{"id":20465,"date":"2026-10-24T00:14:13","date_gmt":"2026-10-24T00:14:13","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=intelligence-animale-cognition"},"modified":"2026-10-24T00:14:13","modified_gmt":"2026-10-24T00:14:13","slug":"intelligence-animale-cognition","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=intelligence-animale-cognition","title":{"rendered":"Intelligence animale : Au-del\u00e0 de l&rsquo;humain"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;intelligence animale bouleverse les fronti\u00e8res traditionnelles \u00e9tablies entre l&rsquo;esprit humain et le reste du monde vivant en r\u00e9v\u00e9lant une diversit\u00e9 cognitive remarquable au sein du r\u00e8gne biologique. Longtemps envisag\u00e9e sous le prisme r\u00e9ducteur d&rsquo;un m\u00e9canisme purement instinctif ou d&rsquo;une \u00e9chelle lin\u00e9aire domin\u00e9e par l&rsquo;\u00eatre humain, la cognition des esp\u00e8ces non humaines s&rsquo;appr\u00e9hende aujourd&rsquo;hui comme un ensemble foisonnant d&rsquo;adaptations \u00e9cologiques et \u00e9volutives. Cette perspective scientifique contemporaine d\u00e9construit l&rsquo;anthropocentrisme pour analyser la mani\u00e8re dont chaque organisme per\u00e7oit, traite, m\u00e9morise et r\u00e9utilise les informations tir\u00e9es de son environnement pour r\u00e9soudre des probl\u00e8mes vitaux.<\/p>\n<h2>L&rsquo;intelligence animale<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>intelligence animale<\/strong> d\u00e9signe l&rsquo;ensemble des capacit\u00e9s cognitives et comportementales permettant \u00e0 un organisme non humain d&rsquo;acqu\u00e9rir, de traiter, de retenir et d&rsquo;appliquer de mani\u00e8re flexible des informations environnementales afin de r\u00e9soudre des probl\u00e8mes adaptatifs nouveaux ou complexes. Elle se distingue des simples r\u00e9flexes inn\u00e9s par sa plasticit\u00e9, son potentiel d&rsquo;apprentissage individuel ou social, et son aptitude \u00e0 modifier le comportement face \u00e0 des contingencies \u00e9cologiques changeantes.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique et \u00e9thologique, cette notion englobe des processus mentaux vari\u00e9s tels que la perception s\u00e9lective, l&rsquo;attention, la m\u00e9moire \u00e0 court et long terme, le raisonnement causal, la cat\u00e9gorisation conceptuelle, l&rsquo;utilisation ou la fabrication d&rsquo;outils, la navigation spatiale ainsi que la communication symbolique. Loin de constituer une facult\u00e9 globale homog\u00e8ne, elle s&rsquo;articule autour d&rsquo;un ensemble de modules cognitifs sp\u00e9cialis\u00e9s fa\u00e7onn\u00e9s par la s\u00e9lection naturelle pour r\u00e9pondre aux exigences sp\u00e9cifiques de la niche \u00e9cologique de chaque esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>Dans le paradigme des neurosciences et de la psychologie compar\u00e9e contemporaine, l&rsquo;intelligence animale est intimement li\u00e9e au concept de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cognition_animale\">cognition animale<\/a>, qui pr\u00e9f\u00e8re \u00e9tudier les m\u00e9canismes computationnels sous-jacents aux comportements plut\u00f4t que de plaquer une \u00e9chelle normative calqu\u00e9e sur les facult\u00e9s intellectuelles humaines.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab intelligence animale \u00bb associe deux racines latines fondamentales qui \u00e9clairent son ancrage \u00e9pist\u00e9mologique. Le substantif \u00ab intelligence \u00bb d\u00e9rive du latin <em>intelligentia<\/em>, lui-m\u00eame issu du verbe <em>intelligere<\/em>, form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>inter-<\/em> (\u00ab entre \u00bb) et de <em>legere<\/em> (\u00ab choisir \u00bb, \u00ab cueillir \u00bb ou \u00ab lire \u00bb). Dans son acception originelle, le terme \u00e9voque la capacit\u00e9 de discerner, de relier des \u00e9l\u00e9ments distincts, d&rsquo;op\u00e9rer un tri judicieux et de comprendre les relations causales qui r\u00e9gissent le monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab animale \u00bb proc\u00e8de quant \u00e0 lui du latin <em>animalis<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 de <em>anima<\/em>, d\u00e9signant le \u00ab souffle vital \u00bb, l&rsquo;\u00ab \u00e2me \u00bb ou le principe animateur de vie. Historiquement, la tradition philosophique occidentale a souvent restreint l&rsquo;usage d&rsquo;<em>intelligentia<\/em> \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, r\u00e9servant aux autres \u00eatres vivants la simple possession d&rsquo;une sensibilit\u00e9 ou de pulsions instinctives (<em>instinctus<\/em>). Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au cours du XIXe si\u00e8cle, sous l&rsquo;impulsion des naturalistes transformistes et \u00e9volutionnistes, que le vocable a \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9 de mani\u00e8re syst\u00e9matique aux cr\u00e9atures non humaines pour caract\u00e9riser leurs conduites ing\u00e9nieuses et flexibles.<\/p>\n<p>L&rsquo;expression s&rsquo;est d\u00e9finitivement install\u00e9e dans la litt\u00e9rature acad\u00e9mique francophone avec les travaux fondateurs de la psychologie compar\u00e9e, traduisant les concepts anglo-saxons d&rsquo;<em>animal intelligence<\/em> popularis\u00e9s notamment par Edward Thorndike et George Romanes \u00e0 la fin de l&rsquo;\u00e8re victorienne.