{"id":21192,"date":"2026-10-25T07:45:23","date_gmt":"2026-10-25T07:45:23","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=attribution-des-emotions"},"modified":"2026-10-25T07:45:23","modified_gmt":"2026-10-25T07:45:23","slug":"attribution-des-emotions","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=attribution-des-emotions","title":{"rendered":"Attribution des \u00e9motions : D\u00e9coder l&rsquo;affect d&rsquo;autrui"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;attribution des \u00e9motions constitue un m\u00e9canisme fondamental de la cognition sociale par lequel un individu d\u00e9duit, interpr\u00e8te et assigne des \u00e9tats affectifs \u00e0 lui-m\u00eame ou \u00e0 autrui. Au carrefour de la perception sensorielle, de la m\u00e9moire \u00e9pisodique et de l&#8217;empathie cognitive, ce processus permet d&rsquo;extraire une coh\u00e9rence psychologique \u00e0 partir de signaux comportementaux souvent ambigus ou fugitifs. En d\u00e9chiffrant les coordonn\u00e9es affectives du monde environnant, l&rsquo;\u00eatre humain ne se contente pas d&rsquo;observer passivement ses semblables ; il pr\u00e9dit leurs actions, ajuste ses conduites relationnelles et tisse le maillage complexe des interactions interpersonnelles.<\/p>\n<h2>Attribution des \u00e9motions<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>attribution des \u00e9motions<\/strong> d\u00e9signe l&rsquo;op\u00e9ration cognitive et inf\u00e9rentielle par laquelle un observateur identifie, qualifie et impute un \u00e9tat \u00e9motionnel sp\u00e9cifique soit \u00e0 autrui (allo-attribution), soit \u00e0 son propre organisme (auto-attribution), en s&rsquo;appuyant sur des indices expressifs, physiologiques ou situationnels. Ce concept th\u00e9orise la fa\u00e7on dont les signaux bruts de l&rsquo;activation corporelle ou comportementale sont transform\u00e9s en repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques d&rsquo;affects distincts tels que la joie, la col\u00e8re, la honte ou la tristesse.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychologie sociale et de la neuropsychologie, ce processus ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une simple reconnaissance perceptive imm\u00e9diate. Il implique un syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9valuation contextuelle o\u00f9 l&rsquo;individu analyse les ant\u00e9c\u00e9dents causaux de la situation pour d\u00e9terminer la l\u00e9gitimit\u00e9, l&rsquo;intensit\u00e9 et l&rsquo;orientation de l&rsquo;\u00e9motion per\u00e7ue. L&rsquo;attribution op\u00e8re ainsi comme un pont traducteur transformant des indices corporels (mimiques faciales, intonations vocales, postures) ou des manifestations int\u00e9roceptives (palpitations, tremblements) en significations psychologiques contextualis\u00e9es.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l&rsquo;attribution \u00e9motionnelle s&rsquo;av\u00e8re bidirectionnelle : elle r\u00e9git la mani\u00e8re dont nous expliquons nos propres ressentis \u00e0 partir d&rsquo;une activation physiologique ambigu\u00eb (th\u00e9orie bifactorielle) tout autant qu&rsquo;elle gouverne la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit affective n\u00e9cessaire \u00e0 la lecture mentale d&rsquo;un partenaire social. Elle repr\u00e9sente ainsi le socle indispensable \u00e0 la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, \u00e0 la r\u00e9activit\u00e9 empathique et \u00e0 la coordination collective.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab attribution \u00bb puise ses racines dans le verbe latin <em>attribuere<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ad-<\/em> (vers, \u00e0 l&rsquo;attention de) et de <em>tribuere<\/em> (assigner, r\u00e9partir, accorder comme un partage). Historiquement, le mot renvoie \u00e0 l&rsquo;action d&rsquo;assigner une propri\u00e9t\u00e9, une cause ou une paternit\u00e9 \u00e0 un objet ou \u00e0 un \u00eatre. Dans le lexique de la philosophie scolastique puis de la logique classique, l&rsquo;attribution d\u00e9signait l&rsquo;acte d&rsquo;\u00e9noncer un pr\u00e9dicat \u00e0 propos d&rsquo;un sujet grammatical ou m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p>Le substantif \u00ab \u00e9motion \u00bb, quant \u00e0 lui, d\u00e9rive du moyen fran\u00e7ais <em>\u00e9motion<\/em> (vers le XVIe si\u00e8cle), lui-m\u00eame issu du verbe <em>\u00e9mouvoir<\/em>, forg\u00e9 sur le latin classique <em>emovere<\/em> (secouer, remuer, mettre en mouvement, d\u00e9placer). L&rsquo;\u00e9motion est donc, par d\u00e9finition \u00e9tymologique, un \u00e9branlement physique et psychologique qui fait sortir l&rsquo;individu de son \u00e9tat d&rsquo;\u00e9quilibre stationnaire.<\/p>\n<p>La synth\u00e8se conceptuelle \u00ab attribution des \u00e9motions \u00bb (en anglais, <em>attribution of emotion<\/em> ou <em>emotional attribution<\/em>) a \u00e9merg\u00e9 dans la litt\u00e9rature scientifique anglophone durant les ann\u00e9es 1960 et 1970, notamment sous l&rsquo;impulsion des travaux de Stanley Schachter, Jerome Singer et Harold Kelley. Elle a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e dans la langue fran\u00e7aise au sein des d\u00e9partements de psychologie exp\u00e9rimentale et cognitive pour expliciter le lien entre la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27attribution\">th\u00e9orie de l&rsquo;attribution<\/a> causale et la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la vie affective.