{"id":21626,"date":"2026-10-26T01:56:17","date_gmt":"2026-10-26T01:56:17","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=bartley-v-kremens-droits-mineurs-psychiatrie"},"modified":"2026-10-26T01:56:17","modified_gmt":"2026-10-26T01:56:17","slug":"bartley-v-kremens-droits-mineurs-psychiatrie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=bartley-v-kremens-droits-mineurs-psychiatrie","title":{"rendered":"Bartley v. Kremens : Droits des mineurs et psychiatrie"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;internement psychiatrique des mineurs \u00e0 la demande exclusive de leurs repr\u00e9sentants l\u00e9gaux constitue l&rsquo;une des intersections les plus complexes et d\u00e9chirantes entre la psychologie clinique, le droit constitutionnel et l&rsquo;\u00e9thique m\u00e9dicale. L&rsquo;affaire <em>Bartley v. Kremens<\/em> (1975-1977) repr\u00e9sente un tournant historique majeur dans la reconnaissance de l&rsquo;autonomie juridique et psychique des adolescents face au pouvoir discr\u00e9tionnaire des institutions et de l&rsquo;autorit\u00e9 parentale. En interrogeant la fronti\u00e8re t\u00e9nue entre le soin bienveillant et la privation ill\u00e9gitime de libert\u00e9, ce litige a profond\u00e9ment transform\u00e9 les pratiques d&rsquo;\u00e9valuation diagnostique et les garanties proc\u00e9durales appliqu\u00e9es aux jeunes patients en souffrance mentale.<\/p>\n<h2>Bartley v. Kremens<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p><em>Bartley v. Kremens<\/em> (402 F. Supp. 1039, E.D. Pa. 1975) d\u00e9signe une d\u00e9cision judiciaire historique rendue par un tribunal f\u00e9d\u00e9ral de district des \u00c9tats-Unis, d\u00e9clarant inconstitutionnelles les lois de Pennsylvanie qui autorisaient les parents ou tuteurs \u00e0 faire interner \u00ab volontairement \u00bb leurs enfants de moins de dix-huit ans dans des h\u00f4pitaux psychiatriques ou des centres pour personnes handicap\u00e9es mentales sans audience pr\u00e9alable ni assistance juridique ind\u00e9pendante. Le tribunal a jug\u00e9 que cette pratique violait la clause de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Proc%C3%A9dure_r%C3%A9guli%C3%A8re\">proc\u00e9dure r\u00e9guli\u00e8re<\/a> (<em>due process<\/em>) garantie par le quatorzi\u00e8me amendement de la Constitution am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Sur le plan conceptuel et m\u00e9dico-l\u00e9gal, l&rsquo;affaire remet en cause la fiction juridique selon laquelle le consentement parental \u00e9quivaut au consentement volontaire de l&rsquo;enfant mineur dans le cadre d&rsquo;un placement institutionnel. Elle postule que l&rsquo;internement constitue une atteinte massive \u00e0 la libert\u00e9 individuelle et engendre une stigmatisation psychosociale durable, exigeant par cons\u00e9quent des garanties proc\u00e9durales strictes, distinctes des volont\u00e9s de la cellule familiale.<\/p>\n<p>Bien que la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cour_supr%C3%AAme_des_%C3%89tats-Unis\">Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis<\/a> ait ult\u00e9rieurement d\u00e9clar\u00e9 l&rsquo;affaire partiellement sans objet (<em>moot<\/em>) en 1977 dans <em>Kremens v. Bartley<\/em> (431 U.S. 119) suite \u00e0 une modification l\u00e9gislative adopt\u00e9e en Pennsylvanie, les principes \u00e9nonc\u00e9s par le tribunal de premi\u00e8re instance demeurent un pilier doctrinal essentiel. Ils ont pr\u00e9par\u00e9 le terrain aux d\u00e9bats contemporains sur la d\u00e9fense des droits de l&rsquo;enfant en sant\u00e9 mentale, la dynamique syst\u00e9mique intrafamiliale et la r\u00e9gulation des hospitalisations p\u00e9diatriques sous contrainte.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;intitul\u00e9 de la cause d\u00e9coule des conventions de d\u00e9signation de la <em>common law<\/em> anglo-saxonne, o\u00f9 le nom du demandeur principal pr\u00e9c\u00e8de celui du d\u00e9fendeur institutionnel. Le terme \u00ab Bartley \u00bb renvoie \u00e0 Kevin Bartley, un adolescent intern\u00e9 contre son gr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital d&rsquo;\u00c9tat de Haverford en Pennsylvanie, tandis que \u00ab Kremens \u00bb d\u00e9signe le Dr Jack B. Kremens, alors directeur de cet \u00e9tablissement psychiatrique public et repr\u00e9sentant de l&rsquo;autorit\u00e9 m\u00e9dicale \u00e9tatique.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue linguistique et lexical, le contentieux gravite autour de la requalification s\u00e9mantique de l&rsquo;expression \u00ab admission volontaire \u00bb (<em>voluntary commitment<\/em>). Historiquement d\u00e9riv\u00e9 du latin <em>voluntas<\/em> (volont\u00e9, libre arbitre), le terme \u00e9tait utilis\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e par les l\u00e9gislations des \u00c9tats pour d\u00e9signer un processus o\u00f9 la volont\u00e9 d\u00e9cisionnelle n&rsquo;\u00e9manait pas du sujet intern\u00e9, mais d&rsquo;un tiers l\u00e9gal agissant par substitution. L&rsquo;action en justice a vis\u00e9 \u00e0 d\u00e9construire cet euph\u00e9misme juridique, requalifiant l&rsquo;acte en <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hospitalisation_sans_consentement\">hospitalisation sans consentement<\/a> (<em>involuntary confinement<\/em>) d\u00e8s lors que l&rsquo;adolescent manifestait une opposition claire ou n&rsquo;avait pas formul\u00e9 un choix libre et \u00e9clair\u00e9.