{"id":20246,"date":"2026-10-23T14:55:10","date_gmt":"2026-10-23T14:55:10","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=langue-des-signes-americaine-asl"},"modified":"2026-10-23T14:55:10","modified_gmt":"2026-10-23T14:55:10","slug":"langue-des-signes-americaine-asl","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=langue-des-signes-americaine-asl","title":{"rendered":"ASL : Neurocognition du geste visuel"},"content":{"rendered":"<p>La langue des signes am\u00e9ricaine, universellement d\u00e9sign\u00e9e par le sigle ASL (<em>American Sign Language<\/em>), constitue un syst\u00e8me linguistique visuo-gestuel autonome et complexe, dot\u00e9 d&rsquo;une grammaire g\u00e9n\u00e9rative compl\u00e8te, ind\u00e9pendant de l&rsquo;anglais parl\u00e9. Au croisement des neurosciences cognitives, de la psycholinguistique et de la psychologie du d\u00e9veloppement, l&rsquo;ASL a r\u00e9volutionn\u00e9 notre compr\u00e9hension de la facult\u00e9 humaine de langage en d\u00e9montrant que le cerveau traite l&rsquo;architecture linguistique selon des principes universels, ind\u00e9pendamment du canal sensoriel de transmission phonatoire ou visuel.<\/p>\n<h2>Langue des signes am\u00e9ricaine (ASL)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>langue des signes am\u00e9ricaine<\/strong> (ASL) est une langue naturelle visuo-spatiale et gestuelle employ\u00e9e \u00e0 titre principal par les membres des communaut\u00e9s sourdes aux \u00c9tats-Unis, dans une grande partie du Canada anglophone et dans plusieurs r\u00e9gions d&rsquo;Afrique et des Cara\u00efbes. Contrairement \u00e0 une id\u00e9e re\u00e7ue persistante, l&rsquo;ASL n&rsquo;est ni une pantomime cod\u00e9e ni une transcription manuelle de la langue anglaise, mais une langue distincte dot\u00e9e de ses propres r\u00e8gles phonologiques (ch\u00e9rologiques), morphologiques, syntaxiques et pragmatiques.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique et cognitif, l&rsquo;ASL repr\u00e9sente un mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9tude fondamental pour appr\u00e9hender la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale, l&rsquo;organisation modulaire de l&rsquo;esprit et les processus d&rsquo;acquisition linguistique pr\u00e9coce. Elle mobilise un r\u00e9seau cortico-sous-cortical pr\u00e9dominant dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, analogue \u00e0 celui engag\u00e9 par les langues vocales, tout en int\u00e9grant des structures pari\u00e9to-occipitales d\u00e9volues au traitement visuo-spatial. L&rsquo;ASL s&rsquo;affirme ainsi comme le vecteur premier de l&rsquo;identit\u00e9 socioculturelle et du bien-\u00eatre psychosocial des personnes sourdes.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;ASL a permis aux psycholinguistes de dissocier les contraintes biologiques sp\u00e9cifiques \u00e0 l&rsquo;appareil bucco-phonatoire des principes cardinaux de la grammaire universelle. En op\u00e9rant dans un espace tridimensionnel, cette langue montre comment les m\u00e9canismes d&rsquo;attention partag\u00e9e, de m\u00e9moire de travail de travail visuo-spatiale et de traitement s\u00e9quentiel et simultan\u00e9 s&rsquo;articulent pour encoder des relations conceptuelles d&rsquo;une richesse s\u00e9mantique absolue.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;appellation \u00ab American Sign Language \u00bb s&rsquo;est formalis\u00e9e au milieu du XXe si\u00e8cle, sous l&rsquo;impulsion d\u00e9cisive des travaux pionniers du linguiste William C. Stokoe \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Gallaudet. Historiquement, les locuteurs d\u00e9signaient leurs interactions par les termes de \u00ab signs \u00bb (signes) ou \u00ab the sign language \u00bb. L&rsquo;introduction du qualificatif \u00ab American \u00bb et l&rsquo;institutionnalisation de l&rsquo;acronyme ASL ont permis de l\u00e9gitimer son statut de langue \u00e0 part enti\u00e8re, distincte des autres syst\u00e8mes sign\u00e9s du globe.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue g\u00e9n\u00e9alogique, l&rsquo;ASL appartient \u00e0 la famille des langues des signes fran\u00e7aises (LSF). Ses racines remontent au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, lorsque Thomas Hopkins Gallaudet, pasteur am\u00e9ricain d\u00e9sireux d&rsquo;\u00e9duquer les enfants sourds, se rendit en Europe et s&rsquo;associa avec Laurent Clerc, un \u00e9ducateur sourd fran\u00e7ais form\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Institut National de Jeunes Sourds de Paris selon les pr\u00e9ceptes de l&rsquo;Abb\u00e9 de l&rsquo;\u00c9p\u00e9e et de Roch-Ambroise Cucurron Sicard. En 1817, ils fond\u00e8rent ensemble l&rsquo;<em>American School for the Deaf<\/em> \u00e0 Hartford, dans le Connecticut.