{"id":20527,"date":"2026-10-24T02:50:13","date_gmt":"2026-10-24T02:50:13","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=anorthoscope-perception-visuelle"},"modified":"2026-10-24T02:50:13","modified_gmt":"2026-10-24T02:50:13","slug":"anorthoscope-perception-visuelle","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=anorthoscope-perception-visuelle","title":{"rendered":"Anorthoscope : L&rsquo;illusion spatio-temporelle"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;anorthoscope constitue l&rsquo;une des inventions les plus fascinantes de l&rsquo;histoire de la psychophysique et de l&rsquo;optique physiologique du XIXe si\u00e8cle. Con\u00e7u \u00e0 l&rsquo;origine par le physicien belge Joseph Plateau pour redresser des figures anamorphiques par rotation stroboscopique, cet instrument a ouvert la voie \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude contemporaine de la perception anorthoscopique et de l&rsquo;int\u00e9gration spatio-temporelle visuelle. En confrontant le syst\u00e8me visuel humain \u00e0 des stimuli fragment\u00e9s d\u00e9filant s\u00e9quentiellement \u00e0 travers une fente \u00e9troite, il r\u00e9v\u00e8le avec une remarquable acuit\u00e9 comment le cerveau reconstruit une forme coh\u00e9rente, globale et signifiante \u00e0 partir d&rsquo;informations partielles dispers\u00e9es dans le temps.<\/p>\n<h2>Anorthoscope<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>anorthoscope<\/strong> d\u00e9signe un instrument optique invent\u00e9 au XIXe si\u00e8cle, compos\u00e9 de deux disques coaxiaux tournant \u00e0 des vitesses ou dans des sens diff\u00e9rents \u2014 l&rsquo;un arborant une image d\u00e9form\u00e9e (anamorphose) et l&rsquo;autre perc\u00e9 de fentes radiales \u2014 permettant \u00e0 l&rsquo;observateur de percevoir une image redress\u00e9e, stable et parfaitement proportionn\u00e9e. En psychologie cognitive et en neurosciences de la vision, le terme s&rsquo;\u00e9tend au paradigme de la \u00ab perception anorthoscopique \u00bb (<em>slit-viewing<\/em> ou <em>aperture viewing<\/em>), au cours duquel une figure g\u00e9om\u00e9trique ou un objet complexe d\u00e9file derri\u00e8re une ouverture ou une fente stationnaire et se trouve per\u00e7u comme une entit\u00e9 spatiale unifi\u00e9e.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue perceptif, ce dispositif met en lumi\u00e8re l&rsquo;incroyable facult\u00e9 du syst\u00e8me nerveux central \u00e0 r\u00e9aliser une synth\u00e8se spatio-temporelle non r\u00e9tinotopique. Alors que la r\u00e9tine ne re\u00e7oit \u00e0 chaque instant infinit\u00e9simal qu&rsquo;une tranche unidimensionnelle ou bidimensionnelle tr\u00e8s r\u00e9duite de l&rsquo;objet, l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique qui en \u00e9merge est celle d&rsquo;un objet bidimensionnel complet se d\u00e9pla\u00e7ant dans l&rsquo;espace. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9montre que la perception visuelle ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une simple projection passive d&rsquo;images photographiques sur le fond de l&rsquo;\u0153il, mais proc\u00e8de d&rsquo;un calcul actif d&rsquo;int\u00e9gration cognitive et m\u00e9morielle post-r\u00e9tinienne.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature scientifique contemporaine, le terme qualifie autant l&rsquo;artefact historique que les protocoles psychophysiques informatis\u00e9s qui s&rsquo;en inspirent. Ces paradigmes servent \u00e0 dissocier les coordonn\u00e9es r\u00e9tinotopiques des coordonn\u00e9es spatiotopiques, fournissant un cadre exp\u00e9rimental privil\u00e9gi\u00e9 pour sonder la m\u00e9moire iconique, la persistance visuelle, la compl\u00e9tion perceptive et les interactions dynamiques entre les voies visuelles ventrales et dorsales.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le mot \u00ab anorthoscope \u00bb est un n\u00e9ologisme savant d&rsquo;origine grecque forg\u00e9 au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle par le physicien belge <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Joseph_Plateau\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Joseph Plateau<\/a>. Il se compose du pr\u00e9fixe privatif <em>an-<\/em> (\u1f00\u03bd-, marquant l&rsquo;absence ou la n\u00e9gation), de la racine <em>orthos<\/em> (\u1f40\u03c1\u03b8\u03cc\u03c2, signifiant \u00ab droit \u00bb, \u00ab r\u00e9gulier \u00bb, \u00ab correct \u00bb), et du suffixe <em>-scope<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>skopein<\/em> (\u03c3\u03ba\u03bf\u03c0\u03b5\u1fd6\u03bd, signifiant \u00ab regarder \u00bb, \u00ab examiner \u00bb ou \u00ab observer \u00bb). Sur le plan litt\u00e9ral, l&rsquo;anorthoscope peut \u00eatre traduit comme l&rsquo;\u00ab instrument servant \u00e0 redresser ce qui n&rsquo;est pas droit \u00bb ou \u00e0 \u00ab rendre conforme une forme d\u00e9form\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du terme dans la communaut\u00e9 scientifique s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e en 1836, lorsque Joseph Plateau pr\u00e9senta sa communication intitul\u00e9e <em>Notice sur l&rsquo;anorthoscope<\/em> devant l&rsquo;Acad\u00e9mie Royale des Sciences et Belles-Lettres de Bruxelles. Dans ses \u00e9crits ant\u00e9rieurs de 1829, Plateau d\u00e9signait encore ce m\u00e9canisme sous la p\u00e9riphrase descriptive d&rsquo;\u00ab une esp\u00e8ce toute nouvelle d&rsquo;anamorphoses \u00bb. Le passage \u00e0 la d\u00e9signation technique unifi\u00e9e d&rsquo;anorthoscope visait \u00e0 distinguer cet appareil d&rsquo;autres dispositifs stroboscopiques de son invention, notamment le ph\u00e9nakisticope.