{"id":21053,"date":"2026-10-25T01:48:14","date_gmt":"2026-10-25T01:48:14","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=astasie-abasie"},"modified":"2026-10-25T01:48:14","modified_gmt":"2026-10-25T01:48:14","slug":"astasie-abasie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=astasie-abasie","title":{"rendered":"Astasie-abasie : Le myst\u00e8re de la marche"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;astasie-abasie repr\u00e9sente l&rsquo;une des manifestations motrices les plus spectaculaires et fascinantes de la neuropsychiatrie clinique. Elle confronte le clinicien \u00e0 une discordance saisissante entre une incapacit\u00e9 dramatique \u00e0 maintenir la station debout et \u00e0 marcher, et la pr\u00e9servation int\u00e9grale de la force musculaire ainsi que de la coordination lorsque le patient est examin\u00e9 en position allong\u00e9e. Ce tableau clinique singulier, embl\u00e9matique des grandes descriptions de l&rsquo;\u00e9cole de la Salp\u00eatri\u00e8re, continue d&rsquo;\u00e9clairer les fronti\u00e8res complexes qui relient le syst\u00e8me nerveux central, la subjectivit\u00e9 psychologique et le sens de l&rsquo;agentivit\u00e9 motrice.<\/p>\n<h2>Astasie-abasie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;astasie-abasie d\u00e9signe une incapacit\u00e9 ou une difficult\u00e9 majeure \u00e0 se tenir debout (astasie) et \u00e0 marcher (abasie), en l&rsquo;absence totale de paralysie motrice, d&rsquo;ataxie c\u00e9r\u00e9belleuse, de d\u00e9ficit sensitif objectif ou de l\u00e9sion organique structurelle \u00e9vidente du syst\u00e8me nerveux central ou p\u00e9riph\u00e9rique. De mani\u00e8re caract\u00e9ristique, les mouvements \u00e9l\u00e9mentaires des membres inf\u00e9rieurs sont parfaitement conserv\u00e9s lorsque l&rsquo;individu est examin\u00e9 en d\u00e9cubitus dorsal ou en position assise sans mise en charge.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et nosographique moderne, l&rsquo;astasie-abasie est majoritairement comprise comme une forme sp\u00e9cifique de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_conversion\">trouble de conversion<\/a> ou de trouble neurologique fonctionnel \u00e0 expression motrice. Le trouble se caract\u00e9rise par une allure spectaculaire, souvent th\u00e9\u00e2trale et paradoxale, o\u00f9 le sujet adopte une d\u00e9marche dandinante, des embard\u00e9es stup\u00e9fiantes ou des flexions extr\u00eames du tronc sans jamais ou presque chuter lourdement, t\u00e9moignant d&rsquo;une r\u00e9gulation posturale implicite hautement sophistiqu\u00e9e mais dissoci\u00e9e de l&rsquo;intention consciente.<\/p>\n<p>Bien que traditionnellement associ\u00e9e \u00e0 la n\u00e9vrose hyst\u00e9rique ou aux traumatismes psychiques, l&rsquo;astasie-abasie doit \u00eatre rigoureusement distingu\u00e9e des simulations intentionnelles d&rsquo;une part, et des affections neurologiques rares affectant la programmation motrice de haut niveau d&rsquo;autre part, comme certaines l\u00e9sions frontales bilat\u00e9rales ou des atteintes thalamiques sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>D&rsquo;un point de vue philologique, le vocable \u00ab astasie-abasie \u00bb est une construction savante issue du grec ancien, combinant deux termes privatifs forg\u00e9s pour d\u00e9crire distinctement les deux composantes motrices de l&rsquo;affection. La premi\u00e8re partie, \u00ab astasie \u00bb, d\u00e9rive du pr\u00e9fixe privatif grec <em>a-<\/em> (\u1f00-, privation ou absence) et du radical <em>stasis<\/em> (\u03c3\u03c4\u03ac\u03c3\u03b9\u03c2, signifiant l&rsquo;action de se tenir debout, la station, la stabilit\u00e9). Litt\u00e9ralement, l&rsquo;astasie traduit l&rsquo;impossibilit\u00e9 de maintenir l&rsquo;\u00e9quilibre postural \u00e9rig\u00e9.<\/p>\n<p>La seconde partie du syntagme, \u00ab abasie \u00bb, repose sur le m\u00eame pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> juxtapos\u00e9 au nom <em>basis<\/em> (\u03b2\u03ac\u03c3\u03b9\u03c2, d\u00e9riv\u00e9 du verbe \u03b2\u03b1\u03af\u03bd\u03c9, <em>ba\u00edno<\/em>, signifiant marcher, le pas ou l&rsquo;action de poser le pied). L&rsquo;abasie renvoie donc \u00e9tymologiquement \u00e0 la privation du pas ou \u00e0 l&rsquo;incapacit\u00e9 de progresser vers l&rsquo;avant en marchant. L&rsquo;association par trait d&rsquo;union des deux concepts a \u00e9t\u00e9 introduite dans le corpus m\u00e9dical \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle pour regrouper un ensemble syndromique coh\u00e9rent o\u00f9 la perturbation affecte indissociablement l&rsquo;\u00e9quilibre statique et la dynamique locomotrice.<\/p>\n<p>Le terme a \u00e9t\u00e9 officiellement consacr\u00e9 dans la litt\u00e9rature neuropsychiatrique en 1888 par le m\u00e9decin fran\u00e7ais Paul Blocq, interne au sein du service de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean-Martin_Charcot\">Jean-Martin Charcot<\/a> \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital de la Piti\u00e9-Salp\u00eatri\u00e8re \u00e0 Paris. Dans son m\u00e9moire s\u00e9minal publi\u00e9 dans les <em>Archives de Neurologie<\/em>, Blocq proposa cette d\u00e9signation pour individualiser une affection o\u00f9 la perte de la m\u00e9moire motrice de la marche et de la station debout survenait ind\u00e9pendamment de toute paralysie musculaire segmentaire.