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab commitment \u00bb trouve lui-m\u00eame ses racines \u00e9tymologiques dans le verbe latin <em>committere<\/em>, signifiant \u00ab confier \u00bb, \u00ab assembler \u00bb ou \u00ab remettre \u00e0 la garde de \u00bb. Dans le vocabulaire de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychiatrie_l%C3%A9gale\">psychiatrie l\u00e9gale<\/a> am\u00e9ricaine, ce vocable a \u00e9volu\u00e9 au fil des XIXe et XXe si\u00e8cles pour d\u00e9signer l&rsquo;ordonnance institutionnelle formelle privant un individu de sa libert\u00e9 ambulatoire au motif d&rsquo;un trouble mental av\u00e9r\u00e9 et d&rsquo;un besoin pr\u00e9sum\u00e9 de soins th\u00e9rapeutiques ou de garde protectrice.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Dans la litt\u00e9rature francophone sp\u00e9cialis\u00e9e en psychologie clinique, en criminologie et en droit compar\u00e9, l&rsquo;intitul\u00e9 s&rsquo;\u00e9nonce phon\u00e9tiquement selon les r\u00e8gles d&rsquo;assimilation de l&rsquo;anglais am\u00e9ricain : [\u02c8b\u0251\u02d0rtli vi\u02d0 \u02c8kr\u025bm\u0259nz]. L&rsquo;abr\u00e9viation \u00ab v. \u00bb (pour le latin <em>versus<\/em>, signifiant \u00ab contre \u00bb) est couramment lue et prononc\u00e9e \u00ab contre \u00bb en fran\u00e7ais universitaire (\u00ab Bartley contre Kremens \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, l&rsquo;expression fonctionne comme un syntagme nominal propre invariable de genre masculin (\u00ab l&rsquo;arr\u00eat <em>Bartley v. Kremens<\/em> \u00bb, \u00ab le pr\u00e9c\u00e9dent <em>Bartley<\/em> \u00bb). Il est traditionnellement compos\u00e9 en italique pour respecter les normes de typographie juridique et bibliographique internationale relatives aux d\u00e9cisions de justice.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;usage discursif des chercheurs, le nom de l&rsquo;affaire est fr\u00e9quemment employ\u00e9 comme modificateur nominal ou qualificatif conceptuel (\u00ab les exigences proc\u00e9durales de <em>Bartley<\/em> \u00bb, \u00ab la doctrine <em>Bartley<\/em> sur l&rsquo;autonomie des mineurs \u00bb). Lorsque la d\u00e9cision fait l&rsquo;objet d&rsquo;un recours devant la juridiction sup\u00e9rieure, l&rsquo;ordre des parties est invers\u00e9 en raison de la qualit\u00e9 d&rsquo;appelant de l&rsquo;\u00c9tat, devenant ainsi <em>Kremens v. Bartley<\/em>, d\u00e9signation sous laquelle l&rsquo;arr\u00eat de la Cour supr\u00eame est r\u00e9pertori\u00e9 dans les recueils officiels de jurisprudence.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;affaire <em>Bartley v. Kremens<\/em> aborde au fond le conflit triangulaire indissociable de la p\u00e9dopsychiatrie institutionnelle : l&rsquo;autonomie constitutionnelle de l&rsquo;enfant, l&rsquo;autorit\u00e9 \u00e9ducative et morale des parents, et le pouvoir de protection tut\u00e9laire de l&rsquo;\u00c9tat, traditionnellement conceptualis\u00e9 sous la doctrine du <em>parens patriae<\/em>. Pendant des d\u00e9cennies, le mod\u00e8le juridique dominant reposait sur une pr\u00e9somption irr\u00e9fragable d&rsquo;identit\u00e9 d&rsquo;int\u00e9r\u00eats entre les parents et leur prog\u00e9niture. Selon cette vision, les g\u00e9niteurs \u00e9taient r\u00e9put\u00e9s agir invariablement dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur de l&rsquo;enfant lorsqu&rsquo;ils sollicitaient un placement en institution psychiatrique pour des motifs comportementaux, affectifs ou intellectuels.<\/p>\n<p>Les plaignants de <em>Bartley<\/em> ont d\u00e9montr\u00e9 que cette pr\u00e9somption harmonique dissimulait fr\u00e9quemment de profondes fractures syst\u00e9miques. Dans la r\u00e9alit\u00e9 clinique, l&rsquo;internement d&rsquo;un adolescent pouvait r\u00e9sulter de dysfonctionnements familiaux majeurs, d&rsquo;un rejet affectif, de divergences culturelles ou religieuses relatives au comportement de l&rsquo;adolescent, voire d&rsquo;une incapacit\u00e9 socio-\u00e9conomique des tuteurs \u00e0 faire face \u00e0 des troubles neurod\u00e9veloppementaux ou \u00e0 des handicaps intellectuels. En privant le jeune de tout moyen de contester son admission, la loi \u00e9tatique transformait les h\u00f4pitaux psychiatriques en d\u00e9versoirs pour adolescents r\u00e9calcitrants ou marginalis\u00e9s, privant ces derniers de leur libert\u00e9 sans examen contradictoire de la n\u00e9cessit\u00e9 m\u00e9dicale r\u00e9elle de leur r\u00e9clusion.<\/p>\n<p>Le tribunal f\u00e9d\u00e9ral de district a ainsi pos\u00e9 les fronti\u00e8res conceptuelles de la libert\u00e9 individuelle de l&rsquo;enfant face \u00e0 la cellule familiale. Les juges ont affirm\u00e9 que la perte de libert\u00e9 physique, combin\u00e9e aux cons\u00e9quences psychologiques d\u00e9vastatrices d&rsquo;une institutionnalisation prolong\u00e9e \u2014 telles que la rupture des liens sociaux, la d\u00e9socialisation, l&rsquo;administration forc\u00e9e de psychotropes et l&rsquo;\u00e9tiquetage diagnostique ind\u00e9l\u00e9bile \u2014, constitue un pr\u00e9judice personnel si grave qu&rsquo;aucun parent ne peut y consentir unilat\u00e9ralement au nom de son enfant. Par cons\u00e9quent, d\u00e8s lors qu&rsquo;il existe un risque que les int\u00e9r\u00eats des parents divergent de ceux de l&rsquo;enfant, la pr\u00e9somption de bienveillance parentale doit c\u00e9der le pas \u00e0 une proc\u00e9dure contradictoire garantissant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 psychique du mineur.