{"id":21284,"date":"2026-10-25T11:44:06","date_gmt":"2026-10-25T11:44:06","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=aura-phenomene-neuropsychologique-definition"},"modified":"2026-10-25T11:44:06","modified_gmt":"2026-10-25T11:44:06","slug":"aura-phenomene-neuropsychologique-definition","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=aura-phenomene-neuropsychologique-definition","title":{"rendered":"Aura : Les Pr\u00e9mices C\u00e9r\u00e9brales \u00c9lucid\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;aura constitue l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes neuropsychologiques et neurobiologiques les plus fascinants de la clinique contemporaine, marquant la fronti\u00e8re subtile entre la perception sensorielle, la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale et l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9lectrophysiologique c\u00e9r\u00e9brale. Longtemps entour\u00e9e d&rsquo;un voile mystique et m\u00e9taphorique, elle est aujourd&rsquo;hui comprise comme une manifestation focale transitoire du syst\u00e8me nerveux central, annon\u00e7ant fr\u00e9quemment la survenue d&rsquo;une crise migraineuse ou d&rsquo;une d\u00e9charge \u00e9pileptique. Cet article explore de mani\u00e8re exhaustive les dimensions cliniques, \u00e9tiologiques, historiques et th\u00e9rapeutiques de l&rsquo;aura, \u00e9clairant ainsi les m\u00e9canismes intimes de la cognition humaine alt\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<h2>Aura<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En neuropsychologie, neurologie et psychopathologie, l&rsquo;<strong>aura<\/strong> d\u00e9signe un ensemble de manifestations neurologiques focales, subjectives et transitoires, survenant imm\u00e9diatement avant ou au d\u00e9but d&rsquo;un \u00e9pisode paroxystique c\u00e9r\u00e9bral, principalement au cours de la migraine ou d&rsquo;une crise d&rsquo;\u00e9pilepsie focale. Ces manifestations peuvent englober des perturbations visuelles, somatosensorielle, motrices, auditives, gustatives, olfactives, vestibulaires ou encore psychiques et cognitives.<\/p>\n<p>Sur le plan s\u00e9miologique, l&rsquo;aura ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un simple signal avant-coureur ou \u00e0 un prodrome banal ; elle correspond \u00e0 l&rsquo;expression clinique directe d&rsquo;un dysfonctionnement neurochimique ou \u00e9lectrophysiologique localis\u00e9 au sein du cortex c\u00e9r\u00e9bral ou des structures sous-corticales adjacentes. Dans le cadre de la migraine, elle se manifeste typiquement par des anomalies visuelles scintillantes ou des d\u00e9ficits sensitifs d&rsquo;installation progressive, tandis que dans l&rsquo;\u00e9pilepsie, elle repr\u00e9sente stricto sensu le d\u00e9but subjectif d&rsquo;une d\u00e9charge \u00e9pileptique focale dont le patient garde le souvenir si la conscience demeure pr\u00e9serv\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne se distingue nettement des sympt\u00f4mes g\u00e9n\u00e9raux prodromiques qui peuvent pr\u00e9c\u00e9der la crise de plusieurs heures ou jours, tels que l&rsquo;asth\u00e9nie, les sautes d&rsquo;humeur ou les b\u00e2illements r\u00e9currents. L&rsquo;aura est une alt\u00e9ration aigu\u00eb et circonscrite du traitement de l&rsquo;information neuronale, offrant une fen\u00eatre temporelle unique pour l&rsquo;investigation fonctionnelle des cartographies corticales humaines.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab aura \u00bb provient directement du latin <em>aura<\/em>, signifiant \u00ab brise l\u00e9g\u00e8re \u00bb, \u00ab souffle d&rsquo;air \u00bb, \u00ab \u00e9manation \u00bb ou \u00ab vapeur \u00bb. Ce substantif latin est lui-m\u00eame issu du grec ancien <em>\u03b1\u1f54\u03c1\u03b1<\/em> (<em>a\u00fara<\/em>), qui d\u00e9signait le souffle d&rsquo;un vent doux, une brise marine ou une respiration c\u00e9leste. La racine indo-europ\u00e9enne sous-jacente renvoie \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de souffler, de circuler ou d&rsquo;\u00e9mettre une onde.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction du terme dans le vocabulaire m\u00e9dical remonte \u00e0 l&rsquo;Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine, et est traditionnellement attribu\u00e9e au m\u00e9decin <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Claude_Galien\">Claude Galien<\/a> (Galenus) au IIe si\u00e8cle de notre \u00e8re. Selon la tradition m\u00e9dicale, un jeune patient \u00e9pileptique aurait d\u00e9crit la survenue de ses crises comme une sensation de souffle froid ou d&rsquo;airain l\u00e9ger remontant des membres inf\u00e9rieurs vers la t\u00eate juste avant la perte de conscience et les convulsions. Galien adopta cette m\u00e9taphore po\u00e9tique pour caract\u00e9riser cette sensation ascendante annonciatrice de la crise comitiale.<\/p>\n<p>Au fil des si\u00e8cles, le vocable a transit\u00e9 par le latin m\u00e9di\u00e9val et la scolastique de la Renaissance avant d&rsquo;\u00eatre formalis\u00e9 dans la nosologie moderne au XIXe si\u00e8cle. Les ali\u00e9nistes et neurologues francophones et anglophones ont progressivement affin\u00e9 la terminologie, dissociant l&rsquo;aura mystique ou \u00e9sot\u00e9rique de l&rsquo;aura somatique et neurologique, solidement ancr\u00e9e dans l&rsquo;anatomopathologie et la neurophysiologie moderne.