{"id":20514,"date":"2026-10-24T02:19:18","date_gmt":"2026-10-24T02:19:18","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=anomie-manque-du-mot-neuropsychologie"},"modified":"2026-10-24T02:19:18","modified_gmt":"2026-10-24T02:19:18","slug":"anomie-manque-du-mot-neuropsychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=anomie-manque-du-mot-neuropsychologie","title":{"rendered":"L&rsquo;anomie : Le myst\u00e8re du manque du mot"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;anomie constitue l&rsquo;une des manifestations les plus fascinantes et d\u00e9routantes des perturbations cognitives du langage, illustrant avec acuit\u00e9 la fragilit\u00e9 des m\u00e9canismes c\u00e9r\u00e9braux d\u00e9di\u00e9s \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s lexical. Observ\u00e9e aussi bien dans les suites d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux que dans les pathologies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives ou les traumatismes cr\u00e2niens, cette incapacit\u00e9 \u00e0 nommer les objets, les personnes ou les concepts familiers \u00e9claire de mani\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9e l&rsquo;architecture fonctionnelle de la m\u00e9moire s\u00e9mantique et des r\u00e9seaux lexico-phonologiques de l&rsquo;enc\u00e9phale humain. Au croisement de la neuropsychologie, de la neurolinguistique et des neurosciences cognitives, l&rsquo;analyse clinique de l&rsquo;anomie permet de sonder les arcanes de la production verbale et d&rsquo;\u00e9laborer des interventions th\u00e9rapeutiques cibl\u00e9es pour restaurer la communication.<\/p>\n<h2>L&rsquo;anomie en neuropsychologie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;anomie d\u00e9signe un trouble neuropsychologique caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 ou la difficult\u00e9 majeure \u00e0 \u00e9voquer le mot ad\u00e9quat, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un nom propre ou d&rsquo;un nom commun, en l&rsquo;absence de d\u00e9ficit sensoriel primaire ou de trouble arthrique p\u00e9riph\u00e9rique. Fr\u00e9quemment qualifi\u00e9e dans le langage clinique de \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne du mot sur le bout de la langue \u00bb pathologique ou de \u00ab manque du mot \u00bb, elle survient alors m\u00eame que le concept cibl\u00e9 demeure parfaitement identifi\u00e9 par le locuteur.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 d&rsquo;un simple oubli occasionnel relevant de la variabilit\u00e9 cognitive normale, l&rsquo;anomie pathologique s&rsquo;inscrit au c\u0153ur des syndromes aphasiques. Elle se manifeste lors des \u00e9preuves de d\u00e9nomination visuelle, tactile ou auditive, ainsi que dans le flux du discours spontan\u00e9, o\u00f9 elle engendre des h\u00e9sitations, des pauses anomiques, des circonlocutions compensatoires et des paraphasies verbales ou phon\u00e9miques. Ce sympt\u00f4me t\u00e9moigne d&rsquo;une rupture fonctionnelle intervenant soit dans l&rsquo;acc\u00e8s aux repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques, soit dans la s\u00e9lection des lemmes, soit dans la r\u00e9cup\u00e9ration des formes phonologiques correspondantes au sein du lexique mental.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab anomie \u00bb d\u00e9rive du grec ancien. Dans le champ de la neuropsychologie et des sciences du langage, il proc\u00e8de de la combinaison du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-), signifiant \u00ab sans \u00bb ou \u00ab absence de \u00bb, et du substantif <em>onoma<\/em> (\u1f44\u03bd\u03bf\u03bc\u03b1), signifiant \u00ab nom \u00bb. Sa signification litt\u00e9rale \u00e9quivaut ainsi \u00e0 \u00ab absence de nom \u00bb ou \u00ab privation de la facult\u00e9 de nommer \u00bb.<\/p>\n<p>Il importe de ne pas confondre cette racine avec celle de l&rsquo;anomie sociologique, formalis\u00e9e par Jean-Marie Guyau puis d\u00e9velopp\u00e9e par \u00c9mile Durkheim, qui proc\u00e8de quant \u00e0 elle du grec <em>nomos<\/em> (\u03bd\u03cc\u03bc\u03bf\u03c2, la \u00ab loi \u00bb ou la \u00ab r\u00e8gle \u00bb) pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 du m\u00eame pr\u00e9fixe privatif pour d\u00e9signer l&rsquo;absence de normes sociales. Introduit dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle aux c\u00f4t\u00e9s du terme synonyme <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amn%C3%A9sie\">amn\u00e9sie<\/a> verbale, le terme anomie s&rsquo;est progressivement impos\u00e9 sous la plume des aphasiologues de l&rsquo;\u00e9cole classique pour isoler le d\u00e9ficit sp\u00e9cifique de d\u00e9nomination nominale au sein des perturbations aphasiques.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le mot se prononce \/a.n\u0254.mi\/ en fran\u00e7ais standard. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom commun f\u00e9minin invariable au singulier, dont la forme plurielle s&rsquo;\u00e9crit \u00ab anomies \u00bb (\/a.n\u0254.mi\/).