{"id":20268,"date":"2026-10-23T15:52:02","date_gmt":"2026-10-23T15:52:02","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=syndrome-amnesique-neuropsychologie"},"modified":"2026-10-23T15:52:02","modified_gmt":"2026-10-23T15:52:02","slug":"syndrome-amnesique-neuropsychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=syndrome-amnesique-neuropsychologie","title":{"rendered":"Syndrome amn\u00e9sique : Anatomie de l&rsquo;oubli"},"content":{"rendered":"<p>Le syndrome amn\u00e9sique constitue l&rsquo;une des affections neuropsychologiques les plus fascinantes et les plus rigoureusement investigu\u00e9es dans l&rsquo;histoire des neurosciences cognitives contemporaines. En dissociant de mani\u00e8re s\u00e9lective l&rsquo;aptitude \u00e0 retenir de nouvelles informations \u00e9pisodiques de la pr\u00e9servation intacte du raisonnement logique, du langage et des savoir-faire automatis\u00e9s, cette pathologie a servi d&rsquo;instrument fondamental pour cartographier les architectures c\u00e9r\u00e9brales sous-tendant la m\u00e9moire humaine.<\/p>\n<h2>Syndrome amn\u00e9sique<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le syndrome amn\u00e9sique d\u00e9signe un d\u00e9ficit neuropsychologique global, chronique ou aigu, caract\u00e9ris\u00e9 par une alt\u00e9ration s\u00e9v\u00e8re et disproportionn\u00e9e de la m\u00e9moire d\u00e9clarative, survenant en l&rsquo;absence de troubles notables des autres fonctions cognitives sup\u00e9rieures telles que le langage, le raisonnement perceptif, la praxie ou le quotient intellectuel global. L&rsquo;individu affect\u00e9 se trouve dans l&rsquo;incapacit\u00e9 quasi totale de consolider de nouveaux souvenirs conscients tout en manifestant fr\u00e9quemment des pertes variables relatives aux \u00e9v\u00e9nements ant\u00e9rieurs \u00e0 l&rsquo;apparition de l&rsquo;atteinte c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique, ce trouble se d\u00e9finit par une dissociation \u00e9lective o\u00f9 la m\u00e9moire \u00e9pisodique \u00e0 long terme est profond\u00e9ment compromise, tandis que la m\u00e9moire de travail imm\u00e9diate, la m\u00e9moire proc\u00e9durale et les formes implicites d&rsquo;apprentissage demeurent remarquablement fonctionnelles. Le patient \u00e9volue ainsi dans un perp\u00e9tuel pr\u00e9sent subjectif, conscient de son environnement imm\u00e9diat et apte \u00e0 converser avec coh\u00e9rence, mais priv\u00e9 de la trame temporelle qui permet de relier son pass\u00e9 autobiographique aux contingences de son existence future.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab amn\u00e9sique \u00bb tire son \u00e9tymologie du grec ancien <em>amn\u00easia<\/em> (\u1f00\u03bc\u03bd\u03b7\u03c3\u03af\u03b1), substantif form\u00e9 par l&rsquo;adjonction du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-, \u00ab sans \u00bb ou \u00ab absence de \u00bb) et du radical nominal <em>mn\u00eam\u00ea<\/em> (\u03bc\u03bd\u03ae\u03bc\u03b7, \u00ab m\u00e9moire \u00bb ou \u00ab souvenir \u00bb). La racine indo-europ\u00e9enne sous-jacente, <em>*men-<\/em>, renvoie \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;esprit, au souvenir et \u00e0 la pens\u00e9e, que l&rsquo;on retrouve \u00e9galement dans des vocables tels que le latin <em>mens<\/em> (esprit) et <em>memoria<\/em>.<\/p>\n<p>Le vocable \u00ab syndrome \u00bb, quant \u00e0 lui, proc\u00e8de du grec <em>sundrom\u00ea<\/em> (\u03c3\u03c5\u03bd\u03b4\u03c1\u03bf\u03bc\u03ae), qui signifie litt\u00e9ralement \u00ab concours \u00bb ou \u00ab action de courir ensemble \u00bb, issu de <em>sun-<\/em> (\u03c3\u03cd\u03bd, \u00ab avec \u00bb, \u00ab ensemble \u00bb) et du verbe <em>dramon<\/em> (\u1f14\u03b4\u03c1\u03b1\u03bc\u03bf\u03bd, \u00ab courir \u00bb). Introduit dans le vocabulaire m\u00e9dical d\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9 gal\u00e9nique pour d\u00e9signer un faisceau coh\u00e9rent de sympt\u00f4mes signant une entit\u00e9 clinique particuli\u00e8re, son association au terme d&rsquo;amn\u00e9sie s&rsquo;est cristallis\u00e9e \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, singuli\u00e8rement sous l&rsquo;impulsion des psychiatres et ali\u00e9nistes europ\u00e9ens observant des pertes \u00e9lectives de la rem\u00e9moration chez des patients alcooliques chroniques ou victimes d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, l&rsquo;expression \u00ab syndrome amn\u00e9sique \u00bb se prononce phon\u00e9tiquement \/s\u025b\u0303.d\u0281om am.ne.zik\/. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : des \u00ab syndromes amn\u00e9siques \u00bb), constitu\u00e9 du substantif masculin \u00ab syndrome \u00bb qualifi\u00e9 par l&rsquo;adjectif relationnel \u00ab amn\u00e9sique \u00bb.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale et scientifique, le terme peut \u00eatre employ\u00e9 avec divers modificateurs pr\u00e9cisant son \u00e9tiologie ou sa topographie l\u00e9sionnelle, \u00e0 l&rsquo;instar des locutions \u00ab syndrome amn\u00e9sique dienc\u00e9phalique \u00bb, \u00ab syndrome amn\u00e9sique bitemporal \u00bb ou \u00ab syndrome amn\u00e9sique hippocampique \u00bb. Sur le plan syntaxique, il assume le r\u00f4le de sujet ou de compl\u00e9ment d&rsquo;objet au sein des descriptions nosographiques, impliquant un statut syndromique plut\u00f4t qu&rsquo;une pathologie univoque en soi.