{"id":21085,"date":"2026-10-25T03:10:03","date_gmt":"2026-10-25T03:10:03","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=etats-mentaux-a-risque"},"modified":"2026-10-25T03:10:03","modified_gmt":"2026-10-25T03:10:03","slug":"etats-mentaux-a-risque","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=etats-mentaux-a-risque","title":{"rendered":"\u00c9tats mentaux \u00e0 risque : Les pr\u00e9mices de la psychose"},"content":{"rendered":"<p>La d\u00e9tection pr\u00e9coce des troubles psychiatriques majeurs constitue l&rsquo;une des r\u00e9volutions paradigmatiques les plus significatives de la psychiatrie contemporaine. Parmi les concepts novateurs qui ont red\u00e9fini la recherche et la pratique clinique figure la notion d&rsquo;<strong>\u00e9tats mentaux \u00e0 risque<\/strong> (souvent d\u00e9sign\u00e9s sous l&rsquo;acronyme anglophone <em>ARMS<\/em> pour <em>At-Risk Mental States<\/em> ou <em>UHR<\/em> pour <em>Ultra-High Risk<\/em>). Cette approche prospective cherche \u00e0 identifier, avant m\u00eame l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un \u00e9pisode psychotique caract\u00e9ris\u00e9, les alt\u00e9rations neurocognitives, perceptives et affectives subtiles signalant une vuln\u00e9rabilit\u00e9 accrue chez les adolescents et jeunes adultes.<\/p>\n<h2>\u00c9tats mentaux \u00e0 risque<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Les \u00e9tats mentaux \u00e0 risque d\u00e9signent un ensemble de manifestations cliniques subcliniques, transitoires ou att\u00e9nu\u00e9es, associ\u00e9es \u00e0 un d\u00e9clin fonctionnel mesurable, qui conf\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;individu une probabilit\u00e9 significativement accrue de d\u00e9velopper un trouble psychotique av\u00e9r\u00e9 \u00e0 court ou moyen terme. Cette d\u00e9signation ne constitue pas un diagnostic nosologique d\u00e9finitif, mais plut\u00f4t une caract\u00e9risation pronostique et pr\u00e9ventive, con\u00e7ue pour encadrer une surveillance clinique proactive et des interventions psychosociales pr\u00e9coces.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, l&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque se situe dans une zone interm\u00e9diaire entre le fonctionnement psychologique standard et le trouble psychiatrique constitu\u00e9. Il regroupe principalement des sympt\u00f4mes psychotiques att\u00e9nu\u00e9s (tels que des interpr\u00e9tations pers\u00e9cutrices non d\u00e9lirantes ou des distorsions perceptives vagues), des \u00e9pisodes psychotiques brefs spontan\u00e9ment r\u00e9solutifs, ou encore une association entre un ant\u00e9c\u00e9dent familial direct de psychose et une d\u00e9t\u00e9rioration marqu\u00e9e du fonctionnement global.<\/p>\n<p>Contrairement aux mod\u00e8les traditionnels qui n&rsquo;intervenaient qu&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;apparition d&rsquo;un premier \u00e9pisode d\u00e9lirant ou hallucinatoire aigu, le mod\u00e8le des \u00e9tats mentaux \u00e0 risque privil\u00e9gie un cadre d&rsquo;intervention pr\u00e9ventive visant \u00e0 r\u00e9duire la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle, \u00e0 freiner la transition vers la chronicit\u00e9 et \u00e0 pr\u00e9server les trajectoires \u00e9ducatives, professionnelles et sociales des sujets concern\u00e9s.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab \u00e9tat mental \u00e0 risque \u00bb est la transposition francophone directe du syntagme anglais <em>At-Risk Mental State<\/em> (ARMS), formul\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 au sein de l&rsquo;universit\u00e9 de Melbourne. Sur le plan \u00e9tymologique, le mot \u00ab \u00e9tat \u00bb provient du latin <em>status<\/em>, d\u00e9signant une mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre, une assiette ou une condition stationnaire. Le substantif \u00ab mental \u00bb d\u00e9rive du bas latin <em>mentalis<\/em>, lui-m\u00eame issu de <em>mens<\/em> (l&rsquo;esprit, l&rsquo;intellect ou le discernement cognitif). Enfin, le terme \u00ab risque \u00bb tire son origine de l&rsquo;italien <em>risco<\/em> ou du bas latin <em>resicum<\/em>, qui d\u00e9signait initialement un \u00e9cueil marin ou une \u00e9ventualit\u00e9 d\u00e9favorable contre laquelle le navigateur doit se pr\u00e9munir.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction du terme dans la litt\u00e9rature internationale est principalement imputable \u00e0 la psychiatre Alison Yung et au professeur Patrick McGorry \u00e0 travers leurs travaux fondateurs au Personal Assessment and Crisis Evaluation (PACE) Clinic en Australie. Le concept visait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 substituer au terme traditionnel de \u00ab phase prodromique \u00bb une appellation exempte de d\u00e9terminisme r\u00e9trospectif : alors qu&rsquo;un prodrome sous-entend obligatoirement l&rsquo;\u00e9closion subs\u00e9quente de la maladie, l&rsquo;\u00ab \u00e9tat \u00e0 risque \u00bb affirme le caract\u00e8re probabiliste et potentiellement r\u00e9versible de la condition.