{"id":20211,"date":"2026-10-23T13:24:49","date_gmt":"2026-10-23T13:24:49","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=amenorrhee-corps-psychisme-cycles"},"modified":"2026-10-23T13:24:49","modified_gmt":"2026-10-23T13:24:49","slug":"amenorrhee-corps-psychisme-cycles","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=amenorrhee-corps-psychisme-cycles","title":{"rendered":"Am\u00e9norrh\u00e9e : Corps, Psychisme et Cycles"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e repr\u00e9sente l&rsquo;interruption ou l&rsquo;absence anormale des menstruations chez la femme en \u00e2ge de procr\u00e9er, constituant un signal biologique d&rsquo;une importance capitale tant sur le plan endocrinien que psychologique. Bien plus qu&rsquo;un simple sympt\u00f4me gyn\u00e9cologique isol\u00e9, ce ph\u00e9nom\u00e8ne traduit fr\u00e9quemment une rupture de l&rsquo;\u00e9quilibre psychosomatique et hom\u00e9ostatique de l&rsquo;organisme, se situant au carrefour pr\u00e9cis de la neurobiologie, du m\u00e9tabolisme et de la vie affective. L&rsquo;exploration clinique de cette manifestation requiert une approche interdisciplinaire rigoureuse, capable de d\u00e9crypter les interactions complexes entre le cerveau limbique, l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-ovarien et les contraintes environnementales.<\/p>\n<h2>Am\u00e9norrh\u00e9e<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En m\u00e9decine et en psychologie de la sant\u00e9, l&rsquo;<strong>am\u00e9norrh\u00e9e<\/strong> d\u00e9signe l&rsquo;absence totale de flux menstruel chez une femme en p\u00e9riode d&rsquo;activit\u00e9 g\u00e9nitale, en dehors des \u00e9tats physiologiques normaux que constituent la grossesse, l&rsquo;allaitement maternel et la m\u00e9nopause. On distingue classiquement l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e primaire, caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;absence d&rsquo;apparition des premi\u00e8res r\u00e8gles \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge attendu du d\u00e9veloppement pubertaire, de l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e secondaire, d\u00e9finie par la cessation des cycles menstruels r\u00e9guliers pendant au moins trois mois, ou pendant six mois en cas d&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9s pr\u00e9alables.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et psychosomatique, l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e n&rsquo;est pas une entit\u00e9 nosologique autonome, mais l&rsquo;expression somatique d&rsquo;une multitude de perturbations sous-jacentes. Elle refl\u00e8te tr\u00e8s souvent une mise en sommeil fonctionnelle de la fonction reproductive, orchestr\u00e9e par le syst\u00e8me nerveux central en r\u00e9ponse \u00e0 un stress per\u00e7u, un d\u00e9ficit \u00e9nerg\u00e9tique s\u00e9v\u00e8re ou une d\u00e9tresse \u00e9motionnelle marqu\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans la perspective biopsychosociale contemporaine, l&rsquo;absence de menstruations est appr\u00e9hend\u00e9e comme un indicateur pr\u00e9coce d&rsquo;alerte biologique. Elle t\u00e9moigne de la r\u00e9gulation adaptative par laquelle l&rsquo;organisme f\u00e9minin r\u00e9alloue ses ressources \u00e9nerg\u00e9tiques vitales vers la survie imm\u00e9diate au d\u00e9triment de la reproduction, mat\u00e9rialisant ainsi de fa\u00e7on spectaculaire l&rsquo;impact des processus psychiques et comportementaux sur la physiologie corporelle.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable <em>am\u00e9norrh\u00e9e<\/em> d\u00e9rive du grec ancien par une construction savante form\u00e9e de trois morph\u00e8mes distincts. Le premier \u00e9l\u00e9ment est le pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-), signifiant \u00ab absence de \u00bb ou \u00ab sans \u00bb. Le second morph\u00e8me est issu du substantif <em>m\u00ean<\/em> (\u03bc\u03ae\u03bd, g\u00e9nitif <em>m\u00eanos<\/em>), d\u00e9signant le mois lunaire et, par extension physiologique, les menstruations ou \u00ab r\u00e8gles \u00bb. Le troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment provient de la racine verbale <em>rhein<\/em> (\u1fe5\u03b5\u1fd6\u03bd), qui signifie \u00ab couler \u00bb ou \u00ab s&rsquo;\u00e9couler \u00bb, combin\u00e9e au suffixe <em>-ia<\/em> (-\u03af\u03b1) servant \u00e0 forger des substantifs abstraits ou des d\u00e9signations d&rsquo;\u00e9tats pathologiques (<em>amenorrhoea<\/em> en latin m\u00e9dical).