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La caract\u00e9risation du syndrome amn\u00e9sique repose sur le principe de dissociation cognitive, pierre angulaire de la neuropsychologie moderne. L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment central du syndrome est l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amn%C3%A9sie_ant%C3%A9rograde\">amn\u00e9sie ant\u00e9rograde<\/a>, soit l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;acqu\u00e9rir et de retenir durablement de nouvelles informations survenues apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d\u00e9clenchant ou l&rsquo;installation de la l\u00e9sion. Un individu atteint d&rsquo;un syndrome amn\u00e9sique pur est capable de maintenir une conversation fluide, de r\u00e9p\u00e9ter une s\u00e9quence de chiffres imm\u00e9diatement apr\u00e8s son \u00e9nonciation et de saisir des instructions complexes, car sa m\u00e9moire de travail (notamment la boucle phonologique et le calepin visuo-spatial d\u00e9crits par Alan Baddeley) demeure intacte. D\u00e8s lors que l&rsquo;attention est d\u00e9tourn\u00e9e ne serait-ce que quelques secondes, l&rsquo;information dispara\u00eet irr\u00e9m\u00e9diablement de son champ de conscience.<\/p>\n<p>Ce tableau est presque constamment compl\u00e9t\u00e9 par une amn\u00e9sie r\u00e9trograde, laquelle d\u00e9signe l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 des souvenirs autobiographiques ou s\u00e9mantiques form\u00e9s avant l&rsquo;atteinte neurologique. Cette composante r\u00e9trograde n&rsquo;est pas uniforme : elle respecte g\u00e9n\u00e9ralement un profil temporel canonique, th\u00e9oris\u00e9 sous le nom de loi de Ribot. Selon ce gradient, les souvenirs les plus anciens, consolid\u00e9s au fil des d\u00e9cennies et largement distribu\u00e9s au sein des r\u00e9seaux n\u00e9ocorticaux, r\u00e9sistent mieux \u00e0 la destruction que les souvenirs r\u00e9cents encod\u00e9s peu de temps avant l&rsquo;installation du syndrome.<\/p>\n<p>Le contraste le plus saisissant chez le patient amn\u00e9sique concerne la scission entre m\u00e9moire d\u00e9clarative et m\u00e9moire non d\u00e9clarative. La premi\u00e8re, qui int\u00e8gre les composantes \u00e9pisodiques (faits contextualis\u00e9s dans le temps et l&rsquo;espace) et s\u00e9mantiques (connaissances g\u00e9n\u00e9rales du monde), d\u00e9pend de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du syst\u00e8me temporo-m\u00e9dian et du dienc\u00e9phale. La seconde, qui englobe la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9moire_proc%C3%A9durale\">m\u00e9moire proc\u00e9durale<\/a>, les conditionnements classiques et les effets d&rsquo;amor\u00e7age (<em>priming<\/em>), est \u00e9pargn\u00e9e. Ainsi, un sujet amn\u00e9sique peut apprendre des t\u00e2ches motrices complexes (comme le dessin en miroir ou la r\u00e9solution de la tour de Hano\u00ef) \u00e0 un rythme parfaitement comparable \u00e0 celui d&rsquo;un sujet t\u00e9moin, tout en affirmant \u00e0 chaque essai quotidien n&rsquo;avoir jamais vu le mat\u00e9riel exp\u00e9rimental auparavant.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l&rsquo;\u00e9tendue du syndrome varie consid\u00e9rablement selon la pr\u00e9sence ou l&rsquo;absence de signes frontaux associ\u00e9s. Lorsque les circuits fronto-striataux sont pr\u00e9serv\u00e9s, le patient poss\u00e8de une anosognosie mod\u00e9r\u00e9e ou une conscience douloureuse de son trouble, adoptant une posture de repli ou d&rsquo;interrogation perplexe face \u00e0 ses lacunes. En revanche, lorsque les l\u00e9sions empi\u00e8tent sur le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian ou orbitofrontal, le tableau clinique s&rsquo;enrichit de confabulations productives et spontan\u00e9es, le malade comblant les br\u00e8ches de sa trame mn\u00e9sique par des r\u00e9cits imaginaires dont il ne remet nullement en doute la v\u00e9racit\u00e9.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La trajectoire scientifique du syndrome amn\u00e9sique s&rsquo;enracine dans la psychiatrie clinique du XIXe si\u00e8cle. D\u00e8s 1881, le philosophe et psychologue fran\u00e7ais Th\u00e9odule Ribot publie <em>Les Maladies de la m\u00e9moire<\/em>, un ouvrage fondateur o\u00f9 il \u00e9nonce la loi de r\u00e9gression temporelle de la m\u00e9moire, \u00e9tablissant que la d\u00e9sorganisation m\u00e9morielle progresse des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents et instables vers les souvenirs lointains et stables.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1887, le neuropsychiatre russe Sergue\u00ef Korsakoff d\u00e9crit chez des sujets souffrant de polyn\u00e9vrite et d&rsquo;\u00e9thylisme chronique un \u00e9tat mental singulier m\u00ealant amn\u00e9sie ant\u00e9rograde massive, d\u00e9sorientation temporo-spatiale et fabulations d&rsquo;allure mythomaniaque, ce qui donnera lieu \u00e0 l&rsquo;appellation d&rsquo;usage <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syndrome_de_Korsakoff\">syndrome de Korsakoff<\/a>. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, Carl Wernicke identifie l&rsquo;enc\u00e9phalopathie aigu\u00eb souvent pr\u00e9alable \u00e0 cet \u00e9tat, consolidant le lien entre carence nutritionnelle en thiamine et dysfonctionnement neuropsychiatrique.