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le groupe nominal se prononce phon\u00e9tiquement \/e.ta m\u0251\u0303.to a \u0281isk\/ au pluriel (\u00ab \u00e9tats mentaux \u00e0 risque \u00bb) et \/e.ta m\u0251\u0303.tal a \u0281isk\/ au singulier (\u00ab \u00e9tat mental \u00e0 risque \u00bb). Il est class\u00e9 grammaticalement comme un syntagme nominal masculin.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e, on rencontre couramment plusieurs \u00e9quivalents ou variantes terminologiques \u00e9troitement apparent\u00e9s, notamment \u00ab \u00e9tat d&rsquo;ultra-haut risque de psychose \u00bb (traduction de <em>Ultra-High Risk<\/em> ou UHR) et \u00ab syndrome psychotique att\u00e9nu\u00e9 \u00bb (d\u00e9riv\u00e9 du <em>Attenuated Psychosis Syndrome<\/em> pr\u00e9sent dans les annexes du DSM-5). Les sigles francophones \u00c9MAR ou EMAR sont fr\u00e9quemment employ\u00e9s par les \u00e9quipes de psychiatrie pr\u00e9coce en Europe et au Canada.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le paradigme des \u00e9tats mentaux \u00e0 risque repose sur le mod\u00e8le de stadification clinique (<em>clinical staging<\/em>) emprunt\u00e9 \u00e0 l&rsquo;oncologie et \u00e0 la cardiologie. Ce mod\u00e8le postule que les <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_psychotique\">troubles psychotiques<\/a> ne surviennent pas <em>ex nihilo<\/em> de mani\u00e8re binaire, mais \u00e9voluent le long d&rsquo;un continuum dynamique et progressif. Ce continuum d\u00e9bute par des vuln\u00e9rabilit\u00e9s g\u00e9n\u00e9tiques et neurod\u00e9veloppementales silencieuses (stade 0), \u00e9volue vers des sympt\u00f4mes non sp\u00e9cifiques comme l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, la dysthymie et le repli social (stade 1a), puis progresse vers l&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque caract\u00e9ris\u00e9 par des anomalies perceptives ou cognitives subcliniques (stade 1b), avant de franchir le seuil d&rsquo;un premier \u00e9pisode psychotique franc (stade 2).<\/p>\n<p>La d\u00e9limitation clinique de l&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque s&rsquo;articule autour de trois trajectoires op\u00e9rationnelles standardis\u00e9es mondialement reconnues. La premi\u00e8re concerne les sympt\u00f4mes psychotiques att\u00e9nu\u00e9s (SPA), o\u00f9 le sujet exp\u00e9rimente des id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence, une m\u00e9fiance inhabituelle, des pens\u00e9es magiques ou des illusions sensorielles, tout en conservant une critique relative de son v\u00e9cu (le contact avec la r\u00e9alit\u00e9 demeure intact). La deuxi\u00e8me trajectoire concerne les sympt\u00f4mes psychotiques intermittents brefs et limit\u00e9s (connus sous l&rsquo;acronyme BLIPS pour <em>Brief Limited Intermittent Psychotic Symptoms<\/em>), caract\u00e9ris\u00e9s par des \u00e9pisodes d\u00e9lirants ou hallucinatoires d&rsquo;intensit\u00e9 psychotique compl\u00e8te mais qui durent moins d&rsquo;une semaine et r\u00e9gressent spontan\u00e9ment sans m\u00e9dicamentation. La troisi\u00e8me trajectoire combine un trait de vuln\u00e9rabilit\u00e9 (ant\u00e9c\u00e9dent de psychose chez un parent au premier degr\u00e9 ou pr\u00e9sence d&rsquo;un trouble de la personnalit\u00e9 schizotypique) et un d\u00e9clin fonctionnel drastique et soutenu (mesur\u00e9 par une chute significative du score \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de fonctionnement global SOFAS).<\/p>\n<p>Un aspect fondamental de ce concept r\u00e9side dans la pr\u00e9servation partielle ou totale du test de r\u00e9alit\u00e9 (<em>insight<\/em>). Contrairement au patient pr\u00e9sentant un d\u00e9lire parano\u00efaque av\u00e9r\u00e9 qui adh\u00e8re in\u00e9branlablement \u00e0 sa conviction, l&rsquo;individu en \u00e9tat mental \u00e0 risque conserve un doute \u00e9pist\u00e9mique : il se demande si ses perceptions \u00e9tranges (par exemple, la sensation qu&rsquo;une silhouette se trouve derri\u00e8re lui ou l&rsquo;impression que la radio diffuse des sous-entendus) sont r\u00e9elles ou le fruit de son imagination. Cette plasticit\u00e9 cognitive ouvre une fen\u00eatre d&rsquo;opportunit\u00e9 th\u00e9rapeutique majeure pour pr\u00e9venir l&rsquo;encapsulation d\u00e9lirante.