{"id":21133,"date":"2026-10-25T05:21:26","date_gmt":"2026-10-25T05:21:26","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=tentative-de-suicide-crise-suicidaire"},"modified":"2026-10-25T05:21:26","modified_gmt":"2026-10-25T05:21:26","slug":"tentative-de-suicide-crise-suicidaire","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=tentative-de-suicide-crise-suicidaire","title":{"rendered":"Tentative de suicide : Comprendre la crise suicidaire"},"content":{"rendered":"<p>La tentative de suicide repr\u00e9sente l&rsquo;un des \u00e9v\u00e9nements les plus critiques et d\u00e9routants rencontr\u00e9s dans le champ de la sant\u00e9 mentale et de la m\u00e9decine d&rsquo;urgence. Ph\u00e9nom\u00e8ne complexe \u00e0 l&rsquo;intersection de la d\u00e9tresse psychologique intol\u00e9rable, des vuln\u00e9rabilit\u00e9s neurobiologiques et des d\u00e9terminants socioculturels, elle constitue le principal facteur pr\u00e9dictif d&rsquo;un d\u00e9c\u00e8s ult\u00e9rieur par suicide. Loin de se r\u00e9duire \u00e0 un simple geste impulsif ou \u00e0 un chantage relationnel, l&rsquo;acte suicidaire non fatal t\u00e9moigne d&rsquo;un effondrement des m\u00e9canismes habituels d&rsquo;adaptation face \u00e0 une douleur psychique devenue insoutenable.<\/p>\n<h2>Tentative de suicide<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Une <strong>tentative de suicide<\/strong> est d\u00e9finie sur le plan clinique et \u00e9pid\u00e9miologique comme tout comportement auto-agressif non fatal, potentiellement dommageable, engag\u00e9 avec l&rsquo;intention au moins implicite ou explicite de mettre fin \u00e0 ses propres jours. L&rsquo;acte implique que l&rsquo;individu entreprenne une action d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e visant \u00e0 s&rsquo;auto-administrer un dommage corporel ou une substance toxique, tout en anticipant une issue l\u00e9tale, m\u00eame si cette derni\u00e8re n&rsquo;est finalement pas survenue.<\/p>\n<p>Dans les nomenclatures contemporaines, telles que celles de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/www.who.int\/fr\">Organisation mondiale de la sant\u00e9<\/a> et du DSM-5-TR (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), la tentative de suicide se distingue formellement des conduites auto-agressives non suicidaires (telles que les scarifications superficielles sans d\u00e9sir d&rsquo;extinction de conscience). Le crit\u00e8re d&rsquo;intentionnalit\u00e9 de mort, qu&rsquo;il soit absolu ou teint\u00e9 d&rsquo;une profonde ambivalence, demeure l&rsquo;axe central qui d\u00e9limite la tentative de suicide des autres comportements d&rsquo;atteinte corporelle.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, la tentative de suicide n&rsquo;est pas consid\u00e9r\u00e9e comme une pathologie autonome, mais comme l&rsquo;aboutissement paroxystique d&rsquo;un processus \u00e9volutif appel\u00e9 crise suicidaire. Durant cet \u00e9pisode de rupture de l&rsquo;\u00e9quilibre psychologique, le sujet per\u00e7oit la mort non pas n\u00e9cessairement comme une fin d\u00e9sirable en soi, mais comme l&rsquo;unique issue possible pour faire cesser une souffrance \u00e9motionnelle ressentie comme infinie, incontournable et incurable.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le substantif \u00ab tentative \u00bb est issu du latin m\u00e9di\u00e9val <em>tentativa<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe classique <em>tentare<\/em> (ou <em>temptare<\/em>), qui signifie \u00ab toucher \u00bb, \u00ab sonder \u00bb, \u00ab faire l&rsquo;\u00e9preuve de \u00bb, \u00ab attaquer \u00bb ou \u00ab essayer d&rsquo;accomplir \u00bb. Le terme porte intrins\u00e8quement l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un effort orient\u00e9 vers un but, dont l&rsquo;accomplissement effectif demeure incertain ou inachev\u00e9 dans ses suites mat\u00e9rielles.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab suicide \u00bb, quant \u00e0 lui, est une cr\u00e9ation lexicale moderne forg\u00e9e au XVIIe si\u00e8cle. Il trouve son origine dans l&rsquo;assemblage de deux racines latines : le pronom r\u00e9fl\u00e9chi <em>sui<\/em> (\u00ab de soi-m\u00eame \u00bb) et le suffixe verbal <em>-cide<\/em>, issu du verbe <em>caedere<\/em> (\u00ab couper \u00bb, \u00ab abattre \u00bb, \u00ab tuer \u00bb). Si l&rsquo;\u00e9rudit anglais Walter Charleton utilisa le terme <em>suicide<\/em> d\u00e8s 1651, son introduction formelle dans la langue fran\u00e7aise est attribu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;abb\u00e9 Desfontaines vers 1737, avant son admission dans le Dictionnaire de l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise en 1762 pour remplacer les locutions judiciaires et th\u00e9ologiques stigmatisantes telles que \u00ab meurtre de soi-m\u00eame \u00bb ou \u00ab homicide de soi-m\u00eame \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;association des deux termes en \u00ab tentative de suicide \u00bb s&rsquo;est institutionnalis\u00e9e au cours du XIXe si\u00e8cle, \u00e0 mesure que la m\u00e9decine ali\u00e9niste et le droit p\u00e9nal ont commenc\u00e9 \u00e0 distinguer l&rsquo;acte consomm\u00e9 de l&rsquo;acte inachev\u00e9, retirant progressivement ce comportement du registre du crime p\u00e9nal pour l&rsquo;inscrire dans le domaine du soin m\u00e9dical et de la psychopathologie clinique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, \u00ab tentative de suicide \u00bb se transcrit dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme <strong>[t\u0251\u0303.ta.tiv d\u0259 s\u0265i.sid]<\/strong>. Le terme est un syntagme nominal f\u00e9minin compos\u00e9. Au pluriel, il prend la marque grammaticale sur les deux \u00e9l\u00e9ments substantifs : \u00ab des tentatives de suicide \u00bb (ou parfois \u00ab des tentatives de suicides \u00bb lorsque l&rsquo;on insiste sur la pluralit\u00e9 des actes individuels distincts).