<\/p>\n<p>Le XXe si\u00e8cle marque un tournant d\u00e9cisif vers la neuroanatomie exp\u00e9rimentale. En 1953, le neurochirurgien William Scoville pratique chez un jeune patient \u00e9pileptique de 27 ans, Henry Gustav Molaison (connu universellement jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort sous les initiales H.M.), une r\u00e9section bilat\u00e9rale du lobe temporal m\u00e9dial, emportant les deux tiers ant\u00e9rieurs de l&rsquo;hippocampe, le gyrus parahippocampique et l&rsquo;amygdale. L&rsquo;observation minutieuse de H.M., dirig\u00e9e pendant un demi-si\u00e8cle par la neuropsychologue Brenda Milner \u00e0 l&rsquo;Institut neurologique de Montr\u00e9al, bouleverse la conception alors dominante d&rsquo;un cerveau fonctionnant de mani\u00e8re holistique et \u00e9quipotentielle (notamment d\u00e9fendue par Karl Lashley). Milner et ses coll\u00e8gues d\u00e9montrent que la m\u00e9moire constitue une fonction mentale distincte, dissociable de l&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale, et qu&rsquo;elle poss\u00e8de un ancrage anatomique sp\u00e9cifique centr\u00e9 sur l&rsquo;hippocampe.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1970 et 1980, les travaux de Larry Squire, d&rsquo;Endel Tulving et d&rsquo;Elizabeth Warrington permettent de raffiner les cat\u00e9gories cognitives en d\u00e9montrant la r\u00e9alit\u00e9 neurobiologique des syst\u00e8mes de m\u00e9moire multiples. L&rsquo;introduction de la neuro-imagerie fonctionnelle dans les ann\u00e9es 1990 et 2000 viendra confirmer sur le vivant les corr\u00e9lats anatomiques pr\u00e9cis observ\u00e9s initialement par les \u00e9tudes l\u00e9sionnelles classiques.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le syndrome amn\u00e9sique s&rsquo;\u00e9claire au regard de plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques majeurs d\u00e9velopp\u00e9s en psychologie cognitive et en neurobiologie. Le mod\u00e8le de la consolidation synaptique et syst\u00e9mique constitue le cadre interpr\u00e9tatif principal de l&rsquo;amn\u00e9sie hippocampique. \u00c9labor\u00e9 par David Marr puis repris par Larry Squire, ce mod\u00e8le postule que l&rsquo;hippocampe joue le r\u00f4le de standardiste temporaire ou d&rsquo;index pour les repr\u00e9sentations distribu\u00e9es dans le n\u00e9ocortex. Lors de l&rsquo;encodage initial, l&rsquo;hippocampe lie les divers \u00e9l\u00e9ments sensoriels d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement. Au fur et \u00e0 mesure que le temps passe et par le truchement de processus hors ligne (tels que le sommeil \u00e0 ondes lentes), ces connexions cortico-corticales se renforcent, rendant l&rsquo;\u00e9vocation du souvenir ind\u00e9pendante de l&rsquo;hippocampe. La destruction de l&rsquo;hippocampe bloque toute nouvelle consolidation et d\u00e9truit les souvenirs r\u00e9cents encore d\u00e9pendants de ce noyau, expliquant le gradient temporel de l&rsquo;amn\u00e9sie r\u00e9trograde.<\/p>\n<p>Une th\u00e9orie concurrente et influente, formul\u00e9e par Lynn Nadel et Morris Moscovitch, est la th\u00e9orie des traces multiples (<em>Multiple Trace Theory<\/em> ou MTT). Selon cette conceptualisation, l&rsquo;hippocampe intervient perp\u00e9tuellement dans le rappel des souvenirs purement \u00e9pisodiques, quelle que soit leur anciennet\u00e9. Chaque fois qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement autobiographique est r\u00e9activ\u00e9, une nouvelle trace hippocampique est g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. Les souvenirs lointains poss\u00e9deraient ainsi une multiplicit\u00e9 de traces les rendant plus r\u00e9sistants \u00e0 des l\u00e9sions partielles. En revanche, en cas de destruction compl\u00e8te bilat\u00e9rale de l&rsquo;hippocampe, une amn\u00e9sie r\u00e9trograde autobiographique totale surviendrait, \u00e9pargnant uniquement la m\u00e9moire s\u00e9mantique g\u00e9n\u00e9rale pr\u00e9alablement extraite et stock\u00e9e dans le n\u00e9ocortex.<\/p>\n<p>Sur le plan structural, le mod\u00e8le unifi\u00e9 de la m\u00e9moire humaine propos\u00e9 par Endel Tulving, d\u00e9sign\u00e9 sous l&rsquo;acronyme SPI (S\u00e9riel, Parall\u00e8le, Ind\u00e9pendant), stipule que le syst\u00e8me \u00e9pisodique est superpos\u00e9 et tributaire du syst\u00e8me s\u00e9mantique, lui-m\u00eame ancr\u00e9 dans le syst\u00e8me de repr\u00e9sentation perceptive. Le syndrome amn\u00e9sique illustre pr\u00e9cis\u00e9ment une alt\u00e9ration de l&rsquo;encodage \u00e9pisodique, o\u00f9 le sujet \u00e9choue \u00e0 contextualiser dans le temps subjectif (la conscience autono\u00e9tique) les \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus, tout en conservant parfois des parcelles de conscience no\u00e9tique lui permettant d&rsquo;assimiler des faits s\u00e9mantiques bruts par r\u00e9p\u00e9tition intensive.