{"id":20304,"date":"2026-10-23T17:14:20","date_gmt":"2026-10-23T17:14:20","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=trouble-identite-ampute-dysphorie-integrite-corporelle"},"modified":"2026-10-23T17:14:20","modified_gmt":"2026-10-23T17:14:20","slug":"trouble-identite-ampute-dysphorie-integrite-corporelle","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=trouble-identite-ampute-dysphorie-integrite-corporelle","title":{"rendered":"Trouble de l&rsquo;identit\u00e9 d&rsquo;amput\u00e9 : L&rsquo;anatomie contrari\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>Le d\u00e9calage profond entre l&rsquo;anatomie objective d&rsquo;un individu et sa repr\u00e9sentation c\u00e9r\u00e9brale inn\u00e9e constitue l&rsquo;un des paradoxes les plus troublants des neurosciences contemporaines et de la psychiatrie clinique. Longtemps m\u00e9connu ou rel\u00e9gu\u00e9 au rang de paraphilie marginale, le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 met en lumi\u00e8re les m\u00e9canismes complexes par lesquels le cerveau construit le sentiment d&rsquo;appartenance corporelle et l&rsquo;unit\u00e9 de soi. Cette condition singuli\u00e8re interroge les fronti\u00e8res de l&rsquo;\u00e9thique biom\u00e9dicale, de la ph\u00e9nom\u00e9nologie et de la neurobiologie cognitive.<\/p>\n<h2>Trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 (Dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9<\/strong>, d\u00e9sormais classifi\u00e9 sur le plan international sous l&rsquo;appellation de <em>dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle<\/em> (ou historiquement <em>Body Integrity Identity Disorder<\/em> &#8211; BIID), est une condition neuropsychiatrique rare et persistante caract\u00e9ris\u00e9e par une discordance intense et angoissante entre le sch\u00e9ma corporel per\u00e7u par le sujet et son corps physique anatomiquement intact. L&rsquo;individu \u00e9prouve le sentiment in\u00e9branlable et pr\u00e9coce qu&rsquo;un ou plusieurs membres sains ne font pas partie int\u00e9grante de son v\u00e9ritable organisme, ce qui g\u00e9n\u00e8re un d\u00e9sir obs\u00e9dant d&rsquo;amputation ou d&rsquo;alt\u00e9ration de la mobilit\u00e9 afin d&rsquo;atteindre une sensation de pl\u00e9nitude existentielle.<\/p>\n<p>Cette pathologie ne rel\u00e8ve ni d&rsquo;une psychose impliquant des d\u00e9lires de pers\u00e9cution ou des hallucinations, ni d&rsquo;une automutilation impulsive \u00e0 vis\u00e9e suicidaire. Les personnes concern\u00e9es poss\u00e8dent une pleine conscience de l&rsquo;incongruit\u00e9 sociale et m\u00e9dicale de leur revendication, mais d\u00e9crivent une souffrance psychologique chronique (ou dysphorie) assimilable \u00e0 celle v\u00e9cue dans la transidentit\u00e9, dans laquelle le corps r\u00e9el fait obstacle \u00e0 l&rsquo;harmonie subjective.<\/p>\n<p>Dans la classification internationale des maladies de l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9 (<a href=\"https:\/\/icd.who.int\/browse\/2024-01\/mms\/fr#1096753043\">CIM-11<\/a>), ce tableau clinique est officiellement codifi\u00e9 sous l&rsquo;intitul\u00e9 de \u00ab Dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle \u00bb (code 6C21), marquant ainsi sa reconnaissance comme entit\u00e9 nosographique autonome distincte des paraphilies classiques et du trouble dysmorphophobique.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;appellation \u00ab trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 \u00bb d\u00e9rive du latin <em>amputare<\/em> (compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>amb-<\/em>, \u00ab autour \u00bb, et du verbe <em>putare<\/em>, \u00ab \u00e9laguer \u00bb ou \u00ab tailler \u00bb), combin\u00e9 au concept d&rsquo;<em>identit\u00e9<\/em> issu du bas latin <em>identitas<\/em> (signifiant \u00ab m\u00eamet\u00e9 \u00bb, la permanence d&rsquo;une entit\u00e9 \u00e0 travers le temps). Historiquement, les premi\u00e8res mentions vernaculaires anglophones utilisaient les vocables <em>apotemnophilia<\/em> (cr\u00e9\u00e9 par le sexologue John Money en 1977 \u00e0 partir du grec ancien <em>ap\u00f3<\/em> \u00ab loin de \u00bb, <em>t\u00e9mnein<\/em> \u00ab couper \u00bb, et <em>phil\u00eda<\/em> \u00ab amour, inclination \u00bb) et <em>acrotomophilia<\/em> pour d\u00e9signer l&rsquo;attirance \u00e9rotique envers des individus amput\u00e9s.<\/p>\n<p>Constatant que la vaste majorit\u00e9 des personnes souffrantes ne recherchaient aucunement une gratification sexuelle mais une mise en conformit\u00e9 de leur identit\u00e9 ontologique, le psychiatre am\u00e9ricain Michael First a propos\u00e9 en 2005 l&rsquo;expression <em>Body Integrity Identity Disorder<\/em> (BIID), traduite en fran\u00e7ais par \u00ab trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle \u00bb (TIIC). L&rsquo;\u00e9volution terminologique vers \u00ab dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle \u00bb dans la CIM-11 refl\u00e8te le glissement linguistique du terme grec <em>dysphor\u00eda<\/em> (\u00ab d\u00e9tresse, fardeau difficile \u00e0 porter \u00bb), analogue \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution nosologique observ\u00e9e pour la dysphorie de genre.