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais contemporain, \u00ab aura \u00bb est un substantif f\u00e9minin singulier. Sa transcription phon\u00e9tique normalis\u00e9e dans l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API) est \/o.\u0281a\/. Au pluriel, il prend la marque graphique r\u00e9guli\u00e8re : \u00ab des auras \u00bb, prononc\u00e9 de mani\u00e8re identique \/o.\u0281a\/ sans liaison obligatoire.<\/p>\n<p>Sur le plan lexical et syntaxique, le mot s&#8217;emploie principalement de mani\u00e8re autonome (\u00ab ressentir une aura \u00bb) ou au sein de locutions adjectivales et nominales pr\u00e9cises : \u00ab aura migraineuse \u00bb, \u00ab aura \u00e9pileptique \u00bb, \u00ab migraine avec aura \u00bb (souvent abr\u00e9g\u00e9e en MAA dans la litt\u00e9rature francophone), \u00ab aura visuelle \u00bb, \u00ab aura somatosensorielle \u00bb, ou encore \u00ab \u00e9tat de mal avec aura \u00bb. Il convient de noter que dans les registres litt\u00e9raires ou \u00e9sot\u00e9riques, le mot d\u00e9signe un rayonnement invisible entourant un \u00eatre vivant, une acception qu&rsquo;il faut rigoureusement distinguer de son usage neuroscientifique et psychiatrique.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender le concept d&rsquo;aura dans toute sa profondeur, il est indispensable de comprendre l&rsquo;architecture fonctionnelle des r\u00e9seaux neuronaux corticaux. Lorsqu&rsquo;une r\u00e9gion corticale donn\u00e9e subit une d\u00e9polarisation massive synchrone ou une onde d&rsquo;inhibition m\u00e9tabolique, l&rsquo;activit\u00e9 psychophysique correspondant \u00e0 cette aire est brutalement modul\u00e9e. Le patient n&rsquo;extrapole pas une sensation : son cortex g\u00e9n\u00e8re intrins\u00e8quement un percept sans objet ext\u00e9rieur ou subit une perte transitoire d&rsquo;aff\u00e9rence sensorielle.<\/p>\n<p>Dans la sph\u00e8re de la migraine, l&rsquo;aura est principalement sous-tendue par le ph\u00e9nom\u00e8ne de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9pression_corticale_envahissante\">d\u00e9pression corticale envahissante<\/a> (ou <em>cortical spreading depression<\/em>, CSD), identifi\u00e9e initialement par Aristides Le\u00e3o. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une onde lente de d\u00e9polarisation neuronale et gliale qui progresse \u00e0 travers le cortex \u00e0 une vitesse constante d&rsquo;environ deux \u00e0 six millim\u00e8tres par minute. Cette vague excitatrice est imm\u00e9diatement suivie d&rsquo;une phase prolong\u00e9e d&rsquo;inhibition de l&rsquo;activit\u00e9 neuronale et d&rsquo;une vasoconstriction secondaire, expliquant pourquoi les sympt\u00f4mes de l&rsquo;aura migraineuse s&rsquo;\u00e9tendent graduellement dans le champ perceptif ou corporel avant de dispara\u00eetre.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans le domaine de l&rsquo;\u00e9pileptologie, l&rsquo;aura correspond \u00e0 une d\u00e9charge \u00e9lectrique paroxystique hautement synchronis\u00e9e qui prend naissance dans un foyer \u00e9pileptog\u00e8ne extr\u00eamement pr\u00e9cis du n\u00e9ocortex ou du syst\u00e8me limbique. Tant que la d\u00e9charge reste confin\u00e9e \u00e0 cette zone sans alt\u00e9rer les circuits r\u00e9ticulaires thalamo-corticaux bilat\u00e9raux responsables de la vigilance, l&rsquo;individu conserve une conscience limpide de son \u00e9tat. L&rsquo;aura \u00e9pileptique repr\u00e9sente donc la seule phase de la crise qui puisse faire l&rsquo;objet d&rsquo;une rem\u00e9moration ph\u00e9nom\u00e9nologique directe et consciente par le patient.<\/p>\n<p>La s\u00e9miologie de l&rsquo;aura offre ainsi une v\u00e9ritable fen\u00eatre topographique sur le cerveau. Une aura visuelle renvoie directement aux cortex occipitaux et calcarins ; une aura auditive fait \u00e9cho aux circonvolutions temporales sup\u00e9rieures de Heschl ; une aura olfactive ou uncus-s\u00e9cr\u00e9toire incrimine le complexe amygdalo-hippocampique et le cortex piriforme ; une aura vertigineuse implique le carrefour temporo-pari\u00e9to-occipital ; et une aura \u00e9motionnelle ou \u00e9pigastrique \u00e9voque l&rsquo;implication pr\u00e9coce de l&rsquo;insula et du lobe limbique. L&rsquo;aura est une cartographie vivante de l&rsquo;esprit en d\u00e9tresse focale.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution et d\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La conceptualisation m\u00e9dicale de l&rsquo;aura a connu des mutations paradigmatiques majeures au cours de l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine et des neurosciences. Dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, les manifestations de l&rsquo;aura \u00e9taient souvent teint\u00e9es de consid\u00e9rations religieuses, magiques ou d\u00e9moniaques. Si Galien forgea le concept clinique de \u00ab souffle \u00bb, les crises \u00e9taient fr\u00e9quemment associ\u00e9es au \u00ab haut mal \u00bb ou \u00e0 des influences astrales d\u00e9l\u00e9t\u00e8res.