{"id":21199,"date":"2026-10-25T08:05:00","date_gmt":"2026-10-25T08:05:00","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=atypique-psychologie-norme"},"modified":"2026-10-25T08:05:00","modified_gmt":"2026-10-25T08:05:00","slug":"atypique-psychologie-norme","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=atypique-psychologie-norme","title":{"rendered":"Atypique : Repenser la norme en psychologie"},"content":{"rendered":"<p>Dans le champ contemporain des sciences comportementales, de la psychopathologie et des neurosciences cognitives, la notion d&rsquo;atypique s&rsquo;impose comme une pierre angulaire pour penser la variabilit\u00e9 humaine au-del\u00e0 du clivage binaire entre sant\u00e9 et maladie. Longtemps appr\u00e9hend\u00e9e comme une anomalie statistique ou une anomalie p\u00e9jorative, l&rsquo;atypicit\u00e9 r\u00e9v\u00e8le en r\u00e9alit\u00e9 l&rsquo;extr\u00eame complexit\u00e9 des trajectoires d\u00e9veloppementales et des configurations psychiques. Comprendre ce concept exige une analyse transversale, allant de la s\u00e9miologie clinique \u00e0 la philosophie des normes en passant par les r\u00e9centes avanc\u00e9es sur la neurodiversit\u00e9.<\/p>\n<h2>Atypique (ou Atypicit\u00e9)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab atypique \u00bb d\u00e9signe, au sens strict, ce qui s&rsquo;\u00e9carte d&rsquo;un mod\u00e8le de r\u00e9f\u00e9rence, d&rsquo;une cat\u00e9gorie standardis\u00e9e ou d&rsquo;une distribution statistique attendue au sein d&rsquo;une population donn\u00e9e. En psychologie et en psychiatrie, il qualifie un ensemble de manifestations cognitives, affectives, comportementales ou neurod\u00e9veloppementales qui divergent des patterns dits conventionnels ou r\u00e9guliers, sans pour autant \u00e9quivaloir syst\u00e9matiquement \u00e0 un dysfonctionnement pathologique.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de cette dimension descriptive, l&rsquo;atypicit\u00e9 rev\u00eat une signification clinique double. D&rsquo;une part, elle sert de qualificatif nosographique pour d\u00e9signer des formes cliniques dont la symptomatologie d\u00e9roge au tableau arch\u00e9typique d&rsquo;une pathologie reconnue, \u00e0 l&rsquo;image du trouble d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9 avec caract\u00e9ristiques atypiques ou des psychoses atypiques. D&rsquo;autre part, elle d\u00e9signe des trajectoires d&rsquo;organisation c\u00e9r\u00e9brale et d&rsquo;apprentissage qui \u00e9chappent \u00e0 la trajectoire neurotypique modale, red\u00e9finissant ainsi la fronti\u00e8re entre diff\u00e9rence individuelle et entit\u00e9 morbide.<\/p>\n<p>Dans son acception la plus moderne, l&rsquo;atypicit\u00e9 renvoie donc \u00e0 une variabilit\u00e9 dimensionnelle au sein d&rsquo;un continuum fonctionnel. Elle invite le praticien et le chercheur \u00e0 abandonner une lecture strictement d\u00e9ficitaire du sujet au profit d&rsquo;une mod\u00e9lisation \u00e9cosyst\u00e9mique, articulant les particularit\u00e9s endog\u00e8nes de l&rsquo;individu aux exigences normatives de son environnement.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab atypique \u00bb est form\u00e9 sur le pr\u00e9fixe privatif grec <em>a-<\/em> (\u1f00-), traduisant l&rsquo;absence ou la n\u00e9gation, combin\u00e9 au substantif grec <em>typos<\/em> (\u03c4\u03cd\u03c0\u03bf\u03c2), d\u00e9signant originellement l&#8217;empreinte d&rsquo;un sceau, la marque en relief, puis par extension la forme exemplaire, le mod\u00e8le, la matrice ou la r\u00e8gle id\u00e9ale. Le concept grec renvoie \u00e0 ce qui est moul\u00e9 d&rsquo;apr\u00e8s une forme originelle ou ce qui reproduit une r\u00e8gle pr\u00e9\u00e9tablie.<\/p>\n<p>Le passage par le bas latin <em>typus<\/em> a conserv\u00e9 cette id\u00e9e de figure symbolique ou d&rsquo;arch\u00e9type. Le d\u00e9riv\u00e9 n\u00e9ologique \u00ab atypique \u00bb appara\u00eet dans la langue fran\u00e7aise au cours du XIXe si\u00e8cle dans le vocabulaire m\u00e9dical et anatomopathologique. Il visait alors \u00e0 documenter des l\u00e9sions cellulaires, des formes f\u00e9briles ou des \u00e9ruptions qui ne pr\u00e9sentaient pas les crit\u00e8res canoniques d\u00e9crits dans les trait\u00e9s classiques de m\u00e9decine interne.<\/p>\n<p>Son int\u00e9gration dans le lexique de l&rsquo;ali\u00e9nisme puis de la psychiatrie et de la psychologie scientifique s&rsquo;effectue progressivement au tournant des XIXe et XXe si\u00e8cles. Le terme a \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9 pour d\u00e9signer les \u00e9tats psychiques fronti\u00e8res, r\u00e9sistants aux taxonomies nosologiques strictes. Il a permis d&rsquo;extraire la clinique d&rsquo;une d\u00e9marche dogmatique o\u00f9 le patient r\u00e9el \u00e9tait trop souvent forc\u00e9 de se conformer \u00e0 la description th\u00e9orique du livre savant.