<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature psychiatrique et sociologique de langue fran\u00e7aise, plusieurs termes d\u00e9riv\u00e9s et adjectifs qualificatifs sont employ\u00e9s pour d\u00e9signer les acteurs et les caract\u00e9ristiques du geste. Le mot \u00ab suicidant \u00bb d\u00e9signe sp\u00e9cifiquement la personne qui a commis une tentative de suicide et y a surv\u00e9cu, par opposition au \u00ab suicid\u00e9 \u00bb, qui d\u00e9signe la personne d\u00e9c\u00e9d\u00e9e par suicide. Le vocable \u00ab suicidaire \u00bb sert d&rsquo;adjectif qualificatif pour caract\u00e9riser une id\u00e9ation, une impulsion ou une conduite li\u00e9e \u00e0 la mort auto-inflig\u00e9e.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la tentative de suicide dans toute sa rigueur conceptuelle, il convient de d\u00e9passer la seule observation mat\u00e9rielle des l\u00e9sions physiques. L&rsquo;acte suicidaire constitue le point de rupture d&rsquo;un syst\u00e8me psychique sous tension maximale. Le psychologue Edwin Shneidman, pionnier de la suicidologie, a forg\u00e9 le concept de <em>psychache<\/em> (douleur psychologique ou souffrance existentielle insoutenable) pour d\u00e9crire l&rsquo;\u00e9tat affectif sous-jacent. La tentative de suicide intervient lorsque les ressources cognitives, \u00e9motionnelles et relationnelles de l&rsquo;individu sont enti\u00e8rement submerg\u00e9es par cette douleur.<\/p>\n<p>Un aspect fondamental du geste suicidaire r\u00e9side dans son <em>ambivalence intrins\u00e8que<\/em>. Contrairement \u00e0 une id\u00e9e re\u00e7ue tenace, la quasi-totalit\u00e9 des individus commettant une tentative de suicide ne souhaitent pas ardemment la mort biologique ; ils d\u00e9sirent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;interruption de leur \u00e9tat de conscience douloureux. Cette ambivalence se traduit souvent par des signaux d&rsquo;alerte pr\u00e9alables, le choix de moyens laissant place au hasard ou au secours, ou encore des appels \u00e0 l&rsquo;aide survenant imm\u00e9diatement apr\u00e8s le passage \u00e0 l&rsquo;acte (ingestion m\u00e9dicamenteuse suivie d&rsquo;un appel t\u00e9l\u00e9phonique aux proches ou aux services d&rsquo;urgence).<\/p>\n<p>Un autre param\u00e8tre analytique capital est la dissociation fr\u00e9quente entre la <em>l\u00e9talit\u00e9 objective<\/em> et la <em>l\u00e9talit\u00e9 subjective<\/em> (ou per\u00e7ue). La l\u00e9talit\u00e9 objective renvoie aux cons\u00e9quences physiologiques r\u00e9elles du geste selon le jugement m\u00e9dical (par exemple, la toxicit\u00e9 pharmacologique d&rsquo;une mol\u00e9cule ou la gravit\u00e9 d&rsquo;un traumatisme physique). La l\u00e9talit\u00e9 subjective, en revanche, correspond \u00e0 la croyance sinc\u00e8re du patient quant au potentiel destructeur de sa d\u00e9marche. Un adolescent ing\u00e9rant dix comprim\u00e9s de vitamines dans la conviction erron\u00e9e que cela provoquera un arr\u00eat cardiaque irr\u00e9versible r\u00e9alise une tentative de suicide d&rsquo;une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 psychologique majeure, bien que la dangerosit\u00e9 m\u00e9dicale imm\u00e9diate soit quasi nulle.<\/p>\n<p>Le champ conceptuel de la tentative de suicide s&rsquo;inscrit \u00e9galement dans ce que les cliniciens appellent le \u00ab r\u00e9tr\u00e9cissement du champ de conscience \u00bb (ou vision en tunnel). Durant les heures ou les jours pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;acte, la pens\u00e9e se rigidifie de fa\u00e7on extr\u00eame. Le sujet perd sa flexibilit\u00e9 cognitive habituelle, devient incapable d&rsquo;envisager des solutions alternatives \u00e0 ses difficult\u00e9s et r\u00e9duit la complexit\u00e9 de son existence \u00e0 une \u00e9quation binaire tragique : continuer \u00e0 souffrir ou dispara\u00eetre.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La perception soci\u00e9tale et m\u00e9dicale de la tentative de suicide a connu des mutations radicales au fil des si\u00e8cles. Dans l&rsquo;Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine, l&rsquo;acte volontaire d&rsquo;abr\u00e9ger sa vie n&rsquo;\u00e9tait pas universellement condamn\u00e9 ; les courants philosophiques sto\u00efciens le consid\u00e9raient parfois comme un exercice l\u00e9gitime de la libert\u00e9 individuelle face \u00e0 l&rsquo;indignit\u00e9, \u00e0 la tyrannie ou \u00e0 une maladie incurable, bien que les cit\u00e9s grecques aient pu imposer des sanctions symboliques aux corps des d\u00e9funts morts par leur propre main sans l&rsquo;accord pr\u00e9alable du S\u00e9nat.<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;av\u00e8nement du christianisme au Moyen \u00c2ge, la doctrine th\u00e9ologique th\u00e9oris\u00e9e par saint Augustin, puis consolid\u00e9e par saint Thomas d&rsquo;Aquin, assimile le suicide et sa tentative au pire des p\u00e9ch\u00e9s : une violation directe du sixi\u00e8me commandement (\u00ab Tu ne tueras point \u00bb), une usurpation des pr\u00e9rogatives divines sur la vie et un rejet du sacrement de p\u00e9nitence. Sur le plan civil, les personnes ayant surv\u00e9cu \u00e0 une tentative \u00e9taient passibles de ch\u00e2timents judiciaires s\u00e9v\u00e8res, d&rsquo;excommunication et de confiscation de leurs biens, tandis que les cadavres des suicid\u00e9s \u00e9taient souill\u00e9s, tra\u00een\u00e9s sur une claie et priv\u00e9s de s\u00e9pulture religieuse.