{"id":20831,"date":"2026-10-24T16:07:10","date_gmt":"2026-10-24T16:07:10","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=area-postrema-sentinelle-chimique"},"modified":"2026-10-24T16:07:10","modified_gmt":"2026-10-24T16:07:10","slug":"area-postrema-sentinelle-chimique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=area-postrema-sentinelle-chimique","title":{"rendered":"Area Postrema : Sentinelle Chimique C\u00e9r\u00e9brale"},"content":{"rendered":"<p>Situ\u00e9e \u00e0 la crois\u00e9e de la circulation sanguine p\u00e9riph\u00e9rique et du syst\u00e8me nerveux central, l&rsquo;area postrema constitue une structure neuroanatomique singuli\u00e8re indispensable \u00e0 la survie biologique et \u00e0 l&rsquo;adaptation comportementale. En tant qu&rsquo;organe circumventriculaire d\u00e9pourvu de barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique conventionnelle, elle surveille en continu la composition chimique du plasma et du liquide c\u00e9r\u00e9brospinal, traduisant les signaux mol\u00e9culaires p\u00e9riph\u00e9riques en r\u00e9ponses physiologiques, affectives et comportementales complexes. En neuropsychologie et en neurosciences comportementales, cette zone joue un r\u00f4le cardinal dans la gen\u00e8se de la naus\u00e9e, l&rsquo;apprentissage de l&rsquo;aversion gustative conditionn\u00e9e, ainsi que dans la r\u00e9gulation m\u00e9tabolique de la sati\u00e9t\u00e9 et de l&rsquo;hom\u00e9ostasie \u00e9nerg\u00e9tique.<\/p>\n<h2>L&rsquo;Area Postrema<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>area postrema<\/strong> est une petite structure bilat\u00e9rale et sym\u00e9trique situ\u00e9e sur le plancher dorsal du tronc c\u00e9r\u00e9bral, pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la partie la plus caudale du quatri\u00e8me ventricule, appartenant \u00e0 la famille fonctionnelle des organes circumventriculaires. Elle est universellement caract\u00e9ris\u00e9e par des capillaires sanguins fen\u00eatr\u00e9s qui lui conf\u00e8rent une perm\u00e9abilit\u00e9 directe aux substances circulantes dissoutes dans le sang, palliant l&rsquo;herm\u00e9tisme habituel impos\u00e9 par la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique.<\/p>\n<p>Sur le plan neurophysiologique et psychologique, l&rsquo;area postrema est traditionnellement d\u00e9finie comme la zone g\u00e2chette des chimior\u00e9cepteurs (<em>chemoreceptor trigger zone<\/em> ou CTZ), d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la d\u00e9tection pr\u00e9coce des x\u00e9nobiotiques, toxines endog\u00e8nes et m\u00e9diateurs peptidiques \u00e9m\u00e9tiques. D\u00e8s lors qu&rsquo;une substance potentiellement l\u00e9tale ou nocive est d\u00e9tect\u00e9e, elle d\u00e9clenche le r\u00e9flexe de vomissement par le biais de ses projections directes sur les centres moteurs m\u00e9dullaires adjacents.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de cette fonction \u00e9m\u00e9tique st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e, l&rsquo;area postrema intervient activement dans la r\u00e9gulation neuroendocrine, le contr\u00f4le de la pression art\u00e9rielle, les conduites d&rsquo;ingestion alimentaire et l&rsquo;int\u00e9gration des signaux immunitaires p\u00e9riph\u00e9riques. Dans le champ de la psychologie exp\u00e9rimentale et des neurosciences cognitives, elle repr\u00e9sente le substrat neurobiologique premier de l&rsquo;apprentissage aversif gustatif, un m\u00e9canisme de conditionnement visc\u00e9ro-perceptif assurant la m\u00e9moire \u00e0 long terme des substances toxiques ing\u00e9r\u00e9es afin d&rsquo;en interdire toute consommation ult\u00e9rieure.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le syntagme <em>area postrema<\/em> est une locution nominale d&rsquo;origine latine. Le terme <em>area<\/em> d\u00e9signe originellement une surface d\u00e9couverte, un espace d\u00e9limit\u00e9, une aire ou une place publique, d\u00e9rivant d&rsquo;une racine indo-europ\u00e9enne associ\u00e9e \u00e0 la notion de s\u00e9cheresse ou d&rsquo;espace d\u00e9gag\u00e9. L&rsquo;adjectif <em>postrema<\/em> est la forme superlative f\u00e9minine du latin <em>posterus<\/em> (qui vient apr\u00e8s, suivant), d\u00e9riv\u00e9 de <em>post<\/em> (derri\u00e8re, apr\u00e8s). Litt\u00e9ralement, l&rsquo;expression signifie \u00ab l&rsquo;aire la plus recul\u00e9e \u00bb, \u00ab la zone la plus post\u00e9rieure \u00bb ou \u00ab la r\u00e9gion terminale \u00bb.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9signation descriptive et topographique refl\u00e8te fid\u00e8lement la localisation anatomique de la formation, nich\u00e9e \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 la plus inf\u00e9rieure et dorsale du bulbe rachidien (moelle allong\u00e9e), fermant en quelque sorte l&rsquo;angle inf\u00e9rieur de la fosse rhombo\u00efde. Le terme a \u00e9t\u00e9 introduit formellement dans la litt\u00e9rature anatomique internationale au tout d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, avant d&rsquo;\u00eatre consacr\u00e9 dans les r\u00e9pertoires internationaux de nomenclature anatomique (notamment la <em>Nomina Anatomica<\/em> puis la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Terminologia_Anatomica\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Terminologia Anatomica<\/a>).