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, \u00ab atypique \u00bb se prononce [atipik] en fran\u00e7ais standard. L&rsquo;accent tonique d&rsquo;intensit\u00e9 porte sur la derni\u00e8re syllabe, conform\u00e9ment aux r\u00e8gles prosodiques du fran\u00e7ais. Le terme ne comporte pas d&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9 orthographique et s&rsquo;accorde r\u00e9guli\u00e8rement en genre et en nombre (au masculin singulier \u00ab atypique \u00bb, au f\u00e9minin singulier \u00ab atypique \u00bb, au masculin pluriel \u00ab atypiques \u00bb et au f\u00e9minin pluriel \u00ab atypiques \u00bb).<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue grammatical, il s&rsquo;agit principalement d&rsquo;un adjectif qualificatif \u00e9pic\u00e8ne. Il peut \u00eatre employ\u00e9 en position \u00e9pith\u00e8te (par exemple : <em>un profil cognitif atypique<\/em>, <em>des sympt\u00f4mes atypiques<\/em>) ou en fonction d&rsquo;attribut du sujet (par exemple : <em>cette r\u00e9action affective appara\u00eet atypique<\/em>). Le terme s&#8217;emploie \u00e9galement de mani\u00e8re substantiv\u00e9e pour d\u00e9signer un individu : <em>un atypique<\/em>, <em>les atypiques<\/em>, bien que cet usage suscite des d\u00e9bats terminologiques en raison des risques d&rsquo;assignation identitaire r\u00e9ductrice.<\/p>\n<p>Le substantif d\u00e9riv\u00e9 correspondant est \u00ab atypicit\u00e9 \u00bb [atipisite], nom commun f\u00e9minin d\u00e9signant la propri\u00e9t\u00e9, l&rsquo;\u00e9tat ou la condition de ce qui est atypique. Dans le champ des neurosciences sociales et de la psychologie cognitive, on retrouve \u00e9galement le n\u00e9ologisme \u00ab neuroatypique \u00bb, utilis\u00e9 comme adjectif ou substantif pour d\u00e9signer les personnes pr\u00e9sentant une divergence neurologique ou neurod\u00e9veloppementale par rapport \u00e0 la majorit\u00e9 statistique.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;atypicit\u00e9 dans toute son \u00e9paisseur conceptuelle, il est indispensable d&rsquo;interroger la nature m\u00eame de la norme psychologique. Traditionnellement, la psychologie positiviste et la biom\u00e9decine se sont appuy\u00e9es sur une norme statistique : est dit typique ce qui s&rsquo;inscrit au centre de la courbe de Gauss, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de deux \u00e9carts-types autour de la moyenne. Dans cette optique, l&rsquo;atypique est simplement ce qui se situe sur les extr\u00e9mit\u00e9s quantitatives de la distribution, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un quotient intellectuel particuli\u00e8rement \u00e9loign\u00e9 de la moyenne ou d&rsquo;un seuil de r\u00e9activit\u00e9 sensorielle singulier.<\/p>\n<p>Cependant, r\u00e9duire l&rsquo;atypique \u00e0 une banale d\u00e9viance statistique s&rsquo;av\u00e8re largement insuffisant pour rendre compte de la r\u00e9alit\u00e9 psychologique. L&rsquo;atypicit\u00e9 touche \u00e9galement \u00e0 la dimension qualitative du fonctionnement mental : la mani\u00e8re dont un sujet traite les signaux perceptifs, s\u00e9lectionne ses modalit\u00e9s attentionnelles, exp\u00e9rimente la r\u00e9sonance affective ou construit son sentiment d&rsquo;identit\u00e9. Dans la lign\u00e9e des r\u00e9flexions de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Georges_Canguilhem\">Georges Canguilhem<\/a> dans <em>Le Normal et le Pathologique<\/em>, l&rsquo;anomalie ou l&rsquo;\u00e9cart n&rsquo;est pas synonyme de d\u00e9sorganisation pathologique ; elle t\u00e9moigne d&rsquo;une autre forme d&rsquo;organisation du vivant, dot\u00e9e de ses propres normes et coh\u00e9rences internes.<\/p>\n<p>Dans la nosologie psychiatrique op\u00e9rationnelle, incarn\u00e9e notamment par le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux<\/a>, l&rsquo;atypicit\u00e9 a longtemps servi de crit\u00e8re d&rsquo;exclusion ou de sous-cat\u00e9gorie r\u00e9siduelle. Quand une constellation clinique r\u00e9unit les signes majeurs d&rsquo;une souffrance psychologique mais inverse les polarit\u00e9s v\u00e9g\u00e9tatives ou les r\u00e9ponses \u00e9motionnelles attendues, la nosographie recourt au terme d&rsquo;atypique pour pr\u00e9server l&rsquo;architecture du mod\u00e8le cat\u00e9goriel tout en rendant justice \u00e0 l&rsquo;observation empirique.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;atypicit\u00e9 doit \u00eatre envisag\u00e9e dans ses rapports d&rsquo;interaction avec le contexte socio-environnemental. Un fonctionnement cognitif ou \u00e9motionnel atypique ne devient source d&rsquo;invalidit\u00e9 ou de d\u00e9tresse que lorsqu&rsquo;il se heurte \u00e0 des dispositifs sociaux rigides con\u00e7us exclusivement pour et par la majorit\u00e9 statistique. L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;atypicit\u00e9 d\u00e9place donc l&rsquo;attention de l&rsquo;individu isol\u00e9 vers l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me relationnel et culturel qui d\u00e9cr\u00e8te ce qui est acceptable, adapt\u00e9 ou probl\u00e9matique.