{"id":21204,"date":"2026-10-25T08:19:17","date_gmt":"2026-10-25T08:19:17","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=phenomene-aubert-illusion-spatiale"},"modified":"2026-10-25T08:19:17","modified_gmt":"2026-10-25T08:19:17","slug":"phenomene-aubert-illusion-spatiale","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=phenomene-aubert-illusion-spatiale","title":{"rendered":"Ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert : L&rsquo;illusion spatiale"},"content":{"rendered":"<p>Lorsque le corps humain s&rsquo;incline dans l&rsquo;obscurit\u00e9 la plus totale, la conscience de la verticalit\u00e9 terrestre vacille et se d\u00e9forme d&rsquo;une mani\u00e8re paradoxale. Le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert, \u00e9galement d\u00e9sign\u00e9 sous le nom d&rsquo;effet A, constitue l&rsquo;une des illusions neuro-visuelles et vestibulaires les plus fondamentales de la psychophysique sensorielle. D\u00e9couverte au XIXe si\u00e8cle, cette anomalie perceptuelle r\u00e9v\u00e8le comment le syst\u00e8me nerveux central arbitre entre les signaux otolithiques imparfaits, la proprioception somatique et un a priori interne ancr\u00e9 sur l&rsquo;axe corporel.<\/p>\n<h2>Le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert d\u00e9signe une illusion perceptuelle d&rsquo;orientation spatiale dans laquelle une personne, inclin\u00e9e lat\u00e9ralement dans l&rsquo;obscurit\u00e9, per\u00e7oit une ligne lumineuse physiquement verticale comme \u00e9tant inclin\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;inclinaison de son corps. Pour que cette mire lui apparaisse subjectivement verticale, l&rsquo;observateur doit l&rsquo;orienter dans la m\u00eame direction que la bascule de sa t\u00eate ou de son tronc, r\u00e9v\u00e9lant ainsi une sous-compensation syst\u00e9matique de l&rsquo;inclinaison corporelle r\u00e9elle.<\/p>\n<p>Cette alt\u00e9ration de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Verticale_visuelle_subjective\">verticale visuelle subjective<\/a> (VVS) se manifeste de mani\u00e8re pr\u00e9dominante lors d&rsquo;inclinaisons statiques substantielles, g\u00e9n\u00e9ralement sup\u00e9rieures \u00e0 60 degr\u00e9s par rapport \u00e0 l&rsquo;axe gravitationnel. En l&rsquo;absence de rep\u00e8res visuels structurants et stables issus de l&rsquo;environnement, le cerveau privil\u00e9gie son propre axe longitudinal (le vecteur idiotropique), ce qui entra\u00eene une d\u00e9rive de l&rsquo;estimation de la gravit\u00e9 vers l&rsquo;alignement corporel. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne illustre les limites inh\u00e9rentes de l&rsquo;int\u00e9gration multisensorielle humaine face aux forces de gravit\u00e9 constantes.<\/p>\n<p>Au sein des sciences cognitives et de la neurophysiologie, ce concept sert d&rsquo;\u00e9talon pour mod\u00e9liser le traitement bay\u00e9sien des signaux vestibulaires et proprioceptifs. Loin d&rsquo;\u00eatre une simple curiosit\u00e9 de laboratoire, il met en lumi\u00e8re les compromis computationnels que le cortex pari\u00e9tal et le tronc c\u00e9r\u00e9bral op\u00e8rent en permanence pour stabiliser notre r\u00e9f\u00e9rentiel spatial dans un monde en trois dimensions.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme tire son origine directe du patronyme du physiologiste et m\u00e9decin allemand Hermann Aubert (1826-1892), qui a document\u00e9 ce ph\u00e9nom\u00e8ne de mani\u00e8re formelle et rigoureuse en 1861 dans son m\u00e9moire s\u00e9minal intitul\u00e9 <em>Eine scheinbare bedeutende Drehung von Objecten bei Neigung des Kopfes nach rechts oder links<\/em> (\u00ab Une apparente rotation significative des objets lors de l&rsquo;inclinaison de la t\u00eate vers la droite ou la gauche \u00bb). Le vocable \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne \u00bb provient du grec ancien <em>phainomenon<\/em> (\u03c6\u03b1\u03b9\u03bd\u03cc\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u03bd), signifiant \u00ab ce qui appara\u00eet \u00bb ou \u00ab chose visible \u00bb, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>phainein<\/em> (\u00ab faire briller \u00bb, \u00ab para\u00eetre \u00bb).<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature scientifique germanophone d&rsquo;origine, cette distorsion est connue sous le nom de <em>Aubert-Ph\u00e4nomen<\/em> ou <em>A-Effekt<\/em> (effet A). Elle a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e dans le lexique psychophysique francophone et anglophone d\u00e8s la fin du XIXe si\u00e8cle pour d\u00e9signer l&rsquo;erreur syst\u00e9matique d&rsquo;alignement visuel observ\u00e9e lors des inclinaisons corporelles importantes, par opposition \u00e0 l&rsquo;effet M\u00fcller ou effet E (<em>E-Effekt<\/em>, de l&rsquo;allemand <em>Entgegengesetzt<\/em>, signifiant oppos\u00e9), d\u00e9crit ult\u00e9rieurement pour caract\u00e9riser le ph\u00e9nom\u00e8ne inverse survenant lors de faibles inclinaisons.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, l&rsquo;expression se prononce phon\u00e9tiquement [fe.n\u0254.m\u025bn d\u203fo.b\u025b\u0281]. Sur le plan morphosyntaxique, il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal masculin singulier. Le nom commun \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne \u00bb porte le genre masculin, suivi de la pr\u00e9position \u00e9lid\u00e9e \u00ab d&rsquo; \u00bb et du nom propre invariable \u00ab Aubert \u00bb.