<\/p>\n<p>Cette approche a profond\u00e9ment red\u00e9fini le r\u00f4le du clinicien au sein de l&rsquo;institution. Alors que le psychiatre hospitalier \u00e9tait traditionnellement per\u00e7u comme un arbitre neutre et bienveillant validant l&rsquo;admission familiale, le jugement de <em>Bartley<\/em> met en lumi\u00e8re les biais inh\u00e9rents \u00e0 cette \u00e9valuation ferm\u00e9e. Les contraintes administratives, la p\u00e9nurie de temps, la pression parentale et l&rsquo;asym\u00e9trie d&rsquo;information incitent souvent les praticiens \u00e0 confirmer l&rsquo;internement sans explorer les alternatives th\u00e9rapeutiques en milieu ouvert. Le tribunal a donc statu\u00e9 que seule une v\u00e9rification ind\u00e9pendante, assortie d&rsquo;un droit de parole direct pour l&rsquo;adolescent, pouvait pr\u00e9munir ce dernier contre des erreurs diagnostiques et des privations arbitraires d&rsquo;autonomie.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution et d\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>Pour comprendre la gen\u00e8se de <em>Bartley v. Kremens<\/em>, il convient de se replacer dans le contexte des r\u00e9formes psychiatriques et des luttes pour les droits civiques qui ont travers\u00e9 les \u00c9tats-Unis durant les ann\u00e9es 1960 et 1970. \u00c0 cette \u00e9poque, le mouvement de d\u00e9sinstitutionnalisation battait son plein pour la population adulte, impuls\u00e9 par des d\u00e9cisions judiciaires majeures comme <em>O&rsquo;Connor v. Donaldson<\/em> (1975), qui interdisait le confinement involontaire de personnes non dangereuses capables de vivre en libert\u00e9. Cependant, les mineurs demeuraient les grands oubli\u00e9s de cette r\u00e9volution m\u00e9dico-l\u00e9gale, maintenus sous le joug de r\u00e9gimes d&rsquo;admission simplifi\u00e9s.<\/p>\n<p>En Pennsylvanie, la l\u00e9gislation r\u00e9gissant la sant\u00e9 mentale \u00e9tait le <em>Mental Health and Mental Retardation Act<\/em> de 1966. En vertu des articles 402 et 403 de cette loi, un parent, tuteur ou toute personne ayant l&rsquo;autorit\u00e9 parentale pouvait soumettre une demande d&rsquo;admission pour un mineur de dix-huit ans ou moins. Si le directeur de l&rsquo;\u00e9tablissement estimait que le jeune n\u00e9cessitait des soins ou une observation, l&rsquo;adolescent \u00e9tait admis sans qu&rsquo;aucune notification formelle, aucune audition devant un magistrat ni aucune d\u00e9signation d&rsquo;avocat ne soient requises. En pratique, des centaines de jeunes se trouvaient enferm\u00e9s pour des dur\u00e9es ind\u00e9termin\u00e9es dans des structures asilaires sans possibilit\u00e9 de recours.<\/p>\n<p>En 1972, une action collective (<em>class action<\/em>) fut intent\u00e9e au nom de Kevin Bartley, \u00e2g\u00e9 de quinze ans, et de quatre autres adolescents intern\u00e9s \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital d&rsquo;\u00c9tat de Haverford. Repr\u00e9sent\u00e9s par des avocats pionniers de la d\u00e9fense des droits des usagers de la psychiatrie, notamment David Ferleger, les plaignants ont contest\u00e9 la constitutionnalit\u00e9 du dispositif l\u00e9gal. Le 24 juillet 1975, un panel de trois juges f\u00e9d\u00e9raux donna pleinement raison aux mineurs, ordonnant \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat de Pennsylvanie de cesser d&rsquo;interner des enfants sans respecter un ensemble pr\u00e9cis de garanties proc\u00e9durales strictes.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce revers judiciaire, les autorit\u00e9s de Pennsylvanie firent appel directement devant la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis. Entre-temps, en juillet 1976, le l\u00e9gislateur de l&rsquo;\u00c9tat adopta une nouvelle l\u00e9gislation, le <em>Mental Health Procedures Act<\/em> (loi 143), qui conf\u00e9rait aux adolescents de quatorze ans et plus le droit de d\u00e9cider eux-m\u00eames de leur admission ou de la refuser, alignant leur statut sur celui des adultes, tout en maintenant un r\u00e9gime distinct pour les enfants de moins de quatorze ans. Le 16 mai 1977, la Cour supr\u00eame, dans un arr\u00eat r\u00e9dig\u00e9 par le juge William Rehnquist (<em>Kremens v. Bartley<\/em>), conclut que l&rsquo;adoption de cette loi avait rendu caduque la situation juridique des plaignants nomm\u00e9s, qui avaient tous plus de quatorze ans. Elle annula la d\u00e9cision du tribunal de district pour des raisons de recevabilit\u00e9 technique et renvoya le dossier pour red\u00e9finir la classe des plaignants, \u00e9vitant temporairement de trancher le dilemme constitutionnel de fond.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et doctrinaux<\/h3>\n<p>L&rsquo;armature th\u00e9orique de <em>Bartley v. Kremens<\/em> puise ses racines dans la philosophie des droits fondamentaux et dans la sociologie critique de la psychiatrie. Sur le terrain juridique, le tribunal s&rsquo;est appuy\u00e9 sur la c\u00e9l\u00e8bre jurisprudence <em>In re Gault<\/em> (1967), dans laquelle la Cour supr\u00eame avait statu\u00e9 que les mineurs poursuivis devant les tribunaux pour enfants ne perdaient pas la protection de la D\u00e9claration des droits et b\u00e9n\u00e9ficiaient des exigences de base d&rsquo;un proc\u00e8s \u00e9quitable. Le tribunal de premi\u00e8re instance de <em>Bartley<\/em> a \u00e9tendu cette logique au champ m\u00e9dical : si un enfant jouit de garanties proc\u00e9durales lorsqu&rsquo;il risque une privation de libert\u00e9 pour un d\u00e9lit p\u00e9nal, il doit imp\u00e9rativement en jouir lorsque cette privation s&rsquo;op\u00e8re sous couvert d&rsquo;un diagnostic psychiatrique ou d&rsquo;un handicap mental.