{"id":20780,"date":"2026-10-24T13:55:24","date_gmt":"2026-10-24T13:55:24","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=apraxie-de-la-parole"},"modified":"2026-10-24T13:55:24","modified_gmt":"2026-10-24T13:55:24","slug":"apraxie-de-la-parole","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=apraxie-de-la-parole","title":{"rendered":"Apraxie de la parole : Troubles du codage moteur"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;apraxie de la parole repr\u00e9sente l&rsquo;un des paradoxes les plus fascinants et d\u00e9routants de la neuropsychologie clinique : l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;un individu \u00e0 transformer des repr\u00e9sentations linguistiques intactes en programmes moteurs fluides et coordonn\u00e9s n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;articulation. Alors que les structures anatomiques p\u00e9riph\u00e9riques demeurent parfaitement fonctionnelles et que la comp\u00e9tence linguistique interne est pr\u00e9serv\u00e9e, le lien dynamique unissant la pens\u00e9e verbale \u00e0 sa r\u00e9alisation cin\u00e9matique se trouve bris\u00e9. Ce dysfonctionnement neurog\u00e8ne du contr\u00f4le moteur de la parole illustre avec une clart\u00e9 saisissante la complexit\u00e9 des r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux d\u00e9di\u00e9s \u00e0 l&rsquo;action motrice fine et \u00e0 la communication humaine.<\/p>\n<h2>L&rsquo;apraxie de la parole<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>apraxie de la parole<\/strong> est un trouble neurog\u00e8ne de la motricit\u00e9 phonatoire caract\u00e9ris\u00e9 par un d\u00e9ficit de la planification et de la programmation des commandes sensorimotrices destin\u00e9es \u00e0 positionner et coordonner les articulateurs pour la production volumique des phon\u00e8mes et de la prosodie. Cette alt\u00e9ration survient en l&rsquo;absence de tout d\u00e9ficit neuromusculaire primaire significatif, tel qu&rsquo;une paralysie, une par\u00e9sie, une spasticit\u00e9, une ataxie ou une faiblesse musculaire faciale, et ne s&rsquo;explique pas par une alt\u00e9ration de la compr\u00e9hension linguistique, une agnosie auditive ou un d\u00e9ficit sensoriel p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et neuropsychologique, elle se manifeste par un discours laborieux, des h\u00e9sitations articulatoires, des t\u00e2tonnements visibles et audibles, des d\u00e9formations phon\u00e9tiques instables, des allongements segmentaires et une alt\u00e9ration marqu\u00e9e de la prosodie naturelle. Le patient sait avec pr\u00e9cision quel mot il souhaite prononcer, mais le syst\u00e8me nerveux central \u00e9choue \u00e0 transmettre la s\u00e9quence temporelle et spatiale ad\u00e9quate aux effecteurs buccophonatoires.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature clinique francophone contemporaine, l&rsquo;apraxie de la parole est souvent distingu\u00e9e sous deux formes principales : l&rsquo;apraxie de la parole acquise de l&rsquo;adulte, r\u00e9sultant principalement d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux ou de processus neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs, et l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dyspraxie_verbale\">apraxie verbale d\u00e9veloppementale<\/a> (ou dyspraxie verbale), qui touche l&rsquo;enfant durant l&rsquo;ontogen\u00e8se du langage sans l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale focale \u00e9vidente.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable <em>apraxie<\/em> trouve sa racine dans le grec ancien. Il se compose du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-), signifiant \u00ab absence de \u00bb ou \u00ab privation \u00bb, et du substantif <em>praxis<\/em> (\u03c0\u03c1\u1fb6\u03be\u03b9\u03c2), d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>prassein<\/em> (\u03c0\u03c1\u03ac\u03c3\u03c3\u03b5\u03b9\u03bd), qui d\u00e9signe \u00ab l&rsquo;action \u00bb, \u00ab l&rsquo;acte intentionnel \u00bb ou \u00ab l&rsquo;ex\u00e9cution motrice dirig\u00e9e vers un but \u00bb. Litt\u00e9ralement, l&rsquo;apraxie d\u00e9signe ainsi une \u00ab absence de capacit\u00e9 d&rsquo;action \u00bb ou une \u00ab incapacit\u00e9 \u00e0 ex\u00e9cuter un acte finalis\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Le terme g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;apraxie a \u00e9t\u00e9 introduit dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, avant d&rsquo;\u00eatre rigoureusement conceptualis\u00e9 sur le plan cognitif et moteur par le neurologue allemand Hugo Karl Liepmann au d\u00e9but des ann\u00e9es 1900. L&rsquo;adjonction du syntagme \u00ab de la parole \u00bb (traduction directe de l&rsquo;anglais <em>apraxia of speech<\/em>) a \u00e9t\u00e9 formellement \u00e9tablie par Frederic L. Darley et ses coll\u00e8gues de la Mayo Clinic \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960. Ces chercheurs ont extrait cette entit\u00e9 des cadres nosologiques flous de l&rsquo;aphasie et de la dysarthrie pour identifier un syndrome purement moteur de programmation phon\u00e9tique.