<\/p>\n<p>Il fallut attendre le XVIIe et le XVIIIe si\u00e8cle pour que des praticiens comme Thomas Willis et plus tard Samuel Auguste Tissot tentent de s\u00e9culariser ces perceptions insolites en les rattachant aux mouvements des esprits animaux ou \u00e0 des irritations vasculaires et nerveuses p\u00e9riph\u00e9riques. Tissot, dans son <em>Trait\u00e9 de l&rsquo;\u00e9pilepsie<\/em> (1770), colligea de nombreuses observations d&rsquo;auras vari\u00e9es, notant la remarquable constance des sensations st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es v\u00e9cues par chaque malade avant l&rsquo;acc\u00e8s convulsif.<\/p>\n<p>Le grand tournant \u00e9pist\u00e9mologique s&rsquo;op\u00e8re au XIXe si\u00e8cle sous l&rsquo;impulsion de l&rsquo;\u00e9cole britannique de neurologie, men\u00e9e par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/John_Hughlings_Jackson\">John Hughlings Jackson<\/a>. Jackson comprit de mani\u00e8re g\u00e9niale que l&rsquo;aura n&rsquo;\u00e9tait pas un simple prodrome, mais le sympt\u00f4me inaugural de la d\u00e9charge c\u00e9r\u00e9brale elle-m\u00eame. En observant avec une rigueur minutieuse les auras motrices et sensorielles \u2013 notamment la fameuse \u00ab marche jacksonienne \u00bb \u2013 il formula la th\u00e9orie de la localisation corticale des fonctions c\u00e9r\u00e9brales, bien avant l&rsquo;av\u00e8nement des techniques d&rsquo;imagerie moderne. Parall\u00e8lement, en France, Jean-Martin Charcot et ses \u00e9l\u00e8ves de la Salp\u00eatri\u00e8re d\u00e9crivirent les manifestations psychiques et hyst\u00e9ro-\u00e9pileptiques de l&rsquo;aura, s&rsquo;effor\u00e7ant de distinguer les sympt\u00f4mes d&rsquo;origine organique des troubles fonctionnels dissociatifs.<\/p>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, en 1944, le neurophysiologiste br\u00e9silien Aristides Le\u00e3o d\u00e9couvrit au cours de ses travaux exp\u00e9rimentaux sur le cortex de lapin la d\u00e9pression corticale envahissante, apportant enfin la cl\u00e9 biologique explicative de l&rsquo;aura migraineuse. Durant les d\u00e9cennies suivantes, l&rsquo;invention de l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG) par Hans Berger, puis l&rsquo;\u00e9mergence de la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) et de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) ont permis de visualiser en temps r\u00e9el les substrats h\u00e9modynamiques et \u00e9lectriques qui accompagnent ces fulgurances perceptives.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et neurobiologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;explication de l&rsquo;aura repose sur deux cadres th\u00e9oriques et neurobiologiques distincts selon que l&rsquo;on se situe dans l&rsquo;\u00e9tiologie migraineuse ou \u00e9pileptique, bien que des ponts mol\u00e9culaires communs soient de plus en plus document\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le versant migraineux, la th\u00e9orie neurovasculaire stipule que la d\u00e9pression corticale envahissante est initi\u00e9e par une rupture brutale de l&rsquo;hom\u00e9ostasie ionique neuronale et gliale. On observe un efflux massif d&rsquo;ions potassium (K+) vers le milieu extracellulaire, coupl\u00e9 \u00e0 un influx d\u00e9mesur\u00e9 d&rsquo;ions sodium (Na+) et calcium (Ca2+) dans le cytosol des cellules nerveuses. Cette d\u00e9polarisation anarchique entra\u00eene une lib\u00e9ration massive de glutamate, le principal neurotransmetteur excitateur du cerveau, cr\u00e9ant une boucle de r\u00e9troaction positive qui propage l&rsquo;onde de d\u00e9polarisation de proche en proche \u00e0 travers le parenchyme c\u00e9r\u00e9bral. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;accompagne d&rsquo;une lib\u00e9ration p\u00e9rivasculaire de neuropeptides pro-inflammatoires, en particulier le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Peptide_li%C3%A9_au_g%C3%A8ne_de_la_calcitonine\">peptide li\u00e9 au g\u00e8ne de la calcitonine<\/a> (CGRP), sensibilisant les aff\u00e9rences m\u00e9ning\u00e9es du nerf trijumeau et d\u00e9clenchant la c\u00e9phal\u00e9e cons\u00e9cutive.<\/p>\n<p>Sur le versant de l&rsquo;\u00e9pilepsie, la d\u00e9charge critique r\u00e9sulte d&rsquo;une rupture d&rsquo;\u00e9quilibre entre l&rsquo;excitation glutamatergique et l&rsquo;inhibition gabaergique m\u00e9di\u00e9e par l&rsquo;acide gamma-aminobutyrique (GABA). Lorsque les r\u00e9seaux d&rsquo;interneurones inhibiteurs \u00e9chouent \u00e0 contenir l&rsquo;activit\u00e9 d&rsquo;une population de neurones pyramidaux hypersynchrones, une salve de potentiels d&rsquo;action se propage le long des voies de projection axonales. Si cette d\u00e9charge si\u00e8ge au niveau du lobe temporal interne, elle excite les structures du circuit de Papez, engendrant les auras \u00e9motionnelles ou mn\u00e9siques bien connues des cliniciens.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le computationnel moderne con\u00e7oit l&rsquo;aura comme une faillite transitoire du traitement pr\u00e9dictif (<em>predictive coding<\/em>) du cortex sensoriel. Priv\u00e9 de son filtrage hi\u00e9rarchique habituel et de l&rsquo;\u00e9quilibrage excitation\/inhibition, le cerveau interpr\u00e8te le bruit de fond bio\u00e9lectrique anarchique comme un signal sensoriel l\u00e9gitime, projetant dans l&rsquo;espace conscient des images scintillantes, des sons distordus ou des sentiments d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 irr\u00e9pressibles.