{"id":20920,"date":"2026-10-24T20:06:10","date_gmt":"2026-10-24T20:06:10","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=apraxie-articulatoire-parole-trouble-moteur"},"modified":"2026-10-24T20:06:10","modified_gmt":"2026-10-24T20:06:10","slug":"apraxie-articulatoire-parole-trouble-moteur","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=apraxie-articulatoire-parole-trouble-moteur","title":{"rendered":"Apraxie articulatoire : La parole entrav\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;apraxie articulatoire repr\u00e9sente l&rsquo;une des \u00e9nigmes les plus fascinantes et les plus invalidantes de la neuropsychologie clinique et de la phoniatrie contemporaine. Ce trouble sp\u00e9cifique de la programmation motrice prive le sujet de sa capacit\u00e9 \u00e0 coordonner avec pr\u00e9cision les mouvements bucco-phonatoires indispensables \u00e0 l&rsquo;expression orale fluide, alors m\u00eame que ses repr\u00e9sentations linguistiques internes et sa force musculaire demeurent intactes.<\/p>\n<h2>Apraxie articulatoire<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>apraxie articulatoire<\/strong>, \u00e9galement d\u00e9sign\u00e9e sous les termes d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Apraxie_de_la_parole\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">apraxie de la parole<\/a> ou d&rsquo;anarthrie pure dans la tradition classique francophone, est un trouble neuropsychologique acquis de l&rsquo;articulation motrice. Elle se caract\u00e9rise par une incapacit\u00e9 pathologique \u00e0 planifier, programmer et s\u00e9quencer les gestes spatio-temporels des articulateurs (l\u00e8vres, langue, voile du palais, cordes vocales) n\u00e9cessaires \u00e0 la production phon\u00e9tique des \u00e9nonc\u00e9s verbaux.<\/p>\n<p>Ce dysfonctionnement survient en l&rsquo;absence de par\u00e9sie, de paralysie, de spasme musculaire, d&rsquo;ataxie, de perte sensorielle aff\u00e9rente ou de trouble primaire de la compr\u00e9hension linguistique. Le patient sait conceptuellement ce qu&rsquo;il souhaite verbaliser, s\u00e9lectionne les repr\u00e9sentations phonologiques abstraites appropri\u00e9es, mais \u00e9choue \u00e0 convertir ce programme linguistique sous-jacent en commandes neuromotrices coordonn\u00e9es et temporellement synchronis\u00e9es.<\/p>\n<p>Sur le plan s\u00e9miologique, elle se manifeste par un comportement de t\u00e2tonnement articulatoire visible et audible, une d\u00e9synchronisation des temps d&rsquo;attaque vocale, des distorsions phon\u00e9tiques impr\u00e9visibles, ainsi qu&rsquo;une rupture majeure de la prosodie et du d\u00e9bit de parole. Elle constitue un pont critique entre le cortex associatif pr\u00e9moteur et les voies d&rsquo;ex\u00e9cution cortico-bulbaires motrices.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab apraxie \u00bb puise son \u00e9tymologie dans le grec ancien <em>apraxia<\/em> (\u1f00\u03c0\u03c1\u03b1\u03be\u03af\u03b1), substantif form\u00e9 par l&rsquo;accolement du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-, \u00ab sans \u00bb ou \u00ab absence de \u00bb) et de <em>praxis<\/em> (\u03c0\u03c1\u1fb6\u03be\u03b9\u03c2, d\u00e9signant \u00ab l&rsquo;action \u00bb, \u00ab la pratique \u00bb ou \u00ab la coordination volontaire d&rsquo;un acte moteur \u00bb). Dans son acception litt\u00e9rale et originelle, l&rsquo;apraxie traduit donc l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;agir ou l&rsquo;inefficience du geste finalis\u00e9.<\/p>\n<p>Le qualificatif \u00ab articulatoire \u00bb d\u00e9rive quant \u00e0 lui du bas-latin <em>articularis<\/em> ou du verbe <em>articulare<\/em>, issu lui-m\u00eame du latin classique <em>articulus<\/em>, diminutif d&rsquo;<em>artus<\/em> (\u00ab membre \u00bb, \u00ab articulation \u00bb, \u00ab n\u0153ud \u00bb ou \u00ab division logique \u00bb). En linguistique et en anatomie fonctionnelle, l&rsquo;articulation d\u00e9signe la fragmentation du souffle expir\u00e9 et du son laryng\u00e9 en segments discrets identifiables gr\u00e2ce au positionnement coordonn\u00e9 des organes bucco-pharyng\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;expression sp\u00e9cifique d&rsquo;apraxie articulatoire a \u00e9t\u00e9 conceptualis\u00e9e et popularis\u00e9e dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale internationale par le neurologue am\u00e9ricain Frederic L. Darley et ses coll\u00e8gues de la Mayo Clinic au cours des ann\u00e9es 1960 et 1970 (sous la d\u00e9nomination d&rsquo;<em>apraxia of speech<\/em>), formalisant une distinction d\u00e9finitive avec les dysarthries purement par\u00e9tiques et les paraphasies phon\u00e9miques d&rsquo;origine aphasique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique et grammatical, le terme \u00ab apraxie articulatoire \u00bb est un syntagme nominal f\u00e9minin invariable en genre. Son pluriel r\u00e9gulier s&rsquo;\u00e9crit \u00ab apraxies articulatoires \u00bb. Sur le plan phon\u00e9tique, la transcription en alphabet phon\u00e9tique international (API) s&rsquo;\u00e9tablit rigoureusement comme suit : \/a.p\u0281ak.si a\u0281.ti.ky.la.twa\u0281\/.