<\/p>\n<p>Dans les traditions cliniques francophones et europ\u00e9ennes ant\u00e9rieures, ce tableau clinique a port\u00e9 diverses d\u00e9nominations, notamment celle d&rsquo;\u00ab aph\u00e9mie \u00bb introduite initialement par Paul Broca en 1861, puis de \u00ab syndrome de d\u00e9sint\u00e9gration phon\u00e9tique \u00bb formalis\u00e9 par Th\u00e9ophile Alajouanine, Andr\u00e9 Ombredane et Marguerite Durand en 1939, ou encore d&rsquo;\u00ab anarthrie motrice pure \u00bb. L&rsquo;adoption de la terminologie \u00ab apraxie de la parole \u00bb refl\u00e8te aujourd&rsquo;hui un consensus international ancr\u00e9 dans les sciences cognitives et la neurolinguistique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan morphologique et syntaxique, le terme <strong>apraxie de la parole<\/strong> est une locution nominale f\u00e9minine singuli\u00e8re. Sa transcription phon\u00e9tique normalis\u00e9e dans l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API) est \/a.p\u0281ak.si d\u0259 la pa.\u0281\u0254l\/. En contexte orthophonique et m\u00e9dical, on rencontre \u00e9galement le synonyme partiel <em>apraxie verbale<\/em> (\/a.p\u0281ak.si v\u025b\u0281.bal\/), bien que ce dernier terme soit parfois r\u00e9serv\u00e9 dans la pratique p\u00e9diatrique \u00e0 la dyspraxie du d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;usage discursif, on emploie les formes adjectivales correspondantes : un trouble <em>apraxique<\/em>, un comportement d&rsquo;\u00e9locution <em>apraxique<\/em>, ou un patient pr\u00e9sentant un profil <em>apraxique de la parole<\/em>. Il est essentiel de ne pas confondre ce syntagme avec l&rsquo;apraxie bucco-faciale (qui concerne les mouvements non verbaux des muscles de la face et de la bouche, comme siffler, souffler ou claquer de la langue) ni avec la dysarthrie, qui constitue un trouble d&rsquo;ex\u00e9cution neuromusculaire globale.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;apraxie de la parole dans toute son \u00e9paisseur conceptuelle, il est n\u00e9cessaire de d\u00e9composer les niveaux hi\u00e9rarchiques de la production verbale humaine. Dans les mod\u00e8les psycholinguistiques modernes, notamment ceux de Willem Levelt et d&rsquo;Ada van der Merwe, la parole \u00e9merge d&rsquo;une cha\u00eene s\u00e9quentielle int\u00e9grant la conceptualisation s\u00e9mantique, l&rsquo;encodage grammatical, la s\u00e9lection lexicale, l&rsquo;encodage phonologique, la programmation motrice sensorimotrice et enfin l&rsquo;ex\u00e9cution neuromusculaire p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<p>L&rsquo;apraxie de la parole se situe pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;interface charni\u00e8re entre le syst\u00e8me phonologique (domaine linguistique abstrait) et l&rsquo;ex\u00e9cution motrice (domaine physique et neuromusculaire). Elle ne touche pas la s\u00e9lection des unit\u00e9s phonologiques abstraites \u2014 le patient a s\u00e9lectionn\u00e9 le bon mot et les bons phon\u00e8mes cibles \u2014, mais affecte la traduction de ces phon\u00e8mes en patrons spatio-temporels coordonn\u00e9s : force musculaire, direction articulaire, v\u00e9locit\u00e9, synchronisation du voisement par rapport \u00e0 l&rsquo;explosion buccale, et dur\u00e9e pr\u00e9cise de contraction des articulateurs (l\u00e8vres, langue, voile du palais, cordes vocales).<\/p>\n<p>Cette d\u00e9faillance de la programmation entra\u00eene une symptomatologie sp\u00e9cifique caract\u00e9ris\u00e9e par une d\u00e9structuration temporelle et g\u00e9om\u00e9trique de l&rsquo;articulation. Les patients pr\u00e9sentent une parole lente, ralentie par de longs intervalles inter-segments et inter-syllabiques, un allongement de la tenue des voyelles et des consonnes, et une tendance \u00e0 uniformiser la force accentuelle, conf\u00e9rant au discours un rythme robotique, scand\u00e9 et monotone. Cette perte de l&rsquo;anticipation coarticulatoire \u2014 le ph\u00e9nom\u00e8ne par lequel la position des organes pour un son futur s&rsquo;ajuste d\u00e9j\u00e0 durant la production du son pr\u00e9sent \u2014 constitue un marqueur pathognomonique central de l&rsquo;apraxie.<\/p>\n<p>Un autre trait distinctif r\u00e9side dans les conduites d&rsquo;approche et le t\u00e2tonnement articulatoire (\u00ab groping \u00bb). Confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;atteindre instantan\u00e9ment la cible motrice ad\u00e9quate, le patient effectue des ajustements posturaux labiaux ou linguaux visibles et audibles, multipliant les faux d\u00e9parts et les autocorrections. Ces erreurs articulatoires sont \u00e9minemment variables : un mot produit de mani\u00e8re tr\u00e8s d\u00e9form\u00e9e lors d&rsquo;un essai peut \u00eatre articul\u00e9 avec une clart\u00e9 relative lors de l&rsquo;essai suivant, ou inversement, en fonction de la complexit\u00e9 syllabique et de la charge attentionnelle allou\u00e9e \u00e0 la t\u00e2che.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;apraxie de la parole d\u00e9montre souvent une dissociation automatico-volontaire marqu\u00e9e. Les productions verbales automatiques, r\u00e9flexes ou hautement \u00e9motionnelles (comme jurer, dire \u00ab bonjour \u00bb, compter de un \u00e0 dix ou r\u00e9citer les jours de la semaine) peuvent s&rsquo;av\u00e9rer fluides et exemptes d&rsquo;erreurs, tandis que l&rsquo;\u00e9locution propositionnelle, spontan\u00e9e ou r\u00e9p\u00e9t\u00e9e sur commande volontaire provoque un effondrement imm\u00e9diat de l&rsquo;agencement moteur.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;apraxie de la parole est intrins\u00e8quement li\u00e9e \u00e0 la naissance de la neuropsychologie moderne du langage. En 1861, le chirurgien et anthropologue fran\u00e7ais Paul Broca pr\u00e9sente \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;Anthropologie de Paris le cas de son c\u00e9l\u00e8bre patient Leborgne (surnomm\u00e9 \u00ab Tan \u00bb). Broca qualifie l&rsquo;atteinte de son patient d&rsquo;\u00ab aph\u00e9mie \u00bb, qu&rsquo;il d\u00e9finit non comme une perte de la m\u00e9moire des mots, mais comme la perte de la facult\u00e9 de coordonner les mouvements propres au langage articul\u00e9. Malgr\u00e9 cette description initiale tr\u00e8s cibl\u00e9e sur l&rsquo;aspect moteur, le terme d&rsquo;aphasie propos\u00e9 par Armand Trousseau s&rsquo;est rapidement impos\u00e9, englobant et obscurcissant les aspects purement praxiques sous l&rsquo;\u00e9tiquette g\u00e9n\u00e9rique d&rsquo;aphasie motrice ou d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aphasie_de_Broca\">aphasie de Broca<\/a>.