{"id":20302,"date":"2026-10-23T17:10:07","date_gmt":"2026-10-23T17:10:07","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=amputation-deuil-corporel-psychologie"},"modified":"2026-10-23T17:10:07","modified_gmt":"2026-10-23T17:10:07","slug":"amputation-deuil-corporel-psychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=amputation-deuil-corporel-psychologie","title":{"rendered":"Amputation : Deuil corporel et reconstruction"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;amputation repr\u00e9sente l&rsquo;une des ruptures somatopsychiques les plus radicales qu&rsquo;un individu puisse traverser au cours de son existence, confrontant la psych\u00e9 \u00e0 une perte corporelle irr\u00e9versible. Au carrefour de la m\u00e9decine chirurgicale, des neurosciences cognitives et de la psychologie clinique, cette ablation physique exige un travail de r\u00e9organisation identitaire profond, o\u00f9 se reconfigurent l&rsquo;image corporelle, l&rsquo;autonomie fonctionnelle et le lien au monde social.<\/p>\n<h2>Amputation<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Sur le plan biom\u00e9dical, l&rsquo;amputation d\u00e9signe l&rsquo;ablation chirurgicale ou la perte traumatique accidentelle d&rsquo;un membre, d&rsquo;un segment de membre ou d&rsquo;une partie saillante du corps humain. En psychologie clinique et en psychopathologie, elle est conceptualis\u00e9e comme une rupture brutale de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du moi corporel, imposant un processus de deuil sp\u00e9cifique portant sur la perte d&rsquo;une partie de soi et exigeant une restructuration globale du sch\u00e9ma corporel et de l&rsquo;image de soi.<\/p>\n<p>Cette alt\u00e9ration physique d\u00e9passe largement la simple perte m\u00e9canique ou locomotrice. Elle engage une crise existentielle majeure au cours de laquelle le sujet doit m\u00e9taboliser la disparition d&rsquo;un substrat physique porteur d&rsquo;investissements affectifs, d&rsquo;histoire libidinale et de comp\u00e9tences relationnelles. La psychologie de la sant\u00e9 appr\u00e9hende ainsi l&rsquo;amputation comme un stresseur chronique et aigu tout \u00e0 la fois, susceptible d&rsquo;induire des manifestations de d\u00e9tresse psychologique prolong\u00e9e, des troubles de l&rsquo;adaptation, un \u00e9tat de stress post-traumatique ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une croissance post-traumatique par le truchement de m\u00e9canismes de r\u00e9silience complexes.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab amputation \u00bb d\u00e9rive directement du substantif latin <em>amputatio<\/em>, lui-m\u00eame issu du verbe <em>amputare<\/em>, forg\u00e9 \u00e0 partir du pr\u00e9fixe <em>amb-<\/em> ou <em>am-<\/em> (\u00ab autour \u00bb, \u00ab des deux c\u00f4t\u00e9s \u00bb) et du verbe <em>putare<\/em> (\u00ab nettoyer \u00bb, \u00ab tailler \u00bb, \u00ab \u00e9monder \u00bb ou \u00ab \u00e9laguer \u00bb dans le vocabulaire arboricole). Dans son acception agricole originelle, le terme d\u00e9crivait l&rsquo;action de tailler les sarments de vigne ou les branches superflues d&rsquo;un arbre afin de stimuler sa vitalit\u00e9 ou de pr\u00e9server la sant\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de la plante.<\/p>\n<p>Le terme fait son entr\u00e9e progressive dans le lexique chirurgical savant au cours du Bas Moyen \u00c2ge et de la Renaissance, rempla\u00e7ant peu \u00e0 peu les p\u00e9riphrases vernaculaires d\u00e9signant le retranchement des membres. Sous la plume de chirurgiens fondateurs de la m\u00e9decine moderne, il prend le sens d&rsquo;un acte technique d&rsquo;extr\u00eame urgence destin\u00e9 \u00e0 sauver la vie d&rsquo;un individu en extirpant une partie gangren\u00e9e, broy\u00e9e ou infect\u00e9e. Au XIXe et surtout au XXe si\u00e8cle, avec l&rsquo;av\u00e8nement de la psychanalyse et de la ph\u00e9nom\u00e9nologie m\u00e9dicale, l&rsquo;amputation franchit les fronti\u00e8res de l&rsquo;anatomie pour d\u00e9signer, par extension s\u00e9mantique et m\u00e9taphorique, toute amputation symbolique, relationnelle ou identitaire subie par la structure du moi.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Le mot \u00ab amputation \u00bb est un substantif f\u00e9minin singulier (au pluriel : \u00ab amputations \u00bb). Sa transcription phon\u00e9tique en alphabet phon\u00e9tique international (API) s&rsquo;\u00e9tablit sous la forme \/\u0251\u0303.py.ta.sj\u0254\u0303\/. Il s&rsquo;accorde selon les r\u00e8gles morphosyntaxiques traditionnelles de la langue fran\u00e7aise avec les d\u00e9terminants et adjectifs qualificatifs f\u00e9minins (par exemple : \u00ab une amputation transtibiale \u00bb, \u00ab des amputations traumatiques \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan lexical, il engendre la famille verbale \u00ab amputer \u00bb (verbe transitif du premier groupe, \/\u0251\u0303.py.te\/) et l&rsquo;adjectif ou substantif \u00ab amput\u00e9 \u00bb \/ \u00ab amput\u00e9e \u00bb (\/\u0251\u0303.py.te\/), qualifiant l&rsquo;individu ayant fait l&rsquo;exp\u00e9rience de cette perte corporelle. Dans le champ de la psychosomatique et de la r\u00e9habilitation physique, on privil\u00e9gie aujourd&rsquo;hui les formules humanisantes telles que \u00ab personne ayant subi une amputation \u00bb ou \u00ab personne vivant avec une amputation \u00bb, \u00e9vitant ainsi de r\u00e9duire le sujet singulier \u00e0 son seul d\u00e9ficit organique.