{"id":21402,"date":"2026-10-25T16:38:34","date_gmt":"2026-10-25T16:38:34","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=autopsychose-psychiatrie-definition"},"modified":"2026-10-25T16:38:34","modified_gmt":"2026-10-25T16:38:34","slug":"autopsychose-psychiatrie-definition","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=autopsychose-psychiatrie-definition","title":{"rendered":"Autopsychose : Ali\u00e9nation du soi et d\u00e9lire identitaire"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exploration des troubles fondamentaux de la subjectivit\u00e9 constitue l&rsquo;un des piliers les plus fascinants et les plus ardus de la psychopathologie classique. Lorsque le rapport intime qu&rsquo;un individu entretient avec sa propre identit\u00e9, ses intentions morales ou sa l\u00e9gitimit\u00e9 existentielle se d\u00e9sagr\u00e8ge, l&rsquo;exp\u00e9rience psychotique touche au c\u0153ur m\u00eame de la conscience humaine. Le concept d&rsquo;autopsychose offre un cadre nosologique et ph\u00e9nom\u00e9nologique rigoureux pour analyser pr\u00e9cis\u00e9ment ces ruptures o\u00f9 la personnalit\u00e9 s&rsquo;\u00e9gare dans l&rsquo;illusion et l&rsquo;auto-alt\u00e9ration morbide.<\/p>\n<h2>Autopsychose<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;autopsychose d\u00e9signe une entit\u00e9 clinique et psychopathologique caract\u00e9ris\u00e9e par une alt\u00e9ration s\u00e9lective et pr\u00e9valente de la conscience de la personnalit\u00e9, o\u00f9 les id\u00e9es d\u00e9lirantes, les perturbations de la volont\u00e9 et les d\u00e9formations du jugement portent exclusivement ou principalement sur l&rsquo;identit\u00e9 propre, la valeur morale, les capacit\u00e9s ou l&rsquo;origine du sujet lui-m\u00eame. Dans ce cadre, la perception du monde ext\u00e9rieur et l&rsquo;appr\u00e9hension de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle imm\u00e9diate demeurent initialement pr\u00e9serv\u00e9es de toute atteinte syst\u00e9matique.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique \u00e9tendu, cette notion th\u00e9orique, formul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;origine par le neuropsychiatre germano-polonais Carl Wernicke, isole la sph\u00e8re du \u00ab soi psychique \u00bb (<em>autopsyche<\/em>) pour la distinguer du domaine physique et du champ relationnel externe. L&rsquo;autopsychose regroupe ainsi des \u00e9tats morbides vari\u00e9s, allant du d\u00e9lire m\u00e9galomaniaque d&rsquo;\u00e9lection divine ou d&rsquo;ascendance h\u00e9ro\u00efque jusqu&rsquo;aux profondeurs de la m\u00e9lancolie d\u00e9lirante d&rsquo;auto-accusation, d&rsquo;indignit\u00e9 absolue ou de culpabilit\u00e9 imaginaire ind\u00e9fectible.<\/p>\n<p>Contrairement aux \u00e9tats de confusion hallucinatoire globale, l&rsquo;autopsychose n&rsquo;implique pas obligatoirement une oblit\u00e9ration brute de la vigilance sensorielle. Elle se manifeste fr\u00e9quemment par une r\u00e9organisation d\u00e9lirante coh\u00e9rente, voire syst\u00e9matique, dans laquelle le patient r\u00e9interpr\u00e8te r\u00e9trospectivement sa biographie et reconstruit un syst\u00e8me de significations enti\u00e8rement centr\u00e9 sur sa destin\u00e9e intime, transformant radicalement son rapport \u00e0 son existence propre sans d\u00e9sint\u00e9gration chaotique imm\u00e9diate des rep\u00e8res mat\u00e9riels du quotidien.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le substantif \u00ab autopsychose \u00bb est un n\u00e9ologisme savant forg\u00e9 \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle par agglutination d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments lexicaux issus du grec ancien. Il se d\u00e9compose \u00e0 partir du pr\u00e9fixe r\u00e9flexif <em>autos<\/em> (\u03b1\u1f50\u03c4\u03cc\u03c2), signifiant \u00ab soi-m\u00eame \u00bb, \u00ab propre \u00bb ou \u00ab spontan\u00e9 \u00bb, et du terme <em>psych\u00ea<\/em> (\u03c8\u03c5\u03c7\u03ae), d\u00e9signant historiquement le souffle vital, l&rsquo;\u00e2me, l&rsquo;esprit ou la vie psychologique, compl\u00e9t\u00e9 par le suffixe m\u00e9dical d&rsquo;origine hell\u00e9nique <em>-osis<\/em> (-\u03c9\u03c3\u03b9\u03c2), traditionnellement employ\u00e9 en nosologie m\u00e9dicale pour marquer un processus pathologique chronique, un \u00e9tat maladif ou une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence fonctionnelle.<\/p>\n<p>Le concept a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9 en langue allemande sous le vocable <em>Autopsychose<\/em> par Carl Wernicke dans le cadre de ses trait\u00e9s de psychiatrie clinique parus entre 1894 et 1900. L&rsquo;intention linguistique de Wernicke \u00e9tait de b\u00e2tir un paradigme tripartite rigoureux et g\u00e9om\u00e9trique de la conscience humaine : de m\u00eame que l&rsquo;allopsychose (du grec <em>allos<\/em>, l&rsquo;autre, l&rsquo;ext\u00e9rieur) d\u00e9signait l&rsquo;atteinte de la relation au monde ext\u00e9rieur, et la somatopsychose (du grec <em>s\u00f4ma<\/em>, le corps) l&rsquo;atteinte des sensations corporelles, l&rsquo;autopsychose devait caract\u00e9riser de fa\u00e7on univoque les troubles de la repr\u00e9sentation de la personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction du terme dans la litt\u00e9rature psychiatrique francophone s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au tournant des XIXe et XXe si\u00e8cles par l&rsquo;entremise des traductions, recensions et confrontations critiques publi\u00e9es dans les revues m\u00e9dico-psychologiques. Bien que la tradition ali\u00e9niste fran\u00e7aise de l&rsquo;\u00e9poque privil\u00e9gie des d\u00e9nominations ax\u00e9es sur les th\u00e8mes d\u00e9lirants (d\u00e9lire de grandeur, folie morale, d\u00e9lire d&rsquo;auto-accusation), le terme s&rsquo;est solidement ancr\u00e9 dans le vocabulaire acad\u00e9mique pour qualifier sp\u00e9cifiquement les d\u00e9sordres o\u00f9 le d\u00e9lire cible en priorit\u00e9 le noyau de l&rsquo;ego.