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la fronti\u00e8re du concept requiert une distinction rigoureuse avec les crises d\u00e9veloppementales adolescentes, les fluctuations thymiques s\u00e9v\u00e8res, les \u00e9tats de stress post-traumatique complexes ou les \u00e9pisodes induits par des substances psychoactives (notamment le cannabis et les psychostimulants). L&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque ne pr\u00e9dit pas exclusivement la schizophr\u00e9nie : les \u00e9tudes longitudinales d\u00e9montrent qu&rsquo;une proportion substantielle de ces jeunes \u00e9volue vers des troubles de l&rsquo;humeur s\u00e9v\u00e8res, des troubles anxieux invalidants ou des troubles de la personnalit\u00e9, tandis qu&rsquo;une fraction importante conna\u00eet une r\u00e9mission fonctionnelle compl\u00e8te.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>Historiquement, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour les phases initiales de la psychose remonte aux descriptions cliniques classiques de la fin du XIXe et du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Emil Kraepelin, dans sa description de la <em>dementia praecox<\/em>, et Eugen Bleuler, lors de l&rsquo;\u00e9laboration du groupe des schizophr\u00e9nies, avaient d\u00e9j\u00e0 not\u00e9 que les manifestations florides \u00e9taient presque syst\u00e9matiquement pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es de modifications affectives et comportementales discr\u00e8tes s&rsquo;\u00e9talant sur plusieurs mois, voire plusieurs ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1950 et 1960, le psychiatre allemand Klaus Conrad s&rsquo;est attach\u00e9 \u00e0 th\u00e9oriser cette m\u00e9tamorphose subjective pr\u00e9coce sous le concept de <em>Trema<\/em> (terme emprunt\u00e9 au trac th\u00e9\u00e2tral). Conrad d\u00e9crivait le <em>Trema<\/em> comme une angoisse diffuse, une perte de familiarit\u00e9 avec le monde environnant et un sentiment d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;individu pressent qu&rsquo;une transformation imminente et mena\u00e7ante se pr\u00e9pare sans pouvoir la nommer, pr\u00e9figurant l&rsquo;apoph\u00e9nie et la constitution du d\u00e9lire.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Gerd Huber et son \u00e9quipe \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Bonn ont d\u00e9velopp\u00e9 durant les d\u00e9cennies 1960 \u00e0 1980 la th\u00e9orie des \u00ab sympt\u00f4mes de base \u00bb (<em>Basissymptome<\/em>). Selon l&rsquo;\u00e9cole de Bonn, les substrats psychopathologiques initiaux de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 schizophr\u00e9nique consistent en des micro-d\u00e9ficits subjectifs du traitement de l&rsquo;information, de la m\u00e9moire de travail, du langage et de la r\u00e9gulation proprioceptive, v\u00e9cus avec une grande lucidit\u00e9 par le sujet bien avant l&rsquo;apparition de toute id\u00e9e d\u00e9lirante.<\/p>\n<p>Le tournant op\u00e9rationnel moderne s&rsquo;est produit dans les ann\u00e9es 1990 sous l&rsquo;impulsion de l&rsquo;\u00e9quipe de Patrick McGorry, Alison Yung et leurs collaborateurs au sein de la clinique PACE \u00e0 Melbourne. Rompant avec l&rsquo;approche r\u00e9trospective qui biaisait l&rsquo;analyse des ant\u00e9c\u00e9dents des patients chroniques, ils ont instaur\u00e9 des cohortes prospectives en d\u00e9finissant les crit\u00e8res UHR (<em>Ultra-High Risk<\/em>). Cette m\u00e9thodologie a permis d&rsquo;\u00e9valuer scientifiquement les taux de transition vers la psychose et a impuls\u00e9 la cr\u00e9ation de structures sp\u00e9cialis\u00e9es similaires \u00e0 travers le monde, notamment le programme OASIS \u00e0 Londres, le r\u00e9seau EDEN au Royaume-Uni, et le r\u00e9seau fran\u00e7ais C&rsquo;JAAD (Centre d&rsquo;\u00c9valuation pour Jeunes Adultes et Adolescents) fond\u00e9 par le Pr Marie-Odile Krebs \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Sainte-Anne \u00e0 Paris.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension contemporaine des \u00e9tats mentaux \u00e0 risque s&rsquo;articule autour du mod\u00e8le diath\u00e8se-stress neurod\u00e9veloppemental. Selon ce sch\u00e9ma, une vuln\u00e9rabilit\u00e9 biologique sous-jacente \u2014 r\u00e9sultant d&rsquo;interactions complexes entre des polymorphismes g\u00e9n\u00e9tiques \u00e0 effets cumulatifs et des agressions environnementales pr\u00e9coces (complications obst\u00e9tricales, infections f\u0153tales, stress maternel) \u2014 alt\u00e8re la maturation synaptique c\u00e9r\u00e9brale normale, particuli\u00e8rement durant la phase critique de l&rsquo;\u00e9lagage synaptique \u00e0 l&rsquo;adolescence.<\/p>\n<p>\u00c0 cette diath\u00e8se s&rsquo;ajoutent des stresseurs environnementaux proximaux majeurs : traumatismes infantiles, harc\u00e8lement scolaire, isolement social, urbanicit\u00e9, statut de minorit\u00e9 ou d&rsquo;immigration, et surtout consommation de toxiques tels que le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/T%C3%A9trahydrocannabinol\">t\u00e9trahydrocannabinol<\/a> (THC). Selon la th\u00e9orie de la \u00ab sensibilisation dopaminergique \u00bb, l&rsquo;exposition r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 des stresseurs psychosociaux chez un individu vuln\u00e9rable induit une dysr\u00e9gulation du syst\u00e8me dopaminergique m\u00e9solimbique, menant \u00e0 une lib\u00e9ration aberrante de dopamine dans le striatum en r\u00e9ponse \u00e0 des stimuli neutres.