{"id":21408,"date":"2026-10-25T16:52:28","date_gmt":"2026-10-25T16:52:28","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=autoscopophilie-erotisme-du-regard-de-soi"},"modified":"2026-10-25T16:52:28","modified_gmt":"2026-10-25T16:52:28","slug":"autoscopophilie-erotisme-du-regard-de-soi","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=autoscopophilie-erotisme-du-regard-de-soi","title":{"rendered":"Autoscopophilie : La Passion du Regard de Soi"},"content":{"rendered":"<p>Dans le champ de la sexologie clinique et de la m\u00e9tapsychologie psychanalytique, la pulsion de voir constitue l&rsquo;un des ressorts fondamentaux de l&rsquo;organisation libidinale humaine. Lorsque le regard \u00e9rotique s&rsquo;affranchit de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 pour se focaliser exclusivement ou pr\u00e9f\u00e9rentiellement sur la contemplation de sa propre corpor\u00e9it\u00e9, se d\u00e9ploie une dynamique psychosexuelle singuli\u00e8re nomm\u00e9e autoscopophilie. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, situ\u00e9 aux confluents du narcissisme primaire, des destins pulsionnels et des m\u00e9diations technologiques contemporaines, interroge profond\u00e9ment les fronti\u00e8res entre la d\u00e9couverte de soi, le plaisir auto-\u00e9rotique et les fixations paraphiliques.<\/p>\n<h2>Autoscopophilie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>autoscopophilie<\/strong> (ou scopophilie r\u00e9flexive) d\u00e9signe une modalit\u00e9 de l&rsquo;excitation sexuelle et de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9rotique caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;obtention d&rsquo;une jouissance ou d&rsquo;une gratification libidinale issue de la contemplation visuelle de son propre corps, de ses organes g\u00e9nitaux ou de ses propres actes intimes, g\u00e9n\u00e9ralement au moyen de miroirs, de photographies ou d&rsquo;enregistrements vid\u00e9o.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et sexologique, l&rsquo;autoscopophilie se distingue d&rsquo;une simple appr\u00e9ciation esth\u00e9tique de soi ou d&rsquo;une v\u00e9rification morphologique usuelle par sa nature intrins\u00e8quement \u00e9rog\u00e8ne : la perception visuelle de son reflet ou de son double iconographique agit comme un stimulus \u00e9rotique d\u00e9clencheur, facilitateur ou indispensable \u00e0 l&rsquo;atteinte de l&rsquo;orgasme, le plus souvent dans le cadre d&rsquo;une activit\u00e9 masturbatoire. Elle repr\u00e9sente ainsi le pendant autor\u00e9f\u00e9rentiel de la scopophilie classique (ou voyeurisme), o\u00f9 l&rsquo;objet du d\u00e9sir n&rsquo;est plus un tiers non consentant ou observ\u00e9 \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e, mais le moi corporel lui-m\u00eame \u00e9rig\u00e9 en objet scopique.<\/p>\n<p>Dans la clinique contemporaine, ce concept s&rsquo;inscrit au sein du spectre plus large de l&rsquo;<strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Autosexualit%C3%A9\">autosexualit\u00e9<\/a><\/strong> et des manifestations auto-\u00e9rotiques complexes. L&rsquo;autoscopophilie ne constitue pas, en soi, une pathologie psychiatrique autonome au sein des classifications diagnostiques internationales telles que le DSM-5-TR ou la CIM-11, \u00e0 moins qu&rsquo;elle ne prenne un caract\u00e8re compulsif, envahissant, source d&rsquo;une d\u00e9tresse cliniquement significative ou qu&rsquo;elle n&rsquo;entra\u00eene une alt\u00e9ration majeure du fonctionnement relationnel et psychoaffectif du sujet.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab autoscopophilie \u00bb est un n\u00e9ologisme savant construit par l&rsquo;assemblage de trois racines issues du grec ancien, t\u00e9moignant de la tradition nosologique de la psychiatrie et de la sexologie europ\u00e9enne de la fin du XIXe et du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle :<\/p>\n<ul>\n<li>Le pr\u00e9fixe pronominal et r\u00e9flexif <em>auto-<\/em> (\u03b1\u1f50\u03c4\u03cc\u03c2, <em>aut\u00f3s<\/em>), qui renvoie \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab soi-m\u00eame \u00bb, \u00ab par soi-m\u00eame \u00bb ou \u00ab propre \u00e0 soi \u00bb ;<\/li>\n<li>Le radical <em>-scopo-<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>skopein<\/em> (\u03c3\u03ba\u03bf\u03c0\u03b5\u1fd6\u03bd), signifiant \u00ab observer \u00bb, \u00ab regarder attentivement \u00bb, \u00ab contempler \u00bb ou \u00ab examiner \u00bb, qui a \u00e9galement donn\u00e9 naissance aux termes de scopophilie, t\u00e9lescope ou endoscopie ;<\/li>\n<li>Le suffixe <em>-philie<\/em>, issu du substantif <em>philia<\/em> (\u03c6\u03b9\u03bb\u03af\u03b1), d\u00e9signant l&rsquo;amour, l&rsquo;attachement affectif, l&rsquo;affinit\u00e9 \u00e9lective ou, dans le vocabulaire m\u00e9dical moderne, une inclination ou une app\u00e9tence \u00e9rotique sp\u00e9cifique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan historique, le terme d\u00e9rive directement de la notion de \u00ab scopophilie \u00bb (souvent traduite dans la litt\u00e9rature germanophone primitive par le terme freudien <em>Schaulust<\/em>, le plaisir de voir). L&rsquo;adjonction du pr\u00e9fixe r\u00e9flexif a \u00e9t\u00e9 introduite dans les cercles psychanalytiques et sexologiques pour distinguer le plaisir de regarder autrui (scopophilie h\u00e9t\u00e9ro-orient\u00e9e) du retournement de cette pulsion sur la personne propre du sujet, conceptualis\u00e9 par Sigmund Freud et ses continuateurs comme l&rsquo;un des destins majeurs de la pulsion scopique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, \u00ab autoscopophilie \u00bb est un substantif f\u00e9minin singulier. Sa transcription phon\u00e9tique normalis\u00e9e dans l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API) est : <strong>\/o.t\u0254.sk\u0254.p\u0254.fi.li\/<\/strong>.