<\/p>\n<p>Dans les contextes techniques, on retrouve fr\u00e9quemment l&rsquo;appellation synonyme \u00ab effet Aubert \u00bb ou simplement \u00ab effet A \u00bb (masculin). Au pluriel, la locution s&rsquo;\u00e9crit \u00ab les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;Aubert \u00bb, bien que la forme singuli\u00e8re soit presque exclusivement employ\u00e9e pour d\u00e9signer la constante psychophysique ou le mod\u00e8le th\u00e9orique sous-jacent. L&rsquo;expression s&#8217;emploie principalement comme compl\u00e9ment d&rsquo;objet ou sujet dans des \u00e9nonc\u00e9s d\u00e9crivant des paradigmes exp\u00e9rimentaux ou des dysfonctionnements vestibulaires.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert, il convient de comprendre la mani\u00e8re dont le syst\u00e8me nerveux humain \u00e9value la direction du vecteur gravitationnel. Sur Terre, l&rsquo;\u00eatre humain d\u00e9termine la verticalit\u00e9 en combinant les informations provenant des organes otolithiques de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syst%C3%A8me_vestibulaire\">oreille interne<\/a> (les macules de l&rsquo;utricule et du saccule), des m\u00e9canor\u00e9cepteurs proprioceptifs musculaires et articulaires du cou et du tronc, ainsi que des ext\u00e9rocepteurs cutan\u00e9s et des baror\u00e9cepteurs vasculaires. En conditions normales d&rsquo;\u00e9clairage, la vision fournit un cadre d&rsquo;orientation polaris\u00e9 (lignes d&rsquo;horizon, murs verticaux) qui domine largement cette int\u00e9gration sensorielle.<\/p>\n<p>Lorsque la vision est occult\u00e9e et que le corps est soumis \u00e0 une inclinaison statique en roulis (dans le plan frontal), le syst\u00e8me nerveux doit se reposer exclusivement sur les gravicepteurs biologiques. Les otolithes, sensibles \u00e0 l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration lin\u00e9aire et \u00e0 la gravit\u00e9, mesurent la force de pesanteur par le d\u00e9placement d&rsquo;une membrane g\u00e9latineuse lest\u00e9e de cristaux de carbonate de calcium sur les cils des cellules r\u00e9ceptrices. Cependant, ces capteurs biologiques poss\u00e8dent une non-lin\u00e9arit\u00e9 de r\u00e9ponse et un bruit neural intrins\u00e8que notable d\u00e8s lors que la t\u00eate s&rsquo;\u00e9loigne sensiblement de la verticale canonique.<\/p>\n<p>Lorsque l&rsquo;inclinaison d\u00e9passe un angle critique d&rsquo;environ 60 degr\u00e9s et s&rsquo;approche de 90 degr\u00e9s (d\u00e9cubitus lat\u00e9ral), le cerveau sous-estime syst\u00e9matiquement l&rsquo;angle r\u00e9el d&rsquo;inclinaison de la t\u00eate. Cette sous-estimation de la bascule c\u00e9phalique se r\u00e9percute directement sur la reconstruction mentale du monde visuel : puisque le cerveau pense \u00eatre moins inclin\u00e9 qu&rsquo;il ne l&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9, il calcule la transformation de coordonn\u00e9es r\u00e9tiniennes vers des coordonn\u00e9es spatiales de mani\u00e8re erron\u00e9e. En cons\u00e9quence, une ligne visuelle per\u00e7ue comme verticale dans ce rep\u00e8re interne erron\u00e9 doit \u00eatre inclin\u00e9e du m\u00eame c\u00f4t\u00e9 que le corps pour compenser le d\u00e9ficit d&rsquo;estimation de la posture.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert marque ainsi la transition o\u00f9 la compensation labyrinthique et proprioceptive devient insuffisante pour contrer la tendance intrins\u00e8que de l&rsquo;observateur \u00e0 consid\u00e9rer son propre corps comme la r\u00e9f\u00e9rence par d\u00e9faut. Cette attraction par l&rsquo;axe corporel montre que le syst\u00e8me vestibulaire central n&rsquo;est pas un inclinom\u00e8tre physique parfait, mais un syst\u00e8me d&rsquo;inf\u00e9rence statistique qui privil\u00e9gie la coh\u00e9rence interne et la stabilit\u00e9 corporelle au d\u00e9triment de l&rsquo;exactitude absolue lors de postures extr\u00eames non famili\u00e8res.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire du ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert d\u00e9bute au c\u0153ur de l&rsquo;essor de la physiologie sensorielle au XIXe si\u00e8cle. En 1861, Hermann Aubert s&rsquo;installe dans une pi\u00e8ce enti\u00e8rement plong\u00e9e dans l&rsquo;obscurit\u00e9, incline sa t\u00eate sur le c\u00f4t\u00e9 et observe une fente lumineuse \u00e9troite. \u00c0 son grand \u00e9tonnement, la fente, initialement r\u00e9gl\u00e9e \u00e0 la verticale parfaite, semble pivoter de fa\u00e7on significative d\u00e8s qu&rsquo;il bascule la t\u00eate \u00e0 plus de 45 ou 60 degr\u00e9s. Aubert documente que pour la voir verticale, il doit incliner physiquement la ligne lumineuse vers le c\u00f4t\u00e9 de sa propre inclinaison, d\u00e9montrant ainsi pour la premi\u00e8re fois que la perception visuelle de l&rsquo;espace n&rsquo;est pas ind\u00e9pendante de la posture c\u00e9phalique.<\/p>\n<p>Quelques d\u00e9cennies plus tard, en 1916, le psychologue allemand Georg Elias M\u00fcller reproduit et affine les exp\u00e9riences d&rsquo;Aubert. M\u00fcller d\u00e9couvre qu&rsquo;\u00e0 des angles d&rsquo;inclinaison corporelle plus faibles (typiquement entre 10 et 40 degr\u00e9s), l&rsquo;erreur perceptuelle s&rsquo;inverse : la ligne lumineuse semble alors pench\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;inclinaison de la t\u00eate, ce qui contraint l&rsquo;observateur \u00e0 r\u00e9gler la ligne \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de son corps pour la voir verticale. Ce second effet prendra le nom d&rsquo;effet E (ou ph\u00e9nom\u00e8ne de M\u00fcller). D\u00e8s lors, la psychophysique reconna\u00eet une courbe biphasique de l&rsquo;orientation spatiale : surcompensation aux faibles angles (effet E) et sous-compensation aux angles \u00e9lev\u00e9s (effet A ou ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert).<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1980 et 1990, Horst Mittelstaedt r\u00e9volutionne l&rsquo;interpr\u00e9tation math\u00e9matique de ces observations en d\u00e9veloppant le mod\u00e8le vectoriel de l&rsquo;orientation humaine. Mittelstaedt introduit le concept de \u00ab vecteur idiotropique \u00bb, une force math\u00e9matique interne qui attire continuellement le percept de verticalit\u00e9 vers l&rsquo;axe longitudinal du corps (axe corporel Z). Ce mod\u00e8le permet d&rsquo;unifier l&rsquo;effet E et le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert au sein d&rsquo;une m\u00eame \u00e9quation de calcul vectoriel, ouvrant la voie aux th\u00e9ories computationnelles contemporaines.<\/p>\n<p>Au XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement des th\u00e9ories bay\u00e9siennes de la perception, port\u00e9es notamment par des chercheurs comme Dora Angelaki, Stefan Glasauer et Mark Eggert, a permis de r\u00e9interpr\u00e9ter l&rsquo;effet d&rsquo;Aubert non plus comme une d\u00e9faillance ou une anomalie m\u00e9canique, mais comme le r\u00e9sultat optimal d&rsquo;une inf\u00e9rence probabiliste int\u00e9grant un a priori (\u00ab prior \u00bb) fort selon lequel la t\u00eate humaine se trouve g\u00e9n\u00e9ralement en position dress\u00e9e et verticale dans la vie quotidienne.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;explication moderne du ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert repose sur deux cadres th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires : le mod\u00e8le vectoriel de Mittelstaedt et le cadre bay\u00e9sien de l&rsquo;inf\u00e9rence probabiliste multisensorielle.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le classique de Mittelstaedt (1983) postule que la verticale visuelle subjective r\u00e9sulte de la sommation de trois vecteurs distincts dans le syst\u00e8me nerveux :<\/p>\n<ul>\n<li>Le vecteur graviceptif otolithique, qui fournit une estimation de la gravit\u00e9 bas\u00e9e sur l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration enregistr\u00e9e par les macules utriculaires et sacculaires.<\/li>\n<li>Le vecteur proprioceptif somatique, issu des r\u00e9cepteurs du cou, des visc\u00e8res et de la pression cutan\u00e9e au niveau de l&rsquo;axe corporel.<\/li>\n<li>Le vecteur idiotropique (ou tendance idiotropique), un vecteur constant et intrins\u00e8que align\u00e9 en permanence le long de l&rsquo;axe longitudinal du tronc et de la t\u00eate (axe t\u00eate-pieds).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsque le corps est vertical (0 degr\u00e9 d&rsquo;inclinaison), le vecteur idiotropique et le vecteur graviceptif sont parfaitement colin\u00e9aires, produisant une estimation sans distorsion. Cependant, lorsque le corps subit une rotation importante (par exemple 90 degr\u00e9s), les vecteurs divergent orthogonalement. Le vecteur graviceptif otolithique perd en sensibilit\u00e9 en raison de la saturation ou du bruit accru des macules, tandis que le vecteur idiotropique conserve sa pleine intensit\u00e9. Le syst\u00e8me nerveux calcule la r\u00e9sultante vectorielle entre ces forces. Cette r\u00e9sultante se trouve alors d\u00e9vi\u00e9e vers l&rsquo;axe corporel, g\u00e9n\u00e9rant math\u00e9matiquement le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert : l&rsquo;espace subjectif est attir\u00e9 vers le corps.<\/p>\n<p>Dans la perspective bay\u00e9sienne contemporaine, le cerveau agit comme une machine probabiliste calculant une distribution <em>a posteriori<\/em> \u00e0 partir de donn\u00e9es sensorielles bruit\u00e9es (la vraisemblance sensorielle) et de connaissances pr\u00e9alables sur l&rsquo;environnement (le <em>prior<\/em>). Comme les \u00eatres humains passent l&rsquo;immense majorit\u00e9 de leur existence \u00e9veill\u00e9e la t\u00eate droite, le <em>prior<\/em> d&rsquo;orientation est centr\u00e9 sur une inclinaison nulle. Lors de fortes inclinaisons en apesanteur apparente ou dans le noir, les mesures vestibulaires deviennent hautement incertaines. Le cerveau combine alors ces signaux impr\u00e9cis avec son <em>prior<\/em> selon une moyenne pond\u00e9r\u00e9e par la variance : le r\u00e9sultat perceptif final est attir\u00e9 de mani\u00e8re robuste vers le centre du <em>prior<\/em> (la verticalit\u00e9 c\u00e9phalique), ce qui explique quantitativement la d\u00e9rive d&rsquo;Aubert.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse fine du ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert n\u00e9cessite d&rsquo;en diss\u00e9quer les param\u00e8tres g\u00e9om\u00e9triques, neurobiologiques et psychophysiques fondamentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le seuil angulaire de transition :<\/strong> L&rsquo;angle critique marquant le passage de l&rsquo;effet E \u00e0 l&rsquo;effet Aubert se situe g\u00e9n\u00e9ralement entre 50 et 65 degr\u00e9s d&rsquo;inclinaison en roulis. En de\u00e7\u00e0, l&rsquo;effet E pr\u00e9domine ; au-del\u00e0, l&rsquo;effet Aubert s&rsquo;amplifie consid\u00e9rablement pour atteindre son apog\u00e9e \u00e0 des inclinaisons corporelles comprises entre 90 et 130 degr\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>La composante labyrinthique (otolithes) :<\/strong> L&rsquo;utricule et le saccule constituent la base sensorielle primaire. Les cellules cili\u00e9es utriculaires r\u00e9pondent principalement aux acc\u00e9l\u00e9rations horizontales lorsque la t\u00eate est droite, tandis que le saccule d\u00e9tecte les mouvements verticaux. \u00c0 90 degr\u00e9s d&rsquo;inclinaison lat\u00e9rale, la configuration otolithique change de r\u00e9gime de d\u00e9charge, ce qui augmente le bruit de fond neural et favorise l&rsquo;illusion d&rsquo;Aubert.