<\/p>\n<p>Sur le plan neuropsychologique et cognitif, la th\u00e9orie de la \u00ab saillance aberrante \u00bb d\u00e9velopp\u00e9e par Shitij Kapur explique comment cette hyperactivit\u00e9 dopaminergique sous-corticale transforme l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique du sujet. Des d\u00e9tails sensoriels insignifiants (un regard dans le m\u00e9tro, une phrase murmur\u00e9e, un reflet lumineux) se voient attribuer une importance et une signification personnelle disproportionn\u00e9es. Le psychisme cherche alors \u00e0 donner un sens \u00e0 ces saillances aberrantes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, favorisant l&rsquo;\u00e9mergence de biais cognitifs caract\u00e9ristiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le saut aux conclusions (<em>Jumping to Conclusions<\/em>) :<\/strong> tendance \u00e0 porter un jugement d\u00e9finitif sur la base d&rsquo;informations insuffisantes ou fragmentaires.<\/li>\n<li><strong>Le biais de confirmation :<\/strong> focalisation s\u00e9lective sur les \u00e9l\u00e9ments corroborant une intuition pers\u00e9cutrice ou m\u00e9galomaniaque, tout en ignorant les contre-preuves logiques.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;alt\u00e9ration de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit :<\/strong> difficult\u00e9 accrue \u00e0 d\u00e9coder les intentions, expressions faciales et \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui, favorisant les erreurs d&rsquo;attribution hostile.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Les \u00e9tats mentaux \u00e0 risque recouvrent une s\u00e9miologie complexe, stratifi\u00e9e selon des crit\u00e8res op\u00e9rationnels standardis\u00e9s au niveau international :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Sympt\u00f4mes psychotiques att\u00e9nu\u00e9s (SPA) :<\/strong> Manifestation de pens\u00e9es insolites, de m\u00e9fiance inhabituelle, d&rsquo;id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence ou de distorsions perceptives (hallucinations auditives murmur\u00e9es, ombres furtives) dont l&rsquo;intensit\u00e9 ou la fr\u00e9quence reste sous le seuil psychotique franc, avec maintien d&rsquo;une remise en question par l&rsquo;individu.<\/li>\n<li><strong>Sympt\u00f4mes psychotiques intermittents brefs et limit\u00e9s (BLIPS) :<\/strong> Exp\u00e9riences psychotiques compl\u00e8tes (hallucinations claires, convictions d\u00e9lirantes stables) dont la dur\u00e9e d&rsquo;apparition continue n&rsquo;exc\u00e8de pas sept jours, et qui r\u00e9gressent spontan\u00e9ment sans n\u00e9cessiter d&rsquo;antipsychotiques au long cours.<\/li>\n<li><strong>Crit\u00e8re g\u00e9n\u00e9tique et d\u00e9clin fonctionnel :<\/strong> Association synergique entre une vuln\u00e9rabilit\u00e9 familiale directe (parent ou germain atteint d&rsquo;un trouble du spectre de la psychose) ou un diagnostic de personnalit\u00e9 schizotypique chez le sujet, et une baisse marqu\u00e9e et persistante d&rsquo;au moins 30 % de son fonctionnement global (scolaire, professionnel ou relationnel) durant l&rsquo;ann\u00e9e \u00e9coul\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Sympt\u00f4mes de base cognitifs (COGNISYS \/ BS) :<\/strong> Troubles subjectifs de la pens\u00e9e d\u00e9crits par l&rsquo;\u00e9cole allemande de Huber et Klosterk\u00f6tter, incluant l&rsquo;interf\u00e9rence de la pens\u00e9e, les blocages de la pens\u00e9e, les perturbations de la m\u00e9moire imm\u00e9diate et les micro-distorsions r\u00e9ceptives du langage parl\u00e9.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9sordres de l&rsquo;ips\u00e9it\u00e9 (Self-disorders) :<\/strong> Alt\u00e9rations subtiles de la conscience de soi en premi\u00e8re personne, th\u00e9oris\u00e9es par Josef Parnas, o\u00f9 le sujet fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une d\u00e9connexion d&rsquo;avec ses propres pens\u00e9es, ressenties comme d\u00e9vitalis\u00e9es ou \u00e9trang\u00e8res \u00e0 son identit\u00e9 corporelle fondamentale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour concr\u00e9tiser la r\u00e9alit\u00e9 clinique de ces profils, examinons deux situations repr\u00e9sentatives rencontr\u00e9es au sein des consultations de psychiatrie pr\u00e9coce :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : Sympt\u00f4mes psychotiques att\u00e9nu\u00e9s chez une \u00e9tudiante<\/strong><br \/>\nL\u00e9a, 19 ans, \u00e9tudiante en premi\u00e8re ann\u00e9e d&rsquo;universit\u00e9 sans ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques personnels, consulte \u00e0 la demande de ses proches en raison d&rsquo;un fl\u00e9chissement acad\u00e9mique soudain et d&rsquo;un repli dans sa chambre. Depuis quatre mois, L\u00e9a a la sensation persistante que ses camarades d&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre parlent d&rsquo;elle en apart\u00e9 et se moquent de sa d\u00e9marche. Elle entend parfois son pr\u00e9nom chuchot\u00e9 lorsqu&rsquo;elle traverse le couloir de sa r\u00e9sidence universitaire alors qu&rsquo;il n&rsquo;y a personne. Lorsqu&rsquo;on l&rsquo;interroge avec bienveillance, L\u00e9a d\u00e9clare : \u00ab Je sais bien que c&rsquo;est irrationnel et qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucune raison pour qu&rsquo;ils complotent contre moi, mais au fond de moi, je ne peux pas m&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;avoir peur et de regarder partout autour de moi \u00bb. L\u00e9a pr\u00e9sente des sympt\u00f4mes psychotiques att\u00e9nu\u00e9s caract\u00e9ris\u00e9s par des id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence et des illusions auditives, accompagn\u00e9s d&rsquo;une pr\u00e9servation partielle de la critique : elle remplit les crit\u00e8res d&rsquo;un \u00e9tat mental \u00e0 risque du sous-type SPA.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : \u00c9pisodes brefs et ant\u00e9c\u00e9dents familiaux<\/strong><br \/>\nMarc, 17 ans, en classe de premi\u00e8re, pr\u00e9sente un oncle maternel atteint de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schizopr%C3%A9nie\">schizophr\u00e9nie<\/a>. Depuis six mois, ses notes ont chut\u00e9 vertigineusement et il a abandonn\u00e9 la pratique du football en club. R\u00e9cemment, \u00e0 deux reprises et pendant une p\u00e9riode de 48 heures cons\u00e9cutives, Marc a \u00e9t\u00e9 totalement persuad\u00e9 que les cam\u00e9ras de son ordinateur et de son t\u00e9l\u00e9phone le surveillaient pour le compte d&rsquo;une organisation secr\u00e8te ; il a couvert les objectifs d&rsquo;adh\u00e9sif noir et a refus\u00e9 de sortir de chez lui. Le troisi\u00e8me jour, ces croyances ont reflu\u00e9 et Marc a reconnu, soulag\u00e9 mais anxieux, qu&rsquo;il s&rsquo;agissait sans doute d&rsquo;un coup de panique incontr\u00f4lable. Marc illustre le crit\u00e8re BLIPS associ\u00e9 \u00e0 une vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique et un d\u00e9clin fonctionnel mesurable.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des \u00e9tats mentaux \u00e0 risque ne repose pas sur de simples impressions cliniques subjectives, mais sur des instruments psychom\u00e9triques semi-structur\u00e9s rigoureusement standardis\u00e9s et valid\u00e9s sur de larges cohortes internationales :<\/p>\n<p>L&rsquo;entretien <strong>CAARMS<\/strong> (<em>Comprehensive Assessment of At-Risk Mental States<\/em>), con\u00e7u par Alison Yung et son \u00e9quipe \u00e0 Melbourne, est l&rsquo;un des outils les plus largement traduits et utilis\u00e9s. Il explore en profondeur la s\u00e9miologie psychotique att\u00e9nu\u00e9e selon quatre sous-\u00e9chelles cliniques majeures : les troubles de la pens\u00e9e, les anomalies perceptives, les id\u00e9es inhabituelles\/d\u00e9lirantes et les sympt\u00f4mes moteurs ou d\u00e9sorganis\u00e9s. Chaque anomalie est cot\u00e9e en termes d&rsquo;intensit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique et de fr\u00e9quence temporelle sur le dernier mois.<\/p>\n<p>La <strong>SIPS<\/strong> (<em>Structured Interview for Psychosis-Risk Syndromes<\/em>) et son \u00e9chelle associ\u00e9e, la <strong>SOPS<\/strong> (<em>Scale of Psychosis-risk Symptoms<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9es par l&rsquo;\u00e9quipe de Thomas McGlashan \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Yale, constituent la r\u00e9f\u00e9rence nord-am\u00e9ricaine pr\u00e9dominante. La SOPS mesure quatre dimensions psychopathologiques : les sympt\u00f4mes positifs att\u00e9nu\u00e9s, les sympt\u00f4mes n\u00e9gatifs (anh\u00e9donie, avolition, retrait social), les sympt\u00f4mes de d\u00e9sorganisation cognitive et les sympt\u00f4mes g\u00e9n\u00e9raux (anxi\u00e9t\u00e9, dysphorie, labilit\u00e9 affective).<\/p>\n<p>Pour mesurer les sympt\u00f4mes de base, l&rsquo;\u00e9chelle <strong>SPI-A<\/strong> (<em>Schizophrenia Proneness Instrument, Adult version<\/em>) \u00e9value les d\u00e9ficits du traitement central de l&rsquo;information et les perturbations du soi subjectif. Enfin, la caract\u00e9risation du retentissement dans la vie quotidienne s&rsquo;appuie sur la SOFAS (<em>Social and Occupational Functioning Assessment Scale<\/em>), qui permet de quantifier rigoureusement la baisse d&rsquo;efficience sociale, scolaire ou professionnelle.