<\/p>\n<p>Au tournant du XXe si\u00e8cle, Hugo Liepmann r\u00e9volutionne la compr\u00e9hension des troubles du geste en dissociant les apraxies id\u00e9atoires, id\u00e9omotrices et motrices (cin\u00e9tiques). Cependant, ses travaux se concentrent prioritairement sur la motricit\u00e9 des membres sup\u00e9rieurs, laissant la sph\u00e8re vocale dans une zone th\u00e9orique incertaine.<\/p>\n<p>Une avanc\u00e9e d\u00e9cisive intervient en 1939 avec la publication du travail monumental de Th\u00e9ophile Alajouanine, Andr\u00e9 Ombredane et Marguerite Durand : <em>Le syndrome de d\u00e9sint\u00e9gration phon\u00e9tique dans les aphasies<\/em>. Ces auteurs identifient une d\u00e9sorganisation s\u00e9lective des praxies phonatoires chez des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s, observant que les sons complexes, les consonnes fricatives et les groupes consonantiques subissent des alt\u00e9rations r\u00e9gies par des lois physiologiques sp\u00e9cifiques, conduisant \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes de d\u00e9voisement, de substitution paralytique ou d&rsquo;incoordination laryngo-buccale.<\/p>\n<p>La formalisation nosologique contemporaine de l&rsquo;apraxie de la parole est l&rsquo;\u0153uvre de Frederic L. Darley, Arnold E. Aronson et Joe R. Brown \u00e0 la Clinique Mayo en 1969 et 1975. Ces chercheurs m\u00e8nent des \u00e9tudes perceptives rigoureuses qui permettent de d\u00e9limiter l&rsquo;apraxie de la parole comme un trouble sp\u00e9cifique du sch\u00e9ma moteur, distinct des dysarthries (li\u00e9es aux perturbations de la transmission nerveuse motrice primaire) et des aphasies fluentes ou r\u00e9ceptives. Depuis lors, l&rsquo;essor des neurosciences cognitives, de l&rsquo;analyse acoustique num\u00e9rique et de la neuro-imagerie fonctionnelle a permis de pr\u00e9ciser les corr\u00e9lats anatomiques et computationnels du trouble, r\u00e9v\u00e9lant le r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant de l&rsquo;insula ant\u00e9rieure gauche, de l&rsquo;aire motrice suppl\u00e9mentaire et du gyrus frontal inf\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;apraxie de la parole est comprise \u00e0 travers le prisme de plusieurs grands cadres th\u00e9oriques du contr\u00f4le moteur et du traitement du langage. Le mod\u00e8le computationnel le plus influent pour expliquer ce trouble est le mod\u00e8le <strong>DIVA<\/strong> (<em>Directions Into Velocities of Articulators<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9 par Frank Guenther et son \u00e9quipe. Ce mod\u00e8le computationnel int\u00e8gre un syst\u00e8me de contr\u00f4le pr\u00e9dictif en boucle ouverte (<em>feedforward<\/em>) et un syst\u00e8me de r\u00e9troaction sensorielle en boucle ferm\u00e9e (<em>feedback<\/em> auditif et somatosensoriel).<\/p>\n<p>Selon le mod\u00e8le DIVA, la production normale d&rsquo;une syllabe repose sur l&rsquo;activation d&rsquo;un circuit de r\u00e9troaction motrice encod\u00e9 dans les r\u00e9gions pr\u00e9motrices et frontales gauches, qui projette des signaux de vitesse vers le cortex moteur primaire pour d\u00e9placer les articulateurs sans attendre le retour sensoriel, trop lent pour les cadences rapides de la parole. Dans l&rsquo;apraxie de la parole, ce circuit pr\u00e9dictif d&rsquo;alimentation directe est endommag\u00e9. Le locuteur se voit contraint de s&rsquo;appuyer de mani\u00e8re excessive sur les circuits lents de r\u00e9troaction auditive et kinesth\u00e9sique, ce qui explique le ralentissement extr\u00eame de l&rsquo;\u00e9locution, la fragmentation des syllabes, la d\u00e9synchronisation articulatoire et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 accrue aux r\u00e9troactions auditives perturb\u00e9es.<\/p>\n<p>Un second cadre th\u00e9orique fondamental est le mod\u00e8le \u00e0 quatre niveaux de production de la parole d&rsquo;Ada van der Merwe (1997). Ce mod\u00e8le postule quatre \u00e9tapes successives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La planification neuromotrice :<\/strong> formulation de la strat\u00e9gie globale des mouvements articulatoires en relation avec les repr\u00e9sentations phonologiques abstraites.<\/li>\n<li><strong>La programmation motrice :<\/strong> s\u00e9lection et calibrage des programmes moteurs spatio-temporels sp\u00e9cifiques (activation des unit\u00e9s motrices, synchronisation des muscles individuels, gestion de la force et de la vitesse). C&rsquo;est ce palier pr\u00e9cis qui est alt\u00e9r\u00e9 dans l&rsquo;apraxie de la parole.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ex\u00e9cution motrice :<\/strong> contraction coordonn\u00e9e des muscles articulatoires sous l&rsquo;\u00e9gide des voies pyramidales et extrapyramidales (atteinte dans la dysarthrie).<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9troaction sensorimotrice :<\/strong> contr\u00f4le continu de l&rsquo;exactitude acoustique et tactile de la production.