{"id":20491,"date":"2026-10-24T01:20:14","date_gmt":"2026-10-24T01:20:14","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=anisometropie-vision-asymetrique"},"modified":"2026-10-24T01:20:14","modified_gmt":"2026-10-24T01:20:14","slug":"anisometropie-vision-asymetrique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=anisometropie-vision-asymetrique","title":{"rendered":"Anisom\u00e9tropie : La vision asym\u00e9trique"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;anisom\u00e9tropie constitue l&rsquo;une des anomalies r\u00e9fractives les plus d\u00e9terminantes dans l&rsquo;\u00e9tude de la perception visuelle, du d\u00e9veloppement neurocognitif et de la psychophysique binoculaire. En cr\u00e9ant un d\u00e9s\u00e9quilibre r\u00e9fractif significatif entre les deux yeux, cette condition d\u00e9fie directement la capacit\u00e9 d&rsquo;int\u00e9gration sensorielle du syst\u00e8me nerveux central, ouvrant une fen\u00eatre unique sur la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale, la rivalit\u00e9 binoculaire et la gen\u00e8se de l&rsquo;amblyopie fonctionnelle.<\/p>\n<h2>L&rsquo;anisom\u00e9tropie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;anisom\u00e9tropie d\u00e9signe une condition optique et sensorielle caract\u00e9ris\u00e9e par une diff\u00e9rence cliniquement significative de la r\u00e9fraction oculaire entre l&rsquo;\u0153il droit et l&rsquo;\u0153il gauche. Sur le plan conventionnel, un \u00e9cart d&rsquo;au moins une dioptrie sph\u00e9rique ou cylindrique entre les deux yeux suffit pour qualifier une anomalie d&rsquo;anisom\u00e9trique, bien que les r\u00e9percussions fonctionnelles et psychophysiques puissent survenir \u00e0 des seuils moindres selon la nature de l&rsquo;am\u00e9tropie en cause.<\/p>\n<p>Dans le domaine des neurosciences cognitives et de la psychologie de la perception, l&rsquo;anisom\u00e9tropie n&rsquo;est pas uniquement interpr\u00e9t\u00e9e comme un d\u00e9faut optique d&rsquo;origine corn\u00e9enne ou axiale, mais comme une rupture asym\u00e9trique de l&rsquo;aff\u00e9rence visuelle vers le cortex visuel primaire. Cette asym\u00e9trie impose un d\u00e9fi adaptatif majeur aux r\u00e9seaux neuronaux responsables de la fusion binoculaire. Lorsque l&rsquo;\u00e9cart r\u00e9fractif est manifeste d\u00e8s la petite enfance, le cerveau met en place des m\u00e9canismes actifs de suppression corticale afin d&rsquo;annihiler la diplopie ou le flou unilat\u00e9ral, perturbant durablement le d\u00e9veloppement de la st\u00e9r\u00e9oscopie et pr\u00e9disposant au trouble fonctionnel de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amblyopie\">amblyopie<\/a> unilat\u00e9rale.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de ses aspects purement sensoriels, cette disparit\u00e9 dioptrique modifie l&rsquo;interaction de l&rsquo;individu avec son environnement spatial. Elle affecte la coordination visuo-motrice, la cin\u00e9tique de lecture et la charge cognitive associ\u00e9e aux t\u00e2ches n\u00e9cessitant une st\u00e9r\u00e9opsie fine, pla\u00e7ant l&rsquo;anisom\u00e9tropie au confluent de l&rsquo;ophtalmologie d\u00e9veloppementale, de l&rsquo;optom\u00e9trie fonctionnelle et de la neuropsychologie visuelle.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab anisom\u00e9tropie \u00bb d\u00e9rive d&rsquo;une combinaison d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments lexicaux issus du grec ancien, refl\u00e9tant avec une grande pr\u00e9cision s\u00e9miotique la nature g\u00e9om\u00e9trique et physique du trouble. Le pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> ou <em>an-<\/em> (\u1f00\u03bd-) marque l&rsquo;absence ou la n\u00e9gation, suivi de <em>\u00edsos<\/em> (\u1f34\u03c3\u03bf\u03c2) signifiant \u00ab \u00e9gal \u00bb ou \u00ab semblable \u00bb. Le segment m\u00e9dian provient de <em>m\u00e9tron<\/em> (\u03bc\u03ad\u03c4\u03c1\u03bf\u03bd), traduisant l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab mesure \u00bb, tandis que la racine finale d\u00e9rive de <em>\u014dps<\/em> (\u1f64\u03c8) d\u00e9signant \u00ab l&rsquo;\u0153il \u00bb, le \u00ab regard \u00bb ou la \u00ab vue \u00bb, consolid\u00e9 par le suffixe substantival abstrait <em>-ia<\/em> (-\u03af\u03b1).<\/p>\n<p>Litt\u00e9ralement, le terme se traduit par \u00ab la condition dans laquelle les deux yeux ne poss\u00e8dent pas la m\u00eame mesure \u00bb ou \u00ab le d\u00e9faut de proportionnalit\u00e9 dans la r\u00e9fraction oculaire \u00bb. Cette terminologie s&rsquo;est formalis\u00e9e au cours de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, p\u00e9riode charni\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;optom\u00e9trie et l&rsquo;ophtalmologie ont abandonn\u00e9 les descriptions qualitatives floues pour adopter le mod\u00e8le math\u00e9matique de l&rsquo;optique physiologique. Le concept a \u00e9t\u00e9 introduit dans le lexique acad\u00e9mique europ\u00e9en, notamment par le physiologiste et ophtalmologiste n\u00e9erlandais Franciscus Cornelis Donders dans ses travaux fondateurs de 1864 sur les anomalies de la r\u00e9fraction et de l&rsquo;accommodation oculaire.