<\/li>\n<li><strong>La composante proprioceptive et somatosensorielle :<\/strong> Les r\u00e9cepteurs musculo-tendineux du cou (fuseaux neuromusculaires cervicaux) et les r\u00e9cepteurs de pression du derme corporel participent au calcul de l&rsquo;orientation de la t\u00eate par rapport au tronc et du tronc par rapport \u00e0 la gravit\u00e9. Une anesth\u00e9sie proprioceptive ou une immersion en flottaison accentue l&rsquo;amplitude de l&rsquo;effet Aubert.<\/li>\n<li><strong>Le vecteur idiotropique interne :<\/strong> Constante psychologique et neuronale dont la force relative varie d&rsquo;un individu \u00e0 l&rsquo;autre. Chez les sujets pr\u00e9sentant un vecteur idiotropique puissant, l&rsquo;effet Aubert appara\u00eet \u00e0 des angles plus faibles et avec une intensit\u00e9 plus marqu\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La composante de torsion oculaire (cyclo-torsion) :<\/strong> L&rsquo;inclinaison lat\u00e9rale de la t\u00eate d\u00e9clenche un r\u00e9flexe vestibulo-oculaire statique (contre-rotation oculaire ou contre-torsion). Toutefois, cette torsion compensatoire des yeux dans leurs orbites est incompl\u00e8te chez l&rsquo;humain (seulement 5 \u00e0 10 % de l&rsquo;angle d&rsquo;inclinaison c\u00e9phalique). Bien qu&rsquo;elle modifie l&rsquo;image r\u00e9tinienne, les calculs montrent que l&rsquo;effet Aubert ne peut pas \u00eatre imput\u00e9 \u00e0 la seule cyclo-torsion oculaire : il s&rsquo;agit d&rsquo;une alt\u00e9ration centrale cognitive et non d&rsquo;un artefact moteur oculaire p\u00e9riph\u00e9rique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour concr\u00e9tiser le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert, consid\u00e9rons l&rsquo;exp\u00e9rience type men\u00e9e au sein d&rsquo;un laboratoire de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychophysique\">psychophysique<\/a> de la perception spatiale. Un sujet sain est solidement sangl\u00e9 dans un fauteuil rotatif motoris\u00e9, plac\u00e9 dans une chambre an\u00e9cho\u00efque rigoureusement \u00e9tanche \u00e0 la lumi\u00e8re. Le sujet est inclin\u00e9 lat\u00e9ralement vers sa droite \u00e0 un angle pr\u00e9cis de 90 degr\u00e9s (il se retrouve ainsi en position allong\u00e9e sur le flanc droit). En face de lui appara\u00eet une fine barre \u00e9lectroluminescente sans aucun cadre visuel de r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p>Sa t\u00e2che consiste \u00e0 utiliser une manette de commande pour orienter cette barre de sorte qu&rsquo;elle pointe parfaitement vers le \u00ab haut \u00bb absolu du laboratoire (la direction oppos\u00e9e \u00e0 la pesanteur terrestre). Si le sujet \u00e9tait d\u00e9pourvu de distorsion perceptuelle, il r\u00e9glerait la barre selon un angle vertical physique parfait. Or, en raison de l&rsquo;effet d&rsquo;Aubert, le sujet per\u00e7oit la barre comme verticale alors qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 orient\u00e9e de 20 \u00e0 35 degr\u00e9s vers sa droite, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans l&rsquo;axe de son propre corps. Si un observateur ext\u00e9rieur allume la lumi\u00e8re, la barre semble ridiculement inclin\u00e9e au regard des murs de la pi\u00e8ce, mais pour le sujet plong\u00e9 dans le noir, elle incarnait rigoureusement la verticale gravitationnelle.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cas repr\u00e9sentatif s&rsquo;observe chez les astronautes en mission orbitale ou lors de simulations de microgravit\u00e9 en vol parabolique. Lorsque l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration gravitationnelle constante n&rsquo;ancre plus les macules otolithiques, l&rsquo;effet d&rsquo;Aubert se m\u00e9tamorphose en une d\u00e9pendance totale \u00e0 l&rsquo;axe corporel : la r\u00e9f\u00e9rence subjective d&rsquo;alignement correspond presque int\u00e9gralement \u00e0 l&rsquo;axe t\u00eate-pieds. D\u00e8s que l&rsquo;astronaute ferme les yeux dans une station spatiale sans rep\u00e8res tactiles au sol, la notion de \u00ab bas \u00bb co\u00efncide instantan\u00e9ment avec la direction de ses pieds, confirmant l&rsquo;hypoth\u00e8se de la pr\u00e9pond\u00e9rance du vecteur idiotropique en cas d&rsquo;effondrement du signal graviceptif.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>La quantification du ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert s&rsquo;appuie sur le paradigme psychophysique de la Verticale Visuelle Subjective (VVS), compl\u00e9t\u00e9 parfois par la Verticale Haptique Subjective (VHS) ou la Verticale Posturale Subjective (VPS). Ces mesures n\u00e9cessitent une instrumentation pr\u00e9cise capable de manipuler la posture du corps tout en \u00e9liminant les biais visuels contextuels.