<\/p>\n<p>L&rsquo;ASL est n\u00e9e de la convergence linguistique symbiotique entre la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Langue_des_signes_fran%C3%A7aise\">langue des signes fran\u00e7aise<\/a> import\u00e9e par Clerc et les syst\u00e8mes vernaculaires pr\u00e9existants aux \u00c9tats-Unis, notamment le dialecte des signes de Martha&rsquo;s Vineyard (une communaut\u00e9 insulaire pr\u00e9sentant un taux de surdit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique remarquablement \u00e9lev\u00e9 o\u00f9 entendants et sourds signaient) et les codes gestuels domestiques (<em>home signs<\/em>) d\u00e9velopp\u00e9s au sein des foyers isol\u00e9s. De cette cr\u00e9olisation est issue une langue naturelle extr\u00eamement robuste, partageant encore aujourd&rsquo;hui un lexique de base d&rsquo;environ 58 % de cognats avec la LSF moderne.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Bien que le vocable \u00ab prononciation \u00bb renvoie intuitivement \u00e0 l&rsquo;appareil articulatoire oral, la linguistique contemporaine applique ce concept aux langues des signes par analogie fonctionnelle. En ASL, l&rsquo;articulation motrice repose sur des param\u00e8tres sub-lexicaux rigoureux, jadis th\u00e9oris\u00e9s par Stokoe sous le n\u00e9ologisme de \u00ab ch\u00e9rologie \u00bb, d\u00e9sormais d\u00e9sign\u00e9s sous le terme de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Phonologie\">phonologie<\/a> des signes. Tout signe lex\u00e9matique r\u00e9sulte de la combinaison simultan\u00e9e de cinq param\u00e8tres majeurs : la configuration de la main (<em>handshape<\/em>), l&#8217;emplacement dans l&rsquo;espace corporel ou p\u00e9ri-personnel (<em>location<\/em>), le mouvement ex\u00e9cut\u00e9 (<em>movement<\/em>), l&rsquo;orientation de la paume (<em>orientation<\/em>) et les marqueurs non-manuels (<em>non-manual markers<\/em>) incluant les mimiques faciales et les mouvements du tronc.<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, l&rsquo;ASL est class\u00e9e parmi les langues polysynth\u00e9tiques et flexionnelles par modulation spatiale. Contrairement aux langues orales qui privil\u00e9gient un d\u00e9ploiement lin\u00e9aire et s\u00e9quentiel de phon\u00e8mes, l&rsquo;ASL exploite le traitement simultan\u00e9 d&rsquo;informations multidimensionnelles. Par exemple, une racine verbale sign\u00e9e peut incorporer en une fraction de seconde l&rsquo;agent, le patient, l&rsquo;aspect temporel, la trajectoire spatiale et la charge \u00e9motionnelle gr\u00e2ce \u00e0 la variation de la vitesse du geste et aux micro-expressions faciales.<\/p>\n<p>L&rsquo;ordre syntaxique fondamental non marqu\u00e9 de l&rsquo;ASL s&rsquo;articule g\u00e9n\u00e9ralement autour de la structure Sujet-Verbe-Objet (SVO), mais elle use fr\u00e9quemment d&rsquo;une organisation dite \u00ab Topic-Comment \u00bb (Th\u00e8me-Propos) ou Objet-Sujet-Verbe (OSV). La focalisation th\u00e9matique est alors obligatoirement balis\u00e9e par des indices non-manuels sp\u00e9cifiques, tels que le haussement des sourcils et une l\u00e9g\u00e8re inclinaison de la t\u00eate en amont de la pause prosodique marquant le commentaire.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Sur le plan conceptuel et psychologique, l&rsquo;ASL constitue un instrument cognitif exceptionnel qui traduit la pens\u00e9e symbolique \u00e0 travers une topographie corporelle et spatiale. Dans le champ de la psycholinguistique cognitive, l&rsquo;espace situ\u00e9 devant le torse du locuteur \u2014 qualifi\u00e9 d&rsquo;espace de signation (<em>signing space<\/em>) \u2014 est investi de fonctions grammaticales complexes. Les locuteurs assignent des coordonn\u00e9es spatiales \u00e0 des r\u00e9f\u00e9rents abstraits ou concrets (technique des <em>loci<\/em> indexicaux) pour mat\u00e9rialiser les relations anaphoriques, la cor\u00e9f\u00e9rence pronominale, les comparaisons et les hi\u00e9rarchies temporelles.<\/p>\n<p>L&rsquo;acc\u00e8s lexical en ASL sollicite des m\u00e9canismes psychologiques singuliers. Les recherches en amor\u00e7age perceptif et s\u00e9mantique d\u00e9montrent que l&rsquo;architecture mentale lexicale stocke les repr\u00e9sentations gestuelles sous forme de r\u00e9seaux interconnect\u00e9s o\u00f9 la configuration manuelle et la localisation corporelle jouent des r\u00f4les facilitateurs analogues aux patrons consonantiques et vocaliques des langues parl\u00e9es. La vitesse de r\u00e9cup\u00e9ration lexicale chez le signeur natif fluide rivalise avec celle des locuteurs oraux, atteignant une cadence moyenne de quatre \u00e0 cinq syllabes sign\u00e9es par seconde, d\u00e9mentant formellement l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une lenteur motrice du canal manuel.