<\/p>\n<p>Dans le domaine acad\u00e9mique et clinique, l&#8217;emploi de cette locution exige une rigueur contextuelle absolue. En neurobiologie du langage, on privil\u00e9gie l&rsquo;expression \u00ab apraxie articulatoire \u00bb ou \u00ab apraxie de la parole \u00bb pour d\u00e9signer l&rsquo;atteinte acquise chez l&rsquo;adulte, tandis que le syntagme \u00ab dyspraxie verbale \u00bb ou \u00ab dyspraxie du d\u00e9veloppement \u00bb (en anglais, <em>childhood apraxia of speech<\/em>) est r\u00e9serv\u00e9 aux formes p\u00e9diatriques d\u00e9veloppementales r\u00e9sultant d&rsquo;une anomalie pr\u00e9coce de la maturation des circuits c\u00e9r\u00e9braux du contr\u00f4le sensorimoteur oral.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;apraxie articulatoire dans toute sa complexit\u00e9, il convient d&rsquo;analyser l&rsquo;architecture neurofonctionnelle de la production verbale humaine. Dans les mod\u00e8les cognitifs contemporains, la parole r\u00e9sulte d&rsquo;une cascade d&rsquo;op\u00e9rations successives d\u00e9butant par l&rsquo;intention communicative, suivie de la conceptualisation, de la s\u00e9lection lexicale, de l&rsquo;encodage phonologique abstrait, de la programmation motrice de la parole, et enfin de l&rsquo;ex\u00e9cution neuromusculaire p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<p>L&rsquo;apraxie articulatoire s&rsquo;ancre pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;interface charni\u00e8re situ\u00e9e entre l&rsquo;encodage phonologique (processus purement linguistique d&rsquo;ordonnancement des phon\u00e8mes) et l&rsquo;ex\u00e9cution motrice brute r\u00e9gie par le motoneurone sup\u00e9rieur et inf\u00e9rieur. Le patient dispose des repr\u00e9sentations conceptuelles et s\u00e9lectionne sans ambigu\u00eft\u00e9 les unit\u00e9s phonologiques cibles du mot envisag\u00e9. Toutefois, l&rsquo;\u00e9tape interm\u00e9diaire dite de \u00ab programmation motrice \u00bb, qui traduit les repr\u00e9sentations phonologiques abstraites en param\u00e8tres dynamiques spatio-temporels (angle de d\u00e9placement de la langue, pression d&rsquo;occlusion bilabiale, tension musculaire, coordination v\u00e9laire et synchronisation phonatoire), subit une rupture neurophysiologique s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>Cette perturbation g\u00e9n\u00e8re une discordance majeure au sein de la boucle audio-phonatoire et kinesth\u00e9sique. Le locuteur conserve une perception intime et lucide de ses erreurs d&rsquo;articulation. Constatant imm\u00e9diatement que le son produit ne correspond pas \u00e0 la cible sensorielle anticip\u00e9e, il multiplie les tentatives d&rsquo;autocorrection, ce qui engendre un comportement caract\u00e9ristique d&rsquo;h\u00e9sitation, de fausses routes et de t\u00e2tonnements pr\u00e9-articulatoires. Cette tension entre l&rsquo;intention pr\u00e9serv\u00e9e et l&rsquo;\u00e9chec de la r\u00e9alisation motrice suscite une anxi\u00e9t\u00e9 majeure de performance et un \u00e9puisement psychologique consid\u00e9rable lors des interactions discursives.<\/p>\n<p>Contrairement aux aphasies fluides, o\u00f9 les erreurs de production sont souvent insouciantes et accompagn\u00e9es d&rsquo;une anosognosie relative, le patient atteint d&rsquo;apraxie articulatoire s&rsquo;av\u00e8re douloureusement conscient de son incapacit\u00e9 motrice. Il tente fr\u00e9n\u00e9tiquement de repositionner ses organes buccaux, ajustant par essais et erreurs la posture linguale avant m\u00eame d&rsquo;\u00e9mettre la premi\u00e8re sonorit\u00e9 consonantique ou vocalique. Le trouble affecte par cons\u00e9quent non seulement la production sonore isol\u00e9e, mais \u00e9galement l&rsquo;ensemble de la cin\u00e9matique orofaciale fonctionnelle.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;apraxie articulatoire s&rsquo;entrem\u00eale intimement avec les fondements m\u00eames de la neurologie moderne et de la neuropsychologie cognitive. D\u00e8s 1861, le chirurgien et anthropologue fran\u00e7ais Paul Broca publie son observation princeps d&rsquo;un patient nomm\u00e9 Leborgne, incapable de prof\u00e9rer d&rsquo;autre syllabe que \u00ab tan \u00bb, bien que ses voies motrices buccales primitives soient fonctionnelles et sa compr\u00e9hension pr\u00e9serv\u00e9e. Broca baptise alors ce d\u00e9ficit sous le nom d&rsquo;\u00ab aph\u00e9mie \u00bb, qu&rsquo;il d\u00e9finit express\u00e9ment comme une perte de la facult\u00e9 du langage articul\u00e9 en l&rsquo;absence de paralysie des organes de l&rsquo;\u00e9locution.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, sous l&rsquo;impulsion th\u00e9orique d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hugo_Liepmann\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">Hugo Liepmann<\/a>, la notion g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;apraxie prend corps : Liepmann formalise la distinction capitale entre apraxie id\u00e9atoire, apraxie id\u00e9omotrice et apraxie m\u00e9lokin\u00e9tique, d\u00e9montrant qu&rsquo;une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale focale peut d\u00e9connecter l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un geste de son ex\u00e9cution motrice sens\u00e9e. Parall\u00e8lement en France, Th\u00e9ophile Alajouanine, Fran\u00e7ois Lhermitte et leurs contemporains th\u00e9orisent le concept de \u00ab syndrome de d\u00e9sint\u00e9gration phon\u00e9tique \u00bb, d\u00e9crivant m\u00e9ticuleusement la lenteur, les d\u00e9formations articulatoires r\u00e9guli\u00e8res et la perte du timbre naturel de la voix cons\u00e9cutives \u00e0 des l\u00e9sions de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re dominant.