<\/p>\n<p>Dans la transition vers la psychologie exp\u00e9rimentale anglo-saxonne du XXe si\u00e8cle, le vocable a donn\u00e9 naissance \u00e0 l&rsquo;expression \u00ab <em>anorthoscopic perception<\/em> \u00bb, introduite de fa\u00e7on paradigmatique par le psychologue Thomas E. Parks en 1965. Cette adaptation linguistique a permis d&rsquo;ancrer le concept non plus seulement dans la m\u00e9canique instrumentale des disques rotatifs en laiton, mais au c\u0153ur des mod\u00e8les th\u00e9oriques du traitement cognitif de l&rsquo;information visuelle.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, \u00ab anorthoscope \u00bb est un substantif masculin singulier. Sa transcription phon\u00e9tique internationale standard s&rsquo;\u00e9crit <strong>\/a.n\u0254\u0281.t\u0254s.k\u0254p\/<\/strong>. La liaison consonantique s&rsquo;\u00e9tablit de fa\u00e7on fluide, sans aspiration. Au pluriel, il prend la marque r\u00e9guli\u00e8re \u00ab anorthoscopes \u00bb (prononc\u00e9 de mani\u00e8re identique, \/a.n\u0254\u0281.t\u0254s.k\u0254p\/).<\/p>\n<p>Sur le plan lexical, il engendre le syntagme nominal \u00ab perception anorthoscopique \u00bb (adjectif f\u00e9minin singulier : anorthoscopique, \/a.n\u0254\u0281.t\u0254s.k\u0254.pik\/), couramment employ\u00e9 dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e pour d\u00e9signer le ph\u00e9nom\u00e8ne perceptif d&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9quentielle. Dans l&rsquo;usage acad\u00e9mique francophone, l&rsquo;adjectif s&rsquo;accorde en genre et en nombre (ex. : \u00ab illusions anorthoscopiques \u00bb, \u00ab paradigmes anorthoscopiques \u00bb). On \u00e9vitera la confusion graphique avec l&rsquo;an\u00e9moscope (instrument m\u00e9t\u00e9orologique mesurant la direction du vent) ou l&rsquo;orthoscope (appareil optique \u00e9liminant les aberrations visuelles).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le fonctionnement de l&rsquo;anorthoscope repose sur une dialectique fondamentale entre fragmentation temporelle et unit\u00e9 spatiale. Dans le dispositif m\u00e9canique originel, quatre ou plusieurs fentes radiales tournent \u00e0 une vitesse angulaire d\u00e9termin\u00e9e devant un disque illustr\u00e9 tournant en sens inverse ou \u00e0 une vitesse diff\u00e9rentielle pr\u00e9cise (par exemple un rapport d&rsquo;engrenage de 4 pour 1). L&rsquo;illustration appos\u00e9e sur le disque n&rsquo;est pas une figure conventionnelle, mais une anamorphose calcul\u00e9e g\u00e9om\u00e9triquement : elle appara\u00eet au repos comme un enchev\u00eatrement informe de lignes courbes tr\u00e8s \u00e9tir\u00e9es et comprim\u00e9es. Lorsque le syst\u00e8me entre en rotation rapide, l&rsquo;\u0153il de l&rsquo;observateur ne per\u00e7oit \u00e0 travers les fentes mobiles qu&rsquo;une succession d&rsquo;instantan\u00e9s tr\u00e8s brefs. Pourtant, au lieu d&rsquo;une mosa\u00efque incoh\u00e9rente, la conscience visuelle appr\u00e9hende une ou plusieurs images stationnaires, nettes et parfaitement proportionn\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce paradoxe optique soul\u00e8ve le probl\u00e8me th\u00e9orique de la reconstruction de la forme. Dans la vision ordinaire, un objet \u00e9tendu dans l&rsquo;espace projette simultan\u00e9ment son image sur une vaste population de photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens adjacents. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les conditions anorthoscopiques, l&rsquo;information spatiale globale est convertie en une s\u00e9rie chronologique d&rsquo;\u00e9chantillons locaux. Les diff\u00e9rentes composantes d&rsquo;une forme \u2014 par exemple la t\u00eate, le tronc et la queue d&rsquo;un animal \u2014 stimulent tour \u00e0 tour une aire r\u00e9tinienne restreinte, voire identique si le regard reste fixe. La perception d&rsquo;une silhouette compl\u00e8te exige donc du syst\u00e8me nerveux qu&rsquo;il inverse cette conversion : il doit r\u00e9assigner aux \u00e9chantillons temporels leur dimensionnalit\u00e9 spatiale d&rsquo;origine.<\/p>\n<p>L&rsquo;observation empirique r\u00e9v\u00e8le deux composantes ph\u00e9nom\u00e9nologiques majeures associ\u00e9es \u00e0 ce processus. D&rsquo;une part, l&rsquo;effet de compression anorthoscopique (<em>anorthoscopic compression<\/em>) : l&rsquo;objet per\u00e7u appara\u00eet fr\u00e9quemment plus court dans l&rsquo;axe de son mouvement que sa dimension physique r\u00e9elle, en particulier lorsque la vitesse de transit n&rsquo;est pas calibr\u00e9e de mani\u00e8re optimale. D&rsquo;autre part, la compl\u00e9tion amodale et modale : le sujet per\u00e7oit distinctement des contours continus et une forme pleine, alors m\u00eame que les stimuli physiques \u00e9l\u00e9mentaires sont s\u00e9par\u00e9s par des intervalles d&rsquo;obscurit\u00e9 ou d&rsquo;occlusion. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9montre l&rsquo;existence d&rsquo;une m\u00e9moire tampon visuelle sp\u00e9cialis\u00e9e, capable de retenir les repr\u00e9sentations partielles pendant quelques centaines de millisecondes pour les agencer en une structure unifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, la question du r\u00f4le des mouvements oculaires constitue une fronti\u00e8re conceptuelle cruciale. Les chercheurs distinguent la condition de fixation stricte (o\u00f9 les yeux demeurent immobiles sur la fente et o\u00f9 toutes les tranches successives frappent exactement la m\u00eame zone fov\u00e9ale) de la condition de poursuite oculaire (o\u00f9 le regard balaie la zone en suivant la trajectoire virtuelle de l&rsquo;objet masqu\u00e9). Bien que la poursuite oculaire facilite grandement la reconstitution par un m\u00e9canisme dit de \u00ab peinture r\u00e9tinienne \u00bb (<em>retinal painting<\/em>), la perception anorthoscopique subsiste en vision fov\u00e9ale stabilis\u00e9e. Cette persistance confirme que des m\u00e9canismes purement corticaux, d\u00e9connect\u00e9s de l&rsquo;\u00e9talement r\u00e9tinien direct, participent activement \u00e0 cette gen\u00e8se perceptive.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;anorthoscope s&rsquo;inscrit au c\u0153ur de l&rsquo;effervescence scientifique du premier tiers du XIXe si\u00e8cle, p\u00e9riode charni\u00e8re o\u00f9 la physique de la lumi\u00e8re a commenc\u00e9 \u00e0 fusionner avec la physiologie sensorielle naissante. L&rsquo;origine intellectuelle du projet remonte aux observations de l&rsquo;\u00e9rudit britannique Peter Mark Roget. En 1824, Roget publie dans les <em>Philosophical Transactions of the Royal Society<\/em> un article fondamental d\u00e9crivant l&rsquo;illusion optique observ\u00e9e lorsqu&rsquo;on regarde les rayons d&rsquo;une roue de cal\u00e8che en mouvement \u00e0 travers les barreaux verticaux d&rsquo;une palissade : les rayons droits semblent s&rsquo;incurver sous forme de paraboles stationnaires ou incurv\u00e9es.<\/p>\n<p>Fascin\u00e9 par ce m\u00e9moire, le jeune physicien Joseph Plateau entreprend des recherches approfondies \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Gand, puis \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Li\u00e8ge. En 1829, dans sa th\u00e8se de doctorat consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;impression produite par la lumi\u00e8re sur l&rsquo;organe de la vue, Plateau formule les lois math\u00e9matiques d\u00e9crivant l&rsquo;intersection de deux courbes en mouvement. Il d\u00e9couvre que si une courbe arbitraire subit une d\u00e9formation g\u00e9om\u00e9trique inverse rigoureuse, son passage intermittent derri\u00e8re des fentes rotatives r\u00e9tablira la figure originelle. En 1836, Plateau mat\u00e9rialise cette th\u00e9orie en construisant l&rsquo;anorthoscope m\u00e9canique en laiton, dot\u00e9 de deux disques command\u00e9s par engrenages, qu&rsquo;il pr\u00e9sente officiellement \u00e0 Bruxelles.<\/p>\n<p>Plateau envoya un exemplaire de son appareil au c\u00e9l\u00e8bre physicien britannique <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Michael_Faraday\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Michael Faraday<\/a>, qui manifesta un enthousiasme retentissant, rapportant que tous ceux \u00e0 qui il pr\u00e9sentait l&rsquo;instrument refusaient de croire que les figures d\u00e9form\u00e9es du disque pouvaient engendrer des apparitions aussi nettes et stables. Dans la foul\u00e9e, des opticiens parisiens renomm\u00e9s comme Jules Duboscq et la maison Susse Fr\u00e8res commercialis\u00e8rent des versions de salon de l&rsquo;anorthoscope, le transformant en un objet de divertissement scientifique bourgeois, tout comme le ph\u00e9nakisticope et le zootrope.<\/p>\n<p>Au XXe si\u00e8cle, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour l&rsquo;anorthoscope a quitt\u00e9 la sph\u00e8re de l&rsquo;amusement pr\u00e9-cin\u00e9matographique pour rena\u00eetre au sein de la psychologie cognitive de laboratoire. En 1965, Thomas E. Parks con\u00e7oit un montage exp\u00e9rimental simplifi\u00e9 o\u00f9 des figures enti\u00e8res d\u00e9filent derri\u00e8re une fente \u00e9troite immobile trac\u00e9e sur un \u00e9cran opaque. Ses publications relancent un d\u00e9bat passionn\u00e9 parmi les th\u00e9oriciens de la perception, notamment avec Irvin Rock dans les ann\u00e9es 1980, transformant l&rsquo;anorthoscope en une r\u00e9f\u00e9rence paradigmatique incontournable pour trancher la querelle entre th\u00e9ories p\u00e9riph\u00e9riques r\u00e9tiniennes et th\u00e9ories centrales cognitives.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse de l&rsquo;anorthoscope mobilise plusieurs cadres th\u00e9oriques majeurs en sciences cognitives, s&rsquo;\u00e9chelonnant des explications optico-physiologiques p\u00e9riph\u00e9riques aux mod\u00e8les computationnels de haut niveau. Historiquement, la premi\u00e8re hypoth\u00e8se avanc\u00e9e par Plateau lui-m\u00eame reposait sur la th\u00e9orie de la <strong>persistance r\u00e9tinienne<\/strong>. Selon cette perspective classique, la lumi\u00e8re stimule les r\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens pendant une dur\u00e9e qui exc\u00e8de celle de l&rsquo;exposition physique r\u00e9elle (environ 100 \u00e0 250 millisecondes). Lorsque les fentes d\u00e9filent \u00e0 une cadence suffisamment rapide, les images cons\u00e9cutives des diff\u00e9rentes tranches se superposeraient chimiquement sur la r\u00e9tine avant de s&rsquo;estomper, produisant la sensation d&rsquo;une image continue.