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, l&rsquo;expression s&rsquo;\u00e9nonce comme un syntagme nominal masculin : <strong>le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9<\/strong> (phon\u00e9tique : \/t\u0281u.bl\u0259 d\u0259 l\u203fi.d\u0251\u0303.ti.te d\u0259 l\u203f\u0251\u0303.py.te\/). En milieu nosographique sp\u00e9cialis\u00e9, on emploie fr\u00e9quemment l&rsquo;acronyme masculin <em>le TIIC<\/em> pour d\u00e9signer le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle, ou l&rsquo;abr\u00e9viation internationale <em>le BIID<\/em>.<\/p>\n<p>Le substantif \u00ab amput\u00e9 \u00bb agit ici comme compl\u00e9ment du nom d\u00e9terminant l&rsquo;objet de l&rsquo;identification psychique. Au f\u00e9minin ou au pluriel, la d\u00e9signation des patients requiert la formule \u00ab personnes pr\u00e9sentant un trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 \u00bb ou \u00ab personnes atteintes de dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle \u00bb. L&rsquo;adjectif correspondant est parfois d\u00e9clin\u00e9 sous la forme \u00ab biidien \u00bb ou \u00ab dysphorisant \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle \u00bb dans la litt\u00e9rature scientifique francophone.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 dans toute son \u00e9paisseur clinique, il convient de distinguer le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sch%C3%A9ma_corporel\">sch\u00e9ma corporel<\/a> de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Image_du_corps\">image corporelle<\/a>. Le sch\u00e9ma corporel renvoie \u00e0 une repr\u00e9sentation sensorimotrice inconsciente, spatiale et dynamique du corps, r\u00e9gul\u00e9e principalement par les aires pari\u00e9tales et somatosensorielles. L&rsquo;image corporelle, en revanche, implique l&rsquo;\u00e9valuation affective, consciente et esth\u00e9tique que l&rsquo;individu porte sur son enveloppe physique. Dans le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9, la faille est primaire et structurelle : le sch\u00e9ma corporel neurologique semble d\u00e9nu\u00e9 de la cartographie correspondant au membre per\u00e7u comme \u00e9tranger.<\/p>\n<p>Le sujet grandit g\u00e9n\u00e9ralement avec l&rsquo;impression intime et pr\u00e9coce (d\u00e8s l&rsquo;enfance ou la pr\u00e9adolescence) qu&rsquo;une partie sp\u00e9cifique de sa constitution anatomique \u2014 le plus souvent une jambe (au-dessus ou en-dessous du genou), un bras ou les deux membres inf\u00e9rieurs \u2014 est \u00ab en trop \u00bb ou superf\u00e9tatoire. Ce membre n&rsquo;est pas rejet\u00e9 pour des raisons d&rsquo;imperfection cosm\u00e9tique (comme dans la dysmorphophobie), mais parce qu&rsquo;il g\u00e9n\u00e8re une impression d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 somatosensorielle. Les patients verbalisent couramment : \u00ab Je me sens complet en ayant une jambe de moins \u00bb ou \u00ab Ce membre ne m&rsquo;appartient pas, il encombre mon existence \u00bb.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette dissonance continue, les individus d\u00e9ploient fr\u00e9quemment des comportements dits de <em>simulation<\/em> (ou <em>pretending<\/em> en anglais). Ils s&rsquo;isolent pour replier la jambe rejet\u00e9e dans des orth\u00e8ses dissimul\u00e9es, s&rsquo;assoient dans des fauteuils roulants, manient des b\u00e9quilles ou bandent leur membre pour \u00e9prouver le soulagement imm\u00e9diat conf\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;amputation fonctionnelle. Ce comportement de simulation procure un apaisement psychique temporaire remarquable, r\u00e9duisant instantan\u00e9ment le niveau d&rsquo;angoisse et confirmant au patient son sentiment d&rsquo;ad\u00e9quation corporelle.<\/p>\n<p>La fronti\u00e8re nosographique de la pathologie exclut express\u00e9ment la somatoparaphr\u00e9nie d&rsquo;origine vasculaire aigu\u00eb ou les accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux touchant l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, o\u00f9 le patient attribue son membre paralys\u00e9 \u00e0 une tierce personne. Dans le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9, la lucidit\u00e9 cognitive est absolue : le patient sait pertinemment que le membre lui est rattach\u00e9 physiologiquement, qu&rsquo;il r\u00e9agit \u00e0 la douleur et qu&rsquo;il fonctionne normalement, mais conteste sa l\u00e9gitimit\u00e9 ontologique au sein de son individualit\u00e9 subjective.