{"id":21164,"date":"2026-10-25T06:33:15","date_gmt":"2026-10-25T06:33:15","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=symptomes-positifs-attenues"},"modified":"2026-10-25T06:33:15","modified_gmt":"2026-10-25T06:33:15","slug":"symptomes-positifs-attenues","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=symptomes-positifs-attenues","title":{"rendered":"Sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s : Aux confins de la psychose"},"content":{"rendered":"<p>Les sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s constituent une entit\u00e9 clinique charni\u00e8re au confluent de la normalit\u00e9 psychique et des troubles du spectre psychotique franc. Caract\u00e9ris\u00e9s par des anomalies perceptuelles, des croyances inhabituelles et des d\u00e9sorganisations discursives discr\u00e8tes au cours desquelles la personne pr\u00e9serve g\u00e9n\u00e9ralement son sens critique, ces ph\u00e9nom\u00e8nes suscitent un int\u00e9r\u00eat scientifique et th\u00e9rapeutique majeur. Leur identification pr\u00e9coce offre d\u00e9sormais l&rsquo;opportunit\u00e9 in\u00e9dite d&rsquo;interrompre ou de moduler les trajectoires \u00e9volutives d\u00e9favorables vers des pathologies psychiatriques invalidantes.<\/p>\n<h2>Sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Les <strong>sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s<\/strong> d\u00e9signent des manifestations psychopathologiques ressemblant aux sympt\u00f4mes caract\u00e9ristiques de la phase aigu\u00eb d&rsquo;une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychose\">psychose<\/a> (notamment les id\u00e9es d\u00e9lirantes, les hallucinations et la d\u00e9sorganisation de la pens\u00e9e), mais s&rsquo;exprimant avec une intensit\u00e9 moindre, une fr\u00e9quence restreinte et, surtout, le maintien d&rsquo;une capacit\u00e9 partielle ou totale de recul critique de la part du sujet. Contrairement aux d\u00e9lires constitu\u00e9s, ces ph\u00e9nom\u00e8nes ne s&rsquo;accompagnent pas d&rsquo;une conviction in\u00e9branlable et demeurent souvent confin\u00e9s \u00e0 des doutes, des impressions troublantes ou des alt\u00e9rations perceptives fugaces.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature psychiatrique contemporaine, ces sympt\u00f4mes forment l&rsquo;un des crit\u00e8res fondamentaux pour d\u00e9finir l&rsquo;\u00e9tat clinique \u00e0 ultra-haut risque (<em>Ultra-High Risk<\/em> ou UHR) de transition psychotique, \u00e9galement conceptualis\u00e9 sous l&rsquo;appellation d&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque (<em>At-Risk Mental State<\/em> ou ARMS). Ils se distinguent par leur caract\u00e8re transitoire, r\u00e9current et sub-seuil, n&rsquo;atteignant jamais la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 s\u00e9miologique requise pour valider un diagnostic formel de trouble psychotique bref ou de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schizophr%C3%A9nie\">schizophr\u00e9nie<\/a>. L&rsquo;individu rapporte typiquement ressentir une \u00e9tranget\u00e9 du monde environnant ou de ses propres processus cognitifs, tout en admettant volontiers que ces exp\u00e9riences peuvent d\u00e9couler de la fatigue, du stress ou d&rsquo;une d\u00e9formation de sa subjectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan fonctionnel, bien que qualifi\u00e9s d&rsquo;\u00ab att\u00e9nu\u00e9s \u00bb, ces sympt\u00f4mes engendrent fr\u00e9quemment une souffrance morale intense, une d\u00e9tresse existentielle significative et une baisse notable du fonctionnement acad\u00e9mique, professionnel ou relationnel. Ils repr\u00e9sentent aujourd&rsquo;hui la cible privil\u00e9gi\u00e9e des interventions pr\u00e9ventives et des protocoles d&rsquo;intervention pr\u00e9coce en psychiatrie de l&rsquo;adolescent et du jeune adulte.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s \u00bb est la traduction fran\u00e7aise directe du syntagme anglo-saxon <em>attenuated positive symptoms<\/em> (APS). Le substantif \u00ab sympt\u00f4me \u00bb provient du grec ancien <em>sumpt\u00f4ma<\/em> (\u03c3\u03cd\u03bc\u03c0\u03c4\u03c9\u03bc\u03b1), signifiant \u00ab accident \u00bb, \u00ab co\u00efncidence \u00bb ou \u00ab ce qui arrive fortuitement \u00bb, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>sumpiptein<\/em> (tomber ensemble, se produire en m\u00eame temps). En m\u00e9decine, il s&rsquo;est progressivement impos\u00e9 pour d\u00e9signer tout ph\u00e9nom\u00e8ne per\u00e7u par un patient signalant l&rsquo;existence d&rsquo;une alt\u00e9ration physiologique ou mentale.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab positif \u00bb, issu du latin classique <em>positivus<\/em> (\u00ab \u00e9tabli \u00bb, \u00ab pos\u00e9 par convention \u00bb), a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la psychopathologie descriptive \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle sous l&rsquo;influence du neurologue britannique John Hughlings Jackson. En psychiatrie, il ne v\u00e9hicule aucun jugement d&rsquo;optimisme ou de bienveillance, mais indique une production psychique exc\u00e9dentaire : il s&rsquo;agit d&rsquo;ajouts anormaux au fonctionnement habituel (comme des visions, des bruits ou des constructions id\u00e9iques d\u00e9viantes), par opposition aux sympt\u00f4mes \u00ab n\u00e9gatifs \u00bb qui traduisent des d\u00e9ficits ou des amputations du r\u00e9pertoire comportemental et affectif (anh\u00e9donie, aboulie, \u00e9moussement affectif).