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, l&rsquo;expression se prononce en fran\u00e7ais standard : <strong>[at\u0281ibysj\u0254\u0303 dez\u203fem\u0254sj\u0254\u0303]<\/strong>. Le terme principal \u00ab attribution \u00bb est un nom commun f\u00e9minin singulier, et \u00ab \u00e9motions \u00bb est un nom commun f\u00e9minin employ\u00e9 ici au pluriel, introduit par l&rsquo;article d\u00e9fini contract\u00e9 \u00ab des \u00bb.<\/p>\n<p>Dans la syntaxe acad\u00e9mique, le concept s&#8217;emploie principalement comme locution nominale dans des constructions verbales analytiques : \u00ab proc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;attribution d&rsquo;une \u00e9motion \u00bb, \u00ab le processus d&rsquo;attribution \u00e9motionnelle \u00bb ou \u00ab attribuer une \u00e9motion \u00e0 un agent \u00bb. On distingue fr\u00e9quemment les formes compos\u00e9es \u00ab auto-attribution \u00e9motionnelle \u00bb (s&rsquo;attribuer un affect) et \u00ab allo-attribution \u00e9motionnelle \u00bb (attribuer un affect \u00e0 un tiers).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;attribution des \u00e9motions transcende la simple d\u00e9tection d&rsquo;une configuration visuelle. Lorsqu&rsquo;un individu observe une personne dont les sourcils sont fronc\u00e9s et les m\u00e2choires crisp\u00e9es, deux niveaux de traitement s&rsquo;articulent. Le premier niveau est perceptif : le cortex visuel et les r\u00e9gions temporales sup\u00e9rieures reconnaissent une morphologie faciale. Le second niveau, proprement attributionnel, intervient pour injecter du sens : cet individu \u00e9prouve-t-il de la col\u00e8re, de la concentration intense, ou une douleur physique aigu\u00eb ? Pour trancher, l&rsquo;observateur convoque une architecture d&rsquo;inf\u00e9rences causales en reliant le signal expressif au contexte dans lequel il s&rsquo;ins\u00e8re.<\/p>\n<p>Cette dynamique inf\u00e9rentielle repose sur un arbitrage permanent entre signaux ascendants (<em>bottom-up<\/em>), issus directement du flux sensoriel ou physiologique, et mod\u00e8les descendants (<em>top-down<\/em>), aliment\u00e9s par les connaissances pr\u00e9alables, les st\u00e9r\u00e9otypes sociaux, l&rsquo;historique relationnel et les normes culturelles. Si la situation sugg\u00e8re un affront injuste, l&rsquo;observateur attribuera de la col\u00e8re ; si la personne vient de recevoir une mauvaise nouvelle d&rsquo;un point de vue m\u00e9dical, la m\u00eame configuration faciale sera plut\u00f4t interpr\u00e9t\u00e9e comme un signe de d\u00e9tresse ou de d\u00e9sespoir contenu.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;auto-attribution, le m\u00e9canisme s&rsquo;av\u00e8re tout aussi d\u00e9terminant. Le syst\u00e8me nerveux autonome g\u00e9n\u00e8re des \u00e9tats d&rsquo;activation (arousal) souvent non sp\u00e9cifiques : acc\u00e9l\u00e9ration de la fr\u00e9quence cardiaque, sudation palmaire, tension musculaire. Selon le cadre conceptuel de l&rsquo;attribution, l&rsquo;individu ne ressent pas une \u00e9motion pleinement diff\u00e9renci\u00e9e tant qu&rsquo;il n&rsquo;a pas appliqu\u00e9 une \u00e9tiquette cognitive \u00e0 cette modification somatique. Un c\u0153ur qui bat la chamade sera attribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;angoisse dans une salle d&rsquo;attente m\u00e9dicale, \u00e0 l&rsquo;euphorie lors d&rsquo;un concert, ou \u00e0 l&rsquo;attirance amoureuse en pr\u00e9sence d&rsquo;un partenaire s\u00e9duisant.<\/p>\n<p>L&rsquo;attribution \u00e9motionnelle n&rsquo;est donc pas une lecture passive de la r\u00e9alit\u00e9 biologique ; elle est un acte constructif de l&rsquo;esprit. Elle d\u00e9limite les fronti\u00e8res entre les \u00e9tats affectifs, conditionne la nature des r\u00e9cits int\u00e9rieurs que nous produisons sur notre propre existence, et oriente de mani\u00e8re spectaculaire les r\u00e9ponses comportementales subs\u00e9quentes, depuis la fuite apeur\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;agression revancharde ou l&rsquo;\u00e9treinte consolatrice.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;attribution \u00e9motionnelle s&rsquo;enracine initialement dans les d\u00e9bats physiologiques de la fin du XIXe si\u00e8cle. William James et Carl Lange propos\u00e8rent la c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie selon laquelle l&rsquo;\u00e9motion r\u00e9sulterait directement de la perception des changements physiologiques p\u00e9riph\u00e9riques (\u00ab nous sommes tristes parce que nous pleurons \u00bb). Bien que r\u00e9volutionnaire, cette perspective laissait en suspens la question de savoir comment des patrons physiologiques relativement indiff\u00e9renci\u00e9s pouvaient donner naissance \u00e0 la profusion qualitative des sentiments humains.