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La finalit\u00e9 pragmatique de l&rsquo;identification des \u00e9tats mentaux \u00e0 risque r\u00e9side dans la mise en place d&rsquo;un r\u00e9seau de soins proactif \u00e9vitant les d\u00e9lais prolong\u00e9s de psychose non trait\u00e9e (DPNT \/ <em>DUP<\/em> pour <em>Duration of Untreated Psychosis<\/em>), un facteur universellement reconnu de mauvais pronostic \u00e0 long terme. L&rsquo;organisation de cliniques sp\u00e9cialis\u00e9es \u00e0 seuil d&rsquo;acc\u00e8s bas, souvent d\u00e9stigmatis\u00e9es et situ\u00e9es en dehors des structures asilaires classiques, favorise l&rsquo;engagement spontan\u00e9 des adolescents et de leurs familles.<\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9rapeutique, les recommandations internationales (issues notamment de l&rsquo;European Psychiatric Association et du NICE britannique) pr\u00e9conisent une approche s\u00e9quentielle et hi\u00e9rarchis\u00e9e, guid\u00e9e par le principe de proportionnalit\u00e9 th\u00e9rapeutique (<em>primum non nocere<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Interventions psychosociales de premi\u00e8re intention :<\/strong> La psycho\u00e9ducation cibl\u00e9e du jeune et de sa famille, combin\u00e9e \u00e0 une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_cognitivo-comportementale\">th\u00e9rapie cognitivo-comportementale<\/a> (TCC) adapt\u00e9e aux sympt\u00f4mes att\u00e9nu\u00e9s. Cette psychoth\u00e9rapie travaille sur la normalisation des exp\u00e9riences inhabituelles, la correction des biais d&rsquo;attribution et le renforcement des capacit\u00e9s de r\u00e9solution de probl\u00e8mes.<\/li>\n<li><strong>Rem\u00e9diation cognitive pr\u00e9coce :<\/strong> Entra\u00eenements cibl\u00e9s de l&rsquo;attention s\u00e9lective, de la flexibilit\u00e9 mentale et de la m\u00e9moire de travail pour enrayer le d\u00e9crochage scolaire ou universitaire.<\/li>\n<li><strong>Interventions nutritionnelles et pharmacologiques b\u00e9nignes :<\/strong> L&rsquo;utilisation d&rsquo;acides gras polyinsatur\u00e9s om\u00e9ga-3 \u00e0 haute dose a montr\u00e9, dans des essais princeps, une r\u00e9duction du taux de transition et une am\u00e9lioration de la neuroprotection synaptique avec une excellente tol\u00e9rance.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9serve stricte des antipsychotiques :<\/strong> L&rsquo;administration d&rsquo;antipsychotiques de seconde g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 faible dose n&rsquo;est pas recommand\u00e9e en premi\u00e8re ligne pour les simples sympt\u00f4mes att\u00e9nu\u00e9s. Elle est r\u00e9serv\u00e9e aux cas o\u00f9 la souffrance est insoutenable, les sympt\u00f4mes se rapprochent dangereusement d&rsquo;un \u00e9tat psychotique continu ou en cas de risque suicidaire imminent, afin d&rsquo;\u00e9pargner aux jeunes patients les effets secondaires m\u00e9taboliques, neurologiques et s\u00e9datifs.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche sur les \u00e9tats mentaux \u00e0 risque a produit au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies un corpus empirique volumineux. L&rsquo;une des donn\u00e9es les plus scrut\u00e9es concerne le taux de transition vers la psychose av\u00e9r\u00e9e. Alors que les premi\u00e8res \u00e9tudes pionni\u00e8res des ann\u00e9es 1990 rapportaient des taux de conversion atteignant 40 \u00e0 50 % \u00e0 douze mois, les m\u00e9ta-analyses contemporaines (notamment les m\u00e9ta-analyses de grande envergure dirig\u00e9es par Paolo Fusar-Poli \u00e0 King&rsquo;s College London) r\u00e9v\u00e8lent un taux moyen de transition d&rsquo;environ 15 \u00e0 20 % \u00e0 un an, 25 % \u00e0 deux ans et environ 30 \u00e0 35 % \u00e0 cinq ans.<\/p>\n<p>Cette baisse apparente des taux de transition dans les cohortes plus r\u00e9centes s&rsquo;explique en partie par une d\u00e9tection plus pr\u00e9coce d&rsquo;individus moins s\u00e9v\u00e8rement atteints (ph\u00e9nom\u00e8ne de dilution de l&rsquo;\u00e9chantillon) et par l&rsquo;efficacit\u00e9 pr\u00e9ventive intrins\u00e8que du suivi clinique et des soutiens psychosociaux pr\u00e9coces fournis par les cliniques sp\u00e9cialis\u00e9es.<\/p>\n<p>En neuroimagerie et en biomarqueurs, les \u00e9tudes par IRM morphom\u00e9trique et fonctionnelle montrent que les sujets en \u00e9tat mental \u00e0 risque pr\u00e9sentent d\u00e9j\u00e0, par rapport aux t\u00e9moins sains, des r\u00e9ductions discr\u00e8tes du volume de substance grise au niveau du cortex pr\u00e9frontal, du gyrus cingulaire ant\u00e9rieur et du lobe temporal m\u00e9dian. De plus, les \u00e9tudes longitudinales en tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) attestent d&rsquo;une augmentation pr\u00e9synaptique de la synth\u00e8se de dopamine dans le corps stri\u00e9 chez les individus qui franchissent ult\u00e9rieurement le seuil de la psychose, confirmant le substrat neurochimique de la saillance aberrante.