<\/p>\n<p>Un autre pan conceptuel primordial r\u00e9side dans l&rsquo;usage des classificateurs (ou morph\u00e8mes de pr\u00e9dilection spatiale). Ces structures hautement polys\u00e9miques permettent d&rsquo;encoder les dimensions g\u00e9om\u00e9triques, la consistance physique, le mode de d\u00e9placement et l&rsquo;orientation relative des entit\u00e9s du monde. L&rsquo;utilisation magistrale des classificateurs requiert des comp\u00e9tences cognitives pointues en calcul spatial mental, en d\u00e9centration perspective et en imagerie mentale, sollicitant activement le cortex pari\u00e9tal sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p>La prosodie en ASL ne repose pas sur des intonations fr\u00e9quentielles acoustiques, mais sur des variations cin\u00e9tiques et faciales. L&rsquo;interrogation, l&rsquo;assertion, la n\u00e9gation et la subordination s&rsquo;inscrivent directement sur le visage du signeur. Par exemple, une interrogation totale (requ\u00e9rant une r\u00e9ponse par oui ou non) exige des sourcils fronc\u00e9s vers le haut et une projection du buste en avant, tandis qu&rsquo;une interrogation partielle (portant sur l&rsquo;identit\u00e9, le lieu ou le temps) commande un abaissement des sourcils et un l\u00e9ger plissement des paupi\u00e8res, d\u00e9montrant une dissociation psychologique stricte entre expression \u00e9motionnelle universelle et expression linguistique conventionnalis\u00e9e.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;ASL est intimement li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;histoire sociologique et politique des personnes sourdes en Am\u00e9rique du Nord. Apr\u00e8s la fondation de l&rsquo;\u00c9cole de Hartford en 1817, une p\u00e9riode qualifi\u00e9e d&rsquo;\u00ab \u00e2ge d&rsquo;or \u00bb s&rsquo;est \u00e9panouie tout au long du XIXe si\u00e8cle. Les institutions pour enfants sourds prolif\u00e9r\u00e8rent, g\u00e9r\u00e9es en grande partie par des professionnels sourds hautement \u00e9duqu\u00e9s. En 1864, le pr\u00e9sident Abraham Lincoln signa la charte autorisant la cr\u00e9ation du <em>National Deaf-Mute College<\/em>, devenu par la suite l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Universit%C3%A9_Gallaudet\">Universit\u00e9 Gallaudet<\/a>, unique \u00e9tablissement d&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur d&rsquo;arts lib\u00e9raux pour les personnes sourdes au monde.<\/p>\n<p>Ce paradigme connut un recul dramatique lors du tristement c\u00e9l\u00e8bre Congr\u00e8s de Milan en 1880. Au cours de cette conf\u00e9rence domin\u00e9e par des \u00e9ducateurs entendants, l&rsquo;oralisme pur \u2014 m\u00e9thode bannissant formellement l&rsquo;usage de toute langue des signes au profit exclusif de la lecture labiale et de l&rsquo;entra\u00eenement articulatoire vocal \u2014 fut d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 comme la seule modalit\u00e9 \u00e9ducative acceptable. Cette d\u00e9cision dogmatique entra\u00eena la r\u00e9trogradation, voire l&rsquo;exclusion pure et simple, des enseignants sourds et contraignit des g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves \u00e0 signer clandestinement, provoquant chez nombre d&rsquo;entre eux de graves traumatismes psychologiques et des retards \u00e9ducatifs majeurs connus sous le terme de d\u00e9privation linguistique.<\/p>\n<p>La r\u00e9habilitation scientifique de l&rsquo;ASL s&rsquo;amor\u00e7a en 1960 avec la parution de l&rsquo;ouvrage fondamental de William C. Stokoe, <em>Sign Language Structure: An Outline of the Visual Communication Systems of the American Deaf<\/em>. Stokoe d\u00e9montra math\u00e9matiquement et linguistiquement que les signes r\u00e9pondaient aux m\u00eames crit\u00e8res de double articulation et de g\u00e9n\u00e9rativit\u00e9 que le fran\u00e7ais ou l&rsquo;anglais. Par la suite, les travaux d&rsquo;Ursula Bellugi et Edward Klima au Salk Institute for Biological Studies ancr\u00e8rent d\u00e9finitivement l&rsquo;ASL au sein de la neuropsychologie internationale.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, le concept d&rsquo;identit\u00e9 sourde et la reconnaissance de la Culture Sourde (<em>Deaf Culture<\/em>) transform\u00e8rent la perception du handicap en une appartenance minoritaire linguistique et sociologique. Le mouvement r\u00e9volutionnaire <em>Deaf President Now<\/em> (DPN) \u00e0 Gallaudet en 1988 marqua l&rsquo;apog\u00e9e politique de cette \u00e9mancipation, for\u00e7ant la nomination du premier pr\u00e9sident sourd de l&rsquo;universit\u00e9 et propulsant l&rsquo;ASL comme symbole inali\u00e9nable d&rsquo;autod\u00e9termination et de fiert\u00e9 culturelle.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;ASL s&rsquo;adosse \u00e0 plusieurs corpus th\u00e9oriques cardinaux de la psychologie cognitive et de la linguistique contemporaine. La th\u00e9orie du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Grammaire_universelle\">programme minimaliste<\/a> de Noam Chomsky trouve en l&rsquo;ASL une validation empirique robuste : la facult\u00e9 de langage humain dispose d&rsquo;une comp\u00e9tence computationnelle abstraite modulaire, qui peut s&rsquo;interfacer sans distorsion majeure soit avec le syst\u00e8me sensorimoteur articulatoire-auditif, soit avec le syst\u00e8me visuel-manuel. La structure profonde et la r\u00e9cursivit\u00e9 syntaxique ne sont aucunement conditionn\u00e9es par la voix.