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>La classification clinique des auras s&rsquo;\u00e9tablit selon la modalit\u00e9 expressive pr\u00e9dominante et la r\u00e9gion c\u00e9r\u00e9brale impliqu\u00e9e. Les principales dimensions s\u00e9miologiques comprennent :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Auras visuelles :<\/strong> Les plus fr\u00e9quentes de toutes les auras migraineuses et courantes dans les \u00e9pilepsies occipitales. Elles se traduisent par des scotomes scintillants (spectres de fortification de Vauban), des phosph\u00e8nes, des h\u00e9mianopsies transitoires, ou encore des distorsions m\u00e9tamorphopsiques complexes (micropsies, macropsies ou t\u00e9l\u00e9opsies, regroup\u00e9es parfois sous le tableau du syndrome d&rsquo;Alice au pays des merveilles).<\/li>\n<li><strong>Auras somatosensorielles :<\/strong> Elles impliquent typiquement le cortex sensitif primaire pari\u00e9tal. Elles se manifestent par des paresth\u00e9sies unilat\u00e9rales, des engourdissements, des sensations de picotement ou de br\u00fblure qui se propagent selon une s\u00e9quence somatotopique pr\u00e9cise le long du membre sup\u00e9rieur, de la main jusqu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9gion p\u00e9ribuccale et la langue.<\/li>\n<li><strong>Auras aphasiques et dysphasiques :<\/strong> Dues \u00e0 l&rsquo;atteinte transitoire des aires corticales du langage (g\u00e9n\u00e9ralement dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re dominant gauche), incluant l&rsquo;aire de Broca ou de Wernicke. Elles occasionnent des manques du mot, des paraphrasies, des troubles de la fluence verbale ou une incompr\u00e9hension temporaire du discours.<\/li>\n<li><strong>Auras autonomiques et v\u00e9g\u00e9tatives :<\/strong> Typiques des crises \u00e9pileptiques temporales ou insulaires. La manifestation reine est l&rsquo;aura \u00e9pigastrique ascendante, d\u00e9crite comme une sensation d&rsquo;oppression ou de mont\u00e9e gastrique d\u00e9sagr\u00e9able allant de l&rsquo;\u00e9pigastre vers la gorge, souvent associ\u00e9e \u00e0 des bouff\u00e9es de chaleur, des palpitations, une p\u00e2leur, une sudation ou une mydriase.<\/li>\n<li><strong>Auras psychiques et \u00e9motionnelles :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9es par des alt\u00e9rations cognitives raffin\u00e9es, telles que l&rsquo;illusion de d\u00e9j\u00e0-vu ou de jamais-vu, des \u00e9tats de r\u00eave (<em>dreamy states<\/em> d\u00e9crits par Hughlings Jackson), des sentiments d&rsquo;angoisse panique subite et immotiv\u00e9e, ou plus rarement des \u00e9tats de b\u00e9atitude et d&rsquo;extase mystique (tels que ceux v\u00e9cus par l&rsquo;\u00e9crivain Fiodor Dosto\u00efevski dans ses \u00e9pilepsies temporales).<\/li>\n<li><strong>Auras sensorielles sp\u00e9ciales (olfactives, gustatives, auditives) :<\/strong> Hallucinations simples ou complexes d&rsquo;odeurs f\u00e9tides (cacosmie), de go\u00fbts m\u00e9talliques d\u00e9sagr\u00e9ables ou d&rsquo;acouph\u00e8nes unilat\u00e9raux, trahissant une d\u00e9charge touchant les opercules temporo-rolandiques ou le syst\u00e8me limbique.<\/li>\n<li><strong>Auras motrices :<\/strong> Rares dans la migraine (migraine h\u00e9mipl\u00e9gique) mais fr\u00e9quentes dans l&rsquo;\u00e9pilepsie rolandique, impliquant des clonismes focaux, une par\u00e9sie transitoire ou des mouvements automatiques non coordonn\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples cliniques et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la mat\u00e9rialit\u00e9 de l&rsquo;aura dans la pratique quotidienne, examinons deux cas types repr\u00e9sentatifs des dilemmes diagnostiques rencontr\u00e9s par les praticiens.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 1 : L&rsquo;aura ophtalmique classique.<\/strong> Une patiente de 32 ans, sans ant\u00e9c\u00e9dents m\u00e9dicaux notables en dehors de c\u00e9phal\u00e9es \u00e9pisodiques, consulte en urgence pour un \u00e9pisode visuel terrifiant. Alors qu&rsquo;elle travaillait sur son \u00e9cran d&rsquo;ordinateur, un petit point scintillant brillant est apparu au centre de son champ visuel gauche. En l&rsquo;espace de quinze minutes, ce point s&rsquo;est transform\u00e9 en une ligne g\u00e9om\u00e9trique bris\u00e9e, \u00e9tincelante et multicolore, d\u00e9crivant un arc de cercle en zigzag qui s&rsquo;est progressivement dilat\u00e9 vers la p\u00e9riph\u00e9rie de son champ visuel, laissant derri\u00e8re lui une zone aveugle o\u00f9 les objets disparaissaient temporairement (scotome scintillant). Apr\u00e8s vingt-cinq minutes, l&rsquo;anomalie visuelle s&rsquo;est enti\u00e8rement r\u00e9sorb\u00e9e, c\u00e9dant imm\u00e9diatement la place \u00e0 une violente c\u00e9phal\u00e9e pulsatile unilat\u00e9rale fronto-orbitaire droite, accompagn\u00e9e de naus\u00e9es, de photophobie et de phonophobie. Le tableau clinique correspond rigoureusement aux crit\u00e8res diagnostiques de la migraine avec aura visuelle typique.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 2 : L&rsquo;aura \u00e9pileptique temporale interne.