<\/p>\n<p>Son incorporation dans les neurosciences comportementales et la psychologie exp\u00e9rimentale s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au cours de la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, lorsque les chercheurs ont d\u00e9montr\u00e9 que la r\u00e9action psychologique d&rsquo;\u00e9vitement face \u00e0 des aliments avari\u00e9s d\u00e9pendait de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 fonctionnelle de ce capteur neuro-h\u00e9modynamique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, <strong>area postrema<\/strong> est un syntagme nominal f\u00e9minin invariable issu du latin, bien que l&rsquo;on observe parfois la francisation orthographique sous la forme \u00ab aire postrema \u00bb (au pluriel : \u00ab aires postrema \u00bb ou \u00ab aires postremas \u00bb). Dans l&rsquo;usage acad\u00e9mique m\u00e9dical et neuroscientifique, l&rsquo;orthographe latine <em>area postrema<\/em> demeure la plus fr\u00e9quente et s&#8217;emploie g\u00e9n\u00e9ralement au singulier pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e de l&rsquo;article d\u00e9fini f\u00e9minin : <em>l&rsquo;area postrema<\/em>.<\/p>\n<p>La prononciation phon\u00e9tique standard en fran\u00e7ais international s&rsquo;articule couramment sous la transcription [a.\u0281e.a p\u0254s.t\u0281e.ma] ou [a.\u0281e.a p\u0254s.t\u0281e.ma]. Dans la pratique clinique francophone, la d\u00e9nomination alternative \u00ab zone g\u00e2chette des chimior\u00e9cepteurs \u00bb (CTZ) est souvent employ\u00e9e de fa\u00e7on interchangeable pour souligner sa dimension fonctionnelle r\u00e9flexog\u00e8ne, bien que l&rsquo;area postrema d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;entit\u00e9 anatomique qui l&rsquo;h\u00e9berge.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;area postrema s&rsquo;appr\u00e9hende fondamentalement comme une interface de transduction biologique et psychophysiologique. Contrairement \u00e0 la majorit\u00e9 du parenchyme c\u00e9r\u00e9bral, o\u00f9 les cellules endoth\u00e9liales des vaisseaux sanguins sont scell\u00e9es par des jonctions serr\u00e9es continues et entour\u00e9es de pieds astrocytaires imperm\u00e9ables constituant la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Barri%C3%A8re_h%C3%A9mato-enc%C3%A9phalique\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique<\/a>, l&rsquo;area postrema pr\u00e9sente un endoth\u00e9lium fen\u00eatr\u00e9 hautement perm\u00e9able. Cette absence d&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 n&rsquo;est pas un d\u00e9faut structurel, mais une sp\u00e9cialisation adaptative primordiale : elle permet \u00e0 ce tissu nerveux sp\u00e9cialis\u00e9 d&rsquo;\u00e9chantillonner en temps r\u00e9el les macromol\u00e9cules hydrophiles, les toxines circulantes, les hormones peptidiques et les cytokines qui ne peuvent pas franchir la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique classique.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue syst\u00e9mique, l&rsquo;area postrema constitue le p\u00f4le aff\u00e9rent sensible d&rsquo;un complexe bulbaire plus \u00e9tendu, couramment nomm\u00e9 le \u00ab complexe vagal dorsal \u00bb (<em>dorsal vagal complex<\/em> ou DVC), associant l&rsquo;area postrema, le noyau du tractus solitaire (NTS) et le noyau moteur dorsal du nerf vague (DMX). D\u00e8s que des mol\u00e9cules toxiques, des cytokines pro-inflammatoires ou des agents pharmacologiques circulants se lient aux r\u00e9cepteurs transmembranaires sp\u00e9cifiques de l&rsquo;area postrema, celle-ci g\u00e9n\u00e8re une d\u00e9polarisation neuronale transmise imm\u00e9diatement au NTS adjacent.<\/p>\n<p>Ce relais d\u00e9clenche une cascade ascendante et descendante d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements physiologiques et subjectifs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La sensation subjective de naus\u00e9e :<\/strong> transmise par les voies ascendantes vers le noyau parabrachial, l&rsquo;amygdale, l&rsquo;insula ant\u00e9rieure et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur, engendrant un \u00e9tat affectif n\u00e9gatif aigu et une d\u00e9tresse int\u00e9roceptive marqu\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9ponse motrice d&rsquo;\u00e9m\u00e8se :<\/strong> coordonn\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9rateur de motif central du vomissement dans la formation r\u00e9ticul\u00e9e m\u00e9dullaire, orchestrant la contraction r\u00e9trograde du tractus gastro-intestinal, la fermeture de la glotte et l&rsquo;expulsion violente du contenu gastrique.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;inhibition comportementale alimentaire imm\u00e9diate :<\/strong> cessation abrupte de l&rsquo;ingestion d&rsquo;aliments et d&rsquo;eau sous l&rsquo;effet de peptides de sati\u00e9t\u00e9 ou de malaise comme le GLP-1 (<em>glucagon-like peptide-1<\/em>), l&rsquo;amyline ou le GDF15 (<em>growth differentiation factor 15<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;int\u00e9roception et de la cognition incarn\u00e9e, l&rsquo;area postrema agit comme la porte d&rsquo;entr\u00e9e mol\u00e9culaire de la corpor\u00e9it\u00e9 chimique. Elle traduit l&rsquo;\u00e9tat toxique ou nutritionnel interne en valences h\u00e9doniques n\u00e9gatives, structurant ainsi les prises de d\u00e9cision comportementales relatives \u00e0 l&rsquo;\u00e9vitement du danger biologique.