<\/p>\n<p>Enfin, le qualificatif \u00ab att\u00e9nu\u00e9 \u00bb trouve sa racine dans le verbe latin <em>attenuare<\/em> (\u00ab rendre mince \u00bb, \u00ab affaiblir \u00bb, \u00ab diminuer \u00bb), form\u00e9 \u00e0 partir du pr\u00e9fixe intensif <em>ad-<\/em> et du radical <em>tenuis<\/em> (\u00ab mince \u00bb, \u00ab t\u00e9nu \u00bb). Il qualifie rigoureusement la nature subclinique ou att\u00e9nu\u00e9e du ph\u00e9nom\u00e8ne, soulignant que la production d\u00e9lirante ou hallucinatoire n&rsquo;est pas parvenue \u00e0 sa pleine floraison nosologique et que l&rsquo;adh\u00e9sion subjective du sujet demeure modulable.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, l&rsquo;expression se prononce phon\u00e9tiquement [s\u025b\u0303p.tom po.zi.tif a.te.n\u0265e]. Sur le plan morphosyntaxique, il s&rsquo;agit d&rsquo;un groupe nominal masculin pluriel compos\u00e9 d&rsquo;un nom noyau (\u00ab sympt\u00f4mes \u00bb) qualifi\u00e9 par deux adjectifs qualificatifs \u00e9pith\u00e8tes postpos\u00e9s et coordonn\u00e9s implicitement (\u00ab positifs \u00bb et \u00ab att\u00e9nu\u00e9s \u00bb).<\/p>\n<p>On rencontre parfois la forme au singulier, \u00ab sympt\u00f4me positif att\u00e9nu\u00e9 \u00bb ([s\u025b\u0303p.tom po.zi.tif a.te.n\u0265e]), lorsqu&rsquo;un praticien isole un \u00e9l\u00e9ment s\u00e9miologique sp\u00e9cifique dans une observation clinique (par exemple, un sentiment de r\u00e9f\u00e9rence isol\u00e9 sans hallucination associ\u00e9e). Dans les \u00e9crits institutionnels et les manuels diagnostiques, l&rsquo;expression est fr\u00e9quemment condens\u00e9e sous le sigle fran\u00e7ais SPA ou, plus couramment dans les cercles acad\u00e9miques bilingues, sous l&rsquo;acronyme anglophone APS. La terminologie se d\u00e9cline \u00e9galement sous la forme du \u00ab <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Attenuated_psychosis_syndrome\">syndrome de psychose att\u00e9nu\u00e9e<\/a> \u00bb (en anglais <em>Attenuated Psychosis Syndrome<\/em>), d\u00e9signant alors l&rsquo;ensemble syndromique structur\u00e9 et formalis\u00e9 dans la section III du DSM-5.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle approfondie<\/h3>\n<p>La conceptualisation des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un continuum psychotique, qui s&rsquo;oppose au mod\u00e8le cat\u00e9goriel rigide traditionnel de la nosographie psychiatrique. Selon ce paradigme continuiste, les exp\u00e9riences de type psychotique ne constituent pas une rupture ontologique binaire s\u00e9parant radicalement la sant\u00e9 mentale de la folie, mais s&rsquo;\u00e9chelonnent sur un gradient ph\u00e9notypique \u00e9tendu, allant de la population g\u00e9n\u00e9rale asymptomatique jusqu&rsquo;aux formes les plus s\u00e9v\u00e8res et chroniques de troubles schizophr\u00e9niques.<\/p>\n<p>Au sein de ce gradient, les sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s occupent une position interm\u00e9diaire particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable. Ils incarnent le moment o\u00f9 les distorsions de la r\u00e9alit\u00e9 s&rsquo;immiscent dans le champ de la conscience sans pour autant submerger totalement le syst\u00e8me de v\u00e9rification rationnelle du sujet. Le patient peut, par exemple, suspecter avec insistance que des passants dans la rue se moquent de lui ou chuchotent sur son passage (id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence att\u00e9nu\u00e9es), tout en restant perm\u00e9able au raisonnement logique d&rsquo;un tiers qui lui assure que personne ne le regarde. La conviction d\u00e9lirante n&rsquo;est donc pas enkyst\u00e9e ; elle oscille perp\u00e9tuellement entre l&rsquo;intuition mena\u00e7ante et le doute critique.<\/p>\n<p>Sur le plan perceptif, les distorsions ne rev\u00eatent pas la nettet\u00e9 acoustico-verbale d&rsquo;une v\u00e9ritable <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hallucination\">hallucination<\/a> psychosensorielle. Le sujet d\u00e9crira plut\u00f4t des illusions auditives complexes (entendre son pr\u00e9nom chuchot\u00e9 dans le bruit de fond d&rsquo;un r\u00e9frig\u00e9rateur), des ombres furtives en p\u00e9riph\u00e9rie du champ visuel qui s&rsquo;\u00e9vanouissent d\u00e8s qu&rsquo;il tente de les fixer, ou des modifications subtiles de la luminosit\u00e9 et des couleurs de son environnement. Ces anomalies s&rsquo;accompagnent souvent d&rsquo;une alt\u00e9ration de l&rsquo;exp\u00e9rience du soi minimal (troubles de l&rsquo;ips\u00e9it\u00e9), o\u00f9 la fluidit\u00e9 naturelle de la pens\u00e9e semble entrav\u00e9e, perturb\u00e9e ou l\u00e9g\u00e8rement parasit\u00e9e par des pens\u00e9es intrusives ressenties comme \u00e9tranges.<\/p>\n<p>La d\u00e9limitation des fronti\u00e8res conceptuelles des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s exige \u00e9galement une \u00e9valuation m\u00e9ticuleuse du fonctionnement cognitif et de la charge \u00e9motionnelle. Ces sympt\u00f4mes ne sont pas de simples anomalies perceptives b\u00e9nignes : ils s&rsquo;inscrivent dans une dynamique de surcharge neurocognitive o\u00f9 le cerveau peine \u00e0 filtrer les stimuli non pertinents de l&rsquo;environnement (d\u00e9ficit de saillance aberrante). Ce ph\u00e9nom\u00e8ne place le sujet dans un \u00e9tat d&rsquo;hypervigilance anxieuse continue, car le monde commence \u00e0 lui sembler porteur de significations crypt\u00e9es et mena\u00e7antes qu&rsquo;il s&rsquo;efforce d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de d\u00e9coder.