<\/strong> Un homme de 45 ans rapporte des \u00e9pisodes r\u00e9currents durant depuis six mois, survenant de mani\u00e8re totalement impr\u00e9visible deux \u00e0 trois fois par mois. Chaque \u00e9pisode commence par une impression saisissante et oppressante de \u00ab haut-le-c\u0153ur \u00bb remontant de l&rsquo;estomac vers la gorge, accompagn\u00e9e instantan\u00e9ment d&rsquo;une sensation bouleversante d&rsquo;avoir d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu l&rsquo;instant pr\u00e9sent dans ses moindres d\u00e9tails (ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9j\u00e0-vu), coupl\u00e9e \u00e0 une odeur fant\u00f4me de caoutchouc br\u00fbl\u00e9. Ces manifestations durent invariablement quarante \u00e0 soixante secondes, au cours desquelles il reste conscient mais se sent fig\u00e9. L&rsquo;entourage a r\u00e9cemment remarqu\u00e9 que ces moments sont parfois suivis d&rsquo;un m\u00e2chonnement automatique et d&rsquo;une rupture du contact de deux minutes dont le patient n&rsquo;a aucun souvenir. Les investigations d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique ont mis en \u00e9vidence une scl\u00e9rose hippocampique unilat\u00e9rale gauche, confirmant que l&rsquo;aura ressentie \u00e9tait l&rsquo;expression focale d&rsquo;une \u00e9pilepsie du lobe temporal m\u00e9sial.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation clinique, mesure et diagnostic<\/h3>\n<p>La d\u00e9marche diagnostique face \u00e0 une aura repose au premier chef sur une anamn\u00e8se minutieuse et une s\u00e9miologie clinique d&rsquo;une haute pr\u00e9cision. Les praticiens s&rsquo;appuient sur des crit\u00e8res internationaux standardis\u00e9s, notamment ceux de la troisi\u00e8me \u00e9dition de la Classification internationale des c\u00e9phal\u00e9es (ICHD-3) \u00e9labor\u00e9e par l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/International_Headache_Society\">International Headache Society<\/a>.<\/p>\n<p>Selon les crit\u00e8res ICHD-3, pour retenir le diagnostic d&rsquo;aura migraineuse, les sympt\u00f4mes doivent \u00eatre totalement r\u00e9versibles, se d\u00e9velopper de fa\u00e7on progressive sur une p\u00e9riode \u00e9gale ou sup\u00e9rieure \u00e0 5 minutes, ou survenir successivement en l&rsquo;espace de quelques minutes. Chaque sympt\u00f4me individuel d&rsquo;aura doit durer entre 5 et 60 minutes, et l&rsquo;aura doit \u00eatre accompagn\u00e9e ou suivie dans les 60 minutes par une c\u00e9phal\u00e9e caract\u00e9ristique. Cette temporalit\u00e9 progressive est le crit\u00e8re cardinal qui permet d&rsquo;\u00e9carter un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Accident_isch%C3%A9mique_transitoire\">accident isch\u00e9mique transitoire<\/a> (AIT), dont le d\u00e9ficit neurologique s&rsquo;installe d&#8217;embl\u00e9e, de fa\u00e7on brutale et maximale en quelques secondes.<\/p>\n<p>Sur le plan paraclinique, les outils d&rsquo;exploration visent \u00e0 exclure une pathologie structurelle sous-jacente ou \u00e0 confirmer une activit\u00e9 paroxystique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00c9lectroenc\u00e9phalogramme (EEG) :<\/strong> Indispensable en cas de suspicion d&rsquo;aura \u00e9pileptique. L&rsquo;enregistrement vid\u00e9o-EEG prolong\u00e9 ou de sommeil permet de capturer des anomalies \u00e9pileptiformes focales (pointes, pointes-ondes, ondes lentes rythmiques) contemporaines de l&rsquo;aura, objectivant le foyer l\u00e9sionnel ou fonctionnel d&rsquo;origine.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Imagerie par R\u00e9sonance Magn\u00e9tique (IRM) c\u00e9r\u00e9brale :<\/strong> Elle est imp\u00e9rative lors de toute premi\u00e8re aura inaugurale, atypique ou tardive, afin d&rsquo;\u00e9liminer une tumeur c\u00e9r\u00e9brale, une malformation art\u00e9rio-veineuse, un cavernome, une isch\u00e9mie constitu\u00e9e ou une thrombophl\u00e9bite c\u00e9r\u00e9brale. Les s\u00e9quences angiographiques et de diffusion sont cruciales pour \u00e9valuer la vascularisation c\u00e9r\u00e9brale.<\/li>\n<li><strong>Les \u00e9chelles d&rsquo;\u00e9valuation clinique :<\/strong> Bien qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas d&rsquo;\u00e9chelle de laboratoire isol\u00e9e pour mesurer l&rsquo;intensit\u00e9 intrins\u00e8que d&rsquo;une aura, les neurologues utilisent des questionnaires de suivi longitudinaux, des agendas des crises, ainsi que des scores d&rsquo;impact fonctionnel (comme l&rsquo;\u00e9chelle MIDAS pour la migraine ou l&rsquo;inventaire QOLIE-31 pour l&rsquo;\u00e9pilepsie) afin d&rsquo;\u00e9valuer le retentissement global des \u00e9pisodes sur la vie quotidienne du patient.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance exacte et pr\u00e9coce de l&rsquo;aura rev\u00eat une importance th\u00e9rapeutique et pr\u00e9ventive consid\u00e9rable en pratique clinique quotidienne. En effet, l&rsquo;aura sert de signal d&rsquo;alarme pr\u00e9coce permettant d&rsquo;optimiser l&rsquo;administration des traitements de crise.