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan linguistique et morphosyntaxique en fran\u00e7ais, \u00ab autopsychose \u00bb est un substantif f\u00e9minin singulier. Sa transcription phon\u00e9tique normalis\u00e9e dans l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API) est \/o.to.psi.koz\/ ou \/\u0254.to.psi.koz\/. L&rsquo;attaque initiale repose sur une voyelle post\u00e9rieure ferm\u00e9e ou mi-ouverte, suivie de la consonance articul\u00e9e occlusive bilabiale sourde et fricative alv\u00e9olaire sourde \/ps\/ propre aux \u00e9tymons d&rsquo;origine hell\u00e9nique, pour se terminer par une voyelle moyenne post\u00e9rieure longue suivie de la fricative vois\u00e9e \/z\/.<\/p>\n<p>Le terme engendre plusieurs d\u00e9riv\u00e9s lexicaux couramment usit\u00e9s en s\u00e9miologie psychiatrique compar\u00e9e. L&rsquo;adjectif qualificatif associ\u00e9 est \u00ab autopsychique \u00bb (\/o.to.psi.kik\/), qui qualifie tout processus cognitif, ph\u00e9nom\u00e9nologique ou symptomatique relatif \u00e0 la conscience de sa propre individualit\u00e9 (on parlera d&rsquo;orientation autopsychique, de d\u00e9lire autopsychique ou d&rsquo;inhibition autopsychique). Le d\u00e9riv\u00e9 adjectival \u00ab autopsychotique \u00bb (\/o.to.psi.k\u0254.tik\/) se rapporte plus directement \u00e0 la manifestation clinique ou au tableau symptomatique de l&rsquo;autopsychose elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Au pluriel, le terme s&rsquo;\u00e9crit de mani\u00e8re r\u00e9guli\u00e8re \u00ab autopsychoses \u00bb. Dans le discours psychopathologique classique, on observe fr\u00e9quemment des syntagmes qualificatifs pr\u00e9cisant le m\u00e9canisme sous-jacent postul\u00e9, tels que l&rsquo;\u00ab autopsychose expansive \u00bb, l&rsquo;\u00ab autopsychose d\u00e9pressive \u00bb ou encore l&rsquo;\u00ab autopsychose circonscrite sur id\u00e9e sur\u00e9valu\u00e9e \u00bb (<em>zirkumskripte Autopsychose auf Grund einer \u00fcberwertigen Idee<\/em>), refl\u00e9tant les nuances nosologiques introduites par les successeurs de l&rsquo;\u00e9cole de Breslau.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender en profondeur la substance conceptuelle de l&rsquo;autopsychose, il est indispensable de la situer dans la m\u00e9tapsychologie descriptive et associationniste \u00e9labor\u00e9e \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle. La conscience humaine n&rsquo;y est pas envisag\u00e9e comme une entit\u00e9 monolithique et indivisible, mais comme une dynamique int\u00e9grative r\u00e9gie par trois sph\u00e8res de repr\u00e9sentations distinctes : la perception des objets mat\u00e9riels et d&rsquo;autrui dans l&rsquo;espace physique, la perception imm\u00e9diate de l&rsquo;architecture corporelle somatique, et la somme continue des souvenirs, des d\u00e9sirs, des sentiments moraux et des repr\u00e9sentations qui constituent le sentiment d&rsquo;ips\u00e9it\u00e9. L&rsquo;autopsychose repr\u00e9sente la fracture \u00e9lective de ce troisi\u00e8me p\u00f4le.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;autopsychose, le champ de l&rsquo;orientation spatio-temporelle externe peut demeurer formellement intact pendant une longue phase du trouble. Le patient sait avec exactitude quel jour il vit, reconna\u00eet son environnement g\u00e9ographique imm\u00e9diat, nomme correctement les objets usuels et identifie sans distorsion optique les individus qui l&rsquo;entourent. En revanche, le syst\u00e8me interne d&rsquo;\u00e9valuation de sa propre existence fait l&rsquo;objet d&rsquo;un bouleversement radical. Le lien entre le moi historique r\u00e9el et le moi ressenti est rompu ou profond\u00e9ment m\u00e9tamorphos\u00e9. L&rsquo;individu s&rsquo;attribue une mission proph\u00e9tique mondiale, se proclame d\u00e9tenteur de pouvoirs m\u00e9taphysiques sans pr\u00e9c\u00e9dent, ou au contraire se juge responsable de crimes universels impardonnables.<\/p>\n<p>Cette alt\u00e9ration autopsychique ne constitue pas une simple exag\u00e9ration vaniteuse de l&rsquo;ego ou un acc\u00e8s passager de mauvaise conscience. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une perturbation structurale de la croyance existentielle. L&rsquo;id\u00e9e pathologique ne peut \u00eatre entam\u00e9e ni modifi\u00e9e par la confrontation aux d\u00e9mentis de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle ni par la d\u00e9monstration rationnelle. Elle devient ce que la psychopathologie d\u00e9crit comme une certitude in\u00e9branlable et incorrigible, souvent qualifi\u00e9e d&rsquo;id\u00e9e autochtone lorsqu&rsquo;elle surgit spontan\u00e9ment dans l&rsquo;esprit du sujet avec le sentiment d&rsquo;une \u00e9vidence impos\u00e9e et \u00e9trang\u00e8re \u00e0 son flux psychologique habituel.