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte anatomique de l&rsquo;area postrema remonte aux travaux pionniers de l&rsquo;anatomiste su\u00e9dois Gustaf Retzius en 1896, qui d\u00e9crivit dans ses planches neuroanatomiques d\u00e9taill\u00e9es une pro\u00e9minence vasculaire bilat\u00e9rale au niveau de la bordure caudale du quatri\u00e8me ventricule. Toutefois, c&rsquo;est l&rsquo;anatomiste allemand Emil C. van Gehuchten puis, de mani\u00e8re magistrale, l&rsquo;anatomiste japonais Ken Kur\u00e9 et ses coll\u00e8gues qui en \u00e9tablirent la description histologique d\u00e9taill\u00e9e au cours des ann\u00e9es 1900-1920. Le terme lui-m\u00eame s&rsquo;est stabilis\u00e9 pour d\u00e9signer ces coussinets neurovasculaires bordant l&rsquo;obex.<\/p>\n<p>Le tournant conceptuel majeur s&rsquo;est produit dans les ann\u00e9es 1950 sous l&rsquo;impulsion de Herbert L. Borison et Kenneth R. Wang. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences princeps publi\u00e9es entre 1949 et 1953, ces deux physiologistes ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;ablation chirurgicale cibl\u00e9e de l&rsquo;area postrema chez l&rsquo;animal abolissait s\u00e9lectivement le vomissement induit par des agents pharmacologiques \u00e9m\u00e9tiques intraveineux comme l&rsquo;apomorphine ou les digitaliques, sans pour autant alt\u00e9rer le vomissement provoqu\u00e9 par l&rsquo;irritation m\u00e9canique ou chimique locale de la muqueuse gastrique (ce dernier empruntant les aff\u00e9rences vagales primaires). Borison et Wang ont ainsi forg\u00e9 le concept de <em>chemoreceptor trigger zone<\/em> (CTZ), s\u00e9parant conceptuellement la d\u00e9tection chimiosensorielle centrale de l&rsquo;effecteur moteur bulbom\u00e9ning\u00e9.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9cennies 1970 et 1980, l&rsquo;area postrema a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de plain-pied le champ de la psychologie scientifique et des th\u00e9ories du conditionnement \u00e0 la faveur des travaux de John Garcia sur l&rsquo;apprentissage de l&rsquo;aversion gustative (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aversion_gustative_conditionn%C3%A9e\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">aversion gustative conditionn\u00e9e<\/a>). Des chercheurs tels que Ilene Bernstein, Ralph Norgren et Alan Spector ont syst\u00e9matiquement explor\u00e9 comment les l\u00e9sions \u00e9lectrolytiques ou excitotoxiques de l&rsquo;area postrema bloquaient la formation d&rsquo;averses alimentaires apprises induites par les toxines syst\u00e9miques, scellant le r\u00f4le de cette formation dans l&rsquo;encodage de la m\u00e9moire associative n\u00e9gative.<\/p>\n<p>Enfin, le XXIe si\u00e8cle a vu un renouvellement spectaculaire de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour l&rsquo;area postrema \u00e0 travers la neuro-immunologie et l&rsquo;oncologie. La mise en \u00e9vidence en 2004 de l&rsquo;implication pr\u00e9f\u00e9rentielle de l&rsquo;area postrema dans la neuromy\u00e9lite optique (NMOSD), cons\u00e9cutive \u00e0 la pr\u00e9sence d&rsquo;anticorps ciblant l&rsquo;aquaporine 4 (AQP4), a permis de caract\u00e9riser le \u00ab syndrome de l&rsquo;area postrema \u00bb, marqu\u00e9 par des hoquets et des naus\u00e9es incoercibles. Parall\u00e8lement, la d\u00e9couverte du r\u00e9cepteur GFRAL au sein de l&rsquo;area postrema comme cible exclusive de la cytokine circulante GDF15 a r\u00e9volutionn\u00e9 la compr\u00e9hension de l&rsquo;anorexie pathologique et de la cachexie canc\u00e9reuse.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et neurobiologiques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension scientifique de l&rsquo;area postrema repose sur des th\u00e9ories int\u00e9gratives associant l&rsquo;\u00e9volutionnisme darwinien, la neurobiologie de l&rsquo;int\u00e9roception et les mod\u00e8les de la cybern\u00e9tique physiologique.<\/p>\n<p>Sous l&rsquo;angle de la biologie \u00e9volutive, l&rsquo;area postrema repr\u00e9sente une adaptation essentielle forg\u00e9e par la pression de s\u00e9lection propre aux vert\u00e9br\u00e9s omnivores. Les esp\u00e8ces g\u00e9n\u00e9ralistes, confront\u00e9es \u00e0 une diversit\u00e9 trophique immense, encourent le risque permanent d&rsquo;ing\u00e9rer des alcalo\u00efdes v\u00e9g\u00e9taux, des toxines fongiques ou des bact\u00e9ries pathog\u00e8nes potentiellement mortelles. L&rsquo;absence locale de barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique au niveau de l&rsquo;area postrema fonctionne comme une sentinelle p\u00e9riph\u00e9rique avanc\u00e9e : les toxines absorb\u00e9es par le tube digestif et d\u00e9vers\u00e9es dans la circulation g\u00e9n\u00e9rale atteignent l&rsquo;area postrema bien avant de saturer les tissus c\u00e9r\u00e9braux prot\u00e9g\u00e9s par la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique. D\u00e8s que les concentrations plasmatiques franchissent un seuil critique, la purge stomacale imm\u00e9diate emp\u00eache l&rsquo;absorption ult\u00e9rieure du poison, pr\u00e9servant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Sur le plan des neurosciences cognitives et computationnelles, l&rsquo;area postrema s&rsquo;inscrit au fondement de la th\u00e9orie de l&rsquo;int\u00e9roception propos\u00e9e notamment par Arthur D. Craig et Ant\u00f3nio Dam\u00e1sio. Elle fournit un flux d&rsquo;informations aff\u00e9rentes indispensables \u00e0 la construction des \u00ab marqueurs somatiques \u00bb et du \u00ab protosoi \u00bb. Lorsque l&rsquo;area postrema s&rsquo;active sous l&rsquo;action d&rsquo;agents pathog\u00e8nes ou de d\u00e9s\u00e9quilibres humoraux, elle envoie des signaux