{"id":21401,"date":"2026-10-25T16:36:23","date_gmt":"2026-10-25T16:36:23","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=delire-autopsychique-psychopathologie-soi"},"modified":"2026-10-25T16:36:23","modified_gmt":"2026-10-25T16:36:23","slug":"delire-autopsychique-psychopathologie-soi","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=delire-autopsychique-psychopathologie-soi","title":{"rendered":"D\u00e9lire autopsychique : L&rsquo;alt\u00e9ration du soi"},"content":{"rendered":"<p>Au carrefour de la psychopathologie classique et des neurosciences cognitives contemporaines, la d\u00e9sorganisation de l&rsquo;exp\u00e9rience subjective du soi constitue l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus troublants de la clinique psychiatrique. Le d\u00e9lire autopsychique repr\u00e9sente une rupture fondamentale dans la mani\u00e8re dont un individu appr\u00e9hende sa propre identit\u00e9, sa valeur morale et l&rsquo;intimit\u00e9 de sa vie psychique.<\/p>\n<h2>D\u00e9lire autopsychique<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>d\u00e9lire autopsychique<\/strong> d\u00e9signe une construction d\u00e9lirante primitivement ancr\u00e9e dans la conscience de soi, o\u00f9 les croyances erron\u00e9es, in\u00e9branlables et imperm\u00e9ables \u00e0 la critique portent exclusivement sur la propre personne du sujet, sa personnalit\u00e9 psychique, son statut moral ou son identit\u00e9 existentielle. Forg\u00e9 \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle au sein de l&rsquo;\u00e9cole neuropsychiatrique allemande, ce concept qualifie les convictions pathologiques qui \u00e9mergent non pas d&rsquo;une alt\u00e9ration du monde physique ou de l&rsquo;environnement spatial, mais d&rsquo;une m\u00e9tamorphose intime du rapport du sujet \u00e0 sa propre vie mentale.<\/p>\n<p>Dans cette modalit\u00e9 d\u00e9lirante, le patient ne projette pas n\u00e9cessairement son angoisse sur des agents ext\u00e9rieurs pers\u00e9cuteurs, mais formule des jugements apodictiques touchant \u00e0 son \u00eatre intime : sentiment d&rsquo;indignit\u00e9 absolue, conviction d&rsquo;avoir commis un p\u00e9ch\u00e9 impardonnable, m\u00e9galomanie spirituelle ou m\u00e9tamorphose de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle. L&rsquo;alt\u00e9ration n&rsquo;affecte pas l&rsquo;espace environnant ni l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle stricto sensu, mais la sph\u00e8re de l&rsquo;<em>autopsych\u00e9<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;ensemble des repr\u00e9sentations, des affects et des jugements qui constituent le sentiment d&rsquo;ips\u00e9it\u00e9 et la continuit\u00e9 biographique du moi.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab d\u00e9lire autopsychique \u00bb tire ses racines morphologiques du grec ancien. Le pr\u00e9fixe <em>auto-<\/em> provient de <em>\u03b1\u1f50\u03c4\u03cc\u03c2<\/em> (<em>aut\u00f3s<\/em>), signifiant \u00ab soi-m\u00eame \u00bb, \u00ab propre \u00bb ou \u00ab spontan\u00e9 \u00bb. Le second \u00e9l\u00e9ment d\u00e9rive de <em>\u03c8\u03c5\u03c7\u03ae<\/em> (<em>psych\u00e9<\/em>), d\u00e9signant originellement le \u00ab souffle vital \u00bb, l&rsquo;\u00ab \u00e2me \u00bb, puis par extension l&rsquo;\u00ab esprit \u00bb ou les \u00ab fonctions mentales \u00bb. Le suffixe adjectival <em>-ique<\/em> d\u00e9coule du grec <em>-\u03b9\u03ba\u03cc\u03c2<\/em> (<em>-ikos<\/em>), indiquant l&rsquo;appartenance, la relation ou la conformit\u00e9. Litt\u00e9ralement, l&rsquo;adjectif \u00ab autopsychique \u00bb qualifie donc ce qui a trait aux processus psychiques centr\u00e9s sur le sujet lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Le substantif \u00ab d\u00e9lire \u00bb puise quant \u00e0 lui son \u00e9tymologie dans le verbe latin <em>delirare<\/em>, qui signifie au sens propre \u00ab sortir du sillon \u00bb (form\u00e9 du pr\u00e9fixe d\u00e9privatif ou s\u00e9paratif <em>de-<\/em> et de <em>lira<\/em>, \u00ab le sillon trac\u00e9 par la charrue \u00bb). Sur le plan m\u00e9taphorique, le terme \u00e9voque l&rsquo;action de d\u00e9vier de la ligne droite trac\u00e9e par la raison et le sens commun. Le syntagme complet a \u00e9t\u00e9 introduit dans le lexique m\u00e9dical par le neuropsychiatre allemand <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Carl_Wernicke\">Carl Wernicke<\/a> dans son trait\u00e9 magistral <em>Grundriss der Psychiatrie<\/em> (1900), afin d&rsquo;instaurer une taxonomie rigoureuse des d\u00e9lires fond\u00e9e sur la sph\u00e8re relationnelle perturb\u00e9e : le monde ext\u00e9rieur (allopsych\u00e9), le corps propre (somatopsych\u00e9) ou la personnalit\u00e9 psychologique (autopsych\u00e9).<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, la locution se prononce phon\u00e9tiquement [deli\u0281 otopsi\u0283ik]. Sur le plan grammatical, il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal masculin singulier, compos\u00e9 d&rsquo;un nom commun masculin (\u00ab d\u00e9lire \u00bb) et d&rsquo;un adjectif relationnel \u00e9pith\u00e8te (\u00ab autopsychique \u00bb). L&rsquo;adjectif s&rsquo;accorde en genre et en nombre avec le substantif qu&rsquo;il qualifie, donnant au pluriel \u00ab d\u00e9lires autopsychiques \u00bb [deli\u0281z\u203fotopsi\u0283ik].