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le terme s&rsquo;\u00e9nonce \/as.ta.zi a.ba.zi\/ en alphabet phon\u00e9tique international (API). Dans l&rsquo;usage linguistique francophone, il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom compos\u00e9 f\u00e9minin, employ\u00e9 principalement au singulier : \u00ab une astasie-abasie \u00bb. Lorsqu&rsquo;il est d\u00e9compos\u00e9, chacun des deux termes conserve son statut de substantif f\u00e9minin (\u00ab l&rsquo;astasie \u00bb et \u00ab l&rsquo;abasie \u00bb), permettant parfois d&rsquo;\u00e9voquer l&rsquo;une ou l&rsquo;autre composante isol\u00e9ment, bien que leur association syndromique demeure la r\u00e8gle clinique la plus fr\u00e9quente.<\/p>\n<p>Au pluriel, l&rsquo;orthographe d&rsquo;usage invariable ou doublement accord\u00e9e admet \u00ab des astasies-abasies \u00bb, conform\u00e9ment aux r\u00e8gles r\u00e9gissant les mots compos\u00e9s de deux substantifs en apposition. L&rsquo;adjectif d\u00e9riv\u00e9 correspondant est \u00ab astasique-abasique \u00bb (ou \u00ab astasique \u00bb et \u00ab abasique \u00bb pris isol\u00e9ment), qualifiant soit le type de d\u00e9marche (\u00ab une d\u00e9marche astasique-abasique \u00bb), soit l&rsquo;\u00e9tat du patient affect\u00e9 par la condition.<\/p>\n<p>Dans le discours clinique moderne, le terme est fr\u00e9quemment utilis\u00e9 comme un descripteur s\u00e9miologique direct au sein d&rsquo;une observation m\u00e9dicale, par exemple : \u00ab le tableau clinique est domin\u00e9 par une astasie-abasie d&rsquo;allure fonctionnelle \u00bb, soulignant ainsi la dimension descriptive du ph\u00e9nom\u00e8ne avant m\u00eame toute conclusion \u00e9tiologique d\u00e9finitive.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;astasie-abasie dans toute son \u00e9paisseur conceptuelle, il est indispensable de comprendre le paradoxe neuromoteur fondamental qui la sous-tend. Chez un individu en bonne sant\u00e9, la station debout et la marche sont des automatismes sensorimoteurs complexes r\u00e9gis par une boucle hi\u00e9rarchis\u00e9e int\u00e9grant le cortex moteur primaire, l&rsquo;aire motrice suppl\u00e9mentaire, les ganglions de la base, le cervelet, le tronc c\u00e9r\u00e9bral et les r\u00e9seaux spinaux g\u00e9n\u00e9rateurs de rythme. Dans l&rsquo;astasie-abasie, les effecteurs p\u00e9riph\u00e9riques et les circuits sous-corticaux \u00e9l\u00e9mentaires demeurent parfaitement intacts, mais l&rsquo;acc\u00e8s conscient ou volontaire au programme moteur de la verticalit\u00e9 semble d\u00e9connect\u00e9 ou suspendu.<\/p>\n<p>Lorsque le patient tente de se lever, le clinicien observe une d\u00e9sorganisation posturale spectaculaire d\u00e8s que les pieds entrent en contact avec le sol. Le corps peut osciller de mani\u00e8re incoh\u00e9rente, adopter une camptocormie brutale (flexion ant\u00e9rieure marqu\u00e9e du tronc), se projeter en arri\u00e8re (r\u00e9tropulsion) ou amorcer des mouvements chor\u00e9iformes amples et asynchrones. De mani\u00e8re frappante, ces r\u00e9actions d&rsquo;\u00e9quilibration aberrantes violent les principes biom\u00e9caniques habituels des chutes neurologiques vraies : au lieu d&rsquo;une rigidit\u00e9 en bloc ou d&rsquo;une hypotonie flasque, le patient d\u00e9ploie une \u00e9nergie musculaire consid\u00e9rable pour r\u00e9tablir une posture instable \u00e0 la derni\u00e8re fraction de seconde, \u00e9vitant ainsi presque syst\u00e9matiquement les traumatismes cr\u00e2niens s\u00e9v\u00e8res ou les fractures.<\/p>\n<p>D\u00e8s que le clinicien invite le patient \u00e0 marcher, l&rsquo;abasie se manifeste par une vari\u00e9t\u00e9 de d\u00e9marches discordantes. Les pieds peuvent sembler irr\u00e9m\u00e9diablement coll\u00e9s au sol (ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;aimantation illusoire), glisser lat\u00e9ralement, s&rsquo;entrecroiser de fa\u00e7on excessive sans r\u00e9elle spasticit\u00e9, ou s&rsquo;\u00e9lancer dans un pas pr\u00e9cipit\u00e9 suivi d&rsquo;un arr\u00eat abrupt avec fl\u00e9chissement complet des genoux. Pourtant, le m\u00eame individu, s&rsquo;il tr\u00e9buche ou s&rsquo;il est subtilement distrait par une t\u00e2che cognitive concurrente, peut ex\u00e9cuter une man\u0153uvre de rattrapage d&rsquo;une agilit\u00e9 remarquable, r\u00e9v\u00e9lant la pleine pr\u00e9servation des r\u00e9flexes posturaux sous-jacents.<\/p>\n<p>Cette discordance fonctionnelle illustre la fronti\u00e8re conceptuelle entre l&rsquo;incapacit\u00e9 organique et l&rsquo;inhibition motrice fonctionnelle. L&rsquo;astasie-abasie n&rsquo;est ni un simple r\u00e9flexe de peur ni une pantomime d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e : elle refl\u00e8te un trouble profond de la commande motrice volontaire o\u00f9 le \u00ab sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 \u00bb (le sens d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;auteur de ses propres mouvements) est alt\u00e9r\u00e9. Le patient \u00e9prouve sinc\u00e8rement une impossibilit\u00e9 totale \u00e0 tenir sur ses jambes, v\u00e9cue avec une d\u00e9tresse authentique ou, paradoxalement, avec une neutralit\u00e9 \u00e9motionnelle d\u00e9concertante connue historiquement sous le concept de \u00ab belle indiff\u00e9rence \u00bb.