massifs vers l&rsquo;axe c\u00e9r\u00e9bral visc\u00e9ro-sensoriel (complexe vagal dorsal \u2192 noyau parabrachial \u2192 thalamus ventro-post\u00e9ro-m\u00e9dian \u2192 cortex insulaire post\u00e9rieur et ant\u00e9rieur). Cette voie transforme une alt\u00e9ration biochimique microscopique en une exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique globale et consciente de malaise, for\u00e7ant le d\u00e9sengagement comportemental de l&rsquo;individu vis-\u00e0-vis des stimuli ext\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue neuropharmacologique, l&rsquo;area postrema se singularise par une extraordinaire densit\u00e9 de r\u00e9cepteurs sp\u00e9cifiques. Elle exprime \u00e0 profusion des r\u00e9cepteurs s\u00e9rotoninergiques 5-HT3, dopaminergiques D2, neurokininergiques NK1 (pour la substance P), histaminergiques H1, opio\u00efdes (notamment mu et kappa), ad\u00e9nosinergiques, ainsi que des r\u00e9cepteurs peptidiques majeurs tels que le r\u00e9cepteur du GLP-1, les r\u00e9cepteurs de l&rsquo;amyline (complexe calcitonin receptor\/RAMP), les r\u00e9cepteurs de l&rsquo;angiotensine II (AT1) et le r\u00e9cepteur GFRAL. Cette panoplie mol\u00e9culaire refl\u00e8te sa vocation d&rsquo;int\u00e9grateur multimodal de l&rsquo;\u00e9tat chimique corporel.<\/p>\n<h3>7. Composants cl\u00e9s, cytoarchitecture et connexions<\/h3>\n<p>L&rsquo;organisation interne de l&rsquo;area postrema se divise en plusieurs \u00e9l\u00e9ments cellulaires, vasculaires et connectomiques hautement individualis\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le lit capillaire fen\u00eatr\u00e9 :<\/strong> compos\u00e9 d&rsquo;un r\u00e9seau dense de capillaires sinuso\u00efdes pourvus de pores membranaires (fenestrations) et entour\u00e9s de larges espaces p\u00e9rivasculaires bord\u00e9s de membranes basales discontinues, autorisant l&rsquo;extravasation rapide des macromol\u00e9cules du sang vers le parenchyme p\u00e9rivasculaire.<\/li>\n<li><strong>Les neurones chimiosensoriels postr\u00e9miens :<\/strong> de petits neurones bipolaires ou multipolaires exprimant des chimiomarqueurs sp\u00e9cifiques, dont les corps cellulaires et les dendrites baignent directement dans le milieu interstitiel impr\u00e9gn\u00e9 par l&rsquo;ultrafiltrat sanguin. Ces neurones synth\u00e9tisent et utilisent le glutamate, le GABA, la noradr\u00e9naline et divers neuropeptides.<\/li>\n<li><strong>Les tanycytes et la glie sp\u00e9cialis\u00e9e :<\/strong> cellules \u00e9pendymo-gliales sp\u00e9cifiques rev\u00eatant le plancher ventriculaire de l&rsquo;area postrema. Leurs prolongements forment une barri\u00e8re fonctionnelle \u00e9tanche via des jonctions serr\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 du liquide c\u00e9r\u00e9brospinal ventriculaire, emp\u00eachant les mol\u00e9cules toxiques parvenues dans l&rsquo;area postrema de diffuser passivement et de contaminer librement l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me ventriculaire central.<\/li>\n<li><strong>Les astrocytes p\u00e9rivasculaires riches en AQP4 :<\/strong> les pieds astrocytaires au sein de l&rsquo;area postrema pr\u00e9sentent une expression exceptionnellement dense du canal hydrique aquaporine 4, ce qui explique la vuln\u00e9rabilit\u00e9 s\u00e9lective de cette structure face aux auto-anticorps circulants dans les pathologies d\u00e9my\u00e9linisantes auto-immunes.<\/li>\n<li><strong>Aff\u00e9rences majeures :<\/strong> aff\u00e9rences sanguines syst\u00e9miques directes par l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9belleuse post\u00e9ro-inf\u00e9rieure (PICA), aff\u00e9rences neuronales provenant du nerf vague via le noyau du tractus solitaire, et aff\u00e9rences descendantes d&rsquo;origine hypothalamique et amygdalienne.<\/li>\n<li><strong>Eff\u00e9rences projectives :<\/strong> projections glutamatergiques et noradr\u00e9nergiques massives vers le noyau du tractus solitaire (NTS), le noyau moteur dorsal du vague (DMX), le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Noyau_parabrachial\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">noyau parabrachial<\/a> lat\u00e9ral dans le pont, l&rsquo;hypothalamus ventrom\u00e9dian, l&rsquo;aire hypothalamique lat\u00e9rale et l&rsquo;amygdale \u00e9tendue.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>La mise en jeu de l&rsquo;area postrema s&rsquo;observe de mani\u00e8re spectaculaire dans des contextes physiologiques, psychopathologiques et cliniques du quotidien :<\/p>\n<p><strong>Illustration 1 : Le paradigme de l&rsquo;effet Garcia (aversion gustative conditionn\u00e9e).<\/strong> Un individu consomme un aliment au go\u00fbt inhabituel (par exemple, une sauce \u00e0 saveur exotique). Deux heures plus tard, il ing\u00e8re un plat avari\u00e9 contenant des ent\u00e9rotoxines bact\u00e9riennes qui passent dans la circulation g\u00e9n\u00e9rale. Les toxines stimulent directement les r\u00e9cepteurs de l&rsquo;area postrema, qui active le NTS et d\u00e9clenche naus\u00e9es aigu\u00ebs et vomissements. \u00c0 la suite de cet \u00e9pisode unique, le sujet d\u00e9veloppe un d\u00e9go\u00fbt visc\u00e9ral profond et durable \u00e0 la simple odeur ou \u00e0 la vue de l&rsquo;aliment aromatis\u00e9, m\u00eame s&rsquo;il sait intellectuellement que la cause r\u00e9sidait dans l&rsquo;autre plat. Ce puissant conditionnement \u00e9valuatif pavlovien, fondamental pour la survie, est m\u00e9di\u00e9 par l&rsquo;interaction \u00e9troite entre l&rsquo;area postrema et le noyau parabrachial.