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique et jalons cliniques<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;exploration des sympt\u00f4mes pr\u00e9curseurs de la psychose remonte aux travaux s\u00e9minaux de la psychopathologie europ\u00e9enne du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. D\u00e8s 1908, Eugen Bleuler reconnaissait que l&rsquo;installation de la d\u00e9mence pr\u00e9coce \u00e9tait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e de modifications insidieuses du caract\u00e8re et de petites bizarreries comportementales. Quelques d\u00e9cennies plus tard, en 1958, le psychiatre allemand Klaus Conrad publiait sa monographie fondamentale sur les stades d\u00e9butants de la schizophr\u00e9nie, d\u00e9crivant la phase de \u00ab tr\u00e9ma \u00bb : un \u00e9tat affectif de tension diffuse, d&rsquo;angoisse oppressante et de pressentiment o\u00f9 le patient sent que quelque chose d&rsquo;incompr\u00e9hensible se pr\u00e9pare autour de lui, pr\u00e9figurant l&rsquo;\u00e9closion du d\u00e9lire d&rsquo;interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p>Toutefois, la formalisation moderne des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s en tant qu&rsquo;entit\u00e9 op\u00e9rationnelle d\u00e9coule des travaux pionniers men\u00e9s au milieu des ann\u00e9es 1990 par l&rsquo;\u00e9cole de Melbourne en Australie, sous la direction de Patrick McGorry et Alison Yung au sein de la clinique PACE (<em>Personal Assessment and Crisis Evaluation<\/em>). Face au constat alarmant que le d\u00e9lai de psychose non trait\u00e9e (DPNT) constituait un facteur majeur de mauvais pronostic, cette \u00e9quipe a d\u00e9velopp\u00e9 le concept d&rsquo;\u00e9tat clinique \u00e0 ultra-haut risque (<em>Ultra-High Risk<\/em> &#8211; UHR) et formalis\u00e9 les crit\u00e8res pr\u00e9cis des sympt\u00f4mes psychotiques att\u00e9nu\u00e9s pour rep\u00e9rer les adolescents avant la premi\u00e8re d\u00e9compensation franche.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, aux \u00c9tats-Unis, Thomas McGlashan et Tanya Birchwood \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Yale \u00e9tablissaient des programmes de recherche similaires (programme PRIME), concevant des outils de diagnostic standardis\u00e9s tels que la SIPS (<em>Structured Interview for Psychosis-Risk Syndromes<\/em>). Ces efforts concert\u00e9s ont radicalement d\u00e9plac\u00e9 le paradigme psychiatrique de la prise en charge palliative de la chronicit\u00e9 vers une psychiatrie pr\u00e9ventive et interventionniste pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 2000 et 2010, l&rsquo;accumulation de donn\u00e9es issues de consortiums internationaux a conduit l&rsquo;Association Am\u00e9ricaine de Psychiatrie (APA) \u00e0 inclure le \u00ab syndrome de psychose att\u00e9nu\u00e9e \u00bb dans la section III (affections n\u00e9cessitant des recherches suppl\u00e9mentaires) du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), marquant la reconnaissance institutionnelle globale de ce cadre nosographique tout en suscitant de vifs d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et mod\u00e8les explicatifs<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension contemporaine des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s s&rsquo;articule autour de plusieurs th\u00e9ories neuroscientifiques et psychologiques int\u00e9gr\u00e9es, au premier rang desquelles figure le mod\u00e8le de la saillance aberrante propos\u00e9 par Shitij Kapur en 2003. Selon ce cadre th\u00e9orique fond\u00e9 sur la neurobiologie dopaminergique, le syst\u00e8me m\u00e9solimbique attribue normalement une pertinence et une valeur motivationnelle (la saillance) aux stimuli environnementaux pertinents. En cas de d\u00e9r\u00e9gulation pr\u00e9synaptique de la dopamine, des stimuli neutres se voient conf\u00e9rer de mani\u00e8re inappropri\u00e9e une importance captivante. Les sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s repr\u00e9sentent les premiers efforts cognitifs d\u00e9ploy\u00e9s par l&rsquo;individu pour donner un sens logique \u00e0 ces sensations aberrantes de signification.<\/p>\n<p>Sur le plan computationnel et cognitif, la th\u00e9orie du codage pr\u00e9dictif (<em>predictive coding<\/em>) et de l&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne fournit une explication \u00e9l\u00e9gante des distorsions perceptives subcliniques. Selon ce mod\u00e8le, le cerveau fonctionne comme une machine pr\u00e9dictive confrontant en permanence des mod\u00e8les a priori (<em>priors<\/em>) aux informations sensorielles descendantes (erreurs de pr\u00e9diction). Dans le cas des sympt\u00f4mes att\u00e9nu\u00e9s, un d\u00e9s\u00e9quilibre se cr\u00e9e : les pr\u00e9dictions descendantes deviennent trop rigides ou, inversement, le poids accord\u00e9 aux signaux d&rsquo;erreur sensoriels de bas niveau est anormalement \u00e9lev\u00e9. Il en r\u00e9sulte des erreurs d&rsquo;interpr\u00e9tation perceptuelle et des croyances infond\u00e9es qui s&rsquo;affranchissent progressivement de la r\u00e9alit\u00e9 objective.