<\/p>\n<p>Le dispositif exp\u00e9rimental conventionnel comprend un syst\u00e8me d&rsquo;inclinaison corporelle motoris\u00e9 (tel qu&rsquo;un fauteuil mont\u00e9 sur cardans ou un banc rotatif \u00e0 double axe) et un stimulus visuel lin\u00e9aire polaris\u00e9 ou non (g\u00e9n\u00e9ralement une ligne de phosphore ou de diodes \u00e9lectroluminescentes d&rsquo;environ 15 \u00e0 30 centim\u00e8tres de longueur, vue \u00e0 une distance standard d&rsquo;un m\u00e8tre). Le test se d\u00e9roule dans l&rsquo;obscurit\u00e9 absolue, les sujets portant parfois des lunettes de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle occultantes ou des \u0153ill\u00e8res afin de restreindre le champ visuel et d&#8217;emp\u00eacher la vision p\u00e9riph\u00e9rique du reste de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Deux m\u00e9thodes psychophysiques fondamentales sont employ\u00e9es pour mesurer l&rsquo;angle d&rsquo;erreur :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La m\u00e9thode des ajustements :<\/strong> L&rsquo;exp\u00e9rimentateur d\u00e9r\u00e8gle initialement la mire lumineuse d&rsquo;un angle al\u00e9atoire, et l&rsquo;observateur utilise une commande num\u00e9rique pour repositionner la ligne jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il la juge parfaitement verticale. L&rsquo;\u00e9cart angulaire en degr\u00e9s entre la verticale physique (d\u00e9finie par un fil \u00e0 plomb ou un inclinom\u00e8tre de haute pr\u00e9cision) et la moyenne des r\u00e9glages du sujet d\u00e9finit l&rsquo;erreur d&rsquo;orientation. Une erreur de signe identique \u00e0 l&rsquo;inclinaison corporelle refl\u00e8te le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9thode des stimuli constants (choix forc\u00e9) :<\/strong> La ligne est pr\u00e9sent\u00e9e de mani\u00e8re tachistoscopique (pendant une dur\u00e9e tr\u00e8s br\u00e8ve de 100 \u00e0 300 millisecondes afin d&#8217;emp\u00eacher les mouvements oculaires exploratoires) \u00e0 des angles fixes pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s. L&rsquo;observateur doit indiquer, par une r\u00e9ponse dichotomique (\u00ab pench\u00e9e \u00e0 gauche \u00bb ou \u00ab pench\u00e9e \u00e0 droite \u00bb), la direction de l&rsquo;inclinaison. Une fonction psychom\u00e9trique logistique est ensuite ajust\u00e9e aux donn\u00e9es afin de calculer le point d&rsquo;\u00e9galisation subjective (PES) et le seuil diff\u00e9rentiel de sensibilit\u00e9 (JND).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parall\u00e8lement, la mesure de la cyclo-torsion oculaire via des cam\u00e9ras infrarouges de vid\u00e9onystagmographie \u00e0 haute fr\u00e9quence permet de dissocier la composante optique r\u00e9tinienne des processus de calcul corticaux.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>Bien que le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert ait \u00e9t\u00e9 initialement d\u00e9crit dans un cadre de recherche fondamentale, sa compr\u00e9hension rev\u00eat une importance critique dans de nombreux domaines d&rsquo;application technologiques, m\u00e9dicaux et op\u00e9rationnels :<\/p>\n<p>En <strong>a\u00e9ronautique et m\u00e9decine spatiale<\/strong>, le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert repr\u00e9sente une cause majeure d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9sorientation_spatiale\">illusion sensorielle<\/a> conduisant \u00e0 la d\u00e9sorientation spatiale chez les pilotes de chasse et les aviateurs en vol de nuit ou aux instruments. Lors de virages engag\u00e9s coordonn\u00e9s \u00e0 forte inclinaison sans horizon visuel visible, la sous-estimation de la verticalit\u00e9 peut inciter le pilote \u00e0 incliner son appareil de mani\u00e8re excessive ou inadapt\u00e9e, g\u00e9n\u00e9rant des collisions avec le sol sans perte de contr\u00f4le (CFIT &#8211; <em>Controlled Flight Into Terrain<\/em>). Pour pr\u00e9venir ces accidents mortels, les syst\u00e8mes d&rsquo;affichage t\u00eate haute (HUD) et les horizons artificiels gyroscopiques ont \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cifiquement con\u00e7us pour supplanter l&rsquo;\u00e9valuation biologique de la verticalit\u00e9.<\/p>\n<p>En <strong>neurologie clinique et r\u00e9\u00e9ducation vestibulaire<\/strong>, le test de la verticale visuelle subjective lors de diff\u00e9rentes postures est un marqueur diagnostique fondamental. Une exag\u00e9ration pathologique pr\u00e9coce de l&rsquo;effet d&rsquo;Aubert (survenant m\u00eame \u00e0 de faibles angles) est souvent r\u00e9v\u00e9latrice d&rsquo;une d\u00e9aff\u00e9rentation vestibulaire unilat\u00e9rale, d&rsquo;une n\u00e9vrite vestibulaire ou de l\u00e9sions touchant les noyaux vestibulaires du tronc c\u00e9r\u00e9bral et les voies vestibulaires ascendantes reliant le thalamus au cortex pari\u00e9to-insulaire vestibulaire (PIVC). De plus, chez les patients ayant subi un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral pari\u00e9tal avec syndrome d&rsquo;h\u00e9min\u00e9gligence ou syndrome du pousseur (<em>pusher syndrome<\/em>), l&rsquo;\u00e9valuation des d\u00e9rives d&rsquo;Aubert permet de cartographier la rupture des repr\u00e9sentations du corps dans l&rsquo;espace.<\/p>\n<p>En <strong>ergonomie et r\u00e9alit\u00e9 virtuelle (VR)<\/strong>, la simulation immersive d&rsquo;exp\u00e9riences de pilotage ou de gravit\u00e9 alt\u00e9r\u00e9e exige d&rsquo;int\u00e9grer les lois de l&rsquo;effet Aubert. Si un casque de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle bascule la sc\u00e8ne visuelle en se fondant uniquement sur les lois physiques de la gravit\u00e9 sans tenir compte de la fa\u00e7on dont le cerveau reconstruit subjectivement la verticale lors d&rsquo;une inclinaison, l&rsquo;utilisateur ressentira un d\u00e9calage sensoriel aigu, facteur d\u00e9clencheur du mal des transports virtuel (cin\u00e9tose cybern\u00e9tique).