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des \u00e9tats mentaux \u00e0 risque pose des d\u00e9fis anthropologiques et transculturels majeurs. La d\u00e9marcation entre une exp\u00e9rience sensorielle inhabituelle mais normative et un sympt\u00f4me psychotique att\u00e9nu\u00e9 d\u00e9pend intrins\u00e8quement du contexte socioculturel et des syst\u00e8mes de croyances partag\u00e9s. Dans de nombreuses cultures traditionnelles ou collectivistes, les exp\u00e9riences de communication avec les anc\u00eatres, les visions onirologiques ou les pressentiments t\u00e9l\u00e9pathiques s&rsquo;int\u00e8grent dans un cadre spirituel signifiant et ne constituent en rien une pathologie.<\/p>\n<p>Les cliniciens occidentaux risquent de commettre des erreurs de surdiagnostic chez des individus issus de minorit\u00e9s ethniques ou de l&rsquo;immigration en assimilant \u00e0 de la m\u00e9fiance pers\u00e9cutrice subclinique ce qui rel\u00e8ve en r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;une saine vigilance adaptative face \u00e0 des discriminations r\u00e9elles ou \u00e0 des violences sociales subies. Inversement, la m\u00e9connaissance des expressions somatiques ou idiomatiques de la d\u00e9tresse psychologique dans certaines populations peut engendrer un sous-diagnostic d\u00e9l\u00e9t\u00e8re.<\/p>\n<p>Il est donc imp\u00e9ratif d&rsquo;int\u00e9grer des outils d&rsquo;\u00e9valuation sensibles \u00e0 la culture, tels que le plan d&rsquo;entretien d&rsquo;\u00e9valuation culturelle (Cultural Formulation Interview) du DSM-5, afin de distinguer une adh\u00e9sion culturelle partag\u00e9e d&rsquo;une rupture pathologique du lien intersubjectif avec la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le paradigme de l&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque ne fait pas l&rsquo;unanimit\u00e9 et a suscit\u00e9 de vigoureux d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et \u00e9thiques au sein de la communaut\u00e9 psychiatrique mondiale :<\/p>\n<p>Le principal \u00e9cueil \u00e9thique r\u00e9side dans le fort taux de <strong>faux positifs<\/strong>. Si environ 70 % des individus identifi\u00e9s comme \u00e9tant \u00e0 haut risque ne d\u00e9velopperont jamais d&rsquo;\u00e9pisode psychotique constitu\u00e9, le risque d&rsquo;attribuer une \u00e9tiquette pseudo-diagnostique stigmatisante \u00e0 un adolescent en pleine maturation identitaire est consid\u00e9rable. L&rsquo;\u00e9tiquetage pr\u00e9coce peut provoquer une anxi\u00e9t\u00e9 iatrog\u00e8ne majeure chez les parents, susciter une d\u00e9moralisation secondaire chez le jeune et induire une discrimination sociale indirecte.<\/p>\n<p>Une controverse clinique aigu\u00eb a \u00e9clat\u00e9 lors de la pr\u00e9paration du DSM-5 quant \u00e0 l&rsquo;introduction du \u00ab syndrome de psychose att\u00e9nu\u00e9e \u00bb en tant que cat\u00e9gorie nosologique officielle \u00e0 part enti\u00e8re. De nombreux psychiatres et chercheurs ont d\u00e9nonc\u00e9 le risque d&rsquo;un surdiagnostic \u00e9pid\u00e9mique et d&rsquo;une prescription h\u00e2tive et non justifi\u00e9e de mol\u00e9cules antipsychotiques par des praticiens non experts chez des jeunes ne pr\u00e9sentant qu&rsquo;une d\u00e9tresse passag\u00e8re. Face \u00e0 ces inqui\u00e9tudes, le comit\u00e9 \u00e9ditorial du DSM-5 a rel\u00e9gu\u00e9 le syndrome dans la section III (conditions n\u00e9cessitant des \u00e9tudes suppl\u00e9mentaires).<\/p>\n<p>Enfin, certains th\u00e9oriciens reprochent au mod\u00e8le de privil\u00e9gier une vision trop \u00e9troite centr\u00e9e sur la schizophr\u00e9nie, occultant le fait que l&rsquo;immense majorit\u00e9 des adolescents en \u00e9tat mental \u00e0 risque souffrent avant tout de d\u00e9pressions majeures, de troubles de l&rsquo;usage de substances ou de traumatismes relationnels qui r\u00e9clament des prises en charge globales et non focalis\u00e9es unilat\u00e9ralement sur la pr\u00e9vention du d\u00e9lire.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion lexicale et conceptuelle, il convient de distinguer l&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque de notions voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Prodrome psychotique :<\/strong> Le mot \u00ab prodrome \u00bb est un concept r\u00e9trospectif qui d\u00e9signe la p\u00e9riode pr\u00e9liminaire pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;\u00e9closion clinique av\u00e9r\u00e9e d&rsquo;une maladie. Par d\u00e9finition, un prodrome d\u00e9bouche in\u00e9vitablement sur la pathologie. L&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque est une notion prospective et probabiliste : tout prodrome est un \u00e9tat \u00e0 risque, mais tout \u00e9tat \u00e0 risque n&rsquo;est pas un prodrome car l&rsquo;\u00e9volution peut \u00eatre b\u00e9nigne ou stable.