<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;usage clinique et scientifique, le terme g\u00e9n\u00e8re des d\u00e9riv\u00e9s adjectivaux et nominaux courants : l&rsquo;adjectif \u00ab anomique \u00bb (comme dans \u00ab aphasie anomique \u00bb ou \u00ab discours anomique \u00bb) qualifie toute manifestation clinique domin\u00e9e par l&rsquo;absence d&rsquo;\u00e9vocation lexicale. L&rsquo;expression \u00ab patient anomique \u00bb est commun\u00e9ment employ\u00e9e pour d\u00e9signer un individu pr\u00e9sentant ce tableau s\u00e9miologique. On distingue \u00e9galement la \u00ab dysnomie \u00bb, terme pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 par certains auteurs pour signifier une atteinte partielle ou mod\u00e9r\u00e9e de la d\u00e9nomination, r\u00e9servant l&rsquo;anomie \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 totale d&rsquo;\u00e9vocation.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;anomie repr\u00e9sente le signe clinique le plus constant et le plus universel des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aphasie\">aphasies<\/a>. Quelle que soit la forme clinique consid\u00e9r\u00e9e \u2014 qu&rsquo;elle soit fluente ou non fluente, corticale ou sous-corticale \u2014, le manque du mot s&rsquo;impose presque syst\u00e9matiquement comme un d\u00e9nominateur commun. N\u00e9anmoins, l&rsquo;anomie acquiert un statut nosologique particulier lorsqu&rsquo;elle constitue l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment pr\u00e9dominant, voire isol\u00e9, du tableau clinique, situation classiquement d\u00e9sign\u00e9e sous le nom d&rsquo;aphasie anomique ou d&rsquo;aphasie amn\u00e9sique de Pitres.<\/p>\n<p>Sur le plan cognitif, la d\u00e9nomination d&rsquo;une entit\u00e9 requiert une succession d&rsquo;op\u00e9rations mentales ultra-rapides et hautement coordonn\u00e9es. Dans le cas d&rsquo;une d\u00e9nomination d&rsquo;objet sur confrontation visuelle, le sujet doit tout d&rsquo;abord r\u00e9aliser l&rsquo;analyse perceptive de l&rsquo;image (extraction des traits \u00e9l\u00e9mentaires et forme globale), reconna\u00eetre l&rsquo;objet en activant les repr\u00e9sentations structurales stock\u00e9es en m\u00e9moire, acc\u00e9der au syst\u00e8me s\u00e9mantique qui regroupe les connaissances conceptuelles (sa fonction, sa cat\u00e9gorie, son contexte d&rsquo;utilisation), s\u00e9lectionner l&rsquo;\u00e9tiquette lexicale appropri\u00e9e (le lemme, qui contient les informations syntaxiques et lexicales abstraites), r\u00e9cup\u00e9rer l&rsquo;encodage phonologique (la forme sonore du mot ou lex\u00e8me), et enfin programmer les gestes articulatoires par le biais de l&rsquo;appareil fono-articulatoire. L&rsquo;anomie survient d\u00e8s lors qu&rsquo;un maillon de cette cha\u00eene s\u00e9quentielle ou interactive subit une l\u00e9sion ou une dysfonction.<\/p>\n<p>Le p\u00e9rim\u00e8tre de l&rsquo;anomie s&rsquo;\u00e9tend ainsi des d\u00e9ficits s\u00e9mantiques profonds \u2014 o\u00f9 le patient ne sait plus ce qu&rsquo;est l&rsquo;objet et, par cons\u00e9quent, ne peut plus le nommer \u2014 jusqu&rsquo;aux pannes d&rsquo;acc\u00e8s lexico-phonologique pures. Dans ce dernier cas, particuli\u00e8rement embl\u00e9matique, le sujet pr\u00e9serve intacte la connaissance de l&rsquo;objet : il est capable de le mimer avec pr\u00e9cision, de pointer sa cat\u00e9gorie d&rsquo;appartenance, de d\u00e9crire ses attributs fonctionnels (\u00ab cela sert \u00e0 d\u00e9boucher les bouteilles de vin \u00bb), mais le signifiant phonologique demeure temporairement ou d\u00e9finitivement inaccessible (\u00ab impossible de retrouver le mot tire-bouchon \u00bb). Cette dissociation illustre la fronti\u00e8re conceptuelle nette entre la pens\u00e9e conceptuelle et l&rsquo;\u00e9tiquetage linguistique.<\/p>\n<p>Les manifestations comportementales de l&rsquo;anomie dans le discours spontan\u00e9 sont \u00e9minemment polymorphes. Le locuteur confront\u00e9 au blocage lexical met en place des strat\u00e9gies palliatives. Il utilise des termes omnibus ou passe-partout (\u00ab la chose \u00bb, \u00ab le truc \u00bb, \u00ab le machin \u00bb), recourt \u00e0 des circonlocutions s\u00e9mantiques descriptives (\u00ab l&rsquo;engin avec des lames pour couper le papier \u00bb au lieu de \u00ab ciseaux \u00bb), interrompt sa phrase par des pauses vides ou remplies (\u00ab heu&#8230; \u00bb), ou produit des paraphasies verbales (substitutions s\u00e9mantiques comme \u00ab fourchette \u00bb pour \u00ab couteau \u00bb) ou formelles (substitutions phonologiques comme \u00ab couteau \u00bb devenant \u00ab couteau \u00bb ou \u00ab couton \u00bb).<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;anomie se confond initialement avec la naissance de la neuropsychologie moderne au XIXe si\u00e8cle. Bien que des descriptions de pertes isol\u00e9es de la m\u00e9moire des mots remontent \u00e0 l&rsquo;Antiquit\u00e9 et aux observations de Val\u00e8re Maxime ou de Pline l&rsquo;Ancien, c&rsquo;est v\u00e9ritablement avec l&rsquo;\u00e9mergence de la phr\u00e9nologie de Franz Joseph Gall que la fonction de la \u00ab m\u00e9moire des mots \u00bb commence \u00e0 \u00eatre localis\u00e9e dans les lobes ant\u00e9rieurs du cerveau.<\/p>\n<p>En 1861, Paul Broca d\u00e9crit l&rsquo;aph\u00e9mie cons\u00e9cutive \u00e0 une l\u00e9sion frontale gauche, focalisant l&rsquo;attention m\u00e9dicale sur les perturbations motrices de l&rsquo;articulation. Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1874, Carl Wernicke identifie l&rsquo;aphasie sensorielle li\u00e9e aux l\u00e9sions du lobe temporal sup\u00e9rieur gauche, d\u00e9montrant que la perte de la m\u00e9moire auditive des mots alt\u00e8re profond\u00e9ment la compr\u00e9hension et la d\u00e9nomination. Cependant, c&rsquo;est le neurologue bordelais Albert Pitres qui, en 1898, individualise pour la premi\u00e8re fois avec pr\u00e9cision l&rsquo;\u00ab aphasie amn\u00e9sique \u00bb. Pitres d\u00e9crit des patients qui comprennent parfaitement la parole, ne pr\u00e9sentent aucun trouble moteur de l&rsquo;\u00e9locution, mais demeurent incapables de retrouver spontan\u00e9ment les substantifs, tout en reconnaissant imm\u00e9diatement le mot exact lorsqu&rsquo;il leur est souffl\u00e9 par l&rsquo;examinateur.<\/p>\n<p>Au cours du XXe si\u00e8cle, le mod\u00e8le associationniste est revisit\u00e9 par Norman Geschwind dans les ann\u00e9es 1960. Geschwind interpr\u00e8te l&rsquo;anomie comme un syndrome de d\u00e9connexion cortico-corticale, soulignant le r\u00f4le crucial du gyrus angulaire gauche comme carrefour associatif multimodal reliant les aires sensorielles aux centres du langage. Parall\u00e8lement, l&rsquo;essor de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psycholinguistique\">psycholinguistique<\/a> cognitive dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, port\u00e9e par des th\u00e9oriciens comme Morton, Levelt et Caramazza, d\u00e9laisse la simple topographie anatomique au profit de mod\u00e8les modulaires du traitement de l&rsquo;information, dissociant rigoureusement les modules s\u00e9mantiques, lexicaux et phonologiques.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re contemporaine, l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), de la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) et de la tractographie par tenseur de diffusion a permis de d\u00e9passer la vision strictement modulaire ou focalis\u00e9e. L&rsquo;anomie est d\u00e9sormais appr\u00e9hend\u00e9e au sein de r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux distribu\u00e9s \u00e0 large \u00e9chelle, impliquant des faisceaux de substance blanche essentiels comme le faisceau longitudinal inf\u00e9rieur, le faisceau uncin\u00e9 et le faisceau arqu\u00e9, tout en \u00e9tant \u00e9tudi\u00e9e au microscope des d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescences lobaires fronto-temporales, notamment dans la variante s\u00e9mantique de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aphasie_progressive_primaire\">aphasie progressive primaire<\/a>.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Les cadres th\u00e9oriques sous-tendant la compr\u00e9hension de l&rsquo;anomie s&rsquo;ancrent dans les mod\u00e8les psycholinguistiques de production de la parole en deux \u00e9tapes majeures. Le mod\u00e8le s\u00e9riel le plus influent, d\u00e9velopp\u00e9 par Willem Levelt et ses collaborateurs au sein de l&rsquo;Institut Max Planck, postule que la d\u00e9nomination proc\u00e8de de deux phases successives rigoureusement ordonn\u00e9es : la s\u00e9lection du lemme suivie de l&rsquo;encodage phonologique (le lex\u00e8me).<\/p>\n<p>Selon ce sch\u00e9ma conceptuel, l&rsquo;activation des traits s\u00e9mantiques au niveau conceptuel converge d&rsquo;abord vers la s\u00e9lection d&rsquo;une entr\u00e9e lexicale abstraite, le lemme, qui contient les propri\u00e9t\u00e9s syntaxiques du terme (par exemple, le genre grammatical ou la valence verbale) mais aucune information sur ses sons constitutifs. Une fois le lemme s\u00e9lectionn\u00e9, le syst\u00e8me acc\u00e8de au lex\u00e8me, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la forme morpho-phonologique du mot, permettant l&rsquo;assemblage des segments phon\u00e9miques et la planification articulatoire. Dans cette perspective s\u00e9rielle, l&rsquo;anomie peut r\u00e9sulter soit d&rsquo;un \u00e9chec de s\u00e9lection du lemme (d\u00e9ficit lexico-s\u00e9mantique), soit d&rsquo;une incapacit\u00e9 \u00e0 activer la forme phonologique correspondante (d\u00e9ficit d&rsquo;acc\u00e8s phonologique).<\/p>\n<p>En miroir de cette conception s\u00e9rielle, les mod\u00e8les connexionnistes et interactifs, illustr\u00e9s notamment par les travaux de Gary Dell, proposent une architecture \u00e0 niveaux interconnect\u00e9s o\u00f9 l&rsquo;activation se propage de mani\u00e8re bidirectionnelle (flux ascendants et descendants) entre les couches conceptuelle, lexicale et phonologique. Selon la th\u00e9orie de Dell, l&rsquo;anomie et les paraphasies qui l&rsquo;accompagnent r\u00e9sultent d&rsquo;une alt\u00e9ration de la transmission du signal ou d&rsquo;un affaiblissement de la force des connexions entre les n\u0153uds du r\u00e9seau : un niveau d&rsquo;activation sous-optimal ne permet pas au mot cible d&rsquo;atteindre le seuil critique d&rsquo;\u00e9mergence motrice face aux comp\u00e9titeurs lexicaux du m\u00eame champ s\u00e9mantique ou phonologique.<\/p>\n<p>Par ailleurs, le mod\u00e8le de double route s\u00e9mantique et lexicale directe d&rsquo;Alfonso Caramazza et d&rsquo;Eleonora Miozzo a mis en doute l&rsquo;ind\u00e9pendance stricte du lemme syntaxique, plaidant pour un acc\u00e8s direct des repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques aux propri\u00e9t\u00e9s phonologiques et grammaticales. L&rsquo;analyse d\u00e9taill\u00e9e des profils d&rsquo;erreurs anomiques chez les patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s constitue \u00e0 ce titre le banc d&rsquo;essai exp\u00e9rimental privil\u00e9gi\u00e9 par lequel les sciences cognitives testent la validit\u00e9 de ces diff\u00e9rentes architectures th\u00e9oriques.