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>Le tableau clinique d&rsquo;un syndrome amn\u00e9sique s&rsquo;articule autour de plusieurs dimensions s\u00e9miologiques fondamentales et se d\u00e9cline en diff\u00e9rentes sous-entit\u00e9s nosologiques selon le foyer anatomique responsable :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;amn\u00e9sie ant\u00e9rograde globale :<\/strong> Impossibilit\u00e9 d&rsquo;int\u00e9grer des informations nouvelles pr\u00e9sent\u00e9es verbalement, visuellement ou spatialement. L&#8217;empan mn\u00e9sique \u00e0 court terme est normal (autour de 7 \u00e9l\u00e9ments), mais la r\u00e9tention \u00e0 moyen et long terme est nulle apr\u00e8s un intervalle d&rsquo;interf\u00e9rence.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;amn\u00e9sie r\u00e9trograde temporelle :<\/strong> Lacune m\u00e9morielle touchant le pass\u00e9 pr\u00e9morbide du sujet, variant de quelques mois \u00e0 plusieurs d\u00e9cennies, fr\u00e9quemment soumise au gradient de Ribot.<\/li>\n<li><strong>La pr\u00e9servation des m\u00e9moires implicite et proc\u00e9durale :<\/strong> Facult\u00e9 intacte d&rsquo;acqu\u00e9rir de nouvelles habilet\u00e9s perceptivo-motrices, de subir les effets d&rsquo;indi\u00e7age (amor\u00e7age perceptif et s\u00e9mantique) et de r\u00e9pondre aux conditionnements pavloviens.<\/li>\n<li><strong>Le syndrome amn\u00e9sique bitemporal (hippocampique) :<\/strong> Cons\u00e9cutif \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9ration bilat\u00e9rale des formations hippocampiques, du cortex entorhinal et p\u00e9rirhinal. Il se caract\u00e9rise par une amn\u00e9sie ant\u00e9rograde pure, sans fabulation ni d\u00e9sinhibition comportementale majeure, le patient gardant conscience de son oubli.<\/li>\n<li><strong>Le syndrome amn\u00e9sique dienc\u00e9phalique :<\/strong> Associ\u00e9 \u00e0 des l\u00e9sions des corps mamillaires et du thalamus m\u00e9diodorsal (comme dans le syndrome de Korsakoff). Il associe \u00e0 l&rsquo;oubli ant\u00e9rograde des fausses reconnaissances, des confabulations chroniques et une perte de rep\u00e9rage spatio-temporel aigu\u00eb.<\/li>\n<li><strong>Le syndrome amn\u00e9sique frontal (ou de dysfonction ex\u00e9cutive de la m\u00e9moire) :<\/strong> Provoqu\u00e9 par des l\u00e9sions du cortex pr\u00e9frontal ou de ses connexions. Le trouble porte moins sur le stockage synaptique que sur la mise en \u0153uvre de strat\u00e9gies de recherche m\u00e9morielle, la chronologie des \u00e9v\u00e9nements et le contr\u00f4le de plausibilit\u00e9 des rappels.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la neuropsychologie clinique regorge de monographies ayant fa\u00e7onn\u00e9 notre compr\u00e9hension de l&rsquo;architecture m\u00e9morielle. Le cas du patient <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Henry_Molaison\">H.M.<\/a> (Henry Molaison) demeure le paradigme absolu du syndrome amn\u00e9sique pur. Apr\u00e8s sa chirurgie en 1953, H.M. s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9 incapable de retenir le d\u00e9c\u00e8s de ses parents proches, se r\u00e9veillant chaque matin persuad\u00e9 d&rsquo;avoir vingt-sept ans. Pr\u00e9sent\u00e9 aux m\u00eames cliniciens pendant des d\u00e9cennies, il les saluait chaque jour avec politesse comme de parfaits inconnus. Pourtant, mis face \u00e0 un test de dessin en miroir durant plusieurs jours cons\u00e9cutifs, ses courbes de performance montraient une r\u00e9duction continue et classique des erreurs, bien qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tonn\u00e2t lui-m\u00eame de r\u00e9ussir avec une telle dext\u00e9rit\u00e9 une \u00e9preuve qu&rsquo;il soutenait n&rsquo;avoir jamais vue.<\/p>\n<p>Un autre exemple saisissant est celui de Clive Wearing, un musicologue et chef de ch\u0153ur britannique renomm\u00e9, ayant contract\u00e9 une enc\u00e9phalite herp\u00e9tique en 1985. La maladie a d\u00e9truit de mani\u00e8re bilat\u00e9rale ses lobes temporaux ainsi que des segments importants de son cortex frontal. Wearing pr\u00e9sente une fen\u00eatre de conscience imm\u00e9diate n&rsquo;exc\u00e9dant pas vingt \u00e0 trente secondes. Il tient un journal intime dans lequel il note sans rel\u00e2che : \u00ab 08 h 31 : Maintenant je suis vraiment \u00e9veill\u00e9 pour la premi\u00e8re fois \u00bb, barrant avec v\u00e9h\u00e9mence les lignes ant\u00e9rieures \u00e9crites de sa propre main dix minutes plus t\u00f4t. Malgr\u00e9 cette discontinuit\u00e9 existentielle radicale, sa m\u00e9moire proc\u00e9durale et musicale est demeur\u00e9e immacul\u00e9e : capable de d\u00e9chiffrer une partition polyphonique complexe au piano et de diriger un ch\u0153ur sans la moindre h\u00e9sitation, il cesse toute activit\u00e9 et retombe dans un d\u00e9sarroi temporel d\u00e8s que la derni\u00e8re note s&rsquo;\u00e9teint.<\/p>\n<p>Dans un contexte m\u00e9dical plus r\u00e9versible mais spectaculaire, l&rsquo;ictus amn\u00e9sique (ou amn\u00e9sie globale transitoire) illustre la survenue brutale chez un sujet d&rsquo;\u00e2ge moyen d&rsquo;un syndrome amn\u00e9sique temporo-m\u00e9dian d&rsquo;une dur\u00e9e de quatre \u00e0 huit heures. Durant cet \u00e9pisode, souvent pr\u00e9cipit\u00e9 par un stress \u00e9motionnel intense, un effort physique violent ou une immersion en eau froide, le patient manifeste une perplexit\u00e9 anxieuse et r\u00e9p\u00e8te invariablement les m\u00eames interrogations : \u00ab Quelle heure est-il ? \u00bb, \u00ab O\u00f9 allons-nous ? \u00bb, \u00ab Que s&rsquo;est-il pass\u00e9 ? \u00bb, conservant par ailleurs son identit\u00e9 personnelle et un comportement praxique ad\u00e9quat. L&rsquo;\u00e9pisode r\u00e9gresse spontan\u00e9ment sans s\u00e9quelles majeures, laissant pour seul stigmate une amn\u00e9sie d\u00e9finitive portant sur la dur\u00e9e de l&rsquo;acc\u00e8s.