{"id":21248,"date":"2026-10-25T10:11:26","date_gmt":"2026-10-25T10:11:26","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=hallucination-auditive"},"modified":"2026-10-25T10:11:26","modified_gmt":"2026-10-25T10:11:26","slug":"hallucination-auditive","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=hallucination-auditive","title":{"rendered":"Hallucination auditive : Comprendre les voix int\u00e9rieures"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exp\u00e9rience consistant \u00e0 percevoir un son, une parole ou un murmure en l&rsquo;absence de toute stimulation acoustique externe constitue l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus fascinants et d\u00e9routants de la psychopathologie et des neurosciences cognitives. Loin de se limiter \u00e0 une simple anomalie sensorielle, cette manifestation engage l&rsquo;architecture m\u00eame de la conscience de soi, le sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 et la fronti\u00e8re poreuse entre le monde int\u00e9rieur et l&rsquo;environnement objectif. L&rsquo;investigation rigoureuse de ces perceptions fant\u00f4mes \u00e9claire non seulement les dysfonctionnements synaptiques et structurels du cerveau, mais interroge \u00e9galement la nature fondamentale du dialogue int\u00e9rieur chez l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<h2>Hallucination auditive<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Une <strong>hallucination auditive<\/strong> est une perception sensorielle auditive erron\u00e9e qui survient en l&rsquo;absence de tout stimulus physique externe correspondant dans l&rsquo;environnement, tout en poss\u00e9dant pour le sujet le m\u00eame caract\u00e8re de r\u00e9alit\u00e9 et la m\u00eame vivacit\u00e9 spatiale qu&rsquo;une perception sensorielle authentique. D\u00e9finie classiquement comme une \u00ab perception sans objet \u00e0 percevoir \u00bb, elle se distingue radicalement de l&rsquo;illusion par le fait qu&rsquo;elle ne proc\u00e8de pas de la d\u00e9formation d&rsquo;un signal acoustique r\u00e9el pr\u00e9existant.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, l&rsquo;hallucination auditive, et plus particuli\u00e8rement l&rsquo;hallucination auditivo-verbale (le fait d&rsquo;entendre des voix), se caract\u00e9rise par l&rsquo;attribution externe d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement cognitif endog\u00e8ne. L&rsquo;individu entend des bruits \u00e9l\u00e9mentaires, de la musique ou des \u00e9nonc\u00e9s linguistiques complexes qu&rsquo;il ne reconna\u00eet pas comme issus de sa propre pens\u00e9e, g\u00e9n\u00e9rant une conviction in\u00e9branlable quant \u00e0 leur provenance exog\u00e8ne ou autonome.<\/p>\n<p>Bien qu&rsquo;elle soit historiquement associ\u00e9e aux troubles du spectre de la psychose et \u00e0 la schizophr\u00e9nie, la recherche contemporaine envisage l&rsquo;hallucination auditive le long d&rsquo;un continuum dimensionnel s&rsquo;\u00e9tendant des variations transitoires de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine ordinaire jusqu&rsquo;aux syndromes psychiatriques et neurologiques s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab hallucination \u00bb d\u00e9rive du substantif latin <em>allucinatio<\/em> ou <em>alucinatio<\/em>, lui-m\u00eame issu du verbe <em>alucinari<\/em> (ou <em>allucinari<\/em>), signifiant \u00ab errer en pens\u00e9e \u00bb, \u00ab r\u00eaver \u00bb, \u00ab divaguer \u00bb ou \u00ab avoir l&rsquo;esprit \u00e9gar\u00e9 \u00bb. La racine grecque lointaine est parfois rattach\u00e9e \u00e0 <em>aluein<\/em> (\u1f00\u03bb\u03cd\u03b5\u03b9\u03bd), qui traduit l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;une personne errante, troubl\u00e9e ou hors d&rsquo;elle-m\u00eame sous le coup de la douleur ou de la surprise.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab auditive \u00bb provient du latin m\u00e9di\u00e9val <em>auditivus<\/em>, form\u00e9 sur le supin <em>auditum<\/em> du verbe <em>audire<\/em> (\u00ab entendre \u00bb, \u00ab \u00e9couter \u00bb), qui a donn\u00e9 naissance \u00e0 l&rsquo;ensemble du champ lexical de la perception acoustique dans les langues romanes.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du terme dans le lexique m\u00e9dical francophone moderne est l&rsquo;\u0153uvre du psychiatre <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean-%C3%89tienne_Esquirol\">Jean-\u00c9tienne Esquirol<\/a> dans son trait\u00e9 princeps de 1838, <em>Des maladies mentales consid\u00e9r\u00e9es sous les rapports m\u00e9dical, hygi\u00e9nique et m\u00e9dico-l\u00e9gal<\/em>. Esquirol souhaitait distinguer rigoureusement la perception sans objet des erreurs d&rsquo;interpr\u00e9tation cognitive et des illusions perceptives, fixant ainsi le terme au c\u0153ur de la s\u00e9miologie psychiatrique internationale.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, l&rsquo;expression \u00ab hallucination auditive \u00bb se transcrit dans l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API) sous la forme \/a.ly.si.na.sj\u0254\u0303 o.di.tiv\/. La liaison entre les deux termes est facultative en fran\u00e7ais soutenu mais proscrite en registre courant afin de pr\u00e9server l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de l&rsquo;attaque vocalique de l&rsquo;adjectif.