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la notion d&rsquo;atypicit\u00e9 en sant\u00e9 mentale t\u00e9moigne des mutations \u00e9pist\u00e9mologiques de la discipline. Au XIXe si\u00e8cle, les pionniers de la nosologie comme Jean-Etienne Esquirol ou B\u00e9n\u00e9dict Morel sont confront\u00e9s \u00e0 des tableaux morbides composites qui \u00e9chappent aux cat\u00e9gories rigides de la manie, de la m\u00e9lancolie ou des d\u00e9mences pr\u00e9coces. L&rsquo;ali\u00e9nation mentale \u00e9tait alors con\u00e7ue selon des prototypes stricts ; tout ce qui refusait de s&rsquo;y conformer \u00e9tait qualifi\u00e9 d&rsquo;\u00e9tat d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif, d&rsquo;anomalie ou de forme fruste.<\/p>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, la r\u00e9volution psychopharmacologique introduit une acception sp\u00e9cifique du terme avec l&rsquo;\u00e9mergence des m\u00e9dicaments dits novateurs. La d\u00e9couverte de la clozapine dans les ann\u00e9es 1960 et son d\u00e9veloppement ult\u00e9rieur conduisent \u00e0 d\u00e9finir la classe des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Antipsychotique_atypique\">antipsychotiques atypiques<\/a>. Ces agents se caract\u00e9risaient par leur capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9duire les sympt\u00f4mes psychotiques sans induire les effets secondaires extrapyramidaux marqu\u00e9s des neuroleptiques de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration. Le qualificatif d&rsquo;atypique est alors devenu synonyme d&rsquo;un m\u00e9canisme d&rsquo;action pharmacodynamique alternatif et b\u00e9n\u00e9fique.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1980 et 1990, avec la publication des DSM-III et DSM-IV par l&rsquo;Association am\u00e9ricaine de psychiatrie, le terme re\u00e7oit une formalisation op\u00e9rationnelle rigoureuse. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode que les crit\u00e8res de la d\u00e9pression atypique sont stabilis\u00e9s par l&rsquo;\u00e9quipe de Donald Klein et Michael Liebowitz \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Columbia. Parall\u00e8lement, la nosologie p\u00e9diatrique consacre l&rsquo;\u00ab autisme atypique \u00bb ou le \u00ab trouble envahissant du d\u00e9veloppement non sp\u00e9cifi\u00e9 \u00bb dans la CIM-10 de l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9, reconnaissant l&rsquo;existence de pr\u00e9sentations symptomatiques partielles ou tardives.<\/p>\n<p>Le tournant du XXIe si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par l&rsquo;\u00e9mergence du paradigme de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neurodiversit%C0%A9\">neurodiversit\u00e9<\/a>, port\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine par la sociologue australienne Judy Singer en 1998. Ce mouvement social et intellectuel a d\u00e9plac\u00e9 le mot \u00ab atypique \u00bb hors du strict champ de la pathologie. Les personnes autistes, avec trouble du d\u00e9ficit de l&rsquo;attention avec ou sans hyperactivit\u00e9 (TDAH), ou pr\u00e9sentant des troubles sp\u00e9cifiques des apprentissages (dyslexie, dyspraxie) se sont appropri\u00e9 le lexique de la neuroatypie pour affirmer que leur structure c\u00e9r\u00e9brale repr\u00e9sente une variante naturelle et l\u00e9gitime du g\u00e9nome humain plut\u00f4t qu&rsquo;une tare m\u00e9dicale.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;atypicit\u00e9 repose sur une pluralit\u00e9 de cadres th\u00e9oriques qui dialoguent ou s&rsquo;opposent selon les postulats retenus sur la nature humaine. Le premier mod\u00e8le est celui du mod\u00e8le statistique et biom\u00e9trique issu des travaux de Francis Galton et d\u00e9velopp\u00e9 par la psychom\u00e9trie moderne. Selon cette th\u00e9orie, les traits psychologiques et cognitifs sont distribu\u00e9s de fa\u00e7on continue au sein de la population selon une loi normale. L&rsquo;atypicit\u00e9 y repr\u00e9sente une d\u00e9viation quantitative mesurable qui acquiert une pertinence th\u00e9orique lorsqu&rsquo;elle d\u00e9passe les seuils probabilistes conventionnels.<\/p>\n<p>Un second fondement th\u00e9orique majeur r\u00e9side dans le neuroconstructivisme, formul\u00e9 notamment par Annette Karmiloff-Smith. Ce courant d\u00e9montre que le d\u00e9veloppement c\u00e9r\u00e9bral n&rsquo;est pas la simple ex\u00e9cution d&rsquo;un plan g\u00e9n\u00e9tique rigide, mais le produit dynamique d&rsquo;interactions continues entre g\u00e8nes, cerveau, comportement et environnement. Une trajectoire d\u00e9veloppementale atypique ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un cerveau normal auquel manquerait une pi\u00e8ce ; il s&rsquo;agit d&rsquo;un syst\u00e8me complexe qui s&rsquo;auto-organise de mani\u00e8re globalement singuli\u00e8re tout au long de l&rsquo;ontogen\u00e8se pour r\u00e9pondre aux sollicitations du r\u00e9el.