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le vuln\u00e9rabilit\u00e9-stress, h\u00e9rit\u00e9 des travaux de Zubin et Spring (1977) et modernis\u00e9 par Elaine Walker, demeure la pierre angulaire de l&rsquo;approche biopsychosociale. Ce cadre stipule que l&rsquo;apparition de sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s r\u00e9sulte de l&rsquo;interaction dynamique entre une susceptibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique polyg\u00e9nique (se traduisant par des alt\u00e9rations de la plasticit\u00e9 synaptique et de la neurotransmission glutamatergique\/GABAergique), des facteurs de risque neurod\u00e9veloppementaux pr\u00e9coces (complications obst\u00e9tricales, infections maternelles), et des stresseurs environnementaux proximaux majeurs.<\/p>\n<p>Ces stresseurs psychosociaux comprennent notamment les traumatismes infantiles, l&rsquo;intimidation par les pairs (harc\u00e8lement scolaire), l&rsquo;exposition au stress urbain, le statut d&rsquo;immigrant ou de minorit\u00e9 discrimin\u00e9e, et la consommation de substances psychotropes, au premier rang desquelles le cannabis. L&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien (HHS), soumis \u00e0 une hypersensibilit\u00e9 chronique au cortisol, agit comme un m\u00e9diateur neurotoxique pr\u00e9cipitant l&rsquo;\u00e9mergence des anomalies synaptiques dans les r\u00e9gions pr\u00e9frontales et temporo-limbiques \u00e0 l&rsquo;adolescence.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>Les sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s ne forment pas une entit\u00e9 monolithique mais se distribuent selon plusieurs axes symptomatiques distincts, \u00e9valu\u00e9s avec pr\u00e9cision dans les \u00e9chelles cliniques sp\u00e9cialis\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence et croyances inhabituelles :<\/strong> Sentiments r\u00e9currents d&rsquo;\u00eatre observ\u00e9, jug\u00e9 ou concern\u00e9 par des \u00e9v\u00e9nements fortuits (par exemple, penser qu&rsquo;un pr\u00e9sentateur de t\u00e9l\u00e9vision s&rsquo;adresse \u00e0 soi de mani\u00e8re voil\u00e9e), adh\u00e9sion h\u00e9sitante \u00e0 des th\u00e9ories du complot non conventionnelles, ou int\u00e9r\u00eat soudain et disproportionn\u00e9 pour le mysticisme, la t\u00e9l\u00e9pathie et les sciences occultes, avec maintien d&rsquo;une capacit\u00e9 de doute face \u00e0 la confrontation rationnelle.<\/li>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9lire\">Id\u00e9es d\u00e9lirantes<\/a> de pers\u00e9cution ou de pr\u00e9judice att\u00e9nu\u00e9es :<\/strong> Sentiment diffus de m\u00e9fiance, sentiment que des proches ou des inconnus nourrissent des intentions malveillantes, impression que des coll\u00e8gues manigancent dans son dos, sans certitude absolue ni structuration syst\u00e9matis\u00e9e d&rsquo;un r\u00e9seau de pers\u00e9cuteurs.<\/li>\n<li><strong>Id\u00e9es de grandeur att\u00e9nu\u00e9es :<\/strong> Croyance \u00e9ph\u00e9m\u00e8re d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 choisi pour une mission exceptionnelle, sentiment intermittent de poss\u00e9der des talents extraordinaires, des pr\u00e9monitions infaillibles ou des connexions spirituelles privil\u00e9gi\u00e9es, tout en conservant conscience de la trivialit\u00e9 de sa condition r\u00e9elle.<\/li>\n<li><strong>Anomalies perceptives et distorsions sensorielles :<\/strong> Perceptions auditives att\u00e9nu\u00e9es (bruits de pas, murmures lointains, sifflements sans source ext\u00e9rieure), illusions visuelles r\u00e9currentes (d\u00e9formation des visages, ombres en mouvement dans le champ p\u00e9riph\u00e9rique), illusions c\u00e9nesth\u00e9siques (sensations inhabituelles de br\u00fblure, de picotement ou de d\u00e9placement d&rsquo;organes internes) ou distorsions olfactives\/gustatives inexpliqu\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9sorganisation de la pens\u00e9e et de la communication verbale :<\/strong> Discours marqu\u00e9 par une perte subtile de la coh\u00e9rence logique, tangentiel, excessivement abstrait ou prolixe, blocages discrets de la pens\u00e9e (barrages att\u00e9nu\u00e9s), ou difficult\u00e9s croissantes \u00e0 formuler des id\u00e9es claires sans que la communication globale ne devienne totalement inintelligible.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples cliniques et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la finesse diagnostique requise, l&rsquo;analyse de situations cliniques concr\u00e8tes s&rsquo;av\u00e8re indispensable :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L\u00e9o, 17 ans, lyc\u00e9en en terminale<\/strong><br \/>L\u00e9o consulte sur l&rsquo;insistance de ses parents en raison d&rsquo;un isolement social progressif et d&rsquo;une chute de ses r\u00e9sultats scolaires. En entretien individuel, il confie que depuis environ quatre mois, il a l&rsquo;impression tenace que les \u00e9l\u00e8ves de sa classe complotent contre lui et se moquent de son apparence d\u00e8s qu&rsquo;il tourne le dos. Lorsqu&rsquo;il marche dans les couloirs, il per\u00e7oit des rires \u00e9touff\u00e9s qu&rsquo;il interpr\u00e8te imm\u00e9diatement comme dirig\u00e9s contre sa personne. Cependant, lorsque le psychiatre lui demande s&rsquo;il est certain \u00e0 100 % que ses camarades parlent de lui, L\u00e9o marque une pause et r\u00e9pond : \u00ab Non, je sais que cela peut para\u00eetre compl\u00e8tement idiot ou parano\u00efaque, et rationnellement je me dis qu&rsquo;ils ont d&rsquo;autres choses \u00e0 faire. Mais c&rsquo;est plus fort que moi, c&rsquo;est ce que je ressens dans mes tripes. \u00bb L\u00e9o pr\u00e9sente typiquement des id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence et de pers\u00e9cution att\u00e9nu\u00e9es avec une pr\u00e9servation notable de l&rsquo;insight.