<\/p>\n<p>Un tournant \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9cisif survient \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 sous l&rsquo;\u00e9gide de Frederic L. Darley, Aronson et Brown au d\u00e9partement des troubles de la communication de la Mayo Clinic. Ces chercheurs isolent formellement le tableau clinique sous l&rsquo;appellation d&rsquo;<em>apraxia of speech<\/em>. Ils m\u00e8nent des s\u00e9ries d&rsquo;exp\u00e9rimentations phon\u00e9tiques d\u00e9montrant que cette entit\u00e9 se distingue sans \u00e9quivoque tant des dysarthries d&rsquo;origine sous-corticale ou bulbaire que des paraphasies phon\u00e9miques issues d&rsquo;atteintes du cortex temporal gauche comme dans l&rsquo;aphasie de Wernicke.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re contemporaine, l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), de la tractographie par diffusion et de la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) a permis d&rsquo;affiner encore cette conceptualisation historique. Les neurosciences modernes ont d\u00e9pass\u00e9 le mod\u00e8le strictement localisationniste du centre de Broca pour adopter une vision en r\u00e9seaux connectomiques dynamiques impliquant l&rsquo;insula ant\u00e9rieure, le cortex pr\u00e9moteur ventral et les circuits striato-thalamo-corticaux.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres th\u00e9oriques majeurs soutiennent l&rsquo;\u00e9lucidation neurofonctionnelle de l&rsquo;apraxie articulatoire. Le mod\u00e8le neurobiologique dominant aujourd&rsquo;hui est le mod\u00e8le DIVA (<em>Directions Into Velocities of Articulators<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9 principalement par Frank Guenther et son \u00e9quipe. Ce cadre mod\u00e9lise la production de la parole comme un syst\u00e8me computationnel pr\u00e9dictif \u00e0 double boucle, combinant un contr\u00f4le par r\u00e9troaction (<em>feedback<\/em> sensoriel auditif et somatosensoriel) et un contr\u00f4le par anticipation (<em>feedforward<\/em> moteur).<\/p>\n<p>Dans le paradigme DIVA, l&rsquo;apraxie articulatoire r\u00e9sulte principalement d&rsquo;une alt\u00e9ration profonde des commandes d&rsquo;anticipation motrice stock\u00e9es au niveau du cortex frontal inf\u00e9rieur et de la r\u00e9gion pr\u00e9motrice ventrale. Lorsque la commande feedforward est d\u00e9grad\u00e9e, le syst\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral devient excessivement d\u00e9pendant des boucles de r\u00e9troaction sensorielle aff\u00e9rentes. Or, les boucles de r\u00e9troaction auditive et kinesth\u00e9sique pr\u00e9sentent une latence intrins\u00e8que d&rsquo;au moins 100 \u00e0 150 millisecondes, un d\u00e9lai bien trop long pour ajuster en temps r\u00e9el une articulation qui exige des transitions motrices de l&rsquo;ordre de 20 \u00e0 40 millisecondes. Cette d\u00e9synchronisation engendre in\u00e9vitablement les arr\u00eats, la lenteur extr\u00eame et le b\u00e9gaiement phon\u00e9tique propres au syndrome apraxique.<\/p>\n<p>Sur le plan neuropsychologique modulaire, le mod\u00e8le de Levelt, Roelofs et Meyer (mod\u00e8le WEAVER++) postule l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00ab syllabaire mental \u00bb (<em>mental syllabary<\/em>). Ce magasin mn\u00e9sique stocke les patrons moteurs pr\u00e9-compil\u00e9s des syllabes les plus fr\u00e9quemment utilis\u00e9es dans la langue maternelle d&rsquo;un individu. Chez l&rsquo;adulte sain, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 ce syllabaire permet de g\u00e9n\u00e9rer instantan\u00e9ment le patron moteur d&rsquo;une syllabe fr\u00e9quente sans avoir \u00e0 recalculer chaque geste musculaire \u00e9l\u00e9mentaire. Dans l&rsquo;apraxie articulatoire, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 ce syllabaire mental est soit irr\u00e9m\u00e9diablement d\u00e9truit, soit bloqu\u00e9 dans sa transmission vers le cortex moteur primaire. Le locuteur se voit alors contraint de r\u00e9assembler chaque geste phon\u00e9tique segment par segment, \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;un apprenant novice d\u00e9butant une langue \u00e9trang\u00e8re complexe.<\/p>\n<p>Enfin, les approches issues des th\u00e9ories des syst\u00e8mes dynamiques et de la phonologie articulatoire de Browman et Goldstein soulignent que la parole n&rsquo;est pas une simple suite d&rsquo;\u00e9tats statiques juxtapos\u00e9s, mais une coordination spatiotemporelle hautement fluide de \u00ab gestes articulatoires \u00bb qui se chevauchent (ph\u00e9nom\u00e8ne de coarticulation). L&rsquo;apraxie articulatoire constitue, sous cet angle, une d\u00e9faillance de la coordination temporelle relative (intergestuelle), entra\u00eenant la disparition de la coarticulation anticipatoire et une s\u00e9gr\u00e9gation anormale des syllabes.