<\/p>\n<p>Au pluriel, il prend la marque graphique habituelle : <em>autoscopophilies<\/em>. Le terme s&rsquo;accompagne de formes d\u00e9riv\u00e9es courantes dans le lexique sp\u00e9cialis\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Autoscopophile<\/strong> (adjectif invariable en genre, \/o.t\u0254.sk\u0254.p\u0254.fil\/) : qualifie un comportement, un fantasme ou un individu pr\u00e9sentant cette inclination (\u00ab une pratique autoscopophile \u00bb, \u00ab un investissement autoscopophile \u00bb) ;<\/li>\n<li><strong>Autoscopophile<\/strong> (substantif masculin ou f\u00e9minin) : d\u00e9signe l&rsquo;individu engag\u00e9 dans cette dynamique \u00e9rotique (\u00ab un autoscopophile \u00bb) ;<\/li>\n<li>Variante conceptuelle rare : <em>scopophilie r\u00e9flexive<\/em> ou <em>scoptophilie sp\u00e9culaire<\/em>, utilis\u00e9es parfois de mani\u00e8re interchangeable dans les monographies de m\u00e9tapsychologie.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;autoscopophilie dans toute sa complexit\u00e9, il convient d&rsquo;analyser la dissociation constitutive de l&rsquo;acte visuel \u00e9rotique. Dans la sexualit\u00e9 conventionnelle orient\u00e9e vers l&rsquo;objet, l&rsquo;appareil visuel op\u00e8re un pont perceptif entre le sujet d\u00e9sirant et l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 charnelle. Dans l&rsquo;autoscopophilie, une scission fonctionnelle s&rsquo;op\u00e8re au sein du moi : l&rsquo;individu s&rsquo;institue simultan\u00e9ment comme le sujet qui regarde et comme l&rsquo;objet qui est regard\u00e9. Cette dualit\u00e9 n\u00e9cessite un support r\u00e9fl\u00e9chissant ou captateur \u2014 traditionnellement le miroir plan, et plus r\u00e9cemment les \u00e9crans num\u00e9riques, cam\u00e9ras frontales et dispositifs de r\u00e9troaction vid\u00e9o.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;autoscopophilie r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9rotisation de l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 corporelle appr\u00e9hend\u00e9e comme un spectacle autonome. Le sujet ne se contente pas d&rsquo;\u00e9prouver des sensations somesth\u00e9siques ou proprioceptives internes (telles que le toucher masturbatoire ou la tumescence g\u00e9nitale) ; il a besoin de la m\u00e9diation visuelle pour valider, amplifier et parachever la mont\u00e9e de l&rsquo;excitation. La vision de son propre mouvement, de l&rsquo;\u00e9rection, de la lubrification vulvaire, des contractions musculaires ou de l&rsquo;expression faciale de l&rsquo;orgasme procure un surcro\u00eet de gratification que le seul ressenti c\u00e9nesth\u00e9sique ne parvient pas \u00e0 combler.<\/p>\n<p>Il importe de d\u00e9limiter rigoureusement les fronti\u00e8res de ce concept. L&rsquo;autoscopophilie ne doit pas \u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 une conduite ordinaire d&rsquo;exploration corporelle, fr\u00e9quente et structurante au cours du d\u00e9veloppement psychosexuel infantile et pubertaire, au cours de laquelle le miroir permet de s&rsquo;approprier les m\u00e9tamorphoses anatomiques. Elle s&rsquo;en distingue par son caract\u00e8re sp\u00e9cifiquement orgastique et sa p\u00e9rennit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte. De m\u00eame, elle diff\u00e8re du narcissisme au sens purement psychologique, dans la mesure o\u00f9 le narcissique recherche avant tout la valorisation de son ego et l&rsquo;admiration d&rsquo;autrui, tandis que l&rsquo;autoscopophile extrait une jouissance sexuelle brute, sensuelle et visuelle de sa propre forme mat\u00e9rielle.<\/p>\n<p>Enfin, le spectre de l&rsquo;autoscopophilie s&rsquo;\u00e9tend de formes tout \u00e0 fait int\u00e9gr\u00e9es, fonctionnant comme un auxiliaire ludique de la vie intime solo ou partag\u00e9e, jusqu&rsquo;\u00e0 des formes rigides et exclusives. Dans ces derni\u00e8res configurations, l&rsquo;individu se montre incapable de mobiliser une excitation sexuelle sans la pr\u00e9sence de son double visuel, ce qui peut entra\u00eener une d\u00e9connexion relationnelle majeure lorsque les partenaires r\u00e9els sont per\u00e7us comme des interf\u00e9rences g\u00eanantes face au face-\u00e0-face sp\u00e9culaire.