<\/p>\n<p>On rencontre \u00e9galement dans la litt\u00e9rature acad\u00e9mique francophone les d\u00e9clinaisons terminologiques \u00ab d\u00e9sorientation autopsychique \u00bb pour qualifier la perte du rep\u00e9rage de sa propre identit\u00e9 civile et personnelle, ainsi que le substantif \u00ab autopsychose \u00bb, employ\u00e9 pour caract\u00e9riser une entit\u00e9 nosologique ou un syndrome clinique o\u00f9 la pathologie de la personnalit\u00e9 psychique occupe le premier plan du tableau clinique, en opposition aux allopsychoses et somatopsychoses.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour saisir avec exactitude la port\u00e9e clinique du d\u00e9lire autopsychique, il convient de le replacer dans la structure tripartite de la conscience propos\u00e9e par Carl Wernicke. Selon cette perspective ph\u00e9nom\u00e9nologique et anatomo-clinique, la conscience globale d&rsquo;un \u00eatre humain r\u00e9sulte de l&rsquo;int\u00e9gration harmonieuse de trois domaines distincts : la somatopsych\u00e9 (la conscience de l&rsquo;organisme physique et des sensations int\u00e9roceptives), l&rsquo;allopsych\u00e9 (la conscience de l&rsquo;environnement physique et social externe) et l&rsquo;autopsych\u00e9 (la conscience de sa propre individualit\u00e9, de ses valeurs, de sa trajectoire m\u00e9morielle et de ses intentions). Lorsque le processus morbide frappe s\u00e9lectivement ou principalement l&rsquo;autopsych\u00e9, le d\u00e9lire qui en d\u00e9coule alt\u00e8re la relation que le sujet entretient avec son essence psychologique.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette manifestation pathologique r\u00e9side une transformation radicale du \u00ab sentiment d&rsquo;\u00e9vidence \u00bb entourant l&rsquo;existence personnelle. Contrairement \u00e0 une croyance erron\u00e9e ordinaire, r\u00e9visable \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;argumentation rationnelle ou des faits empiriques, l&rsquo;id\u00e9e d\u00e9lirante autopsychique s&rsquo;impose au sujet avec une force apodictique in\u00e9branlable. Cette certitude subjective ne d\u00e9coule pas d&rsquo;une d\u00e9duction logique fautive, mais d&rsquo;une modification primitive de la conscience d&rsquo;ips\u00e9it\u00e9 (le sentiment d&rsquo;\u00eatre soi-m\u00eame, continu dans le temps et distinct d&rsquo;autrui). Le patient autopsychique ne doute pas ; il \u00ab sait \u00bb de mani\u00e8re imm\u00e9diate et absolue qu&rsquo;il est d\u00e9chu, maudit, investi d&rsquo;une nature surhumaine ou d\u00e9pouill\u00e9 de son identit\u00e9 authentique.<\/p>\n<p>Le spectre des d\u00e9lires autopsychiques s&rsquo;\u00e9tend principalement selon deux polarit\u00e9s affectives et th\u00e9matiques majeures : la polarit\u00e9 d\u00e9pressive (ou d\u00e9ficitaire) et la polarit\u00e9 expansive (ou m\u00e9galomaniaque). Dans le versant d\u00e9pressif, typique de la m\u00e9lancolie d\u00e9lirante, le d\u00e9lire autopsychique se manifeste par une culpabilit\u00e9 d\u00e9lirante \u00e9crasante, l&rsquo;auto-accusation sans fondement factuel et le sentiment d&rsquo;indignit\u00e9 morale totale. Le sujet affirme avoir caus\u00e9 la ruine morale ou financi\u00e8re de sa lign\u00e9e, avoir commis des crimes m\u00e9taphysiques impardonnables ou m\u00e9riter les pires supplices \u00e9ternels. L&rsquo;\u00e9valuation de ses capacit\u00e9s cognitives et morales s&rsquo;effondre dans une n\u00e9gativit\u00e9 absolue : le patient soutient qu&rsquo;il n&rsquo;a plus d&rsquo;\u00e2me, plus d&rsquo;intelligence, ou que son int\u00e9riorit\u00e9 n&rsquo;est que pourriture spirituelle.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans le versant expansif rencontr\u00e9 dans les \u00e9tats maniaques avec caract\u00e9ristiques psychotiques ou certaines formes de parano\u00efa, l&rsquo;autopsych\u00e9 subit une inflation d\u00e9mesur\u00e9e. Le sujet s&rsquo;attribue une filiation illustre, un destin messianique, des pouvoirs t\u00e9l\u00e9pathiques ou une omnipotence morale et intellectuelle. Dans les deux cas, la caract\u00e9ristique fondamentale demeure la m\u00eame : la conviction d\u00e9lirante ne porte pas sur ce que le monde ext\u00e9rieur fait subir au sujet (comme dans le d\u00e9lire de pers\u00e9cution allopsychique classique), mais sur ce que le sujet *est* en lui-m\u00eame, dans sa substance mentale et morale.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire du concept s&rsquo;inscrit dans l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or de la psychiatrie classique europ\u00e9enne du tournant du XXe si\u00e8cle. D\u00e8s les ann\u00e9es 1890, Carl Wernicke, titulaire de la chaire de neurologie et de psychiatrie \u00e0 Breslau, cherche \u00e0 \u00e9manciper la psychiatrie des descriptions purement symptomatiques pour lui conf\u00e9rer une assise anatomo-physiologique rigoureuse. Rejetant en partie le mod\u00e8le syndromique d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89mil_Kraepelin\">Emil Kraepelin<\/a> fond\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9volution temporelle des maladies (qui menait \u00e0 la vaste entit\u00e9 de la <em>dementia praecox<\/em>), Wernicke ambitionne de classifier les troubles mentaux selon la d\u00e9sorganisation des voies d&rsquo;association c\u00e9r\u00e9brale (th\u00e9orie de la s\u00e9junxion).