{"id":21591,"date":"2026-10-26T00:30:17","date_gmt":"2026-10-26T00:30:17","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=bangungut-mort-nocturne-syndrome"},"modified":"2026-10-26T00:30:17","modified_gmt":"2026-10-26T00:30:17","slug":"bangungut-mort-nocturne-syndrome","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=bangungut-mort-nocturne-syndrome","title":{"rendered":"Bangungut : Le Myst\u00e8re de la Mort Nocturne"},"content":{"rendered":"<p>Ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00e9dico-anthropologique fascinant et redoutable, le bangungut se situe au carrefour singulier de la cardiologie mol\u00e9culaire, de la nosologie psychiatrique et des croyances populaires d&rsquo;Asie du Sud-Est. D\u00e9crit historiquement comme une mort subite survenant au cours d&rsquo;un sommeil agit\u00e9 par des cauchemars terrifiants, ce tableau clinique a longtemps d\u00e9fi\u00e9 les cadres \u00e9tiologiques conventionnels de la m\u00e9decine occidentale, illustrant avec force la complexit\u00e9 des interactions entre vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique, d\u00e9tresse psychologique et grille de lecture transculturelle.<\/p>\n<h2>Bangungut<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>bangungut<\/strong> (orthographi\u00e9 \u00e9galement <em>bangungot<\/em>) d\u00e9signe un syndrome culturellement circonscrit originaire des Philippines, caract\u00e9ris\u00e9 par une d\u00e9tresse nocturne aigu\u00eb o\u00f9 le dormeur pousse des g\u00e9missements \u00e9touff\u00e9s, semble paralys\u00e9 et lutte contre une suffocation imminente, \u00e9voluant dans les cas les plus graves vers la mort subite durant le sommeil. Dans la nosographie moderne, ce ph\u00e9nom\u00e8ne est \u00e9troitement corr\u00e9l\u00e9 au syndrome de mort subite nocturne inexpliqu\u00e9e (en anglais, <em>Sudden Unexpected Nocturnal Death Syndrome<\/em> ou SUNDS) et partage une base physiopathologique commune avec le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syndrome_de_Brugada\">syndrome de Brugada<\/a>.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de son substrat \u00e9lectrophysiologique, le terme renvoie, au sein de l&rsquo;ethnopsychiatrie et de la psychologie culturelle, \u00e0 une exp\u00e9rience subjective de terreur nocturne extr\u00eame. L&rsquo;individu se trouve dans l&rsquo;incapacit\u00e9 motrice de s&rsquo;\u00e9veiller ou d&rsquo;appeler \u00e0 l&rsquo;aide face \u00e0 une menace per\u00e7ue comme fatale, ce qui en fait un prototype paradigmatique de l&rsquo;enchev\u00eatrement entre parasomnie dissociative, anxi\u00e9t\u00e9 panique et vuln\u00e9rabilit\u00e9 cardiovasculaire l\u00e9tale.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, le concept englobe \u00e0 la fois l&rsquo;\u00e9pisode prodromique non fatal \u2014 proche de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paralysie_du_sommeil\">paralysie du sommeil<\/a> avec hallucinations hypnagogiques ou hypnopompiques anxiog\u00e8nes \u2014 et son issue potentiellement terminale, conf\u00e9rant \u00e0 ce vocable un statut nosologique hybride entre croyance populaire, d\u00e9sordre psychologique et canalopathie cardiaque.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Sur le plan \u00e9tymologique, le substantif tagalog <em>bangungot<\/em> est issu de la composition de deux racines verbales distinctes : <em>bangon<\/em>, qui signifie \u00ab se lever \u00bb, \u00ab \u00e9merger \u00bb ou \u00ab ressusciter \u00bb, et <em>ungol<\/em>, signifiant \u00ab g\u00e9mir \u00bb, \u00ab grogner \u00bb ou \u00ab \u00e9mettre une plainte sourde \u00bb. Litt\u00e9ralement, le terme peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme \u00ab se lever en g\u00e9missant \u00bb ou \u00ab tenter de se r\u00e9veiller par un r\u00e2le \u00bb, d\u00e9crivant de mani\u00e8re saisissante l&rsquo;aspect clinique visible du dormeur en d\u00e9tresse qui tente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&#8217;emprise du sommeil.<\/p>\n<p>Le terme s&rsquo;est diffus\u00e9 dans la litt\u00e9rature scientifique internationale au cours du XXe si\u00e8cle, d&rsquo;abord par le biais des rapports de sant\u00e9 publique coloniaux am\u00e9ricains aux Philippines, puis lors de la crise sanitaire frappant les r\u00e9fugi\u00e9s d&rsquo;Asie du Sud-Est aux \u00c9tats-Unis \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970. Alors que l&rsquo;orthographe vernaculaire philippine standard privil\u00e9gie <em>bangungot<\/em>, les premi\u00e8res publications m\u00e9dicales anglophones et hispanophones ont fr\u00e9quemment transcrit le vocable sous la graphie <em>bangungut<\/em>, cr\u00e9ant une alternance orthographique toujours pr\u00e9sente dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale contemporaine.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;imaginaire folklorique ilocano et tagalog, le terme est intimement li\u00e9 \u00e0 la <em>Batibat<\/em> (ou <em>Bangungot<\/em> dans certaines provinces centrales), une cr\u00e9ature d\u00e9moniaque hominid\u00e9e et adipeuse r\u00e9sidant dans les arbres. Selon la tradition, lorsqu&rsquo;un arbre habit\u00e9 par cet esprit est abattu pour construire les piliers d&rsquo;une maison ou confectionner un lit, l&rsquo;entit\u00e9 vengeuse s&rsquo;assoit sur la poitrine du dormeur durant la nuit, l&rsquo;\u00e9touffant sous son poids immense et provoquant la mort par asphyxie, fournissant ainsi une m\u00e9taphore culturelle aux sensations d&rsquo;oppression thoracique et de dyspn\u00e9e nocturne.