<\/p>\n<p>Dans le cas de la migraine, il est m\u00e9dicalement d\u00e9conseill\u00e9 d&rsquo;administrer des vasoconstricteurs puissants comme les triptanes pendant la phase pr\u00e9cise de l&rsquo;aura visuelle ou sensitive ; ces mol\u00e9cules doivent \u00eatre prises imm\u00e9diatement d\u00e8s l&rsquo;apparition de la c\u00e9phal\u00e9e qui lui succ\u00e8de pour maximiser leur efficacit\u00e9 et \u00e9viter toute vasoconstriction th\u00e9orique surajout\u00e9e durant la phase d&rsquo;isch\u00e9mie relative de la CSD. En revanche, les anti-inflammatoires non st\u00e9ro\u00efdiens (AINS) peuvent parfois \u00eatre instaur\u00e9s d\u00e8s le d\u00e9but des sympt\u00f4mes perceptifs. La distinction d&rsquo;une migraine avec aura modifie \u00e9galement les choix de contraception hormonale chez la femme en raison du sur-risque cardiovasculaire et thromboembolique associ\u00e9 aux contraceptifs estroprogestatifs combin\u00e9s.<\/p>\n<p>En \u00e9pileptologie, l&rsquo;aura repr\u00e9sente pour le patient une opportunit\u00e9 vitale pour se mettre en s\u00e9curit\u00e9 physique. Reconnaissant l&rsquo;imminence d&rsquo;une rupture de contact ou d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ralisation tonico-clonique secondaire, le patient peut s&rsquo;allonger, s&rsquo;\u00e9carter d&rsquo;une source de danger (marches d&rsquo;escalier, plans d&rsquo;eau, machines industrielles), pr\u00e9venir un proche ou d\u00e9clencher un enregistrement t\u00e9l\u00e9m\u00e9trique. Dans les \u00e9pilepsies r\u00e9fractaires candidates \u00e0 la chirurgie d&rsquo;ex\u00e9r\u00e8se, l&rsquo;aura est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment clinique le plus fiable pour guider la r\u00e9section neurochirurgicale de la \u00ab zone de d\u00e9but ictal \u00bb (<em>seizure onset zone<\/em>).<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine a fait des bonds spectaculaires dans la compr\u00e9hension des m\u00e9canismes fins de l&rsquo;aura gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;imagerie multimodale et \u00e0 la g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire. Les travaux fondamentaux men\u00e9s sur des mod\u00e8les animaux transg\u00e9niques de migraine h\u00e9mipl\u00e9gique familiale (MHF) ont d\u00e9montr\u00e9 le r\u00f4le d\u00e9terminant de mutations touchant des canaux ioniques membranaires (notamment les g\u00e8nes <em>CACNA1A<\/em>, <em>ATP1A2<\/em> et <em>SCN1A<\/em>), prouvant que l&rsquo;aura s&rsquo;inscrit au c\u0153ur des canalopathies c\u00e9r\u00e9brales.<\/p>\n<p>Chez l&rsquo;\u00eatre humain, les \u00e9tudes pionni\u00e8res en tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) et en IRM fonctionnelle BOLD (Blood-Oxygen-Level Dependent) ont permis de documenter avec une pr\u00e9cision millim\u00e9trique la cin\u00e9tique de la d\u00e9pression corticale envahissante. Ces travaux ont confirm\u00e9 qu&rsquo;une hyperh\u00e9mie transitoire initiale (marquant le passage du front d&rsquo;onde d\u00e9polarisant excitateur) est syst\u00e9matiquement suivie d&rsquo;une olig\u00e9mie corticale soutenue qui s&rsquo;\u00e9tend lentement sans respecter les territoires de distribution art\u00e9rielle classique, confirmant l&rsquo;origine neuronale primitive et non purement vasculaire de l&rsquo;aura migraineuse.<\/p>\n<p>En outre, les m\u00e9ta-analyses \u00e9pid\u00e9miologiques \u00e0 grande \u00e9chelle ont mis en \u00e9vidence que les patients souffrant de migraine avec aura pr\u00e9sentent un risque relatif accru d&rsquo;infarctus c\u00e9r\u00e9bral isch\u00e9mique (approximativement multipli\u00e9 par un facteur de 1,5 \u00e0 2) par comparaison \u00e0 la population g\u00e9n\u00e9rale ou aux migraineux sans aura. Ce risque est amplifi\u00e9 de fa\u00e7on exponentielle par le tabagisme actif et l&rsquo;utilisation de contraceptifs oraux contenant des \u0153strog\u00e8nes de synth\u00e8se, orientant les recommandations de sant\u00e9 publique internationales vers une vigilance accrue chez cette sous-population.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et anthropologiques<\/h3>\n<p>La mani\u00e8re dont les auras sont v\u00e9cues, interpr\u00e9t\u00e9es et rapport\u00e9es par les individus varie consid\u00e9rablement selon les contextes culturels, historiques et philosophiques. Bien avant l&rsquo;av\u00e8nement des explications biophysiques contemporaines, les exp\u00e9riences sensorielles extraordinaires constitutives des auras ont aliment\u00e9 une riche ex\u00e9g\u00e8se spirituelle et artistique.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses traditions chamaniques ou mystiques, les \u00e9tats modifi\u00e9s de perception associ\u00e9s aux auras \u00e9pileptiques temporales (sentiments d&rsquo;extase, illumination soudaine, t\u00e9l\u00e9pathie ressentie ou communion cosmique) \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme des r\u00e9v\u00e9lations sacr\u00e9es ou des contacts directs avec le divin. De nombreux historiens de la m\u00e9decine sugg\u00e8rent r\u00e9trospectivement que des figures historiques embl\u00e9matiques telles que Jeanne d&rsquo;Arc, sainte Th\u00e9r\u00e8se d&rsquo;Avila ou l&rsquo;ap\u00f4tre Paul sur le chemin de Damas ont pu exp\u00e9rimenter des crises focales avec auras auditives, visuelles ou \u00e9motionnelles complexes qui ont profond\u00e9ment orient\u00e9 leurs trajectoires spirituelles.