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de la neuropsychologie, la th\u00e9orie de la sp\u00e9cialisation h\u00e9misph\u00e9rique a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment enrichie par les donn\u00e9es issues de l&rsquo;ASL. Alors que l&rsquo;on associait jadis de mani\u00e8re r\u00e9ductionniste l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche au langage phonatoire et l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit aux comp\u00e9tences visuo-spatiales holistiques, l&rsquo;\u00e9tude des patients sourds aphasiques suite \u00e0 des l\u00e9sions unilat\u00e9rales a montr\u00e9 que des l\u00e9sions temporo-frontales gauches alt\u00e8rent la grammaire de l&rsquo;ASL tout en pr\u00e9servant le dessin et l&rsquo;orientation spatiale non linguistique, tandis que des l\u00e9sions droites affectent la cognition spatiale topographique tout en maintenant une grammaire en ASL intacte.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie du d\u00e9veloppement cognitif de Lev Vygotski trouve \u00e9galement un ancrage direct dans les dynamiques d&rsquo;acquisition de l&rsquo;ASL. Pour Vygotski, le langage int\u00e9rieur structure la pens\u00e9e conceptuelle par le biais d&rsquo;outils s\u00e9miotiques internalis\u00e9s. Chez l&rsquo;enfant sourd expos\u00e9 d\u00e8s la naissance \u00e0 l&rsquo;ASL par des parents signeurs natifs, le passage du geste communicatif ext\u00e9rioris\u00e9 au langage int\u00e9rieur visuo-moteur s&rsquo;op\u00e8re selon des paliers d\u00e9veloppementaux strictement identiques \u00e0 ceux observ\u00e9s chez les enfants entendants, attestant de l&rsquo;universalit\u00e9 de la m\u00e9diation s\u00e9miotique dans l&rsquo;ontogen\u00e8se cognitive.<\/p>\n<p>Enfin, la psychologie de l&rsquo;attachement d\u00e9velopp\u00e9e par John Bowlby et Mary Ainsworth fournit une grille de lecture \u00e9clairante pour mesurer les r\u00e9percussions \u00e9motionnelles de l&rsquo;acc\u00e8s pr\u00e9coce \u00e0 l&rsquo;ASL. La communication fluide, synchrone et spontan\u00e9e entre un nourrisson sourd et ses parents signeurs permet l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une s\u00e9curit\u00e9 d&rsquo;attachement optimale, par opposition aux dysharmonies interactives observ\u00e9es lorsque des parents entendants non form\u00e9s luttent pour \u00e9tablir un canal interactif fonctionnel.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture linguistique et psycholinguistique de l&rsquo;ASL se subdivise en plusieurs niveaux interd\u00e9pendants qui structurent la production et la compr\u00e9hension :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les param\u00e8tres phonologiques (ch\u00e9rologie) :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Configuration manuelle (Handshape) :<\/em> Environ une quarantaine de configurations distinctes r\u00e9pertori\u00e9es (poing ferm\u00e9, index point\u00e9, paume ouverte, etc.), dont l&rsquo;alt\u00e9ration d&rsquo;un seul doigt peut commuter le sens d&rsquo;un mot.<\/li>\n<li><em>Localisation spatiale (Location) :<\/em> Emplacement pr\u00e9cis o\u00f9 le signe est produit (front, joue, menton, poitrine ou espace neutre devant le tronc).<\/li>\n<li><em>Mouvement (Movement) :<\/em> Dynamique interne du geste (rectiligne, circulaire, oscillant, saccad\u00e9 ou continu).<\/li>\n<li><em>Orientation de la paume (Palm Orientation) :<\/em> Direction vers laquelle la surface palmaire fait face (vers le haut, vers le bas, vers le signeur ou vers l&rsquo;interlocuteur).<\/li>\n<li><em>Marqueurs non-manuels (Non-Manual Signals) :<\/em> R\u00f4le syntaxique et affectif des micro-mouvements des sourcils, de la bouche, de la langue et de l&rsquo;inclinaison c\u00e9phalique.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Le lexique et l&#8217;emprunt structural :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Signes lexicaux conventionnels :<\/em> Signes standardis\u00e9s inscrits dans les dictionnaires r\u00e9f\u00e9renc\u00e9s.<\/li>\n<li><em>Dactylologie (Fingerspelling) :<\/em> \u00c9pellation manuelle utilisant l&rsquo;alphabet gestuel \u00e0 une main pour d\u00e9signer les noms propres, les termes techniques ou les n\u00e9ologismes emprunt\u00e9s \u00e0 l&rsquo;anglais.<\/li>\n<li><em>Classificateurs et pr\u00e9dicats spatiaux :<\/em> Formes manuelles productives d\u00e9crivant la trajectoire spatiale, la posture et la morphologie physique d&rsquo;un objet.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Les dimensions psycho-dynamiques du discours :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Prise de r\u00f4le (Role-shifting) :<\/em> Proc\u00e9d\u00e9 par lequel le signeur d\u00e9place son regard et r\u00e9oriente ses \u00e9paules pour incarner directement la voix et la posture psychologique d&rsquo;un protagoniste dans un r\u00e9cit.<\/li>\n<li><em>Simultan\u00e9it\u00e9 morphologique :<\/em> Transmission superpos\u00e9e d&rsquo;une information adverbiale (par le visage) et d&rsquo;un lex\u00e8me verbal (par les mains) dans une seule unit\u00e9 de temps.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la rigueur phonologique minimale de l&rsquo;ASL, consid\u00e9rons la paire minimale classique entre les signes signifiant \u00ab \u00c9T\u00c9 \u00bb (<em>SUMMER<\/em>), \u00ab LAID \u00bb (<em>UGLY<\/em>) et \u00ab SEC \u00bb (<em>DRY<\/em>). Ces trois signes partagent une configuration manuelle rigoureusement identique (un index qui se replie en crochet) et un mouvement analogue de translation horizontale. Cependant, leur localisation diff\u00e8re radicalement : ex\u00e9cut\u00e9 sur le front, le signe signifie \u00ab \u00c9T\u00c9 \u00bb ; devant le nez ou la l\u00e8vre sup\u00e9rieure, il signifie \u00ab LAID \u00bb ; sur le menton, il signifie \u00ab SEC \u00bb. La moindre impr\u00e9cision spatiale entra\u00eene une erreur phonologique modifiant compl\u00e8tement le message s\u00e9mantique.