<\/p>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, Fritz Heider pose les jalons de la psychologie na\u00efve et formule les principes de l&rsquo;attribution causale. Heider sugg\u00e8re que les \u00eatres humains agissent comme des \u00ab scientifiques profanes \u00bb cherchant sans cesse \u00e0 attribuer les causes des \u00e9v\u00e9nements observ\u00e9s soit \u00e0 des dispositions internes (personnalit\u00e9, intentions, \u00e9motions), soit \u00e0 des forces environnementales externes. Toutefois, Heider s&rsquo;est d&rsquo;abord concentr\u00e9 sur l&rsquo;action plut\u00f4t que sur le ressenti affectif pur.<\/p>\n<p>Le tournant historique majeur survient en 1962 avec la publication de l&rsquo;exp\u00e9rience s\u00e9minale de Stanley Schachter et Jerome Singer. En d\u00e9montrant que des sujets stimul\u00e9s artificiellement par une injection d&rsquo;adr\u00e9naline adoptent l&rsquo;\u00e9tat \u00e9motionnel (euphorie ou col\u00e8re) du comp\u00e8re pr\u00e9sent dans la pi\u00e8ce selon les explications cognitives dont ils disposent, Schachter et Singer prouvent que l&rsquo;\u00e9motion r\u00e9sulte de la conjonction indissociable d&rsquo;une activation physiologique et d&rsquo;une attribution cognitive guid\u00e9e par le contexte imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Durant les d\u00e9cennies 1970 et 1980, Bernard Weiner prolonge ce paradigme en d\u00e9veloppant son mod\u00e8le attributionnel de la motivation et de l&rsquo;\u00e9motion. Weiner d\u00e9montre que les \u00e9motions ne sont pas de simples r\u00e9actions imm\u00e9diates, mais les cons\u00e9quences directes de la fa\u00e7on dont un sujet attribue la cause d&rsquo;un succ\u00e8s ou d&rsquo;un \u00e9chec (locus de contr\u00f4le, stabilit\u00e9 temporelle, contr\u00f4labilit\u00e9). L&rsquo;attribution devient ainsi le g\u00e9n\u00e9rateur premier d&rsquo;\u00e9motions r\u00e9flexives telles que la culpabilit\u00e9, la fiert\u00e9, la piti\u00e9 ou la gratitude.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1990 et jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque contemporaine, l&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences affectives et cognitives (avec des figures comme Uta Frith, Chris Frith et Simon Baron-Cohen) a red\u00e9fini l&rsquo;attribution des \u00e9motions sous l&rsquo;angle de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit affective (<em>affective Theory of Mind<\/em>). L&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale a permis d&rsquo;isoler les r\u00e9seaux neuronaux sous-jacents \u00e0 l&rsquo;inf\u00e9rence des \u00e9motions d&rsquo;autrui, transformant une hypoth\u00e8se psychosociale en un champ d&rsquo;exploration neurobiologique de premier ordre.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le cadre conceptuel de l&rsquo;attribution des \u00e9motions repose sur la convergence de plusieurs grands paradigmes th\u00e9oriques de la psychologie moderne :<\/p>\n<p>En premier lieu, la <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Two-factor_theory_of_emotion\">th\u00e9orie des deux facteurs de l&rsquo;\u00e9motion<\/a> (Schachter &#038; Singer) postule que l&rsquo;exp\u00e9rience affective requiert simultan\u00e9ment une excitation physiologique diffuse et une interpr\u00e9tation cognitive issue de l&rsquo;environnement imm\u00e9diat. Sans cette \u00e9tiquette cognitive fournie par le processus d&rsquo;attribution, l&rsquo;excitation corporelle demeure un simple \u00e9tat de tension non catalogu\u00e9. D\u00e8s lors, toute erreur d&rsquo;attribution causale quant \u00e0 la source de l&rsquo;excitation modifie directement la nature de l&rsquo;\u00e9motion ressentie.<\/p>\n<p>En second lieu, la th\u00e9orie attributionnelle de Bernard Weiner lie structurellement l&rsquo;analyse causale et la g\u00e9n\u00e9ration \u00e9motionnelle. Weiner formalise trois dimensions d&rsquo;attribution d&rsquo;un r\u00e9sultat : le locus de causalit\u00e9 (interne versus externe), la stabilit\u00e9 (stable versus instable) et la contr\u00f4labilit\u00e9 (contr\u00f4lable versus incontr\u00f4lable). Selon ce mod\u00e8le, attribuer un \u00e9chec \u00e0 un facteur interne et contr\u00f4lable (le manque d&rsquo;effort) suscite la culpabilit\u00e9, alors que l&rsquo;attribuer \u00e0 un facteur interne et incontr\u00f4lable (un d\u00e9ficit d&rsquo;aptitude) engendre la honte. L&rsquo;\u00e9motion est donc ici le sous-produit logique d&rsquo;un calcul attributionnel pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, le cadre de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27esprit\">th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/a> (ToM) structure l&rsquo;allo-attribution \u00e9motionnelle. Ce mod\u00e8le sociocognitif postule que les humains disposent d&rsquo;un syst\u00e8me cognitif d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;imputation d&rsquo;\u00e9tats mentaux inobservables \u00e0 autrui. La th\u00e9orie de l&rsquo;esprit affective se distingue de sa composante purement \u00e9pist\u00e9mique ou cognitive (d\u00e9di\u00e9e aux croyances et connaissances) en ce qu&rsquo;elle traite sp\u00e9cifiquement de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation des d\u00e9sirs, des sentiments et des valences affectives d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Enfin, les th\u00e9ories de l&rsquo;\u00e9valuation cognitive (<em>appraisal theories<\/em>), notamment port\u00e9es par Richard Lazarus et Klaus Scherer, compl\u00e8tent ce socle. Elles affirment que les \u00e9motions sont d\u00e9clench\u00e9es par l&rsquo;\u00e9valuation subjective continue de la pertinence des stimuli par rapport aux buts personnels. L&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9motion \u00e0 soi-m\u00eame d\u00e9coule de cette grille d&rsquo;\u00e9valuation (nouveaut\u00e9, agr\u00e9ment intrins\u00e8que, potentiel de ma\u00eetrise, conformit\u00e9 aux normes sociales), tandis que l&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9motion \u00e0 autrui consiste \u00e0 reconstruire r\u00e9trospectivement la grille d&rsquo;\u00e9valuation qu&rsquo;autrui vient d&rsquo;appliquer \u00e0 sa situation.