{"id":21261,"date":"2026-10-25T10:50:09","date_gmt":"2026-10-25T10:50:09","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=trouble-du-traitement-auditif-2"},"modified":"2026-10-25T10:50:09","modified_gmt":"2026-10-25T10:50:09","slug":"trouble-du-traitement-auditif-2","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=trouble-du-traitement-auditif-2","title":{"rendered":"Trouble du traitement auditif : Comprendre le TTA"},"content":{"rendered":"<p>Le trouble du traitement auditif repr\u00e9sente une anomalie neurobiologique complexe o\u00f9 l&rsquo;oreille capte ad\u00e9quatement les signaux sonores, mais o\u00f9 le syst\u00e8me nerveux central \u00e9choue \u00e0 les d\u00e9coder avec pr\u00e9cision. Souvent invisible dans les bilans audiom\u00e9triques standardis\u00e9s, cette condition affecte profond\u00e9ment la communication verbale, les apprentissages scolaires et les interactions socio-\u00e9motionnelles tout au long de la vie. Plongeant aux confins de l&rsquo;audiologie, de la neuropsychologie et des neurosciences cognitives, l&rsquo;analyse du traitement auditif central permet de mieux cerner les m\u00e9canismes sous-jacents aux difficult\u00e9s de perception de la parole en milieu bruyant.<\/p>\n<h2>Trouble du traitement auditif<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>trouble du traitement auditif<\/strong> (TTA), fr\u00e9quemment d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de trouble du traitement auditif central (TTAC), est un d\u00e9ficit neurod\u00e9veloppemental ou acquis caract\u00e9ris\u00e9 par une alt\u00e9ration de l&rsquo;analyse, de l&rsquo;organisation et de l&rsquo;interpr\u00e9tation des stimuli acoustiques par le syst\u00e8me nerveux auditif central, en pr\u00e9sence de seuils auditifs p\u00e9riph\u00e9riques normaux. Cette anomalie compromet la reconnaissance et la discrimination des phon\u00e8mes, la localisation de la source sonore et la s\u00e9paration du signal d&rsquo;int\u00e9r\u00eat par rapport au bruit ambiant.<\/p>\n<p>Contrairement aux surdit\u00e9s neurosensorielles ou de transmission, le TTA ne r\u00e9sulte pas d&rsquo;une atteinte cochl\u00e9aire ou m\u00e9canique de l&rsquo;oreille moyenne, mais d&rsquo;une dysfonction des voies ascendantes du tronc c\u00e9r\u00e9bral et des aires corticales auditives. Les individus atteints entendent les sons physiologiquement, mais \u00e9prouvent une difficult\u00e9 majeure \u00e0 donner du sens aux messages oraux, en particulier dans des contextes acoustiques complexes ou d\u00e9grad\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et neuropsychologique, ce trouble s&rsquo;inscrit au carrefour des troubles neurod\u00e9veloppementaux, partageant des fronti\u00e8res ph\u00e9nom\u00e9nologiques subtiles avec le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_du_d%C3%A9ficit_de_l%27attention_avec_ou_sans_hyperactivit%C3%A9\">trouble du d\u00e9ficit de l&rsquo;attention avec ou sans hyperactivit\u00e9<\/a> (TDAH), les troubles du langage oral (dysphasie\/trouble d\u00e9veloppemental du langage) et la dyslexie du d\u00e9veloppement. Bien qu&rsquo;il puisse coexister avec ces entit\u00e9s cliniques, le TTA constitue une entit\u00e9 diagnostique distincte caract\u00e9ris\u00e9e par une d\u00e9faillance sp\u00e9cifique des processus perceptifs auditifs fondamentaux.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab trouble du traitement auditif \u00bb provient de la traduction fran\u00e7aise directe du syntagme anglo-saxon <em>auditory processing disorder<\/em> (APD) ou <em>central auditory processing disorder<\/em> (CAPD). Le terme \u00ab auditif \u00bb d\u00e9rive du latin <em>auditivus<\/em>, issu du verbe <em>audire<\/em> signifiant \u00ab entendre \u00bb ou \u00ab \u00e9couter avec attention \u00bb. Cette racine refl\u00e8te la dimension sensorielle et perceptive de la modalit\u00e9 concern\u00e9e.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab traitement \u00bb est issu du latin <em>tractare<\/em>, signifiant \u00ab manier \u00bb, \u00ab manier l&rsquo;esprit \u00bb, \u00ab analyser \u00bb ou \u00ab examiner m\u00e9thodiquement \u00bb. Dans le contexte moderne des neurosciences, le terme a \u00e9t\u00e9 emprunt\u00e9 au milieu du XXe si\u00e8cle au paradigme cybern\u00e9tique et informatique du \u00ab traitement de l&rsquo;information \u00bb (<em>information processing<\/em>), conceptualisant l&rsquo;esprit et le cerveau comme un syst\u00e8me computationnel extrayant, codant et transformant des repr\u00e9sentations symboliques et physiques.<\/p>\n<p>Enfin, \u00ab trouble \u00bb provient de l&rsquo;ancien fran\u00e7ais <em>trobler<\/em>, lui-m\u00eame issu du bas latin <em>turbulare<\/em> (agiter, bouleverser), d\u00e9riv\u00e9 du latin classique <em>turba<\/em> qui d\u00e9signe le d\u00e9sordre, le tumulte et la confusion. L&rsquo;int\u00e9gration de cette locution dans la litt\u00e9rature francophone s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e principalement au cours des ann\u00e9es 1980 et 1990, sous l&rsquo;influence des travaux de l&rsquo;American Speech-Language-Hearing Association (ASHA) et des pionniers de la neuro-audiologie qu\u00e9b\u00e9coise et europ\u00e9enne, officialisant ainsi la distinction entre la simple perception auditive p\u00e9riph\u00e9rique et l&rsquo;analyse acoustique centrale.