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le terme <strong>bangungut<\/strong> s&#8217;emploie comme un nom commun masculin singulier (invariable ou prenant la marque du pluriel selon l&rsquo;int\u00e9gration francophone : <em>des bangunguts<\/em>). Sa transcription phon\u00e9tique internationale est g\u00e9n\u00e9ralement not\u00e9e [ba\u014b.u\u014b.ut] ou [ba\u014b.u\u014b.\u0254t], avec une prononciation de la consonne nasale v\u00e9laire [\u014b] caract\u00e9ristique des langues austron\u00e9siennes, bien que dans l&rsquo;usage clinique francophone, la prononciation courante tende vers [b\u0251\u0303.\u0261y\u014b.yt] ou [b\u0251\u0303.\u0261u.nut].<\/p>\n<p>Sur le plan grammatical, il est principalement mobilis\u00e9 comme substantif d\u00e9signant \u00e0 la fois l&rsquo;acc\u00e8s aigu (\u00ab subir un bangungut \u00bb) et le tableau nosologique dans son acception globale (\u00ab le syndrome du bangungut \u00bb). On observe parfois un emploi adjectival d\u00e9riv\u00e9 ou affix\u00e9 dans les \u00e9tudes ethnopsychiatriques anglophones (<em>bangungot-like episode<\/em>), traduit en fran\u00e7ais par l&rsquo;expression \u00ab \u00e9pisode de type bangungut \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le discours clinique, son utilisation requiert une rigueur s\u00e9mantique sp\u00e9cifique : il convient de ne pas le r\u00e9duire \u00e0 une simple entit\u00e9 psychiatrique chim\u00e9rique, ni de l&rsquo;amputer de sa dimension culturelle en l&rsquo;assimilant de mani\u00e8re purement r\u00e9ductionniste \u00e0 la fibrillation ventriculaire nocturne primitive, sous peine d&rsquo;ignorer la s\u00e9miologie subjective rapport\u00e9e par les survivants.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le bangungut constitue une configuration psychopathologique et somatique singuli\u00e8re au sein des troubles nocturnes paroxystiques. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement survient typiquement chez un individu jeune, apparemment en parfaite sant\u00e9, principalement de sexe masculin, entre la deuxi\u00e8me et la quatri\u00e8me d\u00e9cennie de vie. Le tableau s&rsquo;installe au cours des premi\u00e8res heures de la nuit, classiquement durant les phases de sommeil profond ou lors des transitions vers le sommeil paradoxal, fr\u00e9quemment quelques heures apr\u00e8s un repas copieux pris tardivement ou dans un contexte d&rsquo;\u00e9puisement physique et de tension psychologique marqu\u00e9e.<\/p>\n<p>Cliniquement, l&rsquo;\u00e9pisode se manifeste d&rsquo;abord par une agitation motrice discr\u00e8te, suivie de vocalisations gutturales caract\u00e9ristiques : des r\u00e2les inspiratoires profonds, des g\u00e9missements \u00e9touff\u00e9s et une respiration agonique de type gasping. Le sujet semble conscient de l&rsquo;horreur de sa situation sans parvenir \u00e0 activer sa musculature stri\u00e9e volontaire, une dissociation neurophysiologique qui rappelle de mani\u00e8re \u00e9clatante la paralysie du sommeil. Les t\u00e9moins d\u00e9crivent une cyanose faciale rapide, une hypersudation profuse et l&rsquo;absence totale de r\u00e9activit\u00e9 aux stimuli verbaux ou physiques l\u00e9gers.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9 o\u00f9 le dormeur est vigoureusement secou\u00e9, pinc\u00e9 ou projet\u00e9 hors du lit par un tiers, il peut \u00e9merger dans un \u00e9tat de confusion aigu\u00eb, de terreur panique et de tachycardie r\u00e9flexe, rapportant souvent la r\u00e9miniscence d&rsquo;un cauchemar oppressif o\u00f9 une entit\u00e9 tentait d&rsquo;annihiler son existence. En l&rsquo;absence d&rsquo;intervention ext\u00e9rieure ou lorsque l&rsquo;arythmie cardiaque sous-jacente s&rsquo;av\u00e8re irr\u00e9versible, le spasme agonique c\u00e8de la place \u00e0 un arr\u00eat cardiocirculatoire fatal par tachyarythmie ventriculaire polymorphe, consommant le passage tragique du cauchemar \u00e0 la mort subite.<\/p>\n<p>Le champ conceptuel du bangungut s&rsquo;articule donc autour d&rsquo;un continuum psychosomatique d&rsquo;une gravit\u00e9 exceptionnelle. Il d\u00e9limite une zone fronti\u00e8re o\u00f9 la d\u00e9charge adr\u00e9nergique provoqu\u00e9e par une anxi\u00e9t\u00e9 catastrophique nocturne rencontre un terrain d&rsquo;instabilit\u00e9 \u00e9lectrophysiologique myocardique pr\u00e9existant, transformant une exp\u00e9rience parasomnique subjectivement intol\u00e9rable en une d\u00e9faillance organique fatale.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire m\u00e9dicale du bangungut s&rsquo;\u00e9tend sur plus d&rsquo;un si\u00e8cle d&rsquo;investigations \u00e9pid\u00e9miologiques et cliniques. Bien que le ph\u00e9nom\u00e8ne f\u00eet partie int\u00e9grante des traditions orales philippines depuis des g\u00e9n\u00e9rations, sa premi\u00e8re description formelle dans les annales biom\u00e9dicales remonte \u00e0 1915, \u00e0 travers les \u00e9crits du m\u00e9decin philippin Ludovico Arvisu, suivis des monographies de Pardo de Tavera, qui document\u00e8rent des cas inexpliqu\u00e9s de d\u00e9c\u00e8s nocturnes chez de jeunes hommes autochtones ne pr\u00e9sentant aucune l\u00e9sion anatomique \u00e9vidente \u00e0 l&rsquo;autopsie.