<\/p>\n<p>Le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res marque un tournant philosophique majeur. Des penseurs comme Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Cesare Beccaria et David Hume contestent l&rsquo;assimilation du geste suicidaire \u00e0 un crime, plaidant pour la compassion et la reconnaissance du malheur humain. La R\u00e9volution fran\u00e7aise consacre cette rupture en d\u00e9p\u00e9nalisant le suicide et la tentative de suicide dans le Code p\u00e9nal de 1791, une position qui sera maintenue dans le Code civil napol\u00e9onien de 1804.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, la m\u00e9dicalisation du ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re avec la naissance de la psychiatrie ali\u00e9niste. Philippe Pinel et surtout son \u00e9l\u00e8ve <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean-%C3%89tienne_Esquirol\">Jean-\u00c9tienne Esquirol<\/a> th\u00e9orisent que le geste suicidaire est le sympt\u00f4me direct d&rsquo;un \u00e9garement mental ou d&rsquo;une crise m\u00e9lancolique aigu\u00eb, retirant la question du champ moral pour la placer sous le regard clinique. En 1897, le sociologue fran\u00e7ais <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89mile_Durkheim\">\u00c9mile Durkheim<\/a> r\u00e9volutionne la discipline avec la publication de son ouvrage s\u00e9minal <em>Le Suicide<\/em>, d\u00e9montrant que les variations du taux de passage \u00e0 l&rsquo;acte d\u00e9pendent \u00e9troitement de facteurs d&rsquo;int\u00e9gration et de r\u00e9gulation sociales, distinguant les formes anomique, \u00e9go\u00efste, altruiste et fataliste.<\/p>\n<p>Au cours de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, sous l&rsquo;impulsion de pionniers comme Edwin Shneidman et Norman Farberow, fondateurs du Los Angeles Suicide Prevention Center en 1958, la suicidologie \u00e9merge en tant que discipline scientifique interdisciplinaire propre, reliant psychiatrie, psychologie cognitive, \u00e9pid\u00e9miologie et neurosciences.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques majeurs s&rsquo;efforcent d&rsquo;\u00e9lucider les m\u00e9canismes psychologiques qui pr\u00e9cipitent une tentative de suicide :<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le cognitif d&rsquo;Aaron T. Beck :<\/strong> Dans le cadre des th\u00e9rapies cognitives, Beck a postul\u00e9 que l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment moteur de la conduite suicidaire n&rsquo;est pas uniquement la d\u00e9pression en elle-m\u00eame, mais le <em>d\u00e9sespoir<\/em> (ou perte d&rsquo;espoir, <em>hopelessness<\/em>). Selon ce mod\u00e8le, l&rsquo;individu est pris au pi\u00e8ge de distorsions cognitives majeures et d&rsquo;une vision n\u00e9gative rigide de soi, du monde et de l&rsquo;avenir. Le d\u00e9sespoir agit comme un catalyseur puissant : d\u00e8s lors que le sujet a la conviction absolue qu&rsquo;aucune am\u00e9lioration future n&rsquo;est possible, la mort devient logiquement per\u00e7ue comme la seule d\u00e9livrance fonctionnelle.<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie interpersonnelle du suicide de Thomas Joiner :<\/strong> Formul\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, cette th\u00e9orie postule que le passage \u00e0 l&rsquo;acte suicidaire l\u00e9tal ou quasi l\u00e9tal n\u00e9cessite la convergence simultan\u00e9e de deux dimensions distinctes : le <em>d\u00e9sir de mourir<\/em> et la <em>capacit\u00e9 acquise<\/em> \u00e0 s&rsquo;infliger un dommage corporel. Le d\u00e9sir de mourir na\u00eet de la conjonction douloureuse de deux \u00e9tats interpersonnels : le fardeau per\u00e7u (la conviction erron\u00e9e d&rsquo;\u00eatre un poids insurmontable pour autrui) et l&rsquo;appartenance contrecarr\u00e9e (un sentiment aigu de d\u00e9connexion sociale et de solitude). Toutefois, selon Joiner, ce d\u00e9sir ne suffit pas \u00e0 franchir l&rsquo;acte : il faut y associer la capacit\u00e9 acquise, forg\u00e9e au fil du temps par l&rsquo;habituation \u00e0 la douleur physique et la d\u00e9sensibilisation progressive face \u00e0 la peur de la mort (\u00e0 travers des ant\u00e9c\u00e9dents de traumatismes, d&rsquo;automutilations ou de conduites \u00e0 risque r\u00e9p\u00e9t\u00e9es).<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le motivationnel-volitif int\u00e9gr\u00e9 (IMV) de Rory O&rsquo;Connor :<\/strong> Ce mod\u00e8le contemporain perfectionne l&rsquo;approche s\u00e9quentielle en distinguant trois phases successives : la phase pr\u00e9-motivationnelle (facteurs de vuln\u00e9rabilit\u00e9 biopsychosociale et \u00e9v\u00e9nements de vie stressants), la phase motivationnelle (\u00e9mergence de l&rsquo;id\u00e9ation suicidaire sous l&rsquo;effet conjugu\u00e9 des sentiments de d\u00e9faite, d&rsquo;humiliation et de pi\u00e9geage psychologique ou <em>entrapment<\/em>), et enfin la phase volitive. Cette derni\u00e8re phase explique le saut qualitatif entre penser au suicide et passer concr\u00e8tement \u00e0 l&rsquo;acte, gouvern\u00e9 par des facteurs volitifs pr\u00e9cis : l&rsquo;acc\u00e8s aux moyens l\u00e9taux, la planification concr\u00e8te, l&rsquo;impulsivit\u00e9 motrice, la capacit\u00e9 de projection physique et l&rsquo;imitation de mod\u00e8les suicidaires.