<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine consacr\u00e9e au ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert a connu d&rsquo;importantes avanc\u00e9es empiriques gr\u00e2ce aux neurosciences computationnelles et \u00e0 l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle. Les travaux pionniers de Mittelstaedt (1983) ont \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9s et \u00e9tendus par des \u00e9tudes de r\u00e9f\u00e9rence montrant que l&rsquo;amplitude de l&rsquo;effet Aubert varie de fa\u00e7on syst\u00e9matique selon l&rsquo;angle d&rsquo;inclinaison, atteignant fr\u00e9quemment une sous-compensation de 25 \u00e0 45 degr\u00e9s lorsque le corps est inclin\u00e9 \u00e0 90 degr\u00e9s ou 105 degr\u00e9s dans l&rsquo;obscurit\u00e9.<\/p>\n<p>Les investigations men\u00e9es par De Vrijer, Medendorp et Van Gisbergen (2008) ont constitu\u00e9 une perc\u00e9e m\u00e9thodologique majeure en d\u00e9montrant comment l&rsquo;int\u00e9gration bay\u00e9sienne rend compte \u00e0 la fois de l&rsquo;effet E et de l&rsquo;effet Aubert au sein d&rsquo;un formalisme math\u00e9matique unifi\u00e9. En mesurant simultan\u00e9ment la variabilit\u00e9 de la r\u00e9ponse (bruit perceptuel) et le biais constant (l&rsquo;erreur d&rsquo;Aubert), ces chercheurs ont prouv\u00e9 que la d\u00e9viation vers le corps correspond exactement \u00e0 la pr\u00e9diction th\u00e9orique d&rsquo;un observateur id\u00e9al confront\u00e9 \u00e0 des signaux otolithiques dont le bruit augmente de mani\u00e8re non lin\u00e9aire avec l&rsquo;inclinaison.<\/p>\n<p>Sur le plan neuro-anatomique, des \u00e9tudes en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et en stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne (SMT), comme celles publi\u00e9es par Dieterich et Brandt, ont permis d&rsquo;identifier les r\u00e9seaux neuronaux sous-tendant la perception de la VVS. Les r\u00e9sultats indiquent que le cortex pari\u00e9to-insulaire vestibulaire (PIVC), le gyrus temporal sup\u00e9rieur et le complexe nucl\u00e9aire vestibulaire au niveau du bulbe rachidien et du pont coordonnent la fusion des informations otolithiques et de l&rsquo;axe idiotropique. L&rsquo;inactivation transitoire du carrefour temporo-pari\u00e9tal par SMT perturbe significativement la stabilit\u00e9 du jugement de verticalit\u00e9 et modifie la trajectoire de l&rsquo;effet Aubert.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les exp\u00e9riences de laboratoire men\u00e9es dans des centrifugeuses humaines \u00e0 bras court (par exemple, par le groupe de recherche de Cl\u00e9ment et ses collaborateurs) ont analys\u00e9 l&rsquo;effet d&rsquo;une surcharge gravitationnelle (hypergravit\u00e9) sur le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert. Lorsque la force gravito-inertielle augmente (\u00e0 1,5 G ou 2 G), le signal otolithique devient plus robuste par rapport au bruit interne : on observe alors une diminution notable de l&rsquo;amplitude de l&rsquo;effet Aubert, ce qui apporte une confirmation exp\u00e9rimentale directe que l&rsquo;illusion d\u00e9coule de l&rsquo;insuffisance relative du vecteur graviceptif par rapport au mod\u00e8le interne corporel.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interindividuelles<\/h3>\n<p>Bien que le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert repose sur des structures neurophysiologiques universelles partag\u00e9es par l&rsquo;ensemble de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, la litt\u00e9rature met en \u00e9vidence une variabilit\u00e9 interindividuelle prononc\u00e9e de son intensit\u00e9, modul\u00e9e par des caract\u00e9ristiques d\u00e9veloppementales, biom\u00e9caniques et cognitives.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des dimensions les plus \u00e9tudi\u00e9es est la variabilit\u00e9 li\u00e9e au style cognitif de d\u00e9pendance ou ind\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du champ visuel (concept formalis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine par Herman Witkin \u00e0 travers le test de la baguette et du cadre, ou <em>Rod and Frame Test<\/em>). Les individus qualifi\u00e9s de \u00ab d\u00e9pendants du champ \u00bb pr\u00e9sentent fr\u00e9quemment un vecteur idiotropique plus pr\u00e9dominant en l&rsquo;absence de rep\u00e8res visuels ; ils manifestent ainsi un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert plus marqu\u00e9 \u00e0 des angles d&rsquo;inclinaison moins \u00e9lev\u00e9s. \u00c0 l&rsquo;inverse, les sujets \u00ab ind\u00e9pendants du champ \u00bb ou les sportifs experts dans des disciplines tridimensionnelles (gymnastes de haut niveau, plongeurs, danseurs) d\u00e9montrent une compensation vestibulo-proprioceptive plus stable, retardant l&rsquo;apparition de l&rsquo;effet Aubert vers des angles plus extr\u00eames.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e2ge constitue un autre facteur modulateur significatif. Les personnes \u00e2g\u00e9es saines manifestent g\u00e9n\u00e9ralement un effet Aubert plus ample que les adultes jeunes. Ce renforcement de l&rsquo;illusion est attribu\u00e9 \u00e0 la perte neuronale progressive des cellules cili\u00e9es vestibulaires dans les macules otolithiques avec l&rsquo;\u00e2ge (presbyvestibulie) ainsi qu&rsquo;\u00e0 la d\u00e9gradation de la proprioception p\u00e9riph\u00e9rique. En r\u00e9ponse \u00e0 cette d\u00e9saff\u00e9rentation partielle, le cerveau s\u00e9nescent augmente m\u00e9caniquement le poids relatif allou\u00e9 au vecteur idiotropique interne, amplifiant la d\u00e9rive vers l&rsquo;axe du corps.