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La s\u00e9miologie de l&rsquo;apraxie articulatoire se d\u00e9ploie \u00e0 travers un ensemble composite de manifestations cliniques, cognitives et motrices distinctives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>T\u00e2tonnement articulatoire (<em>articulatory groping<\/em>) :<\/strong> Recherche posturale visible ou audible des articulateurs pr\u00e9alablement \u00e0 l&rsquo;\u00e9mission de la parole, le patient essayant diverses configurations labio-linguales avant de parvenir (ou non) \u00e0 la production phonatoire d\u00e9sir\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Distorsions phon\u00e9tiques et alt\u00e9rations de voisement :<\/strong> Modifications anormales du timbre et de la r\u00e9sonance des sons, allongement syst\u00e9matique de la dur\u00e9e des consonnes et des voyelles, et anomalies du d\u00e9lai d&rsquo;\u00e9tablissement du voisement (<em>Voice Onset Time<\/em> ou VOT), provoquant la confusion fr\u00e9quente entre consonnes sourdes et sonores (par exemple, substitution instable de \/p\/ par \/b\/).<\/li>\n<li><strong>Inconsistance des erreurs :<\/strong> Variabilit\u00e9 remarquable de la production verbale lors de r\u00e9p\u00e9titions cons\u00e9cutives d&rsquo;une m\u00eame cible lexicale, une syllabe pouvant \u00eatre r\u00e9ussie \u00e0 un essai puis d\u00e9form\u00e9e au suivant.<\/li>\n<li><strong>Rupture de la prosodie et d\u00e9bit ralenti :<\/strong> Perte de l&rsquo;intonation naturelle et m\u00e9lodique de la phrase, accents toniques d\u00e9plac\u00e9s sur toutes les syllabes indistinctement (scansion monotone), et allongement substantiel des pauses intra- et intermots.<\/li>\n<li><strong>Dissociation automatico-volontaire :<\/strong> Capacit\u00e9 paradoxale du patient \u00e0 prof\u00e9rer sans aucune alt\u00e9ration phon\u00e9tique des \u00e9nonc\u00e9s automatiques, des jurons, des salutations r\u00e9flexes ou des refrains musicaux m\u00e9moris\u00e9s, alors que la r\u00e9p\u00e9tition d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et volontaire de ces m\u00eames mots d\u00e9clenche un \u00e9chec moteur franc.<\/li>\n<li><strong>Sensibilit\u00e9 croissante \u00e0 la complexit\u00e9 syllabique :<\/strong> Aggravation spectaculaire des erreurs motrices lorsque la longueur du mot augmente, que les clusters consonantiques se complexifient (comme dans \u00ab strict \u00bb ou \u00ab transcription \u00bb) ou que la t\u00e2che requiert des transitions d&rsquo;aperture buccale rapides.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan typologique, les sp\u00e9cialistes distinguent g\u00e9n\u00e9ralement :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;apraxie articulatoire acquise de l&rsquo;adulte :<\/strong> Cons\u00e9cutive \u00e0 un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral, un traumatisme cr\u00e2nien, une r\u00e9section tumorale ou une pathologie neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative focale.<\/li>\n<li><strong>La dyspraxie verbale d\u00e9veloppementale :<\/strong> Anomalie neurologique cong\u00e9nitale ou n\u00e9onatale affectant la maturation des r\u00e9seaux de planification de la parole chez l&rsquo;enfant en bas \u00e2ge.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;apraxie de la parole primaire progressive (PPAOS) :<\/strong> Forme insidieuse et neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative d\u00e9butant par un trouble isol\u00e9 de la programmation de la parole, souvent associ\u00e9e \u00e0 des tauopathies telles que la paralysie supranucl\u00e9aire progressive (PSP) ou la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence corticobasale (DCB).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de concr\u00e9tiser les manifestations cliniques de ce trouble, examinons deux vignettes repr\u00e9sentatives rencontr\u00e9es en neuropsychologie hospitali\u00e8re.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 1 : Apraxie articulatoire acquise post-AVC<\/strong><br \/>Monsieur D., un enseignant de 58 ans sans ant\u00e9c\u00e9dents notables, subit un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral isch\u00e9mique sylvien superficiel gauche, touchant principalement le gyrus pr\u00e9central inf\u00e9rieur et la partie operculaire de l&rsquo;aire de Broca. Lors de l&rsquo;\u00e9valuation orthophonique \u00e0 la phase subaigu\u00eb, la compr\u00e9hension du langage \u00e9crit et oral est parfaitement pr\u00e9serv\u00e9e. Monsieur D. est capable de d\u00e9signer des images complexes sans aucune h\u00e9sitation et de lire silencieusement un journal en retenant parfaitement l&rsquo;ensemble des informations.<\/p>\n<p>Cependant, lorsqu&rsquo;on lui demande de d\u00e9nommer \u00e0 voix haute l&rsquo;image d&rsquo;un \u00ab papillon \u00bb, l&rsquo;examinateur observe une tentative motrice laborieuse. Monsieur D. arrondit ses l\u00e8vres, puis les r\u00e9tracte, appuie vigoureusement sa langue contre ses incisives sup\u00e9rieures, esquisse un mouvement de recul, puis expire de l&rsquo;air sans vocalisation audible. Apr\u00e8s plusieurs secondes de t\u00e2tonnement musculaire visible, il parvient \u00e0 prof\u00e9rer : \u00ab &#8230; p-p-&#8230; ba&#8230; pi&#8230; l&#8230; yon \u00bb, avec une scansion monotone o\u00f9 chaque syllabe est isol\u00e9e de la suivante par un silence de plusieurs centaines de millisecondes. Confront\u00e9 au mot phon\u00e9tiquement complexe \u00ab thermom\u00e8tre \u00bb, ses erreurs s&rsquo;amplifient : il produit \u00ab t&#8230; ter&#8230; m-mo&#8230; d\u00e8tr&#8230; \u00bb, avec une distorsion constante du timbre vocalique. En revanche, lorsque le m\u00e9decin le salue en quittant sa chambre le soir, Monsieur D. s&rsquo;\u00e9crie instantan\u00e9ment et de fa\u00e7on limpide : \u00ab Au revoir docteur, \u00e0 demain ! \u00bb, illustrant de mani\u00e8re saisissante la dissociation automatico-volontaire.