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et d\u00e9veloppemental, la d\u00e9cision repose sur la th\u00e9orie de la diff\u00e9renciation du soi et sur l&rsquo;analyse syst\u00e9mique des conflits familiaux. En s&rsquo;appuyant sur les travaux de cliniciens critiques, le tribunal a r\u00e9fut\u00e9 le postulat selon lequel la famille nucl\u00e9aire constitue toujours une unit\u00e9 d&rsquo;int\u00e9r\u00eats indivisible. Les adolescents traversent des phases normatives d&rsquo;opposition, d&rsquo;individuation et de crise existentielle. Dans les dynamiques familiales pathologiques ou rigides, ces crises d\u00e9veloppementales normales peuvent \u00eatre pathologis\u00e9es par des parents d\u00e9pass\u00e9s, qui utilisent le pouvoir asilaire pour expulser l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment perturbateur du syst\u00e8me familial (\u00ab le patient d\u00e9sign\u00e9 \u00bb).<\/p>\n<p>La doctrine institutionnelle mise en lumi\u00e8re dans l&rsquo;affaire fait \u00e9galement \u00e9cho aux th\u00e9ories de la stigmatisation sociale d\u00e9velopp\u00e9es par le sociologue Erving Goffman dans son ouvrage s\u00e9minal <em>Asiles<\/em>. Le tribunal a reconnu que l&rsquo;admission en institution psychiatrique ne se r\u00e9sume pas \u00e0 l&rsquo;administration d&rsquo;un traitement technique ; elle impose au jeune le statut d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9, alt\u00e8re durablement son estime de soi, compromet ses perspectives scolaires et professionnelles futures et engendre un pr\u00e9judice psychique parfois irr\u00e9versible. D\u00e8s lors, le co\u00fbt existentiel et social de l&rsquo;erreur d&rsquo;admission justifie pleinement l&rsquo;intervention de contre-pouvoirs juridiques neutres.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions juridiques<\/h3>\n<p>Le jugement rendu par le tribunal de district dans <em>Bartley v. Kremens<\/em> a \u00e9dict\u00e9 un ensemble de crit\u00e8res et de garanties obligatoires, formant ce que la doctrine a nomm\u00e9 les \u00ab normes proc\u00e9durales minimales \u00bb pour l&rsquo;hospitalisation des mineurs. Ces composantes s&rsquo;articulent autour de huit exigences fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Notification \u00e9crite pr\u00e9alable :<\/strong> L&rsquo;adolescent doit recevoir une notification formelle, claire et compr\u00e9hensible, pr\u00e9cisant les motifs et les all\u00e9gations justifiant la demande de placement institutionnel introduite par sa famille.<\/li>\n<li><strong>Audience contradictoire obligatoire :<\/strong> Aucune privation de libert\u00e9 ne peut intervenir sans la tenue d&rsquo;une audience devant un magistrat ou un officier de justice ind\u00e9pendant, permettant d&rsquo;examiner le bien-fond\u00e9 du placement.<\/li>\n<li><strong>Assistance juridique effective :<\/strong> Le mineur a le droit inali\u00e9nable d&rsquo;\u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 par un avocat sp\u00e9cialis\u00e9 et ind\u00e9pendant, r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;aide juridictionnelle si l&rsquo;enfant ou sa famille est indigent.<\/li>\n<li><strong>Droit de pr\u00e9senter des \u00e9l\u00e9ments de preuve :<\/strong> L&rsquo;enfant ou son conseil doit pouvoir soumettre des expertises psychiatriques ind\u00e9pendantes, des t\u00e9moignages et des rapports scolaires ou psychosociaux contradictoires.<\/li>\n<li><strong>Assignation et comparution de t\u00e9moins :<\/strong> La d\u00e9fense de l&rsquo;adolescent dispose du pouvoir l\u00e9gal de faire citer \u00e0 compara\u00eetre des t\u00e9moins et d&rsquo;exiger la communication int\u00e9grale des dossiers m\u00e9dicaux.<\/li>\n<li><strong>Confrontation et contre-interrogatoire :<\/strong> L&rsquo;adolescent poss\u00e8de la facult\u00e9 d&rsquo;interroger directement les personnes requ\u00e9rant son internement, y compris ses parents et les m\u00e9decins examinateurs de l&rsquo;\u00e9tablissement.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9cision judiciaire formalis\u00e9e :<\/strong> Le placement ne peut r\u00e9sulter d&rsquo;une simple d\u00e9cision administrative ou m\u00e9dicale ; il requiert une ordonnance judiciaire motiv\u00e9e constatant que le mineur souffre d&rsquo;un trouble psychiatrique grave n\u00e9cessitant une prise en charge institutionnelle ferm\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Recherche du cadre le moins restrictif :<\/strong> Le juge doit obligatoirement s&rsquo;assurer qu&rsquo;aucune modalit\u00e9 th\u00e9rapeutique alternative en ambulatoire, en h\u00f4pital de jour ou en foyer \u00e9ducatif ouvert ne permet d&rsquo;apporter les soins n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;adolescent.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples concrets et illustrations de cas<\/h3>\n<p>Pour mesurer la port\u00e9e tangible de cette jurisprudence, l&rsquo;analyse des faits individuels entourant les plaignants initiaux de l&rsquo;affaire s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement \u00e9clairante. Kevin Bartley avait \u00e9t\u00e9 admis \u00e0 Haverford \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de quinze ans sous l&rsquo;impulsion de ses parents en raison de difficult\u00e9s scolaires, d&rsquo;\u00e9pisodes de fugues r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et d&rsquo;une contestation permanente de l&rsquo;autorit\u00e9 parentale, sans qu&rsquo;aucun d\u00e9lire psychotique ni dangerosit\u00e9 physique av\u00e9r\u00e9e ne soient document\u00e9s. Une fois enferm\u00e9 dans le quartier des adolescents, il s&rsquo;est vu interdire toute communication libre avec l&rsquo;ext\u00e9rieur, ses protestations \u00e9tant interpr\u00e9t\u00e9es par l&rsquo;\u00e9quipe soignante comme la manifestation symptomatique de sa pathologie d&rsquo;opposition.