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1940 et 1950, la pathologie suscita un int\u00e9r\u00eat accru des autorit\u00e9s sanitaires de Manille face \u00e0 l&rsquo;incidence alarmante de ces d\u00e9c\u00e8s nocturnes inopin\u00e9s. Les premi\u00e8res hypoth\u00e8ses \u00e9tiologiques formul\u00e9es par les pathologistes de l&rsquo;\u00e9poque incrimin\u00e8rent une pancr\u00e9atite h\u00e9morragique aigu\u00eb cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;ingestion massive de glucides (riz) et d&rsquo;alcool lors du d\u00eener, attribuant l&rsquo;asphyxie terminale \u00e0 un r\u00e9flexe vagal ou \u00e0 une intoxication alimentaire s\u00e9v\u00e8re. Ces postulats physiopathologiques initiaux influenc\u00e8rent durablement la croyance populaire selon laquelle dormir l&rsquo;estomac plein constituait le d\u00e9clencheur exclusif du syndrome.<\/p>\n<p>Un tournant \u00e9pid\u00e9miologique majeur se produisit \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 aux \u00c9tats-Unis, lors de la r\u00e9installation massive de r\u00e9fugi\u00e9s Hmong, Laotiens, Cambodgiens et Philippins fuyant les conflits d&rsquo;Indochine. Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) d&rsquo;Atlanta constat\u00e8rent une surmortalit\u00e9 nocturne fulgurante et inexpliqu\u00e9e parmi cette population masculine d\u00e9plac\u00e9e, formalisant l&rsquo;entit\u00e9 sous l&rsquo;\u00e9tiquette de <em>Sudden Unexpected Nocturnal Death Syndrome<\/em> (SUNDS). Cette vague de d\u00e9c\u00e8s d\u00e9clencha d&rsquo;intenses recherches multidisciplinaires mobilisant anthropologues m\u00e9dicaux, psychiatres transculturels et cardiologues.<\/p>\n<p>La convergence biom\u00e9dicale d\u00e9finitive s&rsquo;op\u00e9ra \u00e0 partir de 1992, lorsque les fr\u00e8res Pedro, Josep et Ramon Brugada identifi\u00e8rent le syndrome d&rsquo;anomalie \u00e9lectrocardiographique portant leur nom (sus-d\u00e9calage typique du segment ST dans les d\u00e9rivations pr\u00e9cordiales droites sans anomalie structurelle cardiaque). \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1990 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, les travaux pionniers du cardiologue tha\u00eflandais Koonlawee Nademanee et de ses collaborateurs d\u00e9montr\u00e8rent de mani\u00e8re irr\u00e9futable que le SUNDS d&rsquo;Asie du Sud-Est, le bangungut philippin et le syndrome de Brugada correspondaient \u00e0 une seule et m\u00eame entit\u00e9 ph\u00e9notypique et g\u00e9n\u00e9tique, sous-tendue par des mutations des canaux sodiques cardiaques.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation th\u00e9orique du bangungut n\u00e9cessite la convocation conjointe de trois grands paradigmes \u00e9pist\u00e9mologiques : l&rsquo;ethnopsychiatrie anthropologique, la neurobiologie du sommeil et la g\u00e9n\u00e9tique cardiovasculaire.<\/p>\n<p>Dans la perspective de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syndrome_li%C3%A9_%C3%A0_la_culture\">anthropologie m\u00e9dicale et ethnopsychiatrique<\/a>, popularis\u00e9e par Arthur Kleinman et Georges Devereux, le bangungut est appr\u00e9hend\u00e9 comme un mod\u00e8le explicatif vernaculaire (<em>explanatory model<\/em>). Au sein de ce cadre, la symptomatologie nocturne donne corps aux angoisses existentielles, aux ruptures de tabous soci\u00e9taux et \u00e0 l&rsquo;incapacit\u00e9 de concilier les devoirs communautaires traditionnels avec les tensions de la modernit\u00e9. L&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;incorporation somatique postule que les stresseurs psychosociaux majeurs \u2014 tels que l&rsquo;exil, la pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique et l&rsquo;isolement affectif \u2014 sont convertis en une hypersensibilit\u00e9 \u00e9motionnelle nocturne o\u00f9 la terreur onirique devient le v\u00e9hicule de l&rsquo;effondrement psychique.<\/p>\n<p>Sur le plan neurophysiologique et parasomnique, le ph\u00e9nom\u00e8ne prend racine dans la th\u00e9orie des d\u00e9synchronisations des \u00e9tats de vigilance. Au cours du sommeil d\u00e9synchronis\u00e9 (sommeil paradoxal), l&rsquo;atonie musculaire normale impos\u00e9e par l&rsquo;inhibition glycine-ergique du tronc c\u00e9r\u00e9bral peut se d\u00e9solidariser de l&rsquo;activit\u00e9 onirique corticale. Lors d&rsquo;un micro-\u00e9veil lucide o\u00f9 le cortex moteur reste inhib\u00e9, l&rsquo;individu fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une paralysie totale co\u00efncidant avec des intrusions perceptives angoissantes. Ce tableau, th\u00e9oris\u00e9 comme une parasomnie dissociative majeure, induit une r\u00e9action d&rsquo;alarme noradr\u00e9nergique et autonome cataclysmique.<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie \u00e9lectrophysiologique et biophysique moderne repose sur la g\u00e9n\u00e9tique des canalopathies. Une perte de fonction du g\u00e8ne <em>SCN5A<\/em>, responsable de la sous-unit\u00e9 alpha du canal sodique voltage-d\u00e9pendant <em>Nav1.5<\/em>, perturbe le potentiel d&rsquo;action des myocytes ventriculaires de l&rsquo;\u00e9picarde de la chambre de chasse du ventricule droit. Durant la nuit, la pr\u00e9dominance du tonus parasympathique (vagal), coupl\u00e9e \u00e0 une d\u00e9charge sympathique paroxystique d\u00e9clench\u00e9e par un cauchemar ou un stress psychologique aigu, accentue la dispersion de la repolarisation transmurale, d\u00e9clenchant des tachycardies ventriculaires polymorphes h\u00e9modynamiquement inefficaces ou une fibrillation ventriculaire l\u00e9tale.