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, \u00ab trouble du traitement auditif \u00bb se prononce en fran\u00e7ais international standard \/t\u0281u.bl\u0259 dy t\u0281\u025bt.m\u0251\u0303 o.di.tif\/ ou \/t\u0281u.bl\u0259 dy t\u0281\u025bt.m\u0251\u0303 o.di.tiv\/ sous sa forme adjectiv\u00e9e f\u00e9minine. Le terme rel\u00e8ve de la cat\u00e9gorie grammaticale des locutions nominales masculines singuli\u00e8res. Il est couramment abr\u00e9g\u00e9 sous le sigle TTA (masculin) ou TTAC pour \u00ab trouble du traitement auditif central \u00bb.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e, on rencontre \u00e9galement la forme au pluriel, \u00ab troubles du traitement auditif \u00bb, soulignant la nature h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne des m\u00e9canismes atteints. Les variantes terminologiques incluent des expressions d\u00e9su\u00e8tes telles que \u00ab surdit\u00e9 centrale \u00bb, \u00ab agnosie auditive d\u00e9veloppementale \u00bb ou \u00ab dyslexie auditive \u00bb, bien que ces d\u00e9nominations soient aujourd&rsquo;hui abandonn\u00e9es au profit de nomenclatures standardis\u00e9es conformes aux consensus internationaux.<\/p>\n<p>En contexte clinique et r\u00e9dactionnel, le terme s&rsquo;accorde au masculin : \u00ab un trouble du traitement auditif invalidant \u00bb, \u00ab des troubles du traitement auditif document\u00e9s \u00bb. Lorsqu&rsquo;on fait r\u00e9f\u00e9rence au profil fonctionnel d&rsquo;un sujet, l&rsquo;adjectif s&rsquo;accorde en cons\u00e9quence : \u00ab un patient pr\u00e9sentant un profil de traitement auditif d\u00e9ficitaire \u00bb ou \u00ab une dysfonction du traitement de l&rsquo;information auditive \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender le trouble du traitement auditif dans toute son ampleur, il convient d&rsquo;envisager le syst\u00e8me auditif comme une hi\u00e9rarchie complexe \u00e0 deux \u00e9tages : la p\u00e9riph\u00e9rie sensorielle et l&rsquo;arbre central de traitement de l&rsquo;information. L&rsquo;\u00e9tage p\u00e9riph\u00e9rique (pavillon, conduit auditif, tympan, osselets et cochl\u00e9e) convertit l&rsquo;\u00e9nergie m\u00e9canique des ondes sonores en signaux \u00e9lectrochimiques via les cellules cili\u00e9es de l&rsquo;organe de Corti. Dans le cadre du TTA, cette machinerie p\u00e9riph\u00e9rique fonctionne parfaitement ; le trac\u00e9 audiom\u00e9trique conventionnel r\u00e9v\u00e8le des seuils de d\u00e9tection absolue normaux entre 0 et 20 d\u00e9cibels sur l&rsquo;ensemble du spectre tonal standard.<\/p>\n<p>La d\u00e9faillance survient lorsque le signal bio\u00e9lectrique quitte le nerf cochl\u00e9aire pour s&rsquo;engager dans le tronc c\u00e9r\u00e9bral auditif (noyaux cochl\u00e9aires, complexe olivaire sup\u00e9rieur, lemnisque lat\u00e9ral, colliculus inf\u00e9rieur) et remonter jusqu&rsquo;au corps genouill\u00e9 m\u00e9dial du thalamus, avant de se d\u00e9ployer vers le cortex auditif primaire (gyrus de Heschl) et les aires associatives temporo-pari\u00e9tales. Le TTA correspond \u00e0 une incapacit\u00e9 de ces structures neuroanatomiques centrales \u00e0 extraire, maintenir, s\u00e9gr\u00e9guer et comparer les motifs acoustiques temporels, spectraux et spatiaux.<\/p>\n<p>La port\u00e9e de cette dysfonction est vaste et multiforme. Les personnes vivant avec un TTA \u00e9prouvent ce que la recherche nomme un \u00ab effet cocktail party \u00bb d\u00e9faillant : dans un environnement r\u00e9verb\u00e9rant ou parasit\u00e9 par des conversations concurrentes, leur syst\u00e8me nerveux central s&rsquo;av\u00e8re incapable d&rsquo;inhiber les bruits de fond pour isoler la voix de l&rsquo;interlocuteur. Cette incapacit\u00e9 n&rsquo;est pas le reflet d&rsquo;un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat motivationnel ou d&rsquo;une inattention primaire, mais d&rsquo;une faillite de la r\u00e9solution temporelle et spatiale du signal acoustique.<\/p>\n<p>Sur le plan des fronti\u00e8res conceptuelles, le TTA doit \u00eatre rigoureusement d\u00e9limit\u00e9 des troubles du langage de haut niveau et des d\u00e9ficits cognitifs g\u00e9n\u00e9raux. Le TTA implique sp\u00e9cifiquement les op\u00e9rations perceptives de bas niveau d\u00e9pendant de la modalit\u00e9 auditive. Toutefois, en raison de la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale et de l&rsquo;interconnexion fonctionnelle du cerveau, une alt\u00e9ration chronique de l&rsquo;entr\u00e9e auditive perceptive entrave secondairement le d\u00e9veloppement de la m\u00e9moire de travail phonologique, la conscience phonologique et la fluidit\u00e9 de la compr\u00e9hension du langage oral \u00e9labor\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, le TTA n&rsquo;est pas un construct unitaire mais plut\u00f4t un terme parapluie englobant divers sous-profils fonctionnels. Certains individus pr\u00e9sentent des difficult\u00e9s pr\u00e9dominantes d&rsquo;int\u00e9gration binaurale (difficult\u00e9 \u00e0 combiner des informations diff\u00e9rentes pr\u00e9sent\u00e9es simultan\u00e9ment aux deux oreilles), tandis que d&rsquo;autres manifestent un d\u00e9ficit d&rsquo;ordonnancement temporel (incapacit\u00e9 \u00e0 percevoir l&rsquo;ordre pr\u00e9cis d&rsquo;apparition rapide de deux sons distincts) ou de fermeture auditive (incapacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9duire un mot complet lorsque des syllabes sont partiellement masqu\u00e9es par le bruit).