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue grammatical, il s&rsquo;agit d&rsquo;une locution nominale f\u00e9minine, form\u00e9e d&rsquo;un nom commun d\u00e9riv\u00e9 et d&rsquo;un adjectif relationnel \u00e9pith\u00e8te. Le syntagme admet un pluriel r\u00e9gulier : \u00ab hallucinations auditives \u00bb (\/a.ly.si.na.sj\u0254\u0303 o.di.tiv\/). Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e, on rencontre fr\u00e9quemment des d\u00e9clinaisons syntagmatiques pr\u00e9cisant la nature du ph\u00e9nom\u00e8ne, telles que l&rsquo;\u00ab hallucination auditivo-verbale \u00bb (au pluriel : \u00ab hallucinations auditivo-verbales \u00bb) ou l&rsquo;\u00ab hallucination acoustico-verbale \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;hallucination auditive constitue une perturbation fondamentale de la m\u00e9tacognition et du traitement neurosensoriel, dans laquelle les repr\u00e9sentations internes acqui\u00e8rent les propri\u00e9t\u00e9s ph\u00e9nom\u00e9nologiques du percept physique externe. Contrairement \u00e0 l&rsquo;imagination volontaire ou \u00e0 la pens\u00e9e verbale int\u00e9rieure (l&rsquo;endophasie), qui sont v\u00e9cues avec un sentiment clair de contr\u00f4le d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 et d&rsquo;appartenance au soi, l&rsquo;hallucination auditive fait effraction dans le champ de la conscience avec une autonomie apparente, d\u00e9pouillant le sujet de son sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 cognitive.<\/p>\n<p>La ph\u00e9nom\u00e9nologie de cette exp\u00e9rience est extr\u00eamement vaste. Elle s&rsquo;\u00e9chelonne sur un spectre de complexit\u00e9 s\u00e9miologique croissant. Au niveau le plus \u00e9l\u00e9mentaire, l&rsquo;exp\u00e9rience consiste en des <em>acousticoph\u00e9nies<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire des bruits informes, des sifflements, des bourdonnements, des craquements, des cliquetis ou des d\u00e9tonations br\u00e8ves. Au niveau interm\u00e9diaire, on observe des hallucinations musicales ou m\u00e9lodiques (parfois appel\u00e9es hallucinose musicale), o\u00f9 le sujet entend des chansons d&rsquo;enfance, des airs orchestraux ou des cantiques avec une pr\u00e9cision harmonique remarquable. Au niveau le plus \u00e9labor\u00e9, on trouve l&rsquo;hallucination auditivo-verbale, caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;\u00e9mission de phon\u00e8mes, de mots isol\u00e9s, de phrases structur\u00e9es ou de discours suivis.<\/p>\n<p>L&rsquo;ancrage spatial de l&rsquo;hallucination repr\u00e9sente une dimension essentielle de sa compr\u00e9hension clinique. Le sujet peut situer la source sonore \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de sa bo\u00eete cr\u00e2nienne (localisation extracorporelle ou h\u00e9t\u00e9ro-topique), comme provenant de la pi\u00e8ce voisine, du plafond, de la t\u00e9l\u00e9vision ou d&rsquo;individus situ\u00e9s dans son entourage imm\u00e9diat. Inversement, la voix peut \u00eatre per\u00e7ue \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame du corps (localisation endo-cr\u00e2nienne), \u00e9manant du centre du cerveau, de la gorge ou de la poitrine, tout en conservant une alt\u00e9rit\u00e9 irr\u00e9ductible qui interdit au patient de la reconna\u00eetre comme sa propre voix int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>La composante affective et relationnelle est un autre pivot conceptuel. L&rsquo;entendeur de voix ne fait pas que recevoir passivement un son : il noue une relation intersubjective avec l&rsquo;entit\u00e9 hallucinatoire. Les voix disposent d&rsquo;un timbre, d&rsquo;un d\u00e9bit, d&rsquo;un genre identifiable (masculin ou f\u00e9minin), d&rsquo;un \u00e2ge per\u00e7u et surtout d&rsquo;une tonalit\u00e9 morale ou \u00e9motionnelle. Elles peuvent se montrer critiques, pers\u00e9cutrices, sarcastiques, inquisitrices, mais \u00e9galement apaisantes, consolatrices, protectrices ou directives. L&rsquo;adh\u00e9sion au ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9pend du degr\u00e9 d&rsquo;insight de l&rsquo;individu, allant d&rsquo;une rationalisation d\u00e9lirante totale (le patient croit qu&rsquo;on a implant\u00e9 des puces acoustiques dans sa t\u00eate) \u00e0 une critique lucide et angoiss\u00e9e de l&rsquo;anomalie perceptive (hallucinose).<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la perception des voix se confond avec l&rsquo;histoire des civilisations humaines, des syst\u00e8mes religieux et de la philosophie de l&rsquo;esprit. Dans l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique, les voix d\u00e9sincarn\u00e9es n&rsquo;\u00e9taient nullement conceptualis\u00e9es comme des aberrations morbides, mais plut\u00f4t comme des manifestations th\u00e9ophaniques, oraculaires ou d\u00e9moniaques. Le fameux <em>daim\u00f4n<\/em> de Socrate, d\u00e9crit par Platon, repr\u00e9sentait une instance vocale int\u00e9rieure prohibitive qui intervenait pour d\u00e9tourner le philosophe de choix funestes, sans que cela f\u00fbt assimil\u00e9 \u00e0 une quelconque folie.