<\/p>\n<p>Un autre cas embl\u00e9matique soulev\u00e9 lors des audiences f\u00e9d\u00e9rales concernait un jeune adolescent porteur d&rsquo;un handicap intellectuel mod\u00e9r\u00e9 (alors qualifi\u00e9 de retard mental). Les parents, \u00e9puis\u00e9s par l&rsquo;absence totale de services de r\u00e9pit \u00e0 domicile et confront\u00e9s \u00e0 la naissance d&rsquo;autres enfants au sein du foyer, avaient fait admettre leur fils dans un grand centre d&rsquo;h\u00e9bergement psychiatrique \u00e9tatique. Bien que l&rsquo;institution n&rsquo;ait propos\u00e9 aucun programme \u00e9ducatif sp\u00e9cialis\u00e9 ni th\u00e9rapie active en mesure d&rsquo;am\u00e9liorer sa condition, l&rsquo;enfant y est demeur\u00e9 confin\u00e9 pendant plusieurs ann\u00e9es simplement parce que la l\u00e9gislation permettait ce \u00ab d\u00e9sengagement \u00bb parental sans contr\u00f4le juridictionnel ind\u00e9pendant de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat r\u00e9el du mineur.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me sc\u00e9nario fr\u00e9quemment rencontr\u00e9 dans les dossiers analys\u00e9s par les magistrats mettait en sc\u00e8ne des adolescents issus de foyers hautement conflictuels, souvent en phase de divorce parental acrimonieux. L&rsquo;un des parents utilisait l&rsquo;admission psychiatrique comme une arme tactique pour disqualifier la parole de l&rsquo;adolescent dans le cadre des litiges relatifs \u00e0 la garde l\u00e9gale, ou pour contraindre un jeune exprimant des revendications d&rsquo;ind\u00e9pendance ou des orientations sexuelles jug\u00e9es inacceptables par le cercle familial \u00e0 se conformer aux normes parentales sous la pression du milieu asilaire.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation, mesure et crit\u00e8res diagnostico-l\u00e9gaux<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction des exigences issues de <em>Bartley v. Kremens<\/em> a boulevers\u00e9 les protocoles d&rsquo;\u00e9valuation diagnostique en p\u00e9dopsychiatrie m\u00e9dico-l\u00e9gale. Auparavant, une \u00e9valuation br\u00e8ve, r\u00e9alis\u00e9e lors d&rsquo;un entretien d&rsquo;admission de quelques dizaines de minutes en pr\u00e9sence des parents, suffisait \u00e0 valider l&rsquo;internement. La jurisprudence a contraint les cliniciens \u00e0 adopter des d\u00e9marches \u00e9valuatives multicrit\u00e8res, standardis\u00e9es et ind\u00e9pendantes de la subjectivit\u00e9 familiale.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue clinique, l&rsquo;\u00e9valuation doit d\u00e9sormais distinguer rigoureusement les troubles psychiatriques aigus (tels que la schizophr\u00e9nie \u00e0 d\u00e9but pr\u00e9coce, les troubles de l&rsquo;humeur avec risque suicidaire imminent ou les \u00e9tats psychotiques aigus) des simples crises d&rsquo;adolescence, des troubles des conduites ou des dysfonctionnements relationnels familiaux. Les praticiens ont recours \u00e0 des batteries d&rsquo;\u00e9valuations psychom\u00e9triques standardis\u00e9es \u2014 telles que le syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9valuation du comportement des enfants (BASC), la <em>Child Behavior Checklist<\/em> (CBCL) ou les \u00e9chelles diagnostiques bas\u00e9es sur le DSM et la CIM \u2014 pour objectiver les sympt\u00f4mes de mani\u00e8re empirique.<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;\u00e9valuation l\u00e9gale, les experts doivent d\u00e9sormais renseigner des rubriques sp\u00e9cifiques destin\u00e9es \u00e0 \u00e9clairer l&rsquo;officier de justice : la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 exacte du trouble, l&rsquo;inad\u00e9quation manifeste des soins ambulatoires, la pr\u00e9visibilit\u00e9 d&rsquo;un dommage corporel grave pour l&rsquo;adolescent ou autrui, et la capacit\u00e9 cognitive du mineur \u00e0 exprimer un consentement ou un refus rationnel. Le tableau ci-dessous synth\u00e9tise la mutation des pratiques \u00e9valuatives induite par ce mouvement jurisprudentiel :<\/p>\n<p><em>Pratiques d&rsquo;admission pr\u00e9-Bartley :<\/em> Entretien clinique non standardis\u00e9 en pr\u00e9sence exclusive des parents ; acceptation passive des motifs parentaux ; absence de conseil juridique pour l&rsquo;adolescent ; recours syst\u00e9matique \u00e0 l&rsquo;internement asilaire ferm\u00e9.<\/p>\n<p><em>Pratiques d&rsquo;admission post-Bartley :<\/em> Bilan diagnostique approfondi et ind\u00e9pendant ; confrontation rigoureuse des d\u00e9clarations familiales et des observations comportementales ; pr\u00e9sence d&rsquo;un avocat pour d\u00e9fendre les volont\u00e9s du jeune ; obligation formelle d&rsquo;examiner et d&rsquo;\u00e9puiser les alternatives th\u00e9rapeutiques en milieu ouvert.