<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la conceptualisation du TTA trouve ses racines au milieu du XXe si\u00e8cle, dans les observations cliniques de neurologues et d&rsquo;audiologistes confront\u00e9s \u00e0 des patients militaires pr\u00e9sentant des traumatismes cr\u00e2niens apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. D\u00e8s 1954, le m\u00e9decin et chercheur n\u00e9erlandais Henk C. Huizing documente des cas d&rsquo;enfants et d&rsquo;adultes d\u00e9montrant une incompr\u00e9hension verbale flagrante malgr\u00e9 des oreilles saines. Parall\u00e8lement, le neurologue italien Ettore Bocca et ses coll\u00e8gues con\u00e7oivent les premiers tests audiom\u00e9triques dits \u00ab sensibilis\u00e9s \u00bb (utilisant de la parole filtr\u00e9e ou acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e) pour localiser les tumeurs c\u00e9r\u00e9brales et les l\u00e9sions des lobes temporaux.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1960 et 1970, l&rsquo;attention s&rsquo;est d\u00e9plac\u00e9e du mod\u00e8le l\u00e9sionnel strict vers les populations p\u00e9diatriques pr\u00e9sentant des troubles des apprentissages. Des chercheurs tels que Jack Katz aux \u00c9tats-Unis ont d\u00e9velopp\u00e9 le <em>Staggered Spondaic Word test<\/em> (SSW), posant les bases m\u00e9thodologiques de l&rsquo;\u00e9valuation dichotique. Katz \u00e9met l&rsquo;hypoth\u00e8se audacieuse que des anomalies subtiles du syst\u00e8me auditif central peuvent \u00eatre responsables d&rsquo;\u00e9checs massifs dans l&rsquo;apprentissage de la lecture et de l&rsquo;orthographe, ind\u00e9pendamment de toute d\u00e9bilit\u00e9 mentale ou de surdit\u00e9 cochl\u00e9aire.<\/p>\n<p>La d\u00e9cennie 1990 marque l&rsquo;institutionnalisation et la standardisation des crit\u00e8res nosographiques. En 1996, l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/American_Speech%E2%80%93Language%E2%80%93Hearing_Association\">American Speech-Language-Hearing Association<\/a> (ASHA) publie son premier consensus officiel d\u00e9finissant le trouble du traitement auditif central comme un d\u00e9ficit sp\u00e9cifique dans un ou plusieurs processus comportementaux auditifs. Cette initiative a \u00e9t\u00e9 consolid\u00e9e en 2005 par une nouvelle d\u00e9claration de consensus d&rsquo;un groupe d&rsquo;experts de l&rsquo;ASHA, \u00e9tablissant des protocoles pr\u00e9cis d&rsquo;\u00e9valuation audiologique minimale.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 2010 et 2020, les progr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie c\u00e9r\u00e9brale et de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) ont r\u00e9volutionn\u00e9 la compr\u00e9hension du TTA. L&rsquo;enregistrement des r\u00e9ponses auditives pr\u00e9coces du tronc c\u00e9r\u00e9bral \u00e0 des stimuli de parole complexe (<em>Frequency Following Response<\/em> ou FFR), notamment popularis\u00e9 par les travaux de Nina Kraus \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Northwestern, a apport\u00e9 la preuve irr\u00e9futable que le TTA s&rsquo;ancre dans un encodage neural sous-cortical anormalement d\u00e9grad\u00e9 et instable du signal acoustique temporel.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude du trouble du traitement auditif repose sur des cadres th\u00e9oriques emprunt\u00e9s \u00e0 la psychoacoustique, aux neurosciences int\u00e9gratives et \u00e0 la psychologie cognitive. Le premier paradigme fondamental est la th\u00e9orie du traitement de l&rsquo;information auditive ascendante (<em>bottom-up processing<\/em>) versus descendante (<em>top-down processing<\/em>). Selon ce mod\u00e8le, l&rsquo;\u00e9coute efficace r\u00e9sulte d&rsquo;une n\u00e9gociation permanente entre les signaux sensoriels transmis m\u00e9caniquement et fid\u00e8lement par les voies nerveuses ascendantes (de bas en haut) et la r\u00e9gulation pr\u00e9dictive op\u00e9r\u00e9e par les aires c\u00e9r\u00e9brales sup\u00e9rieures (de haut en bas), incluant le langage, l&rsquo;attention s\u00e9lective et les fonctions ex\u00e9cutives.<\/p>\n<p>Dans le TTA, le postulat th\u00e9orique central r\u00e9side dans une alt\u00e9ration primaire du traitement ascendant : le signal brut est mal cod\u00e9 dans ses param\u00e8tres fondamentaux de fr\u00e9quence, de dur\u00e9e, d&rsquo;intensit\u00e9 et de phase. En cons\u00e9quence, les m\u00e9canismes descendants sont contraints \u00e0 une surcharge cognitive permanente pour tenter de compenser, par inf\u00e9rence contextuelle, les lacunes du message sensoriel transmis, g\u00e9n\u00e9rant une fatigue cognitive massive chez le sujet.<\/p>\n<p>Un second cadre th\u00e9orique majeur est le mod\u00e8le de connectivit\u00e9 transcalleuse et d&rsquo;int\u00e9gration h\u00e9misph\u00e9rique, largement document\u00e9 par Frank Musiek. Ce mod\u00e8le s&rsquo;appuie sur la sp\u00e9cialisation fonctionnelle des h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux : l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche est traditionnellement pr\u00e9dominant pour l&rsquo;analyse temporelle rapide et le d\u00e9codage phon\u00e9mique, tandis que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit excelle dans l&rsquo;extraction des composantes spectrales, de la prosodie et du contour m\u00e9lodique. La communication interh\u00e9misph\u00e9rique via le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Corps_calleux\">corps calleux<\/a> est indispensable pour synth\u00e9tiser ces deux flux d&rsquo;informations. Une dysfonction ou un retard de my\u00e9linisation du corps calleux entra\u00eene un syndrome de d\u00e9connexion auditive, rendant le patient incapable d&rsquo;int\u00e9grer des informations auditives complexes pr\u00e9sent\u00e9es simultan\u00e9ment.