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le syntagme se prononce \/\u025b\u0303.t\u025b.li.\u0292\u0251\u0303s a.ni.mal\/ en fran\u00e7ais standard. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un groupe nominal f\u00e9minin singulier compos\u00e9 du nom commun f\u00e9minin \u00ab intelligence \u00bb et de l&rsquo;adjectif qualificatif \u00e9pith\u00e8te \u00ab animale \u00bb (au pluriel : \u00ab intelligences animales \u00bb, \/\u025b\u0303.t\u025b.li.\u0292\u0251\u0303s a.ni.mal\/).<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique, le terme s&#8217;emploie principalement comme sujet ou compl\u00e9ment d&rsquo;objet direct dans les trait\u00e9s de psychologie biologique, de neuro\u00e9thologie et de philosophie de l&rsquo;esprit. L&rsquo;usage acad\u00e9mique tend fr\u00e9quemment \u00e0 lui pr\u00e9f\u00e9rer les locutions \u00ab cognition animale \u00bb ou \u00ab capacit\u00e9s cognitives non humaines \u00bb afin d&rsquo;\u00e9viter les connotations anthropomorphiques et les jugements de valeur inh\u00e9rents au concept g\u00e9n\u00e9raliste d&rsquo;intelligence.<\/p>\n<p>Dans les contextes r\u00e9dactionnels sp\u00e9cialis\u00e9s, le terme admet des d\u00e9clinaisons syntagmatiques pr\u00e9cises telles que \u00ab intelligence sociale animale \u00bb, \u00ab intelligence \u00e9cologique \u00bb ou \u00ab flexibilit\u00e9 cognitive intersp\u00e9cifique \u00bb, refl\u00e9tant la nature multidimensionnelle de ce champ d&rsquo;investigation.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Comprendre l&rsquo;intelligence animale exige de renoncer au mod\u00e8le aristot\u00e9licien de la <em>scala naturae<\/em> (l&rsquo;\u00e9chelle des \u00eatres), selon lequel le vivant s&rsquo;ordonnerait de mani\u00e8re hi\u00e9rarchique depuis les organismes les plus primitifs jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;apog\u00e9e humaine. En biologie de l&rsquo;\u00e9volution, l&rsquo;arbre phylog\u00e9n\u00e9tique remplace cette \u00e9chelle lin\u00e9aire : chaque taxon d\u00e9veloppe des adaptations cognitives singuli\u00e8res en r\u00e9ponse aux contraintes s\u00e9lectives de son milieu. Ainsi, la m\u00e9moire spatiale ph\u00e9nom\u00e9nale d&rsquo;un geai buissonnier, capable de dissimuler et de retrouver des milliers de graines sur des dizaines de kilom\u00e8tres carr\u00e9s, ne repr\u00e9sente pas un stade inf\u00e9rieur de l&rsquo;intellect humain, mais une sp\u00e9cialisation cognitive hautement raffin\u00e9e.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur conceptuel de l&rsquo;intelligence animale r\u00e9side dans la flexibilit\u00e9 comportementale. Un comportement purement r\u00e9flexe ou st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9, comme le d\u00e9clenchement invariable d&rsquo;une parade nuptiale en pr\u00e9sence d&rsquo;un stimulus signal, rel\u00e8ve de patrons moteurs fixes programm\u00e9s g\u00e9n\u00e9tiquement. En revanche, lorsqu&rsquo;un animal ajuste sa strat\u00e9gie face \u00e0 un obstacle inattendu, apprend par essai-erreur, innove pour contourner une difficult\u00e9 ou anticipe les r\u00e9actions d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re, il mobilise des architectures cognitives complexes. Cela implique la formation de repr\u00e9sentations mentales internes du monde, permettant d&rsquo;\u00e9valuer virtuellement des sc\u00e9narios d&rsquo;action avant de les ex\u00e9cuter physiquement.<\/p>\n<p>Cette flexibilit\u00e9 cognitive s&rsquo;appuie sur plusieurs piliers fondamentaux. En premier lieu figure l&rsquo;apprentissage associatif, d\u00e9compos\u00e9 en conditionnement classique et op\u00e9rant, qui permet d&rsquo;extraire les r\u00e9gularit\u00e9s statistiques de l&rsquo;environnement. En second lieu se d\u00e9ploie le traitement de l&rsquo;information relationnelle : la capacit\u00e9 \u00e0 comprendre que l&rsquo;objet A est plus grand que B, ou que l&rsquo;outil X permet d&rsquo;atteindre l&rsquo;objectif Y. Enfin, les niveaux les plus sophistiqu\u00e9s englobent la m\u00e9tacognition (la conscience de ce que l&rsquo;on sait ou ignore) et des pr\u00e9curseurs d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;aptitude \u00e0 attribuer des \u00e9tats mentaux, des intentions ou des connaissances \u00e0 autrui.<\/p>\n<p>Les fronti\u00e8res conceptuelles du terme demeurent sujettes \u00e0 des clarifications \u00e9pist\u00e9mologiques constantes. Il importe de distinguer l&rsquo;intelligence individuelle de l&rsquo;intelligence collective observ\u00e9e chez les insectes eusociaux comme les fourmis ou les abeilles, o\u00f9 des comportements d&rsquo;une complexit\u00e9 vertigineuse \u00e9mergent d&rsquo;interactions locales simples sans qu&rsquo;aucun individu ne poss\u00e8de la repr\u00e9sentation globale de la t\u00e2che. L&rsquo;analyse contemporaine s&rsquo;attache donc \u00e0 cartographier les architectures cognitives propres \u00e0 chaque lign\u00e9e sans projeter ind\u00fbment les cat\u00e9gories de la psychologie humaine sur des substrats neuronaux radicalement diff\u00e9rents.