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 2 : L&rsquo;apraxie de la parole primaire progressive<\/strong><br \/>Madame B., 64 ans, consulte pour un ralentissement progressif de son \u00e9locution install\u00e9 depuis dix-huit mois, sans aucune plainte mn\u00e9sique ni perte de la compr\u00e9hension lexicale. Ses tests lexicaux (d\u00e9nomination orale de Boston, fluence verbale \u00e9crite) r\u00e9v\u00e8lent des scores s\u00e9mantiques intacts. N\u00e9anmoins, sa parole conversationnelle est devenue saccad\u00e9e et lourde. L&rsquo;analyse acoustique montre un allongement substantiel du VOT et une \u00e9galisation prosodique anormale des contraintes d&rsquo;accentuation syllabique. Aucun signe de faiblesse musculaire de la langue ou du visage n&rsquo;est d\u00e9cel\u00e9 \u00e0 l&rsquo;examen des nerfs cr\u00e2niens, et l&rsquo;absence de nasonnement \u00e9limine formellement une paralysie v\u00e9laire. L&rsquo;IRM c\u00e9r\u00e9brale montre une atrophie localis\u00e9e du cortex pr\u00e9moteur dorsal et du pied de la troisi\u00e8me circonvolution frontale gauche. Ce tableau signe une apraxie de la parole primaire progressive, phase inaugurale d&rsquo;une pathologie neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative sous-jacente.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation clinique<\/h3>\n<p>Le diagnostic de l&rsquo;apraxie articulatoire exige un protocole d&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique et logop\u00e9dique rigoureux, visant \u00e0 isoler ce trouble de la programmation d&rsquo;autres atteintes motrices ou linguistiques. Le bilan d&rsquo;\u00e9valuation clinique s&rsquo;articule autour de plusieurs axes m\u00e9thodologiques standardis\u00e9s :<\/p>\n<p>En premier lieu, l&rsquo;examen moteur oral non verbal \u00e9value les mouvements bucco-faciaux isol\u00e9s et s\u00e9quentiels sur consigne volontaire (tirer la langue, claquer des dents, souffler une allumette imaginaire, faire claquer les l\u00e8vres). Cette \u00e9tape permet de rechercher une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Apraxie\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">apraxie bucco-faciale<\/a> associ\u00e9e, qui est fr\u00e9quemment comorbide mais dissociable de l&rsquo;apraxie de la parole, tout en confirmant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la motricit\u00e9 r\u00e9flexe et la force sym\u00e9trique des effecteurs.<\/p>\n<p>En second lieu, l&rsquo;orthophoniste soumet le patient \u00e0 des \u00e9preuves de diadococin\u00e9sie orofaciale (t\u00e2che de r\u00e9p\u00e9tition rapide de syllabes altern\u00e9es, telles que \u00ab pa-pa-pa \u00bb, \u00ab ta-ta-ta \u00bb, \u00ab ka-ka-ka \u00bb, puis de s\u00e9quences tri-syllabiques complexes \u00ab pa-ta-ka \u00bb). Alors que les patients dysarthriques pr\u00e9sentent une r\u00e9duction d&rsquo;amplitude constante ou un ralentissement uniforme, le patient apraxique pr\u00e9sente un effondrement sp\u00e9cifique de la r\u00e9gularit\u00e9 du rythme et un t\u00e9lescopage phon\u00e9tique majeur lors du passage des syllabes simples aux syllabes altern\u00e9es (\u00ab pa-ta-ka \u00bb devenant \u00ab pa-ka-ta \u00bb ou \u00ab ka-ta-pa \u00bb).<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation s&rsquo;appuie \u00e9galement sur des batteries valid\u00e9es, telles que le test d&rsquo;apraxie de la parole pour adultes (<em>Apraxia Battery for Adults<\/em> &#8211; ABA-2 de Dabul) ou, dans le contexte francophone, les sous-tests d&rsquo;articulation de la batterie MT-86 et de l&rsquo;Examen d&rsquo;aphasie de Ducarne. Les t\u00e2ches de r\u00e9p\u00e9tition de mots de longueur et de complexit\u00e9 croissantes (mots monosyllabiques, dissyllabiques, multisyllabiques et phrases porteuses) permettent de quantifier le taux de distorsions phon\u00e9tiques par rapport aux substitutions phon\u00e9miques franches.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension pr\u00e9cise de l&rsquo;apraxie articulatoire engendre des r\u00e9percussions pratiques consid\u00e9rables dans la r\u00e9\u00e9ducation orthophonique et la prise en charge neuropsychiatrique. Identifier correctement ce d\u00e9ficit \u00e9vite l&rsquo;\u00e9cueil d&rsquo;une prise en charge inadapt\u00e9e qui traiterait \u00e0 tort le patient comme un aphasique r\u00e9ceptif ou comme un dysarthrique par\u00e9tique.