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le substantif s&rsquo;articule en fran\u00e7ais standard sous la transcription internationale suivante : [a.ni.z\u0254.me.t\u0281i] (\u00ab a-ni-zo-m\u00e9-tri \u00bb). L&rsquo;adjectif d\u00e9riv\u00e9 est \u00ab anisom\u00e9tropique \u00bb ([a.ni.z\u0254.me.t\u0281ik]), utilis\u00e9 indiff\u00e9remment au masculin et au f\u00e9minin pour qualifier un \u00e9tat r\u00e9fractif, un profil sensoriel ou un mod\u00e8le animal d&rsquo;exp\u00e9rimentation.<\/p>\n<p>Du point de vue grammatical, \u00ab anisom\u00e9tropie \u00bb est un nom commun f\u00e9minin invariable au singulier, admettant la forme plurielle \u00ab anisom\u00e9tropies \u00bb lorsqu&rsquo;il fait r\u00e9f\u00e9rence aux diverses sous-cat\u00e9gories cliniques (par exemple, les anisom\u00e9tropies myopiques versus hyperm\u00e9tropiques). Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e, on rencontre l&rsquo;utilisation de termes associ\u00e9s tels que \u00ab sujet anisom\u00e9trope \u00bb pour caract\u00e9riser l&rsquo;individu porteur de ce d\u00e9s\u00e9quilibre r\u00e9fractionnel.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;anisom\u00e9tropie dans toute sa complexit\u00e9, il est indispensable de d\u00e9passer la simple dichotomie d&rsquo;une puissance focale divergente entre deux globes oculaires. Le syst\u00e8me visuel humain est fondamentalement con\u00e7u comme un dispositif binoculaire redondant et collaboratif : la projection de deux images quasi identiques provenant d&rsquo;angles l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9s permet au cortex visuel primaire (aire V1 ou aire 17 de Brodmann) de calculer la disparit\u00e9 binoculaire, fournissant ainsi l&rsquo;indice de profondeur indispensable \u00e0 la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Vision_binoculaire\">vision binoculaire<\/a> et \u00e0 la perception st\u00e9r\u00e9oscopique de haut niveau.<\/p>\n<p>Dans le contexte de l&rsquo;anisom\u00e9tropie, cette correspondance spatiale est profond\u00e9ment alt\u00e9r\u00e9e. Deux ph\u00e9nom\u00e8nes physiques et physiologiques distincts entrent alors en comp\u00e9tition :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La d\u00e9gradation unilat\u00e9rale de l&rsquo;image r\u00e9tinienne :<\/strong> L&rsquo;un des yeux transmet une image focalis\u00e9e et nette sur la fov\u00e9a, tandis que l&rsquo;\u0153il controlat\u00e9ral g\u00e9n\u00e8re une image d\u00e9focalis\u00e9e, frapp\u00e9e d&rsquo;un flou r\u00e9fractif persistant. Cette divergence de nettet\u00e9 emp\u00eache l&rsquo;appariement des contours homologues dans les colonnes de dominance oculaire corticales.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anis\u00e9iconie induite :<\/strong> La diff\u00e9rence de grossissement r\u00e9tinien caus\u00e9e par des variations de longueur axiale ou de courbure corn\u00e9enne engendre une diff\u00e9rence de taille et de forme entre les deux images projet\u00e9es au cerveau. Si cet \u00e9cart d\u00e9passe environ 2 \u00e0 3 %, les m\u00e9canismes corticaux de fusion sensorielle \u00e9chouent \u00e0 unifier les stimuli.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Face \u00e0 cette incompatibilit\u00e9 perceptive, le cerveau ne peut maintenir la fusion sensorielle motrice. Il se retrouve confront\u00e9 \u00e0 un dilemme psychophysique : tol\u00e9rer une rivalit\u00e9 binoculaire constante accompagn\u00e9e de flou et de fatigue asth\u00e9nopique, ou neutraliser l&rsquo;entr\u00e9e visuelle non conforme. Durant les p\u00e9riodes critiques du d\u00e9veloppement c\u00e9r\u00e9bral de l&rsquo;enfant, le syst\u00e8me nerveux central privil\u00e9gie syst\u00e9matiquement l&rsquo;\u00e9radication du conflit en orchestrant une suppression corticale active de l&rsquo;\u0153il le plus d\u00e9focalis\u00e9. Ce processus suppresseur d\u00e9sactive progressivement la connectivit\u00e9 synaptique au niveau du cortex visuel primaire, r\u00e9duisant drastiquement l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle corrig\u00e9e de cet \u0153il et engendrant l&rsquo;amblyopie anisom\u00e9tropique.<\/p>\n<p>Chez l&rsquo;adulte ayant d\u00e9pass\u00e9 la phase critique de plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale, l&rsquo;apparition acquise d&rsquo;une anisom\u00e9tropie (cons\u00e9cutive \u00e0 une chirurgie de la cataracte dissym\u00e9trique, un traumatisme ou un d\u00e9collement r\u00e9tinien) ne conduit g\u00e9n\u00e9ralement pas \u00e0 l&rsquo;amblyopie profonde, mais d\u00e9clenche une symptomatologie asth\u00e9nopique s\u00e9v\u00e8re. Les individus souffrent de c\u00e9phal\u00e9es chroniques, de difficult\u00e9s d&rsquo;estimation des distances, d&rsquo;un ralentissement de la vitesse de balayage oculaire et d&rsquo;une fatigue mentale exacerb\u00e9e face aux \u00e9crans d&rsquo;ordinateur et aux t\u00e2ches textuelles denses.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de l&rsquo;anisom\u00e9tropie s&rsquo;est construite \u00e0 l&rsquo;intersection de la dioptrique oculaire, de la neurologie et de la psychologie exp\u00e9rimentale du XXe si\u00e8cle. Si l&rsquo;asym\u00e9trie de la vision entre les deux yeux \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 constat\u00e9e empiriquement dans les trait\u00e9s de m\u00e9decine gr\u00e9co-romaine et arabe sans explication m\u00e9canique, c&rsquo;est l&rsquo;av\u00e8nement des calculs d&rsquo;optique de Johannes Kepler et de Ren\u00e9 Descartes qui a permis d&rsquo;esquisser les bases de la r\u00e9fraction oculaire.