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La r\u00e9flexion sur les facult\u00e9s mentales des animaux traverse l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e philosophique et scientifique. Dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, Aristote reconnaissait aux animaux une \u00e2me sensitive dou\u00e9e de m\u00e9moire et d&rsquo;\u00e9motions, mais leur d\u00e9niait la raison d\u00e9lib\u00e9rative (<em>logos<\/em>). Cette vision dualiste connut son paroxysme au XVIIe si\u00e8cle avec la th\u00e9orie de l&rsquo;animal-machine formul\u00e9e par Ren\u00e9 Descartes. Dans son <em>Discours de la m\u00e9thode<\/em> (1637), Descartes r\u00e9duisit les animaux \u00e0 des automates m\u00e9caniques d\u00e9pourvus d&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9, d&rsquo;esprit et de conscience, r\u00e9agissant m\u00e9caniquement aux excitations physiques \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une horloge m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Cette conception m\u00e9caniste fut vigoureusement contest\u00e9e au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res par des penseurs comme David Hume et \u00c9tienne Bonnot de Condillac, qui soutenaient que les b\u00eates partagent avec l&rsquo;homme la capacit\u00e9 d&rsquo;apprendre par l&rsquo;exp\u00e9rience et de ressentir le plaisir et la douleur. Cependant, la rupture paradigmatique majeure intervint en 1859 avec la publication de <em>L&rsquo;Origine des esp\u00e8ces<\/em> par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Charles_Darwin\">Charles Darwin<\/a>, suivie en 1871 de <em>La Filiation de l&rsquo;homme<\/em>. Darwin posa le principe cardinal de la continuit\u00e9 \u00e9volutive : les diff\u00e9rences mentales entre l&rsquo;humain et les animaux sup\u00e9rieurs sont une question de degr\u00e9 et non de nature. Son disciple George Romanes inaugura la m\u00e9thode comparative dans son ouvrage <em>Animal Intelligence<\/em> (1882), bien que ses travaux aient souffert d&rsquo;un exc\u00e8s d&rsquo;anecdotes non v\u00e9rifi\u00e9es et d&rsquo;anthropomorphisme na\u00eff.<\/p>\n<p>En r\u00e9action contre ces d\u00e9rives anecdotiques, le psychologue britannique C. Lloyd Morgan \u00e9non\u00e7a en 1894 son c\u00e9l\u00e8bre canon de parcimonie (le canon de Morgan), stipulant qu&rsquo;une action ne doit jamais \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme relevant d&rsquo;une facult\u00e9 psychique sup\u00e9rieure si elle peut \u00eatre expliqu\u00e9e par un processus mental situ\u00e9 plus bas sur l&rsquo;\u00e9chelle psychologique. Cette exigence m\u00e9thodologique ouvrit la voie \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation rigoureuse en laboratoire incarn\u00e9e par Edward Thorndike et l&rsquo;av\u00e8nement du behaviorisme au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, sous la houlette de John B. Watson et B.F. Skinner. Durant plusieurs d\u00e9cennies, le behaviorisme rel\u00e9gua l&rsquo;esprit animal au rang de bo\u00eete noire imp\u00e9n\u00e9trable, n&rsquo;acceptant d&rsquo;\u00e9tudier que les relations quantifiables entre stimuli et r\u00e9ponses observables.<\/p>\n<p>La renaissance de la vie mentale animale s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e \u00e0 partir des ann\u00e9es 1960 et 1970 sous l&rsquo;effet conjugu\u00e9 de l&rsquo;\u00e9thologie classique (marqu\u00e9e par Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen), des observations pionni\u00e8res de Jane Goodall sur l&rsquo;utilisation d&rsquo;outils chez les chimpanz\u00e9s sauvages de Gombe, et de la r\u00e9volution cognitive men\u00e9e par Donald Griffin avec son plaidoyer pour une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89thologie_cognitive\">\u00e9thologie cognitive<\/a>. Depuis lors, l&rsquo;int\u00e9gration de la neurobiologie compar\u00e9e, de l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale et de protocoles comportementaux d&rsquo;une grande finesse a permis d&rsquo;\u00e9riger l&rsquo;intelligence animale en un domaine scientifique autonome, vigoureux et pluridisciplinaire.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude contemporaine de l&rsquo;intelligence animale repose sur un tr\u00e9pied th\u00e9orique compos\u00e9 de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution, de la psychologie cognitive et de la neuro\u00e9thologie computationnelle. Le cadre le plus structurant demeure l&rsquo;approche fonctionnaliste d\u00e9riv\u00e9e des quatre questions fondamentales formul\u00e9es par Nikolaas Tinbergen en 1963 : comprendre un trait cognitif exige d&rsquo;analyser son m\u00e9canisme causal imm\u00e9diat (neurobiologie), son ontogen\u00e8se (d\u00e9veloppement individuel), sa valeur de survie actuelle (fonction adaptative) et sa phylogen\u00e8se (histoire \u00e9volutive).<\/p>\n<p>Sur le plan des architectures cognitives, le paradigme du traitement de l&rsquo;information constitue une r\u00e9f\u00e9rence majeure. Ce mod\u00e8le con\u00e7oit le syst\u00e8me nerveux animal comme un processeur extrayant des stimuli sensoriels, encodant ces donn\u00e9es sous forme de repr\u00e9sentations mn\u00e9siques, op\u00e9rant des calculs d\u00e9cisionnels et g\u00e9n\u00e9rant des commandes motrices. La th\u00e9orie de la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit, d\u00e9velopp\u00e9e initialement pour l&rsquo;humain mais largement \u00e9tendue au r\u00e8gne animal, sugg\u00e8re que la s\u00e9lection naturelle a favoris\u00e9 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;algorithmes mentaux sp\u00e9cialis\u00e9s (d\u00e9di\u00e9s par exemple \u00e0 la reconnaissance faciale chez les primates, au calcul g\u00e9om\u00e9trique du soleil chez les hym\u00e9nopt\u00e8res ou \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration du chemin chez les rongeurs).