<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie de la plasticit\u00e9 neuronale corticofuge sous-tend les approches contemporaines de r\u00e9adaptation auditive. D\u00e9velopp\u00e9e notamment par Nina Kraus, cette th\u00e9orie stipule que les voies descendantes reliant le cortex auditif au tronc c\u00e9r\u00e9bral exercent une influence modulatrice continue sur la fa\u00e7on dont le tronc c\u00e9r\u00e9bral traite le son. Un environnement acoustique appauvri ou une d\u00e9faillance neurobiologique intrins\u00e8que peut compromettre cette boucle de r\u00e9troaction ; inversement, un entra\u00eenement auditif intensif peut reconfigurer favorablement ces circuits sous-corticaux.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Le traitement auditif central n&rsquo;est pas un processus monolithique ; il se d\u00e9compose en plusieurs habilet\u00e9s auditives ind\u00e9pendantes mais interd\u00e9pendantes. Selon les classifications consensuelles de l&rsquo;ASHA et de l&rsquo;American Academy of Audiology (AAA), le TTA peut affecter un ou plusieurs des domaines fonctionnels suivants :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Discrimination auditive :<\/strong> Capacit\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rencier des sons acoustiquement proches, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de variations fr\u00e9quentielles, d&rsquo;intensit\u00e9 ou de contrastes phon\u00e9miques minimaux (comme la distinction entre les consonnes occlusives \/b\/, \/d\/ et \/g\/).<\/li>\n<li><strong>R\u00e9solution et analyse temporelle :<\/strong> Facult\u00e9 du syst\u00e8me auditif \u00e0 d\u00e9tecter de tr\u00e8s courtes interruptions silencieuses au sein d&rsquo;un signal continu (d\u00e9tection de gap) ou \u00e0 discriminer l&rsquo;ordre temporel d&rsquo;apparition d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements acoustiques successifs rapides (ordonnancement temporel).<\/li>\n<li><strong>Int\u00e9gration et s\u00e9paration binaurale :<\/strong> Processus permettant de traiter des signaux sonores divergents arrivant en m\u00eame temps \u00e0 chaque oreille. L&rsquo;int\u00e9gration binaurale requiert de fusionner les deux entr\u00e9es, tandis que la s\u00e9paration binaurale exige de focaliser l&rsquo;attention sur l&rsquo;oreille cible tout en ignorant totalement l&rsquo;oreille controlat\u00e9rale.<\/li>\n<li><strong>Fermeture auditive (ou compl\u00e9tion auditive) :<\/strong> Habilet\u00e9 cognitive et perceptive permettant d&rsquo;identifier un message linguistique global m\u00eame lorsqu&rsquo;une portion substantielle du signal acoustique a \u00e9t\u00e9 masqu\u00e9e, d\u00e9form\u00e9e ou omise par le bruit ambiant.<\/li>\n<li><strong>Localisation et lat\u00e9ralisation sonore :<\/strong> Utilisation des diff\u00e9rences interaurales de temps (ITD) et d&rsquo;intensit\u00e9 (ILD) pour d\u00e9terminer avec pr\u00e9cision la position spatiale d&rsquo;une source sonore dans un environnement tridimensionnel.<\/li>\n<li><strong>Sous-profils cliniques de Katz (mod\u00e8le de Buffalo) :<\/strong> Classification comportementale couramment employ\u00e9e distinguant quatre profils majeurs : le sous-profil de d\u00e9codage phon\u00e9mique, le sous-profil de tol\u00e9rance au bruit de fond, le sous-profil d&rsquo;int\u00e9gration et le sous-profil d&rsquo;organisation s\u00e9quentielle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de mat\u00e9rialiser la r\u00e9alit\u00e9 clinique du trouble du traitement auditif, examinons deux situations repr\u00e9sentatives illustrant l&rsquo;impact diff\u00e9rentiel du trouble selon l&rsquo;\u00e2ge et le contexte \u00e9cologique d&rsquo;apprentissage et de travail.<\/p>\n<p>Le premier cas est celui de Lucas, un enfant de 8 ans scolaris\u00e9 en classe de CE2. D\u00e9crit par ses enseignants comme un \u00e9l\u00e8ve intelligent mais constamment \u00ab dans la lune \u00bb, distrait et lent \u00e0 ex\u00e9cuter les consignes orales collectives. Lorsque la classe est silencieuse, Lucas comprend parfaitement les directives individuelles formul\u00e9es en face \u00e0 face. Cependant, d\u00e8s que le niveau sonore de la classe s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve (bruits de chaises, bavardages, ventilation), Lucas semble d\u00e9connect\u00e9 : il regarde ses camarades pour copier leur comportement avec quelques secondes de d\u00e9calage. En dict\u00e9e, il commet des inversions phonologiques syst\u00e9matiques entre des sons vois\u00e9s et non vois\u00e9s (\/p\/ et \/b\/, \/t\/ et \/d\/). Les \u00e9valuations psychom\u00e9triques r\u00e9v\u00e8lent un quotient intellectuel verbal et non verbal sup\u00e9rieur \u00e0 la moyenne. L&rsquo;audiom\u00e9trie tonale p\u00e9riph\u00e9rique est impeccable avec des seuils \u00e0 5 dB HL sur les deux oreilles. Cependant, l&rsquo;\u00e9valuation audiologique centrale met en \u00e9vidence un d\u00e9ficit critique au test de d\u00e9tection d&rsquo;interruption temporelle (<em>Random Gap Detection Test<\/em>) et un effondrement des scores au test de parole dans le bruit (<em>Speech in Noise<\/em>), confirmant un TTA de type d\u00e9codage phon\u00e9mique et tol\u00e9rance au bruit.