<\/p>\n<p>Le tournant conceptuel majeur s&rsquo;op\u00e8re en 1864 avec la publication du chef-d&rsquo;\u0153uvre de Franciscus Cornelis Donders, <em>On the Anomalies of Accommodation and Refraction of the Eye<\/em>. Donders y \u00e9tablit la premi\u00e8re classification rigoureuse des erreurs de r\u00e9fraction et isole formellement l&rsquo;anisom\u00e9tropie comme une entit\u00e9 clinique autonome, dissociant clairement le d\u00e9faut r\u00e9fractif g\u00e9om\u00e9trique de la d\u00e9faillance d&rsquo;accommodation.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les cliniciens et chercheurs comme Ernst Cassirer et Hermann von Helmholtz ont interrog\u00e9 la mani\u00e8re dont l&rsquo;exp\u00e9rience visuelle asym\u00e9trique influence l&rsquo;inf\u00e9rence inconsciente et la perception de l&rsquo;espace. Cependant, le mod\u00e8le neurologique sous-jacent est demeur\u00e9 \u00e9nigmatique jusqu&rsquo;aux travaux r\u00e9volutionnaires de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/David_Hubel\">David Hubel<\/a> et Torsten Wiesel dans les ann\u00e9es 1960 et 1970. Leurs exp\u00e9rimentations sur la privation visuelle monoculaire et le d\u00e9s\u00e9quilibre optique chez l&rsquo;animal ont d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence des p\u00e9riodes critiques du d\u00e9veloppement du cortex visuel.<\/p>\n<p>Hubel et Wiesel ont mis en \u00e9vidence que l&rsquo;incongruence sensorielle continue durant ces fen\u00eatres temporelles pr\u00e9coces provoque un \u00e9lagage synaptique massif au d\u00e9triment de l&rsquo;\u0153il fournissant l&rsquo;aff\u00e9rence de moindre qualit\u00e9, r\u00e9orientant presque exclusivement les neurones corticaux vers l&rsquo;\u0153il dominant. Ces d\u00e9couvertes, r\u00e9compens\u00e9es par le prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 1981, ont radicalement transform\u00e9 la prise en charge p\u00e9diatrique de l&rsquo;anisom\u00e9tropie, imposant le d\u00e9pistage ultra-pr\u00e9coce comme norme absolue pour pr\u00e9server la fonction visuelle et st\u00e9r\u00e9oscopique de l&rsquo;enfant.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;anisom\u00e9tropie s&rsquo;articule autour de plusieurs paradigmes th\u00e9oriques fondamentaux issus des neurosciences cognitives, de la psychologie de la perception et de la th\u00e9orie du traitement de l&rsquo;information :<\/p>\n<p>Le premier paradigme repose sur la <strong>th\u00e9orie de la plasticit\u00e9 synaptique d\u00e9pendante de l&rsquo;activit\u00e9<\/strong> (r\u00e8gle hebbienne). Dans des conditions id\u00e9ales, la maturation des circuits de V1 s&rsquo;appuie sur la corr\u00e9lation temporelle \u00e9troite des potentiels d&rsquo;action g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par chaque r\u00e9tine. Dans l&rsquo;anisom\u00e9tropie pr\u00e9coce, les d\u00e9charges neuronales issues de l&rsquo;\u0153il am\u00e9trope manquent de synchronisation et de r\u00e9solution spatiale par rapport \u00e0 celles de l&rsquo;\u0153il emm\u00e9trope. Selon le principe hebbien de comp\u00e9tition synaptique, les aff\u00e9rences non corr\u00e9l\u00e9es sont graduellement d\u00e9coupl\u00e9es, ce qui entra\u00eene une r\u00e9traction structurelle des terminaisons g\u00e9niculo-corticales associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u0153il domin\u00e9.<\/p>\n<p>Le second cadre est celui de la <strong>psychophysique de la rivalit\u00e9 binoculaire et de l&rsquo;inhibition interoculaire<\/strong>. Selon le mod\u00e8le de fusion de Panum, il existe une marge g\u00e9om\u00e9trique tol\u00e9r\u00e9e (l&rsquo;aire de Panum) \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de laquelle des disparit\u00e9s l\u00e9g\u00e8res sont amalgam\u00e9es pour g\u00e9n\u00e9rer la profondeur. Au-del\u00e0 de cette zone, ou en pr\u00e9sence d&rsquo;un diff\u00e9rentiel spatial trop aigu induit par l&rsquo;anisom\u00e9tropie, le syst\u00e8me visuel ne peut fusionner les inputs. L&rsquo;inhibition GABAergique interoculaire s&rsquo;active pour masquer l&rsquo;image non focalis\u00e9e. Des mod\u00e8les computationnels modernes sugg\u00e8rent que la suppression n&rsquo;est pas un m\u00e9canisme tout-ou-rien, mais une att\u00e9nuation s\u00e9lective op\u00e9rant sur diff\u00e9rentes fr\u00e9quences spatiales.<\/p>\n<p>Enfin, la <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;int\u00e9gration visuo-spatiale et de l&rsquo;espace d&rsquo;action per\u00e7u<\/strong> (con\u00e7ue dans les approches \u00e9cologiques de la perception visuelle de James J. Gibson) d\u00e9montre que la d\u00e9gradation de la st\u00e9r\u00e9opsie induite par l&rsquo;anisom\u00e9tropie modifie l&rsquo;estimation des affordances spatiales. Sans une disparit\u00e9 r\u00e9tinienne de haute qualit\u00e9, les gradients de texture, la parallaxe de mouvement et l&rsquo;occlusion relative deviennent les seuls r\u00e9f\u00e9rents g\u00e9om\u00e9triques du sujet, ce qui modifie la dynamique neuromusculaire du guidage des gestes de pr\u00e9hension.