<\/p>\n<p>Dans le domaine des arts et de la litt\u00e9rature, l&rsquo;aura a souvent \u00e9t\u00e9 une source d&rsquo;inspiration f\u00e9conde en m\u00eame temps qu&rsquo;une torture psychophysique. L&rsquo;\u00e9crivain Lewis Carroll, lui-m\u00eame grand migraineux, a vraisemblablement transpos\u00e9 ses propres m\u00e9tamorphopsies et auras visuelles dans les p\u00e9rip\u00e9ties d&rsquo;<em>Alice au pays des merveilles<\/em>, o\u00f9 le corps de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne grandit ou r\u00e9tr\u00e9cit de mani\u00e8re inexplicable. De m\u00eame, certains critiques d&rsquo;art postulent que les spirales vibrantes et les ciels ondulants de Vincent van Gogh, ou encore les d\u00e9structurations g\u00e9om\u00e9triques de peintres modernistes, pourraient trouver un \u00e9cho synesth\u00e9sique dans leurs crises neurologiques respectives.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue transculturel moderne, l&rsquo;acceptation de ces sympt\u00f4mes reste h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales hautement m\u00e9dicalis\u00e9es, l&rsquo;aura d\u00e9clenche quasi imm\u00e9diatement une anxi\u00e9t\u00e9 nosophobique orient\u00e9e vers l&rsquo;accident vasculaire ou la folie, conduisant rapidement le sujet aux urgences hospitali\u00e8res. Dans d&rsquo;autres contextes o\u00f9 persiste une stigmatisation forte de l&rsquo;\u00e9pilepsie, les auras peuvent \u00eatre dissimul\u00e9es par les patients par crainte d&rsquo;\u00eatre \u00e9tiquet\u00e9s comme poss\u00e9d\u00e9s, faibles d&rsquo;esprit ou mentalement instables, ce qui retarde consid\u00e9rablement la prise en charge diagnostique appropri\u00e9e.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 les avanc\u00e9es ind\u00e9niables des neurosciences, le concept d&rsquo;aura continue de susciter des d\u00e9bats taxonomiques, diagnostiques et nosologiques anim\u00e9s au sein de la communaut\u00e9 scientifique.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des controverses majeures concerne la fronti\u00e8re exacte entre \u00ab prodrome \u00bb et \u00ab aura \u00bb. De nombreux patients migraineux rapportent des prodromes affectifs, cognitifs ou v\u00e9g\u00e9tatifs (irritabilit\u00e9, fringales de sucre, b\u00e2illements incoercibles, brouillard mental) survenant plusieurs heures avant l&rsquo;aura sensorielle proprement dite. L&rsquo;imagerie m\u00e9tabolique a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que l&rsquo;hypothalamus s&rsquo;active bien avant la survenue de la d\u00e9pression corticale envahissante. D\u00e8s lors, certains auteurs sugg\u00e8rent que l&rsquo;aura n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne secondaire au sein d&rsquo;une cascade neuropathologique globale bien plus pr\u00e9coce, remettant en cause le statut de l&rsquo;aura comme \u00e9v\u00e9nement inaugural r\u00e9el de la crise.<\/p>\n<p>Un autre point de tension r\u00e9side dans le diagnostic diff\u00e9rentiel \u00e9pineux des \u00ab \u00e9quivalents d&rsquo;aura \u00bb ou \u00ab auras sans c\u00e9phal\u00e9e \u00bb (anciennement appel\u00e9es migraines ophtalmiques sans c\u00e9phal\u00e9e ou <em>aura sine cephalea<\/em>), particuli\u00e8rement fr\u00e9quentes chez les sujets \u00e2g\u00e9s. Lorsqu&rsquo;un individu de soixante ans pr\u00e9sente un scotome scintillant isol\u00e9 sans douleur subs\u00e9quente, l&rsquo;affirmation formelle qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une aura b\u00e9nigne plut\u00f4t que d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement thromboembolique r\u00e9tinien ou c\u00e9r\u00e9bral aigu demeure extr\u00eamement d\u00e9licate en clinique d&rsquo;urgence, imposant souvent une co\u00fbteuse cascade d&rsquo;examens d&rsquo;exclusion.<\/p>\n<p>Enfin, en psychiatrie, la d\u00e9marcation entre une aura psychique \u00e9pileptique et une attaque de panique paroxystique ou un \u00e9pisode dissociatif aigu fait l&rsquo;objet de discussions r\u00e9currentes. Certains troubles du spectre de la d\u00e9personnalisation et de la d\u00e9r\u00e9alisation partagent avec l&rsquo;aura temporale une s\u00e9miologie quasi superposable. La sur\u00e9valuation de l&rsquo;organicit\u00e9 \u00e9lectrique peut mener \u00e0 des traitements anticonvulsivants injustifi\u00e9s, tandis que la psychologisation excessive d&rsquo;une authentique \u00e9pilepsie focale insulaire peut priver le patient d&rsquo;un traitement \u00e9tiologique salvateur.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions nosographiques<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion lexicale et diagnostique dans l&rsquo;\u00e9valuation s\u00e9miologique, il importe de distinguer rigoureusement l&rsquo;aura de plusieurs entit\u00e9s cliniques frontali\u00e8res :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Prodrome :<\/strong> Sympt\u00f4mes g\u00e9n\u00e9raux non focaux (fatigue, euphorie, fringale, raideur nucale) apparaissant des heures ou des jours avant la crise, distincts de l&rsquo;aura qui est un d\u00e9ficit focal aigu de quelques minutes.<\/li>\n<li><strong>Accident Isch\u00e9mique Transitoire (AIT) :<\/strong> D\u00e9ficit neurologique focal d&rsquo;origine vasculaire d&rsquo;apparition brutale (\u00ab d&#8217;embl\u00e9e maximal \u00bb), \u00e0 tonalit\u00e9 principalement n\u00e9gative (perte de vision compl\u00e8te, perte de force motrice, anesth\u00e9sie), contrairement \u00e0 l&rsquo;aura qui d\u00e9bute progressivement et comporte souvent des ph\u00e9nom\u00e8nes positifs (scintillements, picotements, engourdissements \u00e9volutifs).