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le p\u00e9rim\u00e8tre de l&rsquo;autopsychose englobe les d\u00e9r\u00e8glements profonds de l&rsquo;activit\u00e9 volitionnelle et de l&rsquo;agentivit\u00e9. Lorsque la conscience de soi se d\u00e9forme, le sentiment d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;auteur l\u00e9gitime et souverain de ses propres pens\u00e9es commence \u00e0 s&rsquo;estomper. Dans les descriptions historiques les plus fines, l&rsquo;autopsychose peut pr\u00e9parer le terrain ou s&rsquo;associer aux ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;ing\u00e9rence intellectuelle, de vol de la pens\u00e9e, ou de mutations affectives primaires o\u00f9 le patient vit ses \u00e9motions non plus comme \u00e9manant de sa propre personnalit\u00e9, mais comme la r\u00e9sultante de mutations impos\u00e9es de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire du concept d&rsquo;autopsychose est intimement corr\u00e9l\u00e9e aux d\u00e9bats fondateurs de la psychiatrie universitaire allemande \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du XXe si\u00e8cle, domin\u00e9e par l&rsquo;affrontement paradigmatique entre les approches syndromiques longitudinales et les architectures neurobiologiques localisationnistes. Le concept a \u00e9t\u00e9 th\u00e9oris\u00e9 par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Carl_Wernicke\">Carl Wernicke<\/a> au cours de ses enseignements \u00e0 la clinique psychiatrique de Breslau, formalis\u00e9s dans son ouvrage fondamental <em>Grundriss der Psychiatrie in klinischen Vorlesungen<\/em> (1894\u20131900). Wernicke, fort de ses d\u00e9couvertes majeures sur l&rsquo;aphasie sensorielle, aspirait \u00e0 fonder la psychiatrie clinique sur une stricte anatomie fonctionnelle des voies d&rsquo;association corticales.<\/p>\n<p>Wernicke postulait que le cortex c\u00e9r\u00e9bral contenait des r\u00e9seaux neuronaux distincts responsables des associations d&rsquo;id\u00e9es propres \u00e0 chaque niveau de conscience. Il introduisit le terme d&rsquo;autopsychose pour nommer les d\u00e9r\u00e8glements d\u00e9coulant d&rsquo;une rupture fonctionnelle \u2014 qu&rsquo;il appelait la \u00ab s\u00e9jection \u00bb (<em>Sejunktion<\/em>) \u2014 touchant sp\u00e9cifiquement les faisceaux associatifs sous-tendant la m\u00e9moire biographique et l&rsquo;image de soi. En identifiant l&rsquo;autopsychose expansive par id\u00e9es autochtones et l&rsquo;autopsychose circonscrite d\u00e9velopp\u00e9e sur une id\u00e9e pr\u00e9valente, Wernicke cr\u00e9ait des cat\u00e9gories diagnostiques minutieuses bas\u00e9es sur le m\u00e9canisme physiopathologique suppos\u00e9.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les disciples directs de Wernicke, notamment Karl Kleist puis Karl Leonhard, reprirent et reformul\u00e8rent ces intuitions au sein de la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9cole de Wernicke-Kleist-Leonhard. Kleist r\u00e9examina l&rsquo;autopsychose expansive pour en d\u00e9gager des tableaux cliniques r\u00e9currents, int\u00e9gr\u00e9s plus tardivement par Leonhard dans son trait\u00e9 novateur de 1957 sur la classification des psychoses endog\u00e8nes. Chez Leonhard, certaines formes d&rsquo;autopsychose wernickienne furent r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9es dans le cadre des \u00ab psychoses cyclo\u00efdes \u00bb, particuli\u00e8rement la psychose d&rsquo;inspiration ou de bonheur (<em>Gl\u00fcckspsychose<\/em> \/ <em>Eingebungspsychose<\/em>), insistant sur leur cours bipolaire et leur pronostic favorable sans d\u00e9t\u00e9rioration intellectuelle terminale.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie grandissante du mod\u00e8le nosologique propos\u00e9 par Emil Kraepelin vint marginaliser l&rsquo;autopsychose. Kraepelin pr\u00e9f\u00e9ra regrouper les troubles d\u00e9lirants chroniques sous la banni\u00e8re synth\u00e9tique de la <em>Dementia praecox<\/em> (qui deviendra bient\u00f4t la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schizophr%C3%A9nie\">schizophr\u00e9nie<\/a> sous la plume d&rsquo;Eugen Bleuler) et des d\u00e9lires parano\u00efaques purs. Parall\u00e8lement, le triomphe de la m\u00e9thode ph\u00e9nom\u00e9nologique initi\u00e9e par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Karl_Jaspers\">Karl Jaspers<\/a> dans son <em>Allgemeine Psychopathologie<\/em> (1913) d\u00e9laissa les hypoth\u00e8ses anatomiques de fibres nerveuses au profit de l&rsquo;\u00e9tude rigoureuse du v\u00e9cu conscient (<em>Erlebnis<\/em>), tout en conservant la distinction descriptive entre d\u00e9sorientation allopsychique et autopsychique.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Les piliers th\u00e9oriques de l&rsquo;autopsychose reposent sur une double assise : l&rsquo;associationnisme neurobiologique du XIXe si\u00e8cle et la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la subjectivit\u00e9. Dans la perspective organiciste de Wernicke, le cerveau fonctionne comme un ensemble de centres r\u00e9cepteurs, projectifs et d&rsquo;interconnexions associatives. Toute la vie mentale d\u00e9rive de traces mn\u00e9siques combin\u00e9es par des trajets fibreux intracorticaux. Si une alt\u00e9ration toxique, vasculaire, infectieuse ou d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative isole s\u00e9lectivement les syst\u00e8mes responsables des repr\u00e9sentations du moi, la synth\u00e8se de la personnalit\u00e9 s&rsquo;effondre. Cette th\u00e9orie de la s\u00e9jection constitue le fondement \u00e9tiologique originel de l&rsquo;autopsychose.