<\/p>\n<p>Cependant, cette explication r\u00e9tinienne exclusive s&rsquo;effondre lorsque l&rsquo;on analyse l&rsquo;absence de d\u00e9placement physique de l&rsquo;image sur la r\u00e9tine en condition de regard fixe. C&rsquo;est ici qu&rsquo;intervient l&rsquo;apport de la <strong>th\u00e9orie post-r\u00e9tinienne ou cognitive<\/strong> d\u00e9fendue avec brio par <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Irvin_Rock\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Irvin Rock<\/a> et Thomas Parks. Rock postule que le cerveau met en \u0153uvre une op\u00e9ration de calcul inconscient ou d&rsquo;inf\u00e9rence perceptuelle (dans la lign\u00e9e du concept d&rsquo;inf\u00e9rence inconsciente d&rsquo;Hermann von Helmholtz). Selon ce mod\u00e8le, le syst\u00e8me visuel prend en compte la direction et la vitesse estim\u00e9es du d\u00e9placement de l&rsquo;objet derri\u00e8re la fente, et utilise un code temporel d&rsquo;arriv\u00e9e (<em>time-of-arrival coding<\/em>) pour r\u00e9attribuer \u00e0 chaque fragment vertical sa coordonn\u00e9e horizontale appropri\u00e9e sur une matrice spatiale interne situ\u00e9e en aval de l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cadre explicatif fondamental rel\u00e8ve de la <strong>psychologie de la Forme (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_de_la_forme\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Gestalt<\/a>)<\/strong>. Les lois de la Gestalt, en particulier les principes de bonne continuit\u00e9, de fermeture (<em>closure<\/em>) et de destin commun, interviennent de fa\u00e7on d\u00e9cisive dans la synth\u00e8se anorthoscopique. La fente agit comme un occlueur \u00e9cologique : dans le monde naturel, les animaux et les objets passent fr\u00e9quemment derri\u00e8re des troncs d&rsquo;arbres ou des feuillages. Le cerveau applique des heuristiques \u00e9volutives de compl\u00e9tion amodale pour traiter l&rsquo;information discontinue non pas comme une s\u00e9rie d&rsquo;objets fragment\u00e9s \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, mais comme un objet unique persistant dissimul\u00e9 temporairement par une surface opaque au premier plan.<\/p>\n<p>Sur le plan neurobiologique moderne, la perception anorthoscopique s&rsquo;articule autour des mod\u00e8les de traitement non r\u00e9tinotopique et de la synchronisation neuronale entre voies visuelles. Les signaux transitoires enregistr\u00e9s dans le cortex visuel primaire (aire V1) sont relay\u00e9s vers l&rsquo;aire m\u00e9dio-temporale (V5\/MT), sp\u00e9cialis\u00e9e dans le calcul du mouvement, ainsi que vers le complexe occipital lat\u00e9ral (LOC) et le cortex inf\u00e9rotemporal, responsables de la reconnaissance des formes. C&rsquo;est l&rsquo;interaction r\u00e9entrante et bidirectionnelle entre ces structures qui permet de stabiliser un percept spatial global \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9chantillons transitoires.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Le fonctionnement et l&rsquo;\u00e9tude scientifique de l&rsquo;anorthoscope reposent sur un ensemble de variables structurelles, mat\u00e9rielles et perceptives rigoureusement cat\u00e9goris\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le disque anamorphique (ou support de stimulus) :<\/strong> Disque rotatif sur lequel est dessin\u00e9 le motif pr\u00e9alablement distordu par transformation math\u00e9matique affine ou polaire. Dans les dispositifs modernes sur ordinateur, il s&rsquo;agit d&rsquo;un vecteur graphique num\u00e9rique glissant horizontalement ou verticalement derri\u00e8re un masque.<\/li>\n<li><strong>Le disque \u00e0 fentes (obturateur stroboscopique) :<\/strong> Disque opaque perfor\u00e9 de fentes radiales \u00e9quidistantes (g\u00e9n\u00e9ralement 4 fentes) qui tourne devant le disque d&rsquo;images. Dans les variantes transparentes con\u00e7ues par Plateau, le dessin est translucide sur fond noir, et la fente lumineuse tourne \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>Le m\u00e9canisme de d\u00e9multiplication cin\u00e9matique :<\/strong> Syst\u00e8me d&rsquo;engrenages \u00e0 axes solidaires imposant un rapport de vitesse rigoureux entre les deux disques (par exemple, un rapport de rotation inverse ou une vitesse angulaire diff\u00e9rentielle de 4:1).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ouverture d&rsquo;occlusion (la fente d&rsquo;observation) :<\/strong> Dimension g\u00e9om\u00e9trique de l&rsquo;orifice (largeur et hauteur) d\u00e9terminant la r\u00e9solution spatiale instantan\u00e9e disponible pour la fente stationnaire dans les paradigmes modernes de laboratoire.<\/li>\n<li><strong>Le mode de fixation oculaire :<\/strong> Dimension m\u00e9thodologique cruciale distinguant la <em>condition r\u00e9tinotopique pure<\/em> (l&rsquo;observateur fixe rigoureusement le centre de la fente, \u00e9liminant tout \u00e9talement sur la r\u00e9tine) de la <em>condition de poursuite oculaire<\/em> (les yeux suivent le d\u00e9placement suppos\u00e9 de la forme, peignant le stimulus le long de la r\u00e9tine).<\/li>\n<li><strong>Le ratio de compression per\u00e7ue :<\/strong> Dimension psychophysique mesurant l&rsquo;\u00e9cart m\u00e9trique entre la longueur per\u00e7ue de l&rsquo;objet et sa longueur g\u00e9om\u00e9trique r\u00e9elle en fonction de la vitesse de passage et de la fr\u00e9quence de rafra\u00eechissement.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer concr\u00e8tement le fonctionnement de l&rsquo;anorthoscope classique, consid\u00e9rons l&rsquo;un des disques originaux cr\u00e9\u00e9s par Joseph Plateau en 1836 repr\u00e9sentant un cheval au galop. Au repos, l&rsquo;image sur le disque n&rsquo;a aucune ressemblance avec un \u00e9quid\u00e9 : le cheval est \u00e9tir\u00e9 en anneaux concentriques difformes et \u00e9tal\u00e9s sur 360 degr\u00e9s, formant une spirale m\u00e9connaissable. D\u00e8s que les deux disques sont mis en rotation par la manivelle et que l&rsquo;utilisateur regarde \u00e0 travers les fentes du premier disque, la d\u00e9formation s&rsquo;annule instantan\u00e9ment : un cheval aux proportions anatomiques rigoureuses appara\u00eet au centre du champ visuel, semblant galoper sur place ou fig\u00e9 dans une posture dynamique d&rsquo;une clart\u00e9 saisissante.