{"id":20541,"date":"2026-10-24T03:26:03","date_gmt":"2026-10-24T03:26:03","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=antabuse-role-et-impact-en-addictologie"},"modified":"2026-10-24T03:26:03","modified_gmt":"2026-10-24T03:26:03","slug":"antabuse-role-et-impact-en-addictologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=antabuse-role-et-impact-en-addictologie","title":{"rendered":"Antabuse : R\u00f4le et impact en addictologie"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;introduction des th\u00e9rapies aversives dans la prise en charge des troubles li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;usage de substances a profond\u00e9ment transform\u00e9 la psychiatrie moderne et l&rsquo;addictologie clinique. Connu sous la d\u00e9nomination commune internationale de disulfirame, l&rsquo;Antabuse constitue l&rsquo;un des premiers agents pharmacologiques sp\u00e9cifiquement con\u00e7us pour modifier les contingences comportementales associ\u00e9es \u00e0 la consommation d&rsquo;alcool. En instaurant une barri\u00e8re physiologique dissuasive fond\u00e9e sur l&rsquo;inhibition enzymatique, cette mol\u00e9cule s&rsquo;inscrit au carrefour des neurosciences, du conditionnement op\u00e9rant et de la psychoth\u00e9rapie d&rsquo;observance.<\/p>\n<h2>Antabuse (Disulfirame)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>Antabuse<\/strong> (dont le principe actif est le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Disulfirame\">disulfirame<\/a>) est un m\u00e9dicament d&rsquo;appoint prescrit dans le traitement de la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;alcool qui agit comme un inhibiteur irr\u00e9versible de l&rsquo;ald\u00e9hyde d\u00e9shydrog\u00e9nase. Lorsqu&rsquo;il est combin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ingestion d&rsquo;\u00e9thanol, il provoque une accumulation toxique et rapide d&rsquo;ac\u00e9tald\u00e9hyde dans le sang, d\u00e9clenchant un ensemble de sympt\u00f4mes physiques particuli\u00e8rement \u00e9prouvants collectivement d\u00e9sign\u00e9s sous le terme de r\u00e9action ac\u00e9tald\u00e9hyde ou effet antabuse.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique et comportemental, le disulfirame n&rsquo;\u00e9limine pas l&rsquo;\u00e9tat de manque physiologique ni la composante pulsionnelle du craving par une action sur les r\u00e9cepteurs c\u00e9r\u00e9braux de la r\u00e9compense. Il fonctionne plut\u00f4t comme un renfor\u00e7ateur de l&rsquo;abstinence par dissuasion cognitive et aversive : l&rsquo;individu renonce volontairement \u00e0 la consommation en sachant que le moindre \u00e9cart entra\u00eenera un malaise somatique s\u00e9v\u00e8re, ce qui permet de diff\u00e9rer l&rsquo;impulsion et de consolider le travail de restructuration cognitive en psychoth\u00e9rapie.<\/p>\n<p>Ce traitement ne constitue pas une solution isol\u00e9e, mais s&rsquo;int\u00e8gre rigoureusement dans un programme th\u00e9rapeutique multimodal comprenant un suivi psychosocial, une \u00e9ducation th\u00e9rapeutique du patient et des interventions motivationnelles approfondies.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le nom commercial <em>Antabuse<\/em> a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 directement \u00e0 partir de la contraction du pr\u00e9fixe d&rsquo;origine grecque <em>anti-<\/em> (signifiant \u00ab contre \u00bb ou \u00ab oppos\u00e9 \u00e0 \u00bb) et du vocable d&rsquo;origine latine <em>abusus<\/em> (terme d\u00e9signant l&rsquo;abus, l&rsquo;exc\u00e8s ou le m\u00e9susage prolong\u00e9). Il traduit textuellement l&rsquo;intention clinique du laboratoire qui en a d\u00e9pos\u00e9 la marque : lutter contre l&rsquo;abus de substances alcooliques.<\/p>\n<p>Sur le plan pharmacologique, le principe actif porte le nom g\u00e9n\u00e9rique de <em>disulfirame<\/em>, qui d\u00e9coule directement de sa nomenclature chimique syst\u00e9matique : le disulfure de t\u00e9tra\u00e9thylthiurame. Le radical <em>di-<\/em> (deux) et <em>sulfur<\/em> (soufre) font r\u00e9f\u00e9rence aux deux atomes de soufre reli\u00e9s par une liaison disulfure au c\u0153ur de sa structure organique. D\u00e9couvert accidentellement pour ses propri\u00e9t\u00e9s m\u00e9dicales au milieu du vingti\u00e8me si\u00e8cle au Danemark, le terme a rapidement \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 dans les classifications pharmacologiques internationales de l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, <strong>Antabuse<\/strong> est un nom propre d\u00e9pos\u00e9, g\u00e9n\u00e9ralement employ\u00e9 au masculin singulier (\u00ab l&rsquo;Antabuse \u00bb), bien que l&rsquo;on retrouve parfois l&rsquo;usage g\u00e9n\u00e9rique \u00ab le disulfirame \u00bb pour d\u00e9signer la mol\u00e9cule active. La transcription phon\u00e9tique internationale de ce terme est \/\u0251\u0303.ta.byz\/ dans l&rsquo;espace francophone europ\u00e9en et qu\u00e9b\u00e9cois.