<\/p>\n<p>Ce clivage g\u00e9n\u00e8re une d\u00e9tresse \u00e9motionnelle consid\u00e9rable, un sentiment aigu d&rsquo;isolement social et une culpabilit\u00e9 d\u00e9vorante. Les personnes cachent souvent ce secret pendant des d\u00e9cennies par crainte du jugement psychiatrique, de la stigmatisation ou de l&rsquo;incompr\u00e9hension de leur entourage, cherchant parfois clandestinement des moyens radicaux et dangereux de provoquer une gangr\u00e8ne, un gel tissulaire s\u00e9v\u00e8re ou un traumatisme m\u00e9canique pour contraindre le corps chirurgical \u00e0 proc\u00e9der \u00e0 une amputation salvatrice.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La documentation m\u00e9dicale du trouble s&rsquo;est construite de mani\u00e8re discontinue au cours du dernier quart du XXe si\u00e8cle. En 1977, le sexologue am\u00e9ricain John Money publie la premi\u00e8re description clinique syst\u00e9matique de patients d\u00e9sirant \u00eatre amput\u00e9s, mais il classe ces manifestations dans le champ des d\u00e9viances sexuelles sous le nom d&rsquo;\u00ab apotemnophilie \u00bb. Selon l&rsquo;approche psychanalytique et comportementale dominante de l&rsquo;\u00e9poque, ce d\u00e9sir \u00e9tait interpr\u00e9t\u00e9 comme une fixation \u00e9rotique perverse o\u00f9 le moignon repr\u00e9sentait un \u00e9quivalent phallique ou un substitut de castration symbolique.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1990, le chirurgien \u00e9cossais Robert Smith de l&rsquo;h\u00f4pital Falkirk NHS Trust bouscule la communaut\u00e9 m\u00e9dicale mondiale en r\u00e9alisant, en toute l\u00e9galit\u00e9 et apr\u00e8s expertises psychiatriques coll\u00e9giales ind\u00e9pendantes, deux amputations de jambes saines chez des patients souffrant de cette d\u00e9tresse existentielle incurable. Les deux interventions se soldent par une am\u00e9lioration spectaculaire de la qualit\u00e9 de vie des op\u00e9r\u00e9s, qui cessent imm\u00e9diatement toute revendication m\u00e9dicale et reprennent une vie socio-professionnelle \u00e9quilibr\u00e9e. Cependant, la controverse m\u00e9diatique et \u00e9thique contraint l&rsquo;\u00e9tablissement hospitalier \u00e0 interdire formellement toute intervention ult\u00e9rieure de cette nature.<\/p>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 2005 marque une rupture scientifique fondamentale sous la direction de Michael First, professeur de psychiatrie clinique \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Columbia. Dans son \u00e9tude princeps men\u00e9e aupr\u00e8s de 52 sujets, First d\u00e9montre sans \u00e9quivoque que la sexualisation du membre est absente ou largement secondaire chez la majorit\u00e9 des patients. Il met en lumi\u00e8re que la qu\u00eate centrale repose sur la congruence identitaire et introduit officiellement le terme <em>Body Integrity Identity Disorder<\/em>. Parall\u00e8lement, des neuroscientifiques de renomm\u00e9e mondiale, \u00e0 l&rsquo;instar de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Vilayanur_S._Ramachandran\">Vilayanur S. Ramachandran<\/a> et Paul McGeoch, formulent l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une origine neurod\u00e9veloppementale li\u00e9e \u00e0 un d\u00e9faut de connectivit\u00e9 dans le lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 2010, les travaux du neurobiologiste suisse Peter Brugger et de ses coll\u00e8gues zurichois documentent par imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et magn\u00e9toenc\u00e9phalographie des anomalies tangibles dans le traitement somatosensoriel des personnes concern\u00e9es. Ce basculement du mod\u00e8le psychopathologique pur vers un mod\u00e8le neurobiologique et identitaire aboutit, en 2018, \u00e0 l&rsquo;adoption par l&rsquo;Assembl\u00e9e mondiale de la sant\u00e9 de la terminologie <em>Body Integrity Dysphoria<\/em> au sein de la CIM-11, consacrant le statut du trouble comme une anomalie neurod\u00e9veloppementale de la conscience corporelle.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres th\u00e9oriques concurrents et compl\u00e9mentaires tentent d&rsquo;expliquer l&rsquo;\u00e9tiologie et la dynamique psychologique de ce trouble :<\/p>\n<p>Le <strong>mod\u00e8le neurocognitif pari\u00e9tal<\/strong> constitue \u00e0 ce jour la grille explicative la plus robuste empiriquement. Formul\u00e9 initialement par Ramachandran, il soutient que le cerveau na\u00eet avec une cartographie somatotopique pr\u00e9programm\u00e9e au sein du cortex pari\u00e9tal sup\u00e9rieur droit et du cortex somatosensori-moteur. Si une anomalie micro-structurelle ou fonctionnelle survient au cours de l&#8217;embryogen\u00e8se c\u00e9r\u00e9brale, une zone d\u00e9termin\u00e9e du membre ne trouve aucune contrepartie computationnelle dans la carte pari\u00e9tale. D\u00e8s lors, lorsque le membre physique envoie des influx aff\u00e9rents normaux, le cortex c\u00e9r\u00e9bral ne les int\u00e8gre pas \u00e0 la matrice d&rsquo;appartenance corporelle (<em>body ownership<\/em>), produisant une sensation d&rsquo;intrusion permanente.