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse structurelle du bangungut permet de d\u00e9composer ce syndrome en quatre dimensions intriqu\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dimension somatique et \u00e9lectrophysiologique :<\/strong> Comprend la canalopathie sous-jacente (anomalies du canal sodique <em>SCN5A<\/em>), l&rsquo;instabilit\u00e9 du syst\u00e8me de conduction intracardiaque, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 au sus-d\u00e9calage du segment ST lors de l&rsquo;hypervagotonie nocturne et la propension \u00e0 d\u00e9velopper une fibrillation ventriculaire terminale.<\/li>\n<li><strong>Dimension onirique et parasomnique :<\/strong> Englobe l&rsquo;intrusion du sommeil paradoxal dans l&rsquo;\u00e9tat de veille, la paralysie motrice hypnopompique ou hypnagogique, l&rsquo;oppression respiratoire subjective et les hallucinations hypnagogiques \u00e0 th\u00e9matique d&rsquo;\u00e9crasement ou d&rsquo;agression corporelle.<\/li>\n<li><strong>Dimension cognitive et mythologique :<\/strong> R\u00e9f\u00e8re \u00e0 l&rsquo;attribution causale de l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e0 l&rsquo;action malveillante d&rsquo;entit\u00e9s spectrales (la <em>Batibat<\/em>), \u00e0 l&rsquo;effraction de fronti\u00e8res g\u00e9ographiques sacr\u00e9es ou \u00e0 la punition de transgressions morales et di\u00e9t\u00e9tiques (gloutonnerie nocturne).<\/li>\n<li><strong>Dimension psychosociale et r\u00e9active :<\/strong> Int\u00e8gre le niveau d&rsquo;\u00e9puisement neuro-\u00e9motionnel, les processus d&rsquo;acculturation stressante, l&rsquo;isolement du travailleur migrant et le climat de panique collective nourri par la croyance au caract\u00e8re in\u00e9luctable et fatal de l&rsquo;attaque nocturne.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Typologiquement, les cliniciens et anthropologues distinguent g\u00e9n\u00e9ralement deux formes \u00e9volutives de bangungut :<\/p>\n<ul>\n<li><em>La forme prodromique ou abortive :<\/em> Caract\u00e9ris\u00e9e par un r\u00e9veil in extremis, souvent favoris\u00e9 par une stimulation vigoureuse d&rsquo;un tiers, laissant le sujet dans un \u00e9tat d&rsquo;asth\u00e9nie majeure, d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de renomm\u00e9e panique et d&rsquo;insomnie de r\u00e9-endormissement par crainte morbide de la rechute.<\/li>\n<li><em>La forme maligne ou fulgurante :<\/em> \u00c9voluant rapidement vers le collapsus cardiocirculatoire et le d\u00e9c\u00e8s sans reprise de conscience, typiquement assimil\u00e9e sur le plan m\u00e9dical au SUNDS authentique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et illustrations cliniques<\/h3>\n<p>Afin de concr\u00e9tiser les manifestations de ce syndrome, deux vignettes cliniques synth\u00e9tiques et repr\u00e9sentatives peuvent \u00eatre envisag\u00e9es :<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 1 : \u00c9pisode prodromique avec survie chez un jeune travailleur migrant<\/strong><br \/>\nUn homme de 29 ans, originaire de l&rsquo;\u00eele de Lu\u00e7on et install\u00e9 \u00e0 Manille dans des conditions de logement pr\u00e9caires, travaille dans le secteur du b\u00e2timent selon des rotations ext\u00e9nuantes. Apr\u00e8s un d\u00eener festif riche en glucides et en alcool local, il s&rsquo;endort vers 23 heures. Vers deux heures du matin, son colocataire est r\u00e9veill\u00e9 par des bruits de suffocation et des r\u00e2les sourds. Le jeune homme pr\u00e9sente une cyanose p\u00e9ri-buccale et semble t\u00e9tanis\u00e9, les yeux semi-ouverts et r\u00e9vuls\u00e9s. Le colocataire le tire du lit et lui frappe vigoureusement la plante des pieds (une pratique de r\u00e9animation populaire philippine traditionnelle). Le patient reprend conscience dans un \u00e9tat de confusion intense et de tremblements incontr\u00f4lables, affirmant avec effroi qu&rsquo;une silhouette imposante s&rsquo;\u00e9tait mat\u00e9rialis\u00e9e sur son thorax pour l&rsquo;\u00e9touffer. Transf\u00e9r\u00e9 aux urgences, son bilan ionique s&rsquo;av\u00e8re normal, mais l&rsquo;\u00e9lectrocardiogramme de repos r\u00e9v\u00e8le un aspect dit \u00ab en selle de cheval \u00bb dans les d\u00e9rivations V1 et V2, suspect d&rsquo;un syndrome de Brugada d\u00e9masqu\u00e9 par la fi\u00e8vre l\u00e9g\u00e8re cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;\u00e9puisement, justifiant une exploration rythmologique approfondie.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 2 : D\u00e9c\u00e8s nocturne inattendu en contexte migratoire international<\/strong><br \/>\nUn r\u00e9fugi\u00e9 d&rsquo;origine sud-est asiatique de 34 ans, r\u00e9install\u00e9 dans un pays occidental depuis six mois, souffre d&rsquo;un stress d&rsquo;acculturation s\u00e9v\u00e8re li\u00e9 \u00e0 la barri\u00e8re linguistique et \u00e0 la perte de son statut social ant\u00e9rieur. Bien qu&rsquo;aucun ant\u00e9c\u00e9dent m\u00e9dical personnel ne soit connu, il mentionne \u00e0 son \u00e9pouse des terreurs nocturnes r\u00e9currentes et une angoisse croissante au moment du coucher. Une nuit, son \u00e9pouse constate qu&rsquo;il g\u00e9mit p\u00e9niblement dans son sommeil et tente vainement de le r\u00e9veiller. Malgr\u00e9 l&rsquo;arriv\u00e9e rapide des services de secours m\u00e9dicalis\u00e9s alert\u00e9s par la famille, le patient est trouv\u00e9 en asystolie r\u00e9fractaire succ\u00e9dant \u00e0 une fibrillation ventriculaire document\u00e9e au moniteur. L&rsquo;autopsie m\u00e9dicol\u00e9gale m\u00e9dico-scientifique ne met en \u00e9vidence aucune thrombose coronarienne, aucun an\u00e9vrisme, ni aucune h\u00e9morragie pancr\u00e9atique. Le d\u00e9pistage g\u00e9n\u00e9tique post-mortem r\u00e9alis\u00e9 ult\u00e9rieurement chez ses apparent\u00e9s au premier degr\u00e9 confirme une mutation h\u00e9t\u00e9rozygote pathog\u00e8ne du g\u00e8ne <em>SCN5A<\/em>.