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : Sarah, 20 ans, \u00e9tudiante en lettres<\/strong><br \/>Sarah se pr\u00e9sente spontan\u00e9ment au service de sant\u00e9 universitaire, alarm\u00e9e par des exp\u00e9riences sensorielles \u00e9tranges survenues au cours des six derni\u00e8res semaines. En travaillant tard le soir dans sa chambre d&rsquo;\u00e9tudiante, elle entend r\u00e9guli\u00e8rement son pr\u00e9nom murmur\u00e9 doucement \u00e0 son oreille droite. Lorsqu&rsquo;elle sursaute et se retourne, il n&rsquo;y a personne. De plus, elle observe fr\u00e9quemment des mouvements d&rsquo;ombres fugaces le long de ses murs qui disparaissent d\u00e8s qu&rsquo;elle braque son regard vers eux. Ces ph\u00e9nom\u00e8nes l&rsquo;angoissent profond\u00e9ment car elle craint de \u00ab devenir folle \u00bb. Elle ne leur attribue aucune signification magique, religieuse ou hostile, et cherche activement une explication neurologique ou ophtalmologique. Il s&rsquo;agit ici d&rsquo;anomalies perceptives att\u00e9nu\u00e9es isol\u00e9es associ\u00e9es \u00e0 une angoisse d&rsquo;intrusion sensorielle sans conviction d\u00e9lirante.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation clinique et instruments psychom\u00e9triques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s ne peut reposer sur un simple entretien clinique libre ; elle exige l&rsquo;utilisation d&rsquo;entretiens semi-structur\u00e9s standardis\u00e9s, administr\u00e9s par des cliniciens sp\u00e9cifiquement form\u00e9s et certifi\u00e9s. Les deux instruments de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale sont :<\/p>\n<p><strong>La SIPS (Structured Interview for Psychosis-Risk Syndromes) :<\/strong> Cet outil op\u00e9rationnalise l&rsquo;\u00e9valuation \u00e0 travers la sous-\u00e9chelle SOPS (<em>Scale of Prodromal Symptoms<\/em>). Il explore 19 items r\u00e9partis en quatre domaines : sympt\u00f4mes positifs, sympt\u00f4mes n\u00e9gatifs, d\u00e9sorganisation et sympt\u00f4mes g\u00e9n\u00e9raux. La sous-\u00e9chelle positive \u00e9value cinq domaines (id\u00e9es inhabituelles, m\u00e9fiance, grandeur, anomalies perceptives, d\u00e9sorganisation) cot\u00e9s de 0 (absent) \u00e0 6 (niveau psychotique s\u00e9v\u00e8re et continu). Les scores de 3 \u00e0 5 d\u00e9finissent rigoureusement la pr\u00e9sence d&rsquo;un sympt\u00f4me positif att\u00e9nu\u00e9. Pour valider le crit\u00e8re du syndrome APS, le sympt\u00f4me doit avoir d\u00e9but\u00e9 ou s&rsquo;\u00eatre aggrav\u00e9 au cours de la derni\u00e8re ann\u00e9e, et se manifester \u00e0 une fr\u00e9quence minimale d&rsquo;une fois par semaine au cours du dernier mois.<\/p>\n<p><strong>La CAARMS (Comprehensive Assessment of At-Risk Mental States) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 Melbourne, cette \u00e9chelle \u00e9value l&rsquo;intensit\u00e9, la dur\u00e9e et la fr\u00e9quence des psychopathologies \u00e9mergentes selon des crit\u00e8res comparables. Elle classe les sympt\u00f4mes positifs en quatre rubriques : troubles du contenu de la pens\u00e9e, anomalies de la perception, alt\u00e9rations de la communication et d\u00e9sorganisation motrice\/comportementale. Elle d\u00e9termine si le patient satisfait les crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque selon des seuils quantitatifs rigoureux.<\/p>\n<p>L&rsquo;examen clinique doit syst\u00e9matiquement comporter un diagnostic diff\u00e9rentiel biologique exhaustif visant \u00e0 \u00e9carter une cause organique (affection neurologique, enc\u00e9phalite auto-immune \u00e0 anticorps anti-r\u00e9cepteurs NMDA, dysthyro\u00efdie, maladie de Wilson) et une toxicologie urinaire syst\u00e9matique afin de documenter l&rsquo;implication de substances psychoactives (cannabino\u00efdes de synth\u00e8se, stimulants, hallucinog\u00e8nes).<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La d\u00e9tection des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s constitue le socle op\u00e9rationnel des dispositifs de psychiatrie pr\u00e9ventive et d&rsquo;intervention pr\u00e9coce chez les adolescents et jeunes adultes. L&rsquo;identification de ces manifestations permet de d\u00e9ployer une strat\u00e9gie d&rsquo;accompagnement gradu\u00e9e, proportionn\u00e9e et non stigmatisante :<\/p>\n<p>Dans les centres experts sp\u00e9cialis\u00e9s, l&rsquo;intervention de premi\u00e8re intention repose sur les psychoth\u00e9rapies cognitivo-comportementales adapt\u00e9es aux \u00e9tats \u00e0 risque (TCC-ARMS). Ces th\u00e9rapies visent \u00e0 renforcer la m\u00e9tacognition du patient, \u00e0 lui apprendre \u00e0 normaliser ses exp\u00e9riences inhabituelles, \u00e0 d\u00e9velopper des techniques de test de r\u00e9alit\u00e9 pour contrebalancer les interpr\u00e9tations erron\u00e9es, et \u00e0 r\u00e9duire la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle cons\u00e9cutive aux alt\u00e9rations perceptives.