<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques, institutionnelles et soci\u00e9tales<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me hospitalier et clinique, l&rsquo;onde de choc de <em>Bartley<\/em> a entra\u00een\u00e9 une profonde transformation des unit\u00e9s p\u00e9dopsychiatriques. Les \u00e9tablissements de soins ont \u00e9t\u00e9 contraints de formaliser des r\u00e8glements internes consacrant les droits des jeunes patients : droit de correspondre sans censure avec un avocat ou un d\u00e9fenseur des droits, droit de refuser certains traitements psychopharmacologiques exp\u00e9rimentaux ou lourds, et acc\u00e8s facilit\u00e9 \u00e0 des instances de plainte internes. Le mod\u00e8le de la \u00ab citadelle asilaire ferm\u00e9e \u00bb pour la jeunesse a c\u00e9d\u00e9 le pas \u00e0 des unit\u00e9s de crise ouvertes, orient\u00e9es vers le retour rapide dans le milieu de vie naturel.<\/p>\n<p>Au niveau organisationnel et l\u00e9gislatif, le pr\u00e9c\u00e9dent de <em>Bartley<\/em> a incit\u00e9 de nombreux \u00c9tats am\u00e9ricains \u00e0 r\u00e9former leurs codes de sant\u00e9 publique. D\u00e8s 1976, la Pennsylvanie a fix\u00e9 l&rsquo;\u00e2ge de la majorit\u00e9 m\u00e9dicale en sant\u00e9 mentale \u00e0 quatorze ans. Dans ce syst\u00e8me, \u00e0 partir de cet \u00e2ge seuil, un adolescent b\u00e9n\u00e9ficie des m\u00eames pr\u00e9rogatives qu&rsquo;un adulte pour consentir \u00e0 un traitement ou le refuser. S&rsquo;il refuse, les parents et l&rsquo;h\u00f4pital doivent engager une proc\u00e9dure d&rsquo;hospitalisation sous contrainte rigoureusement identique \u00e0 celle des majeurs, d\u00e9montrant devant un tribunal l&rsquo;existence d&rsquo;une dangerosit\u00e9 imminente li\u00e9e \u00e0 une affection mentale grave.<\/p>\n<p>Sur le plan soci\u00e9tal, ce changement de paradigme a favoris\u00e9 l&rsquo;\u00e9mergence des r\u00e9seaux de soins communautaires et de sant\u00e9 mentale ambulatoire. Face \u00e0 la lourdeur et au co\u00fbt proc\u00e9dural des admissions contest\u00e9es, les services sociaux et les compagnies d&rsquo;assurance maladie ont \u00e9t\u00e9 contraints de financer des alternatives th\u00e9rapeutiques en amont : \u00e9quipes mobiles de crise pour adolescents, h\u00f4pitaux de jour, th\u00e9rapies familiales multisyst\u00e9miques et centres de r\u00e9pit temporaires pour soulager les familles confront\u00e9es au handicap s\u00e9v\u00e8re d&rsquo;un enfant.<\/p>\n<h3>11. Recherches empiriques et donn\u00e9es scientifiques<\/h3>\n<p>Les suites judiciaires de <em>Bartley v. Kremens<\/em> et la mise en \u0153uvre des r\u00e9formes l\u00e9gales ont suscit\u00e9 un int\u00e9r\u00eat consid\u00e9rable parmi les chercheurs en psychologie, en psychiatrie et en sociologie juridique. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1970 et durant toute la d\u00e9cennie 1980, une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes longitudinales s&rsquo;est pench\u00e9e sur l&rsquo;impact r\u00e9el de ces nouvelles proc\u00e9dures judiciaires sur la sant\u00e9 mentale des adolescents intern\u00e9s.<\/p>\n<p>Une pr\u00e9occupation majeure soulev\u00e9e par les opposants au jugement \u00e9tait que l&rsquo;intervention d&rsquo;un avocat et la tenue d&rsquo;audiences contradictoires d\u00e9truiraient irr\u00e9m\u00e9diablement l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique et exacerberaient les tensions intrafamiliales. Or, les recherches empiriques men\u00e9es notamment par des \u00e9quipes universitaires en Pennsylvanie et dans d&rsquo;autres juridictions r\u00e9form\u00e9es ont d\u00e9montr\u00e9 le contraire. Les \u00e9tudes publi\u00e9es dans des revues comme le <em>Journal of the American Academy of Child Psychiatry<\/em> ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les adolescents ayant b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;une audition \u00e9quitable et de la possibilit\u00e9 d&rsquo;exprimer leurs souhaits manifestaient un niveau de satisfaction sup\u00e9rieur, une plus grande adh\u00e9sion aux soins ult\u00e9rieurs et un sentiment accru d&rsquo;autoefficacit\u00e9, comparativement \u00e0 ceux intern\u00e9s de mani\u00e8re discr\u00e9tionnaire par d\u00e9cision parentale unilat\u00e9rale.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les donn\u00e9es \u00e9pid\u00e9miologiques analys\u00e9es par des chercheurs comme Paul Lerman ont mis en lumi\u00e8re ce que les sociologues ont qualifi\u00e9 d&rsquo;\u00ab effet de vase communicant \u00bb. D\u00e8s lors que les h\u00f4pitaux psychiatriques publics furent soumis \u00e0 des contr\u00f4les judiciaires stricts rendant l&rsquo;internement des mineurs plus complexe, le syst\u00e8me a observ\u00e9 une migration substantielle des adolescents vers des cliniques priv\u00e9es \u00e0 but lucratif \u2014 moins r\u00e9gul\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque \u2014 ainsi que vers des centres de d\u00e9tention pour mineurs ou des centres r\u00e9sidentiels sp\u00e9cialis\u00e9s sous couvert de mesures de protection de l&rsquo;enfance, d\u00e9montrant ainsi la persistance du besoin institutionnel de gestion des comportements juv\u00e9niles d\u00e9viants.