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;astasie-abasie s&rsquo;inscrit au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or de la neurologie fran\u00e7aise du XIXe si\u00e8cle. Bien que des troubles de la marche sans l\u00e9sion apparente aient \u00e9t\u00e9 sporadiquement d\u00e9crits d\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque moderne sous des appellations vagues comme la \u00ab paralysie hyst\u00e9rique \u00bb, c&rsquo;est \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re que le syndrome acquiert son identit\u00e9 formelle. En 1888, Paul Blocq, encourag\u00e9 par Jean-Martin Charcot, isole onze observations de patients incapables de se tenir debout ou de marcher malgr\u00e9 une motilit\u00e9 intacte au lit. Charcot et ses collaborateurs int\u00e8grent d&#8217;embl\u00e9e l&rsquo;astasie-abasie dans le grand spectre des manifestations de l&rsquo;hyst\u00e9rie de conversion motrice, tout en insistant sur la rigueur de l&rsquo;examen neurologique n\u00e9cessaire pour \u00e9carter l&rsquo;ataxie locomotrice du tab\u00e8s dorsal ou les paralysies spinales.<\/p>\n<p>\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, en Allemagne et en Autriche, Sigmund Freud et Josef Breuer s&rsquo;int\u00e9ressent de pr\u00e8s \u00e0 ces manifestations motrices fonctionnelles. Dans leurs <em>\u00c9tudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em> (1895), le cas d&rsquo;Elisabeth von R. constitue un jalon historique majeur. Cette jeune femme souffrait de douleurs aux jambes et d&rsquo;une incapacit\u00e9 s\u00e9v\u00e8re \u00e0 marcher, que Freud analysa non pas comme une dysfonction organique, mais comme la conversion corporelle d&rsquo;un conflit psychique intol\u00e9rable et refoul\u00e9. L&rsquo;incapacit\u00e9 de marcher devenait ainsi la m\u00e9taphore somatis\u00e9e de son sentiment de \u00ab ne pas pouvoir faire un pas en avant \u00bb dans sa situation familiale et amoureuse \u00e9touffante.<\/p>\n<p>Le d\u00e9clenchement de la Premi\u00e8re Guerre mondiale (1914-1918) marque un tournant \u00e9pid\u00e9miologique et clinique massif pour l&rsquo;astasie-abasie. Confront\u00e9s au cataclysme des tranch\u00e9es, aux bombardements d&rsquo;artillerie incessants et \u00e0 l&rsquo;effroi de la mort imminente, des milliers de soldats d\u00e9veloppent brutalement des tremblements incoercibles, des contractures et des d\u00e9marches astaso-abasiques dramatiques. Initialement qualifi\u00e9s de <em>shell shock<\/em> par les Britanniques ou d&rsquo;\u00ab obusite \u00bb par les m\u00e9decins fran\u00e7ais, ces troubles sont rapidement r\u00e9examin\u00e9s par des neurologues comme Joseph Babinski. Ce dernier propose le concept de \u00ab pithiatisme \u00bb (gu\u00e9rissable par la persuasion ou la suggestion) pour d\u00e9signer ces manifestations, tentant d&rsquo;\u00e9vincer la notion d&rsquo;hyst\u00e9rie au profit d&rsquo;une approche comportementale et persuasive, parfois teint\u00e9e de soup\u00e7ons d&rsquo;invisibilisation de la d\u00e9tresse psychique des combattants.<\/p>\n<p>Au cours de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, avec l&rsquo;av\u00e8nement de la neuro-imagerie moderne (tomodensitom\u00e9trie, imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique) et le d\u00e9clin relatif de la m\u00e9tapsychologie freudienne dans la psychiatrie institutionnelle, l&rsquo;astasie-abasie a vu sa d\u00e9signation nosographique \u00e9voluer. Longtemps rel\u00e9gu\u00e9e au rang de curiosit\u00e9 historique, elle a \u00e9t\u00e9 recontextualis\u00e9e dans le <em>Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux<\/em> (DSM-III puis DSM-IV) sous le diagnostic de trouble de conversion, avant que le DSM-5 et la CIM-11 ne consacrent l&rsquo;appellation contemporaine de \u00ab trouble \u00e0 symptomatologie neurologique fonctionnelle \u00bb (TNF). Les neurosciences cognitives modernes ont ainsi redonn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;astasie-abasie une place de premier plan dans l&rsquo;\u00e9tude des interactions neurofonctionnelles entre \u00e9motion, attention et contr\u00f4le moteur.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension contemporaine de l&rsquo;astasie-abasie repose sur la convergence de mod\u00e8les psychodynamiques, neurobiologiques et de th\u00e9ories computationnelles de la cognition incarn\u00e9e. Le mod\u00e8le psychodynamique classique postule que l&rsquo;astasie-abasie fonctionne comme une op\u00e9ration d\u00e9fensive de conversion : l&rsquo;angoisse issue d&rsquo;un conflit inconscient insoluble ou d&rsquo;un traumatisme psychique intol\u00e9rable est convertie en un sympt\u00f4me somatique moteur symbolique. Le b\u00e9n\u00e9fice primaire r\u00e9side dans l&rsquo;extinction de l&rsquo;angoisse psychologique consciente par sa neutralisation corporelle, tandis que le b\u00e9n\u00e9fice secondaire se mat\u00e9rialise par le retrait d&rsquo;une situation de danger, de responsabilit\u00e9 intol\u00e9rable ou par l&rsquo;obtention de soins et d&rsquo;attention bienveillante de l&rsquo;entourage.<\/p>\n<p>Sur le versant des neurosciences cognitives, le mod\u00e8le du contr\u00f4le attentionnel et de la perte d&rsquo;agentivit\u00e9 propose une lecture physiologique distincte. Les travaux de neuro-imagerie fonctionnelle ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que chez les patients pr\u00e9sentant un trouble moteur fonctionnel, il existe une hyperconnectivit\u00e9 anormale entre les structures limbiques responsables du traitement \u00e9motionnel (en particulier l&rsquo;amygdale c\u00e9r\u00e9brale et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur) et le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, coupl\u00e9e \u00e0 une d\u00e9connexion fonctionnelle du cortex pr\u00e9moteur et de l&rsquo;aire motrice suppl\u00e9mentaire. Lors de la tentative de marche, l&rsquo;intrusion excessive de signaux affectifs et attentionnels hyperfocalis\u00e9s perturbe les r\u00e9seaux neuronaux automatis\u00e9s de la locomotion, emp\u00eachant l&rsquo;initiation fluide du mouvement volontaire.