<\/p>\n<p>Une autre assise th\u00e9orique cruciale est l&rsquo;hypoth\u00e8se du cerveau social, formalis\u00e9e par l&rsquo;anthropologue Robin Dunbar. Cette th\u00e9orie postule que les exigences cognitives li\u00e9es \u00e0 la vie en groupes sociaux complexes \u2014 telles que la n\u00e9cessit\u00e9 de m\u00e9moriser les alliances, de d\u00e9coder les hi\u00e9rarchies de dominance, de d\u00e9tecter les tricheurs et de coordonner les activit\u00e9s collectives \u2014 ont constitu\u00e9 le principal moteur s\u00e9lectif de l&rsquo;enc\u00e9phalisation et du d\u00e9veloppement de l&rsquo;intelligence sup\u00e9rieure, en particulier chez les primates, les c\u00e9tac\u00e9s et certains canid\u00e9s.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;approche de la cognition incarn\u00e9e et situ\u00e9e (<em>embodied and situated cognition<\/em>) insiste sur le fait que l&rsquo;intellect ne saurait \u00eatre dissoci\u00e9 des particularit\u00e9s physiques du corps de l&rsquo;animal et de son immersion directe dans son milieu naturel. Selon cette vision, l&rsquo;intelligence d&rsquo;une pieuvre ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e \u00e0 travers les m\u00eames postulats centralis\u00e9s que celle d&rsquo;un mammif\u00e8re, \u00e9tant donn\u00e9 que les deux tiers de ses neurones sont r\u00e9partis dans ses tentacules autonomes, instaurant un mode d&rsquo;interaction avec le monde enti\u00e8rement d\u00e9centralis\u00e9 et singulier.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>Les chercheurs d\u00e9composent l&rsquo;intelligence animale en plusieurs sous-syst\u00e8mes cognitifs interconnect\u00e9s, permettant une \u00e9valuation analytique des performances comportementales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La m\u00e9moire et l&rsquo;apprentissage flexible :<\/strong> Capacit\u00e9 non seulement \u00e0 retenir des associations par conditionnement op\u00e9rant, mais \u00e9galement \u00e0 mobiliser une m\u00e9moire \u00e9pisodique ou \u00ab de type \u00e9pisodique \u00bb (rappel du \u00ab quoi, o\u00f9 et quand \u00bb d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement unique pass\u00e9).<\/li>\n<li><strong>La cognition spatiale et la navigation :<\/strong> Aptitude \u00e0 construire des cartes cognitives vectorielles, \u00e0 utiliser des rep\u00e8res g\u00e9ographiques et c\u00e9lestes, et \u00e0 r\u00e9aliser l&rsquo;int\u00e9gration de trajet pour se d\u00e9placer efficacement dans des environnements tridimensionnels complexes.<\/li>\n<li><strong>Le raisonnement causal et physique :<\/strong> Compr\u00e9hension des propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles des objets, appr\u00e9hension des relations de cause \u00e0 effet non visibles, et capacit\u00e9 de fabrication, modification et utilisation s\u00e9quentielle d&rsquo;outils.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;inhibition et le contr\u00f4le ex\u00e9cutif :<\/strong> Facult\u00e9 de r\u00e9primer une r\u00e9ponse comportementale impulsive ou hautement gratifiante imm\u00e9diate au profit d&rsquo;une strat\u00e9gie diff\u00e9r\u00e9e plus avantageuse (mise en \u00e9vidence par les tests de d\u00e9tour et de tol\u00e9rance au d\u00e9lai).<\/li>\n<li><strong>La cognition num\u00e9rique \u00e9l\u00e9mentaire :<\/strong> Aptitude \u00e0 discriminer des quantit\u00e9s d&rsquo;objets (subitisation), \u00e0 \u00e9valuer des grandeurs relatives et \u00e0 r\u00e9aliser des op\u00e9rations arithm\u00e9tiques basiques sans recours au langage verbal.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intelligence sociale et communicationnelle :<\/strong> Reconnaissance individuelle des cong\u00e9n\u00e8res, apprentissage par observation et imitation, communication s\u00e9mantique r\u00e9f\u00e9rentielle, et manipulation tactique ou tromperie intentionnelle.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9tacognition et la conscience de soi :<\/strong> Capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9valuer son propre \u00e9tat de certitude avant d&rsquo;agir, et reconnaissance de sa propre image corporelle comme entit\u00e9 distincte (notamment via le test du miroir de Gallup).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation empirique fournit des illustrations saisissantes de ces dimensions cognitives \u00e0 travers une diversit\u00e9 remarquable de groupes zoologiques. L&rsquo;un des exemples les plus document\u00e9s concerne le corbeau cal\u00e9donien (<em>Corvus moneduloides<\/em>). Dans des conditions contr\u00f4l\u00e9es, ces oiseaux sont capables de concevoir spontan\u00e9ment des crochets \u00e0 partir de tiges m\u00e9talliques rectilignes pour hisser de la nourriture hors d&rsquo;un tube inaccessible, d\u00e9montrant une compr\u00e9hension m\u00e9canique abstraite et une planification en plusieurs \u00e9tapes sans apprentissage pr\u00e9alable par essai-erreur.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;intelligence sociale et de la manipulation symbolique, les exp\u00e9riences men\u00e9es par Irene Pepperberg avec le perroquet gris du Gabon nomm\u00e9 Alex ont r\u00e9volutionn\u00e9 notre compr\u00e9hension du langage et des concepts. Alex \u00e9tait capable de nommer plus de cinquante objets diff\u00e9rents, d&rsquo;identifier sept couleurs, cinq formes g\u00e9om\u00e9triques, et de quantifier des ensembles jusqu&rsquo;\u00e0 six \u00e9l\u00e9ments. Fait capital, il ma\u00eetrisait les concepts relationnels abstraits de \u00ab pareil \u00bb et \u00ab diff\u00e9rent \u00bb, ainsi que la notion d&rsquo;absence (proche du z\u00e9ro conceptuel), prouvant que la manipulation conceptuelle avanc\u00e9e ne requiert pas un n\u00e9ocortex de mammif\u00e8re.