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure neuropsychologique<\/h3>\n<p>La caract\u00e9risation rigoureuse d&rsquo;un syndrome amn\u00e9sique requiert une d\u00e9marche d&rsquo;\u00e9valuation standardis\u00e9e, articul\u00e9e autour de batteries psychom\u00e9triques norm\u00e9es et sensibles. L&rsquo;examen ne peut se limiter \u00e0 un simple d\u00e9pistage global mais doit explorer syst\u00e9matiquement les diff\u00e9rents versants de la cognition pour isoler la s\u00e9lectivit\u00e9 du d\u00e9ficit mn\u00e9sique.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9chelle clinique de m\u00e9moire de Wechsler (actuellement dans sa version WMS-IV) constitue l&rsquo;outil de r\u00e9f\u00e9rence mondial pour l&rsquo;\u00e9valuation quantitative des troubles m\u00e9moriels. Elle permet de calculer un Indice de M\u00e9moire Auditive, un Indice de M\u00e9moire Visuelle, un Indice de M\u00e9moire de Travail et un Indice de M\u00e9moire Diff\u00e9r\u00e9e. Chez le patient amn\u00e9sique typique, un \u00e9croulement massif de l&rsquo;Indice de M\u00e9moire Diff\u00e9r\u00e9e est objectiv\u00e9, contrastant avec la pr\u00e9servation de l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;efficience intellectuelle globale (WAIS-IV).<\/p>\n<p>Pour dissocier pr\u00e9cis\u00e9ment les \u00e9tapes de l&rsquo;encodage, du stockage et de la r\u00e9cup\u00e9ration, les cliniciens francophones s&rsquo;appuient fr\u00e9quemment sur le test de rappel libre \/ rappel indic\u00e9 \u00e0 16 items (RL\/RI-16), d\u00e9riv\u00e9 du paradigme de Buschke et formalis\u00e9 par Martial Van der Linden. Cette \u00e9preuve contr\u00f4le l&rsquo;encodage par le biais d&rsquo;indices s\u00e9mantiques. Si le rappel libre imm\u00e9diat est bas mais qu&rsquo;un indi\u00e7age cat\u00e9goriel permet d&rsquo;augmenter le score, le clinicien conclut \u00e0 un d\u00e9ficit des processus de r\u00e9cup\u00e9ration (souvent d&rsquo;origine frontale ou sous-corticale). Si, en revanche, m\u00eame l&rsquo;indi\u00e7age s\u00e9mantique s&rsquo;av\u00e8re inop\u00e9rant et que les \u00e9preuves de reconnaissance confirment un taux massif de fausses alarmes ou d&rsquo;oublis, c&rsquo;est le processus de consolidation hippocampique qui est incrimin\u00e9, signant un v\u00e9ritable profil de stockage amn\u00e9sique.<\/p>\n<p>L&rsquo;exploration du versant r\u00e9trograde fait intervenir des questionnaires d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements publics (portant sur des d\u00e9cennies d\u00e9termin\u00e9es) et des entretiens semi-structur\u00e9s autobiographiques, tels que le questionnaire de m\u00e9moire autobiographique (TEMP-A) d\u00e9velopp\u00e9 par Pascale Piolino. Cet instrument jauge l&rsquo;aptitude du patient \u00e0 revivre mentalement des \u00e9pisodes particuliers de sa vie (voyage mental dans le temps et \u00e9tat de conscience autono\u00e9tique) par opposition au rappel d\u00e9contextualis\u00e9 de connaissances factuelles sur son propre pass\u00e9 (m\u00e9moire s\u00e9mantique personnelle).<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Sur le versant de la prise en charge clinique, le syndrome amn\u00e9sique pose des d\u00e9fis quotidiens insurmontables sans am\u00e9nagements ergonomiques et strat\u00e9gies palliatives. La r\u00e9habilitation cognitive ne vise g\u00e9n\u00e9ralement pas la gu\u00e9rison de la l\u00e9sion biologique sous-jacente, mais l&rsquo;optimisation des ressources r\u00e9siduelles pour restaurer un niveau d&rsquo;autonomie compatible avec la s\u00e9curit\u00e9 de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>L&rsquo;exploitation des m\u00e9moires non d\u00e9claratives s&rsquo;av\u00e8re au c\u0153ur des interventions neuropsychologiques modernes. Les praticiens d\u00e9ploient des techniques sp\u00e9cifiques d&rsquo;apprentissage sans erreur (<em>errorless learning<\/em>), th\u00e9oris\u00e9es notamment par Barbara Wilson. Les personnes amn\u00e9siques \u00e9tant d\u00e9pourvues de la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9liminer consciemment leurs propres erreurs ant\u00e9rieures, toute tentative erron\u00e9e lors d&rsquo;un apprentissage risque d&rsquo;\u00eatre consolid\u00e9e de mani\u00e8re implicite. En guidant le patient de telle sorte qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9mette que des r\u00e9ponses correctes d\u00e8s l&rsquo;introduction d&rsquo;une nouvelle t\u00e2che, les soignants parviennent \u00e0 lui faire assimiler l&rsquo;utilisation d&rsquo;outils domotiques, le maniement d&rsquo;un fauteuil roulant ou la navigation dans un lieu de vie standardis\u00e9.