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et diagnostic<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation clinique d&rsquo;un patient ayant surv\u00e9cu \u00e0 un \u00e9pisode pr\u00e9sum\u00e9 de bangungut ou pr\u00e9sentant des ant\u00e9c\u00e9dents familiaux de mort subite nocturne exige une approche rigoureuse et multidisciplinaire, conjuguant bilans cardiologiques de haute pr\u00e9cision et \u00e9valuations psychopathologiques approfondies.<\/p>\n<p>Sur le versant somatique et \u00e9lectrophysiologique, l&rsquo;investigation centrale repose sur l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Parasomnie\">\u00e9lectrocardiogramme (ECG)<\/a> standard \u00e0 12 d\u00e9rivations, id\u00e9alement compl\u00e9t\u00e9 par un positionnement haut des \u00e9lectrodes pr\u00e9cordiales droites (deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me espaces intercostaux) pour majorer la sensibilit\u00e9 de d\u00e9tection de l&rsquo;onde de repolarisation anormale. La mise en \u00e9vidence d&rsquo;un patron de Brugada de type 1 \u2014 caract\u00e9ris\u00e9 par un sus-d\u00e9calage convexe vers le haut du segment ST sup\u00e9rieur ou \u00e9gal \u00e0 2 mm, suivi d&rsquo;une onde T n\u00e9gative dans au moins une d\u00e9rivation pr\u00e9cordiale droite (V1-V2) \u2014 constitue un crit\u00e8re diagnostique majeur.<\/p>\n<p>En pr\u00e9sence d&rsquo;un ECG basal \u00e9quivoque (patrons de type 2 ou 3) chez un patient symptomatique, le recours \u00e0 un test pharmacologique de provocation par des bloqueurs des canaux sodiques (tels que l&rsquo;ajmaline, la fl\u00e9ca\u00efnide ou la proca\u00efnamide sous monitoring r\u00e9animatoire strict) permet de d\u00e9masquer la canalopathie latente. L&rsquo;exploration est compl\u00e9t\u00e9e par un enregistrement Holter-ECG sur plusieurs jours \u00e0 la recherche d&rsquo;une variabilit\u00e9 sinusale pathologique, d&rsquo;une \u00e9tude \u00e9lectrophysiologique endocavitaire avec tentative de stimulation ventriculaire programm\u00e9e, et d&rsquo;un s\u00e9quen\u00e7age g\u00e9n\u00e9tique cibl\u00e9 sur les panels de canalopathies cardiaques (g\u00e8nes <em>SCN5A<\/em>, <em>GPD1L<\/em>, <em>CACNA1C<\/em>, entre autres).<\/p>\n<p>Sur le versant neurophysiologique et psychiatrique, la r\u00e9alisation d&rsquo;une polysomnographie nocturne compl\u00e8te (avec enregistrement EEG, EMG mentonnier et des membres, et d\u00e9bit respiratoire) s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour \u00e9liminer un syndrome d&rsquo;apn\u00e9es obstructives du sommeil s\u00e9v\u00e8re, une \u00e9pilepsie nocturne du lobe frontal ou un trouble du comportement en sommeil paradoxal. Parall\u00e8lement, l&rsquo;\u00e9valuation doit inclure l&rsquo;administration de l&rsquo;Entretien d&rsquo;\u00c9valuation Culturelle (EEC ou <em>Cultural Formulation Interview<\/em> selon le DSM-5), afin de d\u00e9crypter l&rsquo;impact de la cosmologie culturelle du patient sur sa d\u00e9tresse nocturne et d&rsquo;\u00e9valuer la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;un \u00e9ventuel trouble de stress post-traumatique comorbide.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;approfondissement scientifique du bangungut offre des retomb\u00e9es cliniques de premier plan dans plusieurs sp\u00e9cialit\u00e9s m\u00e9dicales et d&rsquo;intervention publique :<\/p>\n<p>En <strong>cardiologie pr\u00e9ventive et rythmologie<\/strong>, l&rsquo;identification de ce substrat pathologique a permis de sauver d&rsquo;innombrables vies au sein des populations originaires d&rsquo;Asie du Sud-Est. Chez les individus rescap\u00e9s d&rsquo;un arr\u00eat cardiaque nocturne ou porteurs d&rsquo;un patron de Brugada spontan\u00e9 avec ant\u00e9c\u00e9dents familiaux de mort subite, l&rsquo;implantation d&rsquo;un d\u00e9fibrillateur automatique implantable (DAI) constitue \u00e0 ce jour la seule th\u00e9rapeutique valid\u00e9e pour interrompre les r\u00e9cidives arythmiques l\u00e9tales, compl\u00e9t\u00e9e par l&rsquo;\u00e9viction stricte de multiples m\u00e9dicaments contre-indiqu\u00e9s (antiarythmiques de classe Ic, certains anesth\u00e9siques et antid\u00e9presseurs tricycliques) et le traitement agressif de toute pouss\u00e9e f\u00e9brile au moyen d&rsquo;antipyr\u00e9tiques.