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La taxonomie clinique et psychophysique de l&rsquo;anisom\u00e9tropie repose sur plusieurs dimensions structurales, focales et vectorielles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Selon l&rsquo;origine anatomo-optique :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Anisom\u00e9tropie axiale :<\/em> Caus\u00e9e par une divergence de longueur ant\u00e9ro-post\u00e9rieure entre les deux globes oculaires. Une variation axiale d&rsquo;un millim\u00e8tre correspond approximativement \u00e0 une diff\u00e9rence r\u00e9fractive de trois dioptries. C&rsquo;est la forme la plus courante et la plus susceptible d&rsquo;engendrer une anis\u00e9iconie significative.<\/li>\n<li><em>Anisom\u00e9tropie r\u00e9fractive ou corn\u00e9enne :<\/em> Li\u00e9e \u00e0 une diff\u00e9rence de courbure corn\u00e9enne ou de puissance du cristallin (par exemple dans le cas d&rsquo;une cataracte nucl\u00e9aire asym\u00e9trique d\u00e9butante), la longueur axiale des deux yeux restant identique.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Selon le type d&rsquo;am\u00e9tropie en cause :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Anisom\u00e9tropie myopique simple :<\/em> Un \u0153il est emm\u00e9trope (vision nette sans correction \u00e0 l&rsquo;infini) et le second est myope. Cette forme induit souvent une vision altern\u00e9e o\u00f9 le sujet emploie l&rsquo;\u0153il myope pour les distances rapproch\u00e9es et l&rsquo;\u0153il emm\u00e9trope au loin, limitant ainsi le risque d&rsquo;amblyopie profonde.<\/li>\n<li><em>Anisom\u00e9tropie myopique compos\u00e9e :<\/em> Les deux yeux sont myopes, mais \u00e0 des degr\u00e9s sensiblement dissemblables.<\/li>\n<li><em>Anisom\u00e9tropie hyperm\u00e9tropique simple ou compos\u00e9e :<\/em> L&rsquo;un des yeux ou les deux yeux sont hyperm\u00e9tropes, avec une asym\u00e9trie marqu\u00e9e. Ce profil est hautement amblyog\u00e8ne, car l&rsquo;accommodation \u00e9tant un m\u00e9canisme binoculaire consensuel, le cortex ne peut pas accommoder s\u00e9lectivement pour l&rsquo;\u0153il le plus hyperm\u00e9trope, le laissant dans un \u00e9tat perp\u00e9tuel de d\u00e9focalisation s\u00e9v\u00e8re.<\/li>\n<li><em>Anisom\u00e9tropie astigmate (aniso-astigmatisme) :<\/em> Diff\u00e9rence d&rsquo;astigmatisme caract\u00e9ris\u00e9e par des \u00e9carts de cylindre ou d&rsquo;axe, provoquant une distorsion m\u00e9ridienne diff\u00e9rentielle tr\u00e8s troublante pour la fusion binoculaire.<\/li>\n<li><em>Antim\u00e9tropie :<\/em> Profil particulier o\u00f9 l&rsquo;un des yeux est myope tandis que l&rsquo;autre est hyperm\u00e9trope, imposant une dichotomie r\u00e9fractive invers\u00e9e particuli\u00e8rement complexe \u00e0 corriger par lunettes conventionnelles.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Selon le seuil dioptrique :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>L\u00e9g\u00e8re :<\/em> \u00c9cart inf\u00e9rieur \u00e0 2,00 dioptries. Souvent compens\u00e9e spontan\u00e9ment, bien qu&rsquo;elle puisse g\u00e9n\u00e9rer une asth\u00e9nopie latente en lecture prolong\u00e9e.<\/li>\n<li><em>Mod\u00e9r\u00e9e :<\/em> Entre 2,00 et 4,00 dioptries. Seuil critique \u00e0 partir duquel l&rsquo;amblyopie et la rupture de la st\u00e9r\u00e9opsie fine deviennent tr\u00e8s fr\u00e9quentes en phase p\u00e9diatrique.<\/li>\n<li><em>S\u00e9v\u00e8re :<\/em> Sup\u00e9rieure \u00e0 4,00 voire 6,00 dioptries. Entra\u00eene presque in\u00e9vitablement une rupture binoculaire totale, un scotome de neutralisation central et une anis\u00e9iconie clinique majeure.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mieux saisir les manifestations concr\u00e8tes de l&rsquo;anisom\u00e9tropie, deux cas cliniques embl\u00e9matiques illustrent ses dimensions d\u00e9veloppementales et adultes.<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;amblyopie anisom\u00e9tropique insidieuse chez l&rsquo;enfant<\/strong><br \/>Julien, \u00e2g\u00e9 de 5 ans, ne pr\u00e9sente aucune anomalie physique apparente : aucun strabisme, aucune d\u00e9viation oculaire visible, et son comportement quotidien ne soul\u00e8ve pas d&rsquo;alerte particuli\u00e8re chez ses parents. Lors du bilan de sant\u00e9 scolaire obligatoire, un d\u00e9pistage optom\u00e9trique r\u00e9v\u00e8le \u00e0 l&rsquo;\u0153il droit une r\u00e9fraction de +0,50 dioptrie avec une acuit\u00e9 visuelle de 10\/10, tandis que l&rsquo;\u0153il gauche affiche une r\u00e9fraction de +4,50 dioptries avec une acuit\u00e9 plafonnant p\u00e9niblement \u00e0 2\/10 malgr\u00e9 une correction optique maximale. Les tests psychophysiques mettent en \u00e9vidence un scotome central de neutralisation \u00e0 l&rsquo;\u0153il gauche et une absence totale de st\u00e9r\u00e9opsie fine au test de Lang. Ce cas illustre le pi\u00e8ge classique de l&rsquo;anisom\u00e9tropie hyperm\u00e9tropique de l&rsquo;enfant : ne louchanche pas, Julien n&rsquo;a jamais attir\u00e9 l&rsquo;attention, car son \u0153il droit emm\u00e9trope prenait en charge l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des t\u00e2ches quotidiennes pendant que le cortex visuel gauche s&rsquo;atrophiait fonctionnellement.