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue culturel et exp\u00e9rientiel, les populations habitu\u00e9es \u00e0 \u00e9voluer dans des milieux environnementaux ou architecturaux sans g\u00e9om\u00e9trie orthogonale classique ne pr\u00e9sentent pas d&rsquo;alt\u00e9ration du ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert en vision nocturne, confirmant le caract\u00e8re essentiellement biologique et vestibulaire de ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans le noir. Cependant, la vitesse de recalibration lors du retour de rep\u00e8res visuels structur\u00e9s peut varier selon les habitudes de lecture ou l&rsquo;acculturation visuelle des individus.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;accumulation de preuves exp\u00e9rimentales robustes, plusieurs aspects du ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert demeurent le th\u00e9\u00e2tre de d\u00e9bats scientifiques soutenus au sein des communaut\u00e9s de neurobiologie et de psychophysique de la vision :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La nature physique du vecteur idiotropique :<\/strong> Si le vecteur idiotropique de Mittelstaedt fonctionne avec une efficacit\u00e9 math\u00e9matique remarquable dans les \u00e9quations de mod\u00e9lisation, son substrat neural pr\u00e9cis demeure discut\u00e9. Certains neurophysiologistes contestent l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00ab force neuronale \u00bb autonome d\u00e9di\u00e9e et pr\u00e9f\u00e8rent interpr\u00e9ter le ph\u00e9nom\u00e8ne comme une cons\u00e9quence purement \u00e9mergente de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9quilibre synaptique dans les cartes sensorielles du cortex pari\u00e9tal.<\/li>\n<li><strong>Le r\u00f4le respectif des otolithes et des gravicepteurs somatosensoriels :<\/strong> Une longue controverse oppose les partisans d&rsquo;une explication strictement labyrinthique \u00e0 ceux qui d\u00e9fendent l&rsquo;importance critique des gravicepteurs internes localis\u00e9s dans le tronc et les vaisseaux abdominaux (mis en \u00e9vidence notamment par les \u00e9tudes de Vaitl et Mittelstaedt chez des patients atteints de transection compl\u00e8te de la moelle \u00e9pini\u00e8re). Les donn\u00e9es r\u00e9centes sugg\u00e8rent que les otolithes sont indispensables, mais que les m\u00e9canor\u00e9cepteurs r\u00e9naux et les baror\u00e9cepteurs vasculaires fournissent une information d&rsquo;inclinaison redondante essentielle pour freiner la d\u00e9rive d&rsquo;Aubert.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;impact de la cyclo-torsion oculaire :<\/strong> Bien qu&rsquo;il soit admis que la contre-rotation oculaire est trop faible pour rendre compte des 30 degr\u00e9s d&rsquo;amplitude typiques de l&rsquo;effet Aubert, des mod\u00e8les computationnels ont sugg\u00e9r\u00e9 que des erreurs de calcul cortical lors de la correction de cette cyclo-torsion pourraient amplifier le biais perceptuel final. La question de savoir dans quelle mesure le cerveau compense parfaitement sa propre cin\u00e9matique oculaire en situation d&rsquo;inclinaison extr\u00eame fait toujours l&rsquo;objet d&rsquo;investigations.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9pendance de la t\u00e2che :<\/strong> Il a \u00e9t\u00e9 document\u00e9 que le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert n&rsquo;affecte pas l&rsquo;ensemble des r\u00e9ponses comportementales de la m\u00eame mani\u00e8re. Lorsque les sujets doivent pointer manuellement vers le bas (action motrice guid\u00e9e) au lieu d&rsquo;ajuster visuellement une ligne lumineuse (jugement perceptif conscient), l&rsquo;erreur d&rsquo;inclinaison s&rsquo;av\u00e8re fr\u00e9quemment att\u00e9nu\u00e9e. Cette dichotomie sugg\u00e8re une dissociation fonctionnelle entre la voie visuelle dorsale (action motrice spatiale, plus fid\u00e8le \u00e0 la gravit\u00e9 r\u00e9elle) et la voie visuelle ventrale (perception consciente, soumise au biais d&rsquo;Aubert).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions fondamentales<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute ambigu\u00eft\u00e9 th\u00e9orique dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e, il est indispensable de distinguer le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert d&rsquo;autres entit\u00e9s perceptuelles connexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Effet E (Ph\u00e9nom\u00e8ne de M\u00fcller) :<\/strong> D\u00e9viation de la verticale visuelle subjective dans le sens <em>oppos\u00e9<\/em> \u00e0 l&rsquo;inclinaison corporelle (surcompensation). Contrairement au ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert qui pr\u00e9domine aux fortes inclinaisons (> 60\u00b0), l&rsquo;effet E survient aux faibles inclinaisons c\u00e9phaliques (entre 10\u00b0 et 40\u00b0).<\/li>\n<li><strong>Effet de cadre (Rod and Frame Effect) :<\/strong> Biais de verticalit\u00e9 induit par la vision d&rsquo;un cadre g\u00e9om\u00e9trique inclin\u00e9 dans l&rsquo;environnement, m\u00eame lorsque le sujet a le corps parfaitement dress\u00e9 \u00e0 la verticale. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une illusion purement visuo-visuelle, alors que le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert survient dans l&rsquo;obscurit\u00e9 totale et provient de l&rsquo;inclinaison corporelle elle-m\u00eame.<\/li>\n<li><strong>Verticale Visuelle Subjective (VVS) :<\/strong> La t\u00e2che ou la m\u00e9trique psychophysique globale servant \u00e0 mesurer la perception de la direction de la gravit\u00e9. Le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert est une anomalie syst\u00e9matique sp\u00e9cifique observable lors de la mesure de la VVS sous de fortes inclinaisons.