<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique, le mot a \u00e9galement donn\u00e9 naissance \u00e0 une locution m\u00e9dicale courante : \u00ab l&rsquo;effet antabuse \u00bb (souvent orthographi\u00e9 avec une minuscule dans l&rsquo;adjectif relationnel : \u00ab effet antabuse-like \u00bb ou \u00ab r\u00e9action antabuse \u00bb). Cet emploi m\u00e9tonymique d\u00e9signe l&rsquo;ensemble des r\u00e9actions d&rsquo;intol\u00e9rance pharmacologique \u00e0 l&rsquo;alcool provoqu\u00e9es par l&rsquo;inhibition enzymatique de l&rsquo;ald\u00e9hyde d\u00e9shydrog\u00e9nase, qu&rsquo;elles soient d\u00e9clench\u00e9es par le disulfirame lui-m\u00eame ou par d&rsquo;autres mol\u00e9cules partageant un profil d&rsquo;interaction similaire (tels que certains antibiotiques nitro-imidazol\u00e9s ou antifongiques).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour comprendre pleinement la port\u00e9e psychologique et m\u00e9dicale de l&rsquo;Antabuse, il est indispensable d&rsquo;analyser le m\u00e9tabolisme h\u00e9patique habituel de l&rsquo;\u00e9thanol. En situation physiologique normale, l&rsquo;\u00e9thanol ing\u00e9r\u00e9 est d&rsquo;abord oxyd\u00e9 en ac\u00e9tald\u00e9hyde sous l&rsquo;action de l&rsquo;alcool d\u00e9shydrog\u00e9nase (ADH). L&rsquo;ac\u00e9tald\u00e9hyde, un compos\u00e9 interm\u00e9diaire extr\u00eamement toxique, cellulairement r\u00e9actif et mutag\u00e8ne, est ensuite rapidement m\u00e9tabolis\u00e9 en ac\u00e9tate inoffensif par une enzyme h\u00e9patique mitochondriale cl\u00e9 : l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ald%C3%A9hyde_d%C3%A9shydrog%C3%A9nase\">ald\u00e9hyde d\u00e9shydrog\u00e9nase<\/a> (ALDH). L&rsquo;ac\u00e9tate est finalement d\u00e9compos\u00e9 en eau et en dioxyde de carbone par le cycle de Krebs au niveau des tissus p\u00e9riph\u00e9riques.<\/p>\n<p>Le disulfirame alt\u00e8re cette cascade enzymatique en bloquant s\u00e9lectivement et de mani\u00e8re irr\u00e9versible l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;ALDH. Lorsque le sujet sous traitement consomme de l&rsquo;alcool, l&rsquo;oxydation de l&rsquo;\u00e9thanol en ac\u00e9tald\u00e9hyde se d\u00e9roule sans encombre, mais la m\u00e9tabolisation ult\u00e9rieure de l&rsquo;ac\u00e9tald\u00e9hyde en ac\u00e9tate est paralys\u00e9e. Il en r\u00e9sulte une hausse spectaculaire et exponentielle des concentrations plasmatiques d&rsquo;ac\u00e9tald\u00e9hyde, atteignant 5 \u00e0 10 fois les taux observ\u00e9s lors d&rsquo;une consommation alcoolique standard.<\/p>\n<p>L&rsquo;accumulation de cette toxine d\u00e9clenche en quelques minutes un orage neurov\u00e9g\u00e9tatif majeur : rougeur cutan\u00e9e violente au niveau de la face et du cou (flush), tachycardie sinusale, c\u00e9phal\u00e9es pulsatiles, hypotension art\u00e9rielle orthostatique, naus\u00e9es irr\u00e9pressibles, vomissements incoercibles, sudation profuse, sensation de suffocation et anxi\u00e9t\u00e9 paroxystique s&rsquo;accompagnant d&rsquo;une peur imminente de mourir. Cette r\u00e9action, dont l&rsquo;intensit\u00e9 est proportionnelle \u00e0 la quantit\u00e9 d&rsquo;\u00e9thanol consomm\u00e9e et \u00e0 la dose de disulfirame pr\u00e9sente dans l&rsquo;organisme, dure g\u00e9n\u00e9ralement de trente minutes \u00e0 plusieurs heures jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9limination totale de l&rsquo;alcool m\u00e9tabolis\u00e9.<\/p>\n<p>En psychologie clinique, l&rsquo;action de l&rsquo;Antabuse ne repose donc pas sur une modification directe des voies neurobiologiques de la dopamine ou des r\u00e9cepteurs GABAergiques et glutamatergiques impliqu\u00e9s dans la r\u00e9compense imm\u00e9diate. Son p\u00e9rim\u00e8tre conceptuel r\u00e9side dans la modification drastique de l&rsquo;esp\u00e9rance de r\u00e9sultat : la prise d&rsquo;alcool, autrefois source d&rsquo;euphorie, d&rsquo;anesth\u00e9sie \u00e9motionnelle ou de soulagement temporaire, devient indissociable d&rsquo;une exp\u00e9rience somatique profond\u00e9ment d\u00e9gradante et potentiellement dangereuse. L&rsquo;agent pharmacologique op\u00e8re ainsi une rupture du cercle vicieux de l&rsquo;autom\u00e9dication chez la personne alcoolod\u00e9pendante.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte des propri\u00e9t\u00e9s th\u00e9rapeutiques du disulfirame repr\u00e9sente l&rsquo;un des cas les plus c\u00e9l\u00e8bres de s\u00e9rendipit\u00e9 en m\u00e9decine translationnelle. Synth\u00e9tis\u00e9 initialement \u00e0 la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle par le chimiste allemand M. Grodzki, le disulfure de t\u00e9tra\u00e9thylthiurame a d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 massivement employ\u00e9 dans l&rsquo;industrie manufacturi\u00e8re, notamment comme acc\u00e9l\u00e9rateur de vulcanisation du caoutchouc et comme insecticide agricole dans les ann\u00e9es 1930.