<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ses le\u00e7ons publi\u00e9es entre 1894 et 1900 que Wernicke formalise la division fondamentale entre \u00ab allopsychose \u00bb, \u00ab somatopsychose \u00bb et \u00ab autopsychose \u00bb. Il isole ainsi le d\u00e9lire autopsychique comme l&rsquo;expression symptomatique d&rsquo;une perturbation du \u00ab moi mental \u00bb. Cette distinction exerce une influence consid\u00e9rable sur l&rsquo;\u00e9cole germanique, notamment aupr\u00e8s de disciples comme Karl Bonhoeffer, et infuse largement la psychopathologie francophone par l&rsquo;interm\u00e9diaire des travaux de Jules S\u00e9glas, de Gilbert Ballet et plus tard d&rsquo;Henri Ey.<\/p>\n<p>Au fil du XXe si\u00e8cle, la ph\u00e9nom\u00e9nologie psychiatrique illustr\u00e9e par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Karl_Jaspers\">Karl Jaspers<\/a> dans sa <em>Psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> (1913) r\u00e9interpr\u00e8te l&rsquo;autopsych\u00e9 non plus sous l&rsquo;angle de localisations neuronales hypoth\u00e9tiques, mais comme une modification globale de la conscience de soi (<em>Ichbewusstsein<\/em>). Jaspers souligne que les id\u00e9es d\u00e9lirantes primaires touchant le moi repr\u00e9sentent des ruptures de l&rsquo;intelligibilit\u00e9 existentielle, inaccessibles \u00e0 la compr\u00e9hension psychologique empathique ordinaire.<\/p>\n<p>Durant la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, avec l&rsquo;av\u00e8nement des classifications standardis\u00e9es op\u00e9rationnelles anglo-saxonnes (notamment le DSM-III en 1980, puis les versions subs\u00e9quentes du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux et de la Classification internationale des maladies), le terme \u00ab autopsychique \u00bb a progressivement disparu des crit\u00e8res diagnostiques formels au profit de cat\u00e9gories purement descriptives et th\u00e9matiques (\u00ab d\u00e9lires congruents \u00e0 l&rsquo;humeur \u00bb, \u00ab id\u00e9es d\u00e9lirantes de grandeur \u00bb, \u00ab id\u00e9es d\u00e9lirantes d&rsquo;indignit\u00e9 \u00bb). N\u00e9anmoins, le concept demeure une r\u00e9f\u00e9rence incontournable dans l&rsquo;analyse s\u00e9miologique fine au sein des traditions cliniques europ\u00e9ennes et latino-am\u00e9ricaines.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le d\u00e9lire autopsychique repose sur des fondations th\u00e9oriques plurielles, conjuguant neurobiologie de l&rsquo;int\u00e9gration subjective, ph\u00e9nom\u00e9nologie de la conscience et m\u00e9tapsychologie psychanalytique. Du point de vue associationniste et neuropsychiatrique de Wernicke, l&rsquo;autopsych\u00e9 d\u00e9pend de la mise en r\u00e9seau complexe des souvenirs biographiques, des concepts abstraits et des repr\u00e9sentations internes si\u00e9geant dans les aires corticales d&rsquo;association sup\u00e9rieure. Une alt\u00e9ration des connexions intracorticales (s\u00e9junxion) entra\u00eene une d\u00e9sarticulation entre la pens\u00e9e actuelle et le r\u00e9servoir m\u00e9moriel de l&rsquo;identit\u00e9, engendrant l&rsquo;illusion d\u00e9lirante sur la nature du moi.<\/p>\n<p>Dans la perspective de la ph\u00e9nom\u00e9nologie clinique (Karl Jaspers, Ludwig Binswanger, Wolfgang Blankenburg), le d\u00e9lire autopsychique est conceptualis\u00e9 comme un effondrement de l&rsquo;\u00ab ips\u00e9it\u00e9 \u00bb et de l&rsquo;\u00e9vidence naturelle (<em>selbstverst\u00e4ndlichkeit<\/em>). Normalement, le sujet fait l&rsquo;exp\u00e9rience de ses pens\u00e9es et de ses actes \u00e0 travers une \u00ab miennet\u00e9 \u00bb pr\u00e9-r\u00e9flexive (l&rsquo;\u00e9vidence tacite que mes pens\u00e9es m&rsquo;appartiennent). Dans la pathologie autopsychique, cette adh\u00e9rence imm\u00e9diate se fracture : le sujet objective sa propre vie psychique, la regarde comme une entit\u00e9 corrompue ou transcend\u00e9e, et produit une rationalisation d\u00e9lirante secondaire pour donner un sens \u00e0 cette m\u00e9tamorphose intime de son v\u00e9cu passif.<\/p>\n<p>Sur le plan psychanalytique, initi\u00e9 par Sigmund Freud notamment dans son analyse du cas Schreber (1911) et son essai <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> (1917), le d\u00e9lire autopsychique d&rsquo;indignit\u00e9 d\u00e9coule d&rsquo;un conflit intrapsychique s\u00e9v\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;instance critique du Surmoi exerce une f\u00e9rocit\u00e9 destructrice sur le Moi. L&rsquo;investissement libidinal retir\u00e9 des objets du monde ext\u00e9rieur (d\u00e9sinvestissement allopsychique) reflue massivement sur le moi. Dans la m\u00e9lancolie, l&rsquo;ombre de l&rsquo;objet perdu tombe sur le moi, de sorte que les reproches adress\u00e9s inconsciemment \u00e0 autrui se transforment en d\u00e9lires d&rsquo;auto-accusation autopsychique. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, dans la m\u00e9galomanie maniaque ou parano\u00efaque, le moi s&rsquo;identifie totalement \u00e0 l&rsquo;Id\u00e9al du Moi ou \u00e0 une instance toute-puissante, annihilant toute perception de ses limites r\u00e9elles.