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;attribution des \u00e9motions peut \u00eatre diss\u00e9qu\u00e9e selon plusieurs dimensions taxonomiques et fonctionnelles essentielles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Auto-attribution \u00e9motionnelle :<\/strong> Processus par lequel un individu \u00e9tiqu\u00e8te et comprend ses propres modifications physiologiques et somatiques pour en d\u00e9duire son \u00e9tat subjectif int\u00e9rieur (ex. : \u00ab mon estomac se noue et j&rsquo;\u00e9vite son regard, je dois \u00e9prouver de la culpabilit\u00e9 \u00bb).<\/li>\n<li><strong>Allo-attribution \u00e9motionnelle :<\/strong> Inf\u00e9rence cognitive par laquelle un observateur assigne un affect sp\u00e9cifique \u00e0 un tiers \u00e0 partir de ses mimiques, de sa prosodie et des coordonn\u00e9es de la sc\u00e8ne sociale (ex. : \u00ab il hausse le ton et recule sa chaise, il est exc\u00e9d\u00e9 \u00bb).<\/li>\n<li><strong>Locus de causalit\u00e9 affective :<\/strong> Jugement d\u00e9terminant si l&rsquo;\u00e9motion manifest\u00e9e par soi ou autrui d\u00e9coule d&rsquo;une disposition personnelle p\u00e9renne (un temp\u00e9rament col\u00e9rique) ou d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement environnemental contingent (une provocation caract\u00e9ris\u00e9e).<\/li>\n<li><strong>Stabilit\u00e9 et contr\u00f4labilit\u00e9 per\u00e7ues :<\/strong> \u00c9valuation de la dur\u00e9e pr\u00e9visible de l&rsquo;\u00e9tat affectif et du degr\u00e9 d&#8217;emprise volontaire dont l&rsquo;agent dispose sur la r\u00e9gulation de son expression \u00e9motionnelle.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9codage multimodal des indices :<\/strong> Int\u00e9gration parall\u00e8le et dynamique des signaux non verbaux (mouvements oculaires, micro-expressions faciales, gestes d&rsquo;auto-contact), paralinguistiques (hauteur du ton, d\u00e9bit verbal) et s\u00e9mantiques.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9attribution de l&rsquo;activation (<em>misattribution of arousal<\/em>) :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne par lequel l&rsquo;activation corporelle g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par un stimulus A est attribu\u00e9e de mani\u00e8re erron\u00e9e \u00e0 un stimulus B, g\u00e9n\u00e9rant une \u00e9motion disproportionn\u00e9e ou inadapt\u00e9e par rapport \u00e0 la cause physiologique r\u00e9elle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Un exemple paradigmatique de l&rsquo;attribution erron\u00e9e de l&rsquo;\u00e9motion se trouve dans la c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience du pont suspendu men\u00e9e par Donald Dutton et Arthur Aron en 1974. Des hommes traversant soit un pont suspendu vertigineux au-dessus d&rsquo;un canyon profond (g\u00e9n\u00e9rant une forte activation sympathique li\u00e9e \u00e0 la peur), soit un pont en bois solide et bas, \u00e9taient abord\u00e9s par une enqu\u00eatrice attrayante. Les participants ayant franchi le pont instable ont \u00e9t\u00e9 significativement plus nombreux \u00e0 rappeler l&rsquo;enqu\u00eatrice pour solliciter un rendez-vous et \u00e0 ins\u00e9rer des contenus \u00e9rotiques dans leurs r\u00e9cits tests. Ils avaient op\u00e9r\u00e9 une <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Misattribution_of_arousal\">m\u00e9attribution de leur activation physiologique<\/a> : l&rsquo;\u00e9moi visc\u00e9ral d\u00e9clench\u00e9 par le danger avait \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9 cognitivement au pouvoir de s\u00e9duction de la jeune femme.<\/p>\n<p>Dans le domaine clinique, prenons le cas d&rsquo;un patient souffrant d&rsquo;un trouble panique. Lors d&rsquo;une banale mont\u00e9e d&rsquo;escaliers, son rythme cardiaque s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re par simple adaptation cardiovasculaire \u00e0 l&rsquo;effort. Toutefois, au lieu d&rsquo;attribuer cette tachycardie \u00e0 l&rsquo;exercice physique, le patient op\u00e8re une attribution \u00e9motionnelle catastrophique : il l&rsquo;attribue \u00e0 une crise d&rsquo;angoisse imminente ou \u00e0 un arr\u00eat cardiaque. Cette attribution erron\u00e9e amplifie instantan\u00e9ment la d\u00e9charge adr\u00e9nergique, transformant une banale r\u00e9ponse somatique en une authentique attaque de panique par boucle de r\u00e9troaction cognitive.