<\/p>\n<p>Dans les usines de pneumatiques, les m\u00e9decins du travail avaient remarqu\u00e9 d\u00e8s 1937 que les ouvriers expos\u00e9s aux poussi\u00e8res de thiurame manifestaient une intol\u00e9rance physique brutale et syst\u00e9matique \u00e0 la bi\u00e8re et aux spiritueux lors de leurs pauses ou de leurs repas. Toutefois, cette observation empirique resta sans exploitation clinique imm\u00e9diate pendant plus d&rsquo;une d\u00e9cennie.<\/p>\n<p>En 1948, deux chercheurs danois travaillant pour les laboratoires m\u00e9dicinaux Medicinalco \u00e0 Copenhague, Erik Jacobsen et Jens Hald, cherchaient un agent antiparasitaire pour traiter la gale et les n\u00e9matodes. Afin de tester l&rsquo;innocuit\u00e9 du produit, ils ing\u00e9r\u00e8rent eux-m\u00eames des doses r\u00e9guli\u00e8res de disulfirame. Quelques jours plus tard, lors d&rsquo;une r\u00e9ception mondaine, ils d\u00e9couvrirent \u00e0 leurs d\u00e9pens qu&rsquo;une simple gorg\u00e9e d&rsquo;alcool provoquait un malaise cardiorespiratoire violent et des naus\u00e9es incontr\u00f4lables. Reconnaissant instantan\u00e9ment le potentiel th\u00e9rapeutique de ce ph\u00e9nom\u00e8ne pour la prise en charge de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alcoolisme\">alcoolisme<\/a>, ils publi\u00e8rent leurs premi\u00e8res observations cliniques dans la revue <em>The Lancet<\/em> cette m\u00eame ann\u00e9e avec leur coll\u00e8gue Oluf Martensen-Larsen.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, le m\u00e9dicament fut largement adopt\u00e9 dans les pays occidentaux, initialement administr\u00e9 \u00e0 des posologies tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9es (pouvant d\u00e9passer 1 \u00e0 2 grammes par jour), ce qui entra\u00eena des complications s\u00e9v\u00e8res, parfois mortelles, lors des tests de provocation alcoolique supervis\u00e9s en milieu hospitalier. Au fil des d\u00e9cennies, les protocoles cliniques se sont affin\u00e9s pour privil\u00e9gier des doses th\u00e9rapeutiques bien plus mod\u00e9r\u00e9es (125 \u00e0 500 mg par jour) et pour abandonner les \u00e9preuves aversives directes au profit d&rsquo;un engagement verbal et cognitif fond\u00e9 sur la psycho\u00e9ducation et l&rsquo;adh\u00e9sion volontaire.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;utilisation de l&rsquo;Antabuse s&rsquo;articule autour de plusieurs paradigmes majeurs de la psychologie scientifique et des sciences du comportement :<\/p>\n<p>Le premier socle th\u00e9orique est celui du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Conditionnement_classique\">conditionnement classique<\/a> (ou pavlovien). Dans ce cadre d&rsquo;apprentissage aversif, l&rsquo;alcool (stimulus initialement neutre ou attractif) est associ\u00e9 de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e ou anticip\u00e9e \u00e0 la d\u00e9tresse visc\u00e9rale engendr\u00e9e par l&rsquo;accumulation d&rsquo;ac\u00e9tald\u00e9hyde (stimulus inconditionnel provoquant une r\u00e9ponse inconditionnelle d&rsquo;aversion somatique). Bien que la r\u00e9action aversive ne se produise th\u00e9oriquement pas si le patient respecte son abstinence, la simple \u00e9vocation mentale des cons\u00e9quences physiologiques d\u00e9sagr\u00e9ables suffit \u00e0 conditionner une r\u00e9action de d\u00e9go\u00fbt anticip\u00e9 ou de prudence visc\u00e9rale.<\/p>\n<p>Le second socle rel\u00e8ve du conditionnement op\u00e9rant (skinn\u00e9rien). En emp\u00eachant l&rsquo;acc\u00e8s au renforcement positif (l&rsquo;euphorie alcoolique) et au renforcement n\u00e9gatif (la suppression temporaire de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 par l&rsquo;\u00e9bri\u00e9t\u00e9), le traitement met en place une contingence de punition positive en cas de transgression. Par anticipation rationnelle, le comportement d&rsquo;\u00e9vitement de l&rsquo;alcool est maintenu par renforcement n\u00e9gatif, le patient pr\u00e9servant ainsi son hom\u00e9ostasie corporelle et son sentiment de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me socle s&rsquo;enracine dans la th\u00e9orie de l&rsquo;engagement et de la prise de d\u00e9cision s\u00e9quentielle (notamment conceptualis\u00e9e dans les mod\u00e8les d&rsquo;autor\u00e9gulation de Thomas Schelling et Howard Rachlin). La d\u00e9pendance se caract\u00e9rise par une forte d\u00e9valuation temporelle : l&rsquo;impulsion imm\u00e9diate de boire prend le pas sur les b\u00e9n\u00e9fices \u00e0 long terme d&rsquo;une vie sobre. Prendre son comprim\u00e9 d&rsquo;Antabuse chaque matin au r\u00e9veil constitue un m\u00e9canisme d&rsquo;auto-liaison (ou pacte d&rsquo;Ulysse). Au moment o\u00f9 la motivation \u00e0 rester sobre est maximale (g\u00e9n\u00e9ralement en d\u00e9but de journ\u00e9e), le patient prend une d\u00e9cision irr\u00e9vocable qui bloque biologiquement la possibilit\u00e9 de rechuter pendant les 48 \u00e0 72 heures suivantes, court-circuitant ainsi les fluctuations ult\u00e9rieures de sa volont\u00e9 face aux d\u00e9clencheurs environnementaux.