<\/p>\n<p>Le basculement vers la nosologie m\u00e9dicale s&rsquo;amorce progressivement au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, mais c&rsquo;est au XIXe si\u00e8cle que la psychiatrie ali\u00e9niste fran\u00e7aise \u00e9tablit les bases scientifiques du ph\u00e9nom\u00e8ne. Apr\u00e8s la d\u00e9finition fondatrice de Jean-\u00c9tienne Esquirol en 1838, son \u00e9l\u00e8ve <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jules_Baillarger\">Jules Baillarger<\/a> publie en 1846 un m\u00e9moire fondamental sur les hallucinations. Baillarger introduit une distinction conceptuelle majeure entre deux cat\u00e9gories de ph\u00e9nom\u00e8nes : les \u00ab hallucinations psychosensorielles \u00bb, qui mettent en jeu l&rsquo;appareil sensoriel et les organes p\u00e9riph\u00e9riques de la perception avec ext\u00e9riorit\u00e9 sonore, et les \u00ab hallucinations psychiques \u00bb, d\u00e9pourvues de mat\u00e9rialit\u00e9 acoustique brute, per\u00e7ues comme des transmissions de pens\u00e9e silencieuses, des \u00ab voix de l&rsquo;\u00e2me \u00bb ou des intuitions verbales directes sans timbre physique.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les grands b\u00e2tisseurs de la psychiatrie germanophone int\u00e8grent ces descriptions dans leurs syst\u00e8mes nosographiques. Emil Kraepelin fait des hallucinations auditives un marqueur central de la <em>dementia praecox<\/em>, soulignant leur chronicit\u00e9 et leur potentiel d\u00e9sorganisateur. Peu apr\u00e8s, Eugen Bleuler recontextualise les voix non plus comme le moteur premier de la maladie, mais comme un sympt\u00f4me secondaire r\u00e9sultant de la dissociation fondamentale de la pens\u00e9e (Spaltung) dans ce qu&rsquo;il rebaptise la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schizopr%C3%A9nie\">schizophr\u00e9nie<\/a>.<\/p>\n<p>Une avanc\u00e9e s\u00e9miologique majeure est franchie par Kurt Schneider en 1939. Schneider isole des \u00ab sympt\u00f4mes de premier rang \u00bb (<em>Erstrangsymptome<\/em>) ayant une valeur quasi diagnostique pour la schizophr\u00e9nie en l&rsquo;absence de cause organique av\u00e9r\u00e9e. Parmi ces crit\u00e8res pr\u00e9valent trois formes sp\u00e9cifiques d&rsquo;hallucinations verbales : les voix dialoguant entre elles au sujet du patient, les voix commentant en temps r\u00e9el les actions ou les pens\u00e9es du patient, et l&rsquo;\u00e9cho de la pens\u00e9e (l&rsquo;exp\u00e9rience de voir ses propres pens\u00e9es r\u00e9p\u00e9t\u00e9es \u00e0 haute voix par une entit\u00e9 ext\u00e9rieure).<\/p>\n<p>La fin du XXe si\u00e8cle et le d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9s par un double mouvement : d&rsquo;une part, l&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences cognitives et de l&rsquo;imagerie fonctionnelle c\u00e9r\u00e9brale, d\u00e9cortiquant les circuits neuronaux du langage int\u00e9rieur ; d&rsquo;autre part, la naissance de mouvements d&rsquo;usagers comme le <em>Hearing Voices Movement<\/em> (fond\u00e9 par Marius Romme et Sandra Escher aux Pays-Bas en 1987), plaidant pour la d\u00e9stigmatisation du ph\u00e9nom\u00e8ne et son inclusion dans la diversit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine plut\u00f4t que sa r\u00e9duction stricte \u00e0 un signe de d\u00e9ch\u00e9ance neurobiologique.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension scientifique contemporaine des hallucinations auditivo-verbales s&rsquo;appuie sur plusieurs cadres th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires, articulant la neuropsychologie cognitive, les th\u00e9ories computationnelles de l&rsquo;esprit et la psychiatrie biologique.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le le plus influent en psychologie cognitive est celui du <strong>d\u00e9ficit de surveillance de soi (self-monitoring)<\/strong>, initialement conceptualis\u00e9 par Christopher Frith. Selon ce mod\u00e8le, toute production verbale int\u00e9rieure ou endophasique normale s&rsquo;accompagne d&rsquo;un signal pr\u00e9dictif interne, appel\u00e9 \u00ab copie d&rsquo;eff\u00e9rence \u00bb ou \u00ab d\u00e9charge corollaire \u00bb. Ce signal informe le cortex auditif que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement acoustique \u00e0 venir est autog\u00e9n\u00e9r\u00e9, ce qui a pour effet d&rsquo;att\u00e9nuer la r\u00e9ponse sensorielle corticale (ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;att\u00e9nuation sensorielle). Chez l&rsquo;individu sujet aux hallucinations, une rupture de cette boucle de r\u00e9troaction emp\u00eacherait l&rsquo;att\u00e9nuation de la propre voix int\u00e9rieure du sujet. Par cons\u00e9quent, la pens\u00e9e int\u00e9rioris\u00e9e est trait\u00e9e par le cortex sensoriel comme si elle \u00e9manait d&rsquo;une source tierce, ce qui entra\u00eene une erreur d&rsquo;attribution d&rsquo;agentivit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme s&rsquo;inscrit au niveau computationnel dans le cadre du <strong>codage pr\u00e9dictif (predictive coding)<\/strong> et de l&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne. Dans cette perspective, la perception n&rsquo;est pas un enregistrement passif des signaux ascendants (<em>bottom-up<\/em>) issus des organes sensoriels, mais un processus actif d&rsquo;int\u00e9gration confrontant les donn\u00e9es du monde aux pr\u00e9dictions descendantes (<em>top-down priors<\/em>) g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par le cerveau. Les hallucinations auditives r\u00e9sultent d&rsquo;un d\u00e9s\u00e9quilibre bay\u00e9sien : les attentes a priori acqui\u00e8rent un poids statistique ou une pr\u00e9cision excessive face aux signaux sensoriels r\u00e9els. Si l&rsquo;attente perceptive d&rsquo;un son est d\u00e9mesur\u00e9ment surpond\u00e9r\u00e9e par le r\u00e9seau pr\u00e9frontal ou limbique, le cerveau g\u00e9n\u00e8re consciemment le percept acoustique en d\u00e9pit du silence physique ambiant.