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie \u00e9volutionniste de la psychologie apporte \u00e9galement un \u00e9clairage fondamental. Elle postule que certains profils cognitifs et comportementaux atypiques ont \u00e9t\u00e9 maintenus dans le pool g\u00e9n\u00e9tique par s\u00e9lection naturelle en raison des avantages adaptatifs qu&rsquo;ils conf\u00e9raient au groupe social dans des conditions environnementales fluctuantes. Ainsi, l&rsquo;hypervigilance, la qu\u00eate de nouveaut\u00e9 prononc\u00e9e associ\u00e9e au TDAH ou la focalisation cognitive intense caract\u00e9ristique du spectre de l&rsquo;autisme ont pu constituer de v\u00e9ritables leviers de survie collective.<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie du dysfonctionnement pr\u00e9judiciable (<em>harmful dysfunction<\/em>) d\u00e9velopp\u00e9e par le philosophe et psychiatre Jerome Wakefield offre une synth\u00e8se n\u00e9cessaire. Selon Wakefield, pour qu&rsquo;un \u00e9tat soit d\u00e9clar\u00e9 pathologique, deux conditions doivent \u00eatre r\u00e9unies : une d\u00e9faillance d&rsquo;un m\u00e9canisme interne \u00e9volutivement programm\u00e9 et un pr\u00e9judice av\u00e9r\u00e9 pour l&rsquo;individu au regard des normes culturelles. Si l&rsquo;atypicit\u00e9 constitue une diff\u00e9rence sans pr\u00e9judice ou sans rupture de m\u00e9canisme fonctionnel adaptatif, elle rel\u00e8ve de la saine diversit\u00e9 biologique et psychologique.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;atypicit\u00e9 en psychologie ne constitue pas une cat\u00e9gorie univoque, mais un champ vaste qui se subdivise en plusieurs modalit\u00e9s structurelles et cliniques fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Atypicit\u00e9 neurod\u00e9veloppementale :<\/strong> Elle concerne l&rsquo;organisation structurelle et fonctionnelle du syst\u00e8me nerveux central d\u00e8s les premi\u00e8res phases de la vie. Elle englobe les troubles du spectre de l&rsquo;autisme (TSA), le trouble du d\u00e9ficit de l&rsquo;attention avec ou sans hyperactivit\u00e9 (TDAH), les troubles du d\u00e9veloppement des coordinations (dyspraxies) et les alt\u00e9rations sp\u00e9cifiques du langage \u00e9crit et oral. Ces profils se caract\u00e9risent par une connectivit\u00e9 neuronale et des modes de traitement de l&rsquo;information singuliers.<\/li>\n<li><strong>Atypicit\u00e9 thymique et affective :<\/strong> Cliniquement exemplifi\u00e9e par la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9pression_atypique\">d\u00e9pression atypique<\/a>, cette dimension renvoie \u00e0 des d\u00e9r\u00e8glements \u00e9motionnels o\u00f9 le sujet conserve une r\u00e9activit\u00e9 d&rsquo;humeur positive face aux \u00e9v\u00e9nements favorables, associ\u00e9e \u00e0 une hypersomnie r\u00e9actionnelle, une hyperphagie avec fringales glucidiques, une sensation d&rsquo;alourdissement corporel (\u00ab paralysie de plomb \u00bb) et une hypersensibilit\u00e9 invalidante au rejet interpersonnel.<\/li>\n<li><strong>Atypicit\u00e9 cognitive et haut potentiel :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9e par des scores d&rsquo;efficience intellectuelle sup\u00e9rieurs \u00e0 deux \u00e9carts-types au-dessus de la moyenne ou par une dissynchronie interne marqu\u00e9e entre le d\u00e9veloppement intellectuel, affectif et psychomoteur. L&rsquo;architecture cognitive privil\u00e9gie fr\u00e9quemment une pens\u00e9e arborescente, une vitesse de traitement \u00e9lev\u00e9e et une m\u00e9tacognition pr\u00e9coce.<\/li>\n<li><strong>Atypicit\u00e9 sensorielle et perceptive :<\/strong> Elle d\u00e9signe les profils d&rsquo;hypo- ou d&rsquo;hyper-r\u00e9activit\u00e9 aux stimuli de l&rsquo;environnement (visuels, auditifs, tactiles, olfactifs, proprioceptifs). Les personnes pr\u00e9sentant ces profils traitent les flux sensoriels avec des seuils de d\u00e9tection diff\u00e9rents, ce qui peut engendrer des surcharges sensorielles \u00e9puisantes ou des conduites de recherche active de stimulations (autostimulations).<\/li>\n<li><strong>R\u00e9ponses pharmacologiques et biologiques atypiques :<\/strong> R\u00e9action paradoxale ou inattendue \u00e0 des substances psychotropes, r\u00e9sultant de polymorphismes g\u00e9n\u00e9tiques au niveau des cytochromes h\u00e9patiques ou d&rsquo;une densit\u00e9 particuli\u00e8re des r\u00e9cepteurs c\u00e9r\u00e9braux (comme l&rsquo;effet paradoxal des stimulants qui calment l&rsquo;agitation motrice chez l&rsquo;individu TDAH).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de concr\u00e9tiser la mani\u00e8re dont l&rsquo;atypicit\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le en pratique, examinons deux situations cliniques embl\u00e9matiques refl\u00e9tant des aspects contrast\u00e9s de cette notion.