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>D&rsquo;un point de vue psychologique, l&rsquo;amputation ne se r\u00e9duit jamais \u00e0 une soustraction g\u00e9om\u00e9trique de mati\u00e8re charnelle. Elle perturbe en premier lieu la continuit\u00e9 temporelle et spatiale du sujet. Le corps n&rsquo;est pas seulement un organisme biologique servant d&rsquo;outil d&rsquo;action ; il constitue l&rsquo;ancrage ph\u00e9nom\u00e9nologique primaire de la conscience, le vecteur exclusif par lequel nous percevons, agissons et \u00e9prouvons autrui. La perte d&rsquo;un segment corporel fracture ce sentiment de coh\u00e9sion interne, g\u00e9n\u00e9rant un vertige ontologique o\u00f9 le patient se retrouve \u00e9tranger \u00e0 sa propre morphologie, confront\u00e9 \u00e0 un miroir qui lui renvoie une alt\u00e9rit\u00e9 terrifiante et mutil\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette perturbation s&rsquo;observe de mani\u00e8re spectaculaire \u00e0 travers le ph\u00e9nom\u00e8ne neurologique et psychologique du membre fant\u00f4me. D\u00e9crit comme la persistance sensorielle de la partie absente du corps, le membre fant\u00f4me illustre la discordance temporaire entre le sch\u00e9ma corporel neurologique \u2014 cartographie c\u00e9r\u00e9brale des aires somatosensorielles dans le cortex pari\u00e9tal \u2014 et l&rsquo;\u00e9tat anatomique r\u00e9el r\u00e9siduel. Ce membre spectral peut \u00eatre le si\u00e8ge de paresth\u00e9sies b\u00e9nignes mais \u00e9galement de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Douleur_du_membre_fant%C3%B4me\">douleurs du membre fant\u00f4me<\/a> insupportables (br\u00fblures, broiements, crampes intraitables). Les cliniciens observent que ces manifestations physiques douloureuses s&rsquo;entrem\u00ealent fr\u00e9quemment avec des douleurs morales, r\u00e9v\u00e9lant la difficult\u00e9 de l&rsquo;appareil psychique \u00e0 d\u00e9clarer la perte et \u00e0 int\u00e9grer l&rsquo;absence du membre disparu.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l&rsquo;amputation r\u00e9actualise des angoisses archa\u00efques de morcellement corporel et de vuln\u00e9rabilit\u00e9 radicale. Dans le mod\u00e8le psychanalytique, la mutilation physique r\u00e9active la menace de castration symbolique, sapant les assises narcissiques du sujet. L&rsquo;individu doit r\u00e9apprendre les gestes \u00e9l\u00e9mentaires de la vie quotidienne, perdant transitoirement son autonomie motrice, sphinct\u00e9rienne ou gestuelle. Cette r\u00e9gression fonctionnelle forc\u00e9e induit couramment un sentiment de d\u00e9pendance insupportable vis-\u00e0-vis des soignants et des proches aidants, alimentant des v\u00e9cus de honte, de culpabilit\u00e9, d&rsquo;inutilit\u00e9 sociale et une d\u00e9gradation substantielle de l&rsquo;estime de soi.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;adaptation \u00e0 l&rsquo;amputation d\u00e9pend intimement de l&rsquo;\u00e9tiologie de la perte. Une amputation programm\u00e9e, survenant au terme d&rsquo;une longue maladie vasculaire ou d&rsquo;un cancer ost\u00e9o-articulaire, offre au sujet un espace temporel pour anticiper psychiquement la perte, \u00e9laborer une d\u00e9cision th\u00e9rapeutique concert\u00e9e et amorcer un deuil pr\u00e9paratoire. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, une amputation traumatique brutale \u2014 cons\u00e9cutive \u00e0 un accident de la voie publique, un traumatisme professionnel ou une blessure de guerre \u2014 pr\u00e9cipite le psychisme dans une d\u00e9flagration post-traumatique, caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;effraction du principe de plaisir-d\u00e9plaisir, la sid\u00e9ration cognitive et des reviviscences sensorielles terrifiantes de l&rsquo;accident initial.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;amputation oscille entre prouesse de survie et terreur mutilante. D\u00e8s la pr\u00e9histoire, des squelettes du N\u00e9olithique attestent de membres amput\u00e9s avec des instruments en silex suivis de consolidations osseuses, prouvant que les individus survivaient parfois \u00e0 ces traumatismes massifs. Durant l&rsquo;Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine, des praticiens comme Hippocrate et Celse d\u00e9crivent des techniques chirurgicales limit\u00e9es aux tissus gangren\u00e9s morts afin d&rsquo;\u00e9viter les h\u00e9morragies foudroyantes, pratiquant des incisions circulaires prudentes sans dissection approfondie.