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le bay\u00e9sien du codage pr\u00e9dictif sensorimoteur constitue le paradigme th\u00e9orique le plus r\u00e9cent et le plus puissant pour expliquer l&rsquo;astasie-abasie. Selon cette approche, le cerveau fonctionne comme une machine \u00e0 inf\u00e9rence statistique qui confronte continuellement des \u00ab pr\u00e9dictions a priori \u00bb (<em>priors<\/em>) aux signaux sensoriels ascendants. Chez le patient astasique-abasique, des pr\u00e9dictions descendantes erron\u00e9es et sur\u00e9valu\u00e9es (souvent g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par une exp\u00e9rience de traumatisme, de douleur ant\u00e9rieure ou de panique corporelle aigu\u00eb) stipulent de mani\u00e8re rigide : \u00ab mes jambes ne peuvent pas me porter \u00bb ou \u00ab je vais m&rsquo;effondrer si je marche \u00bb.<\/p>\n<p>Cette attente pr\u00e9dictive, surinvestie d&rsquo;une attention disproportionn\u00e9e, \u00e9touffe les donn\u00e9es sensorielles r\u00e9elles et produit activement la d\u00e9sorganisation motrice observ\u00e9e. Le syst\u00e8me neuromoteur ajuste la commande descendante non pas en fonction des capacit\u00e9s physiques objectives, mais en stricte conformit\u00e9 avec la pr\u00e9diction d&rsquo;effondrement, cr\u00e9ant ainsi une boucle de r\u00e9troaction sensorimotrice autor\u00e9alisatrice dans laquelle la tentative de marche d\u00e9clenche instantan\u00e9ment l&rsquo;inhibition fonctionnelle.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La pr\u00e9sentation s\u00e9miologique de l&rsquo;astasie-abasie se d\u00e9cline en une constellation de manifestations motrices dynamiques. Les neurologues et cliniciens identifient plusieurs composantes fondamentales et variations dimensionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;astasie tr\u00e9pidante :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9e par des tremblements grossiers, rapides et irr\u00e9guliers de l&rsquo;ensemble des membres inf\u00e9rieurs d\u00e8s que le poids du corps repose sur les pieds. Les jambes semblent anim\u00e9es de secousses rythmiques violentes qui s&rsquo;interrompent brutalement d\u00e8s que le patient est assis ou d\u00e9lest\u00e9 de son poids.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;astasie-abasie chor\u00e9iforme ou dystonique :<\/strong> le sujet d\u00e9ploie des contorsions amples et d\u00e9sordonn\u00e9es du tronc et des bras, \u00e9voquant une chor\u00e9e ou une dystonie paroxystique. Les mouvements sont spectaculaires mais conservent une remarquable ad\u00e9quation g\u00e9om\u00e9trique pr\u00e9venant l&rsquo;impact violent avec les obstacles environnants.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;abasie \u00e0 pas de funambule (ou d\u00e9marche titubante paradoxale) :<\/strong> le patient progresse comme s&rsquo;il marchait sur une corde raide ou sur une surface de glace extr\u00eamement glissante, \u00e9cartant largement les bras, oscillant d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre sans respecter la g\u00e9om\u00e9trie r\u00e9guli\u00e8re des ataxies vestibulaires ou c\u00e9r\u00e9belleuses.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;abasie avec pseudo-fl\u00e9chissement des genoux :<\/strong> d\u00e9marche au cours de laquelle les genoux fl\u00e9chissent soudainement tous les deux ou trois pas, simulant un d\u00e9robement musculaire aigu (<em>knee-buckling<\/em>), imm\u00e9diatement compens\u00e9 par une r\u00e9cup\u00e9ration motrice ultra-rapide sans chute au sol.<\/li>\n<li><strong>La dissociation posturo-cin\u00e9tique :<\/strong> divergence absolue entre la motilit\u00e9 des membres inf\u00e9rieurs au lit (force musculaire cot\u00e9e \u00e0 5\/5, man\u0153uvres talon-genou parfaitement ex\u00e9cut\u00e9es, absence de d\u00e9ficit sensitif) et la d\u00e9sorganisation compl\u00e8te observ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;orthostatisme.<\/li>\n<li><strong>La sensibilit\u00e9 \u00e0 la distraction cognitive et motrice :<\/strong> dimension diagnostique cruciale o\u00f9 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;astasie ou de l&rsquo;abasie s&rsquo;att\u00e9nue, voire dispara\u00eet momentan\u00e9ment, lorsque l&rsquo;attention du patient est d\u00e9tourn\u00e9e de sa propre d\u00e9marche par une t\u00e2che intellectuelle complexe ou un mouvement inhabituel (marcher \u00e0 reculons, courir ou danser).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation clinique permet de mat\u00e9rialiser les subtilit\u00e9s diagnostiques de l&rsquo;astasie-abasie. Un premier cas illustratif classique concerne une femme de 32 ans, cadre d&rsquo;entreprise, admise en unit\u00e9 de neurologie apr\u00e8s l&rsquo;apparition brutale d&rsquo;une incapacit\u00e9 totale \u00e0 se tenir debout survenue au lendemain d&rsquo;une agression verbale intense doubl\u00e9e d&rsquo;un burn-out s\u00e9v\u00e8re. Au lit d&rsquo;examen, la patiente bouge vigoureusement ses jambes, mobilise ses pieds contre r\u00e9sistance et ne pr\u00e9sente aucune anomalie des r\u00e9flexes ost\u00e9otendineux ni signe de Babinski. Toutefois, d\u00e8s qu&rsquo;on l&rsquo;aide \u00e0 se mettre debout, ses jambes sont saisies de tremblements tr\u00e9pidants violents et son tronc bascule en arri\u00e8re de mani\u00e8re vertigineuse. Deux soignants doivent la soutenir sous les aisselles pour \u00e9viter qu&rsquo;elle ne glisse doucement sur le plancher, tandis que ses pieds restent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment clou\u00e9s sur place, refusant tout mouvement de propulsion.