{"id":20735,"date":"2026-10-24T12:02:26","date_gmt":"2026-10-24T12:02:26","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=appersonation-trouble-frontieres-du-moi"},"modified":"2026-10-24T12:02:26","modified_gmt":"2026-10-24T12:02:26","slug":"appersonation-trouble-frontieres-du-moi","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=appersonation-trouble-frontieres-du-moi","title":{"rendered":"Appersonation : Trouble des fronti\u00e8res du Moi"},"content":{"rendered":"<p>Au carrefour de la psychopathologie clinique, de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la conscience et de la m\u00e9tapsychologie psychanalytique, la d\u00e9limitation entre le soi et le non-soi constitue le socle indispensable sur lequel s&rsquo;\u00e9rige l&rsquo;exp\u00e9rience humaine de la r\u00e9alit\u00e9. Lorsque cette fronti\u00e8re protectrice vacille ou se dissout, des ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;une singuli\u00e8re \u00e9tranget\u00e9 \u00e9mergent, parmi lesquels l&rsquo;appersonation occupe une place th\u00e9orique et clinique pr\u00e9pond\u00e9rante. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne psychopathologique complexe, au sein duquel un individu absorbe, incorpore ou revendique l&rsquo;identit\u00e9, les attributs corporels ou les v\u00e9cus psychiques d&rsquo;autrui, d\u00e9voile la profonde vuln\u00e9rabilit\u00e9 de la conscience d&rsquo;ips\u00e9it\u00e9.<\/p>\n<h2>L&rsquo;appersonation en psychopathologie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;appersonation (parfois d\u00e9sign\u00e9e sous le terme d&rsquo;appersonnification) d\u00e9signe un trouble psychique ou d\u00e9lirant caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;appropriation inconsciente, par un individu, des traits de personnalit\u00e9, des caract\u00e9ristiques physiques, des souvenirs, des actes ou du statut d&rsquo;une autre personne ou d&rsquo;une entit\u00e9 ext\u00e9rieure. Le sujet assimile ces \u00e9l\u00e9ments allog\u00e8nes \u00e0 sa propre structure identitaire au point de vivre les exp\u00e9riences d&rsquo;autrui comme \u00e9tant intimement et originairement les siennes.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, l&rsquo;appersonation traduit une alt\u00e9ration majeure du sentiment d&rsquo;appartenance (ou sens de la \u00ab miennet\u00e9 \u00bb) et une rupture de la d\u00e9marcation fondamentale entre le Soi et l&rsquo;Autre. Contrairement \u00e0 une simple imitation volontaire ou \u00e0 une identification d\u00e9veloppementale banale, l&rsquo;appersonation op\u00e8re en dehors du contr\u00f4le conscient et peut osciller entre une distorsion n\u00e9vrotique des fronti\u00e8res corporelles et un d\u00e9lire d&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;identit\u00e9 typique des \u00e9tats psychotiques aigus ou chroniques.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;inscrit au c\u0153ur des troubles de la conscience de soi et se trouve \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 la perte de l&rsquo;ips\u00e9it\u00e9, o\u00f9 l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue perd sa coloration subjective imm\u00e9diate pour devenir le r\u00e9ceptacle poreux des \u00e9l\u00e9ments du monde ext\u00e9rieur. En psychiatrie clinique, elle constitue l&rsquo;un des prismes privil\u00e9gi\u00e9s pour observer la dissolution de la structure du Moi dans la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schizophr%C3%A9nie\">schizophr\u00e9nie<\/a> et les pathologies dissociatives majeures.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le substantif \u00ab appersonation \u00bb tire ses racines morphologiques du latin classique et m\u00e9di\u00e9val. Il est form\u00e9 \u00e0 partir du pr\u00e9fixe d&rsquo;adjonction et de direction <em>ad-<\/em> (qui prend la forme assimil\u00e9e <em>ap-<\/em> devant un <em>p<\/em>), exprimant le mouvement vers, le rapprochement ou l&rsquo;attribution, combin\u00e9 au radical substantif <em>persona<\/em>, signifiant initialement le masque de th\u00e9\u00e2tre port\u00e9 par les com\u00e9diens gr\u00e9co-romains, puis par d\u00e9rivation, le r\u00f4le, l&rsquo;individu ou la personne juridique et morale.<\/p>\n<p>Le suffixe <em>-ation<\/em> (du latin <em>-atio<\/em>) vient consacrer l&rsquo;action en cours ou le r\u00e9sultat d&rsquo;un processus dynamique. Au sens litt\u00e9ral, l&rsquo;appersonation d\u00e9signe l&rsquo;action d&rsquo;\u00ab adjoindre \u00e0 sa propre personne \u00bb, de faire entrer un tiers ou un objet dans l&rsquo;orbite de son masque existentiel ou de son p\u00e9rim\u00e8tre identitaire.<\/p>\n<p>Le concept a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9 dans le vocabulaire psychiatrique moderne sous la plume des ali\u00e9nistes germanophones, notamment \u00e0 travers le terme allemand <em>Appersonierung<\/em>. Il a \u00e9t\u00e9 ult\u00e9rieurement anglicis\u00e9 sous la forme <em>appersonation<\/em> ou <em>appersonification<\/em> dans la litt\u00e9rature psychanalytique anglo-saxonne des ann\u00e9es 1930 et 1940, avant de s&rsquo;enraciner dans la nosographie psychiatrique francophone pour d\u00e9crire les d\u00e9r\u00e8glements sp\u00e9cifiques des limites de la personne.