<\/p>\n<p>Le recours aux technologies d&rsquo;assistance externe s&rsquo;est impos\u00e9 comme un pilier fondamental de la compensation. L&rsquo;utilisation de carnets m\u00e9moires, d&rsquo;agendas \u00e9lectroniques programm\u00e9s \u00e0 l&rsquo;avance, d&rsquo;applications pour t\u00e9l\u00e9phones mobiles munies d&rsquo;alarmes contextuelles et de balises GPS permet de contourner le d\u00e9ficit d&rsquo;encodage en fournissant des rep\u00e8res exog\u00e8nes permanents. \u00c0 un niveau plus soci\u00e9tal, la gestion de ces patients soul\u00e8ve d&rsquo;immenses questions juridiques quant \u00e0 la capacit\u00e9 de discernement civil, au consentement \u00e9clair\u00e9 aux soins et \u00e0 la mise sous protection l\u00e9gale (tutelle ou curatelle), l&rsquo;amn\u00e9sique \u00e9tant expos\u00e9 \u00e0 des abus de confiance manifestes en raison de l&rsquo;impossibilit\u00e9 de se souvenir de ses transactions financi\u00e8res r\u00e9centes.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche neuroscientifique actuelle sur le syndrome amn\u00e9sique combine les apports de la mod\u00e9lisation animale, de l&rsquo;optog\u00e9n\u00e9tique et de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique \u00e0 haut champ (7 Tesla et au-del\u00e0). Ces investigations visent \u00e0 comprendre comment l&rsquo;information est achemin\u00e9e \u00e0 travers les diff\u00e9rentes sous-r\u00e9gions du complexe hippocampique (corne d&rsquo;Ammon CA1, CA2, CA3 et gyrus dent\u00e9).<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes chez les rongeurs, notamment conduites par des chercheurs comme Susumu Tonegawa, ont mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence de populations neuronales sp\u00e9cifiques baptis\u00e9es \u00ab cellules d&rsquo;engramme \u00bb. En marquant g\u00e9n\u00e9tiquement ces neurones activ\u00e9s lors d&rsquo;un conditionnement de peur, l&rsquo;optog\u00e9n\u00e9tique a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que, dans certains \u00e9tats amn\u00e9siques induits exp\u00e9rimentalement par des inhibiteurs de synth\u00e8se prot\u00e9ique, l&rsquo;oubli n&rsquo;\u00e9tait pas imputable \u00e0 un effacement m\u00e9canique de l&rsquo;engramme, mais \u00e0 un \u00e9chec de r\u00e9activation des circuits synaptiques pertinents. La stimulation lumineuse cibl\u00e9e des neurones de l&rsquo;engramme est parvenue \u00e0 restaurer l&rsquo;expression du souvenir, bouleversant le dogme classique de la destruction irr\u00e9versible des traces m\u00e9morielles.<\/p>\n<p>Chez l&rsquo;\u00eatre humain, les protocoles d&rsquo;imagerie fonctionnelle ont mis en lumi\u00e8re le r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral par d\u00e9faut (<em>Default Mode Network<\/em>), au sein duquel l&rsquo;hippocampe joue un r\u00f4le pivot. Les neuroscientifiques ont d\u00e9couvert que les zones sollicit\u00e9es pour se rem\u00e9morer un \u00e9pisode pass\u00e9 sont substantiellement identiques \u00e0 celles mobilis\u00e9es pour imaginer un sc\u00e9nario futur (la pens\u00e9e prospective ou prospection \u00e9pisodique). L&rsquo;\u00e9tude empirique des patients amn\u00e9siques a confirm\u00e9 cette corr\u00e9lation : priv\u00e9s de leur capacit\u00e9 \u00e0 reconstituer leurs souvenirs d&rsquo;enfance ou de jeunesse, ces individus s&rsquo;av\u00e8rent tout aussi incapables de se projeter dans une situation fictive le lendemain ou dans dix ans, d\u00e9crivant un vide mental total lorsqu&rsquo;on leur demande d&rsquo;imaginer une promenade sur une plage d\u00e9serte.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles<\/h3>\n<p>Si le substrat neurobiologique du syndrome amn\u00e9sique r\u00e9pond \u00e0 des m\u00e9canismes physiopathologiques universels, l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue du trouble et les repr\u00e9sentations qu&rsquo;en ont les soci\u00e9t\u00e9s varient de fa\u00e7on substantielle d&rsquo;une culture \u00e0 l&rsquo;autre. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales industrialis\u00e9es, caract\u00e9ris\u00e9es par un individualisme affirm\u00e9 et une valorisation aigu\u00eb de l&rsquo;autonomie personelle, la perte de la m\u00e9moire autobiographique est souvent assimil\u00e9e \u00e0 une dissolution tragique de l&rsquo;identit\u00e9 et du \u00ab soi \u00bb. L&rsquo;amn\u00e9sique y est per\u00e7u comme un \u00eatre d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de son histoire, ce qui engendre une angoisse existentielle majeure pour le patient et ses proches.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les structures socioculturelles \u00e0 tradition communautaire ou collectiviste, o\u00f9 l&rsquo;individu est d&rsquo;abord d\u00e9fini par ses relations parentales, claniques et ses obligations collectives imm\u00e9diates, le fardeau de l&rsquo;oubli individuel peut \u00eatre partiellement absorb\u00e9 par le groupe. La continuit\u00e9 narrative de la personne est alors prise en charge de mani\u00e8re externe par la communaut\u00e9, qui maintient vivante la m\u00e9moire de l&rsquo;individu par les r\u00e9cits oraux partag\u00e9s, all\u00e9geant la stigmatisation li\u00e9e \u00e0 la perte du souvenir priv\u00e9.