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, formes et m\u00e9canismes<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension clinique du disulfirame requiert une analyse m\u00e9thodique de ses propri\u00e9t\u00e9s pharmacologiques, de ses pr\u00e9sentations et de ses impacts syst\u00e9miques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Inhibition enzymatique irr\u00e9versible :<\/strong> Le disulfirame agit via ses m\u00e9tabolites actifs (principalement le di\u00e9thyldithiocarbamate et le disulfure de m\u00e9thyl-di\u00e9thylthiocarbamate) en formant des liaisons covalentes avec les r\u00e9sidus de cyst\u00e9ine du site catalytique de l&rsquo;ALDH h\u00e9patique, d\u00e9sactivant d\u00e9finitivement l&rsquo;enzyme existante.<\/li>\n<li><strong>Dur\u00e9e d&rsquo;action prolong\u00e9e :<\/strong> La restauration de l&rsquo;activit\u00e9 enzymatique normale ne d\u00e9pend pas de l&rsquo;\u00e9limination plasmatique du m\u00e9dicament, mais de la synth\u00e8se h\u00e9patique <em>de novo<\/em> de nouvelles mol\u00e9cules d&rsquo;ald\u00e9hyde d\u00e9shydrog\u00e9nase, un processus physiologique n\u00e9cessitant entre une et deux semaines apr\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat d\u00e9finitif des prises orales.<\/li>\n<li><strong>Formulations gal\u00e9niques :<\/strong> Le m\u00e9dicament est principalement commercialis\u00e9 sous forme de comprim\u00e9s s\u00e9cables ou effervescents pour administration par voie orale. Dans certains pays, des formes \u00e0 lib\u00e9ration prolong\u00e9e sous forme de capsules sous-cutan\u00e9es (implants d&rsquo;Antabuse) ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9es, bien que leur biodisponibilit\u00e9 et leur efficacit\u00e9 clinique fassent l&rsquo;objet de r\u00e9serves scientifiques substantielles.<\/li>\n<li><strong>Inhibition collat\u00e9rale de la dopamine b\u00eata-hydroxylase (DBH) :<\/strong> En dehors de l&rsquo;ALDH, le disulfirame inhibe \u00e9galement la DBH, l&rsquo;enzyme responsable de la conversion de la dopamine en noradr\u00e9naline dans le syst\u00e8me nerveux central et p\u00e9riph\u00e9rique. Ce m\u00e9canisme secondaire entra\u00eene une augmentation de la dopamine c\u00e9r\u00e9brale et une diminution de la noradr\u00e9naline, conf\u00e9rant \u00e0 la mol\u00e9cule un potentiel d&rsquo;int\u00e9r\u00eat dans la d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne, mais expliquant \u00e9galement certains effets secondaires neuropsychiatriques.<\/li>\n<li><strong>Spectre des d\u00e9clencheurs cach\u00e9s :<\/strong> La sensibilit\u00e9 pharmacologique induite par l&rsquo;Antabuse s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 toutes les formes d&rsquo;exposition \u00e0 l&rsquo;alcool, y compris les sources invisibles ou involontaires : vinaigres non cuits, sauces au vin, confiseries aromatis\u00e9es, cosm\u00e9tiques alcoolis\u00e9s \u00e0 p\u00e9n\u00e9tration cutan\u00e9e rapide, bains de bouche antiseptiques et excipients alcooliques pr\u00e9sents dans divers sirops antitussifs.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mieux cerner la dynamique psychoth\u00e9rapeutique induite par ce traitement, examinons deux situations cliniques repr\u00e9sentatives rencontr\u00e9es en centre de soins, d&rsquo;accompagnement et de pr\u00e9vention en addictologie (CSAPA) :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;utilisation supervis\u00e9e comme levier de r\u00e9assurance familiale<\/strong><br \/>Monsieur D., 46 ans, cadre dans la logistique, pr\u00e9sente une d\u00e9pendance s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l&rsquo;alcool depuis une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es, \u00e9maill\u00e9e de multiples rechutes impulsives en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi au sortir du travail. Malgr\u00e9 une motivation authentique \u00e0 maintenir l&rsquo;abstinence, il c\u00e8de fr\u00e9quemment sous le coup de la fatigue psychologique et de d\u00e9clencheurs sociaux contextuels. Apr\u00e8s un sevrage physique hospitalier complet, un protocole d&rsquo;Antabuse \u00e0 raison de 250 mg par jour est mis en place selon une modalit\u00e9 supervis\u00e9e par son \u00e9pouse, avec l&rsquo;accord mutuel scell\u00e9 au sein d&rsquo;une th\u00e9rapie de couple comportementale. Chaque matin au petit-d\u00e9jeuner, Monsieur D. dissout son comprim\u00e9 devant sa partenaire. Ce rituel lib\u00e8re le patient du conflit int\u00e9rieur quotidien : la d\u00e9cision de ne pas boire ayant \u00e9t\u00e9 solidifi\u00e9e pour la journ\u00e9e d\u00e8s 8 heures du matin, son esprit n&rsquo;est plus parasit\u00e9 par la n\u00e9gociation interne habituelle. Apr\u00e8s huit mois de traitement continu combin\u00e9 \u00e0 une th\u00e9rapie cognitive et comportementale (TCC), Monsieur D. a consolid\u00e9 ses routines d&rsquo;\u00e9vitement et a pu interrompre progressivement le traitement sans rechute.