1532-5415.2009.02307.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1532-5415.2009.02307.x<\/a><\/li>\n<li>Haute Autorit\u00e9 de Sant\u00e9. (2012). <em>Pr\u00e9vention et traitement des escarres de l&rsquo;adulte et du sujet \u00e2g\u00e9<\/em>. Recommandations de bonne pratique. HAS. <a href=\"https:\/\/www.has-sante.fr\">https:\/\/www.has-sante.fr<\/a><\/li>\n<li>Kosiak, M. (1959). Etiology and pathology of ischemic ulcers. <em>Archives of Physical Medicine and Rehabilitation<\/em>, 40(2), 62\u201369.<\/li>\n<li>Merleau-Ponty, M. (1945). <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li>Norton, D., McLaren, R., &amp; Exton-Smith, A. N. (1962). <em>An investigation of geriatric nursing problems in hospital<\/em>. National Corporation for the Care of Old People (now Centre for Policy on Ageing).<\/li>\n<li>Spilsbury, K., Nixon, J., Dealey, C., &amp; Gorecki, C. (2007). Pressure ulcers and patient-reported outcomes: A literature review of qualitative studies. <em>Journal of Tissue Viability<\/em>, 17(1), 12\u201321. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0965-206X(08)60004-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0965-206X(08)60004-8<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;escarre ne constitue pas seulement une n\u00e9crose isch\u00e9mique : elle incarne une crise somatopsychique majeure o\u00f9 l&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;image de soi et la douleur chronique percutent l&rsquo;\u00e9quilibre psychologique du sujet immobilis\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[18855,65,9047],"tags":[69,36478,153,9637,1227,1468,36479],"class_list":["post-21726","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychogeriatrie","category-psychologie-de-la-sante","category-psychosomatique","tag-douleur-chronique","tag-escarre","tag-geriatrie","tag-moi-peau","tag-psychosomatique","tag-schema-corporel","tag-ulcere-de-decubitus"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21726","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21726\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21726"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21726"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21726"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}