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la culture populaire occidentale a abondamment nourri une mythologie cin\u00e9matographique et litt\u00e9raire totalement d\u00e9connect\u00e9e des r\u00e9alit\u00e9s cliniques du syndrome amn\u00e9sique. Les fictions exploitent fr\u00e9quemment le clich\u00e9 de l&rsquo;amn\u00e9sie psychog\u00e8ne spectaculaire, o\u00f9 le personnage oublie subitement son nom et sa vie pass\u00e9e mais reste capable d&rsquo;engranger de nouveaux souvenirs sans aucune difficult\u00e9, ou gu\u00e9rit miraculeusement \u00e0 la suite d&rsquo;un second traumatisme cr\u00e2nien. Cette dramatisation brouille la compr\u00e9hension du grand public, occultant la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9dominante du syndrome organique, qui repose pr\u00e9cis\u00e9ment sur l&rsquo;inverse : l&rsquo;incapacit\u00e9 radicale \u00e0 former le moindre nouveau souvenir dans un cerveau dont l&rsquo;histoire ancienne est rest\u00e9e en grande partie lisible.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>La notion m\u00eame de \u00ab syndrome amn\u00e9sique \u00bb pur fait l&rsquo;objet de contestations et de d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques r\u00e9currents dans la sph\u00e8re cognitive. Plusieurs auteurs soulignent qu&rsquo;un syndrome amn\u00e9sique absolument pur, c&rsquo;est-\u00e0-dire totalement d\u00e9pourvu de micro-atteintes associ\u00e9es de l&rsquo;attention s\u00e9lective, du fonctionnement ex\u00e9cutif ou du langage s\u00e9mantique fin, rel\u00e8ve d&rsquo;une abstraction th\u00e9orique id\u00e9alis\u00e9e que l&rsquo;on ne rencontre qu&rsquo;exceptionnellement dans les salles d&rsquo;examen neuropsychologique.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des plus vifs d\u00e9bats th\u00e9oriques des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies oppose les tenants du mod\u00e8le hi\u00e9rarchique unitaire (d\u00e9fendu principalement par Larry Squire et Stuart Zola) aux partisans de la s\u00e9gr\u00e9gation fonctionnelle p\u00e9rirhinale\/hippocampique (men\u00e9s par John Aggleton et Malcolm Brown). Pour les premiers, le syst\u00e8me temporo-m\u00e9dian fonctionne comme une entit\u00e9 indissociable d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la m\u00e9moire d\u00e9clarative dans son ensemble. Pour les seconds, il existe une dissociation cruciale entre le processus de rem\u00e9moration (<em>recollection<\/em>, impliquant la r\u00e9cup\u00e9ration d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments contextuels spatio-temporels, pris en charge par l&rsquo;hippocampe) et le processus de simple familiarit\u00e9 (<em>familiarity<\/em>, sentiment de conna\u00eetre une entit\u00e9 sans souvenir du contexte d&rsquo;apprentissage, m\u00e9di\u00e9 par le cortex p\u00e9rirhinal). Selon cette seconde vue, certaines l\u00e9sions limit\u00e9es \u00e0 l&rsquo;hippocampe n&rsquo;engendreraient pas un syndrome amn\u00e9sique global mais une perte sp\u00e9cifique du sentiment de recollection, laissant le signal de familiarit\u00e9 intact.<\/p>\n<p>Une autre controverse persistante touche \u00e0 la fronti\u00e8re entre amn\u00e9sies organiques et amn\u00e9sies dissociatives (ou psychog\u00e8nes). Bien que l&rsquo;origine l\u00e9sionnelle soit identifiable dans la majorit\u00e9 des syndromes amn\u00e9siques francs, des stress psychologiques cataclysmiques peuvent induire des \u00e9tats d&rsquo;amn\u00e9sie autobiographique r\u00e9trograde pure avec perte de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle, sans l\u00e9sion d\u00e9celable en neuro-imagerie structurelle standard. Les querelles nosographiques perdurent quant \u00e0 savoir si ces \u00e9tats dissociatifs r\u00e9sultent d&rsquo;un blocage fonctionnel des m\u00e9canismes de r\u00e9cup\u00e9ration neurobiologique ou s&rsquo;ils rel\u00e8vent de dynamiques purement psychopathologiques.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions nosologiques<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout \u00e9cueil diagnostique, il convient de discriminer rigoureusement le syndrome amn\u00e9sique d&rsquo;autres entit\u00e9s s\u00e9miologiques proches :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9mence (Trouble neurocognitif majeur, ex. maladie d&rsquo;Alzheimer) :<\/strong> Si la phase initiale de la maladie d&rsquo;Alzheimer se manifeste par un syndrome amn\u00e9sique hippocampique pr\u00e9coce, la pathologie d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative s&rsquo;\u00e9tend rapidement au n\u00e9ocortex, entra\u00eenant un d\u00e9clin multi-domaine avec aphasie, apraxie, agnosie et perte globale d&rsquo;autonomie fonctionnelle, ce qui n&rsquo;est pas le cas d&rsquo;un syndrome amn\u00e9sique circonscrit et stable.<\/li>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amn%C3%A9sie_r%C3%A9trograde\">Amn\u00e9sie r\u00e9trograde<\/a> :<\/strong> D\u00e9ficit portant s\u00e9lectivement sur les souvenirs constitu\u00e9s avant l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d\u00e9clenchant. Bien qu&rsquo;elle accompagne fr\u00e9quemment le syndrome amn\u00e9sique, elle n&rsquo;en constitue qu&rsquo;un volet et peut rarement survenir de fa\u00e7on isol\u00e9e (\u00ab amn\u00e9sie r\u00e9trograde pure \u00bb ou focale).<\/li>\n<li><strong>Amn\u00e9sie psychog\u00e8ne \/ dissociative :<\/strong> Perte de m\u00e9moire survenant en l&rsquo;absence de l\u00e9sion neurologique organique, souvent d\u00e9clench\u00e9e par un traumatisme psychique s\u00e9v\u00e8re. Elle se caract\u00e9rise typiquement par une amn\u00e9sie r\u00e9trograde focalis\u00e9e sur l&rsquo;identit\u00e9 ou des \u00e9v\u00e9nements autobiographiques \u00e9motionnellement insupportables, avec pr\u00e9servation de l&rsquo;apprentissage ant\u00e9rograde.