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : L&rsquo;accident par m\u00e9connaissance des interactions cach\u00e9es<\/strong><br \/>Madame L., 52 ans, trait\u00e9e par disulfirame depuis trois mois avec une excellente observance, est admise aux urgences pour tachycardie brutale \u00e0 130 battements par minute, c\u00e9phal\u00e9es pulsatiles intenses et \u00e9ryth\u00e8me facial g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. L&rsquo;interrogatoire minutieux r\u00e9v\u00e8le qu&rsquo;elle n&rsquo;a consomm\u00e9 aucune boisson alcoolis\u00e9e mais a utilis\u00e9 un bain de bouche antiseptique riche en \u00e9thanol \u00e0 trois reprises au cours de la matin\u00e9e, tout en d\u00e9jeunant d&rsquo;une salade assaisonn\u00e9e d&rsquo;une vinaigrette industrielle contenant du vinaigre de cidre non pasteuris\u00e9. L&rsquo;\u00e9pisode s&rsquo;est r\u00e9solu favorablement en milieu hospitalier sous r\u00e9hydratation intraveineuse, antihistaminiques et surveillance h\u00e9modynamique. Cet incident a servi de catalyseur pour une r\u00e9\u00e9valuation psycho\u00e9ducative globale sur la lecture scrupuleuse des \u00e9tiquettes alimentaires et cosm\u00e9tiques.<\/p>\n<h3>9. Mesure, posologie et \u00e9valuation clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;instauration et le suivi d&rsquo;un traitement par Antabuse requi\u00e8rent une m\u00e9thodologie m\u00e9dicale et psychologique rigoureuse afin de pr\u00e9venir tout risque iatrog\u00e8ne :<\/p>\n<p>Avant toute initiation du traitement, une fen\u00eatre th\u00e9rapeutique de sevrage absolu est imp\u00e9rative : le patient doit avoir cess\u00e9 toute prise d&rsquo;alcool depuis au moins 24 heures (et afficher une alcool\u00e9mie rigoureusement \u00e9gale \u00e0 z\u00e9ro), sous peine de d\u00e9clencher imm\u00e9diatement une r\u00e9action aversive aigu\u00eb iatrog\u00e8ne. Un bilan pr\u00e9-th\u00e9rapeutique exhaustif comprend un bilan h\u00e9patique complet (transaminases, gamma-GT, bilirubine), une \u00e9valuation de la fonction r\u00e9nale et un \u00e9lectrocardiogramme de repos pour \u00e9carter toute cardiopathie isch\u00e9mique sous-jacente.<\/p>\n<p>La posologie initiale s&rsquo;\u00e9tablit g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 500 mg par jour pendant une \u00e0 deux semaines (phase d&rsquo;attaque), suivie d&rsquo;une posologie d&rsquo;entretien standard de 250 mg par jour (pouvant osciller entre 125 mg et 500 mg selon la tol\u00e9rance individuelle et la corpulence). L&rsquo;administration matinale est privil\u00e9gi\u00e9e, en raison du l\u00e9ger effet s\u00e9datif ou au contraire stimulant que certains patients peuvent ressentir.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation continue repose sur le suivi r\u00e9gulier de l&rsquo;observance et de la s\u00e9curit\u00e9 biologique. Les enzymes h\u00e9patiques doivent \u00eatre contr\u00f4l\u00e9es de mani\u00e8re bimensuelle durant les deux premiers mois, puis mensuellement pendant le premier semestre, afin de d\u00e9tecter pr\u00e9cocement une \u00e9ventuelle h\u00e9patite m\u00e9dicamenteuse idiosyncrasique rare mais grave. Sur le plan psychom\u00e9trique, des \u00e9chelles standardis\u00e9es comme l&rsquo;\u00e9chelle de craving d&rsquo;Obsessive Compulsive Drinking Scale (OCDS) et des questionnaires de sentiment d&rsquo;efficacit\u00e9 personnelle (comme l&rsquo;Alcohol Abstinence Self-Efficacy Scale) permettent de mesurer l&rsquo;\u00e9volution de la confiance du sujet en ses capacit\u00e9s \u00e0 maintenir son abstinence au fil de la d\u00e9croissance m\u00e9dicamenteuse.<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Dans la pratique contemporaine de l&rsquo;addictologie, l&rsquo;Antabuse trouve des applications cibl\u00e9es et diversifi\u00e9es, s&rsquo;\u00e9loignant du mod\u00e8le punitif d&rsquo;autrefois pour devenir un instrument d&rsquo;autonomisation :<\/p>\n<p>Dans les approches contemporaines de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_aversive\">th\u00e9rapie aversive<\/a> et comportementale, le disulfirame est fr\u00e9quemment employ\u00e9 dans le cadre de l&rsquo;administration observ\u00e9e (Directly Observed Therapy ou DOT). Les recherches d\u00e9montrent que l&rsquo;efficacit\u00e9 du m\u00e9dicament chute drastiquement lorsque le patient est laiss\u00e9 seul avec son flacon de comprim\u00e9s, l&rsquo;abandon du traitement \u00e9tant le pr\u00e9curseur universel de la rechute alcoolique. En confiant la d\u00e9livrance quotidienne \u00e0 un conjoint empathique, un infirmier \u00e0 domicile ou un intervenant de pharmacie, l&rsquo;observance est maximis\u00e9e et le taux de maintien de la sobri\u00e9t\u00e9 \u00e0 six mois augmente de fa\u00e7on spectaculaire.<\/p>\n<p>Une autre application prometteuse concerne le traitement de la comorbidit\u00e9 alcool-coca\u00efne. Par son effet inhibiteur sur la dopamine b\u00eata-hydroxylase, le disulfirame majore les concentrations synaptiques de dopamine tout en att\u00e9nuant la stimulation noradr\u00e9nergique. Plusieurs essais cliniques sugg\u00e8rent que cette propri\u00e9t\u00e9 pharmacologique sp\u00e9cifique att\u00e9nue le potentiel addictog\u00e8ne de la coca\u00efne et diminue la fr\u00e9quence des consommations chez les usagers combinant alcool et psychostimulants.