<\/p>\n<p>Les interventions psychosociales englobent \u00e9galement la psycho\u00e9ducation du patient et de sa famille, l&rsquo;entra\u00eenement \u00e0 la gestion du stress, des am\u00e9nagements acad\u00e9miques temporaires pour pr\u00e9venir le d\u00e9crochage scolaire, et un accompagnement soutenu \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat du cannabis et d&rsquo;autres substances toxiques. Le recours aux compl\u00e9ments nutritionnels \u00e0 base d&rsquo;acides gras polyinsatur\u00e9s om\u00e9ga-3 a suscit\u00e9 un vif int\u00e9r\u00eat \u00e0 la suite d&rsquo;essais cliniques sugg\u00e9rant un effet neuroprotecteur sur les membranes neuronales, bien que les r\u00e9plications ult\u00e9rieures montrent des r\u00e9sultats plus nuanc\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;usage des m\u00e9dicaments antipsychotiques chez les individus pr\u00e9sentant des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s fait l&rsquo;objet d&rsquo;un consensus strict : la prescription syst\u00e9matique d&rsquo;antipsychotiques en premi\u00e8re intention est proscrite par les recommandations internationales (NICE, EPA, ECNP). Ces mol\u00e9cules ne doivent \u00eatre envisag\u00e9es qu&rsquo;en cas d&rsquo;\u00e9chec av\u00e9r\u00e9 des interventions psychologiques, de souffrance subjective r\u00e9fractaire extr\u00eame ou de d\u00e9t\u00e9rioration fonctionnelle s\u00e9v\u00e8re et rapide approchant le seuil de psychose franche, en raison de leurs effets ind\u00e9sirables m\u00e9taboliques et neurologiques majeurs.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>Au cours des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies, la recherche longitudinale sur les sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s a profond\u00e9ment modifi\u00e9 notre compr\u00e9hension du risque \u00e9volutif. Les premi\u00e8res cohortes des ann\u00e9es 1990 et du d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 rapportaient des taux de transition vers une psychose franche avoisinant 40 \u00e0 50 % \u00e0 12 ou 24 mois. Cependant, des m\u00e9ta-analyses contemporaines plus larges (notamment celles conduites par Paolo Fusar-Poli et ses collaborateurs) d\u00e9montrent une baisse progressive de ces taux, qui s&rsquo;\u00e9tablissent aujourd&rsquo;hui autour de 15 \u00e0 25 % \u00e0 un an, et environ 30 % \u00e0 trois ans.<\/p>\n<p>Cette diminution relative des taux de transition s&rsquo;explique par deux ph\u00e9nom\u00e8nes majeurs : d&rsquo;une part, un \u00e9largissement des crit\u00e8res d&rsquo;inclusion dans les centres de d\u00e9pistage (dilution du risque dans des \u00e9chantillons plus h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes), et d&rsquo;autre part, l&rsquo;efficacit\u00e9 th\u00e9rapeutique pr\u00e9coce des prises en charge psychosociales propos\u00e9es aux sujets rep\u00e9r\u00e9s, qui pr\u00e9viennent efficacement la conversion psychotique chez une fraction substantielle de patients.<\/p>\n<p>Sur le plan de la neuro-imagerie fonctionnelle et structurale, les \u00e9tudes men\u00e9es aupr\u00e8s de sujets pr\u00e9sentant des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s mettent en \u00e9vidence des anomalies c\u00e9r\u00e9brales interm\u00e9diaires entre les t\u00e9moins sains et les patients atteints de premier \u00e9pisode psychotique. Les consortiums internationaux tels que l&rsquo;ENIGMA ont identifi\u00e9 des r\u00e9ductions mod\u00e9r\u00e9es du volume de la mati\u00e8re grise corticale (particuli\u00e8rement dans le gyrus temporal sup\u00e9rieur, le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur), ainsi qu&rsquo;une alt\u00e9ration de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la substance blanche dans les faisceaux d&rsquo;association cortico-corticaux.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les recherches r\u00e9centes d\u00e9montrent que le devenir non-psychotique de ces jeunes patients n&rsquo;\u00e9quivaut pas \u00e0 une gu\u00e9rison compl\u00e8te : une large majorit\u00e9 des sujets ne d\u00e9veloppant pas de psychose franche continuent de pr\u00e9senter des troubles de l&rsquo;humeur persistants (d\u00e9pression majeure, troubles bipolaires), des troubles anxieux s\u00e9v\u00e8res ou une alt\u00e9ration fonctionnelle chronique, justifiant un maintien du suivi clinique ind\u00e9pendamment de la seule question de la transition.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s exige une sensibilit\u00e9 culturelle rigoureuse de la part des praticiens, dans la mesure o\u00f9 la d\u00e9finition de ce qui constitue une \u00ab croyance inhabituelle \u00bb ou une \u00ab distorsion perceptive \u00bb d\u00e9pend intimement de l&rsquo;environnement socioculturel et des syst\u00e8mes de sens partag\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses traditions culturelles, religieuses ou spirituelles non occidentales, certaines exp\u00e9riences qui seraient cot\u00e9es comme des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s dans un cadre m\u00e9dical nord-am\u00e9ricain ou europ\u00e9en \u2014 telles que la communication avec les esprits des d\u00e9funts, la sensation d&rsquo;une pr\u00e9sence invisible protectrice, ou la croyance en des forces spirituelles agissantes \u2014 repr\u00e9sentent des ph\u00e9nom\u00e8nes normatifs, valoris\u00e9s et parfaitement int\u00e9gr\u00e9s dans le tissu social. Pathologiser aveugl\u00e9ment ces r\u00e9cits sans analyser l&rsquo;adh\u00e9sion du groupe de r\u00e9f\u00e9rence de l&rsquo;individu expose au risque grave de surdiagnostic et de stigmatisation ethnopsychiatrique.