<\/p>\n<p>Le second cas concerne Camille, une consultante de 34 ans sans ant\u00e9c\u00e9dents m\u00e9dicaux majeurs, en poste dans un environnement professionnel en espace ouvert (open space). Camille rapporte une d\u00e9tresse psychologique et un \u00e9puisement professionnel croissant. Elle est incapable de suivre les r\u00e9unions men\u00e9es autour d&rsquo;une grande table d\u00e8s lors que deux personnes parlent simultan\u00e9ment. Au t\u00e9l\u00e9phone, elle \u00e9prouve d&rsquo;immenses difficult\u00e9s \u00e0 comprendre son interlocuteur si la t\u00e9l\u00e9vision est allum\u00e9e en arri\u00e8re-plan. Ses coll\u00e8gues ont parfois l&rsquo;impression qu&rsquo;elle manque d&rsquo;\u00e9gards car elle ignore des appels dirig\u00e9s vers elle lorsqu&rsquo;elle est concentr\u00e9e sur une t\u00e2che \u00e9crite. Le bilan audiologique central montre une faiblesse marqu\u00e9e de la performance d&rsquo;\u00e9coute dichotique sur l&rsquo;oreille gauche, r\u00e9v\u00e9lant un retard de transfert interh\u00e9misph\u00e9rique via le corps calleux non compens\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, responsable d&rsquo;une faillite de la s\u00e9paration binaurale dans les contextes de bruit comp\u00e9titif.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>Le diagnostic formel du trouble du traitement auditif rel\u00e8ve exclusivement de la comp\u00e9tence de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Audiologie\">audiologiste<\/a> clinicien sp\u00e9cialis\u00e9, agissant id\u00e9alement au sein d&rsquo;une \u00e9quipe multidisciplinaire incluant des orthophonistes, des neuropsychologues et des m\u00e9decins ORL. L&rsquo;\u00e9valuation s&rsquo;effectue dans une cabine insonoris\u00e9e normalis\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;\u00e9quipements calibr\u00e9s permettant de tester s\u00e9par\u00e9ment et conjointement les deux oreilles.<\/p>\n<p>La batterie d&rsquo;\u00e9valuation comportementale minimale recommand\u00e9e comprend une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9preuves psychoacoustiques standardis\u00e9es ciblant diff\u00e9rentes zones du syst\u00e8me nerveux auditif central :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Tests d&rsquo;\u00e9coute dichotique :<\/strong> \u00c9preuves telles que le <em>Dichotic Digits Test<\/em> (DDT) ou le <em>Staggered Spondaic Word<\/em> (SSW), o\u00f9 des mots ou des chiffres diff\u00e9rents sont pr\u00e9sent\u00e9s simultan\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;oreille droite et \u00e0 l&rsquo;oreille gauche pour \u00e9valuer la dominance h\u00e9misph\u00e9rique et le transfert calleux.<\/li>\n<li><strong>Tests de traitement temporel :<\/strong> Le <em>Pitch Pattern Sequence<\/em> (PPS) et le <em>Duration Pattern Sequence<\/em> (DPS), qui exigent du patient qu&rsquo;il d\u00e9crive ou fredonne une s\u00e9quence de sons aigus\/graves ou courts\/longs, mesurant l&rsquo;analyse temporelle et le d\u00e9codage d&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re \u00e0 h\u00e9misph\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>Tests de parole d\u00e9grad\u00e9e (fermeture auditive) :<\/strong> Tests de parole filtr\u00e9e (basses ou hautes fr\u00e9quences) ou de parole comprim\u00e9e dans le temps, \u00e9valuant l&rsquo;habilet\u00e9 intrins\u00e8que du syst\u00e8me nerveux \u00e0 reconstituer un signal phon\u00e9tique alt\u00e9r\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Tests de parole dans le bruit (int\u00e9gration binaurale) :<\/strong> \u00c9preuves telles que le BKB-SIN (<em>Bamford-Kowal-Bench Speech-in-Noise<\/em>) ou le HINT (<em>Hearing in Noise Test<\/em>), mesurant le rapport signal\/bruit (RSB) minimal n\u00e9cessaire pour qu&rsquo;un individu puisse r\u00e9p\u00e9ter des phrases correctes en pr\u00e9sence d&rsquo;un bruit de babillage concurrent.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En compl\u00e9ment des mesures comportementales, les biomarqueurs \u00e9lectrophysiologiques apportent une objectivation cruciale des dysfonctions sous-jacentes. Les potentiels \u00e9voqu\u00e9s auditifs pr\u00e9coces du tronc c\u00e9r\u00e9bral (PEA\/ABR), les potentiels \u00e9voqu\u00e9s auditifs corticaux \u00e0 latence moyenne (MLR) et tardifs (P300, MMN pour <em>Mismatch Negativity<\/em>) permettent d&rsquo;analyser la vitesse de conduction et la synchronie neuronale le long des voies auditives sans exiger de r\u00e9ponse active verbale de la part du sujet.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La mise en \u00e9vidence et la caract\u00e9risation pr\u00e9cise d&rsquo;un trouble du traitement auditif entra\u00eenent des r\u00e9percussions cliniques, p\u00e9dagogiques et professionnelles majeures. En milieu scolaire, la reconnaissance du TTA permet d&rsquo;instaurer des am\u00e9nagements essentiels pour \u00e9viter l&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;apprentissage. L&rsquo;utilisation de syst\u00e8mes d&rsquo;aide auditive sans fil \u00e0 modulation de fr\u00e9quence (syst\u00e8mes FM) ou en champ libre constitue l&rsquo;une des interventions les plus efficientes : l&rsquo;enseignant porte un microphone \u00e9metteur, et la voix de ce dernier est directement transmise \u00e0 des r\u00e9cepteurs auriculaires discrets port\u00e9s par l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, cr\u00e9ant artificiellement un rapport signal\/bruit hautement favorable qui contourne le d\u00e9ficit de traitement central.<\/p>\n<p>Sur le plan orthophonique et r\u00e9\u00e9ducatif, le TTA n\u00e9cessite des programmes cibl\u00e9s d&rsquo;entra\u00eenement auditif intensif fond\u00e9s sur les principes de la neuroplasticit\u00e9. Des protocoles informatis\u00e9s (tels que <em>Fast ForWord<\/em> ou des logiciels d&rsquo;entra\u00eenement psychoacoustique sp\u00e9cifiques) soumettent le patient \u00e0 des t\u00e2ches d&rsquo;identification phon\u00e9mique \u00e0 vitesse modul\u00e9e et de discrimination temporelle adaptative. Ces exercices r\u00e9p\u00e9t\u00e9s favorisent le renforcement synaptique et am\u00e9liorent la synchronisation neurale au sein des noyaux relais du tronc c\u00e9r\u00e9bral et du cortex auditif.