<\/p>\n<p>Le premier cas est celui de Julien, 34 ans, qui consulte pour un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9puisement chronique attribu\u00e9 initialement \u00e0 un surmenage professionnel. Lors de l&rsquo;anamn\u00e8se, le clinicien observe que contrairement \u00e0 la d\u00e9pression m\u00e9lancolique classique caract\u00e9ris\u00e9e par des r\u00e9veils nocturnes pr\u00e9coces et une perte totale d&rsquo;app\u00e9tit, Julien dort plus de dix heures par nuit sans se sentir repos\u00e9 et pr\u00e9sente une app\u00e9tence compulsive pour les sucres entra\u00eenant une prise de poids rapide. Fait marquant, lorsqu&rsquo;un coll\u00e8gue ou un ami lui annonce une bonne nouvelle, son humeur s&rsquo;\u00e9claire temporairement avant de sombrer \u00e0 nouveau d\u00e8s la moindre remarque interpr\u00e9t\u00e9e comme un rejet. Ce tableau de d\u00e9pression atypique n\u00e9cessite une prise en charge sp\u00e9cifique, car il r\u00e9pond souvent moins bien aux antid\u00e9presseurs tricycliques traditionnels qu&rsquo;aux inhibiteurs de recapture s\u00e9lective ou aux th\u00e9rapies cognitivo-comportementales cibl\u00e9es sur la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle.<\/p>\n<p>Le second cas concerne Camille, 28 ans, ing\u00e9nieure en informatique, qui a travers\u00e9 son parcours scolaire sans difficult\u00e9s acad\u00e9miques majeures mais au prix d&rsquo;un effort permanent de camouflage social. Elle consulte apr\u00e8s un effondrement d\u00e9pressif post-professionnel (burn-out). Le bilan neuropsychologique r\u00e9v\u00e8le une grande intelligence verbale contrastant avec une surcharge cognitive massive en milieu de travail \u00e0 aire ouverte en raison d&rsquo;une hypersensibilit\u00e9 auditive s\u00e9v\u00e8re. L&rsquo;\u00e9valuation diagnostique sp\u00e9cialis\u00e9e conclut \u00e0 un trouble du spectre de l&rsquo;autisme sans d\u00e9ficience intellectuelle, longtemps masqu\u00e9 par des strat\u00e9gies d&rsquo;imitation consciente des codes relationnels neurotypiques. L&rsquo;identification de ce profil atypique a permis d&rsquo;am\u00e9nager son environnement de travail (port d&rsquo;un casque anti-bruit, t\u00e9l\u00e9travail partiel) et de transformer sa souffrance en une compr\u00e9hension adapt\u00e9e de ses limites \u00e9nerg\u00e9tiques.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;atypicit\u00e9 n\u00e9cessite un arsenal m\u00e9thodologique multidimensionnel. Elle ne peut reposer sur un unique test, car l&rsquo;atypicit\u00e9 r\u00e9side souvent dans l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 interne des r\u00e9sultats plut\u00f4t que dans un score global isol\u00e9. En psychom\u00e9trie cognitive, les \u00e9chelles de Wechsler (WISC-V pour l&rsquo;enfant, WAIS-IV pour l&rsquo;adulte) constituent la norme d&rsquo;\u00e9valuation. L&rsquo;observation d&rsquo;une dispersion intra-individuelle majeure entre l&rsquo;indice de compr\u00e9hension verbale, le raisonnement fluide, la m\u00e9moire de travail et la vitesse de traitement est souvent le premier marqueur d&rsquo;un profil cognitif atypique.<\/p>\n<p>Dans le domaine s\u00e9miologique psychiatrique, des outils sp\u00e9cifiques ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7us pour capturer les formes cliniques atypiques. Pour la d\u00e9pression atypique, l&rsquo;\u00e9chelle ADDS (<em>Atypical Depression Diagnostic Scale<\/em>) \u00e9value pr\u00e9cis\u00e9ment la r\u00e9activit\u00e9 thymique, l&rsquo;hypersomnie, l&rsquo;hyperphagie et l&rsquo;hypersensibilit\u00e9 au rejet interpersonnel. Les entretiens structur\u00e9s tels que le SCID (<em>Structured Clinical Interview for DSM<\/em>) permettent de diff\u00e9rencier formellement ces formes atypiques des \u00e9pisodes d\u00e9pressifs majeurs m\u00e9lancoliques.<\/p>\n<p>Concernant les trajectoires neurod\u00e9veloppementales, les praticiens recourent \u00e0 des instruments standardis\u00e9s de r\u00e9f\u00e9rence internationale, notamment l&rsquo;ADOS-2 (<em>Autism Diagnostic Observation Schedule<\/em>) et l&rsquo;ADI-R (<em>Autism Diagnostic Interview-Revised<\/em>). L&rsquo;\u00e9valuation du profil sensoriel est compl\u00e9t\u00e9e par le profil sensoriel de Dunn, qui quantifie les modalit\u00e9s de traitement des stimuli environnementaux. Toute d\u00e9marche diagnostique moderne r\u00e9clame \u00e9galement une \u00e9valuation du fonctionnement adaptatif \u00e0 l&rsquo;aide de l&rsquo;\u00e9chelle Vineland-II, afin de mesurer l&rsquo;impact r\u00e9el de ces atypicit\u00e9s sur l&rsquo;autonomie quotidienne du sujet.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de l&rsquo;atypicit\u00e9 trouve des retomb\u00e9es directes dans plusieurs secteurs cl\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9. Dans la sph\u00e8re clinique et th\u00e9rapeutique, reconna\u00eetre une manifestation atypique pr\u00e9vient les erreurs de diagnostic et les errances m\u00e9dicales prolong\u00e9es. Par exemple, confondre une d\u00e9pression atypique avec un trouble de la personnalit\u00e9 borderline en raison de l&rsquo;hypersensibilit\u00e9 au rejet, ou qualifier d&rsquo;oppositionnelle une agitation li\u00e9e \u00e0 une surcharge sensorielle chez un enfant autiste, expose \u00e0 des prescriptions inappropri\u00e9es et \u00e0 une aggravation de la d\u00e9tresse.