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : L&rsquo;anis\u00e9iconie invalidante cons\u00e9cutive \u00e0 une pseudophaquie asym\u00e9trique<\/strong><br \/>Martine, 62 ans, subit une chirurgie de la cataracte de l&rsquo;\u0153il droit, corrig\u00e9e pour une vision de loin emm\u00e9trope (0,00 dioptrie). L&rsquo;\u0153il gauche, pr\u00e9sentant une cataracte d\u00e9butante mais sans indication chirurgicale imm\u00e9diate, conserve une myopie axiale de -4,50 dioptries. Pour lui permettre de voir net, l&rsquo;ophtalmologiste prescrit un verre de lunette correcteur sur l&rsquo;\u0153il gauche. D\u00e8s les premiers jours de port, Martine rapporte des vertiges invalidants, une sensation d&rsquo;instabilit\u00e9 du sol, des naus\u00e9es lors de la descente d&rsquo;escaliers et une intol\u00e9rance totale \u00e0 la lecture. L&rsquo;\u00e9valuation optom\u00e9trique confirme une anis\u00e9iconie optique de 6 % : l&rsquo;image per\u00e7ue par l&rsquo;\u0153il gauche \u00e0 travers le verre concave est substantiellement r\u00e9duite par rapport \u00e0 celle de l&rsquo;\u0153il droit. Le syst\u00e8me visuel de Martine, incapable de fusionner deux g\u00e9om\u00e9tries d&rsquo;images distinctes, d\u00e9clenche une cin\u00e9tose visuelle majeure, r\u00e9solue ult\u00e9rieurement par l&rsquo;adaptation d&rsquo;une lentille de contact annulant le diff\u00e9rentiel de grossissement.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychophysique et clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration clinique de l&rsquo;anisom\u00e9tropie mobilise un faisceau d&rsquo;examens optiques, sensoriels et psychophysiques visant \u00e0 quantifier \u00e0 la fois l&rsquo;\u00e9cart dioptrique et son impact sur le traitement visuel central :<\/p>\n<p>La d\u00e9termination pr\u00e9cise du d\u00e9faut optique requiert une r\u00e9fraction objective fiable. Chez l&rsquo;enfant, l&rsquo;utilisation de la <strong>cyclopl\u00e9gie<\/strong> (instillation de cyclopentolate ou d&rsquo;atropine) est imp\u00e9rative afin de paralyser temporairement le muscle ciliaire et de d\u00e9masquer une hyperm\u00e9tropie latente asym\u00e9trique. L&rsquo;autor\u00e9fractom\u00e8tre coupl\u00e9 au r\u00e9tinoscope permet d&rsquo;\u00e9tablir la formule exacte des deux yeux. L&rsquo;examen est compl\u00e9t\u00e9 par une <strong>biom\u00e9trie oculaire<\/strong> optique ou \u00e9chographique (mesure de la longueur axiale, de l&rsquo;\u00e9paisseur du cristallin et de la courbure corn\u00e9enne) pour discriminer la nature axiale ou r\u00e9fractive de l&rsquo;atteinte.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation sensorielle et psychophysique teste ensuite l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la vision binoculaire :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Mesure de la st\u00e9r\u00e9opsie :<\/strong> Les planches st\u00e9r\u00e9oscopiques (Test de Wirt, Titmus, Randot, Test de Lang, TNO) \u00e9valuent la capacit\u00e9 du sujet \u00e0 extraire le relief \u00e0 partir de disparit\u00e9s binoculaires pures. Une anisom\u00e9tropie d\u00e9butante se traduit imm\u00e9diatement par une chute des seuils de discrimination st\u00e9r\u00e9oscopique (mesur\u00e9s en secondes d&rsquo;arc).<\/li>\n<li><strong>Mise en \u00e9vidence de la suppression et du scotome de neutralisation :<\/strong> Les verres stri\u00e9s de Bagolini et le test des 4 lueurs de Worth permettent de documenter si le cerveau maintient la vision simultan\u00e9e, s&rsquo;il existe une fusion sensorielle ou si l&rsquo;image de l&rsquo;\u0153il d\u00e9focalis\u00e9 est activement refoul\u00e9e sous conditions binoculaires.<\/li>\n<li><strong>Quantification de l&rsquo;anis\u00e9iconie :<\/strong> L&rsquo;utilisation d&rsquo;\u00e9chelles sp\u00e9cialis\u00e9es telles que le test d&rsquo;anis\u00e9iconie de l&rsquo;Awaya ou des applications informatis\u00e9es psychophysiques mesure avec pr\u00e9cision le pourcentage de dissemblance dimensionnelle r\u00e9tinienne tol\u00e9rable avant rupture de la fusion.<\/li>\n<li><strong>Courbes de sensibilit\u00e9 au contraste :<\/strong> L&rsquo;\u00e9valuation par r\u00e9seaux spatiaux sinuso\u00efdaux (grilles de Campbell-Robson) r\u00e9v\u00e8le souvent une perte de sensibilit\u00e9 aux fr\u00e9quences spatiales interm\u00e9diaires et \u00e9lev\u00e9es de l&rsquo;\u0153il anisom\u00e9trope, m\u00eame lorsque l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle morphoscopique conventionnelle sur \u00e9chelle de Snellen semble pr\u00e9serv\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La d\u00e9tection et le traitement de l&rsquo;anisom\u00e9tropie constituent un enjeu transversal englobant plusieurs disciplines de la sant\u00e9 et du d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant :<\/p>\n<p>En <strong>sant\u00e9 publique et p\u00e9diatrie<\/strong>, l&rsquo;anisom\u00e9tropie est le principal facteur \u00e9tiologique de l&rsquo;amblyopie \u00e9vitable. La mise en place de campagnes de d\u00e9pistage pr\u00e9coce (autour de 9 mois \u00e0 3 ans) par photor\u00e9fraction permet de prescrire une correction optique totale avant la fermeture des fen\u00eatres critiques de plasticit\u00e9 corticale. Plus la correction par lunettes p\u00e9diatriques est pr\u00e9coce, plus le risque d&rsquo;amblyopie irr\u00e9versible s&rsquo;effondre.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;<strong>ergonomie et du milieu \u00e9ducatif<\/strong>, les enfants et adolescents souffrant d&rsquo;anisom\u00e9tropie mod\u00e9r\u00e9e non corrig\u00e9e pr\u00e9sentent une pr\u00e9valence accrue de difficult\u00e9s d&rsquo;apprentissage de la lecture. L&rsquo;asym\u00e9trie de mise au point entra\u00eene une instabilit\u00e9 des fixations oculomotrices le long des lignes de texte, induisant des r\u00e9gressions visuelles fr\u00e9quentes, une fatigue oculaire pr\u00e9coce et une d\u00e9sattention souvent confondue \u00e0 tort avec un trouble du d\u00e9ficit de l&rsquo;attention avec ou sans hyperactivit\u00e9 (TDAH).