<\/p>\n<p>Un autre exemple saisissant concerne la spatialisation syntaxique dans la morphologie verbale directionnelle. Soit le verbe d&rsquo;accord \u00ab AIDER \u00bb (<em>HELP<\/em>). Pour formuler la phrase \u00ab Je t&rsquo;aide \u00bb, le signeur d\u00e9bute le mouvement du signe au niveau de sa propre poitrine et l&rsquo;oriente directement vers l&rsquo;espace de son interlocuteur. S&rsquo;il souhaite exprimer \u00ab Aide-moi \u00bb, le m\u00eame signe est invers\u00e9 cin\u00e9tiquement, partant de la position de l&rsquo;interlocuteur pour se d\u00e9placer vers le torse du locuteur. Aucun pronom vocal distinct n&rsquo;est \u00e9mis : l&rsquo;inflexion spatio-motrice prend int\u00e9gralement en charge le transfert des r\u00f4les th\u00e9matiques.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique et d\u00e9veloppemental, examinons le cas document\u00e9 d&rsquo;une jeune enfant sourde pr\u00e9nomm\u00e9e Sarah, n\u00e9e de parents sourds signeurs natifs de l&rsquo;ASL, compar\u00e9e \u00e0 un enfant entendant issu du m\u00eame groupe d&rsquo;\u00e2ge. Vers l&rsquo;\u00e2ge de 8 \u00e0 10 mois, Sarah produit un \u00ab babillage gestuel \u00bb (<em>manual babbling<\/em>) caract\u00e9ris\u00e9 par des mouvements r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, rythmiques et sans intentionnalit\u00e9 communicative imm\u00e9diate de ses mains dans l&rsquo;espace neutre. \u00c0 11 mois, Sarah formule son premier signe s\u00e9mantique (<em>LAIT<\/em>), devan\u00e7ant l\u00e9g\u00e8rement la moyenne de production du premier mot oralis\u00e9 chez l&rsquo;entendant, en raison de la maturation neurologique et musculaire plus pr\u00e9coce des membres sup\u00e9rieurs par rapport aux cordes vocales et articulateurs buccaux.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des comp\u00e9tences langagi\u00e8res en ASL chez les enfants et les adultes exige des outils standardis\u00e9s sp\u00e9cifiques, \u00e9mancip\u00e9s de toute grille de lecture calqu\u00e9e ind\u00fbment sur l&rsquo;anglais \u00e9crit ou parl\u00e9. Les cliniciens et psychologues disposent de batteries psychom\u00e9triques rigoureusement valid\u00e9es pour appr\u00e9cier le quotient d&rsquo;efficience linguistique et d\u00e9pister d&rsquo;\u00e9ventuels troubles neurod\u00e9veloppementaux du langage.<\/p>\n<p>L&rsquo;<em>ASL Receptive Skills Test<\/em> (ASL-RST), adapt\u00e9 \u00e0 partir des travaux pr\u00e9curseurs men\u00e9s au Royaume-Uni par Rosalind Herman et ses coll\u00e8gues, permet d&rsquo;\u00e9valuer la compr\u00e9hension grammaticale chez les enfants \u00e2g\u00e9s de 3 \u00e0 13 ans \u00e0 l&rsquo;aide de stimuli vid\u00e9o calibr\u00e9s requ\u00e9rant la d\u00e9signation d&rsquo;images cibles parmi des distracteurs morphologiques. Parall\u00e8lement, l&rsquo;<em>American Sign Language Sentence Reproduction Test<\/em> (ASL-SRT) mesure la capacit\u00e9 de r\u00e9p\u00e9tition de phrases de complexit\u00e9 syntaxique croissante, mobilisant la m\u00e9moire de travail visuo-spatiale et l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la boucle phonologique manuelle.<\/p>\n<p>Sur le plan du d\u00e9pistage pr\u00e9coce, l&rsquo;\u00e9chelle <em>MacArthur-Bates Communicative Development Inventory<\/em> a \u00e9t\u00e9 rigoureusement transcrite et standardis\u00e9e pour l&rsquo;ASL (ASL-CDI). Elle permet aux psycho-linguistes et aux orthophonistes d&rsquo;\u00e9valuer l&rsquo;explosion du vocabulaire expressif et r\u00e9ceptif, l&rsquo;usage des premiers gestes symboliques et les combinaisons bivalentes d\u00e8s les premiers mois de vie de l&rsquo;enfant sourd.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique chez les adultes sourds signeurs victimes d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux ou de traumatismes cr\u00e2niens implique des batteries comme le <em>Visual-Gestural Communication Examination<\/em> et des adaptations spatiales des tests de fluence verbale. L&rsquo;enjeu diagnostique est de discriminer une n\u00e9gligence spatiale unilat\u00e9rale r\u00e9sultant d&rsquo;une l\u00e9sion pari\u00e9tale droite d&rsquo;une aphasie motrice de Broca gestuelle r\u00e9sultant d&rsquo;une atteinte frontale gauche.