<\/li>\n<li><strong>Contre-rotation oculaire statique :<\/strong> Torsion r\u00e9flexe involontaire des globes oculaires dans l&rsquo;orbite oppos\u00e9e au sens de l&rsquo;inclinaison de la t\u00eate. Ce r\u00e9flexe biom\u00e9canique ne doit pas \u00eatre confondu avec le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert, qui est un biais psychophysique conscient d&rsquo;origine centrale.<\/li>\n<li><strong>Illusion oculogravique :<\/strong> Fausse sensation d&rsquo;inclinaison corporelle ressentie par un sujet soumis \u00e0 une acc\u00e9l\u00e9ration lin\u00e9aire externe (comme lors de la phase d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration au d\u00e9collage d&rsquo;un avion). Elle implique les otolithes, mais d\u00e9coule de la somme vectorielle dynamique de la gravit\u00e9 et d&rsquo;une force d&rsquo;inertie lin\u00e9aire externe, sans rapport avec une inclinaison statique simple dans le noir.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert demeure un pilier fondateur de la psychophysique et des neurosciences spatiales. Il illustre magistralement la fa\u00e7on dont l&rsquo;esprit humain traite l&rsquo;incertitude sensorielle et r\u00e9sout les ambigu\u00eft\u00e9s spatiales.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Description fondamentale :<\/strong> Sous forte inclinaison corporelle dans l&rsquo;obscurit\u00e9 (> 60\u00b0), une ligne lumineuse verticale physique est per\u00e7ue comme inclin\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 au corps ; son alignement subjectif exige donc de la pencher vers le corps (sous-compensation de la posture).<\/li>\n<li><strong>M\u00e9canisme sous-jacent :<\/strong> D\u00e9faillance relative des capteurs otolithiques aux angles extr\u00eames et pr\u00e9pond\u00e9rance du vecteur idiotropique interne ou d&rsquo;un <em>prior<\/em> bay\u00e9sien attirant la perception vers l&rsquo;axe longitudinal c\u00e9phalo-corporel.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9couvreur :<\/strong> Document\u00e9 rigoureusement pour la premi\u00e8re fois par le m\u00e9decin et physiologiste allemand Hermann Aubert en 1861.<\/li>\n<li><strong>Contraste essentiel :<\/strong> S&rsquo;oppose \u00e0 l&rsquo;effet M\u00fcller (effet E), caract\u00e9ris\u00e9 par une surcompensation pour de faibles inclinaisons corporelles.<\/li>\n<li><strong>Implications :<\/strong> Fondamental pour la s\u00e9curit\u00e9 a\u00e9rienne (pr\u00e9vention de la d\u00e9sorientation spatiale), le diagnostic neurologique et otoneurologique des atteintes vestibulaires centrales et la mod\u00e9lisation informatique de la cognition sensorielle.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Aubert, H. (1861). Eine scheinbare bedeutende Drehung von Objecten bei Neigung des Kopfes nach rechts oder links. <em>Archiv f\u00fcr pathologische Anatomie und Physiologie und f\u00fcr klinische Medicin<\/em>, 20(3-4), 381-393. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02355256\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02355256<\/a><\/li>\n<li>De Vrijer, M., Medendorp, W. P., &#038; Van Gisbergen, J. A. (2008). Shared computational mechanism for tilt salience and the Aubert and M\u00fcller effects in spatial orientation. <em>Journal of Neurophysiology<\/em>, 99(2), 915-930. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1152\/jn.00924.2007\">https:\/\/doi.org\/10.1152\/jn.00924.2007<\/a><\/li>\n<li>Mittelstaedt, H. (1983). A new solution to a ground problem of subjective orientation. <em>Neuroscience &#038; Biobehavioral Reviews<\/em>, 7(4), 513-529. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0149-7634(83)90040-4\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0149-7634(83)90040-4<\/a><\/li>\n<li>M\u00fcller, G. E. (1916). \u00dcber das Aubertsche Ph\u00e4nomen. <em>Zeitschrift f\u00fcr Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane<\/em>, 49, 109-246.<\/li>\n<li>Tarnutzer, A. A., Bockisch, C., &#038; Straumann, D. (2009). Head roll dependent variability of subjective visual vertical and ocular counterroll. <em>Experimental Brain Research<\/em>, 195(4), 621-626. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s00221-009-1823-4\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s00221-009-1823-4<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;Aubert d\u00e9signe une illusion perceptuelle d&rsquo;orientation spatiale dans laquelle une personne inclin\u00e9e dans le noir per\u00e7oit une ligne verticale comme pench\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 \u00e0 son corps.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[459,35381,647],"tags":[31122,35383,20334,35382,1127,32440,35384],"class_list":["post-21204","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences","category-perception-spatiale","category-psychologie-cognitive","tag-desorientation-spatiale","tag-effet-a","tag-orientation-spatiale","tag-phenomene-daubert","tag-psychophysique","tag-systeme-vestibulaire","tag-verticale-visuelle-subjective"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21204","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21204\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21204"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21204"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21204"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}