<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le diath\u00e8se-stress de John Mann :<\/strong> Cette perspective neurobiologique et clinique met en balance une diath\u00e8se (vuln\u00e9rabilit\u00e9 constitutive g\u00e9n\u00e9tique, neurochimique \u2014 notamment un dysfonctionnement du syst\u00e8me s\u00e9rotoninergique c\u00e9r\u00e9bral \u2014 ou li\u00e9e \u00e0 des traumatismes pr\u00e9coces de l&rsquo;enfance) et des stresseurs environnementaux aigus (deuils, ruptures amoureuses, revers financiers ou pertes de statut). Face \u00e0 un m\u00eame \u00e9v\u00e9nement d\u00e9clencheur aigu, les individus pr\u00e9sentant une diath\u00e8se \u00e9lev\u00e9e r\u00e9agissent par une hyperr\u00e9activit\u00e9 de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien et une perte brutale de l&rsquo;inhibition comportementale du cortex pr\u00e9frontal, entra\u00eenant le geste auto-agressif.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>La recherche clinique d\u00e9compose la tentative de suicide en plusieurs dimensions interconnect\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;intentionnalit\u00e9 suicidaire :<\/strong> Degr\u00e9 d&rsquo;engagement conscient et explicite du sujet vers l&rsquo;obtention de la mort. Elle oscille sur un continuum allant d&rsquo;une intention floue et passive (\u00ab je voulais simplement m&rsquo;endormir pour toujours \u00bb) \u00e0 une d\u00e9termination m\u00e9thodiquement calcul\u00e9e et dissimul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;entourage.<\/li>\n<li><strong>La l\u00e9talit\u00e9 m\u00e9dicale r\u00e9elle :<\/strong> Gravit\u00e9 objective des s\u00e9quelles physiologiques et du danger vital imm\u00e9diat g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la m\u00e9thode employ\u00e9e, n\u00e9cessitant ou non une r\u00e9animation m\u00e9dicale d&rsquo;urgence.<\/li>\n<li><strong>Le degr\u00e9 de planification pr\u00e9alable :<\/strong> Diff\u00e9renciation capitale entre la tentative hautement pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e (r\u00e9daction de lettres d&rsquo;adieu, r\u00e8glement des affaires financi\u00e8res, pr\u00e9cautions extr\u00eames pour \u00e9viter d&rsquo;\u00eatre d\u00e9couvert) et la tentative impulsive, o\u00f9 le temps \u00e9coul\u00e9 entre la d\u00e9cision et le geste ne d\u00e9passe pas quelques minutes, souvent favoris\u00e9e par l&rsquo;intoxication alcoolique.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;acc\u00e8s et la l\u00e9talit\u00e9 des moyens :<\/strong> Disponibilit\u00e9 environnementale imm\u00e9diate d&rsquo;agents \u00e0 forte l\u00e9talit\u00e9 (armes \u00e0 feu, ponts \u00e9lev\u00e9s, m\u00e9dicaments toxiques en grande quantit\u00e9, produits phytosanitaires).<\/li>\n<li><strong>La nature de l&rsquo;acte (avort\u00e9 ou interrompu) :<\/strong> Les classifications modernes int\u00e8grent les tentatives \u00ab interrompues \u00bb (un tiers intervient activement avant que le geste ne produise son effet) et les tentatives \u00ab avort\u00e9es \u00bb (le sujet lui-m\u00eame interrompt son geste in extremis, par exemple en l\u00e2chant l&rsquo;arme ou en descendant du parapet avant le saut).<\/li>\n<li><strong>La trajectoire \u00e9volutive :<\/strong> Distinction entre le premier \u00e9pisode suicidaire (tentative inaugurale) et les tentatives r\u00e9currentes ou chroniques, ces derni\u00e8res t\u00e9moignant fr\u00e9quemment d&rsquo;une instabilit\u00e9 \u00e9motionnelle s\u00e9v\u00e8re, de troubles de la personnalit\u00e9 limite (borderline) ou de pathologies de l&rsquo;humeur r\u00e9fractaires.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse de situations cliniques concr\u00e8tes permet de mettre en lumi\u00e8re la diversit\u00e9 des pr\u00e9sentations de la tentative de suicide :<\/p>\n<p><strong>Vignette clinique 1 : Tentative hautement planifi\u00e9e chez un adulte en d\u00e9compensation d\u00e9pressive.<\/strong><br \/>Monsieur D., 52 ans, cadre financier sans ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques document\u00e9s, subit un licenciement brutal suivi d&rsquo;un divorce conflictuel. Progressivement s&rsquo;installe un \u00e9pisode d\u00e9pressif majeur caract\u00e9ris\u00e9 par un insomnie terminale tenace, un ralentissement psychomoteur et un sentiment obs\u00e9dant de d\u00e9ch\u00e9ance et d&rsquo;indignit\u00e9. Deux mois plus tard, il solde m\u00e9ticuleusement ses comptes bancaires, r\u00e9dige une lettre testamentaire demandant pardon \u00e0 ses enfants pour le \u00ab fardeau \u00bb qu&rsquo;il repr\u00e9sentait, puis loue une chambre d&rsquo;h\u00f4tel isol\u00e9e o\u00f9 il ing\u00e8re une dose massive de barbituriques associ\u00e9e \u00e0 de l&rsquo;alcool, coupant son t\u00e9l\u00e9phone portable. Il est sauv\u00e9 in extremis gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;alerte pr\u00e9coce donn\u00e9e par son ex-\u00e9pouse ayant d\u00e9couvert un courrier suspect. Dans ce cas, la forte intentionnalit\u00e9, la l\u00e9talit\u00e9 potentielle extr\u00eame et la planification soign\u00e9e illustrent un passage \u00e0 l&rsquo;acte dict\u00e9 par un d\u00e9sespoir profond et le sentiment d&rsquo;\u00eatre un poids destructeur pour sa famille.