<\/p>\n<p><strong>Illustration 2 : Naus\u00e9es induites par les chimioth\u00e9rapies cytotoxiques.<\/strong> Lors de l&rsquo;administration intraveineuse de cisplatine chez un patient trait\u00e9 pour une n\u00e9oplasie, les cellules ent\u00e9rochromaffines du tube digestif lib\u00e8rent de la s\u00e9rotonine, mais la mol\u00e9cule de cisplatine et ses m\u00e9tabolites atteignent \u00e9galement l&rsquo;area postrema par voie h\u00e9matog\u00e8ne. Les mol\u00e9cules s&rsquo;arriment aux r\u00e9cepteurs 5-HT3 et D2 des neurones postr\u00e9miens, d\u00e9clenchant l&rsquo;\u00e9m\u00e8se aigu\u00eb anticipatoire et retard\u00e9e. L&rsquo;administration d&rsquo;antagonistes des r\u00e9cepteurs 5-HT3 (ondans\u00e9tron) et NK1 (apr\u00e9pitant) inhibe sp\u00e9cifiquement ces neurones de l&rsquo;area postrema, bloquant le r\u00e9flexe \u00e0 sa source anatomique.<\/p>\n<p><strong>Illustration 3 : Le syndrome de l&rsquo;area postrema dans la neuromy\u00e9lite optique.<\/strong> Une patiente de 35 ans consulte initialement pour des \u00e9pisodes incoercibles de hoquet spasmodique, de naus\u00e9es et de vomissements incoercibles durant plusieurs semaines, sans aucune l\u00e9sion gastrique d\u00e9celable par endoscopie. L&rsquo;\u00e9valuation neurologique et l&rsquo;IRM c\u00e9r\u00e9brale mettent en \u00e9vidence une l\u00e9sion inflammatoire focale strictement cantonn\u00e9e au plancher caudal du ventricule IV : l&rsquo;area postrema. La recherche des anticorps anti-aquaporine-4 (anti-AQP4-IgG) confirme le diagnostic d&rsquo;un \u00e9pisode inaugural du syndrome du spectre de la neuromy\u00e9lite optique (NMOSD), o\u00f9 l&rsquo;attaque auto-immune cibl\u00e9e sur l&rsquo;area postrema reproduit la s\u00e9miologie d&rsquo;une activation chimique toxique permanente.<\/p>\n<h3>9. Mesure, \u00e9valuation et m\u00e9thodes d&rsquo;exploration<\/h3>\n<p>En raison de sa localisation dans la fosse c\u00e9r\u00e9brale post\u00e9rieure et de ses dimensions inframillim\u00e9triques chez les rongeurs (quelques millim\u00e8tres chez l&rsquo;humain), l&rsquo;exploration fonctionnelle et morphologique de l&rsquo;area postrema fait appel \u00e0 des m\u00e9thodologies sophistiqu\u00e9es combinant imagerie m\u00e9dicale, neurophysiologie et mod\u00e8les comportementaux :<\/p>\n<p><strong>Neuro-imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) \u00e0 haute r\u00e9solution :<\/strong> Chez l&rsquo;\u00eatre humain, l&rsquo;IRM enc\u00e9phalique en s\u00e9quences axiales et sagittales fines (T2, FLAIR et pond\u00e9ration T1 avec injection de gadolinium) permet de visualiser les anomalies structurales de l&rsquo;area postrema. En conditions normales, en raison de l&rsquo;absence de barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique, l&rsquo;area postrema pr\u00e9sente un rehaussement physiologique discret et sym\u00e9trique apr\u00e8s injection de produit de contraste iod\u00e9 ou gadolin\u00e9. Dans les pathologies d\u00e9my\u00e9linisantes ou inflammatoires, une hyperintensit\u00e9 franche bilat\u00e9rale sur le versant dorsal de l&rsquo;obex signe une atteinte pathologique focale.<\/p>\n<p><strong>Paradigmes comportementaux d&rsquo;aversion gustative chez l&rsquo;animal (CTA) :<\/strong> La fonctionnalit\u00e9 de l&rsquo;area postrema est exp\u00e9rimentalement \u00e9valu\u00e9e au moyen de protocoles de conditionnement gustatif aversif chez le rongeur. L&rsquo;animal a acc\u00e8s \u00e0 une solution de saccharine neutre (stimulus conditionnel, SC), imm\u00e9diatement suivie de l&rsquo;injection intrap\u00e9riton\u00e9ale d&rsquo;un agent \u00e9m\u00e9tique comme le chlorure de lithium (LiCl) ou la cholecystokinine (stimulus inconditionnel, SI). L&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de l&rsquo;area postrema est quantifi\u00e9e par l&rsquo;indice d&rsquo;\u00e9vitement de la solution sucr\u00e9e lors des sessions ult\u00e9rieures. Une l\u00e9sion sp\u00e9cifique de l&rsquo;area postrema abolit l&rsquo;aversion induite par les toxines h\u00e9matog\u00e8nes sans alt\u00e9rer celle induite par la rotation vestibulaire, permettant de cartographier la sp\u00e9cificit\u00e9 des voies.<\/p>\n<p><strong>Marquage de l&rsquo;activit\u00e9 neuronale par l&rsquo;expression de c-Fos :<\/strong> En neurobiologie fondamentale, l&rsquo;activation des populations neuronales de l&rsquo;area postrema en r\u00e9ponse \u00e0 divers agonistes (GLP-1, leptine, lipopolysaccharides bact\u00e9riens, nicotine) est mesur\u00e9e post-mortem par immunohistochimie quantifiant l&rsquo;expression de la prot\u00e9ine nucl\u00e9aire d&rsquo;activation pr\u00e9coce c-Fos, corr\u00e9l\u00e9e aux profils de co-localisation de neurotransmetteurs.<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du fonctionnement de l&rsquo;area postrema a boulevers\u00e9 plusieurs sp\u00e9cialit\u00e9s m\u00e9dicales et th\u00e9rapeutiques contemporaines :<\/p>\n<p><strong>Pharmacologie anti\u00e9m\u00e9tique :<\/strong> Les th\u00e9rapeutiques anticanc\u00e9reuses, anesth\u00e9siques et palliatives modernes reposent sur la pharmacodynamie cibl\u00e9e des r\u00e9cepteurs de l&rsquo;area postrema. Le d\u00e9veloppement d&rsquo;antagonistes s\u00e9lectifs des r\u00e9cepteurs 5-HT3 (s\u00e9trons), d&rsquo;antagonistes de la neurokinine-1 (apr\u00e9pitant, fosapr\u00e9pitant) et d&rsquo;antagonistes des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D2 p\u00e9riph\u00e9riques et centraux (m\u00e9toclopramide, domp\u00e9ridone) a permis d&rsquo;endiguer l&rsquo;effet invalidant des naus\u00e9es et vomissements induits par la chimioth\u00e9rapie, am\u00e9liorant de mani\u00e8re drastique l&rsquo;adh\u00e9sion th\u00e9rapeutique et la qualit\u00e9 de vie des patients.