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>La nosographie neuropsychologique moderne d\u00e9compose l&rsquo;anomie en plusieurs sous-types distincts, chacun correspondant \u00e0 un locus de d\u00e9faillance fonctionnelle au sein du r\u00e9seau linguistique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;anomie s\u00e9mantique :<\/strong> Elle r\u00e9sulte d&rsquo;une d\u00e9gradation intrins\u00e8que ou d&rsquo;un trouble d&rsquo;acc\u00e8s aux repr\u00e9sentations conceptuelles en m\u00e9moire s\u00e9mantique. Le patient est incapable de nommer l&rsquo;objet, mais il ne sait pas non plus en expliquer l&rsquo;usage, ne peut pas l&rsquo;apparier \u00e0 des concepts reli\u00e9s et \u00e9choue tant en modalit\u00e9 visuelle qu&rsquo;auditive ou tactile. L&rsquo;\u00e9bauche orale (fournir le premier son du mot) ne produit aucune am\u00e9lioration de la performance.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anomie lexico-s\u00e9mantique (d&rsquo;acc\u00e8s au lemme) :<\/strong> Le concept s\u00e9mantique est pr\u00e9serv\u00e9, mais la connexion entre le syst\u00e8me s\u00e9mantique et le lexique d&rsquo;entr\u00e9e\/sortie est d\u00e9connect\u00e9e ou appauvrie. Le patient peut d\u00e9crire avec pertinence les propri\u00e9t\u00e9s du r\u00e9f\u00e9rent sans parvenir \u00e0 extraire le signifiant lexical. Les aides contextuelles et les indices cat\u00e9goriels peuvent mod\u00e9r\u00e9ment faciliter l&rsquo;\u00e9vocation.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anomie phonologique (lexicale pure) :<\/strong> Les repr\u00e9sentations conceptuelles et le lemme sont intacts, mais le patient \u00e9choue \u00e0 recouvrer la forme phonologique compl\u00e8te (le lex\u00e8me). C&rsquo;est la forme typique du mot sur le bout de la langue. L&rsquo;\u00e9bauche orale (fournir la premi\u00e8re syllabe ou le phon\u00e8me initial) d\u00e9clenche instantan\u00e9ment la production correcte du mot cible. On observe fr\u00e9quemment des conduites d&rsquo;approche phon\u00e9mique, o\u00f9 le sujet tente d&rsquo;ajuster sa prononciation par approximations successives.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anomie sp\u00e9cifique \u00e0 une modalit\u00e9 (agnosie de d\u00e9nomination) :<\/strong> Le d\u00e9ficit d&rsquo;\u00e9vocation ne se manifeste qu&rsquo;\u00e0 travers une modalit\u00e9 sensorielle pr\u00e9cise. Par exemple, dans l&rsquo;anomie optique, le sujet ne peut pas nommer ce qu&rsquo;il voit, mais s&rsquo;il touche l&rsquo;objet les yeux ferm\u00e9s ou s&rsquo;il en entend le bruit caract\u00e9ristique, il le nomme sans la moindre difficult\u00e9, t\u00e9moignant d&rsquo;une d\u00e9connexion visuo-verbale sp\u00e9cifique.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anomie des noms propres :<\/strong> D\u00e9ficit s\u00e9lectif d&rsquo;\u00e9vocation touchant les noms de personnes c\u00e9l\u00e8bres, de connaissances ou de lieux g\u00e9ographiques, alors que la d\u00e9nomination des noms communs reste pr\u00e9serv\u00e9e. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne clinique atteste de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 singuli\u00e8re des r\u00e9f\u00e9rents uniques et non descriptifs dans les r\u00e9seaux de la m\u00e9moire lexicale.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anomie des verbes par rapport aux noms :<\/strong> Double dissociation document\u00e9e en neuropsychologie o\u00f9 certains patients \u00e9chouent s\u00e9lectivement \u00e0 d\u00e9nommer les actions (l\u00e9sions frontales et motrices gauches), tandis que d&rsquo;autres peinent uniquement sur les objets inanim\u00e9s ou anim\u00e9s (l\u00e9sions temporales inf\u00e9rieures gauches).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 clinique de l&rsquo;anomie, l&rsquo;observation d&rsquo;un dialogue lors d&rsquo;un test de d\u00e9nomination d&rsquo;images standardis\u00e9 offre un \u00e9clairage concret. Confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;un \u00ab entonnoir \u00bb, un patient pr\u00e9sentant une anomie phonologique post-AVC sylvien gauche d\u00e9clare : \u00ab Ah, je le connais tr\u00e8s bien ! C&rsquo;est ce que j&rsquo;utilise dans mon garage pour verser l&rsquo;huile dans le moteur sans en mettre \u00e0 c\u00f4t\u00e9. \u00c7a a une forme de c\u00f4ne avec un petit tube en bas&#8230; C&rsquo;est&#8230; attendez&#8230; \u00e7a commence par un E&#8230; non, je l&rsquo;ai l\u00e0, mais il ne sort pas ! \u00bb Si l&rsquo;examinateur souffle alors la premi\u00e8re syllabe : \u00ab En-&#8230; \u00bb, le patient s&rsquo;exclame aussit\u00f4t, soulag\u00e9 : \u00ab Entonnoir ! Bien s\u00fbr, entonnoir ! \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans le cas d&rsquo;un patient atteint d&rsquo;une aphasie progressive primaire variante s\u00e9mantique (d\u00e9mence s\u00e9mantique) au stade d\u00e9butant, la pr\u00e9sentation de la m\u00eame image d&rsquo;entonnoir engendre une r\u00e9action radically distincte : \u00ab C&rsquo;est un objet&#8230; c&rsquo;est en plastique. Je ne sais pas du tout \u00e0 quoi \u00e7a sert. C&rsquo;est pour faire la cuisine ? Non, je ne vois pas ce que c&rsquo;est. \u00bb Si l&rsquo;\u00e9valuateur propose le mot : \u00ab Est-ce un entonnoir ? \u00bb, le patient r\u00e9pond avec perplexit\u00e9 : \u00ab Un entonnoir ? Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est qu&rsquo;un entonnoir ? \u00bb Dans ce cas d&rsquo;anomie s\u00e9mantique, la perte porte sur la connaissance m\u00eame du concept, rendant l&rsquo;\u00e9bauche orale totalement inefficace.<\/p>\n<p>Un autre cas remarquable concerne le ph\u00e9nom\u00e8ne des paraphasies lors des blocages anomiques. Un patient cherchant \u00e0 nommer une \u00ab montre \u00bb pourra produire une paraphasie s\u00e9mantique proche (\u00ab une horloge \u00bb ou \u00ab un r\u00e9veil \u00bb), une circonlocution fonctionnelle (\u00ab l&rsquo;appareil qui donne l&rsquo;heure au poignet \u00bb), ou une paraphasie formelle (\u00ab monte \u00bb). Ces approximations illustrent les trajectoires de d\u00e9rivation compensatoire adopt\u00e9es par le syst\u00e8me linguistique face \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;atteindre le n\u0153ud lexical exact.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique et orthophonique de l&rsquo;anomie exige des protocoles rigoureux capables de situer avec pr\u00e9cision le niveau d&rsquo;atteinte cognitive au sein de la cha\u00eene de traitement. L&rsquo;outil princeps demeure la t\u00e2che de d\u00e9nomination orale d&rsquo;images sur confrontation visuelle.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;espace francophone, l&rsquo;\u00e9preuve de r\u00e9f\u00e9rence la plus r\u00e9pandue est la DO 80 (D\u00e9nomination Orale de 80 images), con\u00e7ue par Deloche et Hannequin, qui \u00e9talonne la capacit\u00e9 de nomination sur des substantifs vari\u00e9s selon leur fr\u00e9quence d&rsquo;usage dans la langue, leur longueur syllabique et leur familiarit\u00e9 conceptuelle. \u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale, le <em>Boston Naming Test<\/em> (BNT), mis au point par Kaplan, Goodglass et Weintraub, comprend 60 dessins au trait ordonn\u00e9s par difficult\u00e9 croissante et fait autorit\u00e9 dans la plupart des protocoles de recherche mondiaux.<\/p>\n<p>Pour affiner le diagnostic diff\u00e9rentiel, le bilan ne se limite pas \u00e0 la simple quantification des r\u00e9ussites et des \u00e9checs ; il requiert une analyse qualitative approfondie de la typologie des erreurs :<\/p>\n<ul>\n<li>Analyse des temps de latence avant l&rsquo;\u00e9mission de la r\u00e9ponse verbale.<\/li>\n<li>R\u00e9pertoire des paraphasies : s\u00e9mantiques, phonologiques, formelles, n\u00e9ologiques.<\/li>\n<li>Sensibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9bauche orale (fourniture du premier phon\u00e8me) et \u00e0 l&rsquo;indi\u00e7age s\u00e9mantique (\u00ab c&rsquo;est un ustensile de cuisine \u00bb).<\/li>\n<li>\u00c9preuves compl\u00e9mentaires de d\u00e9signation : demander au patient de pointer l&rsquo;image correspondant au mot prononc\u00e9 par le clinicien parmi des distracteurs s\u00e9mantiques et phon\u00e9tiques, afin de v\u00e9rifier l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la compr\u00e9hension r\u00e9ceptive.<\/li>\n<li>T\u00e2ches d&rsquo;appariement s\u00e9mantique sans recours au langage oral, \u00e0 l&rsquo;image du c\u00e9l\u00e8bre test des Pyramides et Palmiers (<em>Pyramids and Palm Trees Test<\/em> de Howard et Patterson), qui permet de mesurer l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 des concepts s\u00e9mantiques ind\u00e9pendamment de la modalit\u00e9 linguistique.<\/li>\n<li>Tests de fluence verbale : \u00e9valuation de la fluence lexicale orthographique (produire un maximum de mots commen\u00e7ant par la lettre P en une minute) et de la fluence cat\u00e9gorielle s\u00e9mantique (citer un maximum d&rsquo;animaux), ces derni\u00e8res \u00e9tant particuli\u00e8rement sensibles aux dysfonctions ex\u00e9cutives et temporelles sous-tendant la recherche active en m\u00e9moire.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La caract\u00e9risation fine de l&rsquo;anomie poss\u00e8de une port\u00e9e pratique d\u00e9terminante tant sur le plan du diagnostic neurologique que sur celui de la rem\u00e9diation orthophonique. Sur le plan m\u00e9dical, l&rsquo;anomie constitue souvent le premier signal d&rsquo;alarme clinique d&rsquo;une affection c\u00e9r\u00e9brale sous-jacente. Dans la maladie d&rsquo;Alzheimer, un manque du mot discret mais inhabituel lors des conversations ordinaires pr\u00e9c\u00e8de fr\u00e9quemment les d\u00e9ficits mn\u00e9siques \u00e9pisodiques plus massifs, orientant vers des bilans biomarqueurs pr\u00e9coces.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la neuror\u00e9habilitation, la compr\u00e9hension pr\u00e9cise du m\u00e9canisme de l&rsquo;anomie dicte la strat\u00e9gie de r\u00e9\u00e9ducation mise en \u0153uvre par les orthophonistes et neuropsychologues. Deux grandes approches th\u00e9rapeutiques se distinguent :<\/p>\n<p>D&rsquo;une part, les th\u00e9rapies de restauration cognitive s&rsquo;attachent \u00e0 r\u00e9activer les voies d&rsquo;acc\u00e8s d\u00e9ficitaires. L&rsquo;analyse par traits s\u00e9mantiques (<em>Semantic Feature Analysis<\/em> &#8211; SFA) incite le patient \u00e0 expliciter m\u00e9thodiquement les propri\u00e9t\u00e9s d&rsquo;un concept (groupe, fonction, localisation, propri\u00e9t\u00e9s physiques) pour stimuler les n\u0153uds lexicaux adjacents et favoriser la r\u00e9\u00e9mergence du mot. Pour les d\u00e9ficits d&rsquo;acc\u00e8s phonologique, la th\u00e9rapie d&rsquo;encodage phonologique (<em>Phonological Components Analysis<\/em> &#8211; PCA) entra\u00eene le patient \u00e0 identifier la rime, le son initial ou le nombre de syllabes du mot manquant.