<\/p>\n<p>Un second exemple embl\u00e9matique, fr\u00e9quemment rencontr\u00e9 en m\u00e9decine militaire ou d&rsquo;urgence, implique un jeune recrue de 21 ans apr\u00e8s une mission op\u00e9rationnelle \u00e9prouvante. Le militaire pr\u00e9sente une d\u00e9marche hautement d\u00e9sorganis\u00e9e : chaque pas est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d&rsquo;une profonde flexion du buste, les bras moulinent vigoureusement dans l&rsquo;air, et les pieds d\u00e9crivent des arcs de cercle exag\u00e9r\u00e9s avant de frapper lourdement le sol par les talons. Invit\u00e9 \u00e0 traverser le couloir, le patient para\u00eet sur le point de s&rsquo;\u00e9craser contre le mur \u00e0 chaque instant, mais r\u00e9tablit miraculeusement son \u00e9quilibre \u00e0 la derni\u00e8re milliseconde en s&rsquo;appuyant avec souplesse sur l&rsquo;encadrement des portes. Lors d&rsquo;un test sp\u00e9cifique o\u00f9 le neurologue lui demande de reculer rapidement ou de courir vers la sortie pour une simulation d&rsquo;alerte, la coordination motrice se r\u00e9tablit instantan\u00e9ment de mani\u00e8re fluide et sym\u00e9trique, avant que la d\u00e9marche abasique ne r\u00e9apparaisse d\u00e8s le retour au pas ordinaire.<\/p>\n<p>Ces cas cliniques soulignent le contraste universel entre l&rsquo;immense d\u00e9tresse subjective ressentie par le patient face \u00e0 la perte per\u00e7ue de son autonomie physique et le caract\u00e8re paradoxalement pr\u00e9serv\u00e9 des m\u00e9canismes automatiques de protection posturale. Le patient ne feint pas une incapacit\u00e9 : il est v\u00e9ritablement prisonnier d&rsquo;un blocage de l&rsquo;int\u00e9gration motrice volontaire.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation clinique de l&rsquo;astasie-abasie a radicalement \u00e9volu\u00e9 : autrefois consid\u00e9r\u00e9e comme un diagnostic d&rsquo;exclusion par d\u00e9faut, elle repose aujourd&rsquo;hui imp\u00e9rativement sur l&rsquo;identification de \u00ab signes positifs d&rsquo;incoh\u00e9rence interne et de variabilit\u00e9 \u00bb selon les crit\u00e8res diagnostiques du DSM-5 et les recommandations internationales de neurologie clinique.<\/p>\n<p>L&rsquo;examen s\u00e9miologique au lit du patient et lors de la station debout met en \u0153uvre des man\u0153uvres cibl\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Signe_de_Hoover\">signe de Hoover<\/a> :<\/strong> man\u0153uvre fondamentale permettant de diff\u00e9rencier une faiblesse organique d&rsquo;un trouble fonctionnel. Le clinicien place sa main sous le talon du membre pr\u00e9tendument par\u00e9si\u00e9 pendant que le patient tente d&rsquo;\u00e9lever la jambe controlat\u00e9rale contre r\u00e9sistance. Chez le sujet atteint d&rsquo;un trouble fonctionnel, une puissante pression d&rsquo;appui automatique descendante du talon est per\u00e7ue par le m\u00e9decin, prouvant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 physiologique compl\u00e8te des voies motrices cortico-spinales descendantes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9preuve de la marche \u00e0 reculons :<\/strong> les patients pr\u00e9sentant une abasie fonctionnelle \u00e9prouvent souvent une am\u00e9lioration spectaculaire de leur locomotion lorsqu&rsquo;on leur demande de marcher en arri\u00e8re. La marche r\u00e9trograde sollicite des r\u00e9seaux neuronaux moins investis par les sch\u00e9mas cognitifs n\u00e9gatifs conscients que la marche en avant habituelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9valuation des chutes et de l&rsquo;\u00e9quilibration :<\/strong> lors du test de Romberg, au lieu d&rsquo;une oscillation directionnelle fixe ou d&rsquo;une chute franche en bloc (typique d&rsquo;une ataxie vestibulaire ou proprioceptive), le patient astasique pr\u00e9sente de grandes oscillations multidirectionnelles sinueuses du tronc, sans que la base de sustentation ne s&rsquo;\u00e9largisse obligatoirement, et se rattrape avec une pr\u00e9cision dynamique remarquable.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9preuve de la marche accroupie ou rythm\u00e9e :<\/strong> la capacit\u00e9 paradoxale \u00e0 sautiller sur un pied, \u00e0 marcher sur la pointe des pieds ou \u00e0 adopter une marche militaire cadenc\u00e9e par la voix de l&rsquo;examinateur, contrastant violemment avec l&rsquo;incapacit\u00e9 de marcher normalement, valide l&rsquo;incoh\u00e9rence fonctionnelle diagnostique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan paraclinique, l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) c\u00e9r\u00e9brale et m\u00e9dullaire, l&rsquo;\u00e9lectromyogramme (EMG) ainsi que les bilans biologiques standard ne r\u00e9v\u00e8lent aucune l\u00e9sion causale. Ces examens sont indispensables non pas pour confirmer le trouble fonctionnel, mais pour \u00e9liminer formellement des diagnostics diff\u00e9rentiels neurologiques complexes \u00e0 d\u00e9but insidieux.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La prise en charge de l&rsquo;astasie-abasie a longtemps \u00e9t\u00e9 compromise par des attitudes m\u00e9dicales inappropri\u00e9es oscillant entre rejet moralisateur (\u00ab le patient invente \u00bb) et surm\u00e9dicalisation iatrog\u00e8ne avec immobilisation prolong\u00e9e. La pratique contemporaine s&rsquo;appuie d\u00e9sormais sur une approche multidisciplinaire structur\u00e9e, combinant neurologie, kin\u00e9sith\u00e9rapie sp\u00e9cialis\u00e9e et psychiatrie de liaison.