<\/p>\n<p><strong>Traitement de l&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9 et agonistes des r\u00e9cepteurs du GLP-1 :<\/strong> L&rsquo;essor mondial des analogues du GLP-1 (tels que le s\u00e9maglutide ou le liraglutide) pour le contr\u00f4le glyc\u00e9mique et la perte pond\u00e9rale massive repose en grande partie sur l&rsquo;action de ces peptides au niveau de l&rsquo;area postrema et du noyau du tractus solitaire. Bien qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de grosses mol\u00e9cules peptidiques incapables de franchir la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique intacte, elles acc\u00e8dent librement aux r\u00e9cepteurs GLP-1R exprim\u00e9s sur les neurones de l&rsquo;area postrema. L&rsquo;activation de ces neurones stimule la sensation de r\u00e9pl\u00e9tion et induit une sati\u00e9t\u00e9 anticip\u00e9e pr\u00e9coce, tout en provoquant, aux doses d&rsquo;escalade rapide, des effets secondaires transitoires de naus\u00e9e directement imputables \u00e0 l&rsquo;activation de la zone chimiosensible.<\/p>\n<p><strong>Compr\u00e9hension des syndromes cachectiques :<\/strong> La d\u00e9couverte du r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant de l&rsquo;axe GDF15-GFRAL au sein de l&rsquo;area postrema a ouvert la voie \u00e0 des approches biom\u00e9dicales innovantes ciblant l&rsquo;anorexie li\u00e9e au cancer et aux maladies chroniques. En bloquant la liaison du GDF15 produit par les cellules tumorales sur son r\u00e9cepteur s\u00e9lectif situ\u00e9 quasi exclusivement sur les neurones de l&rsquo;area postrema, de nouveaux anticorps monoclonaux en cours d&rsquo;essais cliniques cherchent \u00e0 pr\u00e9venir la perte d&rsquo;app\u00e9tit d\u00e9vastatrice responsable de la fonte musculaire chez les patients oncologiques.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations empiriques men\u00e9es depuis le tournant du mill\u00e9naire ont permis de renouveler la vision classique de l&rsquo;area postrema, la faisant passer du statut de simple relais r\u00e9flexe du vomissement \u00e0 celui de hub r\u00e9gulateur central de la plasticit\u00e9 m\u00e9tabolique et comportementale.<\/p>\n<p>Dans une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes neurog\u00e9n\u00e9tiques princeps, Hsu et ses collaborateurs (2017) ainsi que Yang et al. (2020) ont \u00e9lucid\u00e9 la transcription g\u00e9nomique sp\u00e9cifique de la population neuronale de l&rsquo;area postrema. Ils ont mis en \u00e9vidence que les neurones exprimant le r\u00e9cepteur GFRAL repr\u00e9sentent une sous-population glutamatergique discr\u00e8te qui projette directement sur le noyau parabrachial lat\u00e9ral. En utilisant des approches chimiog\u00e9n\u00e9tiques (DREADDs) et optog\u00e9n\u00e9tiques chez la souris, ces chercheurs ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;activation artificielle de ces neurones sp\u00e9cifiques suffit \u00e0 reproduire instantan\u00e9ment un arr\u00eat complet des prises alimentaires, accompagn\u00e9 d&rsquo;une signature d&rsquo;aversion gustative marqu\u00e9e, sans n\u00e9cessiter d&rsquo;\u00e9l\u00e9vation toxique circulante.<\/p>\n<p>Sur le plan des neurosciences affectives, des travaux dirig\u00e9s par Patricia Di Lorenzo ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par enregistrement \u00e9lectrophysiologique unitaire in vivo que les neurones du complexe vagal dorsal, incluant l&rsquo;area postrema, ne r\u00e9pondent pas seulement de mani\u00e8re passive aux concentrations de solut\u00e9s : ils montrent une plasticit\u00e9 synaptique d\u00e9pendante de l&rsquo;apprentissage ant\u00e9rieur. Apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une aversion gustative conditionn\u00e9e, la r\u00e9exposition orale au go\u00fbt paired stimule pr\u00e9cocement les r\u00e9seaux bulbo-pontiques, prouvant que les signaux p\u00e9riph\u00e9riques et les repr\u00e9sentations mn\u00e9siques centrales convergent d\u00e8s les premiers relais de la cha\u00eene sensorielle visc\u00e9rale.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la neuro-immunologie, les recherches de Lucile Capuron et Robert Dantzer sur le comportement de maladie (<em>sickness behavior<\/em>) ont document\u00e9 comment les cytokines pro-inflammatoires circulantes (comme le TNF-alpha et l&rsquo;interleukine-1 b\u00eata) agissent au niveau des cellules p\u00e9rivasculaires de l&rsquo;area postrema pour induire la synth\u00e8se locale de prostaglandines (PGE2). Ces prostano\u00efdes diffusent ensuite localement vers les centres c\u00e9r\u00e9braux v\u00e9g\u00e9tatifs et limbiques pour engendrer la l\u00e9thargie, l&rsquo;anh\u00e9donie et le retrait social typiques du syndrome infectieux syst\u00e9mique.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations comparatives et \u00e9volutives<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude compar\u00e9e de l&rsquo;area postrema \u00e0 travers le r\u00e8gne des vert\u00e9br\u00e9s offre un aper\u00e7u saisissant des contraintes adaptatives et \u00e9cologiques qui ont fa\u00e7onn\u00e9 le cerveau.