<\/p>\n<p>Sur le versant neurobiologique, ces alt\u00e9rations impliquent une dysconnectivit\u00e9 fonctionnelle et structurelle au sein du r\u00e9seau fronto-temporal du langage. Les \u00e9tudes d\u00e9montrent une synchronisation anormale entre l&rsquo;aire de Broca (responsable de la motricit\u00e9 linguistique et de la g\u00e9n\u00e9ration de l&rsquo;endophasie) et le gyrus temporal sup\u00e9rieur, englobant l&rsquo;aire de Wernicke et le cortex auditif primaire (si\u00e8ges de la compr\u00e9hension et du d\u00e9codage auditif). Le faisceau arqu\u00e9, voie de substance blanche reliant ces deux p\u00f4les, pr\u00e9sente souvent des anomalies microstructurales chez les patients hallucin\u00e9s, compromettant le transfert harmonieux de la copie d&rsquo;eff\u00e9rence motrice vers les structures r\u00e9ceptrices.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration fine d&rsquo;une hallucination auditive exige une d\u00e9composition s\u00e9miologique minutieuse selon des param\u00e8tres cliniques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques rigoureux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Acousticoph\u00e9nies (hallucinations \u00e9l\u00e9mentaires) :<\/strong> Bruits simples, acouph\u00e8nes morbides, tintements, souffles, bruits de cloches, d\u00e9tonations ou vrombissements d\u00e9nu\u00e9s de sens symbolique ou linguistique.<\/li>\n<li><strong>Hallucinations musicales :<\/strong> Audition structur\u00e9e de chants, d&rsquo;airs d&rsquo;op\u00e9ra, de comptines ou d&rsquo;harmonies instrumentales, souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9es en boucle (ph\u00e9nom\u00e8ne fr\u00e9quent chez les personnes \u00e2g\u00e9es malentendantes ou lors de l\u00e9sions temporales non dominantes).<\/li>\n<li><strong>Hallucinations auditivo-verbales \u00e0 la deuxi\u00e8me personne (\u00ab voix d&rsquo;adresse \u00bb) :<\/strong> \u00c9nonc\u00e9s formul\u00e9s en \u00ab tu \u00bb ou en \u00ab vous \u00bb, interpellant directement le sujet pour lui adresser des compliments, des insultes, des reproches ou des injonctions.<\/li>\n<li><strong>Voix imp\u00e9ratives :<\/strong> Ordres stricts impos\u00e9s \u00e0 l&rsquo;individu, pouvant exiger des actes anodins ou, \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame, des comportements auto-agressifs ou h\u00e9t\u00e9ro-agressifs engageant le pronostic vital.<\/li>\n<li><strong>Voix \u00e0 la troisi\u00e8me personne (\u00ab voix commentatrices \u00bb) :<\/strong> Dialogues entre plusieurs voix parlant du patient (\u00ab il \u00bb, \u00ab elle \u00bb), commentant ironiquement ses moindres faits et gestes ou d\u00e9battant de son comportement en temps r\u00e9el.<\/li>\n<li><strong>\u00c9cho de la pens\u00e9e (Gedankenlautwerden) :<\/strong> Perception distincte de la r\u00e9p\u00e9tition acoustique de sa propre pens\u00e9e intime, audible pour le patient imm\u00e9diatement avant, pendant ou apr\u00e8s son \u00e9laboration mentale.<\/li>\n<li><strong>Dimension spatiale (lat\u00e9ralit\u00e9 et profondeur) :<\/strong> Perception unilat\u00e9rale (une seule oreille), bilat\u00e9rale ou holophonique ; localisation intracr\u00e2nienne (dans la bo\u00eete cr\u00e2nienne) ou extracr\u00e2nienne (dans l&rsquo;espace physique lointain ou proximal).<\/li>\n<li><strong>Dimension temporelle et fr\u00e9quence :<\/strong> Exp\u00e9rience intermittente, transitoire, continue ou paroxystique ; persistance de quelques secondes \u00e0 des heures ininterrompues d&rsquo;envahissement acoustique.<\/li>\n<li><strong>Degr\u00e9 de contr\u00f4le et de perm\u00e9abilit\u00e9 :<\/strong> Capacit\u00e9 ou incapacit\u00e9 du sujet \u00e0 stopper l&rsquo;exp\u00e9rience, \u00e0 en modifier le volume, ou \u00e0 n\u00e9gocier verbalement avec les voix.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la variabilit\u00e9 clinique de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, consid\u00e9rons trois vignettes issues de contextes nosologiques distincts.<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : Hallucination verbale dans la schizophr\u00e9nie parano\u00efde.<\/strong> Un homme de 24 ans consulte \u00e0 la demande de sa famille en raison d&rsquo;un repli social majeur et d&rsquo;attitudes d&rsquo;\u00e9coute manifestes (il s&rsquo;interrompt brutalement au milieu d&rsquo;une phrase, incline la t\u00eate vers l&rsquo;angle sup\u00e9rieur de la pi\u00e8ce et chuchote des r\u00e9ponses). Il rapporte entendre depuis plusieurs mois deux voix distinctes, l&rsquo;une masculine et grave, l&rsquo;autre f\u00e9minine et m\u00e9tallique, situ\u00e9es physiquement derri\u00e8re la cloison de son appartement. Ces voix commentent syst\u00e9matiquement ses gestes \u00e0 la troisi\u00e8me personne : \u00ab Il se l\u00e8ve enfin \u00bb, \u00ab Regardez comme il tremble, il est coupable \u00bb. Le patient adh\u00e8re totalement \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience : il est persuad\u00e9 que ses voisins ont perc\u00e9 le mur pour y installer un dispositif acoustique de surveillance \u00e0 des fins de diffamation.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : Hallucination de deuil en population g\u00e9n\u00e9rale (non psychotique).