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie des sch\u00e9mas de Richard Schmidt appliqu\u00e9e \u00e0 la motricit\u00e9 buccophonaire propose que la parole humaine repose sur des \u00ab programmes moteurs g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s \u00bb (PMG) emmagasin\u00e9s en m\u00e9moire, modul\u00e9s par des param\u00e8tres d&rsquo;ex\u00e9cution contextuels (dur\u00e9e globale, force globale). L&rsquo;apraxie de la parole consisterait en une alt\u00e9ration soit de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 ces programmes moteurs g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s, soit de l&rsquo;ajustement dynamique de leurs param\u00e8tres sp\u00e9cifiques lors de la production en temps r\u00e9el.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La nosologie clinique contemporaine segmente l&rsquo;apraxie de la parole selon son \u00e9tiologie, son profil chronologique et ses manifestations motrices pr\u00e9dominantes. Les principales dimensions et sous-types comprennent :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;apraxie de la parole acquise (APA) :<\/strong> Survient brutalement \u00e0 la suite d&rsquo;un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral isch\u00e9mique ou h\u00e9morragique, d&rsquo;un traumatisme cr\u00e2nio-c\u00e9r\u00e9bral ou d&rsquo;une r\u00e9section neurochirurgicale touchant l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral dominant pour le langage (g\u00e9n\u00e9ralement le gauche). Elle coexiste tr\u00e8s fr\u00e9quemment avec une aphasie non fluente.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;apraxie primaire progressive de la parole (PPAOS) :<\/strong> Forme neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative insidieuse r\u00e9cemment isol\u00e9e par Keith Josephs et Joseph Duffy. Elle se caract\u00e9rise par une d\u00e9gradation isol\u00e9e et progressive de la programmation motrice de la parole sur plusieurs ann\u00e9es, sans aphasie ni d\u00e9mence globale initiale, souvent li\u00e9e \u00e0 des tauopathies sous-jacentes telles que la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence corticobasale ou la paralysie supranucl\u00e9aire progressive.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;apraxie verbale d\u00e9veloppementale (ou dyspraxie verbale) :<\/strong> Trouble neurod\u00e9veloppemental pr\u00e9sent d\u00e8s la petite enfance, dans lequel l&rsquo;enfant \u00e9prouve des difficult\u00e9s durables et s\u00e9v\u00e8res \u00e0 programmer les s\u00e9quences de sons du langage parl\u00e9, entravant l&rsquo;acquisition normale de la parole sans d\u00e9ficit auditif ou malformation anatomique.<\/li>\n<li><strong>La dimension phon\u00e9tique (distorsions de sons) :<\/strong> Impr\u00e9cisions g\u00e9om\u00e9triques du positionnement des articulateurs provoquant des distorsions consonantiques et vocaliques, souvent per\u00e7ues comme des sons interm\u00e9diaires inexistants dans le r\u00e9pertoire de la langue cible.<\/li>\n<li><strong>La dimension temporelle et prosodique :<\/strong> Allongement pathologique de la dur\u00e9e des voyelles et des consonnes, allongement des pauses inter-syllabiques, r\u00e9duction de la vitesse d&rsquo;\u00e9locution et s\u00e9gr\u00e9gation syllabique (les syllabes sont disjointes au lieu d&rsquo;\u00eatre unies par une coarticulation continue).<\/li>\n<li><strong>La dimension de variabilit\u00e9 motrice :<\/strong> Inconstance des patterns d&rsquo;erreurs sur des r\u00e9p\u00e9titions successives de la m\u00eame cible lexicale, contrastant avec la r\u00e9gularit\u00e9 st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e des erreurs dysarthriques.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 clinique de l&rsquo;apraxie de la parole, examinons le profil de deux patients distincts.<\/p>\n<p><strong>Vignette clinique 1 : Apraxie acquise post-AVC chez l&rsquo;adulte<\/strong><br \/>Monsieur D., 62 ans, ancien professeur d&rsquo;histoire, pr\u00e9sente un AVC isch\u00e9mique sylvien superficiel gauche circonscrit \u00e0 l&rsquo;aire pr\u00e9motrice et au cortex insulaire ant\u00e9rieur. \u00c0 l&rsquo;\u00e9valuation, sa compr\u00e9hension orale et \u00e9crite est intacte : il peut ex\u00e9cuter des consignes complexes sans h\u00e9sitation et d\u00e9signer des images sans erreur. Toutefois, lorsqu&rsquo;on lui demande de d\u00e9nommer une image repr\u00e9sentant un \u00ab parapluie \u00bb, le patient marque une pause prolong\u00e9e. Ses l\u00e8vres s&rsquo;\u00e9cartent, se serrent, sa langue cherche la vo\u00fbte palatine dans un t\u00e2tonnement visible. Il produit successivement avec un grand effort : \u00ab &#8230; pa&#8230; fa&#8230; pra&#8230; pa-ra-blu&#8230; non&#8230; pa-ra-plu-i \u00bb. La prosodie est monotone, chaque syllabe \u00e9tant \u00e9mise de mani\u00e8re segment\u00e9e avec une intensit\u00e9 \u00e9gale. Lorsqu&rsquo;on lui demande d&rsquo;\u00e9crire le mot, il r\u00e9dige instantan\u00e9ment \u00ab parapluie \u00bb sans la moindre faute orthographique, d\u00e9montrant formellement que la repr\u00e9sentation lexicale et phonologique abstraite est indemne, mais que l&rsquo;encodage moteur est bloqu\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Vignette clinique 2 : Apraxie primaire progressive de la parole (PPAOS)<\/strong><br \/>Madame L., 68 ans, consulte pour un ralentissement progressif de sa parole install\u00e9 depuis deux ans. Ses proches rapportent qu&rsquo;elle semble \u00ab buter sur les mots \u00bb, bien qu&rsquo;elle ne cherche pas son vocabulaire. Les tests neuropsychologiques standardis\u00e9s ne r\u00e9v\u00e8lent aucun trouble de la m\u00e9moire, de la syntaxe ou de la compr\u00e9hension s\u00e9mantique. L&rsquo;\u00e9valuation acoustique montre une \u00e9locution saccad\u00e9e, une neutralisation des contrastes d&rsquo;accentuation tonale et de multiples distorsions de voyelles qui s&rsquo;aggravent drastiquement d\u00e8s que la longueur des mots augmente (par exemple, passage sans encombre sur \u00ab chat \u00bb, mais effondrement articulatoire sur \u00ab catastrophe \u00bb ou \u00ab constitutionnalit\u00e9 \u00bb). L&rsquo;imagerie m\u00e9tabolique par TEP d\u00e9montre un hypom\u00e9tabolisme focalis\u00e9 au niveau de l&rsquo;aire motrice suppl\u00e9mentaire gauche, confirmant une PPAOS d\u00e9butante.