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La th\u00e9orisation des plaisirs visuels en sexologie prend son essor \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle sous l&rsquo;impulsion des ali\u00e9nistes et pionniers de la m\u00e9decine l\u00e9gale. Richard von Krafft-Ebing, dans son ouvrage s\u00e9minal <em>Psychopathia Sexualis<\/em> (1886), documente de multiples d\u00e9clinaisons du f\u00e9tichisme et des \u00ab aberrations du sens g\u00e9nital \u00bb, \u00e9voquant des cas o\u00f9 des individus manifestent une d\u00e9lectation \u00e9rotique disproportionn\u00e9e devant leur reflet ou leurs v\u00eatements intimes. Bien que Krafft-Ebing ne forge pas explicitement le terme unifi\u00e9 d&rsquo;autoscopophilie, il identifie la convergence anormale entre pulsion visuelle et attrait pour le corps propre.<\/p>\n<p>C&rsquo;est avec Sigmund Freud que la question re\u00e7oit son armature th\u00e9orique la plus f\u00e9conde. Dans ses <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em> (1905), Freud isole la <strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pulsion_scopique\">pulsion scopique<\/a><\/strong> (<em>Schaulust<\/em>) parmi les pulsions partielles fondamentales. Il observe que cette pulsion conna\u00eet plusieurs destins : elle peut \u00eatre active (le voyeurisme) ou passive (l&rsquo;exhibitionnisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire le plaisir d&rsquo;\u00eatre regard\u00e9). Dix ans plus tard, dans <em>Pulsions et destins des pulsions<\/em> (1915), Freud conceptualise explicitement le \u00ab retournement de la pulsion sur la personne propre \u00bb (<em>Wendung gegen die eigene Person<\/em>). Il d\u00e9montre que la pulsion de voir commence fr\u00e9quemment par la contemplation des parties du corps propre de l&rsquo;enfant avant de se porter vers l&rsquo;objet ext\u00e9rieur, puis qu&rsquo;elle peut r\u00e9gresser vers cette position sp\u00e9culaire r\u00e9flexive.<\/p>\n<p>Durant l&rsquo;entre-deux-guerres, des psychanalystes comme Wilhelm Stekel et Otto Fenichel approfondissent ces consid\u00e9rations. Fenichel, dans ses \u00e9tudes sur la scopophilie et la castration, met en lumi\u00e8re la fonction d\u00e9fensive de la contemplation de soi : observer ses propres organes g\u00e9nitaux dans un miroir permet au sujet n\u00e9vros\u00e9 de conjurer l&rsquo;angoisse de mutilation ou de perte d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle en v\u00e9rifiant visuellement et de mani\u00e8re r\u00e9currente la pr\u00e9sence et la fonctionnalit\u00e9 du phallus ou du corps d\u00e9sirable.<\/p>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement des sciences cognitives, de la sexologie moderne et la publication des travaux de John Money et Robert Stoller red\u00e9finissent l&rsquo;autoscopophilie. Elle n&rsquo;est plus envisag\u00e9e sous le seul prisme du conflit n\u00e9vrotique inconscient, mais comme une modalit\u00e9 particuli\u00e8re de script sexuel ou de pr\u00e9f\u00e9rence conditionn\u00e9e. Avec l&rsquo;apparition de l&rsquo;enregistrement vid\u00e9o grand public dans les ann\u00e9es 1970-1980, puis l&rsquo;explosion d&rsquo;Internet et des smartphones dans les ann\u00e9es 2000-2020, la scopophilie autor\u00e9f\u00e9rentielle a connu une mutation sociologique et pratique sans pr\u00e9c\u00e9dent, passant du secret du miroir domestique aux pratiques sophistiqu\u00e9es de l&rsquo;auto-captation num\u00e9rique.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;autoscopophilie peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e \u00e0 travers plusieurs cadres th\u00e9oriques majeurs de la psychologie et de la psychanalyse :<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le m\u00e9tapsychologique freudien :<\/strong> Dans l&rsquo;architecture pulsionnelle de Freud, la pulsion scopique est une composante pr\u00e9g\u00e9nitale dont la source est l&rsquo;\u0153il et le but est la ma\u00eetrise perceptive de l&rsquo;objet. L&rsquo;autoscopophilie illustre le stade r\u00e9flexif du destin pulsionnel. Lorsque la libido d&rsquo;objet est retir\u00e9e du monde ext\u00e9rieur et r\u00e9investie sur le moi \u2014 processus au c\u0153ur du narcissisme secondaire d\u00e9crit par Freud en 1914 \u2014, le regard \u00e9rotisant se fixe sur l&rsquo;enveloppe somatique propre. L&rsquo;individu devient \u00e0 lui-m\u00eame son propre objet de concupiscence visuelle, r\u00e9activant l&rsquo;auto-\u00e9rotisme primordial.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;apport lacanien et le stade du miroir :<\/strong> Jacques Lacan, en th\u00e9orisant le <strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Stade_du_miroir\">stade du miroir<\/a><\/strong> comme formateur de la fonction du Je (1949), offre une grille de lecture d\u00e9cisive pour l&rsquo;autoscopophilie. Selon Lacan, l&rsquo;enfant entre 6 et 18 mois anticipe l&rsquo;unit\u00e9 de son corps par l&rsquo;assomption jubilatoire de son image sp\u00e9culaire, comblant ainsi le sentiment d&rsquo;incoordination et de morcellement initial. L&rsquo;autoscopophilie adulte r\u00e9it\u00e8re cette jubilation sp\u00e9culaire en y adjoignant la dimension de la jouissance \u00e9rog\u00e8ne : l&rsquo;image r\u00e9fl\u00e9chie n&rsquo;est plus seulement une matrice identitaire, elle devient un leurre captivant, un objet imaginaire totalisateur qui fascine le d\u00e9sir. Le sujet s&rsquo;y perd dans