<\/p>\n<p>Chez les c\u00e9tac\u00e9s, les grands dauphins (<em>Tursiops truncatus<\/em>) et les orques (<em>Orcinus orca<\/em>) fournissent des preuves manifestes de transmission culturelle et de communication individualis\u00e9e. Les dauphins d\u00e9veloppent un sifflement-signature unique qui fonctionne comme un nom propre pour s&rsquo;identifier au sein du groupe et interpeller des cong\u00e9n\u00e8res sp\u00e9cifiques. De surcro\u00eet, certaines populations de dauphins sauvages enseignent activement \u00e0 leur descendance l&rsquo;utilisation d&rsquo;\u00e9ponges marines fix\u00e9es sur leur rostre pour fouiller les fonds marins rocheux sans se blesser, caract\u00e9risant une v\u00e9ritable tradition technique transmise verticalement.<\/p>\n<p>Enfin, chez les invert\u00e9br\u00e9s, la pieuvre commune (<em>Octopus vulgaris<\/em>) fait preuve d&rsquo;une flexibilit\u00e9 comportementale stup\u00e9fiante. Capable de d\u00e9visser des bocaux \u00e9tanches de l&rsquo;int\u00e9rieur pour s&rsquo;\u00e9chapper, de naviguer dans des labyrinthes complexes et d&rsquo;utiliser des coquilles de noix de coco abandonn\u00e9es comme armures d\u00e9fensives transportables, le c\u00e9phalopode atteste que des formes d&rsquo;intelligence tr\u00e8s \u00e9labor\u00e9es ont pu \u00e9merger ind\u00e9pendamment chez des animaux dont le dernier anc\u00eatre commun avec les vert\u00e9br\u00e9s \u00e9tait un organisme vermiforme bilat\u00e9rien archa\u00efque.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>\u00c9valuer l&rsquo;intelligence animale constitue un d\u00e9fi m\u00e9thodologique colossal en raison du risque permanent de concevoir des \u00e9preuves inadapt\u00e9es \u00e0 la physiologie ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9cologie sensorielle de l&rsquo;esp\u00e8ce test\u00e9e (ce que l&rsquo;\u00e9thologue Frans de Waal nomme le biais anthropomorphique). Mesurer l&rsquo;esprit d&rsquo;un animal requiert de concevoir des t\u00e2ches qui ont du sens dans son propre monde sensoriel (son <em>Umwelt<\/em>, selon l&rsquo;expression de Jakob von Uexk\u00fcll).<\/p>\n<p>Parmi les protocoles exp\u00e9rimentaux standardis\u00e9s, on compte la bo\u00eete \u00e0 probl\u00e8mes de Thorndike, les labyrinthes en croix ou aquatiques de Morris pour mesurer la m\u00e9moire spatiale chez les rongeurs, et les paradigmes de choix diff\u00e9r\u00e9 avec r\u00e9compense pour analyser l&rsquo;inhibition motrice. Pour tester la compr\u00e9hension causale, le test du pi\u00e8ge \u00e0 tube (o\u00f9 l&rsquo;animal doit tirer un aliment avec un b\u00e2ton en \u00e9vitant un trou qui ferait chuter la nourriture) permet de dissocier l&rsquo;apprentissage associatif aveugle du raisonnement spatial.<\/p>\n<p>Pour les facult\u00e9s socio-cognitives, le c\u00e9l\u00e8bre test de la tache ou <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Test_du_miroir\">test du miroir<\/a> con\u00e7u par Gordon Gallup Jr. en 1970 demeure une r\u00e9f\u00e9rence : une marque inodore et incolore est appos\u00e9e sur une r\u00e9gion du corps que l&rsquo;animal ne peut voir sans miroir (comme le front d&rsquo;un chimpanz\u00e9 ou la tempe d&rsquo;une pie). Si le sujet utilise le miroir pour inspecter ou toucher sp\u00e9cifiquement la tache sur son propre corps, les chercheurs en d\u00e9duisent l&rsquo;existence d&rsquo;une conscience corporelle de soi. Ce test a \u00e9t\u00e9 r\u00e9ussi avec succ\u00e8s par les grands singes, les dauphins, les orques, les \u00e9l\u00e9phants d&rsquo;Asie, les pies bavardes et certains poissons nettoyeurs (<em>Labroides dimidiatus<\/em>).<\/p>\n<p>Sur le plan neurologique, la mesure de l&rsquo;intelligence s&rsquo;est longtemps appuy\u00e9e sur le coefficient d&rsquo;enc\u00e9phalisation (EQ), qui quantifie le rapport entre la masse r\u00e9elle du cerveau et la masse c\u00e9r\u00e9brale th\u00e9orique attendue pour un animal d&rsquo;un poids corporel donn\u00e9. De nos jours, cette m\u00e9trique brute est compl\u00e9t\u00e9e par des indices plus fiables : le nombre total de neurones corticaux (ou palliaux chez les oiseaux), la densit\u00e9 de connexions synaptiques et la vitesse de conduction axonale.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de l&rsquo;intelligence animale d\u00e9passe le cadre de la curiosit\u00e9 fondamentale et irrigue de nombreux pans de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine, \u00e0 commencer par le bien-\u00eatre animal et le droit. Reconna\u00eetre la sentience et la complexit\u00e9 mentale des esp\u00e8ces non humaines conduit \u00e0 r\u00e9viser en profondeur les normes de d\u00e9tention des animaux dans les \u00e9levages industriels, les parcs zoologiques et les laboratoires biom\u00e9dicaux. L&rsquo;enrichissement environnemental des enclos, autrefois consid\u00e9r\u00e9 comme un luxe superflu, est d\u00e9sormais reconnu comme un besoin psychologique vital pour pr\u00e9venir l&rsquo;ennui chronique, les st\u00e9r\u00e9otypies et la d\u00e9tresse cognitive.