<\/p>\n<p>Au sein de la sph\u00e8re organisationnelle, consid\u00e9rons une r\u00e9union d&rsquo;entreprise o\u00f9 un cadre sup\u00e9rieur prend connaissance de la r\u00e9organisation de son d\u00e9partement. Face aux annonces, il demeure silencieux, les bras crois\u00e9s et le visage impassible. Son directeur g\u00e9n\u00e9ral attribue imm\u00e9diatement ce comportement \u00e0 de l&rsquo;hostilit\u00e9 et \u00e0 une r\u00e9sistance passive au changement (attribution dispositionnelle d&rsquo;une \u00e9motion d&rsquo;opposition). En r\u00e9alit\u00e9, le cadre est envahi par un sentiment de vuln\u00e9rabilit\u00e9 et de tristesse quant \u00e0 la dissolution de son \u00e9quipe de longue date. Cette divergence d&rsquo;attribution \u00e9motionnelle engendre un malentendu strat\u00e9gique majeur : le directeur r\u00e9agit par des sanctions manag\u00e9riales face \u00e0 ce qu&rsquo;il croit \u00eatre de la col\u00e8re frondeuse, aggravant l&rsquo;isolement du collaborateur.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation psychologique et neuroscientifique de l&rsquo;attribution \u00e9motionnelle repose sur un ensemble d&rsquo;instruments psychom\u00e9triques standardis\u00e9s et de paradigmes exp\u00e9rimentaux contr\u00f4l\u00e9s :<\/p>\n<p>Le <em>Reading the Mind in the Eyes Test<\/em> (RMET), con\u00e7u par Simon Baron-Cohen et ses coll\u00e8gues, constitue l&rsquo;un des tests les plus r\u00e9pandus pour quantifier l&rsquo;attribution des \u00e9tats mentaux et \u00e9motionnels complexes. Les participants doivent identifier, parmi quatre propositions s\u00e9mantiques, l&rsquo;\u00e9motion ou l&rsquo;\u00e9tat mental subtil (ex. : pensif, m\u00e9fiant, compatissant) exprim\u00e9 par une simple photographie de la r\u00e9gion oculaire d&rsquo;un visage humain. Ce test neutralise les indices contextuels pour isoler la capacit\u00e9 d&rsquo;attribution fine bas\u00e9e exclusivement sur la morphologie faciale.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres dispositifs recourent \u00e0 des batteries informatis\u00e9es d&rsquo;\u00e9valuation socio-\u00e9motionnelle, telles que le <em>Geneva Emotion Recognition Test<\/em> (GERT), qui pr\u00e9sente de courts clips vid\u00e9o dynamiques avec son, combinant expression faciale, mouvement corporel et vocalisations d&rsquo;acteurs. Les \u00e9preuves \u00e9valuent la pr\u00e9cision de l&rsquo;allo-attribution \u00e0 travers un choix multivari\u00e9 de plus d&rsquo;une dizaine d&rsquo;\u00e9motions de base et complexes.<\/p>\n<p>Sur le plan des processus d&rsquo;attribution causale des \u00e9motions, les chercheurs emploient fr\u00e9quemment des paradigmes de vignettes sc\u00e9naris\u00e9es inspir\u00e9es des travaux de Weiner. Les sujets lisent des descriptions d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements relationnels ambigus ou d&rsquo;\u00e9checs acad\u00e9miques, puis doivent expliciter les causes per\u00e7ues et \u00e9valuer le degr\u00e9 de responsabilit\u00e9, de fiert\u00e9 ou de culpabilit\u00e9 des protagonistes \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;\u00e9chelles de Likert.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) permet de cartographier l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale pendant les t\u00e2ches d&rsquo;attribution \u00e9motionnelle. Les protocoles identifient de fa\u00e7on reproductible l&rsquo;activation conjointe du cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial (mPFC), du sillon temporal sup\u00e9rieur (STS), du carrefour temporo-pari\u00e9tal (TPJ) et de l&rsquo;amygdale, formalisant les signatures h\u00e9modynamiques des m\u00e9canismes de mentalisation affective.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Les implications de l&rsquo;attribution des \u00e9motions traversent de nombreux secteurs de la soci\u00e9t\u00e9 et de la pratique psychologique contemporaine :<\/p>\n<p>En psychopathologie et psychoth\u00e9rapie, le travail sur l&rsquo;attribution \u00e9motionnelle est au c\u0153ur des th\u00e9rapies cognitives et comportementales (TCC). Les sujets souffrant d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sociale ont une tendance syst\u00e9matique \u00e0 attribuer des \u00e9motions n\u00e9gatives (d\u00e9go\u00fbt, r\u00e9probation, m\u00e9pris) aux visages neutres de leurs interlocuteurs. R\u00e9entra\u00eener l&rsquo;attribution \u00e9motionnelle par des techniques de rem\u00e9diation cognitive permet d&rsquo;assouplir ces biais d&rsquo;interpr\u00e9tation pers\u00e9cutifs. De m\u00eame, chez les patients pr\u00e9sentant un trouble de la personnalit\u00e9 limite (borderline), on observe souvent une hyper-attribution \u00e9motionnelle erratique, o\u00f9 l&rsquo;h\u00e9sitation d&rsquo;un tiers est instantan\u00e9ment attribu\u00e9e \u00e0 de la haine ou \u00e0 une volont\u00e9 d&rsquo;abandon.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;accompagnement des troubles du spectre de l&rsquo;autisme (TSA), les programmes psycho\u00e9ducatifs ciblent pr\u00e9cis\u00e9ment le d\u00e9ficit d&rsquo;attribution spontan\u00e9e des \u00e9motions d&rsquo;autrui. Les outils didactiques et num\u00e9riques d\u00e9composent les indices contextuels et expressifs pour permettre un apprentissage explicite et algorithmique des m\u00e9canismes d&rsquo;inf\u00e9rence affective qui font d\u00e9faut sur le plan intuitif.