<\/p>\n<p><strong>Vignette clinique 2 : Geste impulsif sur fond de crise \u00e9motionnelle chez une jeune adulte.<\/strong><br \/>L\u00e9a, 19 ans, \u00e9tudiante pr\u00e9sentant des traits de personnalit\u00e9 borderline et des ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;abus \u00e9motionnel durant l&rsquo;enfance, vit une dispute violente au cours de laquelle son partenaire annonce son intention de rompre. Submerg\u00e9e par une angoisse d&rsquo;abandon panique et une incapacit\u00e9 brutale \u00e0 r\u00e9guler sa d\u00e9tresse affective, elle s&rsquo;enferme dans la salle de bain et avale compulsivement la bo\u00eete d&rsquo;antalgiques (parac\u00e9tamol) pr\u00e9sente dans l&rsquo;armoire \u00e0 pharmacie, sans conna\u00eetre la toxicit\u00e9 h\u00e9patique exacte du produit. Imm\u00e9diatement prise de panique et de regrets, elle ressort de la pi\u00e8ce en larmes et pr\u00e9vient son ami cinq minutes plus tard. Bien que la pr\u00e9m\u00e9ditation ait \u00e9t\u00e9 nulle, ce geste constitue une authentique tentative de suicide impulsive, o\u00f9 la pulsion d&rsquo;auto-an\u00e9antissement visait \u00e0 \u00e9teindre instantan\u00e9ment une temp\u00eate \u00e9motionnelle intol\u00e9rable.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation du potentiel suicidaire ne saurait reposer sur une simple intuition. Elle exige des d\u00e9marches rigoureuses combinant l&rsquo;entretien psychiatrique approfondi et l&rsquo;usage d&rsquo;outils standardis\u00e9s et valid\u00e9s par la communaut\u00e9 scientifique internationale :<\/p>\n<p>L&rsquo;une des r\u00e9f\u00e9rences mondiales les plus employ\u00e9es est l&rsquo;\u00e9chelle <strong>C-SSRS<\/strong> (<a href=\"https:\/\/cssrs.columbia.edu\">Columbia-Suicide Severity Rating Scale<\/a>). Cet instrument \u00e9value de mani\u00e8re diff\u00e9rentielle les pens\u00e9es suicidaires passives, l&rsquo;id\u00e9ation active avec ou sans m\u00e9thode, l&rsquo;intention, le plan concret, ainsi que la pr\u00e9sence de comportements pr\u00e9paratoires, de tentatives avort\u00e9es, interrompues ou effectives.<\/p>\n<p>Dans la pratique clinique francophone, la grille d&rsquo;\u00e9valuation <strong>RUD<\/strong> (Risque, Urgence, Dangerosit\u00e9) est largement pr\u00e9conis\u00e9e par les autorit\u00e9s de sant\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le Risque :<\/strong> Il analyse les facteurs de vuln\u00e9rabilit\u00e9 individuels, familiaux et environnementaux pr\u00e9existants (ant\u00e9c\u00e9dents personnels de tentative de suicide, pr\u00e9sence d&rsquo;un trouble de l&rsquo;humeur, d\u00e9pendances \u00e0 l&rsquo;alcool ou aux toxiques, isolement social s\u00e9v\u00e8re, histoire de maltraitance infantile).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Urgence :<\/strong> Elle mesure la proximit\u00e9 temporelle du passage \u00e0 l&rsquo;acte. Le clinicien \u00e9value le sc\u00e9nario suicidaire : y a-t-il un plan fix\u00e9 pour les prochaines heures ou jours ? Le sujet a-t-il r\u00e9dig\u00e9 une lettre ? Le sentiment de soulagement paradoxal (souvent signe annonciateur d&rsquo;une d\u00e9cision prise) est-il pr\u00e9sent ?<\/li>\n<li><strong>La Dangerosit\u00e9 :<\/strong> Elle examine l&rsquo;accessibilit\u00e9 mat\u00e9rielle et la l\u00e9talit\u00e9 intrins\u00e8que du moyen envisag\u00e9 ou d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9 (acc\u00e8s \u00e0 des armes \u00e0 feu, stocks de toxiques, pr\u00e9sence de fen\u00eatres accessibles en hauteur).<\/li>\n<\/ul>\n<p>D&rsquo;autres instruments psychom\u00e9triques compl\u00e8tent cette panoplie, tels que l&rsquo;\u00c9chelle d&rsquo;Id\u00e9ation Suicidaire de Beck (SSI), l&rsquo;\u00c9chelle de D\u00e9sespoir de Beck (BHS) ou encore le protocole d&rsquo;entretien structur\u00e9 SAFE-T (<em>Suicide Assessment Five-Step Evaluation and Triage<\/em>). Il convient de souligner qu&rsquo;aucune \u00e9chelle psychom\u00e9trique ne poss\u00e8de \u00e0 elle seule une valeur pr\u00e9dictive absolue ; elles servent d&rsquo;armature clinique pour guider le jugement du praticien et structurer la prise de d\u00e9cision th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La prise en charge contemporaine d&rsquo;un patient ayant surv\u00e9cu \u00e0 une tentative de suicide s&rsquo;est profond\u00e9ment modernis\u00e9e au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, s&rsquo;\u00e9loignant des approches purement asilaires pour privil\u00e9gier des strat\u00e9gies collaboratives et gradu\u00e9es :<\/p>\n<p><strong>La gestion somatique et psychiatrique imm\u00e9diate :<\/strong> La priorit\u00e9 absolue r\u00e9side dans la stabilisation m\u00e9dicale vitale aux urgences g\u00e9n\u00e9rales ou en unit\u00e9 de r\u00e9animation toxicologique. D\u00e8s le r\u00e9veil et la lev\u00e9e des confusions m\u00e9taboliques ou toxiques, un entretien psychiatrique doit \u00eatre conduit sans d\u00e9lai afin d&rsquo;\u00e9valuer la persistance du d\u00e9sir de mort et la capacit\u00e9 du patient \u00e0 coop\u00e9rer aux soins. L&rsquo;hospitalisation en milieu psychiatrique sp\u00e9cialis\u00e9 s&rsquo;impose en cas de persistance d&rsquo;une urgence \u00e9lev\u00e9e, de psychose active ou de rupture totale des \u00e9tayages familiaux.<\/p>\n<p><strong>Le plan de s\u00e9curit\u00e9 (Safety Planning Intervention) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9 par Barbara Stanley et Gregory Brown, ce protocole bref et structur\u00e9 est co-construit entre le soignant et le patient avant sa sortie de l&rsquo;h\u00f4pital. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une fiche op\u00e9rationnelle d\u00e9taillant : la reconnaissance des signes pr\u00e9curseurs personnels d&rsquo;une nouvelle crise, les strat\u00e9gies internes d&rsquo;apaisement (techniques de respiration, distraction cognitive), les lieux et personnes ressources permettant de rompre l&rsquo;isolement, les contacts t\u00e9l\u00e9phoniques des soignants et services d&rsquo;urgence, et les modalit\u00e9s de s\u00e9curisation absolue de l&rsquo;environnement mat\u00e9riel du domicile (retrait des armes, confiscation des m\u00e9dicaments par un tiers).<\/p>\n<p><strong>Les dispositifs de recontact et de veille post-urgence :<\/strong> Les donn\u00e9es \u00e9pid\u00e9miologiques d\u00e9montrant que les semaines suivant la sortie des urgences concentrent le pic statistique de r\u00e9cidive l\u00e9tale, des programmes innovants ont vu le jour. En France, le dispositif <strong>VigilanS<\/strong> assure un recontact syst\u00e9matique (par appels t\u00e9l\u00e9phoniques r\u00e9guliers, cartes postales empathiques et coordination avec le r\u00e9seau de sant\u00e9) de tout individu ayant r\u00e9alis\u00e9 une tentative de suicide, r\u00e9duisant significativement le taux de r\u00e9cidive.<\/p>\n<p><strong>Les psychoth\u00e9rapies valid\u00e9es :<\/strong> Plusieurs approches psychoth\u00e9rapeutiques ont apport\u00e9 la preuve empirique de leur efficacit\u00e9 pour pr\u00e9venir les r\u00e9cidives de tentatives de suicide. La <em>Th\u00e9rapie Comportementale Dialectique<\/em> (TCD), con\u00e7ue par Marsha Linehan, s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement puissante pour enseigner la tol\u00e9rance \u00e0 la d\u00e9tresse et la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle chez les individus pr\u00e9sentant des gestes suicidaires chroniques. De m\u00eame, la <em>Th\u00e9rapie Cognitive de Pr\u00e9vention du Suicide<\/em> (CBT-SP) et le cadre d&rsquo;intervention <em>CAMS<\/em> (Collaborative Assessment and Management of Suicidality) permettent de d\u00e9samorcer les cognitions suicidog\u00e8nes en traitant le suicide comme un probl\u00e8me de r\u00e9solution de crise plut\u00f4t que comme une faute morale.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es \u00e9pid\u00e9miologiques mondiales collect\u00e9es par l&rsquo;OMS indiquent que pour chaque d\u00e9c\u00e8s par suicide chez l&rsquo;adulte, on d\u00e9nombre environ vingt tentatives de suicide non fatales. Cette proportion varie consid\u00e9rablement en fonction des tranches d&rsquo;\u00e2ge : chez les adolescents et les jeunes adultes, le ratio peut atteindre une tentative l\u00e9tale pour cent \u00e0 deux cents tentatives non l\u00e9tales, traduisant une fr\u00e9quence \u00e9lev\u00e9e de comportements auto-agressifs marqu\u00e9s par l&rsquo;ambivalence et l&rsquo;impulsivit\u00e9.<\/p>\n<p>La recherche empirique a \u00e9galement document\u00e9 de mani\u00e8re robuste le \u00ab paradoxe du genre \u00bb en suicidologie. Dans la grande majorit\u00e9 des pays du monde (\u00e0 quelques exceptions notables en milieu rural asiatique), les femmes r\u00e9alisent significativement plus de tentatives de suicide que les hommes (environ deux \u00e0 trois fois plus), mais les hommes meurent davantage par suicide consomm\u00e9 (trois \u00e0 quatre fois plus). Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;explique principalement par le choix diff\u00e9rentiel des m\u00e9thodes : les hommes recourent plus couramment \u00e0 des moyens imm\u00e9diatement l\u00e9taux et irr\u00e9m\u00e9diables (armes \u00e0 feu, pendaison), tandis que les femmes utilisent plus fr\u00e9quemment des intoxications m\u00e9dicamenteuses volontaires, offrant une fen\u00eatre temporelle plus large pour une r\u00e9animation m\u00e9dicale salvatrice.<\/p>\n<p>Sur le plan neuroscientifique et g\u00e9n\u00e9tique, la recherche contemporaine a d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence de biomarqueurs de vuln\u00e9rabilit\u00e9 au passage \u00e0 l&rsquo;acte. Des \u00e9tudes post-mortem et d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle ont mis en \u00e9vidence une alt\u00e9ration structurelle et fonctionnelle du cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian et orbitofrontal chez les suicidants, aires c\u00e9r\u00e9brales r\u00e9gissant le contr\u00f4le inhibiteur, l&rsquo;\u00e9valuation du risque et la prise de d\u00e9cision en situation de stress intense. De plus, un d\u00e9ficit d&rsquo;activit\u00e9 du neurotransmetteur s\u00e9rotonine (mesur\u00e9 notamment par une baisse du taux d&rsquo;acide 5-hydroxyindoleac\u00e9tique dans le liquide c\u00e9phalorachidien) est \u00e9troitement associ\u00e9 aux conduites suicidaires agressives et impulsives.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte suicidaire ne se produit jamais dans un vacuum culturel ; sa signification et ses manifestations sont intimement fa\u00e7onn\u00e9es par les croyances socioculturelles et religieuses du groupe d&rsquo;appartenance.