<\/strong> Une femme de 72 ans a perdu son \u00e9poux avec lequel elle a partag\u00e9 cinquante ann\u00e9es de mariage trois semaines auparavant. Alors qu&rsquo;elle pr\u00e9pare le repas dans la cuisine silencieuse, elle entend distinctement la voix de son mari d\u00e9funt, venant du couloir, prononcer son pr\u00e9nom sur le ton familier qu&rsquo;il employait au retour du travail. Elle sursaute, se retourne, constate la vacuit\u00e9 des lieux et r\u00e9alise imm\u00e9diatement l&rsquo;impossibilit\u00e9 mat\u00e9rielle de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. Elle ressent un m\u00e9lange de soulagement affectif et de trouble passager. Cette hallucination hypnopompique ou li\u00e9e au deuil (ph\u00e9nom\u00e8ne de bereavement hallucination) s&rsquo;inscrit dans la normalit\u00e9 du processus de perte et ne signe aucune d\u00e9sorganisation psychiatrique.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : Hallucinose musicale d&rsquo;origine neurologique.<\/strong> Une patiente de 81 ans pr\u00e9sentant une presbyacousie bilat\u00e9rale s\u00e9v\u00e8re commence \u00e0 entendre, de fa\u00e7on continue et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e, l&rsquo;hymne national fran\u00e7ais et des chants religieux interpr\u00e9t\u00e9s par des ch\u0153urs d&rsquo;enfants. Les morceaux sont per\u00e7us avec un r\u00e9alisme sonore total, \u00e9manant du salon. Consciente de son \u00e9tat neurologique et de son d\u00e9ficit sensoriel, elle reconna\u00eet d&#8217;embl\u00e9e le caract\u00e8re illusoire et non fond\u00e9 de ces m\u00e9lodies (\u00ab Je sais bien que personne ne chante dans mon salon \u00bb), mais s&rsquo;av\u00e8re incapable d&rsquo;interrompre cette lib\u00e9ration du cortex associatif auditif secondaire, cons\u00e9cutive \u00e0 la privation sensorielle p\u00e9riph\u00e9rique (syndrome de Charles Bonnet auditif).<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des hallucinations auditives requiert un entretien s\u00e9miologique approfondi coupl\u00e9 \u00e0 l&rsquo;utilisation d&rsquo;\u00e9chelles standardis\u00e9es, valid\u00e9es tant pour la recherche que pour le suivi th\u00e9rapeutique longitudinal.<\/p>\n<p>L&rsquo;instrument de r\u00e9f\u00e9rence le plus exhaustif est l&rsquo;\u00e9chelle <strong>PSYRATS<\/strong> (<em>Psychotic Symptom Rating Scales<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9e par Gillian Haddock et ses collaborateurs. Sa sous-\u00e9chelle d&rsquo;\u00e9valuation des hallucinations auditives explore onze dimensions cliniques cot\u00e9es de 0 \u00e0 4 : la fr\u00e9quence des voix, leur dur\u00e9e, l&rsquo;intensit\u00e9 du volume sonore, la localisation de la source per\u00e7ue, la nettet\u00e9 acoustique, le contenu n\u00e9gatif global, l&rsquo;intensit\u00e9 de la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle, la contr\u00f4labilit\u00e9 per\u00e7ue et le degr\u00e9 de perturbation de la vie quotidienne.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres instruments g\u00e9n\u00e9raux de psychopathologie int\u00e8grent des items relatifs aux voix. L&rsquo;\u00e9chelle des sympt\u00f4mes positifs et n\u00e9gatifs (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Positive_and_Negative_Syndrome_Scale\">PANSS<\/a>) \u00e9value le comportement hallucinatoire \u00e0 travers son item P1, qui mesure l&rsquo;interf\u00e9rence du sympt\u00f4me avec le fonctionnement global et la communication. De m\u00eame, la <em>Brief Psychiatric Rating Scale<\/em> (BPRS) comporte un item d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation de la vivacit\u00e9 et de l&rsquo;influence comportementale des exp\u00e9riences hallucinatoires.<\/p>\n<p>Dans une perspective ph\u00e9nom\u00e9nologique plus fine, l&rsquo;\u00e9chelle <strong>EASE<\/strong> (<em>Examination of Anomalous Self-Experience<\/em>), con\u00e7ue par Josef Parnas et son \u00e9quipe, examine les anomalies pr\u00e9coces de l&rsquo;ips\u00e9it\u00e9 et de l&rsquo;exp\u00e9rience du soi. Elle permet de d\u00e9pister la d\u00e9gradation subtile du sentiment d&rsquo;intimit\u00e9 de la pens\u00e9e int\u00e9rieure (comme la spatialisation pr\u00e9-hallucinatoire de l&rsquo;endophasie) bien avant l&rsquo;installation d&rsquo;une hallucination verbale acoustiquement achev\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9valuation m\u00e9dicale doit obligatoirement \u00e9carter une \u00e9tiologie organique par des examens compl\u00e9mentaires cibl\u00e9s : imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) c\u00e9r\u00e9brale afin d&rsquo;exclure une tumeur du lobe temporal ou un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral, \u00e9lectroenc\u00e9phalogramme (EEG) \u00e0 la recherche d&rsquo;une \u00e9pilepsie temporale focale, audiom\u00e9trie pour chiffrer un d\u00e9ficit de conduction ou de perception sensorielle, et bilans toxicologiques pour d\u00e9celer une impr\u00e9gnation par des substances psychotropes.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie des hallucinations auditives transforme radicalement les strat\u00e9gies d&rsquo;intervention clinique, permettant de d\u00e9passer la simple s\u00e9dation chimique au profit d&rsquo;approches cibl\u00e9es et int\u00e9gratives.<\/p>\n<p>Sur le plan pharmacologique, les antipsychotiques (qu&rsquo;ils soient de premi\u00e8re ou de seconde g\u00e9n\u00e9ration) demeurent la premi\u00e8re ligne d&rsquo;intervention pour r\u00e9duire l&rsquo;intensit\u00e9 de la saillance aberrante m\u00e9di\u00e9e par l&rsquo;hyperdopaminergie dans la voie m\u00e9solimbique. Les mol\u00e9cules agissant comme antagonistes ou agonistes partiels des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D2 permettent d&rsquo;abaisser l&rsquo;urgence cognitive et le volume per\u00e7u des voix chez une proportion importante de patients.