<\/p>\n<p>Les protocoles de r\u00e9\u00e9ducation reposent sur les principes modernes de l&rsquo;apprentissage moteur (<em>Motor Learning Theory<\/em>). Parmi les m\u00e9thodes th\u00e9rapeutiques \u00e9prouv\u00e9es, la th\u00e9rapie par intonation m\u00e9lodique (TIM \/ MIT &#8211; <em>Melodic Intonation Therapy<\/em>) occupe une place centrale. Cette m\u00e9thode utilise la prosodie musicale, le rythme cadenc\u00e9 et le tapotement de la main gauche pour stimuler les r\u00e9seaux fronto-temporaux de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, contournant ainsi le syst\u00e8me d\u00e9faillant de programmation du cortex frontal gauche.<\/p>\n<p>Une autre approche clinique majeure r\u00e9side dans les protocoles de placement articulatoire kinesth\u00e9sique et visuel, tels que le syst\u00e8me PROMPT (<em>Prompts for Restructuring Oral Muscular Phonetic Targets<\/em>). L&rsquo;orthophoniste utilise des guidages tactiles dynamiques au niveau des l\u00e8vres, de la m\u00e2choire et du cou du patient pour fournir artificiellement les aff\u00e9rences proprioceptives manquantes et guider m\u00e9caniquement l&rsquo;amorce des gestes phonatoires.<\/p>\n<p>Dans les cas les plus s\u00e9v\u00e8res o\u00f9 l&rsquo;expression orale r\u00e9siduelle demeure inintelligible, l&rsquo;implantation pr\u00e9coce de syst\u00e8mes de communication alternative et augment\u00e9e (CAA) \u2014 tablettes num\u00e9riques tactiles dot\u00e9es de synth\u00e8ses vocales ou claviers virtuels \u2014 permet de pr\u00e9server l&rsquo;autonomie psychosociale et de pr\u00e9venir l&rsquo;isolement d\u00e9pressif du patient.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine sur l&rsquo;apraxie articulatoire s&rsquo;appuie massivement sur la neuro-imagerie structurelle et fonctionnelle \u00e0 haute r\u00e9solution ainsi que sur la mod\u00e9lisation computationnelle du signal vocal. Les travaux fondamentaux men\u00e9s par Joseph Duffy, Nina Dronkers et leurs \u00e9quipes ont profond\u00e9ment transform\u00e9 la cartographie l\u00e9sionnelle de ce trouble.<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude princeps marquante devenue classique, Nina Dronkers (1996) a compar\u00e9 des cohortes de patients victimes d&rsquo;AVC avec et sans apraxie de la parole au moyen de reconstructions tomodensitom\u00e9triques et d&rsquo;IRM anatomiques en superposition l\u00e9sionnelle. Les r\u00e9sultats ont d\u00e9montr\u00e9 que 100 % des patients pr\u00e9sentant une apraxie articulatoire durable partageaient une l\u00e9sion commune affectant une r\u00e9gion circonscrite : la portion ant\u00e9rieure de l&rsquo;insula gauche. Bien que des d\u00e9bats ult\u00e9rieurs men\u00e9s par d&rsquo;autres \u00e9quipes (notamment Hillis et collaborateurs) aient nuanc\u00e9 le r\u00f4le exclusif de l&rsquo;insula en impliquant plus largement le gyrus pr\u00e9central gauche et la pars opercularis, cette d\u00e9couverte a d\u00e9montr\u00e9 que la programmation motrice de la parole s&rsquo;articule au sein d&rsquo;un sous-r\u00e9seau cortical pr\u00e9cis, distinct des centres linguistiques classiques de Broca et Wernicke.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, les recherches men\u00e9es en analyse acoustique num\u00e9rique spectrographique ont objectiv\u00e9 de mani\u00e8re quantitative la d\u00e9sorganisation temporelle qui caract\u00e9rise ce d\u00e9ficit. Les analyses de signaux vocaux ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les patients apraxiques souffrent d&rsquo;une d\u00e9synchronisation microm\u00e9trique entre l&rsquo;ouverture v\u00e9lo-pharyng\u00e9e et le d\u00e9but de vibration des plis vocaux. Les \u00e9tudes \u00e9lectrophysiologiques men\u00e9es par magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) confirment par ailleurs une alt\u00e9ration pr\u00e9coce des oscillations neurales de fr\u00e9quence b\u00eata et gamma dans le cortex pr\u00e9moteur gauche pr\u00e9c\u00e9dant imm\u00e9diatement l&rsquo;\u00e9mission de la voix.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interlinguistiques<\/h3>\n<p>Bien que les m\u00e9canismes neurobiologiques de base r\u00e9gissant la motricit\u00e9 corticale soient universels au sein de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, l&rsquo;expression clinique de l&rsquo;apraxie articulatoire est modul\u00e9e par les structures phonotactiques, m\u00e9triques et prosodiques propres \u00e0 chaque langue naturelle.<\/p>\n<p>Dans les langues \u00e0 morphologie accentuelle variable et \u00e0 structure syllabique complexe comme l&rsquo;anglais ou le n\u00e9erlandais (qui autorisent de volumineux groupes de consonnes adjacentes en attaque ou en rime syllabique, par exemple dans le mot anglais \u00ab strengths \u00bb), l&rsquo;apraxie articulatoire se manifeste par un taux consid\u00e9rablement plus \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;omissions et de simplifications consonantiques que dans les langues \u00e0 phonotaxie canonique consonne-voyelle (CV) comme l&rsquo;espagnol, l&rsquo;italien ou le japonais. Dans ces derni\u00e8res langues, le trouble se traduit plus volontiers par des allongements vocaliques anormaux et des insertions de voyelles \u00e9penth\u00e9tiques visant \u00e0 maintenir le rythme syllabique r\u00e9gulier.