<\/p>\n<p>Un autre cas paradigmatique est l&rsquo;exp\u00e9rience de la fente de Thomas Parks (1965). Dans ce montage de laboratoire, un dessin au trait d&rsquo;un chameau est projet\u00e9 sur un \u00e9cran derri\u00e8re un panneau opaque comportant une fente verticale d&rsquo;\u00e0 peine deux millim\u00e8tres de largeur. Si le chameau se d\u00e9place tr\u00e8s lentement de gauche \u00e0 droite, l&rsquo;observateur ne voit que des segments verticaux incoh\u00e9rents qui montent et descendent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la fente ; aucune forme n&rsquo;est identifiable. En revanche, si la vitesse de translation augmente pour atteindre une travers\u00e9e totale en environ 250 \u00e0 400 millisecondes, un ph\u00e9nom\u00e8ne spectaculaire se produit : l&rsquo;observateur voit distinctement un chameau complet glisser d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre de la fente, comme s&rsquo;il \u00e9tait visible \u00e0 travers une fen\u00eatre transparente.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me exemple quotidien illustrant la perception anorthoscopique se rencontre dans les environnements urbains modernes. Lorsqu&rsquo;une personne se trouve dans un train \u00e0 grande vitesse circulant le long d&rsquo;une cl\u00f4ture en lattes de bois tr\u00e8s serr\u00e9es, les paysages, b\u00e2timents ou v\u00e9hicules situ\u00e9s de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la cl\u00f4ture ne sont pas per\u00e7us comme des bandes hach\u00e9es discontinues, mais comme des images panoramiques compl\u00e8tes et unifi\u00e9es. Le cerveau utilise la fr\u00e9quence temporelle \u00e9lev\u00e9e du passage des lattes pour reconstituer la g\u00e9om\u00e9trie de la sc\u00e8ne situ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>Dans les protocoles contemporains de psychophysique visuelle, la mesure des ph\u00e9nom\u00e8nes anorthoscopiques s&rsquo;effectue au moyen de param\u00e8tres quantitatifs rigoureux :<\/p>\n<p>Le premier param\u00e8tre mesur\u00e9 est le <strong>seuil temporel d&rsquo;int\u00e9gration<\/strong>. Les chercheurs \u00e9valuent la dur\u00e9e minimale et maximale d&rsquo;exposition requise pour qu&rsquo;un pourcentage pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 de reconnaissance correcte de la forme soit atteint (par exemple 75 % de bonnes r\u00e9ponses dans une t\u00e2che \u00e0 choix forc\u00e9 entre plusieurs silhouettes). Ce seuil permet de cartographier la constante de temps de la m\u00e9moire sensorielle visuelle (m\u00e9moire iconique et m\u00e9moire \u00e0 court terme visuelle).<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me indice fondamental est l&rsquo;<strong>\u00e9valuation m\u00e9trique de la compression anorthoscopique<\/strong>. Les participants sont invit\u00e9s, apr\u00e8s le passage du stimulus \u00e0 travers la fente, \u00e0 ajuster la largeur d&rsquo;une figure de comparaison statique affich\u00e9e sur un second \u00e9cran jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle corresponde \u00e0 la largeur de l&rsquo;objet per\u00e7u pendant le test. Ce protocole psychophysique d&rsquo;ajustement permet de quantifier pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;anamorphose perceptive r\u00e9siduelle en fonction de la vitesse de d\u00e9filement, de la largeur de l&rsquo;ouverture et de la luminance.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation fait \u00e9galement appel \u00e0 l&rsquo;<strong>oculom\u00e9trie \u00e0 haute r\u00e9solution (eye-tracking)<\/strong>. Les oculom\u00e8tres infrarouges modernes enregistrent les micro-saccades, la d\u00e9rive oculaire et les mouvements de poursuite oculaire involontaires avec une pr\u00e9cision spatiale inf\u00e9rieure au demi-degr\u00e9 d&rsquo;angle visuel et une fr\u00e9quence d&rsquo;\u00e9chantillonnage de 1000 Hz. Ces mesures garantissent que le sujet maintient une fixation fov\u00e9ale stricte sur la fente, permettant aux chercheurs d&rsquo;isoler exp\u00e9rimentalement l&rsquo;int\u00e9gration corticale centrale de toute contamination par d\u00e9placement du stimulus sur les photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de son statut de jalon historique dans l&rsquo;invention du pr\u00e9-cin\u00e9ma et de l&rsquo;animation d&rsquo;images, l&rsquo;anorthoscope et ses paradigmes d\u00e9riv\u00e9s trouvent des applications f\u00e9condes dans plusieurs disciplines scientifiques et m\u00e9dicales :<\/p>\n<p>En <strong>neuropsychologie clinique<\/strong>, le test de vision anorthoscopique constitue un instrument diagnostique puissant pour sonder les atteintes de l&rsquo;int\u00e9gration spatio-temporelle chez les patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s. Les patients souffrant d&rsquo;une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Agnosie\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">agnosie visuelle<\/a> aperceptive ou du syndrome de B\u00e1lint \u00e9prouvent souvent une incapacit\u00e9 totale \u00e0 synth\u00e9tiser les tranches s\u00e9quentielles pr\u00e9sent\u00e9es dans un paradigme anorthoscopique, bien que leur acuit\u00e9 visuelle \u00e9l\u00e9mentaire soit pr\u00e9serv\u00e9e. De m\u00eame, les alt\u00e9rations de la compl\u00e9tion temporelle observ\u00e9es lors de ce test chez des personnes atteintes de la maladie d&rsquo;Alzheimer ou de schizophr\u00e9nie \u00e9clairent les dysfonctionnements des circuits de connectivit\u00e9 cortico-corticaux.