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, \u00ab appersonation \u00bb est un substantif f\u00e9minin singulier. Sa transcription phon\u00e9tique dans l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API) est \/a.p\u025b\u0281.s\u0254.na.sj\u0254\u0303\/. Au pluriel, il prend la forme r\u00e9guli\u00e8re \u00ab appersonations \u00bb (\/a.p\u025b\u0281.s\u0254.na.sj\u0254\u0303\/).<\/p>\n<p>On rencontre parfois dans la litt\u00e9rature psychiatrique fran\u00e7aise la variante synonymique \u00ab appersonnification \u00bb (\/a.p\u025b\u0281.s\u0254.ni.fi.ka.sj\u0254\u0303\/), forg\u00e9e de fa\u00e7on parall\u00e8le pour accentuer la notion de personnification introjective. Le terme s&#8217;emploie principalement comme compl\u00e9ment de nom ou sujet dans des propositions d\u00e9crivant des m\u00e9canismes de d\u00e9fense primitifs, des sympt\u00f4mes dissociatifs ou des productions d\u00e9lirantes (par exemple : \u00ab pr\u00e9senter un d\u00e9lire d&rsquo;appersonation \u00bb, \u00ab les m\u00e9canismes d&rsquo;appersonation observ\u00e9s dans la r\u00e9gression symbiotique \u00bb).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;appersonation dans toute son ampleur conceptuelle, il convient d&rsquo;analyser l&rsquo;architecture de la conscience de soi telle qu&rsquo;elle est postul\u00e9e par la psychologie clinique et la philosophie de l&rsquo;esprit. L&rsquo;exp\u00e9rience humaine ordinaire repose sur une certitude pr\u00e9r\u00e9flexive : ce que mon corps ressent m&rsquo;appartient en propre, mes pens\u00e9es sont produites par mon propre esprit, et les bornes physiques et psychologiques qui me s\u00e9parent d&rsquo;autrui sont \u00e9tanches et stables. Dans l&rsquo;appersonation, ce postulat fondamental de l&rsquo;existence subjective s&rsquo;effondre.<\/p>\n<p>Le sujet manifestant une appersonation annexe des portions du monde ext\u00e9rieur pour les fusionner avec son propre syst\u00e8me psychique. Cette int\u00e9gration aberrante ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une m\u00e9taphore po\u00e9tique ou d&rsquo;une analogie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ; il s&rsquo;agit d&rsquo;une conviction exp\u00e9rientielle v\u00e9cue au premier degr\u00e9. Si un individu ext\u00e9rieur souffre d&rsquo;une blessure, le sujet pr\u00e9sentant une appersonation peut \u00e9prouver la douleur physique ou affirmer formellement qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 lui-m\u00eame taillad\u00e9. Si un personnage historique ou une figure famili\u00e8re poss\u00e8de des m\u00e9rites, un statut ou des traumatismes particuliers, le patient les incorpore \u00e0 sa biographie sans \u00e9prouver la moindre contradiction logique.<\/p>\n<p>Le champ d&rsquo;application de l&rsquo;appersonation s&rsquo;\u00e9tend \u00e9galement au monde inanim\u00e9 et aux instruments techniques, comme l&rsquo;ont soulign\u00e9 les th\u00e9oriciens de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Image_du_corps\">image du corps<\/a>. L&rsquo;individu peut \u00e9tendre les limites sensorielles et affectives de son Moi aux v\u00eatements qu&rsquo;il porte, au v\u00e9hicule qu&rsquo;il conduit ou aux objets familiers qu&rsquo;il manipule. Cependant, la nuance clinique cruciale r\u00e9side dans le degr\u00e9 d&rsquo;adh\u00e9sion et de perm\u00e9abilit\u00e9 : tandis que l&rsquo;extension instrumentale du corps chez l&rsquo;individu sain demeure contr\u00f4l\u00e9e et modulable, l&rsquo;appersonation pathologique se caract\u00e9rise par une d\u00e9faillance de la fonction critique, une rigidit\u00e9 irr\u00e9versible et une abolition de la fronti\u00e8re entre soi et l&rsquo;objet.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;appersonation doit \u00eatre circonscrite par rapport \u00e0 ses fronti\u00e8res s\u00e9miologiques. Elle ne constitue ni une simple affabulation mythomaniaque, o\u00f9 le mensonge est mobilis\u00e9 pour impressionner la galerie, ni un simple jeu de r\u00f4le hyst\u00e9rique dans lequel la plasticit\u00e9 th\u00e9\u00e2trale pr\u00e9serve un noyau de conscience de l&rsquo;artifice. Elle se distingue par une alt\u00e9ration structurelle de l&rsquo;ancrage ph\u00e9nom\u00e9nologique, au confluent de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9personnalisation\">d\u00e9personnalisation<\/a> autopsychique et somatopsychique.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire du concept d&rsquo;appersonation s&rsquo;entrelace avec la d\u00e9couverte clinique des psychoses schizophr\u00e9niques au tournant du XXe si\u00e8cle. Si des descriptions cliniques \u00e9parses d&rsquo;appropriation d&rsquo;identit\u00e9 apparaissaient d\u00e9j\u00e0 chez les ali\u00e9nistes du XIXe si\u00e8cle sous l&rsquo;\u00e9tiquette des \u00ab d\u00e9lires de m\u00e9tamorphose \u00bb ou des \u00ab possessions \u00bb, c&rsquo;est le psychiatre suisse <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Eugen_Bleuler\">Eugen Bleuler<\/a> qui formalise rigoureusement le terme dans son \u0153uvre monumentale de 1911 consacr\u00e9e \u00e0 la <em>Dementia Praecox ou le groupe des schizophr\u00e9nies<\/em>.<\/p>\n<p>Bleuler identifie l&rsquo;appersonation (<em>Appersonierung<\/em>) comme une manifestation cardinale de l&rsquo;alt\u00e9ration de la personnalit\u00e9 dans la schizophr\u00e9nie. Il observe que certains patients s&rsquo;approprient les \u00e9v\u00e9nements, les blessures ou les caract\u00e9ristiques des malades hospitalis\u00e9s \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s, ou revendiquent les exploits de figures grandioses. Dans la perspective bleul\u00e9rienne, ce trouble d\u00e9coule directement de la dislocation associative (la <em>Spaltung<\/em>), qui compromet l&rsquo;int\u00e9gration unitaire du sentiment de soi.