<\/p>\n<p>Cependant, environ 25 \u00e0 30 % des individus souffrant de schizophr\u00e9nie continuent d&rsquo;entendre des voix malgr\u00e9 des posologies m\u00e9dicamenteuses optimales. C&rsquo;est dans ce champ de la pharmacor\u00e9sistance que les <strong>th\u00e9rapies cognitives et comportementales (TCC) adapt\u00e9es aux voix<\/strong> prennent tout leur sens. Plut\u00f4t que de chercher \u00e0 \u00e9liminer de force le ph\u00e9nom\u00e8ne acoustique, ces th\u00e9rapies travaillent sur la modification des croyances relatives \u00e0 l&rsquo;omnipotence et \u00e0 la malveillance des voix. Les th\u00e9rapeutes entra\u00eenent les patients \u00e0 r\u00e9attribuer la source sonore \u00e0 leur propre esprit, d\u00e9samorcent les consignes imp\u00e9ratives anxiog\u00e8nes et renforcent le sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 du sujet au quotidien.<\/p>\n<p>Une innovation technologique et psychoth\u00e9rapeutique majeure est la <strong>Th\u00e9rapie Avatar<\/strong>, mise au point par Julian Leff et d\u00e9velopp\u00e9e ensuite par Alexandre Dumais. Le patient recr\u00e9e sur ordinateur un visage et une voix synth\u00e9tique correspondant fid\u00e8lement \u00e0 la projection de sa voix hallucinatoire pers\u00e9cutrice la plus toxique. Par le truchement de l&rsquo;avatar pilot\u00e9 par le clinicien, le patient entre en dialogue direct et apprend \u00e0 affronter l&rsquo;entit\u00e9 mena\u00e7ante, \u00e0 contester son autorit\u00e9 et \u00e0 reprendre le pouvoir relationnel, ce qui conduit \u00e0 une r\u00e9duction document\u00e9e de la d\u00e9tresse et du sentiment de pers\u00e9cution.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la neurostimulation non invasive offre des perspectives solides. La <strong>stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne r\u00e9p\u00e9titive (rTMS)<\/strong> \u00e0 basse fr\u00e9quence (1 Hz), appliqu\u00e9e de mani\u00e8re focalis\u00e9e sur le carrefour temporo-pari\u00e9tal gauche (jonction entre l&rsquo;aire de Wernicke et le cortex auditif), permet d&rsquo;inhiber l&rsquo;hyperexcitabilit\u00e9 corticale locale et de diminuer substantiellement la fr\u00e9quence des hallucinations auditivo-verbales r\u00e9sistantes aux th\u00e9rapeutiques usuelles.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et preuves scientifiques<\/h3>\n<p>Le demi-si\u00e8cle \u00e9coul\u00e9 a permis d&rsquo;accumuler une base de donn\u00e9es probantes consid\u00e9rables concernant les corr\u00e9lats neurophysiologiques et g\u00e9n\u00e9tiques des hallucinations auditives.<\/p>\n<p>Les travaux pionniers en neuro-imagerie fonctionnelle men\u00e9s durant les phases d&rsquo;hallucinations actives (\u00ab \u00e9tudes de capture de sympt\u00f4mes \u00bb), notamment par Philip McGuire, Sukhi Shergill et leurs \u00e9quipes au King&rsquo;s College de Londres, ont montr\u00e9 une activation simultan\u00e9e de structures sous-corticales et corticales au moment pr\u00e9cis o\u00f9 le patient signale entendre une voix. Ces \u00e9tudes mettent en \u00e9vidence l&#8217;embrasement du gyrus temporal sup\u00e9rieur, de l&rsquo;insula ant\u00e9rieure, du cortex cingulaire ant\u00e9rieur et de l&rsquo;aire motrice suppl\u00e9mentaire. L&rsquo;activation des zones motrices et pr\u00e9motrices du langage prouve que l&rsquo;appareil phonatoire interne s&rsquo;active : le cerveau produit une subvocalisation r\u00e9elle sans que celle-ci ne soit reconnue comme telle par les circuits de contr\u00f4le sensoriel.<\/p>\n<p>Les recherches \u00e9lectrophysiologiques men\u00e9es par Judith Ford et Daniel Mathalon ont apport\u00e9 une preuve cruciale du dysfonctionnement de la d\u00e9charge corollaire. En enregistrant les potentiels \u00e9voqu\u00e9s auditifs (notamment l&rsquo;onde N100), ces chercheurs ont d\u00e9montr\u00e9 que chez les sujets sains, le signal N100 du cortex auditif est significativement att\u00e9nu\u00e9 lorsque le sujet parle ou produit une vocalisation int\u00e9rieure comparativement \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute d&rsquo;un son ext\u00e9rieur passif. Chez les personnes schizophr\u00e8nes pr\u00e9sentant des hallucinations auditives, cette att\u00e9nuation de l&rsquo;onde N100 est abolie : le cortex auditif r\u00e9agit \u00e0 la propre parole du sujet avec la m\u00eame amplitude \u00e9lectrophysiologique que face \u00e0 un orateur ext\u00e9rieur inconnu.<\/p>\n<p>La g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire et l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique indiquent par ailleurs que la susceptibilit\u00e9 aux ph\u00e9nom\u00e8nes hallucinatoires implique des r\u00e9seaux polyg\u00e9niques complexes gouvernant la synaptogen\u00e8se glutamatergique (r\u00e9cepteurs NMDA), la neurotransmission dopaminergique et le d\u00e9veloppement des oligodendrocytes responsables de la my\u00e9linisation des grands faisceaux d&rsquo;association cortico-corticaux.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;entendre des voix ne peut \u00eatre dissoci\u00e9e de la matrice culturelle dans laquelle elle s&rsquo;enracine. L&rsquo;anthropologie m\u00e9dicale et la psychiatrie transculturelle d\u00e9montrent que si le ph\u00e9nom\u00e8ne biologique de base pr\u00e9sente des constantes universelles, sa valence \u00e9motionnelle, son interpr\u00e9tation cognitive et son retentissement social sont largement dict\u00e9s par le contexte culturel d&rsquo;appartenance.