<\/p>\n<p>En <strong>psychiatrie transculturelle et psychologie clinique<\/strong>, la compr\u00e9hension du bangungut \u00e9vite aux praticiens d&rsquo;attribuer h\u00e2tivement des sympt\u00f4mes de panique nocturne \u00e0 de simples d\u00e9lires hallucinatoires ou \u00e0 des somatisations banales. La prise en charge des patients migrants n\u00e9cessite d&rsquo;int\u00e9grer leurs sch\u00e8mes d&rsquo;intelligibilit\u00e9 culturelle pour d\u00e9samorcer l&rsquo;angoisse anticipatoire de la mort nocturne, laquelle peut d\u00e9clencher des cercles vicieux d&rsquo;insomnie psychophysiologique s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>En <strong>sant\u00e9 publique communautaire<\/strong>, la d\u00e9mythification du caract\u00e8re purement magique ou di\u00e9t\u00e9tique du trouble permet de d\u00e9ployer des campagnes de sensibilisation adapt\u00e9es. En informant les communaut\u00e9s touch\u00e9es que ces acc\u00e8s sont caus\u00e9s par une susceptibilit\u00e9 cardiaque h\u00e9r\u00e9ditaire et curable, les services sanitaires encouragent le d\u00e9pistage \u00e9lectrocardiographique familial des collat\u00e9raux d&rsquo;une victime, rompant ainsi avec la fatalit\u00e9 interg\u00e9n\u00e9rationnelle ancestrale.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;investigation empirique moderne sur le bangungut a mobilis\u00e9 de larges cohortes \u00e9pid\u00e9miologiques et des mod\u00e8les de g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire sophistiqu\u00e9s.<\/p>\n<p>Les investigations historiques conduites par le CDC am\u00e9ricain au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 (notamment les travaux men\u00e9s par Roy Gibson Parrish, Michael Holmgren et leurs coll\u00e8gues) ont d\u00e9montr\u00e9 que le taux d&rsquo;incidence du SUNDS parmi les r\u00e9fugi\u00e9s Hmong de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration atteignait 92 pour 100 000 personnes-ann\u00e9es, un niveau comparable aux principales causes de mortalit\u00e9 accidentelle chez cette cohorte. Ces \u00e9tudes ont soulign\u00e9 que la quasi-totalit\u00e9 des d\u00e9c\u00e8s survenait entre minuit et six heures du matin, chez des sujets masculins sans anomalie coronarienne anatomique \u00e0 l&rsquo;examen n\u00e9cropsique.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tape d\u00e9cisive de l&rsquo;assimilation du ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 une canalopathie a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e par Koonlawee Nademanee et son \u00e9quipe dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles fondamentaux publi\u00e9s entre 1997 et 2011 dans des revues cardiologiques de r\u00e9f\u00e9rence mondiale. Leurs recherches ont d\u00e9montr\u00e9 que les survivants de <em>Lai Tai<\/em> (l&rsquo;\u00e9quivalent tha\u00eflandais du bangungut) pr\u00e9sentaient une incidence remarquablement \u00e9lev\u00e9e d&rsquo;anomalies de conduction ventriculaire droite et que les tests pharmacologiques par l&rsquo;ajmaline reproduisaient fid\u00e8lement les anomalies de repolarisation caract\u00e9ristiques du syndrome de Brugada, unifiant d\u00e9finitivement le ph\u00e9notype clinique sud-est asiatique et l&rsquo;entit\u00e9 \u00e9lectrocardiographique occidentale.<\/p>\n<p>Sur le plan des neurosciences affectives et de la m\u00e9decine psychosomatique, les \u00e9tudes de Shelley Adler (notamment dans son ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>Sleep Paralysis: Night-mares, Nocebos, and the Mind-Body Connection<\/em>) ont mis en lumi\u00e8re le r\u00f4le d\u00e9terminant de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Nocebo\">effet nocebo<\/a> et du stress d&rsquo;acculturation comme cofacteurs d\u00e9clencheurs. Ces recherches d\u00e9montrent empiriquement comment une conviction culturelle profond\u00e9ment ancr\u00e9e quant \u00e0 l&rsquo;imminence d&rsquo;une agression nocturne fatale peut pr\u00e9cipiter une temp\u00eate vagosympathique autonome chez un individu g\u00e9n\u00e9tiquement pr\u00e9dispos\u00e9, provoquant ainsi l&rsquo;arythmie fatale pr\u00e9dite par le mythe.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Le bangungut ne saurait \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 comme une anomalie isol\u00e9e dans le paysage ethnologique mondial ; il s&rsquo;inscrit au sein d&rsquo;une constellation pan-asiatique de syndromes d&rsquo;oppression et de mort nocturnes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>En Tha\u00eflande :<\/strong> Le syndrome est d\u00e9sign\u00e9 sous le vocable de <em>Lai Tai<\/em> (qui signifie litt\u00e9ralement \u00ab dormir et mourir \u00bb), imput\u00e9 traditionnellement aux agissements des <em>Phi Mae Mai<\/em> (les esprits de veuves vindicatives qui ravissent l&rsquo;\u00e2me des jeunes hommes robustes pendant leur repos nocturne, incitant les villageois \u00e0 se grimer ou \u00e0 porter des v\u00eatements f\u00e9minins au coucher pour tromper les spectres).<\/li>\n<li><strong>Au Japon :<\/strong> Le ph\u00e9nom\u00e8ne porte le nom de <em>Pokkuri<\/em> (terme onomatop\u00e9ique traduisant une rupture brutale ou soudaine, sous-entendant la mort subite inattendue au cours du sommeil), identifi\u00e9 cliniquement d\u00e8s les ann\u00e9es 1950.<\/li>\n<li><strong>Chez les Hmong :<\/strong> L&rsquo;entit\u00e9 est conceptualis\u00e9e comme <em>Tsob Tsua<\/em>, une terreur nocturne surnaturelle o\u00f9 un esprit malveillant \u00e9crase les organes respiratoires de la victime pour punir l&rsquo;abandon du culte des anc\u00eatres ou la n\u00e9gligence des rituels traditionnels de purification.