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation clinique de l&rsquo;apraxie de la parole exige une m\u00e9thodologie rigoureuse, standardis\u00e9e et perceptivo-acoustique pour diff\u00e9rencier ce trouble des aphasies phonologiques et des dysarthries. Selon les directives de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/www.asha.org\">American Speech-Language-Hearing Association (ASHA)<\/a> et des protocoles francophones de r\u00e9f\u00e9rence (tels que la Batterie d&rsquo;\u00c9valuation Clinique de la Dysarthrie et des Apraxies ou la BECD), le diagnostic repose sur un faisceau d&rsquo;arguments cliniques convergents.<\/p>\n<p>Le protocole d&rsquo;examen comprend plusieurs \u00e9tapes syst\u00e9matiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;examen du m\u00e9canisme bucco-phonatoire :<\/strong> V\u00e9rification de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la force, de l&rsquo;amplitude, du tonus et des r\u00e9flexes des muscles orofaciaux au repos et lors d&rsquo;actes non verbaux pour \u00e9carter formellement une paralysie labio-glosso-pharyng\u00e9e (diagnostic diff\u00e9rentiel avec la dysarthrie flasque ou spastique).<\/li>\n<li><strong>Les \u00e9preuves de diadococin\u00e9sie orale :<\/strong> R\u00e9p\u00e9tition rapide et rythm\u00e9e de syllabes isol\u00e9es altern\u00e9es (ex. \/pa-pa-pa\/) et de s\u00e9quences multisyllabiques complexes (ex. \/pa-ta-ka\/). Chez le patient apraxique, les s\u00e9quences altern\u00e9es complexes provoquent un effondrement imm\u00e9diat du rythme, des inversions de phon\u00e8mes et des syncopes syllabiques, alors que la r\u00e9p\u00e9tition monosyllabique simple peut demeurer relativement accessible.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9valuation de la longueur et de la complexit\u00e9 lexicale :<\/strong> R\u00e9p\u00e9tition de mots de longueur croissante (ex. \u00ab porte \u00bb, \u00ab portemanteau \u00bb, \u00ab portemanteaux mobiles \u00bb) et de phrases charg\u00e9es en consonnes complexes. Une caract\u00e9ristique diagnostique majeure est l&rsquo;aggravation exponentielle des erreurs au fur et \u00e0 mesure que le nombre de syllabes et la complexit\u00e9 des attaques consonantiques augmentent.<\/li>\n<li><strong>La comparaison parole spontan\u00e9e, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et automatique :<\/strong> Analyse comparative de la fluidit\u00e9 lors de la d\u00e9nomination d&rsquo;images, de la r\u00e9p\u00e9tition lexicale, de la lecture \u00e0 haute voix et de t\u00e2ches automatiques (comptage, r\u00e9citation des jours de la semaine) afin d&rsquo;isoler la dissociation automatico-volontaire.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;analyse acoustique objective :<\/strong> Enregistrement vocal assist\u00e9 par ordinateur mesurant le temps d&rsquo;attaque vocalique (<em>Voice Onset Time<\/em> ou VOT), la variabilit\u00e9 des trajectoires formantiques des voyelles et la dur\u00e9e exacte des pauses inter-syllabiques. La variabilit\u00e9 aberrante du VOT lors de la production de consonnes occlusives vois\u00e9es et non vois\u00e9es (\/t\/ versus \/d\/) repr\u00e9sente un marqueur acoustique objectif fondamental de l&rsquo;apraxie motrice.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie de l&rsquo;apraxie de la parole est essentielle pour la pratique orthophonique, neurologique et r\u00e9\u00e9ducative contemporaine. La prise en charge th\u00e9rapeutique de ce trouble ne repose pas sur les exercices conventionnels de renforcement musculaire bucco-facial \u2014 qui sont inefficaces et cliniquement contre-indiqu\u00e9s dans la mesure o\u00f9 la force musculaire n&rsquo;est pas alt\u00e9r\u00e9e \u2014, mais sur des th\u00e9rapies intensives d&rsquo;apprentissage et de recalibrage moteur sensorimoteur.<\/p>\n<p>Plusieurs approches th\u00e9rapeutiques fond\u00e9es sur des preuves sont largement mobilis\u00e9es dans les protocoles cliniques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le traitement de production des sons (Sound Production Treatment &#8211; SPT) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9 par Julie Wambaugh, cette technique s&rsquo;appuie sur une hi\u00e9rarchie d&rsquo;indi\u00e7ages combinant mod\u00e9lisation auditive et visuelle, placement articulatoire explicite, r\u00e9p\u00e9tition imm\u00e9diate et diff\u00e9r\u00e9e, et r\u00e9troaction sensorielle corrective, focalis\u00e9e sur des cibles phon\u00e9tiques pr\u00e9cises.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9thode PROMPT (Prompts for Restructuring Oral Muscular Phonetic Targets) :<\/strong> Intervention tactile-kinesth\u00e9sique dans laquelle l&rsquo;orthophoniste applique des guidages manuels externes sur les l\u00e8vres, la m\u00e2choire et le cou du patient pour fournir un soutien physique direct \u00e0 la construction des cibles articulatoires et \u00e0 la trajectoire temporelle de chaque son.