<\/p>\n<p>L&rsquo;anthropologue de l&rsquo;Universit\u00e9 Stanford <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Tanya_Luhrmann\">Tanya Luhrmann<\/a> et ses coll\u00e8gues ont men\u00e9 une \u00e9tude transculturelle comparative marquante aupr\u00e8s de personnes entendant des voix aux \u00c9tats-Unis, au Ghana et en Inde. Leurs conclusions r\u00e9v\u00e8lent des divergences structurales frappantes. Aux \u00c9tats-Unis, au sein d&rsquo;une culture individualiste valorisant l&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;esprit, les voix sont quasi universellement per\u00e7ues comme violentes, intrusives, d\u00e9gradantes et v\u00e9cues comme le signe infamant d&rsquo;une pathologie c\u00e9r\u00e9brale d\u00e9vastatrice. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, \u00e0 Accra (Ghana) et \u00e0 Chennai (Inde), de nombreux participants rapportent des relations beaucoup plus positives avec leurs voix : ils les identifient comme la parole d&rsquo;anc\u00eatres tut\u00e9laires, d&rsquo;esprits protecteurs ou de divinit\u00e9s de proximit\u00e9 leur prodiguant des conseils \u00e9thiques ou domestiques pr\u00e9cieux. L&rsquo;exp\u00e9rience y est nettement moins terrifiante et plus int\u00e9gr\u00e9e dans le tissu relationnel quotidien.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses traditions chamaniques ou mystiques d&rsquo;Afrique subsaharienne, d&rsquo;Amazonie ou de l&rsquo;Arctique sib\u00e9rien, l&rsquo;audition de voix constitue un rite de passage obligatoire et un indice d&rsquo;\u00e9lection spirituelle. L&rsquo;individu capable d&rsquo;entendre le monde invisible n&rsquo;est pas exclu de la communaut\u00e9 mais investi d&rsquo;un statut religieux de gu\u00e9risseur ou d&rsquo;interm\u00e9diaire cosmologique, \u00e0 condition que cette audition s&rsquo;articule aux mythes partag\u00e9s par le groupe social.<\/p>\n<p>Ces observations d\u00e9montrent que le pronostic et la dangerosit\u00e9 per\u00e7ue des hallucinations auditives ne r\u00e9sident pas exclusivement dans l&rsquo;anomalie neurobiologique brute, mais dans l&rsquo;\u00e9chafaudage s\u00e9mantique et narratif que la culture offre au sujet pour donner du sens \u00e0 cette intrusion vocale.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le statut nosographique et ontologique des hallucinations auditives fait l&rsquo;objet de vives controverses au sein de la psychiatrie et des sciences humaines.<\/p>\n<p>La principale ligne de tension oppose le mod\u00e8le m\u00e9dical r\u00e9ductionniste au <strong>mod\u00e8le du continuum psychotique<\/strong>. Les critiques adress\u00e9es au DSM-5 et \u00e0 la CIM-11 d\u00e9noncent une propension excessive \u00e0 pathologiser imm\u00e9diatement toute exp\u00e9rience vocale non partag\u00e9e. De nombreuses \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques en population g\u00e9n\u00e9rale (notamment les travaux de Jim van Os) indiquent qu&rsquo;entre 5 et 10 % de la population saine sans trouble mental a d\u00e9j\u00e0 fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;hallucinations auditives transitoires au cours de sa vie, sans pr\u00e9senter de souffrance clinique ni de dysfonctionnement socioprofessionnel. Les tenants de l&rsquo;approche dimensionnelle soutiennent donc que l&rsquo;hallucination n&rsquo;est pas le marqueur exclusif d&rsquo;une maladie cat\u00e9gorielle, mais une manifestation extr\u00eame de traits cognitifs partag\u00e9s par l&rsquo;ensemble de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<p>Une autre controverse majeure est port\u00e9e par les collectifs d&rsquo;usagers et de survivants de la psychiatrie, repr\u00e9sent\u00e9s par le <em>R\u00e9seau des Entendeurs de Voix<\/em> (REV en France, <em>Intervoice<\/em> \u00e0 l&rsquo;international). Ces militants contestent l&rsquo;usage syst\u00e9matique du mot \u00ab hallucination \u00bb, jug\u00e9 stigmatisant et pr\u00e9supposant une fausset\u00e9 fondamentale de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue. Ils pr\u00f4nent l&rsquo;utilisation de l&rsquo;expression descriptive \u00ab entendre des voix \u00bb. Ils affirment que pour nombre de personnes, les voix constituent une r\u00e9ponse psychologique compr\u00e9hensible et adapt\u00e9e \u00e0 des traumatismes s\u00e9v\u00e8res infantiles, tels que des abus sexuels, des violences physiques intrafamiliales ou un harc\u00e8lement prolong\u00e9. Selon cette approche, chercher \u00e0 faire taire les voix par des neuroleptiques \u00e0 fortes doses sans explorer leur signification traumatique sous-jacente \u00e9quivaut \u00e0 \u00e9touffer un signal d&rsquo;alerte psychique porteur d&rsquo;un sens vital pour la gu\u00e9rison du sujet.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion s\u00e9miologique, il importe de distinguer l&rsquo;hallucination auditive d&rsquo;autres manifestations cliniques connexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Acouph\u00e8nes :<\/strong> Sensations auditives simples (gr\u00e9sillements, bourdonnements d&rsquo;oreille) dues \u00e0 des l\u00e9sions du syst\u00e8me auditif p\u00e9riph\u00e9rique (cellules cili\u00e9es de la cochl\u00e9e, nerf auditif), sans aucune organisation psychique ni composante verbale complexe.<\/li>\n<li><strong>Illusion auditive :<\/strong> D\u00e9formation ou mauvaise interpr\u00e9tation d&rsquo;un stimulus sonore externe r\u00e9el pr\u00e9existant (par exemple, prendre le bruit monotone du moteur d&rsquo;un r\u00e9frig\u00e9rateur pour des murmures ou des insultes lointaines).