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, lorsque les l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales entra\u00eenent une anomie irr\u00e9versible, les th\u00e9rapeutes d\u00e9ploient des approches compensatoires. Celles-ci reposent sur l&rsquo;entra\u00eenement \u00e0 la circonlocution strat\u00e9gique, l&rsquo;utilisation de carnets de communication multimodaux, l&rsquo;exploitation du dessin et du geste communicatif, ou encore l&rsquo;usage d&rsquo;outils num\u00e9riques d&rsquo;assistance vocale sur tablettes tactiles permettant de pr\u00e9server l&rsquo;autonomie et l&rsquo;insertion sociale du patient au quotidien.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine sur l&rsquo;anomie mobilise l&rsquo;imagerie fonctionnelle et les neurosciences computationnelles pour cartographier les r\u00e9seaux du langage avec une pr\u00e9cision millim\u00e9trique. Les travaux fondateurs de chercheurs tels que Cathy Price ont d\u00e9montr\u00e9 que la d\u00e9nomination sollicite un vaste r\u00e9seau h\u00e9misph\u00e9rique gauche interconnect\u00e9 comprenant le cortex temporal inf\u00e9rieur (la zone occipito-temporale ventrale pour la reconnaissance de la forme visuelle), le gyrus temporal moyen gauche (consid\u00e9r\u00e9 comme le carrefour principal de l&rsquo;acc\u00e8s lexical au lemme) et le gyrus frontal inf\u00e9rieur gauche (aire de Broca, impliqu\u00e9e dans la s\u00e9lection et l&rsquo;unification phonologique).<\/p>\n<p>Des protocoles exp\u00e9rimentaux r\u00e9cents employant la stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne r\u00e9p\u00e9titive (rTMS) et la stimulation transcr\u00e2nienne \u00e0 courant continu (tDCS) ont apport\u00e9 des preuves solides de l&rsquo;implication de ces r\u00e9gions : l&rsquo;inhibition transitoire du gyrus temporal post\u00e9rieur gauche chez des volontaires sains induit des latences anomiques mimant fid\u00e8lement le d\u00e9ficit des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s. En sens inverse, l&rsquo;application d&rsquo;une stimulation anodique facilitatrice coupl\u00e9e \u00e0 un entra\u00eenement orthophonique intensif a montr\u00e9 une efficacit\u00e9 mesurable dans la r\u00e9duction durable de l&rsquo;anomie chez les patients post-AVC, comme l&rsquo;attestent les m\u00e9ta-analyses conduites sur la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale induite.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la distinction empirique entre les cat\u00e9gories s\u00e9mantiques a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des dissociations remarquables : des \u00e9tudes men\u00e9es par Warrington et Shallice ont mis en \u00e9vidence des patients souffrant d&rsquo;une anomie sp\u00e9cifique aux entit\u00e9s vivantes (animaux, fruits, l\u00e9gumes) avec pr\u00e9servation des objets manufactur\u00e9s, tandis que d&rsquo;autres profils pr\u00e9sentaient la dissociation inverse. Ces donn\u00e9es empiriques ont constitu\u00e9 la base de la th\u00e9orie sensorimotrice des repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques, prouvant que les mots ne sont pas entrepos\u00e9s de mani\u00e8re amorphe dans le cerveau, mais organis\u00e9s selon des axes fonctionnels sensoriels et moteurs distribu\u00e9s.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interlinguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et la gravit\u00e9 per\u00e7ue de l&rsquo;anomie varient substantiellement en fonction des structures linguistiques et des contextes culturels d&rsquo;appartenance du locuteur. La typologie linguistique exerce une influence directe sur les manifestations du manque du mot. Dans les langues transparentes et \u00e0 morphologie riche (telles que l&rsquo;italien, l&rsquo;espagnol ou le finnois), l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la racine lexicale peut \u00eatre conserv\u00e9 tout en g\u00e9n\u00e9rant des erreurs de flexion grammaticale, ce qui diff\u00e8re notablement des manifestations observ\u00e9es dans des langues analytiques ou \u00e0 orthographe opaque comme l&rsquo;anglais ou le fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Chez les individus bilingues et polyglottes, l&rsquo;anomie pose des d\u00e9fis cliniques particuli\u00e8rement complexes. Michel Paradis, dans ses \u00e9tudes sur l&rsquo;aphasie chez les bilingues, a d\u00e9crit des sch\u00e9mas de r\u00e9cup\u00e9ration tr\u00e8s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : l&rsquo;anomie peut toucher indiff\u00e9remment les deux langues (r\u00e9cup\u00e9ration parall\u00e8le), n&rsquo;affecter que la langue seconde (L2) plus fragilement automatis\u00e9e, ou frapper paradoxalement la langue maternelle (L1) avec une s\u00e9lectivit\u00e9 surprenante (r\u00e9cup\u00e9ration antagoniste). Ces dissociations d\u00e9montrent que les lexiques mentaux distincts s&rsquo;appuient sur des circuits neuronaux partiellement s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9s ou sont soumis \u00e0 des m\u00e9canismes de contr\u00f4le d&rsquo;inhibition diff\u00e9rentiels r\u00e9gul\u00e9s par les ganglions de la base et le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral.<\/p>\n<p>Sur le plan transculturel, la pertinence \u00e9cologique des outils d&rsquo;\u00e9valuation rev\u00eat une importance capitale. L&rsquo;adaptation d&rsquo;un test de d\u00e9nomination comme le Boston Naming Test d&rsquo;une culture \u00e0 une autre ne peut se r\u00e9sumer \u00e0 une simple traduction litt\u00e9rale des \u00e9tiquettes verbales. Un item tel que \u00ab castor \u00bb ou \u00ab bretelles \u00bb, hautement familier dans les pays occidentaux temp\u00e9r\u00e9s, peut s&rsquo;av\u00e9rer d&rsquo;une tr\u00e8s faible pertinence \u00e9cologique dans des contextes subsahariens ou oc\u00e9aniens, risquant d&rsquo;induire des diagnostics faussement positifs d&rsquo;anomie s&rsquo;il n&rsquo;est pas remplac\u00e9 par un concept \u00e9quivalent en fr\u00e9quence d&rsquo;usage et en familiarit\u00e9 socioculturelle.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;anomie fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats th\u00e9oriques au sein de la communaut\u00e9 neuropsychologique. L&rsquo;une des principales controverses porte sur l&rsquo;existence m\u00eame de l&rsquo;\u00ab aphasie anomique \u00bb en tant qu&rsquo;entit\u00e9 syndromique autonome et isol\u00e9e. Nombre d&rsquo;auteurs font valoir que l&rsquo;anomie n&rsquo;est qu&rsquo;un sympt\u00f4me non sp\u00e9cifique pr\u00e9sent \u00e0 des degr\u00e9s divers dans presque toutes les formes d&rsquo;aphasie (Broca, Wernicke, conduction) ou le stade r\u00e9siduel final vers lequel convergent la plupart des aphasies r\u00e9gressives sous l&rsquo;effet de la r\u00e9cup\u00e9ration neuronale. R\u00e9duire un tableau clinique au seul label d&rsquo;aphasie anomique masquerait ainsi l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des d\u00e9ficits ex\u00e9cutifs et phonologiques sous-jacents.<\/p>\n<p>Un autre point de friction majeur oppose les partisans d&rsquo;une m\u00e9moire s\u00e9mantique unitaire multimodale aux d\u00e9fenseurs des syst\u00e8mes s\u00e9mantiques multiples sp\u00e9cifiques \u00e0 chaque modalit\u00e9 sensorielle. Pour ces derniers, il existerait des lexiques s\u00e9mantiques visuels, auditifs et verbaux s\u00e9par\u00e9s, ce qui expliquerait pourquoi certains patients anomiques \u00e9chouent en d\u00e9nomination visuelle tout en r\u00e9ussissant parfaitement \u00e0 d\u00e9finir verbalement le mot ou \u00e0 le nommer par palpation. Les mod\u00e9lisateurs du syst\u00e8me s\u00e9mantique unitaire (comme le mod\u00e8le \u00ab Hub and Spoke \u00bb de Ralph et Patterson) soutiennent quant \u00e0 eux que ces variations r\u00e9sultent simplement de d\u00e9faillances des voies de transmission aff\u00e9rentes convergeant vers un unique carrefour cortical situ\u00e9 dans les p\u00f4les temporaux ant\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Enfin, la validit\u00e9 \u00e9cologique des \u00e9preuves de d\u00e9nomination d&rsquo;images est r\u00e9guli\u00e8rement remise en question. Nommer des images d\u00e9contextualis\u00e9es sur une feuille cartonn\u00e9e est une t\u00e2che artificielle qui ne refl\u00e8te pas la complexit\u00e9 dynamique de la communication humaine. Dans la vie quotidienne, la production lexicale est facilit\u00e9e par le contexte pragmatique, la prosodie, la gestualit\u00e9 et les indices situationnels, de sorte qu&rsquo;un patient lourdement p\u00e9nalis\u00e9 lors d&rsquo;un test standardis\u00e9 peut faire preuve d&rsquo;une aisance communicationnelle inattendue en milieu naturel, et inversement.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;anomie avec exactitude, il convient de la situer par rapport \u00e0 un ensemble de concepts neuropsychologiques connexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Aphasie :<\/strong> Trouble global de la formulation ou de la compr\u00e9hension du langage d&rsquo;origine neurologique. L&rsquo;anomie est le sympt\u00f4me cardinal de l&rsquo;aphasie, mais l&rsquo;aphasie englobe des perturbations syntaxiques, compr\u00e9hensives, phonologiques et praxiques bien plus vastes.<\/li>\n<li><strong>Dysnomie :<\/strong> Terme souvent employ\u00e9 pour d\u00e9signer une alt\u00e9ration partielle ou l\u00e9g\u00e8re de la d\u00e9nomination, par opposition \u00e0 l&rsquo;anomie qui \u00e9voque traditionnellement l&rsquo;absence totale de mot, bien que les deux termes soient fr\u00e9quemment utilis\u00e9s comme quasi-synonymes dans la pratique clinique.<\/li>\n<li><strong>Ph\u00e9nom\u00e8ne du mot sur le bout de la langue (TOT &#8211; <em>Tip-of-the-Tongue<\/em>) :<\/strong> Exp\u00e9rience m\u00e9tacognitive universelle chez le sujet sain, o\u00f9 le concept et le lemme sont disponibles avec acc\u00e8s partiel aux caract\u00e9ristiques structurales (lettre initiale, longueur), mais o\u00f9 la forme phon\u00e9tique compl\u00e8te tarde \u00e0 s&rsquo;activer. Contrairement \u00e0 l&rsquo;anomie pathologique, le ph\u00e9nom\u00e8ne chez le sujet sain est transitoire et se r\u00e9sout spontan\u00e9ment dans la majorit\u00e9 des cas.