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue psychopathologique structural, l&rsquo;autopsychose s&rsquo;articule autour de la notion d&rsquo;auto-repr\u00e9sentation. L&rsquo;esprit humain maintient en permanence une narration interne implicite de son identit\u00e9 : \u00ab je suis tel individu, porteur de telle histoire, occupant telle place sociale et dot\u00e9 de telles intentions \u00bb. Dans l&rsquo;autopsychose, ce dispositif m\u00e9tacognitif subit une mutation qualitative. Le m\u00e9canisme fondamental r\u00e9side dans ce que Wernicke qualifiait de \u00ab d\u00e9lire d&rsquo;explication \u00bb (<em>Erkl\u00e4rungswahn<\/em>) cons\u00e9cutif \u00e0 l&rsquo;irruption de sympt\u00f4mes \u00e9l\u00e9mentaires : le patient fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une transformation intime inexprimable, et forge une construction d\u00e9lirante pour donner du sens \u00e0 cette mutation fondamentale de son \u00eatre int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Sur le versant psychopathologique contemporain inspir\u00e9 de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Shaun Gallagher et Josef Parnas, l&rsquo;autopsychose correspond \u00e0 une pathologie de l&rsquo;ips\u00e9it\u00e9 (<em>self-disorders<\/em>). L&rsquo;ips\u00e9it\u00e9 pr\u00e9s\u00e9lectionne le sentiment d&rsquo;appartenance fondamentale de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue (\u00ab ce ph\u00e9nom\u00e8ne est le mien \u00bb). Dans la gen\u00e8se de l&rsquo;autopsychose, la perte d&rsquo;\u00e9vidence naturelle du moi contraint la cognition \u00e0 substituer au sentiment imm\u00e9diat d&rsquo;exister un ensemble d&rsquo;affirmations d\u00e9lirantes surcompensatrices ou catastrophiques, cristallisant une nouvelle identit\u00e9 psychotique rigide.<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie des id\u00e9es pr\u00e9valentes ou sur\u00e9valu\u00e9es (<em>\u00fcberwertige Ideen<\/em>) de Wernicke enrichit consid\u00e9rablement le substrat de l&rsquo;autopsychose. Une id\u00e9e isol\u00e9e, issue d&rsquo;une motivation psychologiquement compr\u00e9hensible (par exemple un pr\u00e9judice mat\u00e9riel subi ou une d\u00e9ception amoureuse), acquiert sous l&rsquo;effet d&rsquo;une charge affective anormale une hyperintensit\u00e9 telle qu&rsquo;elle subordonne l&rsquo;ensemble de la personnalit\u00e9 et \u00e9touffe tout jugement critique oppos\u00e9, engendrant une autopsychose circonscrite monoth\u00e9matique.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse clinique de l&rsquo;autopsychose permet de d\u00e9composer le syndrome en plusieurs dimensions symptomatiques et formes typologiques pr\u00e9cises :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;autopsychose expansive par id\u00e9es autochtones :<\/strong> Forme caract\u00e9ris\u00e9e par une exaltation soudaine de l&rsquo;humeur coupl\u00e9e \u00e0 l&rsquo;apparition fulgurante de certitudes d\u00e9lirantes de grandeur. Le patient se sent investi d&rsquo;une autorit\u00e9 sacr\u00e9e, habit\u00e9 par un g\u00e9nie m\u00e9connu ou transform\u00e9 en monarque ou proph\u00e8te universel, les id\u00e9es de r\u00e9v\u00e9lation surgissant de fa\u00e7on brute et automatique sans processus d\u00e9ductif pr\u00e9alable.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;autopsychose d\u00e9pressive ou m\u00e9lancolique :<\/strong> Forme caract\u00e9ris\u00e9e par une d\u00e9valuation massive et irr\u00e9ductible de la personnalit\u00e9. Le sujet est habit\u00e9 par la certitude d&rsquo;une souillure morale ineffa\u00e7able, revendique la responsabilit\u00e9 de catastrophes mondiales, s&rsquo;affirme vou\u00e9 au ch\u00e2timent \u00e9ternel ou proclame son indignit\u00e9 fondamentale vis-\u00e0-vis de l&rsquo;existence humaine.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;autopsychose circonscrite sur id\u00e9e sur\u00e9valu\u00e9e :<\/strong> Syndrome o\u00f9 un th\u00e8me d\u00e9lirant unique et polaris\u00e9 (revendication juridique passionn\u00e9e, conviction d&rsquo;\u00eatre spoli\u00e9 de ses titres g\u00e9n\u00e9alogiques l\u00e9gitimes, jalousie morbide obsessionnelle) consume l&rsquo;ensemble de l&rsquo;activit\u00e9 du sujet, tandis que les autres registres de sa pens\u00e9e conservent une clart\u00e9 et une logique formelles impeccables.<\/li>\n<li><strong>La d\u00e9sorientation autopsychique primaire :<\/strong> Alt\u00e9ration aigu\u00eb de la facult\u00e9 de savoir qui l&rsquo;on est, caract\u00e9ris\u00e9e par une stupeur ou une perplexit\u00e9 angoiss\u00e9e (<em>autopsychische Ratlosigkeit<\/em>), le sujet contemplant ses propres actions et ses \u00e9tats internes comme des \u00e9nigmes insolubles ou des artefacts \u00e9trangers \u00e0 son essence propre.<\/li>\n<li><strong>La dimension de transformation identitaire r\u00e9troactive :<\/strong> Tendance cognitive syst\u00e9matique du d\u00e9lirant autopsychique \u00e0 relire l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de son pass\u00e9 personnel \u00e0 la lumi\u00e8re de sa conviction morbide actuelle, trouvant r\u00e9trospectivement des signes pr\u00e9curseurs mystiques ou criminels dans son enfance la plus lointaine.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Un premier cas clinique historique embl\u00e9matique, document\u00e9 dans les archives asilaires du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, concerne un enseignant de quarante ans sans ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques notables qui, au lendemain d&rsquo;une p\u00e9riode de surmenage, commence \u00e0 ressentir une certitude int\u00e9rieure in\u00e9branlable. Il affirme sans col\u00e8re ni agitation d\u00e9sordonn\u00e9e qu&rsquo;il n&rsquo;est plus l&rsquo;instituteur de province que tout le monde conna\u00eet, mais le l\u00e9gitime souverain d&rsquo;un empire d\u00e9chu, dont la m\u00e9moire r\u00e9elle lui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9voil\u00e9e par une illumination int\u00e9rieure soudaine. Interrog\u00e9 sur son lieu de vie, il localise parfaitement la ville et la salle d&rsquo;examen, salue poliment les soignants sans d\u00e9lire de pers\u00e9cution \u00e0 leur encontre, mais maintient imperturbablement ses exigences protocolaires de monarque, r\u00e9interpr\u00e9tant chaque d\u00e9tail de sa g\u00e9n\u00e9alogie familiale pour attester son sang royal. Il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une autopsychose expansive pure par \u00e9mergence d&rsquo;id\u00e9es de r\u00e9v\u00e9lation autochtone.