<\/p>\n<p>De m\u00eame, chez les populations issues de minorit\u00e9s ethniques ou confront\u00e9es \u00e0 des contextes socio-\u00e9conomiques marqu\u00e9s par la pr\u00e9carit\u00e9 et la violence institutionnelle, une attitude de m\u00e9fiance accrue envers les autorit\u00e9s ou les inconnus (souvent qualifi\u00e9e de \u00ab parano\u00efa culturelle saine \u00bb) peut constituer une strat\u00e9gie adaptative de survie plut\u00f4t qu&rsquo;un sympt\u00f4me positif att\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;origine endog\u00e8ne. Le clinicien doit syst\u00e9matiquement distinguer la souffrance pathologique interne des r\u00e9actions congruentes \u00e0 un environnement objectivement hostile ou discriminant.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites nosographiques<\/h3>\n<p>La cr\u00e9ation et l&rsquo;autonomisation du concept de sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s et du syndrome de psychose att\u00e9nu\u00e9e (APS) ont suscit\u00e9 des d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et \u00e9thiques intenses lors de la r\u00e9vision du DSM-5. Les critiques formul\u00e9es par d&rsquo;\u00e9minents psychiatres, dont Allen Frances (qui a pr\u00e9sid\u00e9 le groupe de travail du DSM-IV), reposent sur plusieurs arguments fondamentaux :<\/p>\n<p>Le risque majeur de surdiagnostic et de faux positifs : sachant que 70 \u00e0 80 % des adolescents identifi\u00e9s comme pr\u00e9sentant des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s ne feront jamais de transition psychotique vers une schizophr\u00e9nie, les contradicteurs soutiennent que cette cat\u00e9gorisation stigmatise inutilement des jeunes en d\u00e9veloppement avec une \u00e9tiquette de \u00ab pr\u00e9-psychotique \u00bb. Cette \u00e9tiquette peut induire un effet de proph\u00e9tie autor\u00e9alisatrice d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, alimenter une anxi\u00e9t\u00e9 existentielle majeure chez les familles et fausser la trajectoire identitaire de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>La d\u00e9rive de la surm\u00e9dication m\u00e9dicamenteuse constitue la seconde crainte majeure : l&rsquo;introduction d&rsquo;un diagnostic formel dans les manuels nosographiques risque d&rsquo;encourager la prescription abusive et hors indication d&rsquo;antipsychotiques de seconde g\u00e9n\u00e9ration par des praticiens g\u00e9n\u00e9ralistes ou non experts, exposant des adolescents en pleine maturation c\u00e9r\u00e9brale \u00e0 des effets ind\u00e9sirables invalidants (prise de poids massive, syndrome m\u00e9tabolique, s\u00e9dation cognitive, dyskin\u00e9sies) sans b\u00e9n\u00e9fice th\u00e9rapeutique d\u00e9montr\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan conceptuel, certains chercheurs remettent en cause la sp\u00e9cificit\u00e9 m\u00eame des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s. Ces sympt\u00f4mes apparaissent fr\u00e9quemment de mani\u00e8re transitoire chez des individus souffrant avant tout de d\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re, d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, de trouble de la personnalit\u00e9 limite (borderline) ou de s\u00e9quelles de traumatismes complexes, sugg\u00e9rant qu&rsquo;ils constituent un marqueur non sp\u00e9cifique de d\u00e9tresse psychologique g\u00e9n\u00e9rale plut\u00f4t que le signe avant-coureur exclusif d&rsquo;une psychose naissante.<\/p>\n<h3>14. Notions connexes et diagnostics diff\u00e9rentiels<\/h3>\n<p>Pour assurer une rigueur s\u00e9miologique optimale, il est indispensable de confronter les sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s aux concepts limitrophes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Sympt\u00f4mes psychotiques francs :<\/strong> Se distinguent des sympt\u00f4mes att\u00e9nu\u00e9s par l&rsquo;intensit\u00e9 de la conviction d\u00e9lirante (inaccessible \u00e0 la critique), la clart\u00e9 hallucinatoire absolue et l&rsquo;absence totale d&rsquo;insight au moment de l&rsquo;exp\u00e9rience.<\/li>\n<li><strong>Sympt\u00f4mes psychotiques intermittents brefs (BLIPS \/ BIPS) :<\/strong> Manifestations psychotiques qui atteignent le seuil de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 psychotique franc mais dont la dur\u00e9e est extr\u00eamement courte (quelques minutes \u00e0 moins d&rsquo;une semaine) et qui r\u00e9gressent spontan\u00e9ment sans traitement sp\u00e9cifique.<\/li>\n<li><strong>Sympt\u00f4mes de base (<em>Basic Symptoms<\/em>) :<\/strong> Concept issu de l&rsquo;\u00e9cole allemande de Huber et Klosterk\u00f6tter (\u00e9valu\u00e9s par l&rsquo;\u00e9chelle SPI-A), d\u00e9signant des anomalies ph\u00e9nom\u00e9nologiques subjectives subtiles du traitement de l&rsquo;information (alt\u00e9rations de la fluidit\u00e9 verbale, perte de contr\u00f4le de la pens\u00e9e, distorsions visuelles \u00e9l\u00e9mentaires) ressenties intimement par le sujet avant m\u00eame l&rsquo;apparition des sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Trouble de la personnalit\u00e9 schizotypique :<\/strong> Sch\u00e9ma envahissant et stable de d\u00e9ficits sociaux et interpersonnels, d&rsquo;excentricit\u00e9s comportementales et d&rsquo;id\u00e9es bizarres pr\u00e9sent depuis le d\u00e9but de l&rsquo;\u00e2ge adulte. Contrairement aux sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s qui sont d&rsquo;apparition r\u00e9cente (moins d&rsquo;un an) et d&rsquo;\u00e9volution dynamique, la schizotypie refl\u00e8te des traits structurels durables et stables de la personnalit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Id\u00e9ations obsessionnelles intrusives :<\/strong> Dans le trouble obsessionnel-compulsif (TOC), les obsessions sont reconnues comme \u00e9manant de son propre esprit et sont jug\u00e9es absurdes et d\u00e9rangeantes (\u00e9godystoniques), sans distorsion perceptuelle associ\u00e9e ni croyance en une influence externe.