<\/p>\n<p>Dans le monde du travail et la vie quotidienne, la sensibilisation au TTA conduit \u00e0 des modifications organisationnelles d\u00e9terminantes. L&rsquo;am\u00e9nagement acoustique des pi\u00e8ces (pose de panneaux insonorisants, de moquettes, r\u00e9duction des temps de r\u00e9verb\u00e9ration), l&rsquo;autorisation du t\u00e9l\u00e9travail pour les t\u00e2ches n\u00e9cessitant une grande concentration verbale, ainsi que la transmission par \u00e9crit des consignes et des comptes rendus de r\u00e9union permettent aux adultes atteints de pr\u00e9server leur efficience professionnelle tout en limitant l&rsquo;\u00e9puisement mental induit par l&rsquo;effort d&rsquo;\u00e9coute compensatoire continu.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine consacr\u00e9e au traitement auditif central a franchi un bond qualitatif majeur gr\u00e2ce \u00e0 la mise en relation des mesures psychoacoustiques avec les neurosciences computationnelles et l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale. Les \u00e9tudes phares men\u00e9es par Nina Kraus et son \u00e9quipe au laboratoire <em>Auditory Neuroscience Laboratory<\/em> de l&rsquo;Universit\u00e9 Northwestern ont r\u00e9volutionn\u00e9 ce champ d&rsquo;\u00e9tude. En mesurant la r\u00e9ponse auditive du tronc c\u00e9r\u00e9bral aux signaux complexes de parole (la r\u00e9ponse <em>cABR<\/em> ou <em>Frequency Following Response<\/em>), Kraus et al. ont d\u00e9montr\u00e9 que les enfants souffrant de TTA et de troubles d&rsquo;apprentissage de la lecture pr\u00e9sentent une d\u00e9gradation statistiquement significative de la fid\u00e9lit\u00e9 de reproduction de la fr\u00e9quence fondamentale (F0) et des harmoniques sup\u00e9rieures au niveau du tronc c\u00e9r\u00e9bral, prouvant le substrat neurobiologique subcortical de l&rsquo;affection.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres travaux longitudinaux, notamment conduits par Harvey Dillon et Sharon Cameron en Australie, ont permis de valider des batteries diagnostiques sp\u00e9cifiques telles que le LiSN-S (<em>Listening in Spatialized Noise-Sentences test<\/em>). Leurs recherches ont \u00e9tabli que de nombreux enfants diagnostiqu\u00e9s avec un TTA souffrent sp\u00e9cifiquement d&rsquo;un \u00ab d\u00e9ficit de traitement spatial \u00bb (<em>Spatial Processing Disorder<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire une incapacit\u00e9 du cerveau \u00e0 utiliser les indices binauraux pour s\u00e9parer une voix situ\u00e9e devant eux d&rsquo;une voix concurrente situ\u00e9e lat\u00e9ralement. Les essais cliniques contr\u00f4l\u00e9s men\u00e9s par ces auteurs ont prouv\u00e9 qu&rsquo;un entra\u00eenement logiciel cibl\u00e9 dans l&rsquo;espace sonore virtuel (programme <em>LiSN &#038; Learn<\/em>) permettait une r\u00e9mission quasi-totale de ce d\u00e9ficit spatial chez une majorit\u00e9 de sujets p\u00e9diatriques.<\/p>\n<p>Sur le plan neuro-anatomique, les recherches en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle et en imagerie du tenseur de diffusion (DTI) conduites par des chercheurs comme Jennifer Chermak et Frank Musiek ont mis en \u00e9vidence des alt\u00e9rations de la microstructure de la substance blanche au niveau du corps calleux et des radiations acoustiques thalamo-corticales chez des individus pr\u00e9sentant des profils s\u00e9v\u00e8res de TTA dichotique. Ces r\u00e9sultats confirment l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une d\u00e9synchronisation axonale ou d&rsquo;une my\u00e9linisation atypique le long du trajet auditif central.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et linguistiques<\/h3>\n<p>La manifestation et le diagnostic du trouble du traitement auditif sont intrins\u00e8quement li\u00e9s aux caract\u00e9ristiques linguistiques et acoustiques de l&rsquo;environnement socioculturel du sujet. Les langues naturelles ne sollicitent pas les processus auditifs centraux de la m\u00eame fa\u00e7on. Par exemple, les langues tonales telles que le mandarin, le vietnamien ou le yoruba exigent une acuit\u00e9 extr\u00eame dans la discrimination des contours de fr\u00e9quence fondamentale (hauteur tonale) pour distinguer le sens lexical \u00e9l\u00e9mentaire des morph\u00e8mes. Par cons\u00e9quent, un d\u00e9ficit de traitement de la fr\u00e9quence ou de l&rsquo;ordonnancement tonal aura un impact fonctionnel d\u00e9vastateur beaucoup plus pr\u00e9coce et direct chez un locuteur de langue tonale que chez un locuteur d&rsquo;une langue non tonale comme le fran\u00e7ais ou l&rsquo;anglais.<\/p>\n<p>Dans les contextes d&rsquo;apprentissage d&rsquo;une langue seconde ou chez les populations bilingues, le diagnostic de TTA s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement d\u00e9licat. Les enfants scolaris\u00e9s dans une langue qui n&rsquo;est pas leur langue maternelle maternelle pr\u00e9sentent naturellement des performances moindres aux tests audiologiques centraux utilisant du mat\u00e9riel verbal d\u00e9grad\u00e9 ou comp\u00e9titif, sans pour autant pr\u00e9senter la moindre anomalie neurobiologique auditive. Il est d\u00e8s lors fondamental d&rsquo;utiliser des tests non verbaux (comme les tests de patterns de fr\u00e9quence ou de dur\u00e9e, ou les \u00e9preuves de d\u00e9tection de gap) pour \u00e9viter les faux positifs chez les enfants issus de minorit\u00e9s linguistiques ou culturelles.