<\/p>\n<p>Le tournant technique majeur intervient au XVIe si\u00e8cle gr\u00e2ce au chirurgien militaire fran\u00e7ais Ambroise Par\u00e9. Rompant avec la pratique barbare de la caut\u00e9risation des plaies au fer rouge ou \u00e0 l&rsquo;huile bouillante, Par\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralise la ligature des art\u00e8res lors des amputations de guerre et con\u00e7oit les premi\u00e8res proth\u00e8ses m\u00e9caniques articul\u00e9es dot\u00e9es d&rsquo;engrenages complexes. Cette avanc\u00e9e permet non seulement d&rsquo;augmenter drastiquement les taux de survie post-op\u00e9ratoire mais esquisse pour la premi\u00e8re fois la perspective d&rsquo;une r\u00e9habilitation fonctionnelle et esth\u00e9tique destin\u00e9e \u00e0 restaurer la dignit\u00e9 de la personne mutil\u00e9e.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, les guerres napol\u00e9oniennes et la guerre de S\u00e9cession am\u00e9ricaine constituent des laboratoires tragiques de l&rsquo;amputation massive, o\u00f9 Dominique-Jean Larrey syst\u00e9matise les amputations pr\u00e9coces sur le champ de bataille pour juguler le choc et la septic\u00e9mie. Parall\u00e8lement, l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale (\u00e9ther, chloroforme) et des r\u00e8gles d&rsquo;asepsie d\u00e9velopp\u00e9es par Joseph Lister transforme la chirurgie de l&rsquo;amputation, passant d&rsquo;un acte de boucherie exp\u00e9ditive mesur\u00e9 en secondes \u00e0 une intervention reconstructive m\u00e9ticuleuse pr\u00e9servant le moignon en vue de son appareillage.<\/p>\n<p>Le XXe si\u00e8cle, marqu\u00e9 par les h\u00e9catombes des deux guerres mondiales, voit na\u00eetre la r\u00e9adaptation moderne et la prise en compte de la d\u00e9tresse psychologique des mutil\u00e9s. Les \u00ab gueules cass\u00e9es \u00bb et les millions de v\u00e9t\u00e9rans amput\u00e9s forcent la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre le traumatisme de l&rsquo;invalidation corporelle. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode que le neurologue Silas Weir Mitchell puis le neurochirurgien Wilder Penfield \u00e9tudient scientifiquement le ph\u00e9nom\u00e8ne du membre fant\u00f4me. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1970 et 1980, sous l&rsquo;impulsion de la psychologie de la sant\u00e9 et de la psychiatrie de liaison, l&rsquo;amputation n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme un simple acte curatif terminal mais comme le d\u00e9but d&rsquo;un processus multidisciplinaire associant chirurgiens, kin\u00e9sith\u00e9rapeutes, ergoth\u00e9rapeutes, proth\u00e9sistes et psychologues.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse psychologique de l&rsquo;amputation repose sur la convergence de plusieurs courants th\u00e9oriques majeurs de la psychologie et des sciences cognitives.<\/p>\n<p>En premier lieu, la psychanalyse et la psychodynamique \u00e9clairent l&rsquo;amputation sous l&rsquo;angle du deuil de l&rsquo;objet corporel et de l&rsquo;atteinte narcissique. Selon Sigmund Freud dans son essai <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> (1917), la perte d&rsquo;un objet hautement investi d&rsquo;\u00e9nergie libidinale exige un d\u00e9sinvestissement psychique lent et douloureux. Dans le cas de l&rsquo;amputation, l&rsquo;objet perdu n&rsquo;est pas ext\u00e9rieur mais constitue une part du Soi. Paul Schilder, dans son travail s\u00e9minal sur <em>L&rsquo;image du corps<\/em> (1935), d\u00e9montre que notre image corporelle est une construction dynamique investie d&rsquo;affects, de d\u00e9sirs et d&rsquo;exp\u00e9riences relationnelles. L&rsquo;amputation arrache violemment une part de cette image, provoquant un \u00e9tat de stupeur d\u00e9pressive o\u00f9 le sujet vit la perte du membre comme l&rsquo;an\u00e9antissement de son sentiment de compl\u00e9tude et d&rsquo;attractivit\u00e9 corporelle.<\/p>\n<p>En second lieu, la th\u00e9orie ph\u00e9nom\u00e9nologique, port\u00e9e par Edmund Husserl et Maurice Merleau-Ponty dans sa <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em> (1945), fournit un cadre conceptuel capital pour appr\u00e9hender le membre fant\u00f4me et le r\u00e9apprentissage corporel. Merleau-Ponty distingue le \u00ab corps objectif \u00bb (l&rsquo;organisme anatomique manipul\u00e9 par le chirurgien) du \u00ab corps propre \u00bb ou \u00ab corps v\u00e9cu \u00bb (le v\u00e9hicule de notre \u00eatre-au-monde). Pour le philosophe, le membre fant\u00f4me n&rsquo;est pas une simple aberration neurophysiologique mais l&rsquo;expression d&rsquo;une adh\u00e9rence existentielle de l&rsquo;individu \u00e0 son horizon d&rsquo;action habituel : la main continue d&rsquo;exister psychiquement tant que le monde imm\u00e9diat sollicite l&rsquo;acte de pr\u00e9hension.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, les mod\u00e8les transactionnels du stress et du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Coping\">coping<\/a> d\u00e9velopp\u00e9s par Richard Lazarus et Susan Folkman offrent une grille de lecture pragmatique de l&rsquo;adaptation psychologique. L&rsquo;\u00e9valuation cognitive primaire (percevoir l&rsquo;amputation comme une menace, une perte irr\u00e9parable ou un d\u00e9fi salvateur) conjugu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation secondaire (inventaire des ressources personnelles, proth\u00e9tiques et de soutien social) conditionne le choix des strat\u00e9gies de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle. L&rsquo;usage de strat\u00e9gies de coping centr\u00e9es sur le probl\u00e8me et la recherche de soutien social favorise une int\u00e9gration plus rapide, tandis que l&rsquo;\u00e9vitement cognitif, la n\u00e9gation persistante et l&rsquo;impuissance acquise pr\u00e9disposent \u00e0 la d\u00e9pression chronique.