<\/li>\n<li><strong>La th\u00e9rapie par intonation m\u00e9lodique (TIM) :<\/strong> Initialement con\u00e7ue pour l&rsquo;aphasie motrice majeure, cette m\u00e9thode exploite les r\u00e9seaux de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit d\u00e9di\u00e9s \u00e0 la m\u00e9lodie et au rythme pour contourner les aires motrices gauches l\u00e9s\u00e9es. En rythmant la parole par des tapotements de la main gauche et en modulant l&rsquo;intonation sur un mode quasi chant\u00e9, les patients parviennent \u00e0 r\u00e9tablir la fluidit\u00e9 des programmes articulatoires.<\/li>\n<li><strong>La communication alternative et am\u00e9lior\u00e9e (CAA) :<\/strong> Dans les tableaux s\u00e9v\u00e8res d&rsquo;apraxie r\u00e9fractaire de l&rsquo;adulte ou chez l&rsquo;enfant atteint de dyspraxie verbale grave, l&rsquo;introduction pr\u00e9coce de syst\u00e8mes de CAA (tablettes num\u00e9riques \u00e9quip\u00e9es d&rsquo;applications de voix synth\u00e9tique, pictogrammes) permet de pr\u00e9venir l&rsquo;isolement psychosocial, de soutenir le d\u00e9veloppement cognitif et d&rsquo;all\u00e9ger la frustration communicative.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La recherche clinique et fondamentale des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies a profond\u00e9ment m\u00e9tamorphos\u00e9 la compr\u00e9hension neuroanatomique et fonctionnelle de l&rsquo;apraxie de la parole. L&rsquo;une des \u00e9tudes empiriques les plus marquantes a \u00e9t\u00e9 conduite par Nina Dronkers (1996), qui, gr\u00e2ce \u00e0 des corr\u00e9lations l\u00e9sionnelles par r\u00e9sonance magn\u00e9tique chez des patients victimes d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux, a identifi\u00e9 le gyrus pr\u00e9central de l&rsquo;insula ant\u00e9rieure gauche comme une structure anatomique syst\u00e9matiquement impliqu\u00e9e dans les d\u00e9ficits de planification de la parole. Cette d\u00e9couverte a suscit\u00e9 des d\u00e9bats fructueux et a \u00e9t\u00e9 affin\u00e9e par les travaux ult\u00e9rieurs de Joseph Duffy et Keith Josephs (2012, 2014) sur l&rsquo;apraxie primaire progressive de la parole, d\u00e9montrant que les l\u00e9sions ou l&rsquo;atrophie de l&rsquo;aire motrice suppl\u00e9mentaire (AMS) et du cortex pr\u00e9moteur lat\u00e9ral dorsal suffisent \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer le tableau apraxique complet, m\u00eame en cas de relative pr\u00e9servation de l&rsquo;insula.<\/p>\n<p>Sur le plan des neurosciences computationnelles, les investigations men\u00e9es par Frank Guenther et ses collaborateurs ont apport\u00e9 des validations empiriques remarquables au mod\u00e8le <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Speech_production\">DIVA<\/a> gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf). Leurs exp\u00e9riences montrent que les erreurs temporelles et les distorsions phon\u00e9tiques des sujets apraxiques sont corr\u00e9l\u00e9es \u00e0 une hyperactivation compensatoire du cortex auditif primaire et des zones somatosensorielles bilat\u00e9rales, attestant d&rsquo;une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de r\u00e9ajuster les commandes articulatoires par une boucle de r\u00e9troaction sensorielle devenue trop lente pour maintenir le flux continu de l&rsquo;\u00e9locution.<\/p>\n<p>Dans le champ th\u00e9rapeutique, les m\u00e9ta-analyses conduites par Wambaugh et ses coll\u00e8gues (2006, 2017) ont d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;efficacit\u00e9 robuste des protocoles d&rsquo;entra\u00eenement moteur intensif (principes de l&rsquo;apprentissage moteur, ou <em>Principles of Motor Learning<\/em> &#8211; PML). Les donn\u00e9es indiquent que la pratique r\u00e9p\u00e9titive distribu\u00e9e, la variabilit\u00e9 des contextes articulatoires et l&rsquo;utilisation de r\u00e9troactions \u00e0 d\u00e9lai court favorisent la neuroplasticit\u00e9 et permettent une g\u00e9n\u00e9ralisation significative des gains phon\u00e9tiques \u00e0 des \u00e9nonc\u00e9s verbaux non entra\u00een\u00e9s.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et translinguistiques<\/h3>\n<p>La ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;apraxie de la parole varie consid\u00e9rablement en fonction des caract\u00e9ristiques structurelles et prosodiques des langues vernaculaires des patients. La phonologie, la morphologie syllabique et les sch\u00e9mas accentuels mod\u00e8lent la mani\u00e8re dont le d\u00e9ficit de programmation motrice s&rsquo;exprime dans le comportement verbal.<\/p>\n<p>Dans les langues \u00e0 morphologie syllabique complexe, riches en groupes consonantiques denses comme l&rsquo;anglais, le polonais ou l&rsquo;allemand (contenant des syllabes de type CCCVCC, comme dans le mot anglais <em>strengths<\/em>), les patients apraxiques manifestent une fr\u00e9quence extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9e d&rsquo;\u00e9penth\u00e8ses (insertion d&rsquo;une voyelle neutre pour fragmenter le groupe consonantique, transformant par exemple \u00ab train \u00bb en \u00ab te-rain \u00bb) et de r\u00e9ductions consonantiques. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les langues \u00e0 structure syllabique transparente et hautement pr\u00e9visible de type Consonne-Voyelle (CV), telles que le japonais, l&rsquo;espagnol ou l&rsquo;italien, l&rsquo;apraxie se traduit moins par des \u00e9lisions que par des distorsions vocaliques subtiles et des allongements d\u00e9mesur\u00e9s de la dur\u00e9e des voyelles.