<\/p>\n<p>Fait remarquable en physiologie compar\u00e9e : les rongeurs murid\u00e9s (rats et souris), qui constituent les mod\u00e8les exp\u00e9rimentaux pr\u00e9dominants en laboratoire, sont anatomiquement et physiologiquement incapables de vomir. Cette absence de r\u00e9flexe d&rsquo;\u00e9m\u00e8se est attribu\u00e9e \u00e0 une morphologie diaphragmatique sp\u00e9cifique et \u00e0 l&rsquo;absence de commande motrice r\u00e9trograde gastrique efficace dans le tronc c\u00e9r\u00e9bral. Pourtant, <strong>l&rsquo;area postrema est parfaitement conserv\u00e9e et fonctionnelle chez le rat et la souris<\/strong>. Chez ces rongeurs non vomitifs, l&rsquo;activation de l&rsquo;area postrema se traduit non par une expulsion stomacale, mais par un comportement compensatoire d&rsquo;\u00e9vitement massif :<\/p>\n<ul>\n<li>La formation fulgurante d&rsquo;une aversion gustative conditionn\u00e9e pour emp\u00eacher l&rsquo;absorption de nouvelles toxines.<\/li>\n<li>Le comportement de pica, consistant \u00e0 ing\u00e9rer de la kaolinite ou de l&rsquo;argile afin de lier chimiquement les poisons dans la lumi\u00e8re gastro-intestinale et d&rsquo;en neutraliser l&rsquo;absorption.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Chez les carnivores (chiens, chats) et les primates, dot\u00e9s d&rsquo;un estomac simple et expos\u00e9s \u00e0 des charognes ou des aliments vari\u00e9s potentiellement toxiques, le r\u00e9flexe d&rsquo;\u00e9m\u00e8se m\u00e9di\u00e9 par l&rsquo;area postrema est particuli\u00e8rement r\u00e9actif et hautement conserv\u00e9. \u00c0 l&rsquo;inverse, chez les ruminants, dont le syst\u00e8me digestif polygastrique complexe op\u00e8re une fermentation bact\u00e9rienne massive capable de d\u00e9grader de nombreux alcalo\u00efdes naturels, le seuil d&rsquo;activation \u00e9m\u00e9tique de l&rsquo;area postrema pr\u00e9sente un ajustement phylog\u00e9n\u00e9tique bien diff\u00e9rent.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit d&rsquo;une litt\u00e9rature biom\u00e9dicale abondante, plusieurs d\u00e9bats th\u00e9oriques et ambigu\u00eft\u00e9s m\u00e9thodologiques persistent autour de l&rsquo;area postrema :<\/p>\n<p><strong>La dichotomie stricte \u00ab naus\u00e9e versus vomissement \u00bb :<\/strong> Une critique r\u00e9currente formul\u00e9e par les psychologues et psychophysiologistes concerne la tendance r\u00e9ductrice \u00e0 assimiler l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;area postrema au r\u00e9flexe d&rsquo;\u00e9m\u00e8se. Si le vomissement est un comportement moteur somato-visc\u00e9ral objectivement quantifiable, la naus\u00e9e est une exp\u00e9rience subjective conscious, \u00e9motionnelle et cognitive. Des \u00e9tudes d&rsquo;IRM fonctionnelle d\u00e9montrent que l&rsquo;on peut ressentir une naus\u00e9e intense sans vomissement m\u00e9canique, et que l&rsquo;area postrema n&rsquo;est qu&rsquo;un maillon d&rsquo;un vaste r\u00e9seau incluant le cortex insulaire et l&rsquo;amygdale. L&rsquo;assimilation exclusive de l&rsquo;area postrema \u00e0 un simple \u00ab centre du vomissement \u00bb a longtemps occult\u00e9 son r\u00f4le crucial dans la r\u00e9gulation m\u00e9tabolique globale et l&rsquo;humeur.<\/p>\n<p><strong>La controverse sur l&rsquo;absence totale de barri\u00e8re :<\/strong> Bien qu&rsquo;il soit unanimement admis que l&rsquo;area postrema poss\u00e8de des capillaires fen\u00eatr\u00e9s, des micro-analyses ultrastructurales r\u00e9centes ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la p\u00e9n\u00e9tration mol\u00e9culaire n&rsquo;est pas totalement libre et anarchique. Il existe des barri\u00e8res de diffusion p\u00e9ricellulaires et des jonctions sp\u00e9cialis\u00e9es form\u00e9es par les tanycytes, qui cloisonnent les micro-domaines synaptiques. Certains neurobiologistes soutiennent que l&rsquo;area postrema dispose d&rsquo;une forme alternative de perm\u00e9abilit\u00e9 s\u00e9lective dynamique, variable selon le cycle circadien et le statut inflammatoire de l&rsquo;individu, r\u00e9futant la vision simpliste d&rsquo;un tissu c\u00e9r\u00e9bral passivement inond\u00e9 par le sang.<\/p>\n<p><strong>Limites de la translationnalit\u00e9 animal-humain :<\/strong> \u00c9tant donn\u00e9 que les rongeurs ne vomissent pas, l&rsquo;extrapolation m\u00e9canique des donn\u00e9es obtenues chez la souris au comportement humain a parfois induit des \u00e9checs co\u00fbteux dans le d\u00e9veloppement clinique d&rsquo;agents pharmacologiques anti\u00e9m\u00e9tiques ou anorexig\u00e8nes, n\u00e9cessitant un recours pr\u00e9f\u00e9rentiel \u00e0 des mod\u00e8les de furets ou de primates non humains.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Pour clarifier la nomenclature neuroanatomique et psychophysiologique, il importe de distinguer pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;area postrema des structures connexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Noyau du tractus solitaire (NTS) :<\/strong> Situ\u00e9 imm\u00e9diatement sous l&rsquo;area postrema et communiquant intimement avec elle, le NTS est prot\u00e9g\u00e9 par une barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique conventionnelle. Il re\u00e7oit principalement des aff\u00e9rences nerveuses synaptiques visc\u00e9rales (nerf vague), tandis que l&rsquo;area postrema est avant tout un capteur humorale sanguin.<\/li>\n<li><strong>Zone g\u00e2chette des chimior\u00e9cepteurs (CTZ) :<\/strong> Terme purement fonctionnel et physiologique d\u00e9signant le site r\u00e9cepteur sensible aux mol\u00e9cules \u00e9m\u00e9tiques sanguines, historiquement localis\u00e9 au sein m\u00eame du substrat anatomique de l&rsquo;area postrema.