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;amputation se d\u00e9cline en multiples dimensions m\u00e9dicales, spatiales et psychologiques qui fa\u00e7onnent la trajectoire de r\u00e9tablissement du patient :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Selon l&rsquo;\u00e9tiologie m\u00e9dicale :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Amputation vasculaire et m\u00e9tabolique :<\/em> Repr\u00e9sentant la majorit\u00e9 des cas civils, elle survient principalement chez les patients souffrant de complications graves du diab\u00e8te ou d&rsquo;art\u00e9riopathie oblit\u00e9rante des membres inf\u00e9rieurs (AOMI), souvent chez des personnes \u00e2g\u00e9es polymorbides.<\/li>\n<li><em>Amputation traumatique :<\/em> Provoqu\u00e9e par un choc m\u00e9canique violent (accidents de la circulation, accidents industriels, explosions de guerre), frappant pr\u00e9f\u00e9rentiellement une population jeune et active, avec une forte pr\u00e9valence de comorbidit\u00e9 traumatique aigu\u00eb.<\/li>\n<li><em>Amputation oncologique :<\/em> R\u00e9alis\u00e9e pour stopper la progression de tumeurs malignes primaires des tissus mous ou des os (ost\u00e9osarcomes), souvent v\u00e9cue comme une mutilation vitale au prix de traumatismes iatrog\u00e8nes lourds.<\/li>\n<li><em>Amputation cong\u00e9nitale :<\/em> Absence ou malformation d&rsquo;un membre d\u00e8s la naissance (ag\u00e9n\u00e9sie, bride amniotique), dont l&rsquo;\u00e9laboration psychique diff\u00e8re radicalement car l&rsquo;enfant grandit sans m\u00e9moire corporelle du membre manquant.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Selon la topographie anatomique :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Membre inf\u00e9rieur :<\/em> Amputations partielles du pied, transtibiales (sous le genou), transf\u00e9morales (au-dessus du genou) ou d\u00e9sarticulations de hanche, affectant au premier plan la locomotion, l&rsquo;\u00e9quilibre et la verticalit\u00e9 posturale.<\/li>\n<li><em>Membre sup\u00e9rieur :<\/em> Amputations digitales, transradiales (sous le coude), transhum\u00e9rales (au-dessus du coude) ou d\u00e9sarticulations scapulo-thoraciques, alt\u00e9rant dramatiquement la pr\u00e9hension fine, l&rsquo;autonomie instrumentale et l&rsquo;expressivit\u00e9 communicationnelle.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Les dimensions psychologiques fondamentales :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;image du corps et le regard d&rsquo;autrui :<\/em> Modification brutale du sch\u00e9ma esth\u00e9tique, angoisse d&rsquo;asym\u00e9trie, honte face au stigmate corporel et crainte du d\u00e9go\u00fbt projet\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9.<\/li>\n<li><em>Le deuil corporel somatopsychique :<\/em> Succession de phases affectives complexes englobant le choc, le d\u00e9ni, la col\u00e8re, le marchandage \u00e9motionnel, l&rsquo;abattement d\u00e9pressif et la restructuration identitaire.<\/li>\n<li><em>La plasticit\u00e9 et l&rsquo;incorporation proth\u00e9tique :<\/em> Capacit\u00e9 du cerveau et de la psych\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer un dispositif biom\u00e9canique ou robotique externe comme un prolongement fonctionnel et identitaire naturel du corps r\u00e9siduel.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser la variabilit\u00e9 clinique des trajectoires psychologiques, examinons le cas de Marc, un motard de 28 ans ayant subi une amputation f\u00e9morale gauche imm\u00e9diate lors d&rsquo;un accident de la circulation \u00e0 haute cin\u00e9tique. Dans les semaines suivant l&rsquo;op\u00e9ration, Marc d\u00e9veloppe un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_stress_post-traumatique\">trouble de stress post-traumatique<\/a> aigu, hant\u00e9 par des flashs sensoriels auditifs du choc et des terreurs nocturnes. Il refuse obstin\u00e9ment de regarder son moignon pendant les pansements, d\u00e9tournant la t\u00eate avec une angoisse panique et des naus\u00e9es. Parall\u00e8lement, il ressent une douleur fant\u00f4me atroce, d\u00e9crivant sa cheville gauche comme \u00ab broy\u00e9e dans un \u00e9tau incandescent \u00bb. Le travail psychoth\u00e9rapeutique d&rsquo;inspiration int\u00e9grative a d&rsquo;abord vis\u00e9 \u00e0 traiter l&rsquo;effraction traumatique par d\u00e9sensibilisation par mouvements oculaires, avant de soutenir l&rsquo;exposition gradu\u00e9e du regard au corps r\u00e9siduel et l&rsquo;introduction d&rsquo;une th\u00e9rapie par le miroir pour apaiser les aff\u00e9rences douloureuses corticales.