<\/p>\n<p>En milieu \u00e9ducatif et scolaire, la prise en compte de l&rsquo;atypicit\u00e9 permet de d\u00e9passer les approches p\u00e9dagogiques rigides. L&rsquo;\u00e9laboration de projets p\u00e9dagogiques individualis\u00e9s, l&rsquo;am\u00e9nagement des temps d&rsquo;\u00e9valuation (tiers-temps), l&rsquo;autorisation d&rsquo;outils num\u00e9riques compensatoires ou l&rsquo;am\u00e9nagement d&rsquo;espaces de d\u00e9compression sensorielle permettent aux \u00e9l\u00e8ves aux profils d&rsquo;apprentissage atypiques de r\u00e9v\u00e9ler leurs comp\u00e9tences sans subir une stigmatisation invalidante.<\/p>\n<p>Dans le monde organisationnel et professionnel, le mouvement pour l&rsquo;int\u00e9gration des talents neuroatypiques modifie en profondeur la gestion des ressources humaines. De nombreuses entreprises de pointe d\u00e9veloppent d\u00e9sormais des programmes d&rsquo;inclusion ciblant explicitement les personnes autistes ou pr\u00e9sentant un TDAH, valorisant leurs aptitudes \u00e0 la reconnaissance de r\u00e9p\u00e9titions complexes, leur pens\u00e9e lat\u00e9rale ou leur capacit\u00e9 d&rsquo;hyperfocalisation r\u00e9solutive. L&rsquo;enjeu r\u00e9side dans l&rsquo;adaptation ergonomique du milieu de travail pour r\u00e9duire les frictions superflues.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations empiriques contemporaines apportent un \u00e9clairage d\u00e9cisif sur les soubassements biologiques et cognitifs de l&rsquo;atypicit\u00e9. En neuro-imagerie fonctionnelle et structurelle, les \u00e9tudes de connectome men\u00e9es ces deux derni\u00e8res d\u00e9cennies ont r\u00e9fut\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale unique pour expliquer les profils atypiques. Au contraire, les travaux de chercheurs tels que Damien Fair ou Lucina Uddin ont d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence de patterns atypiques de connectivit\u00e9 intrins\u00e8que : une hyper-connectivit\u00e9 locale coupl\u00e9e \u00e0 une hypo-connectivit\u00e9 \u00e0 longue distance entre les grands r\u00e9seaux neurocognitifs (notamment le r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut, le r\u00e9seau de saillance et le r\u00e9seau ex\u00e9cutif central).<\/p>\n<p>Dans le domaine des troubles de l&rsquo;humeur, les recherches pionni\u00e8res dirig\u00e9es par Frederic Quitkin et Michael Liebowitz ont valid\u00e9 l&rsquo;existence de biomarqueurs diff\u00e9rentiels associ\u00e9s \u00e0 la d\u00e9pression atypique. Les r\u00e9sultats r\u00e9v\u00e8lent une r\u00e9gulation diff\u00e9rente de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien, marqu\u00e9e par une hypo-r\u00e9activit\u00e9 du cortisol plut\u00f4t que par l&rsquo;hypercortisol\u00e9mie typique observ\u00e9e dans la d\u00e9pression m\u00e9lancolique. Ces donn\u00e9es ont confirm\u00e9 que l&rsquo;atypicit\u00e9 symptomatique repose sur un m\u00e9canisme physiopathologique distinct.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la g\u00e9n\u00e9tique quantitative et les \u00e9tudes d&rsquo;association pang\u00e9nomique (GWAS) ont d\u00e9montr\u00e9 le caract\u00e8re hautement polyg\u00e9nique des traits neurod\u00e9veloppementaux. Les recherches r\u00e9centes coordonn\u00e9es par le <em>Psychiatric Genomics Consortium<\/em> indiquent que les variations all\u00e9liques sous-tendant des conditions comme l&rsquo;autisme ou le TDAH sont \u00e9galement largement distribu\u00e9es dans la population g\u00e9n\u00e9rale sans diagnostic m\u00e9dical. L&rsquo;atypicit\u00e9 appara\u00eet ainsi biologiquement comme le r\u00e9sultat d&rsquo;une accumulation particuli\u00e8re de variants g\u00e9n\u00e9tiques communs plut\u00f4t que d&rsquo;une aberration g\u00e9n\u00e9tique isol\u00e9e.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La qualification d&rsquo;un comportement comme \u00ab atypique \u00bb d\u00e9pend profond\u00e9ment des cadres culturels et des attentes normatives de chaque soci\u00e9t\u00e9. Ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme atypique ou d\u00e9viant dans une culture individualiste occidentale ne l&rsquo;est pas n\u00e9cessairement dans une soci\u00e9t\u00e9 collectiviste, et inversement. Par exemple, l&rsquo;\u00e9vitement du regard direct, syst\u00e9matiquement \u00e9valu\u00e9 comme un signe d&rsquo;atypicit\u00e9 sociale ou d&rsquo;inhibition en Occident, est interpr\u00e9t\u00e9 dans certaines cultures d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est ou chez certaines communaut\u00e9s autochtones d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord comme une marque fondamentale de respect et de d\u00e9f\u00e9rence envers l&rsquo;interlocuteur.<\/p>\n<p>L&rsquo;ethnopsychiatrie et l&rsquo;anthropologie m\u00e9dicale, influenc\u00e9es par les travaux d&rsquo;Arthur Kleinman, soulignent que l&rsquo;expression somatique et affective de la souffrance varie selon les idiomes culturels de d\u00e9tresse. Dans de nombreuses r\u00e9gions non occidentales, l&rsquo;expression de la souffrance psychique par le biais de la fatigue corporelle, de la sensation de lourdeur ou de modifications de l&rsquo;app\u00e9tit (caract\u00e9ristiques centrales de la d\u00e9pression dite \u00ab atypique \u00bb en Occident) constitue en r\u00e9alit\u00e9 le mode d&rsquo;expression majoritaire et prototypique de la d\u00e9tresse. Le qualificatif d&rsquo;atypique trahit d\u00e8s lors un ethnocentrisme m\u00e9dical qui a \u00e9rig\u00e9 les tableaux cliniques des populations europ\u00e9ennes et nord-am\u00e9ricaines en \u00e9talon universel.