une fascination o\u00f9 l&rsquo;instance du regard \u2014 l&rsquo;un des quatre objets <em>a<\/em> lacaniens \u2014 fait retour sur le corps lui-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie de l&rsquo;apprentissage et des scripts sexuels (Gagnon et Simon) :<\/strong> Dans une perspective psychosociale, les scripts sexuels r\u00e9gissent les conduites \u00e9rotiques \u00e0 travers des sc\u00e9narios int\u00e9rioris\u00e9s d\u00e9finissant le qui, le quand, le o\u00f9 et le comment du plaisir. L&rsquo;autoscopophilie se structure souvent par conditionnement masturbatoire pr\u00e9coce : si un individu associe de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e la vision de son corps d\u00e9nud\u00e9 ou de ses r\u00e9actions g\u00e9nitales (dans un miroir ou sur un \u00e9cran) \u00e0 la d\u00e9charge orgasmique, un renforcement positif puissant s&rsquo;installe. Le feedback visuel devient alors un inducteur conditionn\u00e9 autonome, capable d&rsquo;activer les circuits neurobiologiques de la r\u00e9compense ind\u00e9pendamment de la pr\u00e9sence d&rsquo;un partenaire.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des manifestations de l&rsquo;autoscopophilie impose une classification clinique rigoureuse. On distingue g\u00e9n\u00e9ralement plusieurs sous-types et dimensions fonctionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;autoscopophilie sp\u00e9culaire directe :<\/strong> Modalit\u00e9 classique et analogique o\u00f9 l&rsquo;individu utilise un ou plusieurs miroirs (parfois dispos\u00e9s selon des angles pr\u00e9cis pour observer des zones corporelles habituellement hors de son champ de vision direct, telles que le dos, les fesses ou le p\u00e9rin\u00e9e) pendant l&rsquo;acte masturbatoire ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;autoscopophilie m\u00e9diatis\u00e9e ou num\u00e9rique :<\/strong> Forme moderne faisant intervenir des cam\u00e9scopes, smartphones, tablettes ou webcams. Le sujet s&rsquo;enregistre en train de se d\u00e9v\u00eatir, de poser ou de se masturber, tirant son excitation soit du retour vid\u00e9o en direct (fonction miroir de l&rsquo;\u00e9cran), soit du visionnage ult\u00e9rieur r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de ses propres enregistrements ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;autoscopophilie partielle (ou focalis\u00e9e) :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9e par une centration exclusive sur une r\u00e9gion anatomique sp\u00e9cifique investie d&rsquo;une charge f\u00e9tichiste (par exemple, les pieds, les organes g\u00e9nitaux, la musculature abdominale ou les fessiers), le reste du corps \u00e9tant exclu du champ scopique ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;autoscopophilie globale (ou holistique) :<\/strong> Le plaisir d\u00e9coule de la vision de l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de la silhouette et de l&rsquo;attitude corporelle globale, fusionnant \u00e9rotisme et admiration esth\u00e9tique narcissique d&rsquo;ensemble ;<\/li>\n<li><strong>La dimension relationnelle (isol\u00e9e vs partag\u00e9e) :<\/strong> L&rsquo;autoscopophilie peut \u00eatre strictement solitaire (le sujet s&rsquo;enferme dans son intimit\u00e9) ou s&rsquo;int\u00e9grer \u00e0 un rapport de couple, o\u00f9 les partenaires se livrent \u00e0 des actes sexuels devant de grands miroirs ou se filment mutuellement dans une dynamique combin\u00e9e d&rsquo;autoscopophilie et de voyeurisme\/exhibitionnisme consensuel ;<\/li>\n<li><strong>Le continuum d&rsquo;int\u00e9gration psychique :<\/strong> Oscille entre une forme \u00e9gocyntonique (parfaitement accept\u00e9e, int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 une sexualit\u00e9 \u00e9panouie et ludique) et une forme \u00e9godystonique (v\u00e9cue avec culpabilit\u00e9, honte, anxi\u00e9t\u00e9, ou sous le mode de l&rsquo;impulsion compulsive incontr\u00f4lable).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la pluralit\u00e9 clinique de l&rsquo;autoscopophilie, examinons trois situations repr\u00e9sentatives issues de la pratique psychoth\u00e9rapeutique et sexologique :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;autoscopophilie sp\u00e9culaire masturbatoire exclusive (Julien, 32 ans).<\/strong> Julien consulte pour une incapacit\u00e9 r\u00e9currente \u00e0 atteindre l&rsquo;\u00e9jaculation lors des rapports sexuels p\u00e9n\u00e9tratifs avec sa compagne, alors que sa fonction \u00e9rectile est physiologiquement intacte. L&rsquo;anamn\u00e8se r\u00e9v\u00e8le que depuis l&rsquo;adolescence, Julien pratique une masturbation quotidienne exclusivement r\u00e9alis\u00e9e face \u00e0 une armoire \u00e0 glace de sa chambre \u00e0 coucher. Il explique qu&rsquo;il ne peut d\u00e9clencher le r\u00e9flexe \u00e9jaculatoire qu&rsquo;en fixant intens\u00e9ment le reflet de ses organes g\u00e9nitaux et l&rsquo;expression de son visage au moment pr\u00e9cis de l&rsquo;imminence de l&rsquo;orgasme. Sans ce stimulus visuel, son excitation plafonne et r\u00e9gresse. Le travail th\u00e9rapeutique a consist\u00e9 \u00e0 comprendre l&rsquo;ancrage de ce conditionnement, issu d&rsquo;une angoisse de s\u00e9paration pr\u00e9coce et d&rsquo;un besoin de contr\u00f4le scopique absolu sur ses r\u00e9ponses corporelles, avant d&rsquo;engager une d\u00e9sensibilisation progressive et un r\u00e9apprentissage \u00e9rotique partag\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : L&rsquo;autoscopophilie num\u00e9rique et cr\u00e9ative (\u00c9lodie, 26 ans).