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 du spectre clinique, consid\u00e9rons le parcours de Jeannine, 71 ans, diab\u00e9tique de longue date, confront\u00e9e \u00e0 une gangr\u00e8ne humide du pied droit imposant une amputation transtibiale programm\u00e9e apr\u00e8s des mois d&rsquo;ulc\u00e8res r\u00e9calcitrants et d&rsquo;hospitalisations \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition. Contrairement \u00e0 Marc, Jeannine a anticip\u00e9 la proc\u00e9dure avec une \u00e9quipe multidisciplinaire. Elle \u00e9prouve initialement un soulagement paradoxal face \u00e0 la disparition de la septic\u00e9mie et de la souffrance physique chronique, mais s&rsquo;effondre psychologiquement au moment du retour \u00e0 domicile, confront\u00e9e \u00e0 la barri\u00e8re architecturale de son appartement et \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 de monter ses escaliers. Chez Jeannine, la d\u00e9tresse ne rel\u00e8ve pas de l&rsquo;effroi traumatique mais d&rsquo;une confrontation brutale avec la perte de son ind\u00e9pendance et l&rsquo;int\u00e9riorisation de l&rsquo;identit\u00e9 de \u00ab personne \u00e2g\u00e9e d\u00e9pendante \u00bb, n\u00e9cessitant une intervention conjointe en ergoth\u00e9rapie et en th\u00e9rapie de soutien focalis\u00e9e sur le renforcement du sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et instruments de mesure psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation psychologique d&rsquo;un individu confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;amputation doit d\u00e9buter d\u00e8s la p\u00e9riode p\u00e9ri-op\u00e9ratoire et se poursuivre durant l&rsquo;ensemble de la r\u00e9\u00e9ducation physique et de l&rsquo;appareillage proth\u00e9tique. Le clinicien proc\u00e8de d&rsquo;abord par des entretiens cliniques approfondis explorant l&rsquo;histoire de la perte, les dynamiques d&rsquo;attachement, l&rsquo;existence d&rsquo;ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques et la qualit\u00e9 du r\u00e9seau de soutien socio-familial.<\/p>\n<p>Sur le plan psychom\u00e9trique, plusieurs instruments standardis\u00e9s sont sp\u00e9cifiquement exploit\u00e9s dans ce champ clinique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>\u00c9chelles sp\u00e9cifiques \u00e0 l&rsquo;amputation et \u00e0 la proth\u00e8se :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Trinity Amputation and Prosthesis Experience Scales (TAPES \/ TAPES-R) :<\/em> D\u00e9velopp\u00e9 par Gallagher et MacLachlan, ce questionnaire multidimensionnel \u00e9value l&rsquo;ajustement psychosocial \u00e0 l&rsquo;amputation, l&rsquo;adaptation \u00e0 la proth\u00e8se (confort, esth\u00e9tique, fonctionnalit\u00e9) et les limitations d&rsquo;activit\u00e9 per\u00e7ues.<\/li>\n<li><em>Amputee Body Image Scale (ABIS) :<\/em> Con\u00e7ue par Breakey, cette \u00e9chelle en 20 items mesure les perturbations et l&rsquo;inconfort li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;image corporelle sp\u00e9cifiquement chez les personnes amput\u00e9es, explorant la r\u00e9action au regard d&rsquo;autrui et la satisfaction corporelle.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Outils g\u00e9n\u00e9raux de psychopathologie et de douleur :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Hospital Anxiety and Depression Scale (HADS) :<\/em> Couramment utilis\u00e9e pour d\u00e9pister la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des sympt\u00f4mes anxieux et d\u00e9pressifs en milieu hospitalier sans interf\u00e9rence des sympt\u00f4mes somatiques.<\/li>\n<li><em>PCL-5 (PTSD Checklist for DSM-5) :<\/em> Mobilis\u00e9e en priorit\u00e9 chez les patients victimes d&rsquo;amputations d&rsquo;origine accidentelle ou balistique pour \u00e9valuer la triade traumatique d&rsquo;\u00e9vitement, d&rsquo;intrusion et d&rsquo;hyperactivation neurov\u00e9g\u00e9tative.<\/li>\n<li><em>\u00c9chelle Visuelle Analogique (EVA) et Questionnaire de Douleur Saint-Antoine (QDSA) :<\/em> Utilis\u00e9s pour quantifier et qualifier les composantes sensorielles et affectives de la douleur du membre fant\u00f4me et des douleurs du moignon.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La prise en charge psychologique des personnes amput\u00e9es s&rsquo;inscrit au c\u0153ur d&rsquo;une \u00e9quipe interdisciplinaire r\u00e9unissant chirurgiens orthop\u00e9distes, physiatres, kin\u00e9sith\u00e9rapeutes, ergoth\u00e9rapeutes, proth\u00e9sistes, assistants sociaux et psychologues cliniciens. D\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 l&rsquo;amputation est d\u00e9cid\u00e9e ou stabilis\u00e9e, l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique conditionne l&rsquo;adh\u00e9sion au programme de r\u00e9\u00e9ducation motrice et \u00e0 l&rsquo;appareillage.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des interventions cognitives et neurobiologiques les plus r\u00e9volutionnaires dans le traitement des douleurs fant\u00f4mes et des troubles de l&rsquo;image corporelle est la th\u00e9rapie du miroir (<em>Mirror Therapy<\/em>), conceptualis\u00e9e initialement par Vilayanur Ramachandran. En pla\u00e7ant un miroir vertical entre les deux membres, le patient observe le reflet de son membre intact bouger librement, cr\u00e9ant ainsi une illusion visuelle puissante qui r\u00e9active les r\u00e9seaux sensorimoteurs du cortex c\u00e9r\u00e9bral. Cette r\u00e9troaction visuelle positive court-circuite le conflit sensori-moteur central, d\u00e9tend les crampes fant\u00f4mes per\u00e7ues et contribue \u00e0 l&rsquo;apaisement de la tension psychique associ\u00e9e au membre manquant.