<\/p>\n<p>En <strong>chirurgie r\u00e9fractive et ophtalmologique adulte<\/strong>, l&rsquo;anisom\u00e9tropie joue un r\u00f4le primordial dans le calcul des implants intraoculaires. Le concept de \u00ab monovision \u00bb en est l&rsquo;application industrielle d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e : chez les patients presbytes, le chirurgien choisit volontairement de corriger l&rsquo;\u0153il dominant pour la vision de loin et de laisser une myopie l\u00e9g\u00e8re (-1,25 \u00e0 -1,75 dioptrie) sur l&rsquo;\u0153il non dominant pour la lecture. Cette anisom\u00e9tropie iatrog\u00e8ne contr\u00f4l\u00e9e n&rsquo;est toutefois tol\u00e9r\u00e9e que par les sujets b\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;une grande flexibilit\u00e9 d&rsquo;adaptation neuronale et d&rsquo;une inhibition interoculaire physiologique bien r\u00e9gul\u00e9e.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine sur l&rsquo;anisom\u00e9tropie s&rsquo;est profond\u00e9ment r\u00e9orient\u00e9e depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, guid\u00e9e par les d\u00e9couvertes en neuro-imagerie fonctionnelle et en mod\u00e9lisation computationnelle du cortex visuel.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes marquantes men\u00e9es par des \u00e9quipes en neurosciences visuelles, notamment les travaux de Robert Hess et ses collaborateurs (McGill University), ont renvers\u00e9 le postulat classique selon lequel l&rsquo;amblyopie anisom\u00e9tropique adulte r\u00e9sulterait d&rsquo;une perte axonale d\u00e9finitive. Hess et ses coll\u00e8gues ont d\u00e9montr\u00e9 exp\u00e9rimentalement que le d\u00e9ficit de l&rsquo;\u0153il amblyope est principalement maintenu par une <strong>inhibition corticale active exerc\u00e9e par l&rsquo;\u0153il sain<\/strong>. En mesurant la sensibilit\u00e9 binoculaire sous des conditions de contraste asym\u00e9trique (o\u00f9 le signal adress\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u0153il sain est volontairement att\u00e9nu\u00e9 pour \u00e9quilibrer les flux nerveux), les chercheurs ont prouv\u00e9 que les r\u00e9seaux neuronaux de l&rsquo;\u0153il r\u00e9put\u00e9 \u00ab paresseux \u00bb demeurent fonctionnellement intacts et capables de r\u00e9cup\u00e9rer une st\u00e9r\u00e9opsie de haut niveau.<\/p>\n<p>Cette avanc\u00e9e a catalys\u00e9 le d\u00e9veloppement de th\u00e9rapies binoculaires num\u00e9riques, telles que les jeux vid\u00e9o dichoptiques sur tablettes et les casques de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle. Les essais contr\u00f4l\u00e9s randomis\u00e9s \u00e9valuant ces protocoles d\u00e9montrent une acc\u00e9l\u00e9ration significative de la restauration de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle et de la st\u00e9r\u00e9opsie chez les enfants et les jeunes adultes, comparativement aux approches passives d&rsquo;occlusion unilat\u00e9rale (cache sur l&rsquo;\u0153il sain), qui \u00e9taient la norme th\u00e9rapeutique depuis plus d&rsquo;un si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la g\u00e9n\u00e9tique et l&rsquo;\u00e9pid\u00e9miologie mol\u00e9culaire s&rsquo;int\u00e9ressent aux d\u00e9terminants de l&rsquo;\u00e9longation axiale asym\u00e9trique. Des \u00e9tudes de cohortes longitudinales de grande envergure en Asie de l&rsquo;Est et en Europe r\u00e9v\u00e8lent que l&rsquo;anisom\u00e9tropie axiale partage des polymorphismes de nucl\u00e9otides simples (SNP) avec la myopie forte, mais que son \u00e9mergence asym\u00e9trique est fortement modul\u00e9e par des facteurs \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques et environnementaux, tels que les micro-environnements d&rsquo;exposition lumineuse et les dissym\u00e9tries d&rsquo;accommodation lors du travail rapproch\u00e9 prolong\u00e9.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;incidence et la gestion de l&rsquo;anisom\u00e9tropie mettent en lumi\u00e8re d&rsquo;importantes disparit\u00e9s g\u00e9ographiques, \u00e9ducatives et socio-\u00e9conomiques \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9pid\u00e9miologique, la pr\u00e9valence de l&rsquo;anisom\u00e9tropie myopique est substantiellement plus \u00e9lev\u00e9e dans les zones urbaines d&rsquo;Asie orientale (Singapour, Ta\u00efwan, Chine urbaine, Cor\u00e9e du Sud, Japon), o\u00f9 elle d\u00e9passe fr\u00e9quemment 10 \u00e0 15 % chez les adolescents en fin de scolarit\u00e9 secondaire. Cette recrudescence est \u00e9troitement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie locale de myopie induite par un syst\u00e8me \u00e9ducatif hautement intensif et un temps pass\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur dramatiquement r\u00e9duit. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les populations occidentales et rurales africaines, la pr\u00e9valence oscille g\u00e9n\u00e9ralement entre 2 et 5 %, avec une proportion comparativement plus \u00e9lev\u00e9e d&rsquo;anisom\u00e9tropies hyperm\u00e9tropiques cong\u00e9nitales.