<\/p>\n<p>Dans le domaine juridique, la d\u00e9monstration de capacit\u00e9s cognitives complexes alimente le d\u00e9bat sur la personnalit\u00e9 juridique des animaux non humains. Plusieurs juridictions internationales ont r\u00e9cemment accord\u00e9 des statuts d&rsquo;\u00ab \u00eatres sensibles dou\u00e9s de conscience \u00bb \u00e0 divers vert\u00e9br\u00e9s et c\u00e9phalopodes, interdisant certaines pratiques d&rsquo;exploitation et reconnaissant des droits fondamentaux \u00e0 l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 physique pour les grands singes ou les dauphins.<\/p>\n<p>Sur le plan agronomique et de la conservation de la biodiversit\u00e9, l&rsquo;\u00e9tude des traditions culturelles animales est d\u00e9sormais int\u00e9gr\u00e9e dans les plans de sauvegarde des esp\u00e8ces menac\u00e9es. La r\u00e9introduction d&rsquo;animaux \u00e9lev\u00e9s en captivit\u00e9 (comme certaines grues ou chimpanz\u00e9s orphelins) \u00e9choue fr\u00e9quemment si les individus ne poss\u00e8dent pas le bagage culturel, les savoirs de migration ou les comp\u00e9tences de recherche de nourriture transmis socialement par les adultes exp\u00e9riment\u00e9s.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;intelligence animale inspire puissamment les sciences de l&rsquo;ing\u00e9nieur, la robotique et l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Intelligence_artificielle\">intelligence artificielle<\/a> via le biomim\u00e9tisme. Les syst\u00e8mes de navigation autonome s&rsquo;inspirent des algorithmes de calcul de trajectoire de la fourmi du d\u00e9sert (<em>Cataglyphis<\/em>), tandis que les architectures de robots souples imitent le contr\u00f4le tentaculaire distribu\u00e9 du poulpe pour man\u0153uvrer dans des environnements sous-marins impr\u00e9visibles.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en cognition compar\u00e9e se caract\u00e9rise par une accumulation impressionnante de donn\u00e9es remettant en cause le pr\u00e9sum\u00e9 \u00ab propre de l&rsquo;homme \u00bb. Les travaux de Nicola Clayton et ses collaborateurs \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge ont magistralement mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence d&rsquo;une m\u00e9moire de type \u00e9pisodique chez le geai buissonnier (<em>Aphelocoma californica<\/em>). Dans des exp\u00e9riences contr\u00f4l\u00e9es, ces oiseaux ont montr\u00e9 qu&rsquo;ils se rappellent non seulement o\u00f9 ils ont cach\u00e9 diff\u00e9rents types de nourriture (vers de terre p\u00e9rissables ou graines durables), mais aussi quand ils l&rsquo;ont fait, \u00e9vitant de d\u00e9terrer les vers s&rsquo;ils savent qu&rsquo;un laps de temps suffisant pour leur putr\u00e9faction s&rsquo;est \u00e9coul\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le champ de la primatologie, les \u00e9tudes men\u00e9es \u00e0 l&rsquo;Institut de recherche sur les primates de Kyoto par Tetsuro Matsuzawa avec le chimpanz\u00e9 Ai et son fils Ayumu ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des capacit\u00e9s de m\u00e9moire de travail visuo-spatiale surpassant celles d&rsquo;humains adultes. Confront\u00e9s \u00e0 des s\u00e9ries de chiffres de 1 \u00e0 9 apparaissant bri\u00e8vement sur un \u00e9cran tactile puis masqu\u00e9s instantan\u00e9ment par des carr\u00e9s blancs, les jeunes chimpanz\u00e9s parviennent \u00e0 toucher les emplacements dans l&rsquo;ordre croissant exact en une fraction de seconde, une prouesse d&rsquo;attention photographique fulgurante.<\/p>\n<p>La recherche sur la tromperie tactique et la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit a \u00e9galement franchi un palier d\u00e9cisif gr\u00e2ce aux travaux de Brian Hare et Michael Tomasello. En pla\u00e7ant des chimpanz\u00e9s subordonn\u00e9s et dominants dans des ar\u00e8nes de comp\u00e9tition alimentaire, ils ont d\u00e9montr\u00e9 que les subordonn\u00e9s contournent strat\u00e9giquement la nourriture que le dominant peut voir, choisissant exclusivement les aliments dissimul\u00e9s derri\u00e8re un \u00e9cran opaque. Cela prouve que le chimpanz\u00e9 est capable de calculer la perspective visuelle d&rsquo;un rival et d&rsquo;en d\u00e9duire son \u00e9tat de connaissance.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, les recherches neurobiologiques men\u00e9es par Suzana Herculano-Houzel ont apport\u00e9 un \u00e9clairage anatomique r\u00e9volutionnaire en utilisant la m\u00e9thode du fractionnement isotrope pour compter les cellules c\u00e9r\u00e9brales. Ses donn\u00e9es r\u00e9v\u00e8lent que le cerveau des perroquets et des corvid\u00e9s poss\u00e8de une densit\u00e9 neuronale palliale bien plus \u00e9lev\u00e9e que celle des mammif\u00e8res de taille comparable. Ce tassement compact de neurones conf\u00e8re \u00e0 ces oiseaux des puissances de calcul \u00e9quivalentes \u00e0 celles des primates de taille moyenne, dissipant d\u00e9finitivement le mythe d&rsquo;une \u00ab cervelle d&rsquo;oiseau \u00bb d\u00e9ficiente.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La perception de l&rsquo;intelligence animale varie consid\u00e9rablement d&rsquo;une culture humaine \u00e0 l&rsquo;autre, influen\u00e7ant \u00e0 la fois les traditions philosophiques et les priorit\u00e9s de la recherche scientifique. Dans l&rsquo;Occident post-cart\u00e9sien et jud\u00e9o-chr\u00e9tien, la s\u00e9paration ontologique stricte entre l&rsquo;humanit\u00e9 d\u00e9tentrice de l&rsquo;\u00e2me rationnelle et la nature d\u00e9sanim\u00e9e a longtemps instaur\u00e9 une fronti\u00e8re imperm\u00e9able, rendant suspecte toute attribution d&rsquo;intelligence aux b\u00eates, tax\u00e9e d&rsquo;anthropomorphisme non scientifique.