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les seuils de tol\u00e9rance collective face aux excentricit\u00e9s comportementales diff\u00e8rent radicalement selon l&rsquo;organisation sociale. Dans les milieux urbains denses aux exigences temporelles et sensorielles \u00e9lev\u00e9es, les lisi\u00e8res de ce qui est jug\u00e9 acceptable se r\u00e9tr\u00e9cissent, acc\u00e9l\u00e9rant la m\u00e9dicalisation des temp\u00e9raments r\u00e9serv\u00e9s ou distraits. \u00c0 l&rsquo;inverse, des contextes ruraux ou traditionnels peuvent int\u00e9grer plus harmonieusement des individus pr\u00e9sentant des profils singuliers en leur assignant des r\u00f4les communautaires compatibles avec leurs app\u00e9tences particuli\u00e8res.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le recours grandissant au concept d&rsquo;atypicit\u00e9 suscite d&rsquo;\u00e2pres controverses scientifiques et soci\u00e9tales. L&rsquo;une des principales critiques \u00e9prouv\u00e9es par les psychiatres concerne le risque d&rsquo;un \u00e9largissement nosologique excessif. En qualifiant d&rsquo;atypique toute variation comportementale, on court le risque de dissoudre les fronti\u00e8res n\u00e9cessaires de la pathologie. Cette extension diagnostique peut alimenter une surm\u00e9dicalisation du quotidien, transformant de simples traits de caract\u00e8re ou des modalit\u00e9s d&rsquo;adaptation transitoires en entit\u00e9s cliniques n\u00e9cessitant une prise en charge sp\u00e9cialis\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, une seconde critique met en garde contre l&rsquo;utilisation du mot \u00ab atypique \u00bb comme euph\u00e9misme d\u00e9sarmant la reconnaissance de r\u00e9els handicaps. Les opposants \u00e0 une lecture exclusivement sociale de l&rsquo;atypicit\u00e9 rappellent que certaines configurations neurod\u00e9veloppementales s\u00e9v\u00e8res entra\u00eenent des limitations intrins\u00e8ques majeures, des douleurs chroniques ou une impossibilit\u00e9 d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 la communication verbale. Bannir le concept de trouble ou d&rsquo;invalidit\u00e9 au profit d&rsquo;une c\u00e9l\u00e9bration de la simple \u00ab diff\u00e9rence atypique \u00bb risque d&rsquo;occulter la r\u00e9alit\u00e9 de la d\u00e9pendance et de compromettre les financements m\u00e9dico-sociaux n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;accompagnement des plus vuln\u00e9rables.<\/p>\n<p>Un autre d\u00e9bat contemporain porte sur la labellisation identitaire et la marchandisation commerciale de l&rsquo;atypicit\u00e9. La prolif\u00e9ration d&rsquo;\u00e9tiquettes non valid\u00e9es sur les r\u00e9seaux sociaux contribue \u00e0 une essentialisation des comportements, o\u00f9 le qualificatif d&rsquo;atypique devient une banni\u00e8re communautaire exclusive plut\u00f4t qu&rsquo;un outil de discernement clinique. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne de mode complique la t\u00e2che des professionnels qui doivent d\u00e9m\u00ealer les demandes de confirmation identitaire des authentiques d\u00e9marches d&rsquo;\u00e9valuation de la souffrance psychologique.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour assurer la rigueur du discours clinique et scientifique, il est primordial de distinguer l&rsquo;atypique de notions voisines avec lesquelles il est r\u00e9guli\u00e8rement confondu :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Anormal :<\/strong> L&rsquo;anormalit\u00e9 v\u00e9hicule une charge normative implicite, sugg\u00e9rant une infraction \u00e0 un id\u00e9al moral, fonctionnel ou biologique, alors que l&rsquo;atypicit\u00e9 rel\u00e8ve d&rsquo;un constat comparatif et neutre signalant simplement un \u00e9cart statistique ou morphologique par rapport au mod\u00e8le le plus r\u00e9pandu.<\/li>\n<li><strong>Pathologique :<\/strong> Le pathologique implique n\u00e9cessairement un processus morbide, une d\u00e9sorganisation hom\u00e9ostatique, une souffrance subjective ou une entrave fonctionnelle majeure. L&rsquo;atypicit\u00e9 peut coexister avec un \u00e9tat de sant\u00e9 et d&rsquo;\u00e9panouissement optimal sans requ\u00e9rir de th\u00e9rapeutique curative.<\/li>\n<li><strong>Neurodivergent \/ Neuroatypique :<\/strong> Termes issus du champ sociopolitique et communautaire de la neurodiversit\u00e9 d\u00e9signant les personnes dont le fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral s&rsquo;\u00e9carte de la norme neurotypique dominante (autisme, TDAH, troubles dys). Le mot atypique poss\u00e8de une port\u00e9e plus vaste, englobant \u00e9galement des formes s\u00e9miologiques particuli\u00e8res de pathologies psychiatriques ou des modalit\u00e9s m\u00e9dicamenteuses.