<\/p>\n<p>Dans le monde du travail et le management, la comp\u00e9tence d&rsquo;attribution \u00e9motionnelle constitue le c\u0153ur op\u00e9rationnel de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Intelligence_%C3%A9motionnelle\">intelligence \u00e9motionnelle<\/a>. Un dirigeant capable d&rsquo;attribuer avec justesse l&rsquo;\u00e9puisement plut\u00f4t que la paresse \u00e0 ses \u00e9quipes pr\u00e9viendra le burn-out et instaurera un climat de s\u00e9curit\u00e9 psychologique propice \u00e0 la performance collective. Dans les n\u00e9gociations contractuelles internationales, attribuer correctement la r\u00e9serve ou la fermet\u00e9 d&rsquo;un partenaire \u00e0 ses obligations institutionnelles plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 une agressivit\u00e9 personnelle emp\u00eache l&rsquo;escalade de conflits destructeurs.<\/p>\n<p>Enfin, dans le secteur des technologies de pointe et de l&rsquo;intelligence artificielle, l&rsquo;informatique affective (<em>affective computing<\/em>) tente de mod\u00e9liser des algorithmes capables d&rsquo;allo-attribution \u00e9motionnelle automatique. Les interfaces homme-machine de demain s&rsquo;efforcent d&rsquo;attribuer des \u00e9tats de stress, de frustration ou d&rsquo;engagement aux utilisateurs via des capteurs biom\u00e9triques et des cam\u00e9ras afin d&rsquo;adapter leurs r\u00e9ponses logicielles de mani\u00e8re empathique.<\/p>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration empirique de l&rsquo;attribution des \u00e9motions a franchi un cap d\u00e9cisif en documentant les corr\u00e9lats neurobiologiques de l&#8217;empathie cognitive. Les travaux pionniers de Frith et Frith (2003) ont d\u00e9montr\u00e9 que le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial s&rsquo;active syst\u00e9matiquement d\u00e8s lors qu&rsquo;un \u00eatre humain tente de deviner l&rsquo;\u00e9motion ou l&rsquo;intention d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re, formalisant le r\u00e9seau de mentalisation distinct de celui des neurones miroirs pr\u00e9moteurs d\u00e9volus \u00e0 l&rsquo;action motrice pure.<\/p>\n<p>Des recherches notables men\u00e9es par James Gross sur la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle ont mis en \u00e9vidence l&rsquo;impact de la r\u00e9\u00e9valuation cognitive (<em>cognitive reappraisal<\/em>). En modifiant l&rsquo;attribution de la cause de l&rsquo;\u00e9motion observ\u00e9e chez autrui (par exemple, en informant le sujet qu&rsquo;un visage en pleurs appartient \u00e0 un acteur jouant une com\u00e9die plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 une v\u00e9ritable victime de guerre), les chercheurs constatent une baisse imm\u00e9diate de l&rsquo;activation amygdalienne et de la d\u00e9tresse somatique chez l&rsquo;observateur. L&rsquo;attribution causale agit donc comme un variateur physiologique direct du syst\u00e8me limbique.<\/p>\n<p>Dans le champ de la psychologie sociale du d\u00e9veloppement, les exp\u00e9riences longitudinales confirment que la capacit\u00e9 d&rsquo;attribution correcte des \u00e9motions secondaires (fiert\u00e9, jalousie, honte) n&rsquo;\u00e9merge v\u00e9ritablement que vers l&rsquo;\u00e2ge de 5 \u00e0 7 ans, co\u00efncidant avec l&rsquo;acquisition de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit de second ordre et la compr\u00e9hension du fait qu&rsquo;une personne peut \u00e9prouver des sentiments oppos\u00e9s \u00e0 ce que son visage donne \u00e0 voir en public (r\u00e8gles de dissimulation affective).<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;attribution des \u00e9motions n&rsquo;est pas un invariant biologique universellement uniforme ; elle est profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9e par les matrices culturelles dans lesquelles grandissent les individus. Les travaux fondamentaux de Hazel Markus et Shinobu Kitayama sur les repr\u00e9sentations de soi (soi ind\u00e9pendant occidental versus soi interd\u00e9pendant oriental) illustrent ces divergences \u00e9pist\u00e9mologiques.<\/p>\n<p>Dans les cultures individualistes occidentales, l&rsquo;attribution \u00e9motionnelle s&rsquo;op\u00e8re de fa\u00e7on pr\u00e9f\u00e9rentiellement focalis\u00e9e et dispositionnelle. Lorsqu&rsquo;on montre l&rsquo;image d&rsquo;un individu souriant entour\u00e9 de personnes au visage triste, les observateurs occidentaux attribuent massivement de la joie \u00e0 cet individu sans se laisser influencer outre mesure par le groupe p\u00e9riph\u00e9rique. L&rsquo;\u00e9motion est attribu\u00e9e comme une propri\u00e9t\u00e9 interne exclusive de la personne observ\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, les exp\u00e9riences men\u00e9es par Takahiko Masuda et son \u00e9quipe au Japon ont d\u00e9montr\u00e9 que les observateurs est-asiatiques mobilisent une attribution \u00e9motionnelle holistique et contextuelle. Face au m\u00eame stimulus, ils jugent que l&rsquo;individu au premier plan est beaucoup moins heureux, car ils int\u00e8grent l&rsquo;abattement du groupe environnant comme partie prenante de son \u00e9tat mental probable. Leurs mouvements oculaires enregistr\u00e9s par oculom\u00e9trie (<em>eye-tracking<\/em>) confirment qu&rsquo;ils passent beaucoup plus de temps \u00e0 explorer les visages en arri\u00e8re-plan avant d&rsquo;attribuer une \u00e9motion \u00e0 la cible centrale.