<\/p>\n<p>Dans les langues \u00e0 tons (telles que le mandarin, le cantonais ou le vietnamien), o\u00f9 la hauteur m\u00e9lodique et le contour tonal d&rsquo;une syllabe d\u00e9terminent la signification s\u00e9mantique d&rsquo;un mot, la question de l&rsquo;atteinte de la prosodie a fait l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tudes interlinguistiques approfondies. Les donn\u00e9es de la recherche indiquent que la composante motrice de production tonale est souvent perturb\u00e9e au niveau de sa stabilit\u00e9 acoustique, mais que la hauteur lexicale est fr\u00e9quemment mieux pr\u00e9serv\u00e9e que les transitions phon\u00e9tiques consonantiques, sugg\u00e9rant que les contours m\u00e9lodiques lexicaux peuvent mobiliser des circuits sous-corticaux et h\u00e9misph\u00e9riques droits partiellement pr\u00e9serv\u00e9s.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de plusieurs d\u00e9cennies de recherches cliniques, l&rsquo;apraxie articulatoire demeure un sujet d&rsquo;intenses d\u00e9bats th\u00e9oriques et nosographiques au sein de la communaut\u00e9 neuropsychologique mondiale.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re controverse historique, initi\u00e9e en France par Pierre Marie en 1906 lors de sa c\u00e9l\u00e8bre pol\u00e9mique avec Jules Dejerine, portait sur la nature m\u00eame de l&rsquo;atteinte : s&rsquo;agit-il d&rsquo;un trouble linguistique ou purement moteur ? Aujourd&rsquo;hui encore, la fronti\u00e8re clinique d\u00e9limitant l&rsquo;apraxie de la parole de la \u00ab paraphasie phon\u00e9mique \u00bb observ\u00e9e dans l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aphasie_de_conduction\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">aphasie de conduction<\/a> suscite des divergences diagnostiques majeures entre sp\u00e9cialistes. Alors que certains chercheurs soutiennent que les deux entit\u00e9s partagent un d\u00e9ficit commun de traitement sensorimoteur int\u00e9gr\u00e9, la majorit\u00e9 des phoniatres s&rsquo;accorde sur le fait que la paraphasie phon\u00e9mique est une erreur de s\u00e9lection d&rsquo;unit\u00e9s abstraites (sans effort moteur, avec phon\u00e8mes bien articul\u00e9s mais mal ordonn\u00e9s), tandis que l&rsquo;apraxie articulatoire est un trouble d&rsquo;ex\u00e9cution spatio-temporelle (marqu\u00e9 par des d\u00e9formations phon\u00e9tiques et des tensions motrices visibles).<\/p>\n<p>Une seconde controverse majeure concerne l&rsquo;ind\u00e9pendance de ce syndrome. En pratique hospitali\u00e8re, l&rsquo;apraxie articulatoire isol\u00e9e ou \u00ab pure \u00bb demeure une raret\u00e9 statistique exceptionnelle. Elle coexiste presque constamment avec un tableau d&rsquo;aphasie non fluide (notamment l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aphasie_de_Broca\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">aphasie de Broca<\/a>) ou s&rsquo;accompagne d&rsquo;une dysarthrie hypokin\u00e9tique ou spastique. Cette intime intrication clinique rend complexe la d\u00e9limitation pr\u00e9cise de la part respective de chaque composante dans le tableau global d&rsquo;inintelligibilit\u00e9 du patient.<\/p>\n<p>Enfin, la question de la terminologie internationale engendre encore des confusions : l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise a longtemps utilis\u00e9 le vocable \u00ab anarthrie \u00bb ou \u00ab anarthrie pure de Pierre Marie \u00bb, un terme qui, pour les cliniciens anglo-saxons, \u00e9voque \u00e0 tort une paralysie totale de l&rsquo;appareil phonatoire d&rsquo;origine p\u00e9riph\u00e9rique ou bulbaire (dysarthrie s\u00e9v\u00e8re), l\u00e0 o\u00f9 le terme am\u00e9ricain d&rsquo;<em>apraxia of speech<\/em> s&rsquo;est finalement impos\u00e9 dans la litt\u00e9rature scientifique index\u00e9e.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Pour assurer une pr\u00e9cision taxonomique infaillible, il est imp\u00e9ratif de distinguer rigoureusement l&rsquo;apraxie articulatoire des entit\u00e9s nosologiques voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dysarthrie :<\/strong> Trouble moteur de la parole r\u00e9sultant d&rsquo;une l\u00e9sion affectant les voies neuromusculaires centrales ou p\u00e9riph\u00e9riques, caract\u00e9ris\u00e9 par une alt\u00e9ration de la force, de la vitesse, de l&rsquo;amplitude ou du tonus des muscles orofaciaux. Contrairement \u00e0 l&rsquo;apraxie articulatoire, la dysarthrie affecte de mani\u00e8re constante et homog\u00e8ne toutes les t\u00e2ches d&rsquo;\u00e9locution (y compris les \u00e9nonc\u00e9s automatiques), ne pr\u00e9sente pas de dissociation automatico-volontaire, et s&rsquo;accompagne r\u00e9guli\u00e8rement de dysfonctionnements de la respiration, de la phonation laryng\u00e9e et de la r\u00e9sonance v\u00e9laire.<\/li>\n<li><strong>Paraphasie phon\u00e9mique (Aphasie) :<\/strong> Trouble d&rsquo;origine linguistique o\u00f9 le patient s\u00e9lectionne ou ordonne incorrectement des phon\u00e8mes au sein d&rsquo;un mot (par exemple prof\u00e9rer \u00ab tabouret \u00bb \u00e0 la place de \u00ab tambour \u00bb). La r\u00e9alisation motrice des phon\u00e8mes substitu\u00e9s ou d\u00e9plac\u00e9s est articul\u00e9e sans aucun effort, avec une m\u00e9lodie prosodique parfaitement normale et sans distorsion acoustique ni t\u00e2tonnement.