<\/li>\n<li><strong>Reviviscences traumatiques (ESPT) :<\/strong> Souvenirs intrusifs, flashbacks ou cauchemars li\u00e9s \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement traumatique sp\u00e9cifique, o\u00f9 la reviviscence correspond \u00e0 la r\u00e9actualisation d&rsquo;une m\u00e9moire \u00e9motionnelle pass\u00e9e et non \u00e0 une production perceptuelle d\u00e9lirante nouvelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Les sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s incarnent une fronti\u00e8re clinique essentielle pour la psychiatrie moderne, traduisant l&rsquo;effort du sujet pour conserver son ancrage dans la r\u00e9alit\u00e9 partag\u00e9e face \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;anomalies de la saillance neurocognitive. Ils englobent des id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence, une m\u00e9fiance inhabituelle, des distorsions perceptives discr\u00e8tes et une d\u00e9sorganisation verbale subtile, caract\u00e9ris\u00e9es par le maintien partiel de la critique m\u00e9tacognitive.<\/p>\n<p>Leur rep\u00e9rage standardis\u00e9, rendu possible par des instruments rigoureux comme la SIPS ou la CAARMS, ne doit jamais \u00eatre assimil\u00e9 \u00e0 une condamnation diagnostique de schizophr\u00e9nie future. Seule une minorit\u00e9 de ces sujets conna\u00eetra une transition vers une psychose franche, tandis que la grande majorit\u00e9 \u00e9voluera vers la r\u00e9mission ou vers d&rsquo;autres troubles psychiatriques affectifs ou anxieux.<\/p>\n<p>L&rsquo;approche th\u00e9rapeutique moderne privil\u00e9gie imp\u00e9rativement une attitude proportionn\u00e9e, bienveillante et protectrice, accordant la priorit\u00e9 absolue aux psychoth\u00e9rapies cognitivo-comportementales, aux interventions environnementales et familiales, et \u00e0 la prise en charge des comorbidit\u00e9s addictives ou d\u00e9pressives, en rel\u00e9guant l&rsquo;usage des antipsychotiques \u00e0 des exceptions rarissimes et s\u00e9v\u00e8rement encadr\u00e9es.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Addington, J., Cadenhead, K. S., Cannon, T. D., Cornblatt, B. A., McGlashan, T. H., Perkins, D. O., Seidman, L. J., Tsuang, M. T., Walker, E. F., Woods, S. W., &amp; Heinssen, R. (2007). North American Prodrome Longitudinal Study: A collaborative multisite approach to psychosis. <em>Schizophrenia Bulletin<\/em>, 33(3), 665\u2013672. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/sbm015\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/sbm015<\/a><\/li>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed.). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596<\/a><\/li>\n<li>Fusar-Poli, P., Bonoldi, I., Yung, A. R., Borgwardt, S., Kempton, M. J., Valmaggia, L., Barale, F., Caverzasi, E., &amp; McGuire, P. (2012). Predicting psychosis: Meta-analysis of transition outcomes in individuals at high clinical risk. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 69(3), 220\u2013229. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archgenpsychiatry.2011.1472\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archgenpsychiatry.2011.1472<\/a><\/li>\n<li>Kapur, S. (2003). Psychosis as a state of aberrant salience: A framework linking biology, phenomenology, and pharmacology in schizophrenia. <em>American Journal of Psychiatry<\/em>, 160(1), 13\u201323. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.ajp.160.1.13\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.ajp.160.1.13<\/a><\/li>\n<li>McGlashan, T. H., Walsh, B. C., &amp; Woods, S. W. (2010). <em>The psychosis-risk syndrome: Handbook for diagnosis and follow-up<\/em>. Oxford University Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/med:psych\/9780199731695.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/med:psych\/9780199731695.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Yung, A. R., Yuen, H. P., McGorry, P. D., Phillips, L. J., Kelly, D., Dell&rsquo;Olio, M., Francey, S. M., Cosgrave, E. M., Killackey, E., Stanford, C., Godfrey, K., &amp; Buckby, J. (2005). Mapping the onset of psychosis: The Comprehensive Assessment of At-Risk Mental States. <em>Australian and New Zealand Journal of Psychiatry<\/em>, 39(11-12), 964\u2013971. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/j.1440-1614.2005.01714.x\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/j.1440-1614.2005.01714.x<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s constituent des manifestations subcliniques annonciatrices d&rsquo;un risque accru de transition vers un trouble psychotique. 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