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9viant :<\/strong> Utilis\u00e9 principalement en sociologie et en criminologie, le terme de d\u00e9viance implique la transgression d&rsquo;une r\u00e8gle sociale formelle ou informelle assortie d&rsquo;une sanction institutionnelle. L&rsquo;atypicit\u00e9 psychologique ne r\u00e9sulte pas d&rsquo;un choix r\u00e9pressif ou transgressif mais d&rsquo;une configuration constitutionnelle ou symptomatique propre.<\/li>\n<li><strong>Excentrique :<\/strong> L&rsquo;excentricit\u00e9 rel\u00e8ve d&rsquo;un style de vie, d&rsquo;une posture personnelle ou de choix comportementaux consciemment d\u00e9cal\u00e9s par rapport aux convenances ordinaires, alors que l&rsquo;atypicit\u00e9 plonge ses racines dans des d\u00e9terminants psychologiques, cognitifs et neurobiologiques profonds.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>En d\u00e9finitive, la notion d&rsquo;atypicit\u00e9 constitue l&rsquo;un des concepts les plus f\u00e9conds pour repenser l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la psychologie contemporaine. Elle nous invite \u00e0 d\u00e9passer les simplifications r\u00e9ductrices qui assimilent la diff\u00e9rence \u00e0 la d\u00e9ficiance ou \u00e0 la pathologie av\u00e9r\u00e9e. En voici les enseignements cardinaux :<\/p>\n<p>L&rsquo;atypique caract\u00e9rise ce qui diverge des distributions fr\u00e9quentielles ou des pr\u00e9sentations cliniques canoniques, sans porter en soi de jugement de valeur p\u00e9joratif. Sa r\u00e9alit\u00e9 se comprend \u00e0 travers le prisme dimensionnel des sciences cognitives, selon lequel la diversit\u00e9 des esprits humains s&rsquo;inscrit sur des spectres continus.<\/p>\n<p>Sur le versant s\u00e9miologique, l&rsquo;atypicit\u00e9 d\u00e9signe des entit\u00e9s cliniques r\u00e9elles, telles que la d\u00e9pression atypique, n\u00e9cessitant des outils d&rsquo;\u00e9valuation cibl\u00e9s et des approches th\u00e9rapeutiques distinctes des tableaux classiques. Sur le versant neurod\u00e9veloppemental, elle incarne la l\u00e9gitimit\u00e9 de configurations neuronales particuli\u00e8res appelant des am\u00e9nagements environnementaux plut\u00f4t qu&rsquo;une normalisation contraignante.<\/p>\n<p>L&rsquo;enjeu d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9clair\u00e9e et d&rsquo;une pratique clinique \u00e9thique r\u00e9side dans la capacit\u00e9 \u00e0 discerner la singularit\u00e9 non pathologique, source d&rsquo;enrichissement et d&rsquo;innovation adaptative, de la souffrance psychologique requ\u00e9rant un soutien th\u00e9rapeutique et institutionnel bienveillant.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed.). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596<\/a><\/li>\n<li>Canguilhem, G. (1966). <em>Le normal et le pathologique<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Karmiloff-Smith, A. (1998). Development itself is the key to understanding developmental disorders. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 2(10), 389-398. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(98)01230-3\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(98)01230-3<\/a><\/li>\n<li>Liebowitz, M. R., Quitkin, F. M., Stewart, J. W., McGrath, P. J., Harrison, W. M., Markowitz, J. S., Rabkin, J. G., Tricamo, E., Goetz, D. M., &#038; Klein, D. F. (1988). Antidepressant specificity in atypical depression. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 45(2), 129-137. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1988.01800260037004\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1988.01800260037004<\/a><\/li>\n<li>Singer, J. (2016). <em>NeuroDiversity: The birth of an idea<\/em>. Judy Singer.<\/li>\n<li>Wakefield, J. C. (1992). The concept of mental disorder: On the boundary between biological facts and social values. <em>American Psychologist<\/em>, 47(3), 373-388. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.47.3.373\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.47.3.373<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez une analyse approfondie du concept d&rsquo;atypique en psychologie : \u00e9tymologie, fondements th\u00e9oriques, profils neurod\u00e9veloppementaux et d\u00e9bats nosologiques contemporains.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[459,3,859],"tags":[35373,33771,8739,10723,27524,16],"class_list":["post-21199","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences","category-psychologie-clinique","category-psychopathologie","tag-atypique","tag-depression-atypique","tag-neurodeveloppement","tag-neurodiversite","tag-nosologie","tag-psychometrie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21199","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21199\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21199"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21199"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21199"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}