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan organisationnel et judiciaire, l&rsquo;Antabuse a \u00e9t\u00e9 largement int\u00e9gr\u00e9 dans les programmes de r\u00e9habilitation m\u00e9dico-l\u00e9gale dans certains pays anglo-saxons et scandinaves, notamment pour les conducteurs coupables de r\u00e9cidive de conduite sous l&#8217;empire d&rsquo;un \u00e9tat alcoolique, conditionnant la restitution du permis de conduire \u00e0 une preuve attest\u00e9e d&rsquo;adh\u00e9sion au traitement.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique portant sur le disulfirame est abondante, s&rsquo;\u00e9tendant sur plus de sept d\u00e9cennies d&rsquo;investigations cliniques. Les donn\u00e9es accumul\u00e9es confirment une dualit\u00e9 remarquable : le m\u00e9dicament pr\u00e9sente une efficacit\u00e9 pharmacologique absolue pour bloquer l&rsquo;oxydation de l&rsquo;ac\u00e9tald\u00e9hyde, mais une efficacit\u00e9 clinique variable tributaire de l&rsquo;adh\u00e9sion du sujet.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude multicentrique pionni\u00e8re et souvent cit\u00e9e de Richard K. Fuller et de ses collaborateurs, publi\u00e9e en 1986 dans le <em>New England Journal of Medicine<\/em>, a marqu\u00e9 un tournant fondamental. Men\u00e9e aupr\u00e8s de 605 v\u00e9t\u00e9rans am\u00e9ricains alcoolod\u00e9pendants r\u00e9partis al\u00e9atoirement entre une dose th\u00e9rapeutique de disulfirame (250 mg), une dose subth\u00e9rapeutique (1 mg servant de contr\u00f4le actif) et un placebo, l&rsquo;\u00e9tude n&rsquo;a pas montr\u00e9 de diff\u00e9rence significative entre les groupes quant au taux global d&rsquo;abstinence continue sur un an. En revanche, parmi les patients qui ont effectivement consomm\u00e9 de l&rsquo;alcool, ceux qui prenaient la dose th\u00e9rapeutique de 250 mg ont pr\u00e9sent\u00e9 un nombre de jours de consommation significativement inf\u00e9rieur. Cette \u00e9tude a mis en \u00e9vidence le r\u00f4le central de la compliance : le disulfirame ne gu\u00e9rit pas la maladie par sa pr\u00e9sence biochimique passive, mais agit comme un modificateur de trajectoire lorsque le patient le prend consciencieusement.<\/p>\n<p>Des m\u00e9ta-analyses plus r\u00e9centes, notamment les travaux de Krampe et al. (2006) et la m\u00e9ta-analyse syst\u00e9matique men\u00e9e par J\u00f8rgensen et ses coll\u00e8gues (2011), sont venues pr\u00e9ciser ces conclusions. Ces revues d&rsquo;essais cliniques contr\u00f4l\u00e9s d\u00e9montrent que lorsque l&rsquo;administration de disulfirame est formellement supervis\u00e9e par un tiers de confiance (professionnel de sant\u00e9 ou proche form\u00e9), la taille d&rsquo;effet sur le maintien de l&rsquo;abstinence devient tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e (d de Cohen sup\u00e9rieur \u00e0 0,70), surpassant souvent l&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;agents anti-craving r\u00e9cents tels que l&rsquo;acamprosate ou le naltrexone dans les premi\u00e8res phases critiques du sevrage.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>La prescription et l&rsquo;acceptabilit\u00e9 sociale de l&rsquo;Antabuse varient consid\u00e9rablement \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire, refl\u00e9tant des divergences philosophiques profondes sur la nature de l&rsquo;addiction et la dignit\u00e9 des personnes soign\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans les pays d&rsquo;Europe du Nord (notamment au Danemark, en Su\u00e8de et en Finlande), l&rsquo;usage du disulfirame est traditionnellement tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 et demeure profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans les pratiques de sant\u00e9 publique. Il est couramment propos\u00e9 en premi\u00e8re ligne dans les dispensaires communautaires, per\u00e7u comme un soutien pragmatique et d\u00e9stigmatis\u00e9 de la volont\u00e9 individuelle face \u00e0 un fl\u00e9au de sant\u00e9 publique.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les pays de tradition psychanalytique pr\u00e9dominante ou d&rsquo;inspiration ph\u00e9nom\u00e9nologique, comme la France pendant la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;Antabuse a longtemps suscit\u00e9 une m\u00e9fiance culturelle et intellectuelle marqu\u00e9e. Certains cliniciens voyaient dans cette camisole chimique aversive une violence institutionnelle archa\u00efque, accus\u00e9e de traiter le sympt\u00f4me par la peur sans s&rsquo;attaquer aux conflits intrapsychiques ou \u00e0 la souffrance n\u00e9vrotique sous-jacente. Cette r\u00e9ticence a favoris\u00e9, d\u00e8s leur mise sur le march\u00e9 dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, l&rsquo;adoption pr\u00e9f\u00e9rentielle de mol\u00e9cules non aversives comme l&rsquo;acamprosate, le baclof\u00e8ne ou la naltrexone, rel\u00e9guant le disulfirame au rang d&rsquo;option de seconde ou troisi\u00e8me intention.