<\/p>\n<p>Le cas des langues \u00e0 tons (comme le mandarin, le cantonais ou le vietnamien) offre un \u00e9clairage pr\u00e9cieux sur l&rsquo;architecture neuropsychologique du contr\u00f4le phonatoire. Dans ces idiomes, la hauteur de la fr\u00e9quence fondamentale laryng\u00e9e d\u00e9termine la valeur s\u00e9mantique du mot. Les recherches interlinguistiques ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les patients sinophones atteints d&rsquo;apraxie de la parole \u00e9prouvent une difficult\u00e9 majeure \u00e0 programmer les contours tonals dynamiques (tons modul\u00e9s montants ou descendants), tandis que les tons stables (tons plats hauts) restent mieux pr\u00e9serv\u00e9s. Cette observation confirme que la modulation dynamique de la musculature intrins\u00e8que du larynx est assujettie aux m\u00eames r\u00e8gles de programmation temporelle que les articulateurs supraglottiques comme la langue et les l\u00e8vres.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 les avanc\u00e9es scientifiques, l&rsquo;apraxie de la parole demeure l&rsquo;un des domaines les plus controvers\u00e9s de la pathologie du langage. L&rsquo;un des d\u00e9bats les plus vifs concerne la d\u00e9limitation exacte entre l&rsquo;apraxie de la parole et les <strong>paraphasies phon\u00e9miques<\/strong> d&rsquo;origine aphasique (notamment observ\u00e9es dans l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aphasie_de_conduction\">aphasie de conduction<\/a>). Certains auteurs soutiennent qu&rsquo;il existe un continuum continu entre le choix erron\u00e9 d&rsquo;un son linguistique (s\u00e9lection phonologique) et son impl\u00e9mentation motrice d\u00e9faillante (programmation phon\u00e9tique). Pour les cliniciens, distinguer \u00e0 l&rsquo;oreille une erreur phon\u00e9tique d\u00e9form\u00e9e d&rsquo;une substitution phonologique nette pose un d\u00e9fi diagnostique permanent, rendant l&rsquo;accord inter-juges parfois fragile dans les protocoles de recherche clinique.<\/p>\n<p>Un second point de friction \u00e9pist\u00e9mologique r\u00e9side dans l&rsquo;existence m\u00eame de l&rsquo;apraxie de la parole \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur. De nombreux aphasiologues classiques ont fait remarquer que l&rsquo;apraxie de la parole acquise survient dans l&rsquo;\u00e9crasante majorit\u00e9 des cas en association avec une aphasie de Broca plus ou moins s\u00e9v\u00e8re, ce qui incite certains chercheurs \u00e0 consid\u00e9rer l&rsquo;apraxie non comme une entit\u00e9 autonome, mais comme la composante motrice inh\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;aphasie non fluente. Cependant, l&rsquo;identification formelle de cas rares d&rsquo;apraxie pure sans aucune anomalie linguistique sous-jacente \u2014 et surtout l&rsquo;individualisation clinique r\u00e9cente de l&rsquo;apraxie primaire progressive de la parole \u2014 a apport\u00e9 une r\u00e9futation clinique d\u00e9cisive \u00e0 cette objection r\u00e9ductionniste.<\/p>\n<p>Enfin, le diagnostic d&rsquo;apraxie verbale d\u00e9veloppementale chez l&rsquo;enfant suscite de nombreuses critiques m\u00e9thodologiques dans le milieu orthophonique francophone. Faute de biomarqueurs c\u00e9r\u00e9braux univoques, le terme a parfois \u00e9t\u00e9 surutilis\u00e9 pour qualifier tout enfant pr\u00e9sentant un trouble s\u00e9v\u00e8re du d\u00e9veloppement des sons de la parole, masquant sous un vocable neurologique des troubles mixtes de la phonologie et du langage qui rel\u00e8veraient d&rsquo;approches psychop\u00e9dagogiques et linguistiques distinctes.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour assurer une parfaite pr\u00e9cision diagnostique et clinique, l&rsquo;apraxie de la parole doit \u00eatre rigoureusement distingu\u00e9e d&rsquo;autres anomalies de la parole et du geste :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dysarthrie :<\/strong> La dysarthrie est un trouble de l&rsquo;ex\u00e9cution neuromusculaire r\u00e9sultant d&rsquo;une alt\u00e9ration des voies nerveuses motrices centrales ou p\u00e9riph\u00e9riques. Contrairement \u00e0 l&rsquo;apraxie, elle se caract\u00e9rise par des anomalies directes de la force musculaire, du tonus, du r\u00e9flexe et de l&rsquo;amplitude du mouvement, affectant de mani\u00e8re constante et pr\u00e9visible l&rsquo;ensemble des sous-syst\u00e8mes de la parole (respiration, phonation, r\u00e9sonance, articulation). Les erreurs dysarthriques sont r\u00e9guli\u00e8res et coh\u00e9rentes, tandis que les erreurs apraxiques sont fluctuantes et pr\u00e9dominent sur l&rsquo;articulation et la prosodie.<\/li>\n<li><strong>Aphasie de Broca :<\/strong> L&rsquo;aphasie de Broca est un trouble g\u00e9n\u00e9ral du langage touchant la s\u00e9lection lexicale, l&rsquo;agencement syntaxique (agrammatisme) et l&rsquo;expression \u00e9crite. Alors que le patient aphasique de Broca pr\u00e9sente un discours r\u00e9duit au niveau grammatical, le patient atteint d&rsquo;apraxie de la parole pure conserve une syntaxe interne parfaite, un lexique intact et une capacit\u00e9 normale \u00e0 produire des phrases complexes \u00e0 l&rsquo;\u00e9crit.<\/li>\n<li><strong>Paraphasie phon\u00e9mique (aphasie de conduction) :<\/strong> Dans la paraphasie phon\u00e9mique, le mot erron\u00e9 est produit avec une aisance motrice normale, une prosodie pr\u00e9serv\u00e9e et sans distorsion acoustique : le locuteur remplace simplement un son par un autre (ex. \u00ab table \u00bb devient \u00ab crable \u00bb). Dans l&rsquo;apraxie de la parole, le son produit est d\u00e9form\u00e9, l&rsquo;\u00e9mission est laborieuse et la vitesse est ralentie.