<\/p>\n<p>Le <strong>mod\u00e8le de l&rsquo;int\u00e9gration multisensorielle et de l&rsquo;insula<\/strong> met l&rsquo;accent sur les r\u00e9seaux d&rsquo;int\u00e9gration int\u00e9roceptive. L&rsquo;insula ant\u00e9rieure droite joue un r\u00f4le fondamental dans la synth\u00e8se des sensations visc\u00e9rales, motrices et \u00e9motionnelles composant le \u00ab soi incarn\u00e9 \u00bb. Des perturbations de connectivit\u00e9 fonctionnelle entre l&rsquo;insula, le cortex pr\u00e9moteur et le cortex somatosensoriel primaire pourraient alt\u00e9rer le sentiment de corpor\u00e9it\u00e9 unifi\u00e9e, induisant une d\u00e9connexion affective et perceptive cibl\u00e9e sur un segment anatomique sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>Le <strong>mod\u00e8le psychodynamique et d\u00e9veloppemental<\/strong> postule que le trouble peut s&rsquo;enraciner dans les phases pr\u00e9coces de la diff\u00e9renciation du moi corporel. Dans l&rsquo;enfance, une exposition pr\u00e9coce \u00e0 un individu porteur d&rsquo;un handicap moteur ou d&rsquo;une proth\u00e8se peut agir comme un puissant catalyseur identificatoire. Pour l&rsquo;enfant aux prises avec des angoisses de morcellement ou des id\u00e9aux de vuln\u00e9rabilit\u00e9 contr\u00f4l\u00e9e, l&rsquo;image de l&rsquo;amput\u00e9 appara\u00eet paradoxalement comme une figure d&rsquo;invuln\u00e9rabilit\u00e9 et de coh\u00e9rence psychique, s&rsquo;enkystant durablement dans la structure de sa personnalit\u00e9.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La s\u00e9miologie du trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 se d\u00e9compose en dimensions cognitives, affectives et comportementales pr\u00e9cises :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La discordance somatopsychique :<\/strong> Sensation interne et irr\u00e9pressible qu&rsquo;une zone corporelle anatomiquement saine ne correspond pas \u00e0 l&rsquo;architecture int\u00e9rieure du sujet.<\/li>\n<li><strong>La d\u00e9tresse dysphorique :<\/strong> Souffrance psychique continue, exacerb\u00e9e par le rappel constant de la pr\u00e9sence du membre lors des activit\u00e9s quotidiennes et des interactions sociales.<\/li>\n<li><strong>La focalisation anatomique circonscrite :<\/strong> La ligne de d\u00e9marcation d\u00e9sir\u00e9e pour l&rsquo;amputation est g\u00e9n\u00e9ralement nette au centim\u00e8tre pr\u00e8s (par exemple, 10 centim\u00e8tres au-dessus de la rotule gauche) et demeure stable tout au long de la vie.<\/li>\n<li><strong>Les comportements de simulation (pretending) :<\/strong> Recours \u00e0 des subterfuges mat\u00e9riels (attelles, b\u00e9quilles, fauteuils roulants, liens de contention) permettant de vivre transitoirement avec l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;infirmit\u00e9 souhait\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Typologie selon le segment anatomique :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Forme unilat\u00e9rale monom\u00e9lique :<\/em> D\u00e9sir d&rsquo;amputation ciblant un unique membre (pr\u00e9dominance statistique marqu\u00e9e pour le membre inf\u00e9rieur gauche).<\/li>\n<li><em>Forme bilat\u00e9rale :<\/em> Volont\u00e9 d&rsquo;amputation des deux membres inf\u00e9rieurs (parfois assortie d&rsquo;un d\u00e9sir d&rsquo;amputation \u00e9tag\u00e9e).<\/li>\n<li><em>Variante de la l\u00e9sion m\u00e9dullaire :<\/em> D\u00e9sir de parapl\u00e9gie, o\u00f9 l&rsquo;individu n&rsquo;aspire pas \u00e0 la r\u00e9section m\u00e9canique d&rsquo;un membre mais \u00e0 la perte totale de la motricit\u00e9 et de la sensibilit\u00e9 sous-l\u00e9sionnelle.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Composante \u00e9rotique associ\u00e9e (facultative) :<\/strong> Pr\u00e9sente chez une minorit\u00e9 de patients, l&rsquo;excitation sexuelle li\u00e9e \u00e0 la vision du corps amput\u00e9 ou au port d&rsquo;une proth\u00e8se (apotemnophilie\/acrotomophilie) ne constitue pas le moteur principal mais une surd\u00e9termination secondaire.