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9cennies 1920 et 1930, le neuropsychiatre austro-am\u00e9ricain Paul Schilder apporte une contribution d\u00e9cisive en articulant l&rsquo;appersonation \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude neuro-ph\u00e9nom\u00e9nologique du sch\u00e9ma corporel. Schilder d\u00e9montre que les fronti\u00e8res du corps ne sont pas fixes sur le plan spatial ou psychologique : l&rsquo;utilisation d&rsquo;outils, la manipulation d&rsquo;objets et les interactions interpersonnelles redistribuent constamment la libido corporelle. Il illustre l&rsquo;appersonation par l&rsquo;exemple c\u00e9l\u00e8bre de l&rsquo;aveugle dont la sensation de contact est d\u00e9plac\u00e9e \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de sa canne, transposant ce m\u00e9canisme somato-sensoriel au domaine des identifications affectives.<\/p>\n<p>En 1944, le psychanalyste Otto Sperling publie dans l&rsquo;<em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em> un article fondateur intitul\u00e9 \u00ab On Appersonation \u00bb. Sperling \u00e9largit consid\u00e9rablement le concept en le soustrayant au cadre exclusif de la d\u00e9mence pr\u00e9coce pour en faire un m\u00e9canisme psychologique universel susceptible de d\u00e9rives psychopathologiques. Il formalise le terme d&rsquo;\u00ab appersonand \u00bb pour d\u00e9signer la personne ou l&rsquo;objet investi sur lequel se greffe l&rsquo;extension narcissique du sujet.<\/p>\n<p>Durant la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, des cliniciens tels que Thomas Freeman (1976) et Gaetano Benedetti (1980) r\u00e9actualisent l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;appersonation dans la psychoth\u00e9rapie des psychoses. Benedetti, en particulier, int\u00e8gre l&rsquo;appersonation dans le concept de \u00ab symbiose th\u00e9rapeutique \u00bb, montrant comment le patient schizophr\u00e8ne s&rsquo;approprie des fragments du Moi du th\u00e9rapeute pour restaurer ses propres assises narcissiques effondr\u00e9es.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;appersonation a \u00e9t\u00e9 diss\u00e9qu\u00e9e sous plusieurs angles th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires, principalement la m\u00e9tapsychologie psychanalytique, la psychologie du Moi et la ph\u00e9nom\u00e9nologie psychiatrique.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9tapsychologique, l&rsquo;appersonation s&rsquo;explique par une r\u00e9gression aux stades les plus archa\u00efques du d\u00e9veloppement psycho-affectif, en amont de la diff\u00e9renciation sujet-objet d\u00e9crite par Donald Winnicott et Margaret Mahler. Dans cette phase symbiotique primaire, le nourrisson ne per\u00e7oit pas la m\u00e8re comme une entit\u00e9 ext\u00e9rieure distincte, mais comme un prolongement fonctionnel de sa propre corporalit\u00e9. L&rsquo;appersonation constitue une r\u00e9activation d\u00e9fensive ou d\u00e9sorganis\u00e9e de ce mode relationnel : sous l&rsquo;impact d&rsquo;une angoisse d&rsquo;an\u00e9antissement ou d&rsquo;une d\u00e9tresse narcissique insoutenable, le sujet court-circuite le travail d&rsquo;objectivation et absorbe l&rsquo;objet pour pr\u00e9server un sentiment d&rsquo;omnipotence ou de compl\u00e9tude.<\/p>\n<p>Dans le cadre de la psychologie du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Moi_(psychanalyse)\">Moi<\/a>, d\u00e9velopp\u00e9e notamment par Paul Federn et reprise par Otto Fenichel, l&rsquo;appersonation est envisag\u00e9e comme un d\u00e9r\u00e8glement des \u00ab fronti\u00e8res du Moi \u00bb (<em>Ich-Grenzen<\/em>). Federn postulait que le Moi est envelopp\u00e9 d&rsquo;une fronti\u00e8re sensorielle et psychique hautement investie de libido. Si cet investissement narcissique p\u00e9riph\u00e9rique faiblit, les fronti\u00e8res deviennent fluctuantes : le Moi peut se dilater de fa\u00e7on hypertrophique et envelopper autrui, ou au contraire se contracter brutalement. L&rsquo;appersonation repr\u00e9sente la dilatation pathologique de ces limites int\u00e9rieures, englobant les propri\u00e9t\u00e9s de l&rsquo;environnement au sein de l&rsquo;espace psychique propre.<\/p>\n<p>L&rsquo;approche ph\u00e9nom\u00e9nologique, illustr\u00e9e par Karl Jaspers, Wolfgang Blankenburg et les recherches contemporaines sur l&rsquo;ips\u00e9it\u00e9 (Josef Parnas, Dan Zahavi), envisage l&rsquo;appersonation comme une perturbation de la conscience pr\u00e9-r\u00e9flexive de soi. Dans cette optique, la pathologie ne r\u00e9side pas seulement dans une erreur de jugement cognitif, mais dans une alt\u00e9ration radicale de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue : le sens d&rsquo;agentivit\u00e9 (la conscience d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;auteur de ses actes) et le sens d&rsquo;appartenance sont d\u00e9sarticul\u00e9s. Les v\u00e9cus de tiers s&rsquo;imposent \u00e0 la conscience subjective sans que celle-ci puisse leur assigner leur origine ext\u00e9rieure l\u00e9gitime.