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, les traditions philosophiques et religieuses orientales, telles que le bouddhisme, l&rsquo;hindouisme et le ja\u00efnisme, ont toujours postul\u00e9 une continuit\u00e9 m\u00e9taphysique et spirituelle entre tous les \u00eatres sensibles \u00e0 travers les cycles de r\u00e9incarnation (<em>samsara<\/em>). De m\u00eame, les cosmologies animistes de nombreux peuples autochtones d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord, d&rsquo;Amazonie ou de Sib\u00e9rie, analys\u00e9es notamment par l&rsquo;anthropologue Philippe Descola, consid\u00e8rent les animaux comme des \u00ab personnes non humaines \u00bb dot\u00e9es d&rsquo;une intentionnalit\u00e9 pleine et enti\u00e8re, d&rsquo;une culture propre et d&rsquo;une organisation sociale sym\u00e9trique \u00e0 celle des humains.<\/p>\n<p>Ces divergences culturelles ont directement fa\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;histoire scientifique. Alors que les \u00e9thologues europ\u00e9ens et am\u00e9ricains du milieu du XXe si\u00e8cle privil\u00e9giaient des protocoles de laboratoire stricts et se m\u00e9fiaient de l&rsquo;attachement affectif aux animaux d&rsquo;exp\u00e9rience, les primatologues japonais de l&rsquo;\u00e9cole de Kinji Imanishi, travaillant sur les macaques de l&rsquo;\u00eele de Koshima, ont \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 nommer individuellement chaque singe, \u00e0 retracer leurs g\u00e9n\u00e9alogies et \u00e0 documenter d\u00e8s 1953 l&rsquo;invention et la propagation culturelle du lavage des patates douces dans l&rsquo;eau de mer par la jeune femelle Imo. Cette approche empathique et individualis\u00e9e a fini par transformer les standards de l&rsquo;\u00e9thologie mondiale.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le champ de l&rsquo;intelligence animale est travers\u00e9 par des d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et th\u00e9oriques d&rsquo;une grande vivacit\u00e9. La premi\u00e8re controverse r\u00e9currente concerne le spectre de l&rsquo;\u00ab effet Clever Hans \u00bb (le cheval Hans le Malin), o\u00f9 un animal semblait r\u00e9soudre des calculs arithm\u00e9tiques complexes alors qu&rsquo;il r\u00e9agissait simplement \u00e0 des micro-signaux posturaux et respiratoires involontaires \u00e9mis par son ma\u00eetre ou le public. Cette affaire historique rappelle la n\u00e9cessit\u00e9 de contr\u00f4les exp\u00e9rimentaux en double aveugle rigoureux pour \u00e9liminer tout indice inconscient fourni par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur.<\/p>\n<p>Une seconde tension majeure oppose les partisans du canon de Morgan et les tenants de l&rsquo;\u00e9thologie cognitive. Les b\u00e9havioristes stricts et certains psychologues comparatifs contemporains, comme Euan Macphail, ont d\u00e9fendu la th\u00e8se radicale selon laquelle il n&rsquo;existe aucune preuve solide d&rsquo;une diff\u00e9rence de complexit\u00e9 cognitive entre vert\u00e9br\u00e9s non humains, tous les apprentissages pouvant selon eux \u00eatre expliqu\u00e9s par des lois universelles d&rsquo;associationnisme stimulus-r\u00e9ponse sans supposer de processus mentaux sup\u00e9rieurs. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, des chercheurs comme Frans de Waal r\u00e9pliquent que refuser a priori aux animaux des capacit\u00e9s similaires \u00e0 celles des humains lorsque les contextes phylog\u00e9n\u00e9tiques et neuronaux concordent rel\u00e8ve d&rsquo;une forme dogmatique d&rsquo;\u00ab anthropod\u00e9ni \u00bb.<\/p>\n<p>Des controverses persistantes entourent \u00e9galement l&rsquo;interpr\u00e9tation des tests de conscience. La validit\u00e9 du test du miroir est contest\u00e9e lorsqu&rsquo;elle est appliqu\u00e9e \u00e0 des animaux dont la modalit\u00e9 sensorielle dominante n&rsquo;est pas la vision, comme les canid\u00e9s ou les rongeurs, chez qui un test fond\u00e9 sur des signatures olfactives serait beaucoup plus pertinent. De m\u00eame, les affirmations relatives \u00e0 l&rsquo;enseignement du langage des signes aux grands singes (les cas c\u00e9l\u00e8bres de Washoe, Koko ou Nim Chimpsky) ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9v\u00e8rement critiqu\u00e9es par le linguiste Herbert Terrace, qui d\u00e9montra que les \u00e9nonc\u00e9s des singes \u00e9taient essentiellement des imitations sollicit\u00e9es pour obtenir des r\u00e9compenses plut\u00f4t que de v\u00e9ritables cr\u00e9ations syntaxiques et linguistiques.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour cerner pr\u00e9cis\u00e9ment la notion d&rsquo;intelligence animale, il est indispensable de la distinguer de concepts limitrophes avec lesquels elle est fr\u00e9quemment confondue :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Instinct (comportement inn\u00e9) :<\/strong> Patron d&rsquo;action fixe et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 d\u00e9clench\u00e9 par un stimulus sp\u00e9cifique sans n\u00e9cessiter d&rsquo;apprentissage ant\u00e9rieur (ex. la construction de la toile chez l&rsquo;araign\u00e9e). L&rsquo;intelligence se d\u00e9finit pr\u00e9cis\u00e9ment par la flexibilit\u00e9 et la capacit\u00e9 de d\u00e9vier de ces programmes rigides face \u00e0 l&rsquo;impr\u00e9vu.