<\/strong> \u00c9lodie entretient une relation sereine et \u00e9panouie avec son corps mais n&rsquo;\u00e9prouve que peu d&rsquo;attrait pour la pornographie standard du commerce, qu&rsquo;elle juge st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e et impersonnelle. Elle a d\u00e9velopp\u00e9 une pratique consistant \u00e0 utiliser son smartphone fix\u00e9 sur tr\u00e9pied pour concevoir des vid\u00e9os \u00e9rotiques soign\u00e9es dont elle est l&rsquo;unique protagoniste. \u00c9lodie rapporte que le visionnage de ses propres productions vid\u00e9o constitue son stimulateur sexuel de pr\u00e9dilection lors de ses moments de solitude. Cette modalit\u00e9 \u00e9gocyntonique ne nuit en rien \u00e0 sa vie affective ext\u00e9rieure et s&rsquo;apparente \u00e0 une expression affirm\u00e9e d&rsquo;autosexualit\u00e9 et d&rsquo;auto-admiration \u00e9rotique d\u00e9pourvue de toute d\u00e9tresse clinique.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : La dimension d\u00e9fensive contre la dysmorphophobie (Marc, 44 ans).<\/strong> Marc pr\u00e9sente des ant\u00e9c\u00e9dents de trouble obsessionnel compulsif et une pr\u00e9occupation anxieuse constante quant \u00e0 son vieillissement physique. Chez lui, l&rsquo;autoscopophilie a pris une tournure compulsive paradoxale : il passe des heures devant le miroir de sa salle de bains \u00e0 observer ses zones \u00e9rog\u00e8nes et ses muscles tout en se stimulant. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une v\u00e9rification rituelle \u00e9rotis\u00e9e destin\u00e9e \u00e0 conjurer la peur de la d\u00e9cr\u00e9pitude physique et de la perte de virilit\u00e9. L&rsquo;acte sexuel autoscopique ne procure qu&rsquo;un soulagement temporaire de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sous-jacente, rapidement suivi d&rsquo;un sentiment de vide et d&rsquo;\u00e9puisement affectif.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychologique<\/h3>\n<p>Il n&rsquo;existe pas d&rsquo;instrument psychom\u00e9trique unique portant le nom exclusif d&rsquo;\u00ab \u00e9chelle d&rsquo;autoscopophilie \u00bb, ce construit \u00e9tant g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9valu\u00e9 dans le cadre plus vaste des inventaires de fonctionnement sexuel, des profils de scripts masturbatoires et des \u00e9chelles d&rsquo;autosexualit\u00e9. N\u00e9anmoins, l&rsquo;\u00e9valuation clinique standardis\u00e9e repose sur des outils psychologiques reconnus :<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;exploration du versant narcissique et de l&rsquo;image du corps, les cliniciens recourent fr\u00e9quemment au <em>Narcissistic Personality Inventory<\/em> (NPI) de Raskin et Hall, et plus sp\u00e9cifiquement aux sous-\u00e9chelles d&rsquo;exhibitionnisme et de vanit\u00e9 corporelle. Pour quantifier les attitudes d&rsquo;investissement \u00e9rotique envers sa propre personne, des outils issus de la sexologie comme le <em>Self-Pleasure and Autoerotic Behavior Inventory<\/em> permettent de circonscrire la fr\u00e9quence et la nature des m\u00e9diateurs visuels utilis\u00e9s pendant la masturbation.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation repose avant tout sur l&rsquo;entretien clinique approfondi semi-structur\u00e9, qui doit explorer :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;exclusivit\u00e9 ou non de la pratique (le sujet peut-il jouir sans le support visuel de son image ?) ;<\/li>\n<li>Le niveau de d\u00e9tresse psychologique ressentie (culpabilit\u00e9 post-orgasmique, honte, sentiment d&rsquo;ali\u00e9nation) ;<\/li>\n<li>L&rsquo;impact fonctionnel sur la relation de couple et la vie socio-professionnelle (consommation excessive de temps, d\u00e9laissement du partenaire r\u00e9el) ;<\/li>\n<li>Le diagnostic diff\u00e9rentiel avec les troubles compulsifs sexuels (\u00e9valu\u00e9s par exemple via l&rsquo;indice de d\u00e9pendance sexuelle ou le <em>Compulsive Sexual Behavior Inventory<\/em>) et avec les troubles dysmorphophobiques.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse des conduites autoscopophiles pr\u00e9sente un int\u00e9r\u00eat th\u00e9rapeutique majeur dans plusieurs champs de la pratique psychologique et sexologique :<\/p>\n<p><strong>En sexoth\u00e9rapie clinique :<\/strong> L&rsquo;utilisation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et guid\u00e9e du miroir fait partie int\u00e9grante de certains protocoles sexoth\u00e9rapeutiques valid\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;image des techniques de focalisation sensorielle d\u00e9velopp\u00e9es par William Masters et Virginia Johnson. Chez des patientes pr\u00e9sentant un trouble de l&rsquo;orgasme, une anorgasmie primaire ou des inhibitions sexuelles s\u00e9v\u00e8res caus\u00e9es par un d\u00e9go\u00fbt de leurs propres organes g\u00e9nitaux, le th\u00e9rapeute peut prescrire des exercices gradu\u00e9s d&rsquo;auto-observation sp\u00e9culaire bienveillante. Dans ce cadre pr\u00e9cis, favoriser une forme mod\u00e9r\u00e9e et transitionnelle d&rsquo;autoscopophilie aide \u00e0 lever les tabous, \u00e0 apprivoiser l&rsquo;anatomie vulvaire et \u00e0 r\u00e9concilier le regard avec la sensorialit\u00e9 g\u00e9nitale.