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration s\u00e9miologique du d\u00e9lire autopsychique r\u00e9v\u00e8le une organisation structur\u00e9e autour de plusieurs polarit\u00e9s th\u00e9matiques, dimensions fonctionnelles et degr\u00e9s de conviction. Les principales manifestations peuvent \u00eatre cat\u00e9goris\u00e9es ainsi :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le versant microlomaniaque ou d\u00e9pressif :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Le d\u00e9lire d&rsquo;auto-accusation et de culpabilit\u00e9 :<\/em> Le sujet affirme \u00eatre responsable de catastrophes globales, de crimes imprescriptibles ou de la d\u00e9ch\u00e9ance de ses proches, revendiquant une sanction p\u00e9nale ou une damnation spirituelle imm\u00e9diate.<\/li>\n<li><em>Le d\u00e9lire d&rsquo;indignit\u00e9 et d&rsquo;infamie :<\/em> Conviction intime d&rsquo;\u00eatre le rebut de l&rsquo;humanit\u00e9, une cr\u00e9ature intrins\u00e8quement mauvaise, d\u00e9nu\u00e9e de toute qualit\u00e9 humaine \u00e9l\u00e9mentaire et indigne de vivre ou d&rsquo;\u00eatre soign\u00e9e.<\/li>\n<li><em>Le d\u00e9lire de ruine morale :<\/em> Sentiment d&rsquo;avoir irr\u00e9m\u00e9diablement perdu toute droiture \u00e9thique, toute valeur spirituelle ou toute substance intellectuelle, souvent associ\u00e9 au syndrome de Cotard dans sa forme autopsychique (n\u00e9gation de l&rsquo;esprit, de l&rsquo;\u00e2me ou du moi).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Le versant m\u00e9galomaniaque ou expansif :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Le d\u00e9lire de filiation illustre ou divine :<\/em> Le patient soutient avec certitude \u00eatre le descendant direct de figures royales, mythologiques ou divines, substituant son identit\u00e9 civile r\u00e9elle \u00e0 une ascendance glorieuse.<\/li>\n<li><em>Le d\u00e9lire de mission providentielle ou messianique :<\/em> Conviction d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 choisi par une puissance transcendante pour sauver l&rsquo;humanit\u00e9, r\u00e9former la morale universelle ou promulguer une nouvelle loi spirituelle.<\/li>\n<li><em>Le d\u00e9lire d&rsquo;omniscience ou de toute-puissance psychique :<\/em> Affirmation de d\u00e9tenir des capacit\u00e9s intellectuelles absolues, la prescience d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements mondiaux ou la ma\u00eetrise des myst\u00e8res de l&rsquo;univers par la seule force de sa pens\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Les alt\u00e9rations dimensionnelles sous-jacentes :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>La dimension de perm\u00e9abilit\u00e9 (insight) :<\/em> Le niveau d&rsquo;adh\u00e9sion au d\u00e9lire, allant de la conviction absolue sans faille \u00e0 une h\u00e9sitation critique fluctuante lors des phases de r\u00e9mission.<\/li>\n<li><em>La dimension de consonance thymique :<\/em> Le caract\u00e8re congruent (en accord avec l&rsquo;humeur d\u00e9pressive ou maniaque) ou non congruent (incongruence th\u00e9matique, souvent r\u00e9v\u00e9latrice d&rsquo;un processus schizophr\u00e9nique sous-jacent).<\/li>\n<li><em>La dimension d&rsquo;extension relationnelle :<\/em> Le confinement strict de la conviction d\u00e9lirante au moi intime, sans extension pers\u00e9cutive ou hostile envers le monde ext\u00e9rieur (crit\u00e8re diff\u00e9rentiel capital face aux d\u00e9lires allopsychiques).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mieux comprendre la mat\u00e9rialit\u00e9 clinique de ces concepts, deux vignettes cliniques embl\u00e9matiques permettent d&rsquo;opposer les versants d\u00e9pressif et m\u00e9galomaniaque du trouble autopsychique.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 1 : Le versant microlomaniaque d&rsquo;indignit\u00e9 m\u00e9lancolique<\/strong><br \/>\nMonsieur B., enseignant \u00e0 la retraite de 68 ans, sans ant\u00e9c\u00e9dents judiciaires ni difficult\u00e9s financi\u00e8res, est hospitalis\u00e9 d&rsquo;urgence en psychiatrie \u00e0 la suite d&rsquo;une tentative d&rsquo;autolyse par d\u00e9fenestration. \u00c0 l&rsquo;admission, il pr\u00e9sente un ralentissement psychomoteur majeur et un faci\u00e8s fig\u00e9 par la douleur morale. Au cours de l&rsquo;entretien clinique, il ne manifeste aucune hostilit\u00e9 envers l&rsquo;\u00e9quipe soignante ni aucun sentiment d&rsquo;\u00eatre pers\u00e9cut\u00e9 par un tiers (absence de d\u00e9lire allopsychique). En revanche, il affirme d&rsquo;une voix sourde et p\u00e9remptoire qu&rsquo;il est \u00ab le plus grand sc\u00e9l\u00e9rat de l&rsquo;histoire humaine \u00bb.<\/p>\n<p>M. B. explique qu&rsquo;en omettant de d\u00e9clarer une minime somme d&rsquo;argent sur sa feuille d&rsquo;imposition il y a quarante ans, il a \u00ab corrompu l&rsquo;\u00e9difice r\u00e9publicain en son entier \u00bb et pr\u00e9cipit\u00e9 la mis\u00e8re de millions d&rsquo;enfants. Il supplie qu&rsquo;on ne gaspille pas de nourriture pour lui, affirmant : \u00ab Je n&rsquo;ai plus d&rsquo;\u00e2me, je ne suis qu&rsquo;une pourriture morale qui souille la terre ; je m\u00e9rite la peine capitale ou l&rsquo;enfer \u00e9ternel \u00bb. Toute tentative de r\u00e9assurance factuelle ou d&rsquo;argumentation logique de la part des cliniciens ou de sa famille se heurte \u00e0 une imperm\u00e9abilit\u00e9 totale. L&rsquo;alt\u00e9ration d\u00e9lirante est ici rigoureusement autopsychique : elle porte sur l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 morale et la valeur spirituelle de la personnalit\u00e9 du patient, en syntonie parfaite avec une m\u00e9lancolie stuporeuse.