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Le tableau clinique type peut \u00eatre illustr\u00e9 par la trajectoire de Julien, un enseignant de 38 ans, sans aucun ant\u00e9c\u00e9dent psychotique. Julien rapporte que d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 7 ans, apr\u00e8s avoir observ\u00e9 un v\u00e9t\u00e9ran unijambiste, il a ressenti une jalousie intense et inexplicable. D\u00e8s l&rsquo;adolescence, il s&rsquo;enferme dans sa chambre pour immobiliser sa jambe droite contre sa cuisse \u00e0 l&rsquo;aide de sangles m\u00e9dicales et utilise une paire de b\u00e9quilles achet\u00e9e d&rsquo;occasion. Il d\u00e9crit une sensation imm\u00e9diate de \u00ab paix int\u00e9rieure \u00bb et l&rsquo;impression de \u00ab redevenir enfin lui-m\u00eame \u00bb lorsqu&rsquo;il se d\u00e9place sur une seule jambe.<\/p>\n<p>Dans la sph\u00e8re publique, Julien dissimule son \u00e9tat, se marie et m\u00e8ne une carri\u00e8re stable. N\u00e9anmoins, l&rsquo;\u00e9nergie psychique n\u00e9cessaire pour maintenir le masque social et cohabiter avec sa jambe droite entra\u00eene des \u00e9pisodes d\u00e9pressifs s\u00e9v\u00e8res. Il passe des nuits enti\u00e8res \u00e0 consulter des forums sp\u00e9cialis\u00e9s sur Internet et \u00e9tudie la possibilit\u00e9 de commander de la neige carbonique \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger pour geler irr\u00e9versiblement ses tissus, esp\u00e9rant que le service des urgences n&rsquo;aura d&rsquo;autre choix que d&rsquo;amputer le membre n\u00e9cros\u00e9.<\/p>\n<p>Un second cas embl\u00e9matique implique les rares patients ayant r\u00e9ussi \u00e0 obtenir une amputation chirurgicale l\u00e9gale ou ayant subi une amputation fortuite. Les \u00e9tudes de suivi \u00e0 long terme men\u00e9es par First ou Blom r\u00e9v\u00e8lent que post-amputation, ces personnes ne manifestent aucun regret. Elles int\u00e8grent imm\u00e9diatement leur proth\u00e8se m\u00e9canique comme si celle-ci comblait enfin le vide structural, voient leur dysphorie dispara\u00eetre totalement et cessent toute revendication m\u00e9dicale, confirmant que le dysfonctionnement n&rsquo;\u00e9tait pas une fuite hypocondriaque sans fin mais une revendication topographique circonscrite.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation clinique<\/h3>\n<p>Le diagnostic de la dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle repose sur une anamn\u00e8se ph\u00e9nom\u00e9nologique approfondie, conduite par des cliniciens rompus aux subtilit\u00e9s des troubles de la conscience corporelle. Il n&rsquo;existe pas de test biologique unique, mais un faisceau d&rsquo;arguments cliniques et psychom\u00e9triques standardis\u00e9s :<\/p>\n<p>L&rsquo;outil d&rsquo;\u00e9valuation le plus utilis\u00e9 en recherche est le <em>Zurich Body Integrity Identity Scale<\/em> (Z-BIIS), d\u00e9velopp\u00e9 par Brugger et ses collaborateurs. Cette \u00e9chelle quantifie l&rsquo;intensit\u00e9 du d\u00e9sir d&rsquo;amputation, la fr\u00e9quence des comportements de simulation, l&rsquo;impact sur le fonctionnement socioprofessionnel et la nature des motivations sous-jacentes (identitaires, esth\u00e9tiques ou sexuelles).<\/p>\n<p>Les crit\u00e8res op\u00e9rationnels de la CIM-11 stipulent que pour retenir le diagnostic de dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle (6C21), il faut constater : une pr\u00e9occupation persistante et intense visant \u00e0 acqu\u00e9rir une incapacit\u00e9 physique significative ; des comportements r\u00e9currents de simulation ou des tentatives d&rsquo;alt\u00e9ration physique ; une d\u00e9tresse clinique significative ou une alt\u00e9ration majeure du fonctionnement personnel, familial ou social ; et l&rsquo;absence d&rsquo;explication par une pathologie m\u00e9dicale g\u00e9n\u00e9rale p\u00e9riph\u00e9rique, un trouble du spectre de la schizophr\u00e9nie ou une simulation d&rsquo;ordre m\u00e9dico-l\u00e9gal.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation paraclinique comprend fr\u00e9quemment un bilan neuropsychologique complet (recherche de d\u00e9ficits pari\u00e9taux de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit) et des tests neurophysiologiques sp\u00e9cifiques, tels que la mesure de la conductance cutan\u00e9e (r\u00e9ponse \u00e9lectrodermale). Des protocoles ont d\u00e9montr\u00e9 une absence ou une baisse notable de r\u00e9action v\u00e9g\u00e9tative somatosensorielle en r\u00e9ponse \u00e0 des stimuli douloureux ou tactiles appliqu\u00e9s sous la ligne d&rsquo;amputation souhait\u00e9e, corroborant une r\u00e9activit\u00e9 sous-corticale alt\u00e9r\u00e9e propre au membre rejet\u00e9.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>Sur le plan pratique, la reconnaissance clinique du trouble permet de mettre fin \u00e0 des d\u00e9cennies de sentiment d&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9 et d&rsquo;errance diagnostique pour les usagers du syst\u00e8me de sant\u00e9. L&rsquo;accueil empathique et sans jugement au sein de structures sp\u00e9cialis\u00e9es de consultation transculturelle ou de neuropsychiatrie pr\u00e9vient les tentatives d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es d&rsquo;auto-amputation \u00e0 haut risque vital (septic\u00e9mie, choc h\u00e9morragique, embolie gazeuse).