<\/p>\n<p>Par ailleurs, dans les pays \u00e9mergents ou les zones rurales d\u00e9pourvues d&rsquo;infrastructures de psychoth\u00e9rapie avanc\u00e9e, l&rsquo;Antabuse demeure un recours \u00e9conomique pr\u00e9cieux. Son co\u00fbt de fabrication extr\u00eamement modique en fait l&rsquo;une des rares th\u00e9rapies pharmacologiques accessibles \u00e0 grande \u00e9chelle pour endiguer les ravages de l&rsquo;alcoolisme dans les populations vuln\u00e9rables.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites \u00e9thiques<\/h3>\n<p>Bien que son utilit\u00e9 soit document\u00e9e, l&rsquo;utilisation de l&rsquo;Antabuse soul\u00e8ve d&rsquo;importantes controverses m\u00e9dicales, toxicologiques et \u00e9thiques :<\/p>\n<p>Sur le plan de la s\u00e9curit\u00e9 somatique, la r\u00e9action disulfirame-\u00e9thanol comporte un potentiel l\u00e9tal non n\u00e9gligeable. En cas de consommation massive et compulsive d&rsquo;alcool par-dessus le traitement, le collapsus cardiovasculaire, l&rsquo;infarctus du myocarde, l&rsquo;\u0153d\u00e8me pulmonaire aigu, les convulsions tonicocloniques et l&rsquo;insuffisance h\u00e9patique aigu\u00eb repr\u00e9sentent des menaces vitales imm\u00e9diates. De plus, m\u00eame en l&rsquo;absence totale d&rsquo;alcool, le m\u00e9dicament pr\u00e9sente une toxicit\u00e9 propre : neuropathies p\u00e9riph\u00e9riques sensitivomotrices, n\u00e9vrites optiques et cas fulminants d&rsquo;h\u00e9patite toxique ont \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9s, imposant une balance b\u00e9n\u00e9fice-risque scrupuleusement pes\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le versant de l&rsquo;\u00e9thique m\u00e9dicale, la prescription d&rsquo;un agent causant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment une maladie induite en cas d&rsquo;\u00e9cart de conduite heurte le principe de bienfaisance et de non-malfaisance m\u00e9dicale. La pratique historique \u2013 aujourd&rsquo;hui rigoureusement proscrite et ill\u00e9gale \u2013 consistant pour des familles d\u00e9sempar\u00e9es \u00e0 administrer le m\u00e9dicament \u00e0 l&rsquo;insu du patient en le dissimulant dans sa nourriture a constitu\u00e9 une violation scandaleuse du consentement \u00e9clair\u00e9, exposant des individus non inform\u00e9s \u00e0 des chocs toxiques catastrophiques.<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9bat psychodynamique et cognitif porte sur le transfert de contr\u00f4le. Les d\u00e9tracteurs de la m\u00e9thode soutiennent que l&rsquo;abstinence maintenue sous Antabuse est une sobri\u00e9t\u00e9 factice ou \u00ab blanche \u00bb, o\u00f9 le patient d\u00e9l\u00e8gue sa souverainet\u00e9 psychologique \u00e0 une barri\u00e8re chimique ext\u00e9rieure sans d\u00e9velopper de comp\u00e9tences m\u00e9tacognitives durables de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle. Si le traitement est interrompu sans relais psychoth\u00e9rapeutique solide, le risque de rebond et de rechute massive est particuli\u00e8rement aigu.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Pour dissiper toute ambigu\u00eft\u00e9 conceptuelle en addictologie, il convient de distinguer l&rsquo;Antabuse de plusieurs termes voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Naltrexone :<\/strong> Antagoniste des r\u00e9cepteurs opio\u00efdes mu. Contrairement \u00e0 l&rsquo;Antabuse, la naltrexone n&rsquo;induit aucune intol\u00e9rance physique ni naus\u00e9e en cas de consommation d&rsquo;alcool ; elle agit en amont en bloquant le renforcement positif et le plaisir h\u00e9donique ressenti lors de l&rsquo;alcoolisation, diminuant ainsi le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;escalade du \u00ab binge drinking \u00bb.<\/li>\n<li><strong>Acamprosate :<\/strong> Modulateur neuromodulateur agissant sur l&rsquo;\u00e9quilibre entre les syst\u00e8mes glutamatergique (NMDA) et GABAergique. Il vise \u00e0 r\u00e9tablir l&rsquo;hom\u00e9ostasie c\u00e9r\u00e9brale perturb\u00e9e par le sevrage chronique et \u00e0 att\u00e9nuer les sympt\u00f4mes de manque protract\u00e9 et d&rsquo;hyperr\u00e9activit\u00e9 au stress, sans provoquer de r\u00e9action aversive \u00e0 l&rsquo;\u00e9thanol.<\/li>\n<li><strong>Baclof\u00e8ne :<\/strong> Agoniste sp\u00e9cifique des r\u00e9cepteurs GABA-B utilis\u00e9 pour r\u00e9duire massivement le craving primaire et la compulsion irr\u00e9pressible de boire, par un m\u00e9canisme d&rsquo;amortissement neurochimique central et non par dissuasion aversive.<\/li>\n<li><strong>Th\u00e9rapie d&rsquo;immersion aversive chimique :<\/strong> Pratique historique o\u00f9 l&rsquo;on administrait de l&rsquo;apomorphine ou de l&rsquo;\u00e9m\u00e9tine pour provoquer activement des vomissements imm\u00e9diats lors de la d\u00e9gustation contr\u00f4l\u00e9e d&rsquo;alcool en clinique, \u00e0 distinguer de l&rsquo;usage prophylactique de l&rsquo;Antabuse o\u00f9 le sympt\u00f4me p\u00e9nible n&rsquo;est pas recherch\u00e9 mais \u00e9vit\u00e9 par l&rsquo;abstinence.