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 2 : Le versant expansif d&rsquo;\u00e9lection messianique<\/strong><br \/>\nMadame S., cadre bancaire de 34 ans, est admise \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital apr\u00e8s avoir interrompu une r\u00e9union professionnelle en affirmant qu&rsquo;elle venait d&rsquo;atteindre l&rsquo;illumination universelle. Elle montre une logorrh\u00e9e intarissable, une hyperactivit\u00e9 motrice et une insomnie totale depuis cinq jours. Elle ne se plaint d&rsquo;aucune agression ext\u00e9rieure et ne soup\u00e7onne personne de malveillance \u00e0 son \u00e9gard. Elle soutient avec une certitude absolue qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 m\u00e9tamorphos\u00e9e la veille en une \u00ab reine cosmique et guide spirituelle de l&rsquo;humanit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9clare que son cerveau s&rsquo;est synchronis\u00e9 avec la fr\u00e9quence universelle de la sagesse et qu&rsquo;elle poss\u00e8de d\u00e9sormais le pouvoir d&rsquo;effacer les p\u00e9ch\u00e9s du monde en les absorbant dans son esprit purifi\u00e9. Ses \u00e9crits personnels, r\u00e9dig\u00e9s sur des dizaines de feuillets, d\u00e9taillent la refonte des lois de l&rsquo;univers qu&rsquo;elle pr\u00e9tend orchestrer personnellement. L&rsquo;anomalie se focalise exclusivement sur sa propre identit\u00e9, ses pr\u00e9rogatives existentielles et sa m\u00e9tamorphose int\u00e9rieure : il s&rsquo;agit d&rsquo;un d\u00e9lire autopsychique congruent \u00e0 un \u00e9pisode maniaque aigu avec caract\u00e9ristiques psychotiques.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation diagnostique d&rsquo;un d\u00e9lire autopsychique requiert une d\u00e9marche s\u00e9miologique rigoureuse, combinant l&rsquo;examen psychopathologique qualitatif, des entretiens structur\u00e9s et des \u00e9chelles standardis\u00e9es. L&rsquo;investigation d\u00e9bute par l&rsquo;analyse de l&rsquo;orientation autopsychique : le patient conna\u00eet-il son identit\u00e9 civile (nom, pr\u00e9nom, date de naissance, profession) ? Distingue-t-il sa r\u00e9alit\u00e9 biographique de ses convictions d\u00e9lirantes ? Le clinicien \u00e9value ensuite le degr\u00e9 de conviction in\u00e9branlable (certitude subjective), l&rsquo;extension du d\u00e9lire, son organisation narrative (syst\u00e9matis\u00e9 ou polymorphe) et son imperm\u00e9abilit\u00e9 aux donn\u00e9es de la r\u00e9alit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n<p>Parmi les instruments psychom\u00e9triques valid\u00e9s couramment employ\u00e9s dans la recherche et la pratique hospitali\u00e8re, plusieurs \u00e9chelles permettent d&rsquo;objectiver et de quantifier ces ph\u00e9nom\u00e8nes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle PANSS (Positive and Negative Syndrome Scale) :<\/strong> L&rsquo;\u00e9valuation des items de l&rsquo;\u00e9chelle positive, en particulier P1 (D\u00e9lire) et P2 (D\u00e9sorganisation conceptuelle), ainsi que l&rsquo;item P4 (Id\u00e9es de grandeur), permet de mesurer l&rsquo;intensit\u00e9 des convictions autopsychiques expansives.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle de d\u00e9pression de Hamilton (HAM-D) :<\/strong> L&rsquo;item 2 sp\u00e9cifiquement d\u00e9di\u00e9 aux sentiments de culpabilit\u00e9 permet de graduer l&rsquo;atteinte autopsychique d\u00e9pressive, depuis le simple reproche envers soi-m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;auto-accusation d\u00e9lirante avec id\u00e9es de ch\u00e2timent in\u00e9luctable.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle SAPS (Scale for the Assessment of Positive Symptoms) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9e par Nancy Andreasen, elle analyse en d\u00e9tail les sous-types de d\u00e9lires, permettant d&rsquo;isoler les d\u00e9lires de culpabilit\u00e9, de grandeur et de filiation divine qui composent le corpus autopsychique.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle PSYRATS (Psychotic Symptom Rating Scales) :<\/strong> Cette \u00e9chelle semi-structur\u00e9e \u00e9value la dimensionnalit\u00e9 des croyances d\u00e9lirantes \u00e0 travers onze dimensions sp\u00e9cifiques, dont l&rsquo;intensit\u00e9 de la conviction, la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle associ\u00e9e et le degr\u00e9 d&rsquo;intrusion dans la vie quotidienne.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan diagnostique diff\u00e9rentiel, une \u00e9valuation m\u00e9dicale syst\u00e9matique (biologie standard, neuro-imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique c\u00e9r\u00e9brale, \u00e9lectroenc\u00e9phalogramme) est indispensable pour \u00e9liminer une \u00e9tiologie organique, telle qu&rsquo;une enc\u00e9phalite limbique auto-immune, une d\u00e9mence fronto-temporale, une tumeur c\u00e9r\u00e9brale sous-corticale ou un \u00e9pisode confusionnel d&rsquo;origine m\u00e9tabolique perturbant l&rsquo;orientation temporo-spatiale et autopsychique.