<\/p>\n<p>Les consid\u00e9rations culturelles se manifestent \u00e9galement dans l&rsquo;acc\u00e8s aux dispositifs de d\u00e9tection et dans la perception sociale des aides visuelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Politiques de d\u00e9pistage syst\u00e9matique :<\/strong> Les pays disposant de programmes p\u00e9diatriques de sant\u00e9 publique universels (comme les pays scandinaves ou la France) capturent les profils anisom\u00e9tropiques d\u00e8s l&rsquo;\u00e9cole maternelle, \u00e9vitant la fixation d&rsquo;amblyopies graves. Dans les r\u00e9gions en d\u00e9veloppement ou d\u00e9favoris\u00e9es, l&rsquo;absence de signes ext\u00e9rieurs (comme un strabisme franc) conduit \u00e0 ce que l&rsquo;anisom\u00e9tropie passe totalement inaper\u00e7ue durant toute l&rsquo;enfance.<\/li>\n<li><strong>Stigmatisation et compliance :<\/strong> L&rsquo;acceptation du port de lunettes unilat\u00e9ralement \u00e9paisses ou du protocole de p\u00e9nalisation par occlusion oculaire (le \u00ab patch \u00bb) varie consid\u00e9rablement selon les contextes sociaux. Dans certains milieux scolaires, l&rsquo;occlusion est g\u00e9n\u00e9ratrice d&rsquo;intimidation ou de complexe psychologique, r\u00e9duisant l&rsquo;observance th\u00e9rapeutique et compromettant la r\u00e9cup\u00e9ration visuelle de l&rsquo;enfant.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Bien que l&rsquo;anisom\u00e9tropie soit une entit\u00e9 reconnue de longue date, plusieurs d\u00e9bats scientifiques persistent quant \u00e0 ses d\u00e9finitions op\u00e9rationnelles et ses prises en charge optimales :<\/p>\n<p>Le premier point de discorde concerne la <strong>d\u00e9finition du seuil dioptrique diagnostique<\/strong>. Tandis que la majorit\u00e9 des manuels ophtalmologiques traditionnels fixent le seuil \u00e0 1,00 dioptrie, de nombreux psychophysiciens soutiennent qu&rsquo;un \u00e9cart de 0,50 ou 0,75 dioptrie d&rsquo;hyperm\u00e9tropie ou d&rsquo;astigmatisme asym\u00e9trique suffit \u00e0 alt\u00e9rer significativement la cin\u00e9tique de traitement st\u00e9r\u00e9oscopique et la sensibilit\u00e9 aux contrastes chez le jeune enfant. L&rsquo;absence de consensus international standardis\u00e9 dans les protocoles de recherche complique parfois la comparaison directe des donn\u00e9es m\u00e9ta-analytiques.<\/p>\n<p>Une seconde controverse majeure r\u00e9side dans le <strong>traitement de l&rsquo;amblyopie anisom\u00e9tropique : occlusion monoculaire contre th\u00e9rapie dichoptique binoculaire<\/strong>. L&rsquo;approche traditionnelle, d\u00e9fendue historiquement par l&rsquo;ophtalmologie clinique, impose l&rsquo;occlusion stricte de l&rsquo;\u0153il sain pour contraindre l&rsquo;\u0153il amblyope \u00e0 travailler. Les neuroscientifiques critiques de cette m\u00e9thode soulignent que l&rsquo;occlusion ignore compl\u00e8tement le m\u00e9canisme \u00e9tiologique central : l&rsquo;absence de coop\u00e9ration binoculaire. En p\u00e9nalisant l&rsquo;\u0153il sain, on d\u00e9truit temporairement la vision st\u00e9r\u00e9oscopique globale et l&rsquo;on s&rsquo;expose \u00e0 des r\u00e9cidives \u00e0 la fin du traitement. Bien que la th\u00e9rapie binoculaire dichoptique informatis\u00e9e soit neurophysiologiquement plus rationnelle, ses r\u00e9sultats dans les grands essais cliniques multicentriques se sont parfois montr\u00e9s moins spectaculaires qu&rsquo;esp\u00e9r\u00e9, notamment en raison de probl\u00e8mes d&rsquo;engagement et de compliance des patients \u00e0 domicile.<\/p>\n<p>Enfin, le probl\u00e8me de l&rsquo;<strong>anis\u00e9iconie induite par la correction par lunettes<\/strong> demeure une limitation technique non r\u00e9solue : lorsqu&rsquo;une correction d&rsquo;anisom\u00e9tropie s\u00e9v\u00e8re est mont\u00e9e sur une monture classique, la diff\u00e9rence de distance verre-\u0153il modifie la taille de l&rsquo;image (r\u00e8gle de Knapp). Le recours aux lentilles corn\u00e9ennes est souvent id\u00e9al sur le plan optique, mais se heurte \u00e0 des contraintes de tol\u00e9rance, d&rsquo;hygi\u00e8ne et de dext\u00e9rit\u00e9 chez le jeune enfant ou la personne \u00e2g\u00e9e.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion taxonomique, il convient d&rsquo;expliciter les relations et les distinctions entre l&rsquo;anisom\u00e9tropie et plusieurs concepts visuo-cognitifs connexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Amblyopie :<\/strong> Baisse de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle non attribuable \u00e0 une l\u00e9sion organique observable du globe oculaire ou des voies visuelles ant\u00e9rieures. L&rsquo;anisom\u00e9tropie est une <em>cause<\/em> majeure d&rsquo;amblyopie, mais l&rsquo;amblyopie peut \u00e9galement \u00eatre strabique (due \u00e0 une d\u00e9viation d&rsquo;alignement oculaire) ou de privation (cataracte cong\u00e9nitale, ptosis). Tous les anisom\u00e9tropes ne deviennent pas amblyopes, notamment si la correction intervient pr\u00e9cocement ou si l&rsquo;anisom\u00e9tropie est de faible amplitude.<\/li>\n<li><strong>Anis\u00e9iconie :<\/strong> In\u00e9galit\u00e9 de perception de la dimension ou de la forme de l&rsquo;image r\u00e9tinienne entre les deux yeux. L&rsquo;anis\u00e9iconie est une cons\u00e9quence optique directe de l&rsquo;anisom\u00e9tropie corrig\u00e9e ou non corrig\u00e9e, mais elle peut \u00e9galement survenir en l&rsquo;absence d&rsquo;anisom\u00e9tropie dioptrique, par exemple \u00e0 la suite d&rsquo;un \u00e9tirement m\u00e9canique de la r\u00e9tine lors de la chirurgie du trou maculaire ou de membranes \u00e9pir\u00e9tiniennes.