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me exemple illustre la variante d\u00e9pressive s\u00e9v\u00e8re chez une femme de cinquante-huit ans admise en unit\u00e9 psychiatrique. La patiente est parfaitement orient\u00e9e dans le temps et l&rsquo;espace institutionnel, mais exprime avec un effroi contenu la certitude absolue d&rsquo;avoir caus\u00e9 la faillite morale et financi\u00e8re de toute sa descendance par une n\u00e9gligence imaginaire survenue trente ans auparavant. Aucune preuve mat\u00e9rielle ne parvient \u00e0 desserrer son angoisse : elle exige d&rsquo;\u00eatre traduite en justice pour \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9e publiquement afin de purifier sa famille de la fl\u00e9trissure qu&rsquo;elle pr\u00e9tend incarner. L&rsquo;autopsychose se mat\u00e9rialise ici par une culpabilit\u00e9 d\u00e9lirante d\u00e9l\u00e9t\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;objet du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9lire\">d\u00e9lire<\/a> est l&rsquo;auto-an\u00e9antissement moral et \u00e9thique du sujet.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me cas clinique contemporain met en sc\u00e8ne un homme de trente-cinq ans qui d\u00e9veloppe une autopsychose circonscrite \u00e0 la suite d&rsquo;un litige administratif banal. Progressivement envahi par une id\u00e9e pr\u00e9valente d&rsquo;injustice supr\u00eame dirig\u00e9e contre son honneur civique, il d\u00e9laisse son emploi et r\u00e9dige des centaines de recours juridiques d&rsquo;une complexit\u00e9 juridique apparente impressionnante. Convaincu que sa destin\u00e9e personnelle est de devenir le h\u00e9raut de la refonte du syst\u00e8me judiciaire et que son individualit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 choisie par l&rsquo;histoire comme symbole de cette lutte, il consacre chaque heure de son existence \u00e0 cette cause univoque. En dehors de cette revendication identitaire hypertrophi\u00e9e, son sens critique logico-math\u00e9matique et ses interactions avec l&rsquo;environnement physique imm\u00e9diat ne pr\u00e9sentent aucune faille sensorielle d\u00e9celable.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation s\u00e9miologique de l&rsquo;autopsychose repose avant tout sur l&rsquo;examen psychopathologique clinique rigoureux, centr\u00e9 sur la triade de l&rsquo;orientation et de la conscience. Les psychiatres \u00e9valuent syst\u00e9matiquement l&rsquo;orientation autopsychique, qui explore la capacit\u00e9 du sujet \u00e0 d\u00e9cliner avec exactitude son identit\u00e9 administrative, son \u00e2ge, son r\u00f4le social, ses liens de filiation et son histoire personnelle r\u00e9elle, comparativement \u00e0 l&rsquo;orientation allopsychique (temps, espace physique et rep\u00e9rage des interlocuteurs).<\/p>\n<p>Dans la bo\u00eete \u00e0 outils des \u00e9chelles cliniques modernes, bien que le terme sp\u00e9cifique d&rsquo;autopsychose ne figure plus comme titre d&rsquo;\u00e9chelle sous sa forme d&rsquo;origine wernickienne, ses composantes fondamentales sont mesur\u00e9es avec pr\u00e9cision par plusieurs instruments standardis\u00e9s. L&rsquo;\u00e9chelle PANSS (<em>Positive and Negative Syndrome Scale<\/em>) \u00e9value ces aspects via l&rsquo;item P1 (id\u00e9es d\u00e9lirantes), l&rsquo;item P5 (id\u00e9es de grandeur) et l&rsquo;item G2 (culpabilit\u00e9 d\u00e9lirante). L&rsquo;examen de la d\u00e9sorientation autopsychique et des anomalies de la conscience de soi s&rsquo;op\u00e8re \u00e9galement au moyen de l&rsquo;\u00e9chelle EASE (<em>Examination of Anomalous Self-Experience<\/em>), instrument semi-structur\u00e9 d&rsquo;inspiration ph\u00e9nom\u00e9nologique con\u00e7u pour quantifier les micro-alt\u00e9rations de l&rsquo;ips\u00e9it\u00e9 et de l&rsquo;agentivit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan diagnostique diff\u00e9rentiel, le clinicien s&rsquo;attache \u00e0 cartographier la structure du d\u00e9lire selon les crit\u00e8res de Jasper et Clerambault. L&rsquo;investigation s&rsquo;appuie sur des entretiens approfondis recherchant l&rsquo;existence d&rsquo;hallucinations verbales acoustiques, d&rsquo;un automatisme mental primitif ou de modifications de l&rsquo;humeur thymique. L&rsquo;\u00e9valuation requiert \u00e9galement un bilan neuropsychologique et des examens de neuro-imagerie (IRM c\u00e9r\u00e9brale) ainsi que des bilans biologiques pour \u00e9carter toute \u00e9tiologie organique l\u00e9sionnelle (neurosyphilis, enc\u00e9phalite auto-immune, tumeur frontale ou temporale) susceptible de mimer une autopsychose expansive ou stuporeuse.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du paradigme autopsychique conserve une valeur op\u00e9ratoire consid\u00e9rable dans la pratique clinique quotidienne, notamment dans l&rsquo;orientation des strat\u00e9gies th\u00e9rapeutiques et le pronostic fonctionnel. Lorsqu&rsquo;un psychiatre identifie un d\u00e9lire strictement autopsychique sans d\u00e9sorganisation allopsychique majeure, le risque d&rsquo;actes m\u00e9dico-l\u00e9gaux dirig\u00e9s contre soi-m\u00eame (suicide altruiste ou m\u00e9lancolique) ou contre des tiers (revendication pers\u00e9cutrice ou parano\u00efa querulante) est singuli\u00e8rement accru en raison du haut niveau de structuration et de rationalisation du d\u00e9lire.