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La distinction op\u00e9r\u00e9e par le concept de d\u00e9lire autopsychique conserve une valeur pr\u00e9dictive, th\u00e9rapeutique et m\u00e9dico-l\u00e9gale de premier ordre dans la pratique clinique moderne. Sur le plan pronostique et th\u00e9rapeutique, identifier une tonalit\u00e9 autopsychique pr\u00e9dominante oriente imm\u00e9diatement la strat\u00e9gie pharmacologique et institutionnelle :<\/p>\n<p>En pr\u00e9sence d&rsquo;un d\u00e9lire autopsychique d&rsquo;indignit\u00e9 et de culpabilit\u00e9, le diagnostic s&rsquo;oriente prioritairement vers un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_bipolaire\">trouble bipolaire<\/a> ou un trouble d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9 s\u00e9v\u00e8re avec caract\u00e9ristiques psychotiques (m\u00e9lancolie d\u00e9lirante). Le risque de passage \u00e0 l&rsquo;acte suicidaire ou d&rsquo;homicide altruiste (o\u00f9 le parent m\u00e9lancolique \u00e9limine ses enfants pour les soustraire \u00e0 sa propre \u00ab d\u00e9ch\u00e9ance \u00bb morale suppos\u00e9e) est exceptionnellement \u00e9lev\u00e9. Cette urgence absolue requiert une hospitalisation protectrice imm\u00e9diate en milieu psychiatrique ferm\u00e9, une surveillance continue et l&rsquo;instauration urgente d&rsquo;une polychimioth\u00e9rapie (antid\u00e9presseur et antipsychotique de seconde g\u00e9n\u00e9ration) ou, dans les cas r\u00e9fractaires et gravissimes, d&rsquo;une sismoth\u00e9rapie (\u00e9lectroconvulsivoth\u00e9rapie), dont l&rsquo;efficacit\u00e9 sur les d\u00e9lires autopsychiques m\u00e9lancoliques est remarquablement rapide.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, un d\u00e9lire autopsychique m\u00e9galomaniaque oriente vers une d\u00e9compensation maniaque imposant des r\u00e9gulateurs de l&rsquo;humeur (lithium, valproate) associ\u00e9s \u00e0 des antipsychotiques incisifs. Enfin, lorsque le d\u00e9lire autopsychique s&rsquo;accompagne d&rsquo;un sentiment d&rsquo;extran\u00e9it\u00e9 profonde du soi (perte du sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9, automatisme mental, d\u00e9personnalisation d\u00e9lirante), l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une entr\u00e9e dans le spectre de la schizophr\u00e9nie doit \u00eatre pos\u00e9e, guidant des interventions psychoth\u00e9rapeutiques sp\u00e9cifiques ax\u00e9es sur le renforcement des fronti\u00e8res du moi.<\/p>\n<p>Dans le domaine m\u00e9dico-l\u00e9gal et expertal, l&rsquo;identification d&rsquo;un d\u00e9lire autopsychique au moment d&rsquo;une infraction p\u00e9nale ou d&rsquo;un acte d\u00e9lictueux soul\u00e8ve la question fondamentale de l&rsquo;abolition ou de l&rsquo;alt\u00e9ration du discernement au sens de l&rsquo;article 122-1 du Code p\u00e9nal fran\u00e7ais. Le sujet commettant un acte sous l&#8217;empire d&rsquo;une conviction autopsychique d&rsquo;indignit\u00e9 ou de mandat divin n&rsquo;agit pas par intentionnalit\u00e9 criminelle ordinaire, mais en r\u00e9ponse \u00e0 une certitude pathologique alt\u00e9rant totalement son libre arbitre.<\/p>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en neurosciences cognitives et en neuro-imagerie a consid\u00e9rablement renouvel\u00e9 l&rsquo;\u00e9clairage port\u00e9 sur les m\u00e9canismes du d\u00e9lire autopsychique. Les travaux portant sur le r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (<em>Default Mode Network<\/em>, DMN), qui englobe le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, le cortex cingulaire post\u00e9rieur et le pr\u00e9cun\u00e9us, r\u00e9v\u00e8lent des anomalies fonctionnelles majeures chez les patients pr\u00e9sentant des distorsions du traitement auto-r\u00e9f\u00e9rentiel.<\/p>\n<p>Des m\u00e9ta-analyses conduites en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) par des chercheurs comme Georg Northoff d\u00e9montrent que les d\u00e9lires centr\u00e9s sur le soi r\u00e9sultent d&rsquo;une hyperconnectivit\u00e9 ou d&rsquo;une dysfonction intrins\u00e8que du r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut. Dans la d\u00e9pression m\u00e9lancolique d\u00e9lirante avec auto-accusation autopsychique, le DMN demeure anormalement hyperactif et hyperconnect\u00e9, pi\u00e9geant le sujet dans un traitement auto-centr\u00e9 ruminatif et culpabilisant inextinguible, incapable d&rsquo;\u00eatre d\u00e9sactiv\u00e9 par les stimuli de l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres travaux fond\u00e9s sur les mod\u00e8les d&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne du cerveau (notamment d\u00e9velopp\u00e9s par Karl Friston et Philipp Corlett) sugg\u00e8rent que le d\u00e9lire autopsychique \u00e9merge d&rsquo;une alt\u00e9ration de la pond\u00e9ration des \u00ab erreurs de pr\u00e9diction \u00bb (<em>prediction errors<\/em>). Dans le cerveau sain, les signaux internes contradictoires sont int\u00e9gr\u00e9s et corrig\u00e9s gr\u00e2ce aux r\u00e9troactions de la r\u00e9alit\u00e9. Chez le patient d\u00e9veloppant un d\u00e9lire autopsychique, une d\u00e9r\u00e9gulation de la transmission dopaminergique m\u00e9solimbique et m\u00e9socorticale attribue une saillance aberrante aux repr\u00e9sentations subjectives internes. Le cerveau cr\u00e9e alors des croyances d\u00e9lirantes auto-r\u00e9f\u00e9rentielles (de grandeur ou d&rsquo;indignit\u00e9) pour \u00ab expliquer \u00bb de mani\u00e8re coh\u00e9rente cette exp\u00e9rience \u00e9motionnelle interne intol\u00e9rable et inexplicablement intense.