<\/li>\n<li><strong>Hallucination psychiatrique :<\/strong> Perceptions sans objet survenant dans le cadre de troubles psychotiques ou dissociatifs. Les hallucinations psychiatriques sont g\u00e9n\u00e9ralement auditives verbales, complexes, r\u00e9p\u00e9titives et int\u00e9gr\u00e9es dans un d\u00e9lire, tandis que les hallucinations de l&rsquo;aura sont \u00e9l\u00e9mentaires, g\u00e9om\u00e9triques, st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es et v\u00e9cues avec une distance critique par le patient (hallucinoses).<\/li>\n<li><strong>Attaque de panique :<\/strong> Manifestation paroxystique d&rsquo;angoisse avec sympt\u00f4mes v\u00e9g\u00e9tatifs intenses. Contrairement \u00e0 l&rsquo;aura psychique temporale qui dure moins de deux minutes et s&rsquo;accompagne d&rsquo;impressions mn\u00e9siques st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es pr\u00e9cises, l&rsquo;attaque de panique dure g\u00e9n\u00e9ralement vingt \u00e0 trente minutes et s&rsquo;articule autour d&rsquo;une peur de mourir ou de perdre la raison sans s\u00e9miologie \u00e9lectroenc\u00e9phalographique focale.<\/li>\n<li><strong>Amaurose fugace :<\/strong> C\u00e9cit\u00e9 monoculaire transitoire brutale, souvent li\u00e9e \u00e0 une micro-embolie dans l&rsquo;art\u00e8re centrale de la r\u00e9tine, s&rsquo;opposant au scotome scintillant bilat\u00e9ral de l&rsquo;aura qui concerne le champ visuel r\u00e9trochiasmatique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;aura c\u00e9r\u00e9brale est une entit\u00e9 neurologique et ph\u00e9nom\u00e9nologique complexe qui synth\u00e9tise les lois fondamentales de la neurodynamique corticale. Retenons les points essentiels :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;aura est une manifestation neurologique focale, transitoire et enti\u00e8rement r\u00e9versible, survenant classiquement avant une c\u00e9phal\u00e9e migraineuse ou au d\u00e9but d&rsquo;une crise \u00e9pileptique focale.<\/li>\n<li>Sur le plan physiopathologique, elle refl\u00e8te une d\u00e9pression corticale envahissante dans la migraine, et une d\u00e9charge neuronale hypersynchrone focale dans l&rsquo;\u00e9pilepsie.<\/li>\n<li>La s\u00e9miologie de l&rsquo;aura est un traceur topographique exceptionnel : manifestations visuelles (cortex occipital), sensitives (cortex pari\u00e9tal), aphasiques (aires du langage), ou \u00e9pigastriques et affectives (lobe temporal et insula).<\/li>\n<li>Le mode d&rsquo;installation progressif sur 5 \u00e0 20 minutes constitue la signature typique de l&rsquo;aura migraineuse, permettant de la diff\u00e9rencier du d\u00e9but ictal soudain de l&rsquo;\u00e9pilepsie ou de la brutalit\u00e9 de l&rsquo;accident isch\u00e9mique transitoire.<\/li>\n<li>Sur le plan de la prise en charge, l&rsquo;aura sert de marqueur clinique pr\u00e9cieux pour guider le calendrier des th\u00e9rapeutiques pharmacologiques et assurer la s\u00e9curit\u00e9 du patient avant la g\u00e9n\u00e9ralisation d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement pathologique.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Fisher, R. S., Cross, J. H., French, J. A., Higurashi, N., Hirsch, E., Jansen, F. E., Lagae, L., Mosh\u00e9, S. L., Peltola, J., Roulet Perez, E., Scheffer, I. E., &amp; Zuberi, S. M. (2017). Operational classification of seizure types by the International League Against Epilepsy: Position Paper of the ILAE Commission for Classification and Terminology. <em>Epilepsia<\/em>, 58(4), 522-530. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/epi.13670\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/epi.13670<\/a><\/li>\n<li>Headache Classification Committee of the International Headache Society (IHS). (2018). The International Classification of Headache Disorders, 3rd edition. <em>Cephalalgia<\/em>, 38(1), 1-211. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0333102417738202\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0333102417738202<\/a><\/li>\n<li>Lauritzen, M. (1994). Pathophysiology of the migraine aura: The spreading depression theory. <em>Brain<\/em>, 117(1), 199-210. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/117.1.199\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/117.1.199<\/a><\/li>\n<li>Le\u00e3o, A. A. P. (1944). Spreading depression of activity in the cerebral cortex. <em>Journal of Neurophysiology<\/em>, 7(6), 359-390. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1152\/jn.1944.7.6.359\">https:\/\/doi.org\/10.1152\/jn.1944.7.6.359<\/a><\/li>\n<li>Pietrobon, D., &amp; Moskowitz, M. A. (2014). Chaos and commotion in the brain: The genesis of migraine headache and aura. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 15(6), 379-393. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn3770\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn3770<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;aura est une manifestation neuropsychologique et sensorielle focale transitoire survenant avant une migraine ou une crise d&rsquo;\u00e9pilepsie. 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