<\/li>\n<li><strong>Antim\u00e9tropie :<\/strong> Sous-type extr\u00eame d&rsquo;anisom\u00e9tropie dans lequel l&rsquo;un des yeux pr\u00e9sente une r\u00e9fraction myopique et le second une r\u00e9fraction hyperm\u00e9tropique. Le terme est parfois employ\u00e9 comme synonyme d&rsquo;anisom\u00e9tropie mixte.<\/li>\n<li><strong>Strabisme :<\/strong> Rupture de l&rsquo;alignement des axes visuels (\u00e9sotropie, exotropie). Bien que le strabisme et l&rsquo;anisom\u00e9tropie coexistent fr\u00e9quemment, l&rsquo;anisom\u00e9tropie pure peut \u00e9voluer sans aucune d\u00e9viation oculaire visible, ce qui en fait un trouble particuli\u00e8rement insidieux.<\/li>\n<li><strong>Asth\u00e9nopie :<\/strong> Ensemble des sympt\u00f4mes de fatigue oculaire, de c\u00e9phal\u00e9es, de vision trouble transitoire et d&rsquo;inconfort postural d\u00e9clench\u00e9s par l&rsquo;effort accommodatif et fusionnel. L&rsquo;asth\u00e9nopie est le sympt\u00f4me fonctionnel pr\u00e9dominant chez l&rsquo;adulte porteur d&rsquo;une anisom\u00e9tropie l\u00e9g\u00e8re \u00e0 mod\u00e9r\u00e9e non corrig\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;anisom\u00e9tropie r\u00e9sume de mani\u00e8re exemplaire la dynamique continue qui unit la biom\u00e9canique oculaire aux circuits du traitement visuel central :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle est d\u00e9finie par une divergence du pouvoir dioptrique entre l&rsquo;\u0153il droit et l&rsquo;\u0153il gauche, conventionnellement \u00e9tablie \u00e0 partir d&rsquo;une dioptrie d&rsquo;\u00e9cart.<\/li>\n<li>Elle se d\u00e9cline sous des formes axiales (longueur de l&rsquo;\u0153il) ou r\u00e9fractives (courbure corn\u00e9enne et puissance cristallinienne), et concerne aussi bien l&rsquo;hyperm\u00e9tropie, la myopie que l&rsquo;astigmatisme.<\/li>\n<li>Dans l&rsquo;enfance, l&rsquo;asym\u00e9trie optique non corrig\u00e9e induit une suppression corticale unilat\u00e9rale, repr\u00e9sentant le facteur le plus pr\u00e9valent d&rsquo;amblyopie sans signe physique ext\u00e9rieur \u00e9vident.<\/li>\n<li>Chez l&rsquo;adulte, elle d\u00e9clenche principalement une anis\u00e9iconie g\u00eanante, une rupture de la st\u00e9r\u00e9opsie fine et une asth\u00e9nopie chronique face aux sollicitations visuelles intenses.<\/li>\n<li>Les approches modernes combinent le d\u00e9pistage par photor\u00e9fraction, la compensation optique optimale (lunettes adapt\u00e9es, lentilles corn\u00e9ennes), et des protocoles de r\u00e9\u00e9ducation binoculaire dichoptique mobilisant la neuroplasticit\u00e9 adulte et p\u00e9diatrique.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Barrett, B. T., Bradley, A., &amp; Candy, T. R. (2013). The relationship between anisometropia and amblyopia. <em>Progress in Retinal and Eye Research<\/em>, 36, 120-158. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.preteyeres.2013.05.001\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.preteyeres.2013.05.001<\/a><\/li>\n<li>Donders, F. C. (1864). <em>On the anomalies of accommodation and refraction of the eye<\/em>. The New Sydenham Society.<\/li>\n<li>Hess, R. F., &amp; Thompson, B. (2015). Amblyopia and the binocular approach to its therapy. <em>Vision Research<\/em>, 114, 4-16. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.visres.2015.02.009\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.visres.2015.02.009<\/a><\/li>\n<li>Hubel, D. H., &amp; Wiesel, T. N. (1970). The period of susceptibility to the physiological effects of unilateral eye closure in kittens. <em>The Journal of Physiology<\/em>, 206(2), 419-436. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1970.sp009022\">https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1970.sp009022<\/a><\/li>\n<li>Levi, D. M., Knill, D. C., &amp; Bavelier, D. (2015). Stereopsis and amblyopia: A mini-review. <em>Vision Research<\/em>, 114, 17-30. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.visres.2015.01.002\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.visres.2015.01.002<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;anisom\u00e9tropie est une anomalie de r\u00e9fraction caract\u00e9ris\u00e9e par un \u00e9cart dioptrique significatif entre les deux yeux, modifiant la vision binoculaire et la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[31037,33935,33936],"tags":[33223,33927,33231,6097,33937,33565,4667],"class_list":["post-20491","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-developpement-cognitif","category-neuropsychologie-de-la-vision","category-psychophysique-sensorielle","tag-amblyopie","tag-aniseiconie","tag-anisometropie","tag-neuroplasticite","tag-refraction-oculaire","tag-stereopsie","tag-vision-binoculaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20491","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20491\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20491"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20491"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20491"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}