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles ou fortement impr\u00e9gn\u00e9es par les religions monoth\u00e9istes abrahamiques, la tentative de suicide demeure frapp\u00e9e d&rsquo;un puissant tabou social et moral. Elle fait l&rsquo;objet d&rsquo;une stigmatisation dramatique qui conduit fr\u00e9quemment les familles et les soignants \u00e0 dissimuler l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement sous des diagnostics euph\u00e9misants (\u00ab accident domestique \u00bb, \u00ab malaise vagal \u00bb, \u00ab surdosage m\u00e9dicamenteux fortuit \u00bb). Ce silence culturellement entretenu complique grandement la pr\u00e9cision des recueils \u00e9pid\u00e9miologiques officiels et retarde l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 un accompagnement psychologique adapt\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans certaines traditions historiques asiatiques, certains actes d&rsquo;auto-destruction ont pu \u00eatre investis d&rsquo;une signification sacrificielle d&rsquo;honneur ou de protestation supr\u00eame face \u00e0 une faillite morale collective ou familiale (tels que le rituel du <em>seppuku<\/em> dans le Japon f\u00e9odal). Si ces pratiques formalis\u00e9es appartiennent au pass\u00e9, la persistance d&rsquo;une forte pression de conformit\u00e9 sociale et de r\u00e9ussite acad\u00e9mique ou professionnelle en Cor\u00e9e du Sud ou au Japon continue d&rsquo;influencer des dynamiques suicidaires singuli\u00e8res.<\/p>\n<p>L&rsquo;ethnopsychiatrie montre \u00e9galement que les sympt\u00f4mes de d\u00e9tresse pr\u00e9c\u00e9dant la tentative varient : alors que les cultures occidentales valorisent l&rsquo;expression verbale des affects d\u00e9pressifs et du d\u00e9sespoir, d&rsquo;autres groupes expriment leur d\u00e9tresse par une somatisation intense ou par des syndromes culturellement d\u00e9termin\u00e9s (comme les attaques de nerfs ou l&rsquo;acc\u00e8s de fureur collective), aboutissant parfois \u00e0 des passages \u00e0 l&rsquo;acte impulsifs d\u00e9routants pour un clinicien non averti.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le champ de la prise en charge de la tentative de suicide est travers\u00e9 par plusieurs controverses \u00e9thiques et m\u00e9thodologiques majeures :<\/p>\n<p><strong>La question de l&rsquo;hospitalisation sous contrainte :<\/strong> La d\u00e9cision d&rsquo;interner contre son gr\u00e9 un patient apr\u00e8s une tentative de suicide suscite d&rsquo;intenses d\u00e9bats entre la pr\u00e9servation du principe d&rsquo;autonomie individuelle et le devoir m\u00e9dical de non-assistance \u00e0 personne en p\u00e9ril. Si la contrainte vise \u00e0 prot\u00e9ger la vie imm\u00e9diate du sujet, des recherches qualitatives r\u00e9v\u00e8lent qu&rsquo;une hospitalisation per\u00e7ue comme punitive ou privative de dignit\u00e9 peut aggraver le traumatisme psychologique, d\u00e9truire l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique et inciter le patient \u00e0 dissimuler scrupuleusement ses futures id\u00e9es suicidaires pour \u00e9viter une nouvelle privation de libert\u00e9.<\/p>\n<p><strong>La faible valeur pr\u00e9dictive des mod\u00e8les d&rsquo;\u00e9valuation du risque :<\/strong> Plusieurs m\u00e9ta-analyses majeures (notamment celles conduites par Matthew Large et ses collaborateurs) ont \u00e9branl\u00e9 les certitudes cliniques en d\u00e9montrant que la stratification statistique du risque suicidaire (faible, moyen, \u00e9lev\u00e9) pr\u00e9sente une valeur pr\u00e9dictive positive d\u00e9risoire. Une immense majorit\u00e9 des patients class\u00e9s \u00e0 \u00ab haut risque \u00bb ne feront jamais de tentative l\u00e9tale, tandis qu&rsquo;un nombre significatif de passages \u00e0 l&rsquo;acte surviennent chez des personnes jug\u00e9es \u00e0 \u00ab faible risque \u00bb. Cette limite \u00e9pist\u00e9mologique plaide pour un abandon de la pr\u00e9tention \u00e0 pr\u00e9dire math\u00e9matiquement l&rsquo;avenir au profit d&rsquo;une prise en charge globale, empathique et ax\u00e9e sur l&rsquo;apaisement imm\u00e9diat de la souffrance et la planification de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Le risque iatrog\u00e8ne et la stigmatisation institutionnelle :<\/strong> Dans les structures de soins non sp\u00e9cialis\u00e9es, les personnes admises apr\u00e8s une tentative de suicide sont parfois confront\u00e9es \u00e0 des attitudes soignantes de rejet, de jugement moral ou d&rsquo;agacement (\u00ab ils gaspillent des ressources m\u00e9dicales pour quelqu&rsquo;un qui a cherch\u00e9 son \u00e9tat \u00bb). Cette maltraitance institutionnelle passive contribue \u00e0 une revictimisation dramatique du patient \u00e0 un moment de vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychique extr\u00eame.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions notionnelles<\/h3>\n<p>La pr\u00e9cision terminologique est indispensable pour \u00e9viter des confusions conceptuelles lourdes de cons\u00e9quences cliniques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Id\u00e9ation suicidaire :<\/strong> Pr\u00e9sence de pens\u00e9es, de fantasmes ou de ruminations portant sur sa propre mort ou sur l&rsquo;acte de se tuer. Contrairement \u00e0 la tentative, l&rsquo;id\u00e9ation ne s&rsquo;accompagne d&rsquo;aucun comportement moteur d&rsquo;auto-agression physique.<\/li>\n<li><strong>Automutilation non suicidaire (AMNS) :<\/strong> Dommages corporels inflig\u00e9s d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 la surface de son propre corps (coupures, br\u00fblures, contusions) sans aucune intention de provoquer la mort. La finalit\u00e9 de ces gestes r\u00e9side g\u00e9n\u00e9ralement dans le soulagement imm\u00e9diat d&rsquo;une tension psychique intol\u00e9rable, la r\u00e9gulation d&rsquo;un vide affectif ou la punition de soi. Bien que distincte de la tentative de suicide, la r\u00e9p\u00e9tition d&rsquo;AMNS augmente statistiquement la capacit\u00e9 acquise de suicide.