<\/p>\n<p>Le premier levier th\u00e9rapeutique, d&rsquo;une port\u00e9e critique, r\u00e9side dans la formulation claire et bienveillante de l&rsquo;annonce diagnostique. Le m\u00e9decin doit expliquer au patient de mani\u00e8re transparente que son syst\u00e8me nerveux n&rsquo;est pas endommag\u00e9 structurellement (\u00ab le mat\u00e9riel est intact \u00bb), mais qu&rsquo;il souffre d&rsquo;un probl\u00e8me logiciel (\u00ab un blocage fonctionnel de la transmission de l&rsquo;information \u00bb). En lui d\u00e9montrant concr\u00e8tement sur place la positivit\u00e9 de ses r\u00e9flexes lors du signe de Hoover ou de la marche diststraite, le praticien valide la r\u00e9alit\u00e9 de la souffrance tout en restaurant l&rsquo;espoir l\u00e9gitime d&rsquo;une r\u00e9cup\u00e9ration motrice compl\u00e8te et rapide.<\/p>\n<p>La kin\u00e9sith\u00e9rapie motrice sp\u00e9cialis\u00e9e pour troubles neurologiques fonctionnels constitue l&rsquo;axe de r\u00e9\u00e9ducation physique central. Elle repose sur le r\u00e9entra\u00eenement \u00e0 la locomotion par diversion attentionnelle : plut\u00f4t que d&rsquo;encourager le patient \u00e0 \u00ab forcer \u00bb ou \u00e0 se concentrer intens\u00e9ment sur ses pas (ce qui aggrave syst\u00e9matiquement le trouble), le r\u00e9\u00e9ducateur utilise des m\u00e9tronomes, des cibles visuelles au sol, la marche arri\u00e8re, ou la mobilisation sur tapis roulant pour r\u00e9activer les automatismes moteurs r\u00e9flexes en contournant la fixation consciente.<\/p>\n<p>En parall\u00e8le, la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_cognitivo-comportementale\">th\u00e9rapie cognitivo-comportementale<\/a> (TCC) et les approches psychoth\u00e9rapeutiques ciblent les facteurs de vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9motionnelle, le conditionnement de peur de la chute, les traumatismes psychiques sous-jacents et les dynamiques relationnelles familiales qui entretiennent involontairement le handicap par surprotection.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la recherche en neurosciences sur l&rsquo;astasie-abasie et les troubles moteurs fonctionnels a franchi un pas de g\u00e9ant gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle (IRMf et TEP-scan). Les travaux pionniers d&rsquo;\u00e9quipes internationales majeures \u2014 notamment dirig\u00e9es par Patrik Vuilleumier \u00e0 Gen\u00e8ve, Jon Stone et Michael Sharpe \u00e0 \u00c9dimbourg, ou Mark Hallett aux National Institutes of Health (NIH) \u2014 ont apport\u00e9 des preuves empiriques rigoureuses dissipant d\u00e9finitivement le soup\u00e7on de simulation volontaire.<\/p>\n<p>Ces recherches ont d\u00e9montr\u00e9 que lorsqu&rsquo;un patient atteint de paralysie ou d&rsquo;abasie fonctionnelle tente de mobiliser son membre, le cortex moteur primaire demeure hypoactif ou inhib\u00e9, tandis que le cortex cingulaire ant\u00e9rieur, l&rsquo;insula ant\u00e9rieure et l&rsquo;amygdale pr\u00e9sentent une activation disproportionn\u00e9e. Cette signature neuro-imagerie met en \u00e9vidence un \u00ab \u00e9touffement \u00bb direct des programmes moteurs d&rsquo;ex\u00e9cution par des signaux limbiques et \u00e9motionnels anormaux. La connectivit\u00e9 fonctionnelle entre la jonction temporo-pari\u00e9tale droite \u2014 r\u00e9gion cl\u00e9 dans la gen\u00e8se du sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 et de la distinction soi\/non-soi \u2014 et les aires pr\u00e9motrices appara\u00eet significativement affaiblie, expliquant pr\u00e9cis\u00e9ment pourquoi le sujet n&rsquo;a plus l&rsquo;impression de contr\u00f4ler son corps dans l&rsquo;espace.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9pid\u00e9miologique et pronostique, les \u00e9tudes longitudinales confirment que la pr\u00e9cocit\u00e9 de l&rsquo;intervention th\u00e9rapeutique est le facteur d\u00e9terminant de la gu\u00e9rison. Une \u00e9tude de cohorte men\u00e9e par Stone et ses collaborateurs a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu&rsquo;une annonce diagnostique claire accompagn\u00e9e d&rsquo;une r\u00e9\u00e9ducation motrice sp\u00e9cifique pr\u00e9coce permettait une r\u00e9mission compl\u00e8te ou une am\u00e9lioration majeure chez plus de 70 % des patients dans les semaines suivant la prise en charge, alors que les retards diagnostiques de plusieurs ann\u00e9es favorisent la fixation de d\u00e9formations posturales secondaires, l&rsquo;atrophie musculaire par non-usage et la chronicisation sociale invalidante.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression clinique et l&rsquo;interpr\u00e9tation socio-anthropologique de l&rsquo;astasie-abasie varient consid\u00e9rablement \u00e0 travers le globe et les \u00e9poques. Les anthropologues de la sant\u00e9 et les psychiatres transculturels soulignent que le corps humain exprime la d\u00e9tresse psychologique \u00e0 travers des idiomes somatiques fa\u00e7onn\u00e9s par l&rsquo;environnement culturel du sujet.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales contemporaines, o\u00f9 les mod\u00e8les psychologiques et neurobiologiques dominent l&rsquo;\u00e9ducation, les troubles conversifs moteurs spectaculaires comme l&rsquo;astasie-abasie classique du XIXe si\u00e8cle sont devenus moins fr\u00e9quents dans les grands centres urbains, c\u00e9dant souvent le pas \u00e0 des syndromes plus diffus tels que la fatigue chronique, les douleurs myofasciales ou le syndrome de tachycardie posturale orthostatique fonctionnelle. En revanche, dans de nombreuses r\u00e9gions du monde ou au sein de communaut\u00e9s o\u00f9 la verbalisation des conflits psychiques, des traumatismes interpersonnels ou des revendications affectives est fortement prohib\u00e9e sur le plan social, religieux ou familial, le corps demeure le vecteur privil\u00e9gi\u00e9 d&rsquo;ext\u00e9riorisation de la souffrance. L&rsquo;astasie-abasie y conserve une incidence notable et spectaculaire.