<\/p>\n<p>Sur le plan psychoth\u00e9rapeutique, les th\u00e9rapies comportementales et cognitives (TCC) de troisi\u00e8me vague, notamment la th\u00e9rapie d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_d%27acceptation_et_d%27engagement\">th\u00e9rapie d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement<\/a> &#8211; ACT), d\u00e9montrent une efficacit\u00e9 remarquable. L&rsquo;objectif n&rsquo;est pas de supprimer artificiellement la tristesse ou l&rsquo;inconfort corporel, mais de promouvoir la flexibilit\u00e9 psychologique : amener le patient \u00e0 accueillir ses pens\u00e9es douloureuses et ses sensations corporelles modifi\u00e9es sans lutter inutilement contre elles, tout en r\u00e9engageant des actions orient\u00e9es vers ses valeurs de vie fondamentales (reprise professionnelle, loisirs adapt\u00e9s, r\u00e9investissement familial). De plus, l&rsquo;intervention de pairs-aidants \u2014 personnes amput\u00e9es de longue date ayant r\u00e9ussi leur r\u00e9habilitation \u2014 exerce un effet d\u00e9stigmatisant et mod\u00e9lisant d\u00e9terminant pour dissiper le sentiment d&rsquo;isolement initial.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique internationale confirme la pr\u00e9valence \u00e9lev\u00e9e de complications psychologiques apr\u00e8s une amputation. Les m\u00e9ta-analyses contemporaines indiquent qu&rsquo;environ 20 \u00e0 35 % des personnes amput\u00e9es pr\u00e9sentent des sympt\u00f4mes cliniquement significatifs de d\u00e9pression majeure au cours des deux premi\u00e8res ann\u00e9es, un chiffre trois \u00e0 cinq fois sup\u00e9rieur \u00e0 la moyenne g\u00e9n\u00e9rale en population adulte. Les troubles anxieux touchent approximativement 25 \u00e0 30 % des patients, tandis que l&rsquo;incidence du syndrome de stress post-traumatique varie de 15 % dans les amputations vasculaires \u00e0 plus de 50 % chez les survivants d&rsquo;accidents civils ou militaires s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n<p>Les recherches longitudinales men\u00e9es notamment par Desmond, MacLachlan et Gallagher ont permis d&rsquo;identifier des pr\u00e9dicteurs robustes d&rsquo;adaptation positive. Contrairement aux intuitions communes, le niveau anatomique de l&rsquo;amputation (par exemple, f\u00e9morale versus tibiale) n&rsquo;est pas le d\u00e9terminant le plus puissant de la d\u00e9tresse psychologique \u00e0 long terme. Ce sont des variables psychologiques et sociales subjectives qui pr\u00e9disent le mieux la qualit\u00e9 de vie : la perception de la douleur fant\u00f4me, le niveau per\u00e7u de soutien social, le sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale et la flexibilit\u00e9 psychologique face aux regards publics. Les patients maintenant une pratique r\u00e9guli\u00e8re d&rsquo;activit\u00e9s physiques adapt\u00e9es ou d&rsquo;activit\u00e9s professionnelles d\u00e9montrent une r\u00e9duction spectaculaire des scores de morbidit\u00e9 psychiatrique.<\/p>\n<p>Au niveau neuroscientifique, les \u00e9tudes d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle (IRMf, magn\u00e9toenc\u00e9phalographie) men\u00e9es par Herta Flor et son \u00e9quipe ont d\u00e9montr\u00e9 que la plasticit\u00e9 maladaptative du cortex somatosensoriel primaire (S1) est directement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 de la douleur du membre fant\u00f4me. Lorsque les zones c\u00e9r\u00e9brales corticales adjacentes envahissent le territoire sensoriel d\u00e9aff\u00e9rent\u00e9 du membre amput\u00e9, le cerveau g\u00e9n\u00e8re des signaux d&rsquo;erreur per\u00e7us comme une douleur aigu\u00eb. Les neuroproth\u00e8ses modernes et les interfaces cerveau-machine, en restaurant un retour sensoriel tactile haptique artificiel, favorisent la normalisation de la carte somatotopique et facilitent l&rsquo;appropriation cognitive de la proth\u00e8se, qui passe du statut d&rsquo;objet \u00e9tranger m\u00e9canique \u00e0 celui de composant corporel int\u00e9gr\u00e9.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La signification psychologique de l&rsquo;amputation est profond\u00e9ment modul\u00e9e par les repr\u00e9sentations symboliques du corps propres \u00e0 chaque aire culturelle et spirituelle. Dans de nombreuses cultures occidentales contemporaines, r\u00e9gies par le culte de la performance motrice, de la sym\u00e9trie juv\u00e9nile et de la perfection visuelle, la perte d&rsquo;un membre confronte le sujet \u00e0 une exclusion esth\u00e9tique majeure, o\u00f9 l&rsquo;asym\u00e9trie corporelle est fr\u00e9quemment assimil\u00e9e \u00e0 une d\u00e9ch\u00e9ance physique ou une faillite biologique.