<\/li>\n<li><strong>Suicide consomm\u00e9 (ou abouti) :<\/strong> Acte suicidaire d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 dont l&rsquo;issue a \u00e9t\u00e9 fatale. L&rsquo;autopsie psychologique est la m\u00e9thodologie r\u00e9trospective privil\u00e9gi\u00e9e pour en explorer les d\u00e9terminants.<\/li>\n<li><strong>\u00c9quivalent suicidaire :<\/strong> Conduites \u00e0 haut risque r\u00e9p\u00e9t\u00e9es (conduite automobile dangereuse sans ceinture, sports extr\u00eames non s\u00e9curis\u00e9s, n\u00e9gligence volontaire d&rsquo;un traitement m\u00e9dical vital chez un diab\u00e9tique ou un insuffisant cardiaque) o\u00f9 la recherche de la mort n&rsquo;est pas explicitement verbalis\u00e9e mais o\u00f9 l&rsquo;inconscient met en sc\u00e8ne un jeu permanent avec la finitude corporelle.<\/li>\n<li><strong>Crise suicidaire :<\/strong> \u00c9tat psychologique temporaire de d\u00e9compensation \u00e9motionnelle o\u00f9 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 est maximale et o\u00f9 l&rsquo;id\u00e9ation peut subitement basculer vers la mise en acte. La tentative de suicide est l&rsquo;une des terminaisons possibles de cette crise si aucun secours n&rsquo;intervient.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La tentative de suicide constitue une urgence m\u00e9dicale, psychiatrique et soci\u00e9tale d&rsquo;une gravit\u00e9 capitale. Elle ne repr\u00e9sente ni un simple appel au scandale ni une fatalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique in\u00e9luctable, mais l&rsquo;indicateur aigu d&rsquo;une douleur psychologique intol\u00e9rable que le sujet n&rsquo;arrive plus \u00e0 m\u00e9taboliser par ses ressources habituelles.<\/p>\n<p>Les points cardinaux \u00e0 retenir sont :<\/p>\n<ul>\n<li>Une tentative de suicide combine un comportement d&rsquo;auto-agression et une intentionnalit\u00e9 de mort, m\u00eame ambivalente.<\/li>\n<li>La s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une tentative s&rsquo;\u00e9value principalement \u00e0 l&rsquo;aune de la d\u00e9tresse et de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 subjective du patient, ind\u00e9pendamment de la seule l\u00e9talit\u00e9 biologique du moyen employ\u00e9.<\/li>\n<li>Le d\u00e9sespoir cognitif, le sentiment d&rsquo;\u00eatre un fardeau pour autrui, le sentiment de pi\u00e9geage psychologique et la perte des liens sociaux sont les moteurs les plus puissants du d\u00e9sir de mort.<\/li>\n<li>L&rsquo;ant\u00e9c\u00e9dent de tentative de suicide constitue le facteur pr\u00e9dictif individuel le plus fort de passage \u00e0 l&rsquo;acte ult\u00e9rieur, imposant un suivi m\u00e9dical attentif et bienveillant, particuli\u00e8rement durant les semaines suivant la d\u00e9charge hospitali\u00e8re.<\/li>\n<li>Des protocoles valid\u00e9s, tels que la planification de s\u00e9curit\u00e9 (<em>Safety Planning<\/em>) et les syst\u00e8mes de veille et de recontact proactif, sauvent des vies de fa\u00e7on d\u00e9montr\u00e9e en r\u00e9instaurant une alliance continue avec la personne en d\u00e9tresse.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Beck, A. T., Steer, R. A., Kovacs, M., &amp; Garrison, B. (1985). Hopelessness and eventual suicide: A 10-year prospective study of patients hospitalized with suicidal ideation. <em>American Journal of Psychiatry<\/em>, 142(5), 559\u2013563.<\/li>\n<li>Durkheim, \u00c9. (1897). <em>Le Suicide : \u00c9tude de sociologie<\/em>. F\u00e9lix Alcan.<\/li>\n<li>Joiner, T. (2005). <em>Why people die by suicide<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>O&rsquo;Connor, R. C., &amp; Kirtley, O. J. (2018). The integrated motivational-volitional model of suicidal behaviour. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences<\/em>, 373(1754), 20170268.<\/li>\n<li>Organisation mondiale de la sant\u00e9. (2014). <em>Pr\u00e9vention du suicide : L&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence mondial<\/em>. Organisation mondiale de la sant\u00e9.<\/li>\n<li>Shneidman, E. S. (1993). <em>Suicide as psychache: A clinical approach to self-destructive behavior<\/em>. Jason Aronson.<\/li>\n<li>Stanley, B., &amp; Brown, G. K. (2012). Safety planning intervention: A brief intervention to mitigate suicide risk. <em>Cognitive and Behavioral Practice<\/em>, 19(2), 256\u2013264.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La tentative de suicide est un comportement auto-agressif non fatal dict\u00e9 par une intention de mourir. D\u00e9couvrez sa d\u00e9finition clinique, ses mod\u00e8les th\u00e9oriques et sa prise en charge.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3,859,524],"tags":[34970,194,4625,4052,419,21081,1781],"class_list":["post-21133","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-clinique","category-psychopathologie","category-sante-mentale","tag-crise-suicidaire","tag-evaluation-clinique","tag-prevention-du-suicide","tag-psychopathologie","tag-sante-mentale","tag-suicidologie","tag-tentative-de-suicide"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21133","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21133\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21133"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21133"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21133"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}