<\/li>\n<li><strong>Apraxie bucco-faciale (non verbale) :<\/strong> Trouble de la r\u00e9alisation gestuelle volontaire touchant les mouvements oraux non linguistiques (tirer la langue sur consigne, souffler une bougie imaginaire, claquer des dents), alors que l&rsquo;ex\u00e9cution automatique reste pr\u00e9serv\u00e9e. Bien qu&rsquo;elle coexiste souvent avec l&rsquo;apraxie de la parole, les deux troubles sont dissociables : un patient peut pr\u00e9senter une apraxie bucco-faciale s\u00e9v\u00e8re tout en parlant sans distorsion motrice majeure, et r\u00e9ciproquement.<\/li>\n<li><strong>Dyslalie ou trouble articulatoire p\u00e9riph\u00e9rique :<\/strong> Trouble articulatoire isol\u00e9, d&rsquo;origine fonctionnelle ou m\u00e9canique (ex. zozotement, anomalie du frein de la langue), stable dans le temps, sans lien avec une d\u00e9faillance de la programmation centrale des programmes moteurs c\u00e9r\u00e9braux.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;apraxie de la parole constitue une entit\u00e9 clinique et neurologique complexe dont les \u00e9l\u00e9ments cardinaux se r\u00e9sument comme suit :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle est d\u00e9finie comme un d\u00e9ficit neurog\u00e8ne s\u00e9lectif de la <strong>planification et de la programmation motrice<\/strong> spatio-temporelle des articulateurs de la parole, sans d\u00e9ficit neuromusculaire primaire ni atteinte de la comp\u00e9tence linguistique interne.<\/li>\n<li>Les signes cardinaux perceptifs reposent sur un discours laborieux, des t\u00e2tonnements articulatoires visibles et audibles (<em>groping<\/em>), des distorsions phon\u00e9tiques variables, une vitesse \u00e9locutoire ralentie et une alt\u00e9ration prosodique majeure (s\u00e9gr\u00e9gation syllabique, accentuation monotone).<\/li>\n<li>Elle d\u00e9montre une dissociation automatico-volontaire fr\u00e9quente : les \u00e9nonc\u00e9s automatiques ou \u00e9motionnels \u00e9mergent souvent avec fluidit\u00e9, tandis que la production intentionnelle d\u00e9clenche l&rsquo;effondrement moteur.<\/li>\n<li>Les structures c\u00e9r\u00e9brales sous-jacentes englobent principalement le cortex pr\u00e9moteur dorsal gauche, l&rsquo;aire motrice suppl\u00e9mentaire et le gyrus pr\u00e9central de l&rsquo;insula ant\u00e9rieure gauche.<\/li>\n<li>Le diagnostic diff\u00e9rentiel rigoureux l&rsquo;isole nettement des dysarthries (troubles de l&rsquo;ex\u00e9cution neuromusculaire), des aphasies phonologiques (troubles de la s\u00e9lection linguistique) et de l&rsquo;apraxie bucco-faciale (motricit\u00e9 non verbale).<\/li>\n<li>La r\u00e9\u00e9ducation orthophonique repose sur les th\u00e9rapies d&rsquo;apprentissage moteur sensorimoteur intensif (comme le SPT, PROMPT ou la th\u00e9rapie par intonation m\u00e9lodique), excluant les exercices p\u00e9riph\u00e9riques passifs de renforcement musculaire.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Alajouanine, T., Ombredane, A., &#038; Durand, M. (1939). <em>Le syndrome de d\u00e9sint\u00e9gration phon\u00e9tique dans les aphasies<\/em>. Masson.<\/li>\n<li>American Speech-Language-Hearing Association. (2007). <em>Childhood Apraxia of Speech<\/em> [Technical Report]. <a href=\"https:\/\/www.asha.org\/policy\/tr2007-00278\/\">https:\/\/www.asha.org\/policy\/tr2007-00278\/<\/a><\/li>\n<li>Darley, F. L., Aronson, A. E., &#038; Brown, J. R. (1975). <em>Motor speech disorders<\/em>. Saunders.<\/li>\n<li>Dronkers, N. F. (1996). A new brain region for coordinating speech articulation. <em>Nature<\/em>, 384(6605), 159\u2013161. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/384159a0\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/384159a0<\/a><\/li>\n<li>Duffy, J. R. (2019). <em>Motor speech disorders: Substrates, differential diagnosis, and management<\/em> (4th ed.). Elsevier.<\/li>\n<li>Guenther, F. H. (2016). <em>Neural modeling of speech processes and speech disorders<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li>Josephs, K. A., Duffy, J. R., Strand, E. A., Machulda, M. M., Senjem, M. L., Master, A. V., Lowe, V. J., Jack, C. R., &#038; Whitwell, J. L. (2012). Syndromes of primary progressive apraxia of speech and primary progressive aphasia. <em>Brain<\/em>, 135(5), 1522\u20131536. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/aws082\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/aws082<\/a><\/li>\n<li>Wambaugh, J. L., Duffy, J. R., McNeil, M. R., Robin, D. A., &#038; Rogers, M. A. (2006). Treatment guidelines for acquired apraxia of speech: A synthesis and review of the evidence. <em>Journal of Medical Speech-Language Pathology<\/em>, 14(2), xv\u2013xxxiii.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;apraxie de la parole est un trouble neurog\u00e8ne de la programmation motrice affectant la fluidit\u00e9, la pr\u00e9cision et la prosodie de l&rsquo;\u00e9locution. D\u00e9couvrez sa d\u00e9finition clinique, ses causes neurologiques et ses approches th\u00e9rapeutiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,1663,33679],"tags":[33681,34514,34515,34516,173,1021,1020],"class_list":["post-20780","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-orthophonie","category-troubles-de-la-communication","tag-apraxie-de-la-parole","tag-apraxie-verbale","tag-dyspraxie-verbale","tag-modele-diva","tag-neuropsychologie","tag-orthophonie","tag-troubles-moteurs-de-la-parole"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20780","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20780\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20780"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20780"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20780"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}