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude syst\u00e9matique de l&rsquo;appersonation permet de d\u00e9gager plusieurs axes fondamentaux qui structurent ce ph\u00e9nom\u00e8ne :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;appersonation d\u00e9lirante (ou psychotique) :<\/strong> Forme clinique majeure observ\u00e9e dans les d\u00e9lires parano\u00efdes et la paraphr\u00e9nie. Le sujet est convaincu de mani\u00e8re in\u00e9branlable d&rsquo;\u00eatre une personnalit\u00e9 historique, divine ou m\u00e9diatique, ou pr\u00e9tend vivre corporellement les pers\u00e9cutions, maladies et actes d&rsquo;autres patients hospitalis\u00e9s avec lui.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;appersonation corporelle et somatopsychique :<\/strong> Int\u00e9gration fantasmatique ou sensorielle des membres, organes ou dysfonctionnements physiologiques d&rsquo;un tiers au sein de son propre sch\u00e9ma corporel. Le sujet affirme, par exemple, poss\u00e9der le c\u0153ur malade de son p\u00e8re ou ressentir les contractions ut\u00e9rines d&rsquo;une parturiente voisine.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;appersonation narcissique quotidienne (ou non psychotique) :<\/strong> Mise en \u00e9vidence par Otto Sperling, cette dimension englobe l&rsquo;appropriation sublim\u00e9e ou n\u00e9vrotique des r\u00e9ussites et des biens de son entourage (enfants, conjoint, \u00e9quipe sportive, nation). Les \u00e9checs ou les succ\u00e8s de l&rsquo;\u00ab appersonand \u00bb provoquent des r\u00e9actions affectives de fiert\u00e9 ou de honte d&rsquo;une intensit\u00e9 \u00e9quivalente \u00e0 une exp\u00e9rience v\u00e9cue \u00e0 la premi\u00e8re personne.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;appersonation instrumentale et technologique :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique d&rsquo;extension des fronti\u00e8res du sch\u00e9ma corporel \u00e0 des proth\u00e8ses, v\u00e9hicules, v\u00eatements de luxe ou interfaces num\u00e9riques, o\u00f9 la moindre atteinte mat\u00e9rielle au dispositif est \u00e9prouv\u00e9e affectivement comme une agression corporelle directe.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;appersonation symbiotique \/ transf\u00e9rentielle :<\/strong> M\u00e9canisme mis en jeu dans la relation analytique avec les \u00e9tats limites ou les patients psychotiques, o\u00f9 le patient int\u00e9riorise des aspects sp\u00e9cifiques du Moi de l&rsquo;analyste afin de combler des d\u00e9faillances structurales internes.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Un premier exemple clinique canonique provient de la pratique asilaire document\u00e9e par Eugen Bleuler. Un patient hospitalis\u00e9 pour une h\u00e9b\u00e9phr\u00e9nophr\u00e9nie s\u00e9v\u00e8re assistait quotidiennement aux pansements d&rsquo;un autre r\u00e9sident souffrant d&rsquo;un volumineux ulc\u00e8re variqueux \u00e0 la jambe droite. Apr\u00e8s plusieurs jours d&rsquo;observation silencieuse, ce premier patient commen\u00e7a \u00e0 boiter lourdement, exigea des soins antiseptiques d&rsquo;urgence pour sa propre jambe et hurla de douleur lors de chaque mobilisation du membre pourtant rigoureusement indemne. Interrog\u00e9 sur l&rsquo;origine de son mal, il soutenait avec une conviction inalt\u00e9rable que la plaie lui appartenait en premier lieu et que l&rsquo;autre patient ne faisait qu&rsquo;\u00ab usurper sa gangr\u00e8ne \u00bb.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cas illustratif, emprunt\u00e9 aux travaux d&rsquo;Otto Sperling, concerne une m\u00e8re de famille pr\u00e9sentant un \u00e9pisode d\u00e9pressif majeur avec caract\u00e9ristiques psychotiques m\u00e9lancoliques. La patiente formait le dessein r\u00e9fl\u00e9chi de mettre fin \u00e0 ses jours et d&rsquo;assassiner simultan\u00e9ment son fils de six ans. L&rsquo;investigation psychanalytique mit en lumi\u00e8re que la patiente ne percevait pas son enfant comme un \u00eatre humain ind\u00e9pendant dot\u00e9 d&rsquo;un destin propre, mais comme un appendice direct de son corps et de son \u00e2me. Elle affirmait : \u00ab Si ma t\u00eate meurt, mon bras ne peut pas continuer \u00e0 vivre seul ; mon fils, c&rsquo;est moi-m\u00eame, il ne peut exister sans ma substance \u00bb. Ce cas \u00e9claire la nature tragique de l&rsquo;appersonation m\u00e9lancolique, o\u00f9 l&rsquo;homicide altruiste d\u00e9lirant s&rsquo;enracine dans une annulation des fronti\u00e8res interpersonnelles.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me exemple, plus courant et situ\u00e9 sur le versant n\u00e9vrotique, s&rsquo;observe chez des automobilistes passionn\u00e9s. Lorsqu&rsquo;un conducteur voit l&rsquo;aile arri\u00e8re de son v\u00e9hicule froiss\u00e9e par un tiers lors d&rsquo;une man\u0153uvre, il r\u00e9agit non pas comme face \u00e0 un pr\u00e9judice mat\u00e9riel indemnisable, mais par une sid\u00e9ration ou une col\u00e8re rageuse analogue \u00e0 celle qu&rsquo;aurait suscit\u00e9e un coup de poing re\u00e7u au visage. Les micro-expressions faciales, la pouss\u00e9e hypertensive et l&rsquo;affirmation spontan\u00e9e \u00ab Il m&rsquo;a rentr\u00e9 dedans \u00bb attestent de la projection momentan\u00e9e du sentiment du Moi aux limites m\u00e9talliques de l&rsquo;automobile.