<\/li>\n<li><strong>Dysmn\u00e9sie ou plaintes mn\u00e9siques b\u00e9nignes :<\/strong> Fluctuations mineures du rappel souvent li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, \u00e0 un \u00e9tat d\u00e9pressif ou au vieillissement c\u00e9r\u00e9bral normal, corrigibles int\u00e9gralement par un surcro\u00eet d&rsquo;attention ou la fourniture d&rsquo;indices, sans perturbation du processus d&rsquo;ancrage structural.<\/li>\n<li><strong>Syndrome confusionnel :<\/strong> Alt\u00e9ration aigu\u00eb et fluctuante de la vigilance, de l&rsquo;attention et de la conscience de soi et de l&rsquo;environnement, s&rsquo;accompagnant d&rsquo;une d\u00e9sorganisation globale de la pens\u00e9e. Contrairement au syndrome amn\u00e9sique o\u00f9 la vigilance est parfaitement stable et alerte, le patient confus ne parvient pas \u00e0 fixer son attention de base.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le tableau ci-dessous condense les donn\u00e9es fondamentales caract\u00e9risant le syndrome amn\u00e9sique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Nature clinique :<\/strong> Alt\u00e9ration massive et s\u00e9lective de la m\u00e9moire d\u00e9clarative contrastant avec l&rsquo;\u00e9pargne des autres domaines cognitifs et intellectuels.<\/li>\n<li><strong>Signes cardinaux :<\/strong> Amn\u00e9sie ant\u00e9rograde profonde (impossibilit\u00e9 d&rsquo;acqu\u00e9rir de nouveaux souvenirs \u00e9pisodiques) combin\u00e9e \u00e0 une amn\u00e9sie r\u00e9trograde d&rsquo;intensit\u00e9 variable (ob\u00e9issant fr\u00e9quemment au gradient temporel de Ribot).<\/li>\n<li><strong>Fonctions pr\u00e9serv\u00e9es :<\/strong> M\u00e9moire imm\u00e9diate\/de travail, m\u00e9moire proc\u00e9durale (savoir-faire moteurs et cognitifs), m\u00e9canismes d&rsquo;amor\u00e7age implicite, langage et raisonnement logique.<\/li>\n<li><strong>Neuroanatomie :<\/strong> Atteinte focale bilat\u00e9rale des structures temporales m\u00e9dianes (formation hippocampique, cortex parahippocampique) ou des relais dienc\u00e9phaliques (thalamus m\u00e9diodorsal, corps mamillaires).<\/li>\n<li><strong>\u00c9tiologies principales :<\/strong> Anoxie ou isch\u00e9mie c\u00e9r\u00e9brale, enc\u00e9phalite herp\u00e9tique, chirurgie d&rsquo;ex\u00e9r\u00e8se bilat\u00e9rale, traumatisme cr\u00e2nien s\u00e9v\u00e8re, carence en vitamine B1 (syndrome de Korsakoff), ictus amn\u00e9sique transitoire.<\/li>\n<li><strong>Gestion th\u00e9rapeutique :<\/strong> Absence de traitement pharmacologique curatif direct des l\u00e9sions constitu\u00e9es ; prise en charge centr\u00e9e sur la rem\u00e9diation cognitive (apprentissage sans erreur) et l&rsquo;impl\u00e9mentation de proth\u00e8ses mn\u00e9siques externes (aides \u00e9lectroniques et environnementales).<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Baddeley, A. (2000). The episodic buffer: A new component of working memory? <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 4(11), 417-423. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(00)01538-2\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(00)01538-2<\/a><\/p>\n<p>Milner, B., Corkin, S., &amp; Teuber, H. L. (1968). Further analysis of the hippocampal amnesic complex: 14-year follow-up study of H.M. <em>Neuropsychologia<\/em>, 6(3), 215-234. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0028-3932(68)90021-3\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0028-3932(68)90021-3<\/a><\/p>\n<p>Moscovitch, M., Cabeza, R., Winocur, G., &amp; Nadel, L. (2016). Episodic memory and beyond: The hippocampus and neocortex in retrieval. <em>Annual Review of Psychology<\/em>, 67, 105-134. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev-psych-113011-143733\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev-psych-113011-143733<\/a><\/p>\n<p>Ribot, T. (1881). <em>Les maladies de la m\u00e9moire<\/em>. Germer Bailli\u00e8re.<\/p>\n<p>Squire, L. R., &amp; Wixted, J. T. (2011). The cognitive neuroscience of human memory since H.M. <em>Annual Review of Neuroscience<\/em>, 34, 259-288. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev-neuro-061010-113720\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev-neuro-061010-113720<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le syndrome amn\u00e9sique est un d\u00e9ficit neuropsychologique caract\u00e9ris\u00e9 par une alt\u00e9ration massive de la m\u00e9moire d\u00e9clarative sans atteinte des autres fonctions intellectuelles. D\u00e9couvrez sa clinique, ses causes et son histoire.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,1486,31093],"tags":[6609,4698,1554,173,28197,33422],"class_list":["post-20268","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-sciences-cognitives","category-troubles-cognitifs","tag-amnesie-anterograde","tag-hippocampe","tag-memoire-declarative","tag-neuropsychologie","tag-patient-hm","tag-syndrome-amnesique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20268","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20268\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20268"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20268"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20268"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}