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Les applications de l&rsquo;ASL d\u00e9passent tr\u00e8s largement le cadre de la r\u00e9habilitation auditive pour irriguer des champs multiples des sciences humaines, de l&rsquo;\u00e9ducation et de la psychiatrie :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>\u00c9ducation bilingue-biculturelle :<\/strong> Ce mod\u00e8le p\u00e9dagogique postule que la ma\u00eetrise pr\u00e9coce de l&rsquo;ASL comme langue premi\u00e8re (L1) offre le socle m\u00e9talinguistique et m\u00e9tacognitif indispensable \u00e0 l&rsquo;apprentissage de la langue \u00e9crite majoritaire (L2, par exemple l&rsquo;anglais) comme seconde langue. Les enfants sourds b\u00e9n\u00e9ficiant de ce mod\u00e8le pr\u00e9sentent une fluidit\u00e9 de lecture et des taux de r\u00e9ussite scolaire tr\u00e8s sup\u00e9rieurs \u00e0 ceux subissant des protocoles d&rsquo;oralisme forc\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Soutien \u00e0 la communication dans le Trouble du Spectre de l&rsquo;Autisme (TSA) :<\/strong> L&rsquo;apprentissage de signes issus de l&rsquo;ASL est couramment mis en \u0153uvre comme syst\u00e8me de communication alternative et augment\u00e9e (CAA) chez des enfants non verbaux ou avec des retards s\u00e9v\u00e8res de parole, r\u00e9duisant de mani\u00e8re spectaculaire les comportements d\u00e9fiants g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par la frustration communicative.<\/li>\n<li><strong>Sant\u00e9 mentale et psychoth\u00e9rapie :<\/strong> La pr\u00e9sence d&rsquo;interpr\u00e8tes certifi\u00e9s en ASL ou, id\u00e9alement, de cliniciens sourds signeurs natifs conditionne la pr\u00e9cision des diagnostics psychiatriques. La mauvaise interpr\u00e9tation des marqueurs faciaux grammaticaux de l&rsquo;ASL a historiquement conduit \u00e0 de funestes erreurs de diagnostic, confondant mimique grammaticale intense et affects maniaques ou parano\u00efaques.<\/li>\n<li><strong>Langage gestuel pour nourrissons entendants (<em>Baby Sign<\/em>) :<\/strong> Utilisant un lexique d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;ASL, ces programmes facilitent la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle pr\u00e9coce et diminuent les crises de col\u00e8re en offrant au nourrisson la possibilit\u00e9 d&rsquo;exprimer ses besoins primaires plusieurs mois avant l&rsquo;apparition de la parole articul\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es empiriques accumul\u00e9es au cours des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es par des chercheuses d&rsquo;avant-garde telles que Laura-Ann Petitto, Jenny Singleton, Elissa Newport et Karen Emmorey ont boulevers\u00e9 les paradigmes de la science cognitive moderne. Les recherches pionni\u00e8res d&rsquo;Elissa Newport sur la p\u00e9riode critique d&rsquo;acquisition du langage ont montr\u00e9 que les enfants sourds qui n&rsquo;ont pas acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;ASL d\u00e8s leurs premi\u00e8res ann\u00e9es et ne l&rsquo;acqui\u00e8rent que tardivement (apr\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 12 ans) ne parviennent jamais \u00e0 une ma\u00eetrise native compl\u00e8te de la morphologie complexe, attestant d&rsquo;une d\u00e9gradation biologique irr\u00e9versible des fen\u00eatres de plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale synaptique pour la grammaire.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes de neuroimagerie fonctionnelle (fMRI et TEP) conduites par Laura-Ann Petitto ont mis en lumi\u00e8re le fait que le gyrus temporal sup\u00e9rieur (l&rsquo;aire auditive primaire et secondaire incluant l&rsquo;aire de Wernicke) s&rsquo;active vigoureusement chez les signeurs sourds lors du d\u00e9codage de l&rsquo;ASL. Cela d\u00e9montre de mani\u00e8re \u00e9clatante que le cortex dit \u00ab auditif \u00bb n&rsquo;est pas structurellement vou\u00e9 au seul traitement de l&rsquo;acoustique vibratoire, mais constitue un tissu computationnel multimodal d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la d\u00e9tection des patterns temporels et phonologiques du langage humain, quelle que soit leur modalit\u00e9 sensorielle d&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Les investigations portant sur le d\u00e9veloppement de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit (<em>Theory of Mind<\/em>, ToM) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne spectaculaire : les enfants sourds n\u00e9s de parents sourds (qui ont donc grandi avec un acc\u00e8s imm\u00e9diat et constant aux conversations riches en ASL) r\u00e9ussissent les t\u00e2ches de fausse croyance (comme le paradigme de Sally et Anne) au m\u00eame \u00e2ge (vers 4 ans) que les enfants entendants. \u00c0 l&rsquo;inverse, les enfants sourds n\u00e9s de parents entendants d\u00e9pourvus de langue des signes accusent des retards de plusieurs ann\u00e9es dans la r\u00e9ussite de ces \u00e9preuves, confirmant empiriquement que la compr\u00e9hension des \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui d\u00e9pend d&rsquo;un bain conversationnel pr\u00e9coce et partag\u00e9, et non de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 biologique de l&rsquo;audition.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;ASL est bien plus qu&rsquo;un outil de communication : elle incarne l&rsquo;\u00e9pine dorsale de la Culture Sourde nord-am\u00e9ricaine (not\u00e9e souvent avec un \u00ab S \u00bb majuscule pour marquer l&rsquo;appartenance identitaire par contraste avec la surdit\u00e9 audiologique pure). La culture sourde se caract\u00e9rise par des normes comportementales codifi\u00e9es : contact visuel prolong\u00e9 et obligatoire pendant l&rsquo;\u00e9change, maintien d&rsquo;une ligne de vis\u00e9e d\u00e9gag\u00e9e, applaudissements visuels (par battement des mains en l&rsquo;air) et transmission orale-visuelle de r\u00e9cits m\u00e9moriels, de po\u00e9sies sign\u00e9es et d&rsquo;humour autoderisoire typiquement ancr\u00e9 dans la vie quotidienne sans perception auditive.