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation clinique et mesure psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>L&rsquo;appersonation ne dispose pas d&rsquo;une \u00e9chelle psychom\u00e9trique unique qui lui soit sp\u00e9cifiquement d\u00e9di\u00e9e, en raison de son caract\u00e8re transversal et qualitatif. N\u00e9anmoins, son rep\u00e9rage et sa quantification reposent sur un ensemble d&rsquo;instruments s\u00e9miologiques et d&rsquo;entretiens structur\u00e9s \u00e9valuant la d\u00e9sorganisation psychotique, les anomalies de l&rsquo;exp\u00e9rience subjective et les troubles dissociatifs.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;exploration de la psychose naissante et des troubles schizophr\u00e9niques, l&rsquo;\u00e9chelle <em>EASE<\/em> (<em>Examination of Anomalous Self-Experience<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9e par Josef Parnas et ses collaborateurs, constitue la r\u00e9f\u00e9rence contemporaine incontournable. L&rsquo;EASE explore minutieusement les anomalies de la conscience de soi minimale, notamment les sous-sections consacr\u00e9es \u00e0 la confusion entre soi et autrui, \u00e0 la perte de l&rsquo;ips\u00e9it\u00e9 et aux alt\u00e9rations des limites corporelles, au sein desquelles les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;appersonation trouvent leur traduction empirique pr\u00e9cise.<\/p>\n<p>Sur le versant des identifications projectives et introjectives de la personnalit\u00e9, les \u00e9preuves projectives comme le Test de Rorschach (analys\u00e9 selon le syst\u00e8me int\u00e9gr\u00e9 de John Exner ou l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise de psychodynamique) fournissent des indices r\u00e9v\u00e9lateurs. La pr\u00e9sence massive de r\u00e9ponses de \u00ab contamination \u00bb, de contours flous (r\u00e9ponses de type \u00ab fronti\u00e8re \u00bb ou \u00ab barri\u00e8re \u00bb selon Fisher et Cleveland) et de confusions d&rsquo;identit\u00e9 sur les planches relationnelles (planches III et VII) signale une fragilit\u00e9 pathologique de la d\u00e9marcation du Moi.<\/p>\n<p>Sur le plan des troubles dissociatifs, des \u00e9chelles standardis\u00e9es telles que la <em>DES<\/em> (<em>Dissociative Experiences Scale<\/em>) ou la <em>SCID-D<\/em> (<em>Structured Clinical Interview for DSM-IV Dissociative Disorders<\/em>) permettent d&rsquo;objectiver les moments de rupture de l&rsquo;identit\u00e9 continue, au cours desquels un sujet peut s&rsquo;approprier transitoirement les souvenirs traumatiques ou les v\u00e9cus d&rsquo;un tiers dans le cadre d&rsquo;un trouble dissociatif de l&rsquo;identit\u00e9.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de l&rsquo;appersonation rev\u00eat une importance fondamentale dans plusieurs disciplines cliniques, pr\u00e9ventives et institutionnelles.<\/p>\n<p>En psychiatrie hospitali\u00e8re et en milieu asilaire, la reconnaissance de l&rsquo;appersonation permet d&rsquo;apaiser des conflits interindividuels \u00e9nigmatiques entre patients. Il arrive fr\u00e9quemment qu&rsquo;un patient devienne violent envers un pair non pas par hostilit\u00e9 personnelle gratuite, mais parce qu&rsquo;il s&rsquo;est appersonn\u00e9 les sympt\u00f4mes, les possessions ou les pers\u00e9cuteurs de ce dernier. Le soignant averti \u00e9vitera les confrontations rationnelles st\u00e9riles et adaptera le cadre spatial afin de r\u00e9tablir une distance th\u00e9rapeutique protectrice, r\u00e9affirmant verbalement les limites corporelles et identitaires de chacun.<\/p>\n<p>En psychoth\u00e9rapie des psychoses, les travaux de Gaetano Benedetti ont prouv\u00e9 que l&rsquo;appersonation n&rsquo;est pas uniquement un d\u00e9ficit \u00e0 \u00e9radiquer, mais peut constituer un levier transf\u00e9rentiel pr\u00e9cieux. Dans la relation symbiotique avec un patient profond\u00e9ment d\u00e9sorganis\u00e9, autoriser temporairement une forme d&rsquo;appersonation positive \u2014 o\u00f9 le malade s&rsquo;appuie sur la solidit\u00e9 psychique du th\u00e9rapeute et emprunte ses capacit\u00e9s d&rsquo;\u00e9laboration et son sentiment de s\u00e9curit\u00e9 \u2014 permet d&rsquo;amorcer une individuation secondaire qui m\u00e8nera progressivement vers une diff\u00e9renciation autonome.<\/p>\n<p>En th\u00e9rapie familiale et en p\u00e9dopsychiatrie, l&rsquo;identification des processus d&rsquo;appersonation intrafamiliaux est cruciale pour pr\u00e9venir le syndrome de M\u00fcnchhausen par procuration ou les relations d&#8217;emprise toxique. Lorsqu&rsquo;un parent souffre d&rsquo;une appersonation vis-\u00e0-vis de son enfant, ce dernier est priv\u00e9 de tout espace psychique individuel, ses d\u00e9sirs propres \u00e9tant per\u00e7us comme des amputations insupportables inflig\u00e9es au corps parental.<\/p>\n<p>Enfin, en psychologie des organisations et en sociologie des mouvements de foule, l&rsquo;appersonation de masse explique la fascination absolue exerc\u00e9e par certains leaders charismatiques. Les adeptes d&rsquo;une secte ou les partisans d&rsquo;un mouvement totalitaire s&rsquo;appersonnent le chef, vivant ses succ\u00e8s, ses vengeances et sa volont\u00e9 imp\u00e9rieuse comme le moteur exclusif de leur propre existence pulsionnelle.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>Bien que la litt\u00e9rature psychiatrique dominante de la fin du XXe si\u00e8cle se soit polaris\u00e9e sur les classifications comportementales du DSM au d\u00e9triment des concepts psychodynamiques subtils, les neurosciences cognitives modernes ont red\u00e9couvert les m\u00e9canismes sous-jacents \u00e0 l&rsquo;appersonation sous un nouveau jour.