<\/p>\n<p>Dans le domaine des <strong>sciences de l&rsquo;ing\u00e9nieur et de la vision par ordinateur<\/strong>, les principes computationnels d\u00e9riv\u00e9s de l&rsquo;anorthoscope inspirent la conception de capteurs visuels neuromorphiques (<em>event-based cameras<\/em> ou capteurs bas\u00e9s sur les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9tiniens). Contrairement aux cam\u00e9ras traditionnelles qui capturent des images compl\u00e8tes \u00e0 cadence fixe, ces capteurs bio-inspir\u00e9s n&rsquo;enregistrent que les variations temporelles locales de luminosit\u00e9 point par point. Les algorithmes de vision artificielle exploitent les mod\u00e8les d&rsquo;int\u00e9gration spatio-temporelle anorthoscopique pour reconstruire des sc\u00e8nes tridimensionnelles haute r\u00e9solution \u00e0 tr\u00e8s faible co\u00fbt computationnel et \u00e9nerg\u00e9tique.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;<strong>ergonomie cognitive et l&rsquo;affichage d&rsquo;informations<\/strong>, comprendre comment l&rsquo;\u0153il humain extrait du sens \u00e0 travers des fen\u00eatres d&rsquo;observation restreintes guide la conception d&rsquo;interfaces graphiques pour \u00e9crans miniaturis\u00e9s (montres connect\u00e9es, dispositifs t\u00eate-haute industriels ou militaires). Ces applications optimisent le d\u00e9filement de donn\u00e9es textuelles ou cartographiques complexes au sein de lucarnes visuelles r\u00e9duites sans saturer la charge cognitive de l&rsquo;op\u00e9rateur.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique consacr\u00e9e \u00e0 la perception anorthoscopique est riche d&rsquo;exp\u00e9rimentations ayant profond\u00e9ment renouvel\u00e9 les mod\u00e8les de la cognition visuelle. L&rsquo;\u00e9tude fondatrice de Thomas E. Parks en 1965 dans la revue <em>Science<\/em> a apport\u00e9 la premi\u00e8re preuve empirique solide r\u00e9futant l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de la persistance r\u00e9tinienne. Parks a d\u00e9montr\u00e9 que des sujets auxquels on imposait une fixation stricte sur une fente d&rsquo;une largeur de 1,5 mm parvenaient \u00e0 identifier des figures complexes (croix, triangles, animaux) traversant l&rsquo;ouverture en moins d&rsquo;une demi-seconde, alors que l&rsquo;image physique imprim\u00e9e sur la r\u00e9tine n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une succession de segments superpos\u00e9s au m\u00eame emplacement r\u00e9tinotopique fov\u00e9al. Parks a conclu \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;une m\u00e9moire de stockage post-r\u00e9tinienne organis\u00e9e selon un rep\u00e8re spatial ind\u00e9pendant.<\/p>\n<p>Par la suite, Irvin Rock et son \u00e9quipe ont publi\u00e9 en 1981 et 1987 une s\u00e9rie d&rsquo;articles capitaux dans <em>Scientific American<\/em> et le <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>. Rock a prouv\u00e9 exp\u00e9rimentalement que la vitesse per\u00e7ue de l&rsquo;objet, induite par des indices contextuels ou auditifs, alt\u00e8re directement la g\u00e9om\u00e9trie finale du percept anorthoscopique : si l&rsquo;on trompe cognitivement le sujet sur la vitesse r\u00e9elle de d\u00e9filement, l&rsquo;objet per\u00e7u subit une \u00e9longation ou une contraction proportionnelle. Cela d\u00e9montre que le redressement anorthoscopique n&rsquo;est pas un processus automatique passif de bas niveau, mais un calcul inf\u00e9rentiel hautement modulable.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, les recherches en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et en magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) men\u00e9es au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle ont mis en \u00e9vidence les substrats anatomiques de ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Des chercheurs comme Yin, Shimojo et leurs collaborateurs ont montr\u00e9 que lors de la perception anorthoscopique d&rsquo;une forme unifi\u00e9e, l&rsquo;activation du cortex visuel pr\u00e9coce (aires V1 et V2) refl\u00e8te la pr\u00e9sence physique locale de la fente, tandis que les motifs d&rsquo;activation neuronale dans le complexe occipital lat\u00e9ral (LOC) correspondent fid\u00e8lement \u00e0 la forme globale \u00e9tal\u00e9e de l&rsquo;objet reconstruit. Ces donn\u00e9es d&rsquo;imagerie corroborent l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une reconstruction hi\u00e9rarchique au sein de la voie visuelle ventrale.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Bien que les m\u00e9canismes neurobiologiques de base r\u00e9gissant l&rsquo;int\u00e9gration spatio-temporelle et la m\u00e9moire sensorielle soient universellement partag\u00e9s par l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, l&rsquo;interpr\u00e9tation des figures reconstitu\u00e9es par un anorthoscope pr\u00e9sente d&rsquo;int\u00e9ressantes variations transculturelles, notamment en raison de l&rsquo;influence des habitudes de lecture et de l&rsquo;exp\u00e9rience visuelle \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Des travaux en psychophysique interculturelle comparant des populations de lecteurs de langues \u00e0 \u00e9criture de gauche \u00e0 droite (comme le fran\u00e7ais ou l&rsquo;anglais) et de droite \u00e0 gauche (comme l&rsquo;arabe ou l&rsquo;h\u00e9breu) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des asym\u00e9tries attentionnelles marqu\u00e9es dans les paradigmes d&rsquo;aperture viewing. Le sens pr\u00e9f\u00e9rentiel du balayage mental et de la poursuite oculaire exploratoire influe sur la magnitude de la compression anorthoscopique per\u00e7ue. Les observateurs occidentaux int\u00e8grent plus fid\u00e8lement et avec moins de distorsion les stimuli traversant la fente de gauche \u00e0 droite, tandis que les observateurs habitu\u00e9s \u00e0 un syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9criture sinistroverse d\u00e9montrent des seuils d&rsquo;int\u00e9gration temporelle plus optimaux pour des trajectoires inverses.