<\/p>\n<p>Une dimension sociolinguistique remarquable de l&rsquo;ASL r\u00e9side dans l&rsquo;existence de la <em>Black ASL<\/em> (langue des signes am\u00e9ricaine noire). N\u00e9e de la s\u00e9gr\u00e9gation raciale qui pr\u00e9valait dans les \u00e9coles pour enfants sourds du sud des \u00c9tats-Unis jusqu&rsquo;au milieu du XXe si\u00e8cle, la Black ASL a \u00e9volu\u00e9 de mani\u00e8re isol\u00e9e, conservant un espace de signation plus ample, un recours plus fr\u00e9quent aux signes \u00e0 deux mains, des variations phonologiques et lexicales singuli\u00e8res et une prosodie corporelle impr\u00e9gn\u00e9e de la culture vernaculaire afro-am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Au niveau transculturel, il est imp\u00e9ratif de souligner l&rsquo;absence de toute interintelligibilit\u00e9 spontan\u00e9e entre l&rsquo;ASL et la <em>British Sign Language<\/em> (BSL). Bien que les populations des \u00c9tats-Unis et du Royaume-Uni partagent l&rsquo;anglais parl\u00e9, leurs langues des signes respectives rel\u00e8vent d&rsquo;arbres phylog\u00e9n\u00e9tiques distincts. La BSL utilise un alphabet dactylologique \u00e0 deux mains et poss\u00e8de une phonologie totalement \u00e9trang\u00e8re \u00e0 celle de l&rsquo;ASL, au point qu&rsquo;un signeur de New York comprendra bien plus ais\u00e9ment un locuteur de la langue des signes fran\u00e7aise (LSF) qu&rsquo;un homologue de Londres.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le champ d&rsquo;utilisation de l&rsquo;ASL demeure travers\u00e9 par des d\u00e9bats d&rsquo;une intensit\u00e9 \u00e9thique, m\u00e9dicale et p\u00e9dagogique consid\u00e9rable. Le principal foyer de controverse r\u00e9side dans l&rsquo;av\u00e8nement des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Implant_cochl%C3%A9aire\">implants cochl\u00e9aires<\/a> p\u00e9diatriques. De nombreux professionnels du corps m\u00e9dical prescrivent encore une r\u00e9habilitation strictement oraliste apr\u00e8s implantation, recommandant aux parents de proscrire l&rsquo;ASL sous le postulat erron\u00e9 qu&rsquo;elle \u00ab freinerait \u00bb le d\u00e9veloppement de la parole. Les neuroscientifiques cognitifs r\u00e9futent massivement cette assertion, prouvant qu&rsquo;au contraire, l&rsquo;acquisition de l&rsquo;ASL pr\u00e9vient le risque dramatique de syndrome de privation linguistique si l&rsquo;implant cochl\u00e9aire n&rsquo;offre pas un rendement acoustico-cortical suffisant.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me point de d\u00e9bat concerne les tentatives de cr\u00e9er des syst\u00e8mes artificiels hybrides comme le <em>Signed Exact English<\/em> (SEE). Con\u00e7us par des \u00e9ducateurs entendants pour reproduire mot \u00e0 mot la grammaire anglaise (en y ajoutant des signes manuels pour les pr\u00e9fixes, les suffixes et les verbes auxiliaires inexistants en ASL), ces syst\u00e8mes ont \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9s pour leur rigidit\u00e9, leur inconfort morphomoteur et leur incapacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer un sentiment d&rsquo;appartenance communautaire chez les \u00e9l\u00e8ves sourds, qui les abandonnent syst\u00e9matiquement d\u00e8s qu&rsquo;ils int\u00e8grent des cercles de signeurs naturels.<\/p>\n<p>Enfin, la p\u00e9nurie end\u00e9mique d&rsquo;interpr\u00e8tes hautement qualifi\u00e9s et la sous-repr\u00e9sentation des enseignants sourds dans les instances d\u00e9cisionnelles perp\u00e9tuent des formes d&rsquo;oppression structurelle que les sociologues qualifient d&rsquo;audisme \u2014 l&rsquo;attribution erron\u00e9e d&rsquo;une sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle et humaine aux individus capables d&rsquo;entendre et de vocaliser.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour dissiper les confusions r\u00e9currentes dans la litt\u00e9rature psychologique et m\u00e9dicale, il convient de diff\u00e9rencier rigoureusement l&rsquo;ASL des notions suivantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>ASL vs Anglais sign\u00e9 (Signed English) :<\/strong> L&rsquo;ASL est une langue naturelle ind\u00e9pendante dot\u00e9e d&rsquo;une syntaxe propre, tandis que l&rsquo;anglais sign\u00e9 est un code d&rsquo;encodage manuel artificiel cr\u00e9\u00e9 pour refl\u00e9ter rigoureusement la syntaxe lin\u00e9aire de la langue orale anglaise.<\/li>\n<li><strong>ASL vs Langue des signes fran\u00e7aise (LSF) :<\/strong> Bien que l&rsquo;ASL d\u00e9rive historiquement de la LSF, ces deux langues ont diverg\u00e9 pendant plus de deux si\u00e8cles pour constituer des entit\u00e9s linguistiques autonomes, comportant des vocabulaires, des idiomes et des contraintes grammaticales dissemblables.