<\/li>\n<li><strong>Dans le folklore occidental et carib\u00e9en :<\/strong> Bien qu&rsquo;il n&rsquo;y entra\u00eene g\u00e9n\u00e9ralement pas d&rsquo;issue cardiaque fatale en l&rsquo;absence de canalopathie, des exp\u00e9riences ph\u00e9nom\u00e9nologiques tr\u00e8s proches sont r\u00e9pertori\u00e9es sous le mythe de la \u00ab Vieille Sorci\u00e8re \u00bb (<em>Old Hag<\/em>) \u00e0 Terre-Neuve ou du <em>Kanashibari<\/em> au Japon, soulignant l&rsquo;universalit\u00e9 de la traduction culturelle de l&rsquo;inhibition motrice et des hallucinations hypnagogiques associ\u00e9es aux parasomnies.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces comparaisons transculturelles illustrent avec clart\u00e9 la mani\u00e8re dont un invariant biologique universel (la d\u00e9synchronisation du sommeil paradoxal et la paralysie motrice hypnopompique), lorsqu&rsquo;il se superpose \u00e0 un r\u00e9servoir g\u00e9n\u00e9tique r\u00e9gional enrichi en mutations de canaux ioniques cardiaques, est investi par chaque soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me narratif coh\u00e9rent destin\u00e9 \u00e0 conf\u00e9rer un sens \u00e0 l&rsquo;angoisse intol\u00e9rable de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 nocturne.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse \u00e9pist\u00e9mologique du bangungut fait l&rsquo;objet de vives controverses m\u00e9dicales et m\u00e9thodologiques r\u00e9currentes.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re controverse porte sur le <strong>r\u00e9ductionnisme biom\u00e9dical<\/strong> face \u00e0 l&rsquo;<strong>illusion culturaliste<\/strong>. Pour une partie de la communaut\u00e9 cardiologique internationale, l&rsquo;usage continu du vocable \u00ab bangungut \u00bb est d\u00e9sormais d\u00e9suet et scientifiquement inappropri\u00e9, devant \u00eatre int\u00e9gralement substitu\u00e9 par la terminologie nosologique de syndrome de Brugada ou de fibrillation ventriculaire idiopathique. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les anthropologues de la sant\u00e9 et les psychiatres objectent qu&rsquo;un tel r\u00e9ductionnisme mol\u00e9culaire oblit\u00e8re la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue des patients, la s\u00e9miologie des parasomnies et la m\u00e9canique psychosomatique des facteurs d\u00e9clenchants psychosociaux, risquant d&rsquo;ali\u00e9ner le malade dans sa trajectoire de soin.<\/p>\n<p>Une seconde limite majeure concerne la <strong>sur-attribution causale<\/strong>. Durant plusieurs d\u00e9cennies, la certitude profane liant le d\u00e9c\u00e8s nocturne \u00e0 une pancr\u00e9atite aigu\u00eb secondaire \u00e0 un exc\u00e8s alimentaire vesp\u00e9ral a masqu\u00e9 le caract\u00e8re h\u00e9r\u00e9ditaire de la pathologie. Ce malentendu a durablement frein\u00e9 la r\u00e9alisation de bilans cardiologiques chez les survivants et d\u00e9courag\u00e9 le d\u00e9pistage g\u00e9n\u00e9tique pr\u00e9ventif des apparent\u00e9s, consolidant une vision fataliste o\u00f9 la mort \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme le ch\u00e2timent in\u00e9luctable d&rsquo;un p\u00e9ch\u00e9 di\u00e9t\u00e9tique personnel.<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9bat persiste quant \u00e0 la proportion exacte de cas de bangungut authentiquement imputables \u00e0 des mutations canalaires prouv\u00e9es. Alors que les g\u00e8nes identifi\u00e9s (au premier rang desquels <em>SCN5A<\/em>) ne sont mis en \u00e9vidence que chez environ 20 \u00e0 30 % des individus pr\u00e9sentant un ph\u00e9notype de Brugada document\u00e9, une vaste proportion des cas cliniques demeure g\u00e9n\u00e9tiquement ind\u00e9termin\u00e9e, laissant ouverte la question de l&rsquo;existence d&rsquo;autres facteurs \u00e9tiologiques environnementaux, toxiques ou purement neuro-v\u00e9g\u00e9tatifs encore non \u00e9lucid\u00e9s.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Pour assurer une parfaite pr\u00e9cision diagnostique et s\u00e9miologique, il est essentiel de distinguer le bangungut de concepts voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Syndrome de Brugada :<\/strong> Canalopathie cardiaque h\u00e9r\u00e9ditaire \u00e0 transmission autosomique dominante, document\u00e9e par un patron \u00e9lectrocardiographique caract\u00e9ristique et responsable d&rsquo;arythmies ventriculaires polymorphes. Le bangungut en repr\u00e9sente l&rsquo;expression clinique, socioculturelle et \u00e9pid\u00e9miologique r\u00e9gionale en Asie du Sud-Est.<\/li>\n<li><strong>Syndrome de mort subite nocturne inexpliqu\u00e9e (SUNDS) :<\/strong> Terme nosologique international utilis\u00e9 en m\u00e9decine l\u00e9gale et \u00e9pid\u00e9miologie pour classifier les d\u00e9c\u00e8s nocturnes inattendus sans l\u00e9sion structurelle identifiable \u00e0 l&rsquo;autopsie, recouvrant rigoureusement l&rsquo;issue fatale du bangungut.<\/li>\n<li><strong>Paralysie du sommeil isol\u00e9e :<\/strong> Parasomnie b\u00e9nigne caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;incapacit\u00e9 transitoire d&rsquo;accomplir des mouvements volontaires lors de l&rsquo;endormissement ou du r\u00e9veil, pouvant s&rsquo;accompagner d&rsquo;hallucinations terrifiantes mais totalement d\u00e9pourvue de l\u00e9talit\u00e9 intrins\u00e8que en l&rsquo;absence de canalopathie cardiaque associ\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Trouble de terreurs nocturnes :<\/strong> Parasomnie survenant typiquement en sommeil lent profond (stade N3), marqu\u00e9e par un r\u00e9veil brutal avec cri d&rsquo;effroi, activation v\u00e9g\u00e9tative majeure et amn\u00e9sie de l&rsquo;\u00e9pisode, contrastant avec la lucidit\u00e9 angoissante et la m\u00e9morisation onirique souvent rapport\u00e9es dans le bangungut prodromique.