<\/p>\n<p><strong>En psychoth\u00e9rapie d&rsquo;orientation psychanalytique :<\/strong> La persistance d&rsquo;une autoscopophilie rigide \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte signale souvent des impasses dans le d\u00e9gagement \u0153dipien, des angoisses massives de castration ou une d\u00e9faillance de la fonction de pare-excitation parentale pr\u00e9coce. Identifier la fonction r\u00e9paratrice du regard sp\u00e9culaire permet au clinicien de travailler sur les failles narcissiques de base de l&rsquo;analysant sans porter de jugement moralisant sur la pratique \u00e9rotique elle-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>Dans la pr\u00e9vention et l&rsquo;accompagnement num\u00e9rique :<\/strong> \u00c0 l&rsquo;\u00e8re de la prolif\u00e9ration des plateformes de partage intime et de mon\u00e9tisation de contenus personnels (telles qu&rsquo;OnlyFans ou les r\u00e9seaux de cam\u00e9ras priv\u00e9es), la fronti\u00e8re entre pratique autoscopophile personnelle et exhibitionnisme r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 est devenue particuli\u00e8rement poreuse. Les psychologues sont r\u00e9guli\u00e8rement confront\u00e9s \u00e0 des adolescents ou jeunes adultes qui trouvent dans l&rsquo;auto-filmage une validation \u00e9rotique narcissique puissante, n\u00e9cessitant une analyse fine des risques d&rsquo;exploitation, de cyber-harc\u00e8lement et d&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;intimit\u00e9.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Bien que les monographies empiriques focalis\u00e9es uniquement sur le terme historique d&rsquo;autoscopophilie soient \u00e9parses dans la litt\u00e9rature contemporaine, la recherche sexologique moderne aborde largement ses dimensions op\u00e9ratoires sous les concepts d&rsquo;\u00ab autosexualit\u00e9 visuelle \u00bb, d&rsquo;auto-enregistrement sexuel (\u00ab sexting r\u00e9flexif \u00bb) et d&rsquo;interactions masturbatoires sp\u00e9culaires.<\/p>\n<p>Des recherches men\u00e9es par des auteurs comme Ray Blanchard et Kurt Freund sur les int\u00e9r\u00eats \u00e9rotiques autor\u00e9f\u00e9rentiels ont mis en lumi\u00e8re le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;autogynephilie chez certains hommes assign\u00e9s \u00e0 la naissance (le fait d&rsquo;\u00eatre sexuellement excit\u00e9 par l&rsquo;image ou l&rsquo;id\u00e9e de soi-m\u00eame en tant que femme), ce qui constitue une variante hautement sp\u00e9cifique de scopophilie autor\u00e9f\u00e9rentielle m\u00e9diatis\u00e9e par des travestissements ou des modifications corporelles face au miroir.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, les \u00e9tudes sociologiques et psychologiques consacr\u00e9es aux comportements sexuels num\u00e9riques (notamment les travaux de D\u00f6ring en 2014 et de Storr en 2018) confirment qu&rsquo;une proportion substantielle d&rsquo;adultes utilise r\u00e9guli\u00e8rement la cam\u00e9ra frontale de leurs appareils mobiles non pas \u00e0 des fins de transmission \u00e0 des tiers, mais \u00e0 des fins d&rsquo;auto-stimulation visuelle diff\u00e9r\u00e9e ou imm\u00e9diate. Ces recherches d\u00e9montrent que l&rsquo;autoscopophilie num\u00e9rique s&rsquo;accompagne majoritairement de niveaux d&rsquo;estime de soi corporelle stables ou \u00e9lev\u00e9s chez les sujets ne pr\u00e9sentant pas de dysfonction relationnelle par ailleurs, battant en br\u00e8che l&rsquo;axiome psychiatrique traditionnel qui assimilait syst\u00e9matiquement toute manifestation auto-scopique \u00e0 une n\u00e9vrose r\u00e9gressive ou \u00e0 une <strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paraphilie\">paraphilie<\/a><\/strong> invalidante.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La signification attribu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;acte de regarder son propre corps nu varie consid\u00e9rablement en fonction des \u00e9poques, des mythologies fondatrices et des cadres normatifs des diff\u00e9rentes soci\u00e9t\u00e9s :<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;h\u00e9ritage mythologique gr\u00e9co-romain, le mythe de Narcisse illustre l&rsquo;avertissement tragique de la culture hell\u00e9nistique contre l&rsquo;enfermement du regard dans le reflet sp\u00e9culaire : fascin\u00e9 par son image dans une source limpide, incapable d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;amour d&rsquo;\u00c9cho ou d&rsquo;un autre \u00eatre vivant, Narcisse d\u00e9p\u00e9rit et meurt de cette impossibilit\u00e9 de transcender son autoscopie. La tradition jud\u00e9o-chr\u00e9tienne a historiquement renforc\u00e9 cette interdiction en frappant d&rsquo;infamie la concupiscence du regard, la vanit\u00e9 de la chair et les pratiques masturbatoires, rel\u00e9guant l&rsquo;autoscopophilie au rang de p\u00e9ch\u00e9 double de luxure et d&rsquo;idol\u00e2trie de soi.