<\/li>\n<li><strong>ASL vs Dactylologie (Fingerspelling) :<\/strong> La dactylologie n&rsquo;est pas une langue en soi mais un sous-syst\u00e8me de l&rsquo;ASL qui permet d&rsquo;\u00e9peler lettre par lettre les vocables oraux par le biais de configurations manuelles sp\u00e9cifiques de l&rsquo;alphabet.<\/li>\n<li><strong>ASL vs Pantomime \/ Gestuelle naturelle :<\/strong> La pantomime est une communication corporelle mim\u00e9tique et universelle sans r\u00e8gles formelles, alors que l&rsquo;ASL est un syst\u00e8me de symboles discrets et conventionnels r\u00e9gis par des contraintes grammaticales strictes.<\/li>\n<li><strong>ASL vs Pidgin Sign English (PSE) ou Contact Sign :<\/strong> Le PSE est une zone de compromis et de contact linguistique \u00e9mergent entre des signeurs natifs de l&rsquo;ASL et des adultes entendants tardivement form\u00e9s, empruntant le lexique de l&rsquo;ASL en conservant une partie de l&rsquo;ordre syntaxique anglais.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude approfondie de la langue des signes am\u00e9ricaine d\u00e9montre avec \u00e9clat que la facult\u00e9 de langage humain est une propri\u00e9t\u00e9 cognitive c\u00e9r\u00e9brale universelle, plastique et abstraite, non subordonn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;acoustique ou \u00e0 l&rsquo;articulation vocale. Les points cardinaux \u00e0 retenir sont :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;ASL est une langue vivante authentique poss\u00e9dant une double articulation phonologique (ch\u00e9rologique), une morphologie flexionnelle spatiale et une syntaxe sophistiqu\u00e9e.<\/li>\n<li>Elle active le r\u00e9seau p\u00e9risylvien de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche de fa\u00e7on comparable aux langues orales, tout en recrutant des comp\u00e9tences pari\u00e9tales de traitement spatial avanc\u00e9.<\/li>\n<li>L&rsquo;acquisition pr\u00e9coce de l&rsquo;ASL par l&rsquo;enfant sourd est le garant neurocognitif absolu de son d\u00e9veloppement intellectuel, affectif, social et de l&rsquo;\u00e9dification harmonieuse de sa th\u00e9orie de l&rsquo;esprit.<\/li>\n<li>L&rsquo;ASL est la pierre angulaire de la Culture Sourde, vecteur d&rsquo;\u00e9mancipation politique et de r\u00e9silience identitaire face aux d\u00e9rives historiques de l&rsquo;audisme et de l&rsquo;oralisme exclusif.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bellugi, U., &amp; Klima, E. S. (1979). <em>The Signs of Language<\/em>. Harvard University Press. <a href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674807969\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674807969<\/a><\/li>\n<li>Emmorey, K. (2002). <em>Language, Cognition, and the Brain: Insights from Sign Language Research<\/em>. Lawrence Erlbaum Associates. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.4324\/9781410603982\">https:\/\/doi.org\/10.4324\/9781410603982<\/a><\/li>\n<li>Newport, E. L. (1990). Maturational constraints on language learning. <em>Cognitive Science<\/em>, 14(1), 11\u201328. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15516709cog1401_2\">https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15516709cog1401_2<\/a><\/li>\n<li>Petitto, L. A., Zatorre, R. J., Gauna, K., Nikelski, E. J., Dostie, D., &amp; Evans, A. C. (2000). Speech-like cerebral activity in profoundly deaf people while processing signed languages: Implications for the neural basis of all human language. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 97(25), 13961\u201313966. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.97.25.13961\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.97.25.13961<\/a><\/li>\n<li>Stokoe, W. C. (1960). <em>Sign Language Structure: An Outline of the Visual Communication Systems of the American Deaf<\/em>. Studies in Linguistics: Occasional Papers (No. 8). University of Buffalo. <a href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/41667950\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/41667950<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La langue des signes am\u00e9ricaine (ASL) est un syst\u00e8me linguistique visuo-gestuel complet, crucial pour l&rsquo;\u00e9tude de la cognition, de la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale et de l&rsquo;identit\u00e9 des communaut\u00e9s sourdes.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1387,3840,127],"tags":[33313,8411,33353,8537,4590,4214,14942],"class_list":["post-20246","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences-cognitives","category-psycholinguistique","category-psychologie-du-developpement","tag-asl","tag-cognition-visuelle","tag-culture-sourde","tag-langue-des-signes","tag-plasticite-cerebrale","tag-psycholinguistique","tag-surdite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20246","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20246\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20246"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20246"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20246"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}