<\/li>\n<li><strong>Premier \u00e9pisode psychotique (PEP) :<\/strong> Le PEP d\u00e9signe l&rsquo;irruption franche, continue et manifeste de sympt\u00f4mes psychotiques complets (hallucinations nettes, convictions d\u00e9lirantes in\u00e9branlables, d\u00e9sorganisation s\u00e9v\u00e8re) durant plus d&rsquo;un mois, entra\u00eenant une rupture nette du test de r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque se situe en amont du PEP.<\/li>\n<li><strong>Trouble de la personnalit\u00e9 schizotypique :<\/strong> Ce trouble de la personnalit\u00e9 correspond \u00e0 une organisation caract\u00e9rielle chronique, durable et stable depuis le d\u00e9but de l&rsquo;\u00e2ge adulte, marqu\u00e9e par des croyances bizarres et un d\u00e9tachement social, sans baisse fonctionnelle aigu\u00eb r\u00e9cente. Il peut servir de terrain pour un \u00e9tat mental \u00e0 risque, mais ne se confond pas avec lui.<\/li>\n<li><strong>Schizophr\u00e9nie d\u00e9butante :<\/strong> Entit\u00e9 nosologique constitu\u00e9e r\u00e9pondant aux crit\u00e8res diagnostiques de dur\u00e9e, de chronicit\u00e9 et d&rsquo;intensit\u00e9 requis par la CIM-11 ou le DSM-5, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque n&rsquo;est qu&rsquo;un statut pr\u00e9disposant temporaire.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tat mental \u00e0 risque incarne un tournant d\u00e9cisif dans l&rsquo;histoire de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychiatrie\">psychiatrie<\/a>, faisant basculer la discipline d&rsquo;une prise en charge palliative et tardive vers une m\u00e9decine pr\u00e9ventive et personnalis\u00e9e. L&rsquo;essence du concept se r\u00e9sume en plusieurs principes cardinaux :<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9tat dynamique et probabiliste, caract\u00e9ris\u00e9 par des sympt\u00f4mes psychotiques att\u00e9nu\u00e9s, des \u00e9pisodes brefs spontan\u00e9ment r\u00e9solutifs ou un d\u00e9clin fonctionnel rapide sur terrain g\u00e9n\u00e9tique, touchant typiquement la tranche d&rsquo;\u00e2ge charni\u00e8re de 15 \u00e0 25 ans.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, la d\u00e9tection pr\u00e9coce s&rsquo;effectue par des outils psychom\u00e9triques cliniques rigoureux (tels que la CAARMS et la SIPS) \u00e9valuant la fr\u00e9quence et l&rsquo;intensit\u00e9 des anomalies perceptives et cognitives, tout en mesurant le maintien d&rsquo;une critique intellectuelle du sujet sur son propre v\u00e9cu.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, le pronostic n&rsquo;est pas univoque : si environ un quart des sujets transitionnent vers la psychose \u00e0 deux ans, une majorit\u00e9 \u00e9volue vers d&rsquo;autres troubles psychiatriques ou r\u00e9tablit un fonctionnement harmonieux, imposant une \u00e9thique rigoureuse visant \u00e0 \u00e9viter la stigmatisation li\u00e9e aux faux positifs.<\/p>\n<p>Enfin, la prise en charge th\u00e9rapeutique doit imp\u00e9rativement respecter le principe de gradualit\u00e9 : psychoth\u00e9rapies cognitives, soutien familial, rem\u00e9diation cognitive et interventions sur le mode de vie constituent les piliers de premier recours, rel\u00e9guant les antipsychotiques \u00e0 une stricte minorit\u00e9 d&rsquo;indications pr\u00e9cises.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Fusar-Poli, P., Borgwardt, S., Bechdolf, A., Addington, J., Riecher-R\u00f6ssler, A., Schultze-Lutter, F., Keshavan, M., Wood, S., Ruhrmann, S., Seidman, L. J., McGorry, P., &amp; Yung, A. (2012). The psychosis high-risk state: A comprehensive state-of-the-art review. <em>JAMA Psychiatry<\/em>, 69(3), 220\u2013230. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archgenpsychiatry.2011.1446\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archgenpsychiatry.2011.1446<\/a><\/li>\n<li>Krebs, M.-O., Magaud, E., Willard, D., Elkhazen, C., Chauchot, F., Gut, A., Kazes, M., Daban, C., Bourdel, M.-C., &amp; Oli\u00e9, J.-P. (2014). \u00c9valuation des \u00e9tats mentaux \u00e0 risque de transition psychotique : validation de la version fran\u00e7aise de la CAARMS. <em>L&rsquo;Enc\u00e9phale<\/em>, 40(6), 447\u2013456. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.encep.2013.12.003\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.encep.2013.12.003<\/a><\/li>\n<li>McGorry, P. D., Killackey, E., &amp; Yung, A. (2008). Early intervention in psychosis: Concepts, evidence and future directions. <em>World Psychiatry<\/em>, 7(3), 148\u2013156. <a href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC2559918\/\">https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC2559918\/<\/a><\/li>\n<li>Yung, A. R., Yuen, H. P., McGorry, P. D., Phillips, L. J., Kelly, D., Dell&rsquo;Olio, M., Francey, S. M., Cosgrave, E. M., Killackey, E., Stanford, C., Godfrey, K., &amp; Buckby, J. (2005). 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