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte du syst\u00e8me des neurones miroirs par Giacomo Rizzolatti et Vittorio Gallese a jet\u00e9 des bases neurobiologiques tangibles sur les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;\u00e9cho moteur et d&#8217;empathie corporelle. Les chercheurs en neurosciences sociales ont d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;un m\u00e9canisme de \u00ab r\u00e9sonance partag\u00e9e \u00bb : observer quelqu&rsquo;un se pincer la main active chez l&rsquo;observateur une partie du r\u00e9seau neuronal de la douleur (notamment le cortex cingulaire ant\u00e9rieur et l&rsquo;insula ant\u00e9rieure). Chez l&rsquo;individu sain, ce syst\u00e8me de r\u00e9sonance est imm\u00e9diatement modul\u00e9 et inhib\u00e9 par le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian et la jonction temporo-pari\u00e9tale droite, qui attribuent formellement l&rsquo;origine de l&rsquo;action \u00e0 autrui. Chez les patients schizophr\u00e8nes pr\u00e9sentant des d\u00e9lires d&rsquo;influence ou d&rsquo;appersonation, les \u00e9tudes en IRM fonctionnelle confirment une hypoactivation de la jonction temporo-pari\u00e9tale, entra\u00eenant une faillite du r\u00e9seau de l&rsquo;agentivit\u00e9 et favorisant l&rsquo;attribution erron\u00e9e des v\u00e9cus d&rsquo;autrui \u00e0 soi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Par ailleurs, le c\u00e9l\u00e8bre paradigme exp\u00e9rimental de l&rsquo;\u00ab illusion de la main en caoutchouc \u00bb (<em>Rubber Hand Illusion<\/em>), conceptualis\u00e9 par Botvinick et Cohen en 1998, offre un mod\u00e8le empirique reproductible d&rsquo;appersonation corporelle induite. En stimulant visuellement et tactilement de mani\u00e8re synchrone une main artificielle dissimul\u00e9e et la main cach\u00e9e du participant, le cerveau de ce dernier int\u00e8gre en quelques minutes la main inerte en plastique dans son sch\u00e9ma corporel intime. Des recherches men\u00e9es par des \u00e9quipes de psychiatrie exp\u00e9rimentale ont \u00e9tabli que les patients schizophr\u00e8nes et les individus pr\u00e9sentant un score \u00e9lev\u00e9 sur les \u00e9chelles de schizotypie sont significativement plus enclins \u00e0 incorporer rapidement cette main artificielle, d\u00e9montrant une perm\u00e9abilit\u00e9 plastique anormale de leurs fronti\u00e8res corporelles.<\/p>\n<h3>12. Perspectives transculturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et l&rsquo;interpr\u00e9tation de l&rsquo;appersonation varient consid\u00e9rablement selon les contextes culturels, anthropologiques et linguistiques dans lesquels \u00e9volue le sujet.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales industrialis\u00e9es, domin\u00e9es par une conception individualiste du Soi (ce que les psychologues transculturels qualifient de \u00ab Soi ind\u00e9pendant \u00bb), l&rsquo;identit\u00e9 est \u00e9rig\u00e9e en forteresse autonome, d\u00e9limit\u00e9e par des droits subjectifs stricts et une s\u00e9paration psychologique nette. Dans un tel environnement culturel, toute manifestation d&rsquo;appersonation est imm\u00e9diatement per\u00e7ue comme un signe d&rsquo;ali\u00e9nation mentale grave, une d\u00e9rive d\u00e9lirante ou un dysfonctionnement psychopathologique majeur n\u00e9cessitant une intervention m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles d&rsquo;Afrique, d&rsquo;Asie ou des Am\u00e9riques, pr\u00e9vaut une ontologie du \u00ab Soi interd\u00e9pendant \u00bb ou relationnel. Le concept d&rsquo;individu autonome y est subordonn\u00e9 aux liens du lignage, de la parent\u00e9 et des forces spirituelles. Dans ces contextes, certains ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;absorption psychique ne sont pas qualifi\u00e9s d&rsquo;appersonation pathologique, mais s&rsquo;int\u00e8grent dans des pratiques rituelles institutionnalis\u00e9es, telles que les transes de possession chamaniques ou le vaudou. Le sujet qui s&rsquo;approprie la parole, la d\u00e9marche et les d\u00e9sirs d&rsquo;un anc\u00eatre d\u00e9ifi\u00e9 ou d&rsquo;un esprit animal n&rsquo;est pas consid\u00e9r\u00e9 comme psychotique ; il accomplit une fonction symbolique r\u00e9gul\u00e9e par le groupe, dot\u00e9e d&rsquo;une signification sociale partag\u00e9e et encadr\u00e9e par des rituels codifi\u00e9s.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les ethnopsychiatres, \u00e0 l&rsquo;instar de Georges Devereux et Tobie Nathan, rappellent qu&rsquo;il existe une diff\u00e9rence clinique capitale entre la possession rituelle sacralis\u00e9e et l&rsquo;appersonation asilaire : dans la possession culturelle, le retour \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 de base s&rsquo;effectue d\u00e8s la cl\u00f4ture de la c\u00e9r\u00e9monie rituelle, tandis que dans l&rsquo;appersonation psychotique, le sujet reste prisonnier de son appropriation ali\u00e9nante, isol\u00e9 du lien social et incapable de restaurer la continuit\u00e9 de son existence singuli\u00e8re.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Bien que le concept d&rsquo;appersonation offre une richesse descriptive incomparable, il a fait l&rsquo;objet de plusieurs r\u00e9serves th\u00e9oriques et controverses m\u00e9thodologiques au fil de l&rsquo;histoire de la psychiatrie.