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression ph\u00e9nom\u00e9nologique du d\u00e9lire autopsychique est profond\u00e9ment modul\u00e9e par la matrice culturelle, religieuse et sociologique dans laquelle \u00e9volue le patient. Si la structure de base (l&rsquo;alt\u00e9ration de la valeur ou de l&rsquo;identit\u00e9 du moi) est universelle, son contenu discursif emprunte directement aux mythes, aux dogmes religieux et aux repr\u00e9sentations morales dominantes du groupe social d&rsquo;appartenance.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales s\u00e9cularis\u00e9es contemporaines, les d\u00e9lires autopsychiques d&rsquo;auto-accusation abandonnent progressivement le vocabulaire du p\u00e9ch\u00e9 th\u00e9ologique pour emprunter celui de la faillite \u00e9conomique, de la responsabilit\u00e9 \u00e9cologique ou de la contamination virale. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les contextes marqu\u00e9s par une forte religiosit\u00e9 monoth\u00e9iste traditionnelle, les d\u00e9lires autopsychiques de culpabilit\u00e9 s&rsquo;articulent tr\u00e8s fr\u00e9quemment autour de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie, du pacte avec des forces d\u00e9moniaques ou de la transgression impardonnable d&rsquo;interdits divins.<\/p>\n<p>L&rsquo;anthropologie m\u00e9dicale et l&rsquo;ethnopsychiatrie (notamment \u00e0 travers les travaux d&rsquo;Arthur Kleinman) ont \u00e9galement mis en \u00e9vidence des variations majeures dans la propension \u00e0 d\u00e9velopper un d\u00e9lire autopsychique plut\u00f4t qu&rsquo;allopsychique. Dans les cultures individualistes valorisant l&rsquo;autonomie et la responsabilit\u00e9 personnelle stricte, la d\u00e9compensation psychotique d\u00e9pressive prend tr\u00e8s pr\u00e9f\u00e9rentiellement la forme d&rsquo;un d\u00e9lire autopsychique d&rsquo;indignit\u00e9 et de culpabilit\u00e9 personnelle. En revanche, dans les cultures collectivistes ou interd\u00e9pendantes, la souffrance psychique s&rsquo;exprime plus fr\u00e9quemment sous la forme de d\u00e9lires allopsychiques (sorcellerie, pers\u00e9cution par des esprits ancestraux ou le groupe social) ou somatopsychiques (plaintes visc\u00e9rales et corporelles), la faute n&rsquo;\u00e9tant que rarement internalis\u00e9e de mani\u00e8re autopsychique exclusive.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de sa puissance explicative et descriptive, le concept de d\u00e9lire autopsychique a suscit\u00e9 d&rsquo;importants d\u00e9bats nosologiques et \u00e9pist\u00e9mologiques depuis son introduction par Wernicke. La principale critique formul\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cole kraepelinienne, puis reprise par les partisans des nosographies modernes, porte sur le risque d&rsquo;artificialit\u00e9 de la fronti\u00e8re s\u00e9parant les d\u00e9lires autopsychiques, allopsychiques et somatopsychiques.<\/p>\n<p>Dans la pratique clinique quotidienne, les constructions d\u00e9lirantes sont rarement pures et cloisonn\u00e9es. Un patient affirmant \u00eatre investi d&rsquo;une nature divine autopsychique bascule presque in\u00e9vitablement, au fil des jours, dans la certitude allopsychique que les services secrets ou des puissances occultes le pers\u00e9cutent en raison de cette sup\u00e9riorit\u00e9 m\u00eame. De m\u00eame, le sentiment autopsychique d&rsquo;indignit\u00e9 morale totale s&rsquo;entrelace fr\u00e9quemment avec l&rsquo;illusion somatopsychique que ses organes internes sont putr\u00e9fi\u00e9s ou d\u00e9truits (syndrome de Cotard). Classifier un d\u00e9lire comme strictement autopsychique peut ainsi simplifier abusivement une s\u00e9miologie plastique et polymorphe.<\/p>\n<p>Une autre controverse concerne le fondement \u00e9tiologique formul\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine par Wernicke. Sa volont\u00e9 d&rsquo;assigner des zones anatomiques circonscrites aux perturbations autopsychiques a \u00e9t\u00e9 largement invalid\u00e9e par la neurologie moderne. Le cerveau n&rsquo;abrite pas un \u00ab centre de l&rsquo;autopsych\u00e9 \u00bb unifi\u00e9, mais organise la conscience de soi \u00e0 travers des r\u00e9seaux dynamiques, complexes et distribu\u00e9s. Enfin, la psychiatrie descriptive moderne anglo-saxonne a reproch\u00e9 \u00e0 cette terminologie d&rsquo;\u00eatre trop empreinte de sp\u00e9culation philosophique germanique, lui pr\u00e9f\u00e9rant des crit\u00e8res op\u00e9rationnels centr\u00e9s sur l&rsquo;adh\u00e9sion th\u00e9matique (id\u00e9es de grandeur, d&rsquo;incurabilit\u00e9, de catastrophe), bien que cette simplification moderne ait parfois conduit \u00e0 un appauvrissement de la finesse s\u00e9miologique au lit du malade.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions nosologiques<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion terminologique dans le champ de la psychopathologie clinique, il est imp\u00e9ratif de distinguer le d\u00e9lire autopsychique d&rsquo;autres concepts s\u00e9miologiques voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9lire allopsychique :<\/strong> Se rapporte exclusivement aux convictions d\u00e9lirantes dirig\u00e9es vers le monde ext\u00e9rieur, les personnes de l&rsquo;environnement ou les institutions (d\u00e9lires de pers\u00e9cution, de r\u00e9f\u00e9rence, de pr\u00e9judice, de complot). Contrairement au d\u00e9lire autopsychique, le moi s&rsquo;estime victime ou t\u00e9moin d&rsquo;agissements externes sans alt\u00e9ration fondamentale de son essence morale propre.