<\/p>\n<p>L&rsquo;intervention th\u00e9rapeutique conventionnelle s&rsquo;articule autour de la r\u00e9duction des risques et de l&rsquo;accompagnement psychoth\u00e9rapeutique. Les <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapies_cognitivo-comportementales\">th\u00e9rapies cognitivo-comportementales<\/a> (TCC) et les approches d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement (ACT) aident les patients \u00e0 tol\u00e9rer la d\u00e9tresse somatosensorielle, \u00e0 limiter les passages \u00e0 l&rsquo;acte dangereux et \u00e0 int\u00e9grer des strat\u00e9gies de simulation s\u00e9curis\u00e9es dans leur vie quotidienne sans compromettre leur sant\u00e9 physique.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9dicamenteux, les inhibiteurs s\u00e9lectifs de la recapture de la s\u00e9rotonine (ISRS) et les antipsychotiques de seconde g\u00e9n\u00e9ration ne gu\u00e9rissent pas le trouble et ne modifient pas le sch\u00e9ma corporel. Toutefois, ils s&rsquo;av\u00e8rent utiles pour juguler les comorbidit\u00e9s d\u00e9pressives majeures et mod\u00e9rer l&rsquo;intensit\u00e9 obsessionnelle des ruminations centr\u00e9es sur le membre.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations neuro-scientifiques contemporaines mobilisent des outils de neuro-imagerie structurelle et fonctionnelle de pointe. L&rsquo;\u00e9quipe du Centre des Neurosciences de Zurich, dirig\u00e9e par Peter Brugger et Gianluca Saetta, a mis en \u00e9vidence des alt\u00e9rations architecturales sp\u00e9cifiques chez les sujets demandeurs d&rsquo;amputation unilat\u00e9rale de la jambe gauche :<\/p>\n<p>En utilisant la morphom\u00e9trie bas\u00e9e sur les voxels (VBM), les chercheurs ont identifi\u00e9 une r\u00e9duction significative de l&rsquo;\u00e9paisseur corticale et du volume de substance grise au sein du lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur droit (aire 7 de Brodmann), du cortex somatosensori-moteur primaire et de l&rsquo;insula ant\u00e9rieure. Cette zone pari\u00e9tale droite est pr\u00e9cis\u00e9ment impliqu\u00e9e dans la synth\u00e8se du sch\u00e9ma postural et l&rsquo;int\u00e9gration proprioceptive de l&rsquo;h\u00e9micorps gauche.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les \u00e9tudes en IRM fonctionnelle au repos d\u00e9montrent une alt\u00e9ration de la connectivit\u00e9 du r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut et des r\u00e9seaux attentionnels ventraux chez ces patients. Lorsque la zone cutan\u00e9e du membre ind\u00e9sirable est stimul\u00e9e tactilement, l&rsquo;activation du cortex pari\u00e9tal controlat\u00e9ral est nettement amoindrie compar\u00e9e \u00e0 celle induite par la stimulation du membre homologue accept\u00e9, sugg\u00e9rant que l&rsquo;information somesth\u00e9sique n&rsquo;acc\u00e8de pas aux r\u00e9seaux neuronaux sous-tendant la conscience subjective de possession corporelle.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Bien que la litt\u00e9rature clinique provienne majoritairement de pays occidentaux industrialis\u00e9s (Europe occidentale, Am\u00e9rique du Nord, Australie), des cas ont \u00e9t\u00e9 document\u00e9s dans diverses r\u00e9gions du globe, notamment en Asie de l&rsquo;Est. Cependant, l&rsquo;expression du trouble et les possibilit\u00e9s d&rsquo;am\u00e9nagement de vie varient radicalement selon le substrat socioculturel.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes, o\u00f9 l&rsquo;autonomie corporelle et l&rsquo;affirmation de soi constituent des valeurs pr\u00e9pond\u00e9rantes, les sujets expriment une revendication explicite d&rsquo;ad\u00e9quation entre corps physique et identit\u00e9 ressentie, souvent inspir\u00e9e par les discours \u00e9mancipateurs des minorit\u00e9s de genre. Internet a jou\u00e9 un r\u00f4le d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rateur communautaire capital, permettant \u00e0 des personnes g\u00e9ographiquement isol\u00e9es de former des groupes de soutien en ligne, de standardiser leur vocabulaire d&rsquo;entraide et de mutualiser des conseils de simulation.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les contextes o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e8s aux soins de sant\u00e9 physique de base est pr\u00e9caire et o\u00f9 le handicap moteur engendre une marginalisation \u00e9conomique s\u00e9v\u00e8re sans protection sociale institutionnalis\u00e9e, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une demande d&rsquo;amputation volontaire est presque inexistante ou strictement r\u00e9prim\u00e9e. La d\u00e9tresse peut alors se somatiser sous forme de paralysies fonctionnelles conversives ou \u00eatre r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e \u00e0 travers des prismes religieux et m\u00e9taphysiques locaux (tels que la punition karmique ou la possession spirituelle).