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;expertise psychiatrique m\u00e9dicol\u00e9gale, la distinction entre atteinte autopsychique et atteinte allopsychique est d\u00e9terminante pour appr\u00e9cier le discernement de l&rsquo;accus\u00e9 au moment des faits. Un criminel agissant sous l&#8217;empire d&rsquo;une autopsychose d\u00e9pressive (croyant \u00e9pargner l&rsquo;ignominie \u00e0 ses proches par un passage \u00e0 l&rsquo;acte infanticide) ou d&rsquo;une autopsychose expansive (se croyant investi d&rsquo;un mandat r\u00e9galien sup\u00e9rieur l&rsquo;exon\u00e9rant des lois civiles) manifeste une abolition profonde du contr\u00f4le de ses actes, bien qu&rsquo;il ait pu pr\u00e9parer mat\u00e9riellement son action avec une lucidit\u00e9 allopsychique et logistique d\u00e9routante pour les enqu\u00eateurs profanes.<\/p>\n<p>Au niveau de l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique et de la psychoth\u00e9rapie d&rsquo;inspiration ph\u00e9nom\u00e9nologique ou cognitive, rep\u00e9rer le p\u00f4le autopsychique \u00e9vite les confrontations frontales st\u00e9riles. Tenter de d\u00e9montrer \u00e0 un patient souffrant d&rsquo;autopsychose que ses titres de noblesse c\u00e9leste sont inexistants par la simple logique externe produit g\u00e9n\u00e9ralement un renforcement du sentiment d&rsquo;incompr\u00e9hension ou de rejet. La prise en charge privil\u00e9gie la modulation affective, le traitement psychopharmacologique cibl\u00e9 (antipsychotiques de seconde g\u00e9n\u00e9ration, thymor\u00e9gulateurs, antid\u00e9presseurs dans les formes m\u00e9lancoliques s\u00e9v\u00e8res) et un \u00e9tayage relationnel visant \u00e0 restaurer le sentiment d&rsquo;une identit\u00e9 s\u00e9curis\u00e9e au sein du monde commun.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Bien que les classifications contemporaines telles que le DSM-5-TR et la CIM-11 aient privil\u00e9gi\u00e9 des crit\u00e8res s\u00e9miologiques transversaux pragmatiques, la recherche clinique et translationnelle moderne confirme la pertinence anatomoclinique de la dissociation wernickienne. Les \u00e9tudes longitudinales men\u00e9es par l&rsquo;\u00e9cole de recherche de Francfort, de W\u00fcrzburg et de Berlin, sous la conduite de chercheurs comme Ernst Franzek, Helmut Beckmann et Frank Pillmann, ont r\u00e9examin\u00e9 les cohortes historiques de patients diagnostiqu\u00e9s d&rsquo;autopsychose expansive selon les crit\u00e8res de Wernicke et Leonhard. Leurs analyses empiriques d\u00e9montrent que ces tableaux cliniques pr\u00e9sentent souvent un profil \u00e9volutif r\u00e9current sans d\u00e9clin cognitif progressif, les diff\u00e9renciant nettement des formes d\u00e9ficitaires chroniques de la schizophr\u00e9nie bleul\u00e9rienne.<\/p>\n<p>Dans le champ des neurosciences cognitives modernes, les protocoles d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) \u00e9tudiant le \u00ab r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut \u00bb (<em>Default Mode Network<\/em>, DMN) et le r\u00e9seau de saillance offrent une validation empirique frappante des intuitions originelles de Wernicke sur l&rsquo;autopsychose. Des \u00e9quipes de recherche en neurobiologie psychiatrique ont mis en \u00e9vidence que les d\u00e9lires portant sur l&rsquo;identit\u00e9 propre et les distorsions de l&rsquo;agentivit\u00e9 correspondent \u00e0 des hyperactivit\u00e9s aberrantes ou \u00e0 des d\u00e9synchronisations au sein des structures corticales m\u00e9dianes (cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian et cortex cingulaire post\u00e9rieur), zones pr\u00e9f\u00e9rentiellement impliqu\u00e9es dans le traitement des informations autor\u00e9f\u00e9rentielles.<\/p>\n<p>En outre, les travaux men\u00e9s autour des \u00ab troubles primaires du soi \u00bb par Josef Parnas et Louis Sass attestent par des analyses factorielles robustes que les alt\u00e9rations pr\u00e9coces de la conscience de soi pr\u00e9c\u00e8dent souvent l&rsquo;apparition des d\u00e9lires florides. Ces donn\u00e9es empiriques sugg\u00e8rent que l&rsquo;autopsychose constitue la cristallisation cognitive finale d&rsquo;une instabilit\u00e9 neuroph\u00e9nom\u00e9nologique fondamentale du sentiment d&rsquo;ips\u00e9it\u00e9, corroborant le fait que le soi psychique poss\u00e8de ses propres soubassements physiologiques et s\u00e9miologiques vuln\u00e9rables.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles<\/h3>\n<p>La morphologie et l&rsquo;expression th\u00e9matique de l&rsquo;autopsychose sont intimement fa\u00e7onn\u00e9es par la trame culturelle, philosophique et religieuse dans laquelle \u00e9volue le sujet. L&rsquo;architecture mentale alt\u00e9r\u00e9e mobilise imp\u00e9rativement les symboles, les hi\u00e9rarchies et les mythes mis \u00e0 disposition par la soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;appartenance pour formuler sa transformation identitaire.<\/p>\n<p>Dans les contextes occidentaux fortement s\u00e9cularis\u00e9s du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;autopsychose expansive d\u00e9laisse souvent les th\u00e9matiques th\u00e9ologiques classiques (se croire J\u00e9sus-Christ, la Vierge Marie ou un proph\u00e8te biblique) pour emprunter le langage de la technologie, du transhumanisme ou du vedettariat m\u00e9diatique contemporain. Les sujets d\u00e9lirants peuvent ainsi affirmer qu&rsquo;ils sont des intelligences artificielles omniscientes incarn\u00e9es, des agents secrets d\u00e9tenant les codes ma\u00eetres de la gouvernance mondiale ou des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s mondiales surveill\u00e9es en secret. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles ou fortement empreintes de religiosit\u00e9, l&rsquo;autopsychose s&rsquo;\u00e9nonce prioritairement \u00e0 travers des figures de saintet\u00e9 mystique, de transfiguration chamanique ou de possession par des entit\u00e9s ancestrales \u00e9minentes.<\/p>\n<p>Sur le versant des consid\u00e9rations transculturelles, le seuil de tol\u00e9rance collective \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des distorsions autopsychiques varie grandement selon que la culture favorise un mod\u00e8le individualiste (centr\u00e9 sur le moi autonome occidental) ou holiste et interd\u00e9pendant. Dans les cultures valorisant les liens collectifs et la perm\u00e9abilit\u00e9 spirituelle, certaines mutations temporaires de la conscience de soi sont codifi\u00e9es et int\u00e9gr\u00e9es sous forme d&rsquo;\u00e9tats de transe rituelle ritualis\u00e9e, sans rupture morbide destructrice. En revanche, lorsque la transformation identitaire isole le sujet de ses obligations claniques ou communautaires et engendre une rupture de la r\u00e9ciprocit\u00e9 sociale, elle est alors reconnue comme une ali\u00e9nation profonde et destructrice pour l&rsquo;ordre symbolique du groupe.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;autopsychose a suscit\u00e9 de vives controverses depuis son introduction en psychiatrie, concentrant des critiques aussi bien sur le plan de sa validit\u00e9 nosologique que sur ses pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9tath\u00e9oriques. L&rsquo;objection la plus retentissante \u00e9mana historiquement d&rsquo;Emil Kraepelin et de ses successeurs, qui reproch\u00e8rent \u00e0 Wernicke d&rsquo;avoir cr\u00e9\u00e9 une typologie artificiellement atomis\u00e9e bas\u00e9e sur des hypoth\u00e8ses neuroanatomiques inv\u00e9rifiables \u00e0 son \u00e9poque (la \u00ab mythologie du cerveau \u00bb d\u00e9nonc\u00e9e par Theodor Meynert et r\u00e9cus\u00e9e par les cliniciens de terrain).<\/p>\n<p>Jaspers et l&rsquo;\u00e9cole ph\u00e9nom\u00e9nologique ont \u00e9galement contest\u00e9 la pertinence d&rsquo;une fronti\u00e8re \u00e9tanche entre la conscience du moi, du corps et du monde ext\u00e9rieur. Selon l&rsquo;analyse ph\u00e9nom\u00e9nologique, le soi n&rsquo;existe jamais comme un p\u00f4le abstrait isol\u00e9 : toute conscience est conscience de quelque chose (intentionnalit\u00e9) et tout rapport \u00e0 soi est indissociable d&rsquo;un ancrage corporel et d&rsquo;un rapport au monde mat\u00e9riel. Ainsi, concevoir une autopsychose pure, o\u00f9 l&rsquo;allopsyche et la somatopsyche resteraient miraculeusement indemnes de toute r\u00e9sonance morbide, rel\u00e8verait d&rsquo;une simplification g\u00e9om\u00e9trique s\u00e9duisante mais cliniquement illusoire au stade aigu de la d\u00e9compensation.<\/p>\n<p>Dans la nosographie contemporaine, les critiques soulignent le risque d&rsquo;\u00e9clectisme diagnostique. L&rsquo;autopsychose regroupe sous une m\u00eame \u00e9tiquette formelle des entit\u00e9s dont le pronostic, l&rsquo;\u00e9tiologie et la pharmacosensibilit\u00e9 diff\u00e8rent radicalement : un \u00e9pisode maniaque bipolaire avec id\u00e9es m\u00e9galomaniaques de filiation, une m\u00e9lancolie stuporeuse d&rsquo;auto-accusation, un trouble d\u00e9lirant parano\u00efaque pur ou une schizophr\u00e9nie parano\u00efde naissante s&rsquo;expriment tous par une atteinte de la personnalit\u00e9 sans pour autant partager la m\u00eame trajectoire neurobiologique.<\/p>\n<p>Enfin, les limites du terme r\u00e9sident dans son invisibilit\u00e9 au sein des nomenclatures officielles actuelles. Absent du DSM et de la CIM sous cette formulation nominative, le concept d&rsquo;autopsychose court le risque de demeurer un vestige archivistique pour historiens de la m\u00e9decine, bien que la clinique fine continue d&rsquo;avoir recours au qualificatif \u00ab autopsychique \u00bb pour d\u00e9crire minutieusement la structure de l&rsquo;orientation et des convictions du patient.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9limiter avec clart\u00e9 la singularit\u00e9 conceptuelle de l&rsquo;autopsychose, il est indispensable d&rsquo;examiner ses correspondances et ses fronti\u00e8res avec d&rsquo;autres notions s\u00e9miologiques voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Allopsychose :<\/strong> Trouble de la conscience orient\u00e9 vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. Dans l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychose\">allopsychose<\/a>, les illusions, les hallucinations et le d\u00e9lire affectent l&rsquo;appr\u00e9hension de la r\u00e9alit\u00e9 environnementale spatio-temporelle ou la malveillance attribu\u00e9e aux tiers, tandis que l&rsquo;autopsychose alt\u00e8re en premier lieu la nature et le statut moral de la propre personne du malade.<\/li>\n<li><strong>Somatopsychose :<\/strong> Trouble psychotique ciblant la conscience du corps propre. La somatopsychose regroupe les c\u00e9nesthopathies morbides, les d\u00e9lires hypocondriaques de n\u00e9gation d&rsquo;organes (syndrome de Cotard) ou de transformation visc\u00e9rale monstrueuse, diff\u00e9rant de l&rsquo;autopsychose o\u00f9 la distorsion porte sur l&rsquo;esprit, l&rsquo;\u00e2me et l&rsquo;identit\u00e9 m\u00e9taphysique ou sociale du sujet.