<\/p>\n<p>De plus, les \u00ab r\u00e8gles de manifestation \u00bb (<em>display rules<\/em>) conceptualis\u00e9es par Paul Ekman d\u00e9terminent ce qu&rsquo;il convient de rendre visible dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e. Dans certaines cultures o\u00f9 l&rsquo;expression faciale directe de la col\u00e8re est r\u00e9prouv\u00e9e (par exemple, dans les soci\u00e9t\u00e9s inuites ou traditionnelles javanaises), la survenue d&rsquo;un \u00e9clat sera syst\u00e9matiquement attribu\u00e9e \u00e0 un d\u00e9s\u00e9quilibre spirituel ou \u00e0 une maladie somatique plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 une revendication l\u00e9gitime de justice individuelle.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa robustesse th\u00e9orique, le paradigme de l&rsquo;attribution des \u00e9motions soul\u00e8ve d&rsquo;importantes controverses conceptuelles et m\u00e9thodologiques au sein de la communaut\u00e9 scientifique.<\/p>\n<p>Le d\u00e9bat classique entre Robert Zajonc et Richard Lazarus a inaugur\u00e9 une fracture \u00e9pist\u00e9mologique durable : les \u00e9motions n\u00e9cessitent-elles obligatoirement une attribution cognitive interm\u00e9diaire pour exister ? Zajonc a vigoureusement d\u00e9fendu l&rsquo;adage selon lequel \u00ab les pr\u00e9f\u00e9rences n&rsquo;ont pas besoin d&rsquo;inf\u00e9rences \u00bb, prouvant que des r\u00e9ponses affectives conditionn\u00e9es peuvent surgir de fa\u00e7on infra-consciente, avant toute analyse attributionnelle, via des voies sous-corticales directes reliant le thalamus \u00e0 l&rsquo;amygdale. Pour les partisans d&rsquo;une vision \u00e9volutionniste radicale, sur\u00e9valuer l&rsquo;attribution cognitive reviendrait \u00e0 intellectualiser excessivement des r\u00e9flexes \u00e9motionnels adaptatifs primaires.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9thodologique, la r\u00e9plicabilit\u00e9 de certaines exp\u00e9riences historiques de m\u00e9attribution physiologique (notamment celles suivant le protocole d&rsquo;injection d&rsquo;adr\u00e9naline de Schachter et Singer) a \u00e9t\u00e9 mise en doute par des r\u00e9plications ult\u00e9rieures aux r\u00e9sultats contrast\u00e9s. Les critiques soulignent que les variations physiologiques artificielles ne sont pas toujours labiles au point d&rsquo;adopter docilement n&rsquo;importe quelle suggestion contextuelle ; le corps oppose une r\u00e9sistance int\u00e9roceptive que l&rsquo;esprit ne peut pas toujours modeler \u00e0 sa guise.<\/p>\n<p>Enfin, on reproche souvent aux mod\u00e8les attributionnels leur circularit\u00e9 potentielle : l&rsquo;attribution d\u00e9termine-t-elle l&rsquo;\u00e9motion ou est-ce l&rsquo;\u00e9motion d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9e qui biaise l&rsquo;attribution ? Dans les situations de d\u00e9tresse aigu\u00eb, l&rsquo;\u00e9tat affectif initial oriente s\u00e9lectivement l&rsquo;attention vers les indices congruents avec l&rsquo;humeur (biais de confirmation affective), transformant le pr\u00e9tendu processus analytique d&rsquo;attribution en une simple rationalisation a posteriori d&rsquo;un embrasement pulsionnel pr\u00e9alable.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour clarifier la sp\u00e9cificit\u00e9 conceptuelle de l&rsquo;attribution \u00e9motionnelle, il est imp\u00e9ratif de la distinguer de notions psychologiques frontali\u00e8res :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Reconnaissance des \u00e9motions :<\/strong> Capacit\u00e9 perceptive basique \u00e0 discriminer et \u00e9tiqueter des configurations expressives canoniques (ex. : identifier un sourire comme de la joie). L&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9motion va plus loin en int\u00e9grant les causes, le contexte d&rsquo;apparition et les ant\u00e9c\u00e9dents mentaux de cet \u00e9tat.<\/li>\n<li><strong>Empathie affective :<\/strong> R\u00e9sonance \u00e9motionnelle vicariante o\u00f9 l&rsquo;observateur partage concr\u00e8tement l&rsquo;affect d&rsquo;autrui (\u00ab je ressens ta peine \u00bb). L&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9motion rel\u00e8ve d&rsquo;une op\u00e9ration cognitive de d\u00e9duction (\u00ab je comprends que tu as de la peine \u00bb) sans impliquer obligatoirement de contagion sensorielle.<\/li>\n<li><strong>Th\u00e9orie de l&rsquo;esprit (ToM) :<\/strong> Syst\u00e8me m\u00e9tacognitif global permettant d&rsquo;imputer des croyances, des savoirs, des fausses croyances et des intentions. L&rsquo;attribution des \u00e9motions constitue la sous-branche sp\u00e9cifiquement \u00e9motionnelle (ToM affective) de ce syst\u00e8me d&rsquo;inf\u00e9rence.<\/li>\n<li><strong>\u00c9valuation cognitive (<em>Appraisal<\/em>) :<\/strong> Jugement imm\u00e9diat de la pertinence d&rsquo;une situation par rapport au bien-\u00eatre de l&rsquo;organisme, qui d\u00e9clenche l&rsquo;\u00e9motion. L&rsquo;attribution intervient fr\u00e9quemment comme une \u00e9tape int\u00e9gr\u00e9e ou cons\u00e9cutive de l&rsquo;\u00e9valuation, focalis\u00e9e sur la recherche de causalit\u00e9 et de responsabilit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Projection psychologique :<\/strong> M\u00e9canisme de d\u00e9fense inconscient par lequel un individu expulse et attribue \u00e0 autrui ses propres pulsions ou \u00e9motions inavouables (ex. : \u00eatre agressif mais pr\u00e9tendre que c&rsquo;est l&rsquo;autre qui est en col\u00e8re). L&rsquo;attribution \u00e9motionnelle normale s&rsquo;appuie quant \u00e0 elle sur un traitement objectif et calibr\u00e9 des indices r\u00e9els.