<\/p>\n<p>Par ailleurs, sur le plan de la s\u00e9miotique visuelle et de l&rsquo;histoire des technologies du regard, l&rsquo;anorthoscope illustre la transformation occidentale du statut de l&rsquo;observateur au XIXe si\u00e8cle, brillamment analys\u00e9e par des historiens de la culture comme Jonathan Crary dans son ouvrage <em>Techniques of the Observer<\/em>. L&rsquo;anorthoscope a particip\u00e9 \u00e0 d\u00e9tacher la vision de la cam\u00e9ra obscure cart\u00e9sienne (qui garantissait une relation stable et v\u00e9ridique entre l&rsquo;objet du monde et son image r\u00e9fl\u00e9chie) pour l&rsquo;ancrer dans la physiologie corporelle subjective de l&rsquo;\u0153il, o\u00f9 le mouvement, la d\u00e9composition temporelle et l&rsquo;illusion deviennent des composantes intrins\u00e8ques de la subjectivit\u00e9 moderne.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;utilisation de l&rsquo;anorthoscope et l&rsquo;interpr\u00e9tation de ses r\u00e9sultats ont fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats th\u00e9oriques au sein de la communaut\u00e9 scientifique, articul\u00e9s autour de trois controverses majeures :<\/p>\n<p>Le premier d\u00e9bat concerne la th\u00e9orie dite de la <strong>\u00ab peinture r\u00e9tinienne \u00bb (<em>retinal painting hypothesis<\/em>)<\/strong> d\u00e9fendue par des chercheurs comme Morgan, Findlay ou Watt face aux partisans du mod\u00e8le central de Rock. Selon les partisans de la peinture r\u00e9tinienne, il est quasiment impossible d&#8217;emp\u00eacher les sujets d&rsquo;effectuer des micro-mouvements de poursuite oculaire inconscients lors du passage du stimulus derri\u00e8re la fente. D\u00e8s lors que l&rsquo;\u0153il bouge de mani\u00e8re synchronis\u00e9e avec l&rsquo;objet, la fente se d\u00e9place virtuellement sur la surface de la r\u00e9tine, \u00ab peignant \u00bb physiquement le motif sur les c\u00f4nes et les b\u00e2tonnets. Bien que des exp\u00e9riences rigoureuses en laboratoire utilisant des lentilles de contact bloquantes ou des syst\u00e8mes de compensation de l&rsquo;image r\u00e9tinienne en temps r\u00e9el aient prouv\u00e9 que la perception anorthoscopique peut survenir en l&rsquo;absence totale de peinture r\u00e9tinienne, le d\u00e9bat persiste quant \u00e0 l&rsquo;ampleur respective de ces deux m\u00e9canismes dans les conditions d&rsquo;observation naturelles.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me critique porte sur la <strong>g\u00e9n\u00e9ralisabilit\u00e9 \u00e9cologique<\/strong> du paradigme. Des critiques soutiennent que la fente artificielle ultra-\u00e9troite constitue un art\u00e9fact de laboratoire qui pousse le syst\u00e8me visuel dans des conditions extr\u00eames non repr\u00e9sentatives du fonctionnement perceptif habituel. Dans l&rsquo;environnement quotidien, l&rsquo;occlusion visuelle est rarement unidimensionnelle et statique ; elle implique des motifs de texture complexes et des gradients de disparit\u00e9 binoculaire que l&rsquo;anorthoscope classique neutralise arbitrairement.<\/p>\n<p>Enfin, une divergence th\u00e9orique subsiste concernant la nature de la repr\u00e9sentation mentale interm\u00e9diaire : s&rsquo;agit-il d&rsquo;une m\u00e9moire tampon pr\u00e9-attentionnelle purement visuelle (un tampon de persistance visible) ou d&rsquo;une reconstruction conceptuelle guid\u00e9e par des repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques descendantes (<em>top-down<\/em>) ? Les stimuli familiers (lettres de l&rsquo;alphabet, silhouettes d&rsquo;animaux) sont en effet beaucoup plus facilement int\u00e9gr\u00e9s sous anorthoscope que des motifs abstraits et non signifiants, ce qui sugg\u00e8re une forte p\u00e9n\u00e9tration cognitive plut\u00f4t qu&rsquo;un pur processus sensoriel ascendant.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la sp\u00e9cificit\u00e9 conceptuelle de l&rsquo;anorthoscope dans le lexique psychologique et optique, il convient de le confronter \u00e0 des termes apparent\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Ph\u00e9nakisticope :<\/strong> Autre invention c\u00e9l\u00e8bre de Joseph Plateau (1832). Alors que le ph\u00e9nakisticope utilise des fentes radiales pour cr\u00e9er l&rsquo;illusion du <em>mouvement continu<\/em> \u00e0 partir d&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;images discr\u00e8tes l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rentes, l&rsquo;anorthoscope utilise des fentes rotatives pour <em>redresser et reconstituer g\u00e9om\u00e9triquement<\/em> une image fixe unique et continue pr\u00e9alablement distordue.<\/li>\n<li><strong>Vision par ouverture (<em>Aperture viewing<\/em> ou <em>Slit-viewing<\/em>) :<\/strong> Paradigme exp\u00e9rimental contemporain issu de l&rsquo;anorthoscope, o\u00f9 une image d\u00e9file derri\u00e8re une ouverture stationnaire. L&rsquo;anorthoscope m\u00e9canique originel impliquait une ouverture mobile (la fente tournante), tandis que le slit-viewing de laboratoire utilise g\u00e9n\u00e9ralement une fente fixe et un stimulus en translation lin\u00e9aire.