<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 se situe au c\u0153ur de vifs dilemmes bio\u00e9thiques et l\u00e9gaux touchant aux fondements de la d\u00e9ontologie m\u00e9dicale :<\/p>\n<p>Le premier d\u00e9bat concerne le principe hippocratique de non-malfaisance (<em>primum non nocere<\/em>). Pour la majorit\u00e9 des chirurgiens et des comit\u00e9s d&rsquo;\u00e9thique, pratiquer l&rsquo;ablation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;un tissu anatomiquement fonctionnel et sain contrevient directement \u00e0 la mission th\u00e9rapeutique de pr\u00e9servation de la sant\u00e9 physique. L&rsquo;amputation est un acte irr\u00e9versible qui engendre une infirmit\u00e9 motrice permanente, augmente le risque cardiovasculaire \u00e0 long terme et n\u00e9cessite des appareillages proth\u00e9tiques on\u00e9reux tout au long de l&rsquo;existence.<\/p>\n<p>\u00c0 ce principe s&rsquo;oppose l&rsquo;argument de l&rsquo;autonomie du patient soutenu par des bio\u00e9thiciens renomm\u00e9s tels que Tim Bayne ou Carl Elliott. Selon cette perspective analogique \u00e0 la chirurgie d&rsquo;affirmation de genre, si toutes les approches psychiatriques et pharmacologiques ont \u00e9chou\u00e9, et si la souffrance psychique pousse le patient au suicide ou \u00e0 des auto-mutilations clandestines mortelles, l&rsquo;amputation chirurgicale contr\u00f4l\u00e9e repr\u00e9sente le moindre mal et le seul traitement curatif av\u00e9r\u00e9 du d\u00e9sespoir existentiel du patient.<\/p>\n<p>Une autre controverse porte sur la validit\u00e9 conceptuelle des donn\u00e9es d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale. Certains d\u00e9tracteurs font remarquer que les anomalies structurelles pari\u00e9tales observ\u00e9es chez les patients pourraient \u00eatre la cons\u00e9quence (neuroplasticit\u00e9 induite par des ann\u00e9es de simulation, de d\u00e9su\u00e9tude ou de fixation attentionnelle) plut\u00f4t que la cause premi\u00e8re du d\u00e9sir d&rsquo;amputation. Enfin, l&rsquo;absence d&rsquo;essais cliniques contr\u00f4l\u00e9s et randomis\u00e9s limite l&rsquo;\u00e9tablissement de consensus th\u00e9rapeutiques universels.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions nosologiques<\/h3>\n<p>La d\u00e9limitation diff\u00e9rentielle du trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour \u00e9viter toute confusion avec d&rsquo;autres entit\u00e9s psychopathologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dysmorphophobie (trouble obsessionnel de l&rsquo;apparence) :<\/strong> Le patient dysmorphophobique focalise son anxi\u00e9t\u00e9 sur un d\u00e9faut physique per\u00e7u (nez, peau, calvitie) qu&rsquo;il juge hideux ou asym\u00e9trique. Dans le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9, le membre n&rsquo;est pas jug\u00e9 \u00ab laid \u00bb ; il est per\u00e7u comme \u00e9tranger \u00e0 l&rsquo;entit\u00e9 du moi psychique, ind\u00e9pendamment de toute consid\u00e9ration esth\u00e9tique.<\/li>\n<li><strong>Somatoparaphr\u00e9nie et asomatognosie :<\/strong> Ces troubles neurologiques r\u00e9sultent d&rsquo;une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale acquise brutale (AVC pari\u00e9tal droit). Le patient somatoparaphr\u00e9nique \u00e9labore un d\u00e9lire selon lequel son membre paralys\u00e9 appartient \u00e0 autrui (son m\u00e9decin, son conjoint). Dans le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9, il n&rsquo;y a ni d\u00e9lire ni l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale aigu\u00eb ; le patient reconna\u00eet la pleine appartenance biologique de son membre tout en rejetant son int\u00e9gration subjective.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9lire d&rsquo;amputation (Schizophr\u00e9nie) :<\/strong> L&rsquo;exigence de r\u00e9section corporelle dans le cadre psychotique est fluctuante, sous-tendue par des th\u00e9matiques de pers\u00e9cution, d&rsquo;injonction hallucinatoire ou de mission mystique (ex. : \u00ab Ce membre est poss\u00e9d\u00e9 par le diable \u00bb). Dans la dysphorie d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9, le discours est rationnel, constant, d\u00e9nu\u00e9 de tout mysticisme d\u00e9lirant.<\/li>\n<li><strong>Apotemnophilie :<\/strong> D\u00e9signation historique restreinte o\u00f9 l&rsquo;amputation ou la vision du moignon constitue le stimulus sexuel exclusif ou pr\u00e9f\u00e9rentiel. Bien qu&rsquo;une composante d&rsquo;excitation sexuelle puisse coexister, le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 transcende largement le cadre des paraphilies pour s&rsquo;ancrer dans une qu\u00eate de conformit\u00e9 identitaire.