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;attribution des \u00e9motions s&rsquo;impose comme une pierre angulaire de l&rsquo;architecture psychologique humaine, orchestrant le d\u00e9cryptage permanent de la vie affective int\u00e9rieure et des paysages relationnels ext\u00e9rieurs. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple enregistrement passif de mouvements faciaux ou de d\u00e9charges d&rsquo;adr\u00e9naline, elle constitue un acte constructif d&rsquo;inf\u00e9rence causale qui octroie une valence, un sens et une orientation aux activations de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Historiquement adoss\u00e9 aux intuitions de Fritz Heider, solidifi\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience pionni\u00e8re de Stanley Schachter et J\u00e9r\u00f4me Singer, puis math\u00e9matis\u00e9 dans les mod\u00e8les dimensionnels de Bernard Weiner, ce concept a trouv\u00e9 un \u00e9clairage contemporain majeur gr\u00e2ce \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit affective et aux neurosciences cognitives. Ces disciplines confirment l&rsquo;existence de r\u00e9seaux corticaux d\u00e9di\u00e9s au d\u00e9codage de la subjectivit\u00e9 d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de d\u00e9samorcer une crise d&rsquo;angoisse en rectifiant une m\u00e9attribution somatique, de restaurer la communication au sein d&rsquo;un couple en clarifiant les motifs d&rsquo;un silence boudeur, ou d&rsquo;entra\u00eener des individus neurodivergents \u00e0 naviguer dans les subtilit\u00e9s relationnelles, la ma\u00eetrise de l&rsquo;attribution \u00e9motionnelle conditionne notre aptitude \u00e0 vivre ensemble. Elle rappelle avec force que l&rsquo;\u00e9motion n&rsquo;est jamais un fait brut, mais une r\u00e9alit\u00e9 constamment r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e par la puissance de notre esprit interpr\u00e9tant le monde social.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Baron-Cohen, S., Wheelwright, S., Hill, J., Raste, Y., &#038; Plumb, I. (2001). The \u201cReading the Mind in the Eyes\u201d Test revised version: A study with normal adults, and adults with Asperger syndrome or high-functioning autism. <em>Journal of Child Psychology and Psychiatry<\/em>, 42(2), 241-251. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/1469-7610.00715\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/1469-7610.00715<\/a><\/li>\n<li>Dutton, D. G., &#038; Aron, A. P. (1974). Some evidence for heightened sexual attraction under conditions of high anxiety. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 30(4), 510-517. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0037031\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0037031<\/a><\/li>\n<li>Frith, U., &#038; Frith, C. D. (2003). Development and neurophysiology of mentalizing. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences<\/em>, 358(1431), 459-473. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2002.1218\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2002.1218<\/a><\/li>\n<li>Heider, F. (1958). <em>The Psychology of Interpersonal Relations<\/em>. John Wiley &#038; Sons. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10628-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10628-000<\/a><\/li>\n<li>Schachter, S., &#038; Singer, J. (1962). Cognitive, social, and physiological determinants of emotional state. <em>Psychological Review<\/em>, 69(5), 379-399. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0046234\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0046234<\/a><\/li>\n<li>Weiner, B. (1985). An attributional theory of achievement motivation and emotion. <em>Psychological Review<\/em>, 92(4), 548-573. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.92.4.548\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.92.4.548<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;attribution des \u00e9motions est le processus cognitif par lequel nous inf\u00e9rons, qualifions et expliquons les \u00e9tats affectifs chez nous-m\u00eames et chez autrui.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3779,7944],"tags":[35359,1222,15,2366,35360,93,1385],"class_list":["post-21192","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-cognition-sociale","category-psychologie-des-emotions","tag-attribution-emotionnelle","tag-cognition-sociale","tag-empathie","tag-intelligence-emotionnelle","tag-meattribution","tag-psychologie-cognitive","tag-theorie-de-lesprit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21192","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21192\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21192"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21192"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21192"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}