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans certaines traditions africaines ou asiatiques fond\u00e9es sur des cosmologies holistiques ou communautaires, l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la personne r\u00e9side prioritairement dans son appartenance \u00e0 la cha\u00eene g\u00e9n\u00e9rationnelle et son r\u00f4le au sein du groupe social, relativisant la primaut\u00e9 accord\u00e9e au carcan organique. Toutefois, des croyances culturelles sp\u00e9cifiques peuvent introduire des angoisses singuli\u00e8res. Dans certaines doctrines religieuses insistant sur la r\u00e9surrection corporelle litt\u00e9rale ou sur des cycles de r\u00e9incarnation, la mutilation physique est susceptible d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue comme une souillure spirituelle compromettant le passage dans l&rsquo;au-del\u00e0 si le membre amput\u00e9 n&rsquo;est pas conserv\u00e9 et inhum\u00e9 selon des rites fun\u00e9raires pr\u00e9cis.<\/p>\n<p>Dans les pays en d\u00e9veloppement ou les zones de conflits arm\u00e9s o\u00f9 les engins explosifs et les mines antipersonnel provoquent des milliers d&rsquo;amputations, l&rsquo;exp\u00e9rience de la mutilation se surajoute \u00e0 des conditions mat\u00e9rielles de survie extr\u00eames. L&rsquo;absence d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 des technologies proth\u00e9tiques de pointe et l&rsquo;inadaptation totale des infrastructures routi\u00e8res transforment l&rsquo;amputation en un arr\u00eat d&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique imm\u00e9diat, exposant la personne \u00e0 la mendicit\u00e9 et \u00e0 un ostracisme social s\u00e9v\u00e8re, ce qui d\u00e9place les priorit\u00e9s th\u00e9rapeutiques de la sant\u00e9 mentale pure vers la r\u00e9habilitation communautaire et la subsistance mat\u00e9rielle.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Le champ th\u00e9orique et clinique de l&rsquo;amputation est travers\u00e9 par d&rsquo;intenses d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et \u00e9thiques. Le premier concerne la standardisation contestable des mod\u00e8les de \u00ab deuil corporel \u00bb. Pendant des d\u00e9cennies, nombre de cliniciens ont tent\u00e9 d&rsquo;appliquer m\u00e9caniquement les phases s\u00e9quentielles du deuil d&rsquo;Elisabeth K\u00fcbler-Ross (choc, d\u00e9ni, col\u00e8re, marchandage, d\u00e9pression, acceptation) aux personnes amput\u00e9es. Les travaux critiques contemporains d\u00e9noncent ce mod\u00e8le normatif et lin\u00e9aire, soulignant que l&rsquo;adaptation psychologique est discontinue, oscillante et idiosyncrasique. Exiger d&rsquo;un patient qu&rsquo;il traverse obligatoirement une phase de col\u00e8re ou d&rsquo;abattement pour atteindre une pr\u00e9tendue \u00ab acceptation \u00bb finale rel\u00e8ve d&rsquo;une tyrannie prescriptive ignorant la diversit\u00e9 des trajectoires individuelles de r\u00e9silience.<\/p>\n<p>Un second d\u00e9bat majeur concerne la pathologisation syst\u00e9matique de l&rsquo;amputation face aux revendications de la neurodiversit\u00e9 et du mouvement des <em>Disability Studies<\/em>. Plusieurs th\u00e9oriciens critiques reprochent au mod\u00e8le m\u00e9dical d&rsquo;aborder le corps amput\u00e9 exclusivement sous le prisme du d\u00e9ficit, du manque anatomique et de la restauration orthop\u00e9dique normative. Ils sugg\u00e8rent que l&rsquo;obligation sociale de \u00ab normaliser \u00bb l&rsquo;apparence physique par des proth\u00e8ses esth\u00e9tiques passives d\u00e9coule davantage du malaise \u00e9prouv\u00e9 par les personnes valides face \u00e0 la diff\u00e9rence que des besoins r\u00e9els d&rsquo;\u00e9panouissement de la personne concern\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, une controverse clinique aigu\u00eb r\u00e9side dans la prise en charge du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_l%27identit%C3%A9_de_l%27int%C3%A9grit%C3%A9_corporelle\">trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle<\/a> (BIID &#8211; <em>Body Integrity Identity Disorder<\/em>), \u00e9galement qualifi\u00e9 d&rsquo;amputophilie ou de x\u00e9nom\u00e9lie. Les individus atteints de cette condition psychiatrique et neurocognitive rare \u00e9prouvent la conviction inalt\u00e9rable qu&rsquo;un de leurs membres sains ne leur appartient pas et ressentent un d\u00e9sir obsessionnel d&rsquo;\u00eatre amput\u00e9s pour accorder leur anatomie physique \u00e0 leur sch\u00e9ma corporel int\u00e9rieur per\u00e7u. Ce syndrome place les chirurgiens et les psychiatres devant un dilemme bio\u00e9thique vertigineux : faut-il autoriser l&rsquo;amputation chirurgicale d&rsquo;un membre biologiquement sain pour soulager une souffrance mentale d\u00e9vastatrice et pr\u00e9venir des tentatives d&rsquo;automutilation fatales, ou s&rsquo;y opposer au nom du principe \u00e9thique de non-malfaisance ?<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Afin de dissiper toute ambigu\u00eft\u00e9 nosologique, il convient de distinguer l&rsquo;amputation de notions m\u00e9dicales et psychopathologiques voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9sarticulation :<\/strong> L&rsquo;amputation sectionne les structures osseuses en pleine continuit\u00e9 de la diaphyse, tandis que la d\u00e9sarticulation consiste \u00e0 s\u00e9parer chirurgicalement un segment anatomique au niveau pr\u00e9cis de son interligne articulaire, \u00e9pargnant ainsi les pi\u00e8ces osseuses sous-jacentes.