<\/li>\n<li><strong>Organe subfornical (SFO) et Organum vasculosum de la lame terminale (OVLT) :<\/strong> Autres organes circumventriculaires majeurs d\u00e9nu\u00e9s de barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique, mais situ\u00e9s autour du troisi\u00e8me ventricule dans le prosenc\u00e9phale, principalement impliqu\u00e9s dans l&rsquo;osmor\u00e9gulation, la soif et la thermor\u00e9gulation, et non dans le r\u00e9flexe d&rsquo;\u00e9m\u00e8se.<\/li>\n<li><strong>G\u00e9n\u00e9rateur central de motif du vomissement :<\/strong> R\u00e9seau de neurones distribu\u00e9 dans la formation r\u00e9ticul\u00e9e ventrolat\u00e9rale du bulbe rachidien qui coordonne les contractions diaphragmatiques et abdominales de l&rsquo;expulsion, distinct de l&rsquo;area postrema qui n&rsquo;en est que le d\u00e9clencheur sensitif.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;area postrema est une structure sentinelle du tronc c\u00e9r\u00e9bral situ\u00e9e sur le plancher caudal du quatri\u00e8me ventricule, appartenant \u00e0 la famille des organes circumventriculaires. Caract\u00e9ris\u00e9e par une vascularisation fen\u00eatr\u00e9e unique contournant la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique, elle permet au syst\u00e8me nerveux central d&rsquo;\u00e9valuer en continu le profil toxique et endocrinien de la circulation syst\u00e9mique.<\/p>\n<p>Fonctionnant comme la zone g\u00e2chette des chimior\u00e9cepteurs, elle prot\u00e8ge l&rsquo;organisme en d\u00e9clenchant le r\u00e9flexe protecteur d&rsquo;expulsion \u00e9m\u00e9tique face aux poisons et en orchestrant la sensation subjective de naus\u00e9e. Elle constitue \u00e9galement le pivot neurophysiologique fondamental de l&rsquo;aversion gustative conditionn\u00e9e, garantissant qu&rsquo;une exp\u00e9rience d&rsquo;intoxication soit convertie en \u00e9vitement alimentaire durable.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de son r\u00f4le protecteur classique contre les x\u00e9nobiotiques, la recherche contemporaine a consacr\u00e9 l&rsquo;area postrema comme un carrefour essentiel de la modulation \u00e9nerg\u00e9tique, cible centrale des hormones de la sati\u00e9t\u00e9 (GLP-1, amyline, GDF15) et point n\u00e9vralgique de pathologies neuro-inflammatoires telles que le spectre de la neuromy\u00e9lite optique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Borison, H. L., &amp; Wang, S. C. (1953). Physiology and pharmacology of vomiting. <em>Pharmacological Reviews<\/em>, 5(2), 193\u2013230. <a href=\"https:\/\/pharmrev.aspetjournals.org\/content\/5\/2\/193\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/pharmrev.aspetjournals.org\/content\/5\/2\/193<\/a><\/li>\n<li>Garcia, J., Ervin, F. R., &amp; Koelling, R. A. (1966). Learning with prolonged delay of reinforcement. <em>Psychonomic Science<\/em>, 5(3), 121\u2013122. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.3758\/BF03328311\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.3758\/BF03328311<\/a><\/li>\n<li>Hsu, J. Y., Crawley, S., Chen, M., Ayupova, D. A., Lindhout, D. A., Higbee, J., Kutach, A., Joo, W., Gao, Z., Fu, D., To, C., Mondal, K., Li, B., Hussien, R., Vu, M., Anthony, D., Solloway, M., &amp; Allan, B. B. (2017). Non-homeostatic body weight regulation through a brainstem-restricted receptor for GDF15. <em>Nature<\/em>, 550(7675), 255\u2013259. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature24042\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature24042<\/a><\/li>\n<li>Miller, A. D., &amp; Leslie, R. A. (1994). The area postrema and vomiting. <em>Frontiers in Neuroendocrinology<\/em>, 15(4), 301\u2013320. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/frne.1994.1012\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1006\/frne.1994.1012<\/a><\/li>\n<li>Wingerchuk, D. M., Banwell, B., Bennett, J. L., Cabre, P., Carroll, W., Chitnis, T., de Seze, J., Fujihara, K., Greenberg, B., Jacob, A., Jarius, S., Lana-Peixoto, M., Levy, M., Simon, J. H., Tenembaum, S., Traboulsee, A. L., Waters, P., Wellik, K. E., &amp; Weinshenker, B. G. (2015). International consensus diagnostic criteria for neuromyelitis optica spectrum disorders. <em>Neurology<\/em>, 85(2), 177\u2013189. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1212\/WNL.0000000000001729\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1212\/WNL.0000000000001729<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;area postrema est un organe circumventriculaire du tronc c\u00e9r\u00e9bral d\u00e9pourvu de barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique, sentinelle cl\u00e9 de l&rsquo;\u00e9m\u00e8se et de l&rsquo;aversion gustative.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[6756,459,6367],"tags":[34632,7151,34634,12086,6411,34633],"class_list":["post-20831","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuroanatomie","category-neurosciences","category-psychologie-biologique","tag-area-postrema","tag-aversion-gustative-conditionnee","tag-complexe-vagal-dorsal","tag-nausee","tag-neurobiologie","tag-organes-circumventriculaires"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20831","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20831\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20831"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20831"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20831"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}