<\/li>\n<li><strong>Agnosie visuelle :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre un objet par la vue, sans d\u00e9ficit sensoriel oculaire. La distinction fondamentale r\u00e9side dans le fait que le patient agnosique ne reconna\u00eet pas l&rsquo;objet (il ne sait plus ce que c&rsquo;est tant qu&rsquo;il ne le touche pas ou ne l&rsquo;entend pas), alors que le patient anomique pur reconna\u00eet parfaitement l&rsquo;objet mais ne retrouve pas son \u00e9tiquette verbale.<\/li>\n<li><strong>Apraxie de la parole (anarthrie) :<\/strong> Trouble de la planification et de la programmation motrice des mouvements articulatoires n\u00e9cessaires \u00e0 la production de la parole. Dans l&rsquo;apraxie de la parole, le mot est parfaitement s\u00e9lectionn\u00e9 dans le lexique, mais le syst\u00e8me moteur \u00e9choue \u00e0 en coordonner l&rsquo;ex\u00e9cution phon\u00e9tique, entra\u00eenant des d\u00e9formations articulatoires non observ\u00e9es dans l&rsquo;anomie pure.<\/li>\n<li><strong>Oubli b\u00e9nin li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge :<\/strong> Ralentissement physiologique de la vitesse de traitement de l&rsquo;information et de l&rsquo;acc\u00e8s lexical chez les personnes \u00e2g\u00e9es, n&rsquo;ayant pas le caract\u00e8re s\u00e9v\u00e8re, progressif et handicapant de l&rsquo;anomie clinique pathologique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En somme, l&rsquo;anomie repr\u00e9sente le manque du mot pathologique par excellence, se manifestant comme le sympt\u00f4me le plus universel des syndromes aphasiques et des atteintes focales ou diffuses du r\u00e9seau du langage dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re dominant.<\/p>\n<p>Elle ne traduit pas une simple absence de parole, mais r\u00e9v\u00e8le une rupture au sein d&rsquo;une cha\u00eene cognitive complexe reliant l&rsquo;analyse sensorielle, la m\u00e9moire s\u00e9mantique, la s\u00e9lection du lemme et l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la forme sonore (le lex\u00e8me). Ses \u00e9tiologies s&rsquo;\u00e9tendent des accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux touchant les branches de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale moyenne gauche jusqu&rsquo;aux affections neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives, au premier rang desquelles figurent la maladie d&rsquo;Alzheimer et l&rsquo;aphasie progressive primaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation rigoureuse par des outils \u00e9talonn\u00e9s (tels que la DO 80 ou le Boston Naming Test), combin\u00e9e \u00e0 l&rsquo;analyse fine des types d&rsquo;erreurs (paraphasies, sensibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9bauche orale), est indispensable pour guider des interventions th\u00e9rapeutiques personnalis\u00e9es. Celles-ci conjuguent r\u00e9entra\u00eenement s\u00e9mantique, facilitation phonologique et strat\u00e9gies de compensation pragmatique, permettant aux patients de surmonter la rupture linguistique et de pr\u00e9server le lien social indispensable \u00e0 l&rsquo;existence humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Caramazza, A., &amp; Miozzo, M. (1997). The relation between syntactic and phonological knowledge in lexical access: Evidence from the&nbsp;tip-of-the-tongue phenomenon. <em>Cognition<\/em>, 64(3), 309\u2013343. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0010-0277(97)00031-6\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0010-0277(97)00031-6<\/a><\/li>\n<li>Deloche, G., &amp; Hannequin, D. (1997). <em>DO 80 : Test de d\u00e9nomination orale d&rsquo;images<\/em>. Les \u00c9ditions du Centre de Psychologie Appliqu\u00e9e (ECPA).<\/li>\n<li>Goodglass, H., Kaplan, E., &amp; Barresi, B. (2001). <em>The Assessment of Aphasia and Related Disorders<\/em> (3e \u00e9d.). Lippincott Williams &amp; Wilkins.<\/li>\n<li>Levelt, W. J., Roelofs, A., &amp; Meyer, A. S. (1999). A theory of lexical access in speech production. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 22(1), 1\u201338. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x99001776\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x99001776<\/a><\/li>\n<li>Price, C. J. (2012). A review and synthesis of the first 20 years of PET and fMRI studies of spoken language, reading and writing. <em>NeuroImage<\/em>, 62(2), 816\u2013847. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuroimage.2012.04.062\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuroimage.2012.04.062<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;anomie est le trouble neuropsychologique du manque du mot caract\u00e9ris\u00e9 par la difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9voquer les \u00e9tiquettes lexicales, au c\u0153ur des aphasies.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3228,46,1486],"tags":[4476,13524,1048,33425,4213,3231,173],"class_list":["post-20514","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurolinguistique","category-neuropsychologie","category-sciences-cognitives","tag-acces-lexical","tag-anomie","tag-aphasie","tag-manque-du-mot","tag-memoire-semantique","tag-neurolinguistique","tag-neuropsychologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20514","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20514\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20514"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20514"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20514"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}