<\/li>\n<li><strong>Effet disulfirame-like (ou effet antabuse acquis) :<\/strong> Syndrome d&rsquo;intol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;alcool provoqu\u00e9 de mani\u00e8re collat\u00e9rale par d&rsquo;autres classes pharmacologiques (comme le m\u00e9tronidazole, le gris\u00e9ofulvine, les sulfamides hypoglyc\u00e9miants ou certains champignons comme le coprin noir d&rsquo;encre), qui bloquent temporairement l&rsquo;ald\u00e9hyde d\u00e9shydrog\u00e9nase sans vis\u00e9e d&rsquo;aide au sevrage alcoolique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;Antabuse demeure un jalon embl\u00e9matique dans l&rsquo;histoire de la psychopharmacologie comportementale appliqu\u00e9e aux addictions. Retenons les points cardinaux suivants :<\/p>\n<p>Il agit par blocage irr\u00e9versible de l&rsquo;ald\u00e9hyde d\u00e9shydrog\u00e9nase, entra\u00eenant l&rsquo;accumulation hautement toxique et aversive d&rsquo;ac\u00e9tald\u00e9hyde lors de toute ingestion d&rsquo;\u00e9thanol.<\/p>\n<p>Sur le plan psychoth\u00e9rapeutique, il transforme un dilemme r\u00e9current d&rsquo;inhibition volontaire en un choix unique et s\u00e9curis\u00e9 le matin : il incarne le concept d&rsquo;auto-liaison comportementale pour prot\u00e9ger le sujet contre ses propres impulsions ult\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Son efficacit\u00e9 clinique dans le maintien de la sobri\u00e9t\u00e9 est \u00e9troitement conditionn\u00e9e \u00e0 une prise supervis\u00e9e par un professionnel de sant\u00e9 ou un tiers bienveillant, et son utilisation doit obligatoirement s&rsquo;inscrire dans une prise en charge globale combinant th\u00e9rapie motivationnelle et restructuration cognitive.<\/p>\n<p>Le traitement n\u00e9cessite une rigueur d&rsquo;utilisation m\u00e9dicale sans faille, excluant toute administration chez des patients pr\u00e9sentant des pathologies cardiovasculaires graves et bannissant formellement toute tentative d&rsquo;administration \u00e0 l&rsquo;insu de la personne.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Fuller, R. K., Branchey, L., Brightwell, D. R., Derman, R. M., Emrick, C. D., Iber, F. L., James, K. E., Lacoursiere, R. B., Lee, K. K., &amp; Lowenstam, I. (1986). Disulfiram treatment of alcoholism: A Veterans Administration cooperative study. <em>The New England Journal of Medicine<\/em>, 314(25), 1610\u20131615. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1056\/NEJM198606193142503\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1056\/NEJM198606193142503<\/a><\/li>\n<li>Hald, J., &amp; Jacobsen, E. (1948). A drug sensitising the organism to ethyl alcohol. <em>The Lancet<\/em>, 252(6539), 1001\u20131004. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(48)91514-1\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(48)91514-1<\/a><\/li>\n<li>J\u00f8rgensen, C. H., Pedersen, B., &amp; T\u00f8nnesen, H. (2011). The efficacy of disulfiram for the treatment of alcohol use disorder: A systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials. <em>Alcoholism: Clinical and Experimental Research<\/em>, 35(10), 1749\u20131758. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1530-0277.2011.01523.x\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1530-0277.2011.01523.x<\/a><\/li>\n<li>Krampe, H., Stawicki, S., &amp; Ehrenreich, H. (2006). Supervised disulfiram program within a comprehensive treatment concept for chronic alcoholism: Results of a long-term clinical trial. <em>Alcoholism: Clinical and Experimental Research<\/em>, 30(1), 86\u201395. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1530-0277.2006.00010.x\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1530-0277.2006.00010.x<\/a><\/li>\n<li>Skinner, M. D., Lahmek, P., Pham, H., &amp; Aubin, H. J. (2014). Disulfiram efficacy in the treatment of alcohol dependence: A meta-analysis. <em>PLOS ONE<\/em>, 9(2), e87366. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0087366\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0087366<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez tout sur l&rsquo;Antabuse (disulfirame) : m\u00e9canisme d&rsquo;inhibition de l&rsquo;ald\u00e9hyde d\u00e9shydrog\u00e9nase, effet aversif, histoire clinique et applications th\u00e9rapeutiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[786,3,7375],"tags":[15530,14598,34049,31243,15711,34050],"class_list":["post-20541","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-addictologie","category-psychologie-clinique","category-psychopharmacologie","tag-addictologie","tag-alcoolisme","tag-antabuse","tag-disulfirame","tag-sevrage-alcoolique","tag-therapie-aversive"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20541","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20541\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20541"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20541"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20541"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}