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re critique majeure concerne son manque de sp\u00e9cificit\u00e9 nosologique dans les classifications contemporaines. Ni le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ni la CIM-11 (Classification internationale des maladies de l&rsquo;OMS) ne retiennent l&rsquo;appersonation comme entit\u00e9 s\u00e9miologique autonome ou crit\u00e8re diagnostique formel. Elle y a \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9e sous des termes plus g\u00e9n\u00e9raux tels que \u00ab id\u00e9es d\u00e9lirantes bizarres \u00bb, \u00ab d\u00e9lire de grandeur \u00bb ou \u00ab troubles dissociatifs de l&rsquo;identit\u00e9 \u00bb. Les partisans d&rsquo;une psychiatrie descriptive stricte et comportementale reprochent au terme son ancrage m\u00e9tapsychologique trop sp\u00e9culatif et la difficult\u00e9 corollaire \u00e0 standardiser son \u00e9valuation clinique.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me controverse d\u00e9coule de l&rsquo;extension abusive du terme. En voulant appliquer l&rsquo;appersonation aussi bien \u00e0 la fiert\u00e9 du p\u00e8re face aux m\u00e9dailles de son fils qu&rsquo;au d\u00e9lire schizophr\u00e9nique gravissime, certains auteurs ont affaibli la rigueur op\u00e9ratoire du concept. Si tout attachement narcissique ou toute empathie intense devient de l&rsquo;appersonation, le concept perd son tranchant psychopathologique et risque de dissoudre la fronti\u00e8re entre n\u00e9vrose ordinaire, sublimation saine et psychose destructrice.<\/p>\n<p>Enfin, une divergence subsiste quant \u00e0 son statut \u00e9tiologique : les neurobiologistes r\u00e9ductionnistes consid\u00e8rent l&rsquo;appersonation comme un simple sous-produit neurologique d&rsquo;un d\u00e9ficit de connectivit\u00e9 fronto-pari\u00e9tale de l&rsquo;agentivit\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 les psychanalystes y voient une d\u00e9fense dynamique sophistiqu\u00e9e \u00e9rig\u00e9e par un Moi aux abois contre l&rsquo;effroi du n\u00e9ant et de la fragmentation.<\/p>\n<h3>14. Termes apparent\u00e9s et distinctions nosologiques<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9server la clart\u00e9 du diagnostic clinique, il importe de distinguer l&rsquo;appersonation d&rsquo;un ensemble de notions voisines avec lesquelles elle partage des affinit\u00e9s s\u00e9miologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Transitivisme :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne exactement sym\u00e9trique et compl\u00e9mentaire de l&rsquo;appersonation. Alors que dans l&rsquo;appersonation le sujet ram\u00e8ne \u00e0 lui les caract\u00e9ristiques ou les tourments d&rsquo;autrui, dans le transitivisme, le sujet projette ses propres \u00e9tats, actes ou souffrances sur autrui (par exemple, un patient qui gifle son voisin et affirme aussit\u00f4t que c&rsquo;est le voisin qui l&rsquo;a frapp\u00e9, ou une personne qui vomit et accuse le m\u00e9decin d&rsquo;avoir la naus\u00e9e).<\/li>\n<li><strong>Identification introjective :<\/strong> M\u00e9canisme de d\u00e9fense m\u00e9tapsychologique conceptualis\u00e9 par Melanie Klein, par lequel le sujet fantasme l&rsquo;introduction d&rsquo;un objet externe dans son espace psychique pour en prendre le contr\u00f4le. L&rsquo;appersonation constitue l&rsquo;expression clinique manifeste, consciente et souvent d\u00e9lirante de cette dynamique m\u00e9tapsychologique sous-jacente.<\/li>\n<li><strong>Syndrome d&rsquo;illusion des sosies de Capgras :<\/strong> D\u00e9lire d&rsquo;identification o\u00f9 le patient est convaincu que ses proches ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par des doubles identiques ou des imposteurs. \u00c0 la diff\u00e9rence de l&rsquo;appersonation, il n&rsquo;y a ici aucune absorption de l&rsquo;autre dans le Soi ; le trouble porte sur la reconnaissance affective et la familiarit\u00e9 de l&rsquo;objet externe.<\/li>\n<li><strong>Syndrome de Fregoli :<\/strong> Trouble d&rsquo;identification dans lequel le patient identifie une seule et m\u00eame personne pers\u00e9cutrice sous les traits physiques successifs de multiples individus inconnus rencontr\u00e9s dans la rue. L&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;autre est d\u00e9multipli\u00e9e ext\u00e9rieurement, mais le patient ne s&rsquo;approprie pas lui-m\u00eame ces identit\u00e9s \u00e9trang\u00e8res.<\/li>\n<li><strong>\u00c9cholalie et \u00e9chopraxie :<\/strong> R\u00e9p\u00e9tition automatique et involontaire des paroles (\u00e9cholalie) ou des gestes (\u00e9chopraxie) de l&rsquo;interlocuteur, souvent observ\u00e9e dans la catatonie. Ce sont des automatismes moteurs primitifs qui ne s&rsquo;accompagnent pas n\u00e9cessairement de la conviction intime et \u00e9labor\u00e9e d&rsquo;\u00eatre devenu l&rsquo;auteur originel de l&rsquo;exp\u00e9rience, \u00e0 la diff\u00e9rence de l&rsquo;appersonation constitu\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;appersonation demeure l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus fascinants de la psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale, agissant comme un r\u00e9v\u00e9lateur unique de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des fronti\u00e8res identitaires de l&rsquo;\u00eatre humain. En condensant plus d&rsquo;un si\u00e8cle de d\u00e9couvertes cliniques et th\u00e9oriques, plusieurs enseignements fondamentaux se d\u00e9gagent :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Nature du trouble :<\/strong> L&rsquo;appersonation consiste en l&rsquo;appropriation inconsciente ou d\u00e9lirante par un sujet des caract\u00e9ristiques, actes, douleurs, souvenirs ou statuts d&rsquo;autrui ou d&rsquo;entit\u00e9s du monde ext\u00e9rieur.