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transnationales<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse compar\u00e9e des droits des mineurs en psychiatrie r\u00e9v\u00e8le de profondes divergences philosophiques et culturelles entre les nations occidentales. Aux \u00c9tats-Unis, la question est historiquement abord\u00e9e sous l&rsquo;angle du constitutionnalisme lib\u00e9ral, de la m\u00e9fiance envers l&rsquo;intervention \u00e9tatique et de la pr\u00e9servation de la libert\u00e9 individuelle face aux intrusions arbitraires. La dialectique oppose directement les droits parentaux fondamentaux (prot\u00e9g\u00e9s par une longue tradition jurisprudentielle issue d&rsquo;arr\u00eats comme <em>Pierce v. Society of Sisters<\/em>) aux droits constitutionnels individuels de l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p>En Europe francophone et dans d&rsquo;autres pays de droit civil, la probl\u00e9matique a \u00e9t\u00e9 traditionnellement structur\u00e9e autour du concept d&rsquo;autorit\u00e9 parentale con\u00e7ue comme une \u00ab fonction \u00bb de protection exerc\u00e9e au b\u00e9n\u00e9fice de l&rsquo;enfant, sous le contr\u00f4le continu d&rsquo;un juge sp\u00e9cialis\u00e9 (tel que le juge des enfants en France ou le juge de paix en Belgique). En France, par exemple, l&rsquo;admission d&rsquo;un mineur en soins psychiatriques sans son consentement requiert obligatoirement la demande de ses repr\u00e9sentants l\u00e9gaux (loi du 5 juillet 2011), mais l&rsquo;exercice de ce droit est encadr\u00e9 par des contr\u00f4les m\u00e9dicaux stricts et, en cas de d\u00e9saccord persistant ou de carence familiale, par la saisine de la justice des mineurs au titre de la protection de l&rsquo;enfance en danger.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale, la Convention des Nations Unies relative aux droits de l&rsquo;enfant (CIDE) de 1989 est venue ent\u00e9riner, dans son article 12, les principes d\u00e9fendus par les plaignants de <em>Bartley<\/em>. La convention consacre le droit imprescriptible pour tout enfant capable de discernement d&rsquo;exprimer librement son opinion sur toute question l&rsquo;int\u00e9ressant, et d&rsquo;\u00eatre entendu dans toute proc\u00e9dure judiciaire ou administrative le concernant, soit directement, soit par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;un repr\u00e9sentant ind\u00e9pendant, posant ainsi une norme mondiale qui proscrit la r\u00e9clusion psychiatrique purement discr\u00e9tionnaire.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>La d\u00e9cision rendue par le tribunal de district dans <em>Bartley v. Kremens<\/em> a d\u00e9clench\u00e9 d&rsquo;intenses controverses au sein de la communaut\u00e9 psychiatrique et du monde juridique. La principale critique, port\u00e9e notamment par l&rsquo;Association am\u00e9ricaine de psychiatrie (APA) et de nombreuses associations de parents, reposait sur la \u00ab judiciarisation excessive \u00bb de la m\u00e9decine. Selon les d\u00e9tracteurs, transformer une d\u00e9tresse p\u00e9diatrique en un litige juridico-l\u00e9gal contradictoire risque d&rsquo;opposer formellement l&rsquo;enfant \u00e0 ses parents dans un pr\u00e9toire, provoquant une rupture d\u00e9finitive des liens d&rsquo;attachement affectif indispensables \u00e0 la gu\u00e9rison de l&rsquo;adolescent.<\/p>\n<p>Une autre limite op\u00e9rationnelle majeure concernait l&rsquo;impact direct de la d\u00e9cision sur les programmes de r\u00e9pit destin\u00e9s aux enfants atteints de handicaps mentaux profonds ou de troubles du spectre de l&rsquo;autisme s\u00e9v\u00e8res. En assimilant toute admission en institution pour personnes handicap\u00e9es \u00e0 un internement psychiatrique r\u00e9pressif n\u00e9cessitant une audience criminelle ou quasi-p\u00e9nale, le jugement a temporairement paralys\u00e9 les dispositifs de s\u00e9jours de courte dur\u00e9e permettant aux parents \u00e9puis\u00e9s de confier temporairement leur enfant \u00e0 des structures adapt\u00e9es pour quelques jours ou semaines.<\/p>\n<p>La port\u00e9e ultime du combat initi\u00e9 par <em>Bartley<\/em> a par ailleurs \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rablement affaiblie par l&rsquo;arr\u00eat ult\u00e9rieur de la Cour supr\u00eame dans l&rsquo;affaire <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Parham_v._J._R.\">Parham v. J.R.<\/a> (1979). Deux ans apr\u00e8s avoir \u00e9lud\u00e9 le fond dans <em>Kremens v. Bartley<\/em>, la plus haute juridiction am\u00e9ricaine a finalement tranch\u00e9 la question en provenance de G\u00e9orgie, en rejetant l&rsquo;exigence d&rsquo;une audience judiciaire formelle et d&rsquo;un avocat pour chaque mineur. La Cour supr\u00eame a consid\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;un examen m\u00e9dical ind\u00e9pendant r\u00e9alis\u00e9 par un m\u00e9decin ou un psychiatre hospitalier constituait une garantie constitutionnelle suffisante, restaurant ainsi une large part de l&rsquo;autorit\u00e9 parentale et du paternalisme m\u00e9dical que les magistrats de <em>Bartley<\/em> avaient tent\u00e9 de d\u00e9manteler.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender avec exactitude les enjeux m\u00e9dico-l\u00e9gaux gravitant autour de <em>Bartley v. Kremens<\/em>, il convient de distinguer cette cause d&rsquo;autres notions et d\u00e9cisions jurisprudentielles voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Parham v. J.R. (1979) :<\/strong> D\u00e9cision oppos\u00e9e de la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis qui a refus\u00e9 d&rsquo;accorder aux mineurs un droit \u00e0 une audience judiciaire avant internement, estimant que la revue m\u00e9dicale ind\u00e9pendante par un psychiatre neutre prot\u00e8ge suffisamment l&rsquo;enfant, marquant un recul par rapport \u00e0 l&rsquo;esprit de <em>Bartley<\/em>.<\/li>\n<li><strong>In re Gault (1967) :<\/strong> Arr\u00eat fondateur accordant aux mineurs poursuivis devant la justice pour enfants des garanties constitutionnelles formelles (assistance d&rsquo;un avocat, droit au silence, confrontation), ayant servi de socle doctrinal direct aux magistrats de <em>Bartley<\/em>.