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9lire somatopsychique :<\/strong> Concerne les croyances d\u00e9lirantes portant sur le corps physique, son fonctionnement visc\u00e9ral ou sa morphologie (d\u00e9lire hypocondriaque, dysmorphophobie d\u00e9lirante, n\u00e9gation d&rsquo;organes, parasitose d\u00e9lirante d&rsquo;Ekbom). Alors que le d\u00e9lire somatopsychique affecte la corpor\u00e9it\u00e9, le d\u00e9lire autopsychique cible la vie mentale, psychologique et spirituelle.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9sorientation autopsychique :<\/strong> Trouble cognitif de la m\u00e9moire et de la conscience de soi (souvent d&rsquo;origine neurologique ou confusionnelle), dans lequel le patient est incapable d&rsquo;\u00e9noncer son nom, son \u00e2ge ou sa profession. Le d\u00e9lire autopsychique, lui, ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une perte passive de donn\u00e9es d&rsquo;identit\u00e9, mais d&rsquo;une reconstruction d\u00e9lirante active, in\u00e9branlable et \u00e9labor\u00e9e autour de son statut personnel.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9personnalisation :<\/strong> Exp\u00e9rience subjective angoissante d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 par rapport \u00e0 soi-m\u00eame, o\u00f9 le sujet a l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre un robot, de vivre dans un r\u00eave ou d&rsquo;\u00eatre d\u00e9tach\u00e9 de son esprit. Dans la d\u00e9personnalisation non psychotique, la critique est parfaitement pr\u00e9serv\u00e9e (l&rsquo;individu souffre de ce sentiment et sait qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une anomalie de sa perception), alors que dans le d\u00e9lire autopsychique, la croyance d\u00e9lirante est adopt\u00e9e avec une conviction totale et imperm\u00e9able au doute.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le d\u00e9lire autopsychique constitue l&rsquo;une des anomalies les plus significatives de la conscience psychopathologique, mat\u00e9rialisant une alt\u00e9ration primitive de la relation intime du sujet avec sa propre identit\u00e9 et sa valeur morale. Introduit par Carl Wernicke pour d\u00e9crire les dysfonctionnements du \u00ab moi mental \u00bb, il s&rsquo;oppose aux perturbations de l&rsquo;environnement spatial (allopsych\u00e9) et du corps physique (somatopsych\u00e9).<\/p>\n<p>Ce trouble se d\u00e9ploie selon deux versants pr\u00e9dominants : un versant d\u00e9pressif domin\u00e9 par l&rsquo;auto-accusation, la culpabilit\u00e9 d\u00e9lirante et l&rsquo;indignit\u00e9 absolue (m\u00e9lancolie), et un versant expansif caract\u00e9ris\u00e9 par la grandeur spirituelle, la filiation mythique et la mission providentielle (manie). Sur le plan neuroscientifique, il est intimement corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 des d\u00e9r\u00e8glements fonctionnels du r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut et des syst\u00e8mes de traitement auto-r\u00e9f\u00e9rentiel.<\/p>\n<p>La reconnaissance s\u00e9miologique pr\u00e9coce d&rsquo;un d\u00e9lire autopsychique est une n\u00e9cessit\u00e9 vitale dans la pratique m\u00e9dicale quotidienne : elle alerte sur un risque suicidaire majeur dans sa forme m\u00e9lancolique, conditionne une prise en charge pharmacologique adapt\u00e9e et rappelle que la folie n&rsquo;est pas uniquement un d\u00e9saccord avec le monde ext\u00e9rieur, mais peut constituer un d\u00e9chirement profond et tragique de l&rsquo;individu avec lui-m\u00eame.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Berrios, G. E. (1996). <em>The History of Mental Symptoms: Descriptive Psychopathology Since the Nineteenth Century<\/em>. Cambridge University Press.<\/li>\n<li>Ey, H., Bernard, P., &amp; Brisset, C. (2010). <em>Manuel de psychiatrie<\/em> (6e \u00e9d.). Elsevier Masson.<\/li>\n<li>Jaspers, K. (1997). <em>General Psychopathology<\/em> (J. Hoenig &amp; M. W. Hamilton, trad.). Johns Hopkins University Press. (Ouvrage original publi\u00e9 en 1913).<\/li>\n<li>Northoff, G. (2014). <em>Unlocking the Brain: Volume II: Consciousness<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Wernicke, C. (1900). <em>Grundriss der Psychiatrie in klinischen Vorlesungen<\/em>. Verlag von Georg Thieme.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le d\u00e9lire autopsychique d\u00e9signe une alt\u00e9ration psychotique profonde o\u00f9 les convictions in\u00e9branlables portent exclusivement sur l&rsquo;identit\u00e9 morale, le statut spirituel ou la valeur intime de la propre personne du patient.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[35601,1388,31646],"tags":[6448,8265,35766,35765,23359,4052,1547],"class_list":["post-21401","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-phenomenologie","category-psychopathologie-clinique","category-semiologie-psychiatrique","tag-carl-wernicke","tag-conscience-de-soi","tag-culpabilite-delirante","tag-delire-autopsychique","tag-melancolie","tag-psychopathologie","tag-semiologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21401","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21401\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21401"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21401"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21401"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}