<\/p>\n<p>Les cadres explicatifs populaires influencent directement le pronostic : lorsque la perte de la marche est attribu\u00e9e localement \u00e0 une possession spirituelle, \u00e0 un mauvais \u0153il ou \u00e0 une sorcellerie, la prise en charge m\u00e9dicale conventionnelle est souvent r\u00e9cus\u00e9e au profit de rituels de d\u00e9senvo\u00fbtement traditionnels. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;\u00e9tiquetage p\u00e9joratif de \u00ab folie \u00bb ou de \u00ab com\u00e9die \u00bb dans certains milieux culturels peut pr\u00e9cipiter le patient dans une honte indicible et une marginalisation s\u00e9v\u00e8re, renfor\u00e7ant le repli au lit et l&rsquo;incapacit\u00e9 locomotrice.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites diagnostiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;astasie-abasie est travers\u00e9e de controverses m\u00e9dicales, \u00e9pist\u00e9mologiques et \u00e9thiques intenses. La premi\u00e8re critique r\u00e9currente concerne le risque permanent d&rsquo;erreur diagnostique. Qualifier une d\u00e9marche anormale d&rsquo;astasie-abasie \u00ab fonctionnelle \u00bb ou \u00ab hyst\u00e9rique \u00bb expose le clinicien au danger dramatique de m\u00e9conna\u00eetre une affection organique authentique \u00e0 son stade initial.<\/p>\n<p>Des pathologies neurologiques atypiques telles que l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Apraxie\">apraxie de la marche<\/a> d&rsquo;origine frontale (comme dans le syndrome de Bruns ou l&rsquo;hydroc\u00e9phalie \u00e0 pression normale), les dystonies paroxystiques kinesig\u00e9niques, certaines chor\u00e9es g\u00e9n\u00e9tiques d\u00e9butantes, les neuromyotonies ou encore le syndrome de la personne raide (<em>stiff-person syndrome<\/em>) ont pu, par le pass\u00e9, \u00eatre faussement \u00e9tiquet\u00e9es d&rsquo;hyst\u00e9riques en raison de leur allure fluctuante ou bizarre. Cette limite impose une rigueur diagnostique absolue : la variabilit\u00e9 motrice ne doit jamais \u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 un trouble fonctionnel sans la d\u00e9monstration positive de signes sp\u00e9cifiques comme le signe de Hoover ou la distractibilit\u00e9 formelle.<\/p>\n<p>Un second d\u00e9bat majeur r\u00e9side dans la d\u00e9marcation \u00e9thique et clinique entre le trouble fonctionnel authentique et la simulation (trouble factice ou simulation m\u00e9dico-l\u00e9gale). Alors que la simulation implique une fabrication intentionnelle, consciente et dirig\u00e9e vers un gain mat\u00e9riel, l\u00e9gal ou financier explicite (\u00e9vitement du service militaire, indemnit\u00e9s d&rsquo;assurance), le trouble neurologique fonctionnel engage une incapacit\u00e9 involontaire, v\u00e9cue avec une d\u00e9tresse interne profonde. Cependant, distinguer la fronti\u00e8re exacte entre motivation inconsciente et exag\u00e9ration semi-consciente demeure un d\u00e9fi \u00e9pineux pour la pratique expertale et m\u00e9dicol\u00e9gale.<\/p>\n<p>Enfin, le terme m\u00eame d&rsquo;\u00ab astasie-abasie \u00bb fait l&rsquo;objet de critiques s\u00e9mantiques. Certains auteurs modernes consid\u00e8rent ce mot d\u00e9suet, arguant qu&rsquo;il v\u00e9hicule les relents paternalistes et r\u00e9ducteurs des asiles du XIXe si\u00e8cle. Ils pr\u00e9conisent de lui substituer des d\u00e9signations purement descriptives et modernes telles que \u00ab trouble fonctionnel de la marche \u00bb ou \u00ab d\u00e9marche fonctionnelle \u00bb, jug\u00e9es moins stigmatisantes pour les patients et plus ais\u00e9ment int\u00e9grables dans les sch\u00e9mas de m\u00e9decine factuelle.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>La pr\u00e9cision du diagnostic requiert de confronter l&rsquo;astasie-abasie \u00e0 un ensemble de concepts frontaliers et d&rsquo;affections neurologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Ataxie c\u00e9r\u00e9belleuse ou sensitive :<\/strong> trouble de la coordination motrice d\u00fb \u00e0 une atteinte du cervelet ou des cordons post\u00e9rieurs de la moelle \u00e9pini\u00e8re. Contrairement \u00e0 l&rsquo;astasie-abasie, l&rsquo;ataxie organique s&rsquo;accompagne d&rsquo;une dysm\u00e9trie constante, d&rsquo;un \u00e9largissement fixe du polygone de sustentation, d&rsquo;une hypotonie et ne s&rsquo;am\u00e9liore jamais sous l&rsquo;effet de la distraction cognitive.<\/li>\n<li><strong>Apraxie de la marche (marche frontale) :<\/strong> perte de la capacit\u00e9 d&rsquo;utilisation correcte des membres inf\u00e9rieurs pour la locomotion par l\u00e9sion des lobes frontaux. Le patient semble \u00ab coller \u00bb au sol (aimantation), avance par tout petits pas gliss\u00e9s avec pers\u00e9v\u00e9ration motrice, mais ne pr\u00e9sente pas les embard\u00e9es spectaculaires et la pr\u00e9servation agile de l&rsquo;\u00e9quilibre propres \u00e0 l&rsquo;abasie fonctionnelle.<\/li>\n<li><strong>Camptocormie :<\/strong> flexion ant\u00e9rieure involontaire et anormale du tronc qui appara\u00eet lors de la station debout et de la marche. Elle peut \u00eatre fonctionnelle, mais se rencontre aussi fr\u00e9quemment comme complication motrice de la maladie de Parkinson, des myopathies axiales ou de la scl\u00e9rose lat\u00e9rale amyotrophique.