<\/li>\n<li><strong>Hallucinose auditive :<\/strong> Perception auditive anormale survenant en l&rsquo;absence de stimulus r\u00e9el, mais dont le sujet critique d&#8217;embl\u00e9e l&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9 et l&rsquo;origine neurologique sans aucune adh\u00e9sion d\u00e9lirante (fr\u00e9quente dans l&rsquo;alcoolisme chronique au sevrage ou lors de l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales vasculaires).<\/li>\n<li><strong>Pseudo-hallucination (ou hallucination psychique) :<\/strong> Voix int\u00e9rieures ressenties dans la pens\u00e9e ou au c\u0153ur du cerveau, priv\u00e9es de sensorialit\u00e9 acoustique externe concr\u00e8te, mais per\u00e7ues avec une impression d&rsquo;intrusion et d&#8217;emprise \u00e9trang\u00e8re (syndrome d&rsquo;automatisme mental de Ga\u00ebtan Gatian de Cl\u00e9rambault).<\/li>\n<li><strong>Hallucinations hypnagogiques et hypnopompiques :<\/strong> Exp\u00e9riences perceptives auditives br\u00e8ves (entendre appeler son nom, claquement de porte) survenant respectivement lors de l&rsquo;endormissement ou du r\u00e9veil chez des sujets sains, d\u00e9pourvues de toute signification pathologique p\u00e9renne.<\/li>\n<li><strong>Pens\u00e9e intrusive :<\/strong> Id\u00e9e, mot ou phrase ind\u00e9sirable qui fait irruption dans la conscience (comme dans le trouble obsessionnel-compulsif), mais que le sujet reconna\u00eet formellement comme issue de son propre esprit, sans alt\u00e9rit\u00e9 acoustique externe.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, l&rsquo;hallucination auditive repr\u00e9sente un carrefour psychopathologique et neuroscientifique majeur dont les dimensions fondamentales s&rsquo;articulent ainsi :<\/p>\n<ul>\n<li>Une perception acoustique sans objet physique r\u00e9el, v\u00e9cue avec la vivacit\u00e9 et la conviction d&rsquo;une stimulation sensorielle authentique.<\/li>\n<li>Un spectre ph\u00e9nom\u00e9nologique allant des bruits \u00e9l\u00e9mentaires (acousticoph\u00e9nies) aux voix articul\u00e9es dialoguant entre elles ou commentant les faits du patient (sympt\u00f4mes de premier rang de Schneider).<\/li>\n<li>Un m\u00e9canisme physiopathologique central impliquant une panne de la \u00ab copie d&rsquo;eff\u00e9rence \u00bb (d\u00e9ficit de surveillance de soi) et un d\u00e9r\u00e8glement du codage pr\u00e9dictif au sein du r\u00e9seau cortico-sous-cortical fronto-temporal du langage.<\/li>\n<li>Un ph\u00e9nom\u00e8ne pr\u00e9sent dans la schizophr\u00e9nie et les troubles de l&rsquo;humeur, mais \u00e9galement observable dans des affections neurologiques et chez une fraction notable de la population g\u00e9n\u00e9rale saine.<\/li>\n<li>Une exp\u00e9rience model\u00e9e de part en part par la culture, oscillant entre pers\u00e9cution pathologique et r\u00e9v\u00e9lation spirituelle accept\u00e9e selon les soci\u00e9t\u00e9s.<\/li>\n<li>Une prise en charge th\u00e9rapeutique moderne et personnalis\u00e9e combinant pharmacoth\u00e9rapie antipsychotique cibl\u00e9e, th\u00e9rapies cognitives et relationnelles (TCC, Th\u00e9rapie Avatar) et neuromodulation par rTMS.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Baillarger, J. (1846). Des hallucinations : des causes qui les produisent et des maladies qu&rsquo;elles caract\u00e9risent. <em>M\u00e9moires de l&rsquo;Acad\u00e9mie Royale de M\u00e9decine<\/em>, 12, 273-516.<\/li>\n<li>Esquirol, J.-\u00c9. (1838). <em>Des maladies mentales consid\u00e9r\u00e9es sous les rapports m\u00e9dical, hygi\u00e9nique et m\u00e9dico-l\u00e9gal<\/em>. J.-B. Bailli\u00e8re.<\/li>\n<li>Ford, J. M., &amp; Mathalon, D. H. (2005). Corollary discharge dysfunction in schizophrenia: Can it explain auditory hallucinations? <em>International Journal of Psychophysiology<\/em>, 58(2-3), 179-189. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.ijpsycho.2005.01.014\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.ijpsycho.2005.01.014<\/a><\/li>\n<li>Frith, C. D. (1992). <em>The Cognitive Neuropsychology of Schizophrenia<\/em>. Lawrence Erlbaum Associates.<\/li>\n<li>Haddock, G., McCarron, J., Tarrier, N., &amp; Faragher, E. B. (1999). Scales to measure dimensions of hallucinations and delusions: The psychotic symptom rating scales (PSYRATS). <em>Psychological Medicine<\/em>, 29(4), 879-889. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0033291799008661\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0033291799008661<\/a><\/li>\n<li>Luhrmann, T. M., Padmavati, R., Tharoor, H., &amp; Osei, A. (2015). Differences in voice-hearing experiences of people with psychosis in the USA, India and Ghana: Interview-based study. <em>The British Journal of Psychiatry<\/em>, 206(1), 41-44. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.bp.113.139048\">https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.bp.113.139048<\/a><\/li>\n<li>Romme, M., &amp; Escher, S. (1989). Hearing voices. <em>Schizophrenia Bulletin<\/em>, 15(2), 209-216. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/15.2.209\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/15.2.209<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;hallucination auditive est une perception sans objet caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;audition de sons ou de voix. 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