<\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Membre_fant%C3%B4me\">Membre fant\u00f4me<\/a> : Perception somatosensorielle persistante et souvent douloureuse d&rsquo;un membre apr\u00e8s son ablation chirurgicale ou traumatique. Le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 est parfois conceptuellement formul\u00e9 comme son exact inverse : un \u00ab membre pr\u00e9sent per\u00e7u comme fantomatique ou surnum\u00e9raire \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 (dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle) constitue une affection complexe \u00e0 l&rsquo;intersection de la neurologie cognitive, de la psychiatrie et de l&rsquo;\u00e9thique m\u00e9dicale. Les points fondamentaux \u00e0 retenir sont :<\/p>\n<ul>\n<li>Une discordance structurelle et pr\u00e9coce entre l&rsquo;anatomie physique du corps et la cartographie c\u00e9r\u00e9brale pari\u00e9tale du sch\u00e9ma corporel.<\/li>\n<li>Une souffrance psychique invalidante (dysphorie) caract\u00e9ris\u00e9e par le sentiment obs\u00e9dant qu&rsquo;un membre sain ne fait pas partie du soi.<\/li>\n<li>Le recours syst\u00e9matique \u00e0 des comportements compensatoires de simulation (<em>pretending<\/em>) avec des proth\u00e8ses, fauteuils ou b\u00e9quilles pour apaiser la d\u00e9tresse somatopsychique.<\/li>\n<li>L&rsquo;absence totale de d\u00e9lires psychotiques ou de perte du contact avec la r\u00e9alit\u00e9, les patients conservant une parfaite conscience de la singularit\u00e9 de leur d\u00e9marche.<\/li>\n<li>Une reconnaissance nosographique officielle dans la CIM-11 de l&rsquo;OMS (code 6C21), marquant le d\u00e9tachement d\u00e9finitif des mod\u00e8les paraphiliques r\u00e9ducteurs.<\/li>\n<li>Des d\u00e9fis \u00e9thiques majeurs quant aux limites du consentement \u00e9clair\u00e9, de l&rsquo;autonomie corporelle et de la d\u00e9ontologie chirurgicale.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Blom, R. M., Hennekens, J. E., &amp; Denys, D. (2012). Body integrity identity disorder (BIID): New insights into the etiology and clinical profile. <em>PLoS ONE<\/em>, 7(4), Article e34702. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0034702\">https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0034702<\/a><\/li>\n<li>First, M. B. (2005). Desire for amputation of a limb: Paraphilia, psychosis, or a new type of identity disorder? <em>Psychological Medicine<\/em>, 35(6), 919\u2013928. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0033291704003320\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0033291704003320<\/a><\/li>\n<li>Hilti, L. M., H\u00e4nggi, J., Vitacco, D. A., Kraemer, B., Palla, A., Luechinger, R., J\u00e4ncke, L., &amp; Brugger, P. (2013). The desire for healthy limb amputation: Structural brain correlates and clinical features of xenomelia. <em>Brain: A Journal of Neurology<\/em>, 136(1), 318\u2013329. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/aws316\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/aws316<\/a><\/li>\n<li>McGeoch, P. D., Brang, D., Song, T., Lee, R. R., Huang, M., &amp; Ramachandran, V. S. (2011). Xenomelia: A new right parietal lobe syndrome. <em>Journal of Neurology, Neurosurgery &amp; Psychiatry<\/em>, 82(12), 1314\u20131319. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1136\/jnnp-2011-300224\">https:\/\/doi.org\/10.1136\/jnnp-2011-300224<\/a><\/li>\n<li>Saetta, G., Zeller, D., &amp; Brugger, P. (2020). Body integrity dysphoria: Neurobiological and ethical perspectives. <em>Current Opinion in Behavioral Sciences<\/em>, 36, 124\u2013130. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cobeha.2020.08.012\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cobeha.2020.08.012<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie du trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;amput\u00e9 (dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle) : fondements neurocognitifs, histoire, diagnostic et d\u00e9bats \u00e9thiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[6028,46,958],"tags":[31524,33504,2124,33503,26828,1434,1468],"class_list":["post-20304","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-bioethique","category-neuropsychologie","category-psychiatrie-clinique","tag-apotemnophilie","tag-biid","tag-cim-11","tag-dysphorie-de-lintegrite-corporelle","tag-ethique-biomedicale","tag-neuropsychiatrie","tag-schema-corporel"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20304","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20304\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20304"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20304"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20304"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}