<\/li>\n<li><strong>Origines historiques :<\/strong> Concept forg\u00e9 par Eugen Bleuler en 1911 (<em>Appersonierung<\/em>) pour expliquer la dissociation psychotique, puis approfondi par Paul Schilder \u00e0 la lumi\u00e8re du sch\u00e9ma corporel, par Otto Sperling sur le versant psychanalytique et par Gaetano Benedetti dans la psychoth\u00e9rapie institutionnelle.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9canisme structural :<\/strong> Le ph\u00e9nom\u00e8ne repose sur une faillite des fronti\u00e8res du Moi (Paul Federn) et une d\u00e9sarticulation de l&rsquo;ips\u00e9it\u00e9 pr\u00e9-r\u00e9flexive, conjuguant d\u00e9personnalisation autopsychique et expansion symbiotique non r\u00e9gul\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Spectre clinique :<\/strong> Le trouble s&rsquo;\u00e9chelonne depuis les extensions narcissiques banales du corps et des biens (conduite automobile, fiert\u00e9 familiale) jusqu&rsquo;aux d\u00e9lires schizophr\u00e9niques de m\u00e9tamorphose et d&rsquo;incorporation totale de la souffrance d&rsquo;autrui.<\/li>\n<li><strong>Substrat neurobiologique :<\/strong> Les recherches actuelles \u00e9clairent ce ph\u00e9nom\u00e8ne par des perturbations de la connectivit\u00e9 au niveau de la jonction temporo-pari\u00e9tale et un d\u00e9r\u00e8glement de l&rsquo;inhibition des r\u00e9seaux de r\u00e9sonance partag\u00e9e (neurones miroirs).<\/li>\n<li><strong>Int\u00e9r\u00eat th\u00e9rapeutique :<\/strong> Dans le soin des psychoses, l&rsquo;appersonation n&rsquo;est pas uniquement un d\u00e9ficit d\u00e9vastateur, mais repr\u00e9sente une tentative archa\u00efque de gu\u00e9rison et un vecteur de transfert symbiotique utilisable pour amorcer une nouvelle reconstruction subjective.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Benedetti, G. (1980). <em>Paziente e terapeuta nell&rsquo;esperienza psicotica<\/em>. Bollati Boringhieri.<\/li>\n<li>Bleuler, E. (1911). <em>Dementia Praecox oder Gruppe der Schizophrenien<\/em>. Franz Deuticke.<\/li>\n<li>Botvinick, M., &amp; Cohen, J. (1998). Rubber hands &lsquo;feel&rsquo; touch that eyes see. <em>Nature<\/em>, 391(6669), 756. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/35784\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/35784<\/a><\/li>\n<li>Federn, P. (1952). <em>Ego Psychology and the Psychoses<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Freeman, T. (1976). On the psychopathology of transitivism and appersonation. <em>British Journal of Psychiatry<\/em>, 129(5), 414\u2013417. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.129.5.414\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.129.5.414<\/a><\/li>\n<li>Gallese, V. (2003). The manifold nature of interpersonal relations: The quest for a common mechanism. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences<\/em>, 358(1431), 517\u2013528. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2002.1234\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2002.1234<\/a><\/li>\n<li>Jaspers, K. (1913). <em>Allgemeine Psychopathologie<\/em>. Springer.<\/li>\n<li>Parnas, J., M\u00f8ller, P., Kircher, T., Thalbitzer, J., Jansson, L., Handest, P., &amp; Zahavi, D. (2005). EASE: Examination of Anomalous Self-Experience. <em>Psychopathology<\/em>, 38(5), 236\u2013258. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1159\/000088441\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1159\/000088441<\/a><\/li>\n<li>Schilder, P. (1935). <em>The Image and Appearance of the Human Body: Studies in the Constructive Energies of the Psyche<\/em>. Kegan Paul, Trench, Trubner &amp; Co.<\/li>\n<li>Sperling, O. (1944). On appersonation. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 25, 128\u2013132.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;appersonation est un trouble psychopathologique complexe caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;appropriation inconsciente ou d\u00e9lirante des traits, de l&rsquo;identit\u00e9 ou des v\u00e9cus d&rsquo;autrui, r\u00e9v\u00e9lant une alt\u00e9ration profonde des fronti\u00e8res du Moi.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1772,1388,31646],"tags":[34445,1482,26791,34447,4052,572,34446],"class_list":["post-20735","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychanalyse","category-psychopathologie-clinique","category-semiologie-psychiatrique","tag-appersonation","tag-depersonnalisation","tag-frontieres-du-moi","tag-ipseite","tag-psychopathologie","tag-schizophrenie","tag-transitivisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20735","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20735\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20735"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20735"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20735"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}