<\/li>\n<li><strong>Conditionnement :<\/strong> Forme \u00e9l\u00e9mentaire d&rsquo;apprentissage par laquelle un stimulus acquiert une signification biologique via l&rsquo;association r\u00e9p\u00e9t\u00e9e. Si le conditionnement constitue l&rsquo;une des briques de base de la cognition, l&rsquo;intelligence englobe des op\u00e9rations de niveau sup\u00e9rieur telles que le raisonnement d\u00e9ductif, l&rsquo;analogie et la synth\u00e8se.<\/li>\n<li><strong>Sentience :<\/strong> Capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9prouver des exp\u00e9riences subjectives positives ou n\u00e9gatives (douleur, plaisir, peur). La sentience renvoie \u00e0 la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale et affective, tandis que l&rsquo;intelligence se r\u00e9f\u00e8re aux capacit\u00e9s computationnelles de traitement d&rsquo;information et de r\u00e9solution de probl\u00e8mes.<\/li>\n<li><strong>Conscience :<\/strong> \u00c9tat global d&rsquo;\u00e9veil et de pr\u00e9sence au monde comprenant la conscience primaire (perception int\u00e9gr\u00e9e) et la conscience r\u00e9flexive (savoir que l&rsquo;on sait). L&rsquo;intelligence peut fonctionner en partie de mani\u00e8re inconsciente, bien que ses formes les plus complexes requi\u00e8rent des niveaux \u00e9lev\u00e9s de vigilance et de contr\u00f4le ex\u00e9cutif.<\/li>\n<li><strong>Anthropomorphisme :<\/strong> Tendance cognitive humaine \u00e0 attribuer des motivations, \u00e9motions ou pens\u00e9es humaines \u00e0 des entit\u00e9s non humaines. S&rsquo;il peut conduire \u00e0 des conclusions erron\u00e9es lorsqu&rsquo;il est na\u00eff, l&rsquo;anthropomorphisme heuristique ou critique est aujourd&rsquo;hui utilis\u00e9 comme outil d&rsquo;hypoth\u00e8se scientifique pour sonder la convergence \u00e9volutive.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;intelligence animale s&rsquo;impose aujourd&rsquo;hui comme une r\u00e9alit\u00e9 biologique incontestable, prot\u00e9iforme et fascinante, r\u00e9futant d\u00e9finitivement le mod\u00e8le d\u00e9suet de l&rsquo;animal-automate. Elle ne s&rsquo;ordonne pas le long d&rsquo;une hi\u00e9rarchie pyramidale domin\u00e9e par l&rsquo;\u00eatre humain, mais se d\u00e9ploie en buissonnement d&rsquo;adaptations cognitives vari\u00e9es, chaque esp\u00e8ce disposant d&rsquo;un profil intellectuel fa\u00e7onn\u00e9 par les pressions \u00e9volutives de son habitat.<\/p>\n<p>Des prouesses technologiques des corvid\u00e9s \u00e0 la m\u00e9moire visuelle extraordinaire des primates, de l&rsquo;utilisation d&rsquo;outils par les dauphins aux facult\u00e9s d&rsquo;abstraction conceptuelle des perroquets et des pieuvres, les recherches exp\u00e9rimentales ont d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence de formes sophistiqu\u00e9es de raisonnement causal, de m\u00e9moire \u00e9pisodique, de m\u00e9tacognition et de transmission culturelle \u00e0 travers tout le r\u00e8gne animal.<\/p>\n<p>Sur les plans \u00e9thique, soci\u00e9tal et philosophique, ces d\u00e9couvertes obligent l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 repenser son rapport moral aux autres esp\u00e8ces vivantes. L&rsquo;appr\u00e9hension de l&rsquo;esprit animal ne rel\u00e8ve plus de la projection anthropomorphique d\u00e9brid\u00e9e, mais d&rsquo;une science rigoureuse qui \u00e9claire avec une acuit\u00e9 renouvel\u00e9e nos propres origines cognitives et la place de la conscience dans le concert du monde vivant.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Clayton, N. S., &amp; Dickinson, A. (1998). Episodic-like memory during cache recovery by scrub jays. <em>Nature<\/em>, 395(6699), 272\u2013274. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/26216\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/26216<\/a><\/li>\n<li>Darwin, C. (1871). <em>The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex<\/em>. John Murray.<\/li>\n<li>De Waal, F. (2016). <em>Are We Smart Enough to Know How Smart Animals Are?<\/em>. W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li>Gallup, G. G. (1970). Chimpanzees: Self-recognition. <em>Science<\/em>, 167(3914), 86\u201387. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.167.3914.86\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.167.3914.86<\/a><\/li>\n<li>Pepperberg, I. M. (1999). <em>The Alex Studies: Cognitive and Communicative Abilities of Grey Parrots<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;intelligence animale englobe l&rsquo;ensemble des facult\u00e9s cognitives permettant aux esp\u00e8ces non humaines de traiter l&rsquo;information, de m\u00e9moriser, d&rsquo;apprendre et d&rsquo;adapter leur comportement face aux d\u00e9fis \u00e9cologiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[8329,3800,6911],"tags":[8337,7324,7300,33741,24010,6194],"class_list":["post-20465","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-ethologie-cognitive","category-neurosciences-comportementales","category-psychologie-comparee","tag-cognition-animale","tag-conscience-animale","tag-ethologie","tag-flexibilite-comportementale","tag-intelligence-animale","tag-psychologie-comparee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20465","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20465\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20465"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20465"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20465"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}