<\/li>\n<li><strong>Ag\u00e9n\u00e9sie ou ectrom\u00e9lie :<\/strong> Anomalie du d\u00e9veloppement embryonnaire caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;absence cong\u00e9nitale de tout ou partie d&rsquo;un membre. Contrairement \u00e0 l&rsquo;amputation acquise, l&rsquo;individu n\u00e9 avec une ag\u00e9n\u00e9sie n&rsquo;a pas \u00e0 faire l&rsquo;exp\u00e9rience de la soustraction ni du deuil de sensations corporelles ant\u00e9rieurement int\u00e9gr\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>H\u00e9min\u00e9gligence et somatoparaphr\u00e9nie :<\/strong> Troubles neurologiques r\u00e9sultant g\u00e9n\u00e9ralement de l\u00e9sions du lobe pari\u00e9tal droit o\u00f9 le patient ignore l&rsquo;existence de l&rsquo;h\u00e9micorps contral\u00e9sionnel ou attribue son propre membre paralys\u00e9 \u00e0 une tierce personne. Dans l&rsquo;amputation, le patient a une conscience aigu\u00eb de l&rsquo;absence physique r\u00e9elle du segment.<\/li>\n<li><strong>Automutilation :<\/strong> Destruction ou alt\u00e9ration volontaire et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;une partie de son propre corps sans intention suicidaire l\u00e9tale (fr\u00e9quente dans les troubles de la personnalit\u00e9 limite ou les \u00e9pisodes psychotiques). L&rsquo;amputation chirurgicale conventionnelle rel\u00e8ve d&rsquo;une indication m\u00e9dicale subie ou n\u00e9goci\u00e9e dans un but th\u00e9rapeutique de survie.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;amputation constitue une \u00e9preuve existentielle globale qui transcende le geste chirurgical pour bouleverser l&rsquo;\u00e9conomie somatopsychique du sujet. Retenons les points essentiels r\u00e9gissant sa compr\u00e9hension contemporaine :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle impose un double d\u00e9fi neurobiologique et psychodynamique : surmonter la douleur fant\u00f4me li\u00e9e au d\u00e9calage cortical central et accomplir le deuil d&rsquo;une partie constitutive de soi.<\/li>\n<li>L&rsquo;ajustement psychologique d\u00e9pend moins du niveau d&rsquo;ablation anatomique que de facteurs subjectifs : r\u00e9silience personnelle, repr\u00e9sentations de l&rsquo;image du corps, strat\u00e9gies de coping actives et soutien environnemental.<\/li>\n<li>L&rsquo;approche th\u00e9rapeutique moderne r\u00e9cuse les mod\u00e8les de deuil lin\u00e9aire et privil\u00e9gie des interventions int\u00e9gratives pr\u00e9coces combinant TCC de troisi\u00e8me vague, th\u00e9rapie par le miroir, accompagnement par les pairs et technologies d&rsquo;incorporation proth\u00e9tique.<\/li>\n<li>La finalit\u00e9 du soin psychologique ne se r\u00e9sume pas \u00e0 l&rsquo;acceptation passive d&rsquo;un manque, mais vise l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une identit\u00e9 corporelle r\u00e9investie, autorisant une r\u00e9insertion sociale, affective et citoyenne pleine et enti\u00e8re.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Breakey, J. W. (1997). Body image: The lower-limb amputee. <em>Journal of Prosthetics and Orthotics<\/em>, 9(2), 58-66.<\/li>\n<li>Desmond, D. M., &amp; MacLachlan, M. (2006). Coping strategies as predictors of psychosocial adaptation in a sample of elderly veterans with acquired lower limb amputations. <em>Social Science &amp; Medicine<\/em>, 62(1), 208-216.<\/li>\n<li>Flor, H., Nikolajsen, L., &amp; Staehelin Jensen, T. (2006). Phantom limb pain: A review of the central and peripheral mechanisms. <em>The Lancet Neurology<\/em>, 5(11), 973-981.<\/li>\n<li>Gallagher, P., &amp; MacLachlan, M. (2000). Development and psychometric evaluation of the Trinity Amputation and Prosthesis Experience Scales (TAPES). <em>Rehabilitation Psychology<\/em>, 45(2), 130-154.<\/li>\n<li>Merleau-Ponty, M. (1945). <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li>Ramachandran, V. S., &amp; Rogers-Ramachandran, D. (1996). Synaesthesia in phantom limbs induced with mirrors. <em>Proceedings of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences<\/em>, 263(1369), 377-386.<\/li>\n<li>Schilder, P. (1935). <em>The image and appearance of the human body: Studies in the constructive energies of the psyche<\/em>. Kegan Paul, Trench, Trubner &amp; Co.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez les dimensions psychologiques de l&rsquo;amputation : deuil corporel, douleurs du membre fant\u00f4me, impact sur l&rsquo;image de soi et reconstruction r\u00e9siliente.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,3,9047],"tags":[33499,33500,303,6746,797,355],"class_list":["post-20302","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-psychologie-clinique","category-psychosomatique","tag-amputation","tag-deuil-corporel","tag-image-corporelle","tag-membre-fantome","tag-readaptation","tag-resilience"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20302","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20302\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20302"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20302"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20302"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}