<\/li>\n<li><strong>Persistance r\u00e9tinienne :<\/strong> Propri\u00e9t\u00e9 photochimique p\u00e9riph\u00e9rique de l&rsquo;\u0153il maintenant une trace de l&rsquo;excitation lumineuse sur la r\u00e9tine pendant environ un dixi\u00e8me de seconde. Elle se distingue de l&rsquo;<strong>int\u00e9gration spatio-temporelle centrale<\/strong>, qui est une op\u00e9ration cognitive post-r\u00e9tinienne synth\u00e9tisant des fragments distribu\u00e9s dans le temps et dans l&rsquo;espace.<\/li>\n<li><strong>Anamorphose :<\/strong> D\u00e9formation g\u00e9om\u00e9trique d&rsquo;une image dont la restitution visuelle intelligible n\u00e9cessite soit l&rsquo;adoption d&rsquo;un point de vue optique rasant, soit l&rsquo;interposition d&rsquo;un miroir cylindrique ou conique. L&rsquo;anorthoscope produit une anamorphose temporelle et dynamique, r\u00e9versible exclusivement par la vitesse de rotation stroboscopique.<\/li>\n<li><strong>Effet stroboscopique :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;illumination intermittente d&rsquo;un corps en mouvement rapide qui semble l&rsquo;immobiliser ou le ralentir. L&rsquo;anorthoscope utilise un \u00e9chantillonnage stroboscopique pour recombiner des segments spatiaux, et non simplement pour figer un mouvement.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;anorthoscope demeure l&rsquo;un des appareils les plus embl\u00e9matiques de l&rsquo;histoire de la psychophysique et des sciences de la vision. Voici les \u00e9l\u00e9ments fondamentaux \u00e0 retenir :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Origine historique :<\/strong> Con\u00e7u en 1829 et baptis\u00e9 en 1836 par le physicien belge Joseph Plateau, l&rsquo;anorthoscope r\u00e9unit deux disques rotatifs coaxiaux pour restaurer une forme intelligible \u00e0 partir d&rsquo;une image lourdement anamorphos\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Principe perceptif :<\/strong> Il convertit une s\u00e9quence temporelle d&rsquo;\u00e9chantillons visuels fragmentaires passant derri\u00e8re une ou plusieurs fentes en une perception spatiale globale, continue et signifiante.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9canismes cognitifs :<\/strong> Bien que les micro-mouvements oculaires puissent jouer un r\u00f4le facilitateur (peinture r\u00e9tinienne), la perception anorthoscopique r\u00e9sulte fondamentalement d&rsquo;une synth\u00e8se spatio-temporelle corticale post-r\u00e9tinienne, impliquant la m\u00e9moire sensorielle et des inf\u00e9rences cognitives sur la vitesse et la forme.<\/li>\n<li><strong>Impact scientifique contemporain :<\/strong> L&rsquo;instrument a donn\u00e9 naissance aux paradigmes exp\u00e9rimentaux de vision par ouverture (<em>slit-viewing<\/em>), servant de mod\u00e8le d&rsquo;investigation pour les neurosciences visuelles, le diagnostic neuropsychologique des agnosies et le d\u00e9veloppement de capteurs neuromorphiques artificiels.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Fagioli, S., &amp; Troje, N. F. (2014). Anorthoscopic perception of biological motion. <em>Vision Research<\/em>, 103, 107\u2013114. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.visres.2014.08.014\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.visres.2014.08.014<\/a><\/p>\n<p>Morgan, M. J., Findlay, J. M., &amp; Watt, R. J. (1982). Aperture viewing: A review. <em>Perception<\/em>, 11(1), 31\u201346. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1068\/p110031\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1068\/p110031<\/a><\/p>\n<p>Parks, T. E. (1965). Post-retinal visual storage. <em>Science<\/em>, 150(3697), 737\u2013738. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.150.3697.737\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.150.3697.737<\/a><\/p>\n<p>Plateau, J. (1836). Notice sur l&rsquo;anorthoscope. <em>Bulletin de l&rsquo;Acad\u00e9mie Royale des Sciences et Belles-Lettres de Bruxelles<\/em>, 3, 7\u201310.<\/p>\n<p>Rock, I. (1981). Anorthoscopic perception. <em>Scientific American<\/em>, 244(3), 145\u2013153. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/scientificamerican0381-145\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/scientificamerican0381-145<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;anorthoscope est un instrument d&rsquo;optique et un paradigme de psychophysique visuelle d\u00e9montrant comment le cerveau reconstruit une image spatiale coh\u00e9rente \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9chantillons fragment\u00e9s pr\u00e9sent\u00e9s s\u00e9quentiellement \u00e0 travers une fente.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1516,33228,647],"tags":[34015,34017,34018,34016,34019,5139,34020],"class_list":["post-20527","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-perception-et-psychophysique","category-psychologie-cognitive","tag-anorthoscope","tag-integration-spatio-temporelle","tag-joseph-plateau","tag-perception-anorthoscopique","tag-persistance-retinienne","tag-psychophysique-visuelle","tag-vision-par-ouverture"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20527","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20527\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20527"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20527"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20527"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}