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l&rsquo;architecture scolaire et urbaine varie drastiquement selon les contextes g\u00e9ographiques. Dans de nombreux pays en d\u00e9veloppement ou dans des zones urbaines denses d\u00e9favoris\u00e9es, les salles de classe souffrent d&rsquo;une isolation acoustique quasi inexistante et d&rsquo;un bruit de fond ambiant continu d\u00e9passant largement les normes internationales (parfois au-del\u00e0 de 65 dB SPL). Dans de tels environnements sonores hostiles, les \u00e9l\u00e8ves porteurs de vuln\u00e9rabilit\u00e9s latentes du traitement auditif central voient leurs capacit\u00e9s d&rsquo;apprentissage totalement neutralis\u00e9es, aggravant ainsi les in\u00e9galit\u00e9s sociales de r\u00e9ussite scolaire.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le statut nosologique du trouble du traitement auditif fait l&rsquo;objet de vives controverses depuis plusieurs d\u00e9cennies au sein de la communaut\u00e9 scientifique, opposant principalement les audiologistes \u00e0 certains psychologues cognitifs et neurobiologistes du langage. La critique la plus virulente, port\u00e9e notamment par des chercheurs comme Dorothy Bishop et David Moore, concerne la sp\u00e9cificit\u00e9 modale du trouble. Les d\u00e9tracteurs soutiennent que le TTA ne constitue pas une entit\u00e9 pathologique auditive autonome, mais plut\u00f4t l&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne sensoriel de d\u00e9ficits cognitifs plus larges touchant l&rsquo;attention s\u00e9lective, la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9moire_de_travail\">m\u00e9moire de travail<\/a> et les capacit\u00e9s linguistiques globales.<\/p>\n<p>Une autre source majeure de d\u00e9bat r\u00e9side dans l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 criante des crit\u00e8res diagnostiques d&rsquo;une organisation professionnelle \u00e0 l&rsquo;autre. Une \u00e9tude c\u00e9l\u00e8bre a d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;en appliquant les diff\u00e9rents crit\u00e8res diagnostiques existants (ceux de l&rsquo;ASHA, de l&rsquo;American Academy of Audiology ou de la British Society of Audiology) \u00e0 une m\u00eame cohorte d&rsquo;enfants, la pr\u00e9valence du TTA pouvait osciller entre 7 % et plus de 70 % selon le mod\u00e8le s\u00e9lectionn\u00e9. Cette absence de consensus universel sur la \u00ab r\u00e8gle d&rsquo;or \u00bb (<em>gold standard<\/em>) diagnostique suscite des inqui\u00e9tudes quant au risque de surdiagnostic chez des enfants scolaris\u00e9s en difficult\u00e9 d&rsquo;apprentissage.<\/p>\n<p>Enfin, certains scientifiques d\u00e9noncent la validit\u00e9 \u00e9cologique des \u00e9preuves standardis\u00e9es. \u00catre assis dans une cabine insonoris\u00e9e sous un casque audio pour r\u00e9p\u00e9ter des listes de chiffres d\u00e9contextualis\u00e9s ou des bips \u00e9lectroniques ne refl\u00e8te que tr\u00e8s imparfaitement les exigences cognitives, visuelles et pragmatiques de la communication humaine r\u00e9elle en milieu naturel. Cette fracture entre l&rsquo;\u00e9valuation en laboratoire et les plaintes subjectives des patients alimente les discussions m\u00e9thodologiques actuelles, stimulant le d\u00e9veloppement de tests plus immersifs en r\u00e9alit\u00e9 virtuelle acoustique.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9venir les confusions nosologiques fr\u00e9quentes dans le domaine neuropsychologique, il importe de diff\u00e9rencier rigoureusement le TTA de plusieurs constructs cliniques voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Surdit\u00e9 de perception (neurosensorielle) :<\/strong> Atteinte organique de la cochl\u00e9e ou des fibres du nerf auditif p\u00e9riph\u00e9rique. Contrairement au TTA, elle se traduit syst\u00e9matiquement par une \u00e9l\u00e9vation anormale des seuils de d\u00e9tection auditive \u00e0 l&rsquo;audiogramme tonal classique.<\/li>\n<li><strong>Trouble du d\u00e9ficit de l&rsquo;attention avec ou sans hyperactivit\u00e9 (TDAH) :<\/strong> Trouble neurod\u00e9veloppemental caract\u00e9ris\u00e9 par un d\u00e9ficit persistant de l&rsquo;inhibition motrice, de l&rsquo;attention soutenue et ex\u00e9cutive g\u00e9n\u00e9rale. Alors que le TDAH affecte toutes les modalit\u00e9s sensorielles (visuelle, auditive, kinesth\u00e9sique), le TTA se restreint th\u00e9oriquement aux processus perceptifs de l&rsquo;information auditive, bien que les deux conditions pr\u00e9sentent une forte comorbidit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Trouble d\u00e9veloppemental du langage (TDL \/ Dysphasie) :<\/strong> Atteinte structurelle de l&rsquo;acquisition des r\u00e8gles syntaxiques, lexicales et morphologiques du langage oral. Si le TTA peut entraver le d\u00e9codage phon\u00e9mique sous-jacent, le TDL implique une dysfonction propre des modules linguistiques de haut niveau, m\u00eame en pr\u00e9sence d&rsquo;un signal acoustique impeccablement pr\u00e9serv\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Agnosie auditive :<\/strong> Trouble neuropsychologique s\u00e9v\u00e8re cons\u00e9cutif \u00e0 une l\u00e9sion corticale bitemporale aigu\u00eb (souvent vasculaire), caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 totale d&rsquo;identifier les bruits de l&rsquo;environnement (agnosie non verbale) ou les mots (surdit\u00e9 verbale pure), alors que le TTA repr\u00e9sente une alt\u00e9ration mod\u00e9r\u00e9e du traitement de l&rsquo;information sans destruction l\u00e9sionnelle massive des aires primaires.