<\/li>\n<li><strong>Trouble du cauchemar :<\/strong> Parasomnie du sommeil paradoxal caract\u00e9ris\u00e9e par des r\u00eaves anxiog\u00e8nes \u00e9labor\u00e9s qui r\u00e9veillent rapidement le sujet avec un retour imm\u00e9diat \u00e0 un \u00e9tat de vigilance claire, sans paralysie motrice prolong\u00e9e ni collapsus cardiovasculaire.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En somme, le bangungut incarne de mani\u00e8re exemplaire le dialogue indispensable entre la g\u00e9nomique cardiovasculaire et les sciences de l&rsquo;esprit. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple mythe folklorique ou une construction imaginaire d\u00e9nu\u00e9e de fondement empirique, il constitue une trag\u00e9die psychosomatique tangible dont l&rsquo;\u00e9lucidation progressive a constitu\u00e9 l&rsquo;un des accomplissements majeurs de la m\u00e9decine moderne :<\/p>\n<ul>\n<li>Le bangungut est un syndrome traditionnel philippin associant cauchemars suffocants, r\u00e2les agoniques nocturnes et risque de d\u00e9c\u00e8s subit durant le sommeil.<\/li>\n<li>Son substrat biom\u00e9dical universellement admis correspond au syndrome de mort subite nocturne inexpliqu\u00e9e (SUNDS) et s&rsquo;identifie ph\u00e9notypiquement et g\u00e9n\u00e9tiquement au syndrome de Brugada.<\/li>\n<li>Le m\u00e9canisme l\u00e9tal implique une d\u00e9r\u00e9gulation des canaux sodiques cardiaques (principalement li\u00e9s aux anomalies du g\u00e8ne <em>SCN5A<\/em>), exacerb\u00e9e la nuit par le tonus vagal et d\u00e9clench\u00e9e par une hyperactivation adr\u00e9nergique li\u00e9e au stress onirique.<\/li>\n<li>La prise en charge contemporaine repose sur le diagnostic \u00e9lectrocardiographique pr\u00e9cis, l&rsquo;implantation d&rsquo;un d\u00e9fibrillateur automatique chez les rescap\u00e9s \u00e0 haut risque et le d\u00e9pistage syst\u00e9matique des apparent\u00e9s.<\/li>\n<li>L&rsquo;int\u00e9gration des dimensions ethnopsychiatriques et du v\u00e9cu traumatique des patients demeure indispensable pour assurer une prise en charge respectueuse de la grille de lecture culturelle des populations d&rsquo;Asie du Sud-Est.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Adler, S. R. (2011). <em>Sleep Paralysis: Night-mares, Nocebos, and the Mind-Body Connection<\/em>. Rutgers University Press.<\/li>\n<li>Brugada, P., &#038; Brugada, J. (1992). Right bundle branch block, persistent ST segment elevation and sudden cardiac death: A distinct clinical and electrocardiographic syndrome. A multicenter report. <em>Journal of the American College of Cardiology<\/em>, 20(6), 1391\u20131396. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0735-1097(92)90253-j\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0735-1097(92)90253-j<\/a><\/li>\n<li>Centers for Disease Control and Prevention. (1981). Sudden, unexpected, nocturnal deaths among Southeast Asian refugees. <em>Morbidity and Mortality Weekly Report<\/em>, 30(47), 581\u2013589.<\/li>\n<li>Nademanee, K., Veerakul, G., Nimmannit, S., Chaowakul, V., Bhuripanyo, K., Likittanasombat, K., Tunsukanun, P., Malasatsang, S., Tanwandee, T., &#038; Buddhari, W. (1997). Arrhythmogenic marker for the sudden unexplained death syndrome in Thai men. <em>Circulation<\/em>, 96(8), 2595\u20132600. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1161\/01.cir.96.8.2595\">https:\/\/doi.org\/10.1161\/01.cir.96.8.2595<\/a><\/li>\n<li>Parrish, R. G., Esch, C. A., Tucker, D. L., &#038; Kreutzer, R. A. (1987). Sudden unexplained death syndrome in Southeast Asian refugees: A review of CDC investigations. <em>MMWR Surveillance Summaries<\/em>, 36(1), 43SS\u201353SS.<\/li>\n<li>Vatta, M., Dumaine, R., Zhou, G., Brugada, J., Brugada, P., Bowles, N. E., &#038; Brugada, R. (2002). Genetic basis of Brugada syndrome: A single mutation in the SCN5A gene causes divergent electrophysiological phenotypes. <em>Circulation<\/em>, 106(25), 3180\u20133186. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1161\/01.cir.0000041434.90855.a8\">https:\/\/doi.org\/10.1161\/01.cir.0000041434.90855.a8<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le bangungut est un syndrome culturel philippin caract\u00e9ris\u00e9 par des cauchemars asphyxiants et la mort subite nocturne, reli\u00e9 au syndrome de Brugada.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[33784,1342,3,32154],"tags":[36177,36180,33787,36178,32890,33202,36179],"class_list":["post-21591","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-ethnopsychiatrie","category-medecine-du-sommeil","category-psychologie-clinique","category-troubles-psychosomatiques","tag-bangungut","tag-cauchemars","tag-ethnopsychiatrie","tag-mort-subite-nocturne","tag-paralysie-du-sommeil","tag-parasomnie","tag-syndrome-de-brugada"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21591","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21591\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21591"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21591"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21591"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}