<\/li>\n<li><strong>Hospitalisation volontaire vs Involontaire :<\/strong> Dans l&rsquo;admission volontaire authentique, le consentement \u00e9mane du sujet soign\u00e9 ; dans le contexte pr\u00e9-<em>Bartley<\/em>, le statut de \u00ab volontaire \u00bb \u00e9tait attribu\u00e9 artificiellement \u00e0 une mesure impos\u00e9e au jeune par ses tuteurs, masquant son caract\u00e8re purement contraignant.<\/li>\n<li><strong>Parens patriae vs Droits fondamentaux :<\/strong> La doctrine du <em>parens patriae<\/em> d\u00e9signe la souverainet\u00e9 bienveillante de l&rsquo;\u00c9tat agissant comme tuteur ultime des personnes vuln\u00e9rables, tandis que la doctrine des droits individuels exige que l&rsquo;\u00c9tat prot\u00e8ge les libert\u00e9s fondamentales du citoyen \u2014 m\u00eame mineur \u2014 contre les abus des institutions publiques ou priv\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>Discernement m\u00e9dical :<\/strong> Capacit\u00e9 psychologique et cognitive d&rsquo;un enfant ou d&rsquo;un adolescent \u00e0 comprendre la nature, les b\u00e9n\u00e9fices, les risques et les alternatives d&rsquo;un acte m\u00e9dical, concept central qui fonde aujourd&rsquo;hui la reconnaissance de l&rsquo;autonomie du jeune patient ind\u00e9pendamment de son \u00e2ge l\u00e9gal de majorit\u00e9 civile.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et enseignements fondamentaux<\/h3>\n<p>L&rsquo;affaire <em>Bartley v. Kremens<\/em> demeure l&rsquo;un des chapitres les plus audacieux et structurants de l&rsquo;histoire du droit de la sant\u00e9 mentale et de la psychologie de l&rsquo;adolescence. En refusant de cautionner la fiction juridique d&rsquo;un consentement parental par procuration en mati\u00e8re d&rsquo;internement asilaire, le tribunal f\u00e9d\u00e9ral de Pennsylvanie a pos\u00e9 les jalons d&rsquo;une reconnaissance explicite de l&rsquo;enfant en tant que sujet de droit autonome, titulaire d&rsquo;une int\u00e9grit\u00e9 psychique et corporelle inali\u00e9nable.<\/p>\n<p>Bien que la man\u0153uvre proc\u00e9durale de la Cour supr\u00eame dans <em>Kremens v. Bartley<\/em> et le repli conservateur ult\u00e9rieur op\u00e9r\u00e9 dans <em>Parham v. J.R.<\/em> aient temp\u00e9r\u00e9 la port\u00e9e constitutionnelle de la d\u00e9cision, la philosophie d\u00e9fendue par le tribunal de premi\u00e8re instance a irrigu\u00e9 l&rsquo;ensemble des l\u00e9gislations modernes. Elle a d\u00e9montr\u00e9 de fa\u00e7on irr\u00e9futable que la bienveillance th\u00e9rapeutique pr\u00e9sum\u00e9e de la m\u00e9decine ou de la famille ne saurait constituer une dispense aux exigences \u00e9l\u00e9mentaires de justice, de transparence et d&rsquo;\u00e9coute contradictoire.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;h\u00e9ritage de <em>Bartley v. Kremens<\/em> r\u00e9sonne avec une acuit\u00e9 intacte dans les d\u00e9bats bio\u00e9thiques contemporains relatifs \u00e0 la prise en charge des adolescents : transition de genre, consentement aux soins oncologiques, consentement aux psychotropes lourds et protection des jeunes vuln\u00e9rables face aux logiques institutionnelles r\u00e9pressives. Ce pr\u00e9c\u00e9dent rappelle que la v\u00e9ritable protection de l&rsquo;enfance ne consiste pas \u00e0 priver le jeune de sa voix au nom de son bien-\u00eatre pr\u00e9sum\u00e9, mais \u00e0 lui offrir les moyens \u00e9thiques et juridiques d&rsquo;\u00eatre pleinement entendu.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bartley v. Kremens, 402 F. Supp. 1039 (E.D. Pa. 1975). <a href=\"https:\/\/law.justia.com\/cases\/federal\/district-courts\/FSupp\/402\/1039\/1413599\/\">Consulter sur Justia Law<\/a><\/li>\n<li>Kremens v. Bartley, 431 U.S. 119 (1977). <a href=\"https:\/\/supreme.justia.com\/cases\/federal\/us\/431\/119\/\">Consulter sur Justia Supreme Court Center<\/a><\/li>\n<li>Parham v. J.R., 442 U.S. 584 (1979). <a href=\"https:\/\/supreme.justia.com\/cases\/federal\/us\/442\/584\/\">Consulter sur Justia Supreme Court Center<\/a><\/li>\n<li>Ferleger, D. (1976). Due process limitations on parental rights to commit children to mental institutions: Bartley v. Kremens. <em>Colorado Law Review<\/em>, 48(2), 235-266.<\/li>\n<li>Watkins, N. J., &amp; Roth, B. A. (1976). Kremens v. Bartley: The case for the state. <em>Hospital &amp; Community Psychiatry<\/em>, 27(10), 706-708.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie de Bartley v. Kremens : d\u00e9cision historique sur l&rsquo;internement psychiatrique des mineurs, les droits constitutionnels et l&rsquo;autonomie clinique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[36272,7424,13],"tags":[36273,36275,36274,36276,33731,16927],"class_list":["post-21626","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-ethique-et-sante-mentale","category-psychiatrie-et-societe","category-psychologie-legale","tag-bartley-v-kremens","tag-droits-des-mineurs","tag-internement-psychiatrique","tag-procedure-reguliere","tag-psychiatrie-legale","tag-sante-mentale-adolescents"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21626","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21626\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21626"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21626"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21626"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}