<\/li>\n<li><strong>Trouble du spectre de l&rsquo;autisme (TSA) et hyperacousie :<\/strong> Bien que de nombreuses personnes autistes pr\u00e9sentent une r\u00e9activit\u00e9 atypique aux stimuli auditifs (hyper-r\u00e9activit\u00e9, intol\u00e9rance sensorielle ou difficult\u00e9s de filtrage dans le bruit), ces manifestations s&rsquo;int\u00e8grent dans un profil global d&rsquo;alt\u00e9ration de la communication sociale et des int\u00e9r\u00eats restreints, non circonscrit aux anomalies psychoacoustiques du tronc c\u00e9r\u00e9bral.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le trouble du traitement auditif (TTA) est une affection neurobiologique complexe dans laquelle le cerveau \u00e9choue \u00e0 traiter fid\u00e8lement les informations acoustiques transmises par des oreilles physiologiquement saines. Touchant aussi bien les enfants d&rsquo;\u00e2ge scolaire que les adultes, il se traduit au quotidien par une incapacit\u00e9 \u00e0 comprendre la parole dans le bruit, une fatigabilit\u00e9 cognitive accrue lors de l&rsquo;\u00e9coute, et des confusions phonologiques impactant fr\u00e9quemment la lecture et l&rsquo;orthographe.<\/p>\n<p>Son diagnostic exige une \u00e9valuation audiologique approfondie en cabine sp\u00e9cialis\u00e9e, combinant des tests comportementaux dichotiques, temporels et monauraux d\u00e9grad\u00e9s, id\u00e9alement compl\u00e9t\u00e9s par des explorations \u00e9lectrophysiologiques sous-corticales et corticales. Bien que des d\u00e9bats th\u00e9oriques subsistent quant \u00e0 sa sp\u00e9cificit\u00e9 absolue par rapport aux fonctions ex\u00e9cutives et au langage, le TTA constitue une r\u00e9alit\u00e9 clinique invalidante.<\/p>\n<p>Une prise en charge personnalis\u00e9e et multimodale associant des am\u00e9nagements de l&rsquo;environnement sonore (notamment les syst\u00e8mes d&rsquo;amplification sans fil FM), une r\u00e9\u00e9ducation auditive informatis\u00e9e et des th\u00e9rapies orthophoniques permet d&rsquo;exploiter la plasticit\u00e9 neuronale du syst\u00e8me nerveux central, d&rsquo;att\u00e9nuer durablement les r\u00e9percussions du trouble et de restaurer le bien-\u00eatre communicationnel du sujet.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Academy of Audiology. (2010). <em>Clinical Practice Guidelines: Diagnosis, Treatment and Management of Children and Adults with Central Auditory Processing Disorder<\/em>. American Academy of Audiology. <a href=\"https:\/\/www.audiology.org\/practice-guidelines\/\">https:\/\/www.audiology.org\/practice-guidelines\/<\/a><\/li>\n<li>American Speech-Language-Hearing Association. (2005). <em>(Central) Auditory Processing Disorders: Working Group on Auditory Processing Disorders<\/em> [Technical Report]. American Speech-Language-Hearing Association. <a href=\"https:\/\/www.asha.org\/policy\/tr2005-00043\/\">https:\/\/www.asha.org\/policy\/tr2005-00043\/<\/a><\/li>\n<li>Cameron, S., &amp; Dillon, H. (2011). Development and evaluation of the Listening in Spatialized Noise-Sentences Test (LiSN-S). <em>Ear and Hearing<\/em>, 32(3), 338-348. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1097\/aud.0b013e3181ff337e\">https:\/\/doi.org\/10.1097\/aud.0b013e3181ff337e<\/a><\/li>\n<li>Chermak, G. D., &amp; Musiek, F. E. (2014). <em>Handbook of Central Auditory Processing Disorder: Comprehensive Intervention<\/em> (Vol. 2, 2nd ed.). Plural Publishing.<\/li>\n<li>Kraus, N., &amp; Anderson, S. (2016). Auditory processing disorder: Biological basis and treatment synergies. <em>Otology &amp; Neurotology<\/em>, 37(2), e93-e100. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1097\/mao.0000000000000898\">https:\/\/doi.org\/10.1097\/mao.0000000000000898<\/a><\/li>\n<li>Moore, D. R., Ferguson, M. A., Edmondson-Jones, A. M., Ratib, S., &amp; Riley, A. (2010). Nature of auditory processing disorder in children. <em>Pediatrics<\/em>, 126(2), e382-e390. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1542\/peds.2009-2826\">https:\/\/doi.org\/10.1542\/peds.2009-2826<\/a><\/li>\n<li>Musiek, F. E., &amp; Chermak, G. D. (2015). <em>Handbook of Central Auditory Processing Disorder: Auditory Neuroscience and Diagnosis<\/em> (Vol. 1, 2nd ed.). Plural Publishing.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le trouble du traitement auditif (TTA) est un d\u00e9ficit de l&rsquo;analyse des sons par le syst\u00e8me nerveux central malgr\u00e9 une audition p\u00e9riph\u00e9rique normale. D\u00e9couvrez ses m\u00e9canismes neurobiologiques, ses crit\u00e8res diagnostiques et ses prises en charge.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[26703,46,31498],"tags":[35491,13287,10404,5222,13285,35490],"class_list":["post-21261","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-audiologie","category-neuropsychologie","category-troubles-neurodeveloppementaux","tag-audiologie-centrale","tag-ecoute-dans-le-bruit","tag-neuropsychologie-cognitive","tag-perception-auditive","tag-trouble-du-traitement-auditif","tag-tta"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21261","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21261\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21261"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21261"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21261"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}