<\/li>\n<li><strong>Stasibasiphobie (ou basophobie) :<\/strong> peur panique phobique de se tenir debout ou de marcher, g\u00e9n\u00e9ralement cons\u00e9cutive \u00e0 une chute r\u00e9elle chez un sujet \u00e2g\u00e9 ou anxieux. Le sujet refuse d&rsquo;avancer en raison d&rsquo;une angoisse consciente verbalis\u00e9e, sans d\u00e9ployer les mouvements extravagants de rattrapage caract\u00e9ristiques de l&rsquo;astasie-abasie.<\/li>\n<li><strong>Syndrome de la personne raide (<em>Stiff-Person Syndrome<\/em>) :<\/strong> affection auto-immune rare provoquant une rigidit\u00e9 axiale fluctuante majeure et des spasmes musculaires violents \u00e0 la moindre stimulation sensitive ou \u00e9motionnelle, souvent prise \u00e0 tort pour une conversion motrice avant le dosage des anticorps anti-GAD.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;astasie-abasie est un syndrome s\u00e9miologique spectaculaire caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;impossibilit\u00e9 de maintenir la station debout et d&rsquo;assurer une d\u00e9marche coordonn\u00e9e, en l&rsquo;absence de toute l\u00e9sion neurologique structurelle et avec pr\u00e9servation parfaite des mouvements segmentaires en position allong\u00e9e.<\/p>\n<p>Isol\u00e9e cliniquement par Paul Blocq et Jean-Martin Charcot en 1888, elle constitue l&rsquo;expression motrice embl\u00e9matique des troubles de conversion et des troubles neurologiques fonctionnels contemporains.<\/p>\n<p>Sa physionomie repose sur une s\u00e9miologie paradoxale : embard\u00e9es th\u00e9\u00e2trales, flexions bizarres du tronc et d\u00e9marches fluctuantes qui contredisent les lois physiques des chutes organiques vraies, t\u00e9moignant d&rsquo;une conservation implicite de l&rsquo;\u00e9quilibration sensorimotrice.<\/p>\n<p>Les neurosciences contemporaines \u00e9clairent ce ph\u00e9nom\u00e8ne non plus comme une com\u00e9die d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, mais comme une rupture neurofonctionnelle r\u00e9elle entre les r\u00e9seaux limbiques hyperactifs et les centres moteurs de commande volontaire, associ\u00e9e \u00e0 une alt\u00e9ration du sentiment subjectif d&rsquo;agentivit\u00e9.<\/p>\n<p>Le diagnostic ne se r\u00e9sume pas \u00e0 l&rsquo;exclusion d&rsquo;anomalies aux examens d&rsquo;imagerie ; il s&rsquo;\u00e9tablit imp\u00e9rativement sur des signes cliniques positifs formels tels que le signe de Hoover, la distractibilit\u00e9 et la discordance posturo-cin\u00e9tique.<\/p>\n<p>Le traitement efficace conjugue une communication diagnostique empathique et transparente, une kin\u00e9sith\u00e9rapie motrice sp\u00e9cialis\u00e9e ax\u00e9e sur la r\u00e9activation des automatismes par d\u00e9tournement d&rsquo;attention, et des th\u00e9rapies cognitivo-comportementales visant la restauration globale du fonctionnement psychomoteur.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Blocq, P. (1888). Sur une affection caract\u00e9ris\u00e9e par de l&rsquo;astasie et de l&rsquo;abasie. <em>Archives de Neurologie<\/em>, 15, 24-51, 187-211.<\/li>\n<li>Charcot, J.-M. (1889). <em>Le\u00e7ons du mardi \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re : Policlinique 1887-1888<\/em>. Progr\u00e8s M\u00e9dical.<\/li>\n<li>Edwards, M. J., Bhatia, K. P. (2012). Functional (psychogenic) movement disorders: Merging mind and brain. <em>The Lancet Neurology<\/em>, 11(3), 250-260. <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/22341213\/\">https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/22341213\/<\/a><\/li>\n<li>Freud, S., &#038; Breuer, J. (1895). <em>Studien \u00fcber Hysterie<\/em>. Franz Deuticke.<\/li>\n<li>Stone, J., Carson, A., &#038; Hallett, M. (2016). Functional neurological disorders: A modern perspective. <em>Journal of Neurology, Neurosurgery &#038; Psychiatry<\/em>, 87(1), 1-2. <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/26658277\/\">https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/26658277\/<\/a><\/li>\n<li>Vuilleumier, P. (2014). Brain networks in functional neurological disorders: A conversion between neurology and psychiatry. <em>Dialogues in Clinical Neuroscience<\/em>, 16(1), 87-95. <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/24764986\/\">https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/24764986\/<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;astasie-abasie est un trouble neurologique fonctionnel spectaculaire caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 de se tenir debout et de marcher malgr\u00e9 une force musculaire intacte au lit. Explorez son histoire, sa s\u00e9miologie et ses bases neurobiologiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[24077,958,35091],"tags":[30798,35099,35095,35096,35097,33182,35098],"class_list":["post-21053","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-neurologie","category-psychiatrie-clinique","category-troubles-neurologiques-fonctionnels","tag-astasie-abasie","tag-charcot","tag-neurologie-fonctionnelle","tag-salpetriere","tag-signe-de-hoover","tag-trouble-de-conversion","tag-trouble-de-la-marche"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21053","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21053\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21053"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21053"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21053"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}