<\/li>\n<li><strong>Apraxie bucco-faciale (ou orofaciale) :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser sur commande verbale ou sur imitation des mouvements non verbaux des effecteurs bucco-linguo-faciaux (tirer la langue, souffler, tousser, sourire). Bien qu&rsquo;elle soit fr\u00e9quemment associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;apraxie articulatoire du fait de la proximit\u00e9 anatomique des aires motrices, les deux entit\u00e9s sont doublement dissociables : un patient peut pr\u00e9senter une apraxie articulatoire s\u00e9v\u00e8re tout en conservant une motricit\u00e9 non verbale orale impeccable.<\/li>\n<li><strong>Dyspraxie verbale d\u00e9veloppementale :<\/strong> Forme p\u00e9diatrique constitutionnelle du trouble de la programmation de la parole, se manifestant d\u00e8s les premiers stades de l&rsquo;acquisition du langage chez l&rsquo;enfant en l&rsquo;absence de l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale focale acquise \u00e9vidente.<\/li>\n<li><strong>B\u00e9gaiement acquis :<\/strong> Trouble de la fluence caract\u00e9ris\u00e9 par des r\u00e9p\u00e9titions involontaires et spasmodiques de sons ou de syllabes et des blocages toniques du flux articulatoire, sans les distorsions phon\u00e9tiques instables ni les postures exploratoires chaotiques propres \u00e0 l&rsquo;apraxie.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;apraxie articulatoire constitue une pathologie neuropsychologique singuli\u00e8re qui alt\u00e8re le pont moteur reliant la pens\u00e9e linguistique \u00e0 la m\u00e9canique corporelle du verbe. Ses caract\u00e9ristiques fondamentales peuvent \u00eatre synth\u00e9tis\u00e9es comme suit :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle d\u00e9coule d&rsquo;une rupture \u00e9lective du niveau de la <strong>programmation motrice<\/strong> de la parole, distincte tant de l&rsquo;encodage phonologique abstrait que de l&rsquo;ex\u00e9cution musculaire p\u00e9riph\u00e9rique.<\/li>\n<li>Ses manifestations cardinales regroupent le <strong>t\u00e2tonnement articulatoire<\/strong>, les <strong>distorsions phon\u00e9tiques variables<\/strong>, la <strong>d\u00e9synchronisation temporelle<\/strong> (VOT) et la rupture de la <strong>prosodie<\/strong>.<\/li>\n<li>Elle pr\u00e9sente une <strong>dissociation automatico-volontaire<\/strong> frappante, le langage spontan\u00e9 r\u00e9flexe ou \u00e9motionnel \u00e9tant miraculeusement \u00e9pargn\u00e9 par rapport aux productions dirig\u00e9es sur commande.<\/li>\n<li>Ses substrats anatomiques de pr\u00e9dilection englobent les r\u00e9gions p\u00e9ri-sylviennes frontales gauches, notamment le gyrus pr\u00e9central inf\u00e9rieur, la pars opercularis et l&rsquo;insula ant\u00e9rieure gauche.<\/li>\n<li>Le diagnostic diff\u00e9rentiel rigoureux permet de ne pas la confondre avec une dysarthrie par\u00e9tique ou une aphasie avec paraphasies phon\u00e9miques, orientant ainsi vers des prises en charge orthophoniques cibl\u00e9es reposant sur l&rsquo;apprentissage moteur et la r\u00e9troaction proprioceptive.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Broca, P. (1861). Remarques sur le si\u00e8ge de la facult\u00e9 du langage articul\u00e9, suivies d&rsquo;une observation d&rsquo;aph\u00e9mie (perte de la parole). <em>Bulletins de la Soci\u00e9t\u00e9 Anatomique de Paris<\/em>, 6, 330-357.<\/li>\n<li>Darley, F. L., Aronson, A. E., &amp; Brown, J. R. (1975). <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/1175487\/\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\"><em>Motor speech disorders<\/em><\/a>. W.B. Saunders.<\/li>\n<li>Dronkers, N. F. (1996). <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/384159a0\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">A new brain region for coordinating speech articulation<\/a>. <em>Nature<\/em>, 384(6605), 159-161.<\/li>\n<li>Guenther, F. H. (2006). <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.bandl.2005.07.014\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">Cortical interactions underlying the production of speech sounds<\/a>. <em>Brain and Language<\/em>, 96(3), 280-301.<\/li>\n<li>Ziegler, W. (2008). <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/02687030701800750\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">Apraxia of speech: Concepts and controversies<\/a>. <em>Aphasiology<\/em>, 22(7-8), 675-688.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;apraxie articulatoire est un trouble neuropsychologique de la programmation motrice de la parole, caract\u00e9ris\u00e9 par des t\u00e2tonnements et des distorsions phon\u00e9tiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,1663,31106],"tags":[33680,34838,33681,795,173,1021,34839],"class_list":["post-20920","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-orthophonie","category-troubles-du-langage","tag-anarthrie","tag-apraxie-articulatoire","tag-apraxie-de-la-parole","tag-avc","tag-neuropsychologie","tag-orthophonie","tag-programmation-motrice"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20920","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20920\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20920"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20920"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20920"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}