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9lire de grandeur \/ M\u00e9galomanie :<\/strong> Sympt\u00f4me th\u00e9matique circonscrit d\u00e9crivant des croyances en des facult\u00e9s ou des statuts exceptionnels. L&rsquo;autopsychose constitue un concept psychopathologique structurel plus large qui inclut non seulement la m\u00e9galomanie expansive, mais \u00e9galement le p\u00f4le sym\u00e9trique oppos\u00e9 de l&rsquo;auto-accusation m\u00e9lancolique et de l&rsquo;an\u00e9antissement moral de la personnalit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9personnalisation :<\/strong> Sentiment angoissant d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 ou de d\u00e9tachement vis-\u00e0-vis de soi-m\u00eame survenant sans adh\u00e9sion d\u00e9lirante irr\u00e9ductible. Dans la d\u00e9personnalisation n\u00e9vrotique ou dissociative, le sujet conserve son sens critique intact et souffre de constater qu&rsquo;il ne se ressent plus comme auparavant, alors que dans l&rsquo;autopsychose av\u00e9r\u00e9e, le jugement critique est aboli au profit d&rsquo;une croyance d\u00e9lirante affirm\u00e9e avec certitude.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9sorientation autopsychique :<\/strong> Perte de la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9noncer son identit\u00e9 propre (nom, pr\u00e9nom, \u00e2ge, profession). Elle constitue une manifestation s\u00e9miologique transversale pouvant s&rsquo;observer au cours d&rsquo;un syndrome confusionnel aigu, d&rsquo;une d\u00e9mence avanc\u00e9e ou d&rsquo;une autopsychose aigu\u00eb au sens wernickien.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;autopsychose demeure l&rsquo;un des concepts les plus stimulants de la psychopathologie classique allemande du XIXe et du XXe si\u00e8cle pour th\u00e9oriser la d\u00e9sagr\u00e9gation de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle dans la pathologie mentale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Fondateur et contexte :<\/strong> Conceptualis\u00e9e par Carl Wernicke (1848\u20131905) dans le cadre de sa classification tripartite de la conscience (autopsychique, somatopsychique, allopsychique), bas\u00e9e sur son mod\u00e8le neurobiologique de l&rsquo;association corticale.<\/li>\n<li><strong>C\u0153ur s\u00e9miologique :<\/strong> Atteinte \u00e9lective de la conscience de la personnalit\u00e9, de l&rsquo;identit\u00e9, de la valeur \u00e9thique et de la destin\u00e9e du sujet, se traduisant aussi bien par l&rsquo;exaltation d\u00e9lirante de grandeur que par le d\u00e9sespoir d&rsquo;indignit\u00e9 et d&rsquo;auto-accusation morale absolue.<\/li>\n<li><strong>Pr\u00e9servation relative :<\/strong> Conservation initiale fr\u00e9quente de l&rsquo;orientation dans l&rsquo;espace et le temps mat\u00e9riel externe (absence de trouble allopsychique primaire au d\u00e9but de l&rsquo;affection).<\/li>\n<li><strong>Prolongements nosologiques :<\/strong> R\u00e9investie par l&rsquo;\u00e9cole de Karl Kleist et Karl Leonhard sous la d\u00e9nomination de psychoses cyclo\u00efdes (notamment les psychoses d&rsquo;inspiration et de bonheur) et par les mod\u00e8les contemporains des pathologies du soi (<em>self-disorders<\/em>).<\/li>\n<li><strong>Int\u00e9r\u00eat actuel :<\/strong> Guide s\u00e9miologique pr\u00e9cieux pour l&rsquo;analyse structurale des d\u00e9lires identitaires, l&rsquo;\u00e9valuation de la dangerosit\u00e9 m\u00e9dico-l\u00e9gale et la compr\u00e9hension neuropsychologique des r\u00e9seaux autor\u00e9f\u00e9rentiels de la conscience humaine.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bostroem, A. (1920). Die expansive Autopsychose durch autochthone Ideen (Wernicke) und ihre klinische Stellung. <em>Zeitschrift f\u00fcr die gesamte Neurologie und Psychiatrie<\/em>, 57(1), 324-345. https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02866095<\/li>\n<li>Jaspers, K. (1913). <em>Allgemeine Psychopathologie: Ein Leitfaden f\u00fcr Studierende, \u00c4rzte und Psychologen<\/em>. Julius Springer.<\/li>\n<li>Kleist, K. (1928). \u00dcber zykloide, paranoide und epileptoide Psychosen und \u00fcber die Frage der Degenerationspsychosen. <em>Schweizer Archiv f\u00fcr Neurologie und Psychiatrie<\/em>, 23(1), 3-37.<\/li>\n<li>Leonhard, K. (1957). <em>Aufteilung der endogenen Psychosen<\/em>. Akademie-Verlag.<\/li>\n<li>Pillmann, F., &amp; Marneros, A. (2003). Carl Wernicke and the neurobiological paradigm in psychiatry. <em>European Archives of Psychiatry and Clinical Neuroscience<\/em>, 253(4), 177-180. https:\/\/doi.org\/10.1007\/s00406-003-0433-2<\/li>\n<li>Wernicke, C. (1900). <em>Grundriss der Psychiatrie in klinischen Vorlesungen<\/em>. Georg Thieme Verlag.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;autopsychose est un concept psychopathologique forg\u00e9 par Carl Wernicke d\u00e9signant un d\u00e9lire ou une alt\u00e9ration portant s\u00e9lectivement sur la conscience de la personnalit\u00e9 et l&rsquo;identit\u00e9 propre du sujet.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[7555,958,859],"tags":[35767,6448,8265,35768,34447,4052,35769],"class_list":["post-21402","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychiatrie","category-psychiatrie-clinique","category-psychopathologie","tag-autopsychose","tag-carl-wernicke","tag-conscience-de-soi","tag-delire-de-grandeur","tag-ipseite","tag-psychopathologie","tag-psychoses-cycloides"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21402","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21402\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21402"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21402"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21402"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}