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les soci\u00e9t\u00e9s occidentales contemporaines, qualifi\u00e9es par le sociologue Christopher Lasch de \u00ab culture du narcissisme \u00bb et amplifi\u00e9es par l&rsquo;infrastructure algorithmique des r\u00e9seaux sociaux, valorisent \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame la mise en sc\u00e8ne visuelle de soi et l&rsquo;hyper-esth\u00e9tisation corporelle. La pratique du \u00ab selfie \u00bb et du culte de la plastique sportive (le \u00ab fitness look \u00bb) cr\u00e9e une passerelle culturelle l\u00e9gitim\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;autoscopophilie s&rsquo;hybride avec des id\u00e9aux de performance, de beaut\u00e9 et de contr\u00f4le corporel.<\/p>\n<p>Dans d&rsquo;autres contextes culturels, notamment dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles collectivistes d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est ou d&rsquo;Afrique subsaharienne o\u00f9 la corpor\u00e9it\u00e9 individuelle est strictement subordonn\u00e9e aux imp\u00e9ratifs communautaires et \u00e0 la pudeur rituelle, l&rsquo;isolement contemplatif sp\u00e9culaire est souvent per\u00e7u comme un \u00e9garement incompr\u00e9hensible, voire comme le signe d&rsquo;une possession spirituelle ou d&rsquo;un dysfonctionnement moral fondamental.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;autoscopophilie suscite plusieurs d\u00e9bats th\u00e9oriques et nosographiques majeurs au sein de la communaut\u00e9 scientifique :<\/p>\n<p><strong>Le risque de surm\u00e9dicalisation du plaisir ordinaire :<\/strong> De nombreux sexologues contemporains critiquent l&rsquo;usage de termes construits sur le suffixe \u00ab -philie \u00bb, estimant qu&rsquo;ils conf\u00e8rent une coloration pseudopathologique \u00e0 des composantes naturelles et b\u00e9nignes de la sexualit\u00e9 humaine. S&rsquo;\u00e9rotiser en se regardant dans un miroir pendant un acte intime rel\u00e8ve le plus souvent de la simple variation \u00e9rotique saine plut\u00f4t que d&rsquo;un syndrome psychiatrique justifiant une \u00e9tiquette nosologique rigide.<\/p>\n<p><strong>La querelle de l&rsquo;ind\u00e9pendance diagnostique :<\/strong> En psychiatrie clinique, il est r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9battu de savoir si l&rsquo;autoscopophilie poss\u00e8de une validit\u00e9 discriminante suffisante pour subsister en tant qu&rsquo;entit\u00e9 th\u00e9orique autonome. Pour nombre d&rsquo;auteurs, elle ne constitue qu&rsquo;un sympt\u00f4me secondaire ou un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne observ\u00e9 dans des tableaux cliniques plus larges : voyeurisme invers\u00e9, trouble de la personnalit\u00e9 narcissique, trouble f\u00e9tichiste ou f\u00e9tichisme autosexuel. Les manuels diagnostics internationaux n&rsquo;ont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pas retenu le terme dans leurs nomenclatures officielles, pr\u00e9f\u00e9rant \u00e9valuer le fonctionnement pulsionnel global du patient.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 dans le miroir :<\/strong> Sur le plan philosophique et m\u00e9tapsychologique, un d\u00e9bat insoluble divise les cliniciens : l&rsquo;autoscopophile s&rsquo;excite-t-il r\u00e9ellement pour \u00ab lui-m\u00eame \u00bb, ou jouit-il de l&rsquo;illusion que le reflet dans le miroir est un \u00ab autre \u00bb fascinant et parfait ? Selon cette derni\u00e8re perspective, l&rsquo;autoscopophilie ne serait pas une v\u00e9ritable sexualit\u00e9 de soi \u00e0 soi, mais une relation d&rsquo;objet hautement ali\u00e9n\u00e9e o\u00f9 le sujet a besoin d&rsquo;expulser son corps dans l&rsquo;espace sp\u00e9culaire pour parvenir \u00e0 le d\u00e9sirer comme s&rsquo;il appartenait \u00e0 un partenaire imaginaire.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion terminologique et diagnostique dans la litt\u00e9rature clinique, il est primordial de distinguer l&rsquo;autoscopophilie de plusieurs concepts voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Autoscopie (en neurologie et psychiatrie) :<\/strong> D\u00e9signe une illusion visuelle ou une hallucination complexe au cours de laquelle un individu per\u00e7oit son propre corps dans l&rsquo;espace extracorporel (ph\u00e9nom\u00e8ne du \u00ab double \u00bb), fr\u00e9quemment observ\u00e9e lors de crises d&rsquo;\u00e9pilepsie temporale, de traumatismes cr\u00e2niens ou de d\u00e9lires psychotiques. Contrairement \u00e0 l&rsquo;autoscopophilie, l&rsquo;autoscopie n&rsquo;a aucune composante sexuelle ou \u00e9rotique et suscite le plus souvent angoisse et perplexit\u00e9 ;<\/li>\n<li><strong>Scopophilie (ou scoptophilie) :<\/strong> Plaisir \u00e9rotique tir\u00e9 de la contemplation visuelle d&rsquo;autrui ou de sc\u00e8nes sexuelles impliquant des tierces personnes. L&rsquo;autoscopophilie en est la d\u00e9clinaison r\u00e9flexive o\u00f9 le regard est r\u00e9orient\u00e9 vers le sujet lui-m\u00eame ;<\/li>\n<li><strong>Voyeurisme :<\/strong> Paraphilie impliquant l&rsquo;observation clandestine d&rsquo;individus nus, en train de se d\u00e9shabiller ou engag\u00e9s dans des activit\u00e9s sexuelles, \u00e0 leur insu et sans leur consentement. L&rsquo;autoscopophile ne viole l&rsquo;intimit\u00e9 de personne puisqu&rsquo;il est son propre objet d&rsquo;observation ;<\/li>\n<li><strong>Exhibitionnisme :<\/strong> Tendance \u00e0 exposer ses organes g\u00e9nitaux \u00e0 des tiers non avertis pour obtenir une gratification sexuelle ou provoquer la surprise et l&rsquo;effroi. Si l&rsquo;autoscopophilie et l&rsquo;exhibitionnisme partagent le plaisir d&rsquo;un corps expos\u00e9, l&rsquo;exhibitionniste a besoin de la r\u00e9action \u00e9motionnelle d&rsquo;un t\u00e9moin ext\u00e9rieur, tandis que l&rsquo;autoscopophile trouve sa satisfaction dans son propre regard ;<\/li>\n<li><strong>Autosexualit\u00e9 :<\/strong> Concept large englobant toutes les formes d&rsquo;orientation ou de pr\u00e9f\u00e9rence affective et \u00e9rotique o\u00f9 l&rsquo;individu se pr\u00e9f\u00e8re lui-m\u00eame comme partenaire sexuel. L&rsquo;autoscopophilie constitue l&rsquo;une des voies visuelles privil\u00e9gi\u00e9es par lesquelles l&rsquo;autosexualit\u00e9 peut s&rsquo;exprimer concr\u00e8tement ;<\/li>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_la_personnalit%C3%A9_narcissique\">Narcissisme<\/a> pathologique :<\/strong> Trouble de la personnalit\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9 par un besoin d&rsquo;admiration d\u00e9mesur\u00e9, une absence d&#8217;empathie et une grandiosit\u00e9 subjective. M\u00eame si des traits narcissiques peuvent coexister avec une autoscopophilie, cette derni\u00e8re demeure une modalit\u00e9 pulsionnelle \u00e9rotique circonscrite, alors que le trouble narcissique envahit l&rsquo;ensemble du fonctionnement psychosocial de l&rsquo;individu.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;autoscopophilie offre un \u00e9clairage pr\u00e9cieux sur les paradoxes de l&rsquo;\u00e9conomie libidinale et de la plasticit\u00e9 du regard humain. Retenons les \u00e9l\u00e9ments essentiels qui caract\u00e9risent ce ph\u00e9nom\u00e8ne :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Nature pulsionnelle :<\/strong> Elle se d\u00e9finit par l&rsquo;obtention d&rsquo;une excitation \u00e9rotique et d&rsquo;une gratification sexuelle directe \u00e0 travers l&rsquo;observation visuelle de sa propre personne (corps, organes g\u00e9nitaux, r\u00e9actions intimes) ;<\/li>\n<li><strong>Supports mat\u00e9riels :<\/strong> Elle s&rsquo;appuie historiquement sur le miroir sp\u00e9culaire et s&rsquo;exprime aujourd&rsquo;hui massivement par les m\u00e9dias num\u00e9riques (photos, vid\u00e9os, \u00e9crans de retour) ;<\/li>\n<li><strong>Origine th\u00e9orique :<\/strong> Elle s&rsquo;enracine dans la m\u00e9tapsychologie freudienne comme retournement de la pulsion scopique sur la personne propre et illustre les dynamiques fascinantes du stade du miroir lacanien ;<\/li>\n<li><strong>Statut clinique :<\/strong> Elle ne constitue pas un trouble mental per se. Elle s&rsquo;\u00e9chelonne sur un continuum allant d&rsquo;une composante ludique, enrichissante et \u00e9gocyntonique de la sexualit\u00e9 personnelle jusqu&rsquo;\u00e0 des formes compulsives exclusives ou invalidantes ;<\/li>\n<li><strong>Distinction fondamentale :<\/strong> Elle ne doit pas \u00eatre confondue avec l&rsquo;autoscopie hallucinatoire neurologique, ni r\u00e9duite \u00e0 une simple manifestation d&rsquo;exhibitionnisme ou de vanit\u00e9 narcissique commune.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Fenichel, O. (1937). The scoptophilic instinct and identification. <em>The International Journal of Psychoanalysis<\/em>, 18, 6-25.<\/li>\n<li>Freud, S. (1905). <em>Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie<\/em> [Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle]. Franz Deuticke.<\/li>\n<li>Freud, S. (1915). <em>Triebe und Triebschicksale<\/em> [Pulsions et destins des pulsions]. Internationale Zeitschrift f\u00fcr \u00c4rztliche Psychoanalyse, 3(2), 84-100.<\/li>\n<li>Krafft-Ebing, R. von. (1886). <em>Psychopathia Sexualis: Eine klinisch-forensische Studie<\/em> [Psychopathia Sexualis : Une \u00e9tude clinique et m\u00e9dico-l\u00e9gale]. Ferdinand Enke.<\/li>\n<li>Lacan, J. (1949). Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu&rsquo;elle nous est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e dans l&rsquo;exp\u00e9rience psychanalytique. <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, 13(4), 449-455.<\/li>\n<li>Money, J. (1986). <em>Lovemaps: Clinical Concepts of Sexual\/Erotic Health and Pathology, Paraphilia, and Gender Transposition in Childhood, Adolescence, and Maturity<\/em>. Prometheus Books.<\/li>\n<li>Stoller, R. J. (1975). <em>Perversion: The Erotic Form of Hatred<\/em>. Pantheon Books.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;autoscopophilie d\u00e9signe l&rsquo;excitation sexuelle issue de la contemplation visuelle de son propre corps ou de son reflet. 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