<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du terme dans la nomenclature m\u00e9dicale occidentale remonte au XVIIIe si\u00e8cle, p\u00e9riode durant laquelle la nosographie clinique s&rsquo;\u00e9mancipe de la th\u00e9orie des humeurs pour adopter un lexique gr\u00e9co-latin standardis\u00e9. Le m\u00e9decin et syst\u00e9maticien \u00e9cossais William Cullen a notamment contribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ancrage nosologique de l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e en l&rsquo;inscrivant dans sa classification m\u00e9thodique des maladies au sein des affections de l&rsquo;appareil s\u00e9cr\u00e9toire et vasculaire.<\/p>\n<p>Au fil des XIXe et XXe si\u00e8cles, le terme a conserv\u00e9 sa pr\u00e9cision morphologique tout en s&rsquo;enrichissant d&rsquo;adjectifs qualificatifs d\u00e9terminants, tels que \u00ab fonctionnelle \u00bb, \u00ab hypothalamique \u00bb ou \u00ab psychog\u00e8ne \u00bb. Ces adjonctions lexicales ont permis de distinguer les atteintes purement l\u00e9sionnelles et anatomiques des suspensions r\u00e9versibles du cycle induites par des conflits affectifs, des privations caloriques ou des \u00e9preuves existentielles majeures.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais contemporain, le terme se prononce phon\u00e9tiquement [a.me.n\u0254.\u0281e] (a-m\u00e9-no-r\u00e9). Il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom commun f\u00e9minin invariable au pluriel dans sa forme radicale, bien qu&rsquo;il s&rsquo;accorde selon les r\u00e8gles morphosyntaxiques standard de la langue fran\u00e7aise lorsqu&rsquo;il est employ\u00e9 au pluriel (\u00ab les am\u00e9norrh\u00e9es \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan lexical, le terme s&rsquo;associe \u00e0 divers adjectifs dans le discours acad\u00e9mique : \u00ab am\u00e9norrh\u00e9e primaire \u00bb, \u00ab am\u00e9norrh\u00e9e secondaire \u00bb, \u00ab am\u00e9norrh\u00e9e hypothalamique fonctionnelle \u00bb (souvent abr\u00e9g\u00e9e AHF) et \u00ab am\u00e9norrh\u00e9e de lactation \u00bb. L&rsquo;adjectif d\u00e9riv\u00e9 correspondant est \u00ab am\u00e9norrh\u00e9ique \u00bb (par exemple, \u00ab une patiente am\u00e9norrh\u00e9ique \u00bb), employ\u00e9 pour qualifier un \u00e9tat clinique ou une personne pr\u00e9sentant cette suppression du cycle menstruel.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature scientifique internationale r\u00e9dig\u00e9e en anglais, le terme s&rsquo;\u00e9crit <em>amenorrhea<\/em> (en anglais am\u00e9ricain) ou <em>amenorrhoea<\/em> (en anglais britannique). En fran\u00e7ais, l&rsquo;accentuation aigu sur le premier \u00ab e \u00bb et l&rsquo;accentuation standard refl\u00e8tent l&rsquo;int\u00e9gration phon\u00e9tique compl\u00e8te du mot dans le corpus acad\u00e9mique francophone depuis plusieurs si\u00e8cles.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e dans toute sa profondeur, il convient de comprendre la physiologie int\u00e9gr\u00e9e de la r\u00e9gulation neuroendocrine. Le d\u00e9clenchement et le maintien de cycles menstruels ovulatoires r\u00e9guliers d\u00e9pendent du fonctionnement rythmique et pulsatile d&rsquo;un axe biologique complexe : l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Axe_hypothalamo-hypophysaire\">axe hypothalamo-hypophyso-ovarien<\/a>. Au sommet de cette hi\u00e9rarchie, l&rsquo;hypothalamus lib\u00e8re de fa\u00e7on pulsatile la gonadolib\u00e9rine (GnRH). Cette neurohormone stimule l&rsquo;ant\u00e9hypophyse afin qu&rsquo;elle s\u00e9cr\u00e8te l&rsquo;hormone lut\u00e9inisante (LH) et l&rsquo;hormone folliculo-stimulante (FSH), lesquelles gouvernent \u00e0 leur tour la maturation folliculaire, l&rsquo;ovulation et la production d&rsquo;estrog\u00e8nes et de progest\u00e9rone par les ovaires.<\/p>\n<p>L&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e survient d\u00e8s lors qu&rsquo;un maillon de cette cha\u00eene fonctionnelle se trouve d\u00e9synchronis\u00e9, inhib\u00e9 ou d\u00e9truit. Dans les formes centrales, dites d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Am%C3%A9norrh%C3%A9e_hypothalamique_fonctionnelle\">am\u00e9norrh\u00e9e hypothalamique fonctionnelle<\/a>, l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 anatomique des glandes est pr\u00e9serv\u00e9e, mais l&rsquo;horloge neuroendocrine ralentit ou s&rsquo;interrompt. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est principalement orchestr\u00e9 par l&rsquo;activation conjointe du syst\u00e8me du stress, notamment l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien. La lib\u00e9ration accrue de corticolib\u00e9rine (CRH), de cortisol et d&rsquo;endorphines centrales exerce un r\u00e9trocontr\u00f4le n\u00e9gatif puissant sur les neurones \u00e0 GnRH et sur le r\u00e9seau des neurones \u00e0 kisspeptine, provoquant l&rsquo;effondrement des s\u00e9cr\u00e9tions de gonadotrophines et conduisant \u00e0 un \u00e9tat d&rsquo;hypoestrog\u00e9nie profonde.<\/p>\n<p>Les limites conceptuelles de l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e exigent de la diff\u00e9rencier rigoureusement de l&rsquo;oligom\u00e9norrh\u00e9e, laquelle correspond \u00e0 des cycles excessivement longs (sup\u00e9rieurs \u00e0 35 ou 45 jours) mais intermittents, et de la dysm\u00e9norrh\u00e9e, qui renvoie aux douleurs associ\u00e9es aux r\u00e8gles sans pr\u00e9juger de leur fr\u00e9quence. L&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e d\u00e9signe sp\u00e9cifiquement la cessation ou le non-d\u00e9marrage de l&rsquo;h\u00e9morragie de privation endom\u00e9triale, ce qui en fait un signe d&rsquo;extinction temporaire ou d\u00e9finitive du potentiel procr\u00e9atif cyclique.<\/p>\n<p>La port\u00e9e de cette suppression d\u00e9passe largement l&rsquo;appareil reproducteur. L&rsquo;impr\u00e9gnation estrog\u00e9nique joue un r\u00f4le trophique crucial pour le tissu osseux, l&rsquo;\u00e9lasticit\u00e9 vasculaire, l&rsquo;hom\u00e9ostasie lipidique et les fonctions cognitives, notamment la plasticit\u00e9 synaptique hippocampique et la r\u00e9gulation s\u00e9rotoninergique de l&rsquo;humeur. Ainsi, une am\u00e9norrh\u00e9e prolong\u00e9e s&rsquo;accompagne d&rsquo;une alt\u00e9ration globale de la sant\u00e9 physique et mentale, caract\u00e9ris\u00e9e par une d\u00e9min\u00e9ralisation osseuse acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e pouvant conduire \u00e0 l&rsquo;ost\u00e9oporose, une vuln\u00e9rabilit\u00e9 cardiovasculaire accrue et une majoration des sympt\u00f4mes anxiod\u00e9pressifs.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e a travers\u00e9 plusieurs paradigmes \u00e9pist\u00e9mologiques majeurs depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e8re contemporaine des neurosciences. D\u00e8s l&rsquo;\u00e9poque hippocratique, la r\u00e9tention des menstrues \u00e9tait per\u00e7ue comme un facteur pathog\u00e8ne redoutable susceptible d&rsquo;entra\u00eener l&rsquo;\u00e9garement de l&rsquo;ut\u00e9rus \u00e0 travers le corps (\u00ab suffocation ut\u00e9rine \u00bb) et de provoquer des troubles m\u00e9lancoliques ou hyst\u00e9riques. Les menstruations \u00e9taient alors con\u00e7ues selon la doctrine humorale comme une voie d&rsquo;\u00e9vacuation indispensable des impuret\u00e9s corporelles.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, avec l&rsquo;essor de la m\u00e9decine anatomo-clinique et de l&rsquo;ali\u00e9nisme, des ali\u00e9nistes et m\u00e9decins renomm\u00e9s tels que Philippe Pinel et Jean-\u00c9tienne Esquirol constatent la fr\u00e9quence remarquable de l&rsquo;arr\u00eat des r\u00e8gles chez les femmes intern\u00e9es pour des \u00ab m\u00e9lancolies \u00bb ou des chocs moraux s\u00e9v\u00e8res. En 1873, sir William Gull \u00e0 Londres et Ernest-Charles Las\u00e8gue \u00e0 Paris d\u00e9crivent de mani\u00e8re princeps l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anorexie_mentale\">anorexie mentale<\/a>, soulignant que l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e en constitue un stigmate pr\u00e9coce, parfois ant\u00e9rieur \u00e0 la d\u00e9nutrition massive, sugg\u00e9rant un m\u00e9canisme d&rsquo;origine centrale directement li\u00e9 aux conflits psychiques.<\/p>\n<p>Le milieu du XXe si\u00e8cle marque un tournant d\u00e9cisif gr\u00e2ce aux d\u00e9couvertes de l&rsquo;endocrinologie moderne. Les travaux de Geoffrey Harris sur le contr\u00f4le hypothalamique de l&rsquo;hypophyse d\u00e9montrent que le syst\u00e8me nerveux commande directement la sph\u00e8re endocrine par des voies neurovasculaires. Peu apr\u00e8s, les psychiatres et psychanalystes de l&rsquo;\u00e9cole psychosomatique, tels que Franz Alexander et Helene Deutsch, formalisent le concept d&rsquo;\u00ab am\u00e9norrh\u00e9e psychog\u00e8ne \u00bb, interpr\u00e9tant l&rsquo;arr\u00eat des cycles comme l&rsquo;expression corporelle inconsciente d&rsquo;un refus de la f\u00e9minit\u00e9, d&rsquo;une angoisse de maternit\u00e9 ou d&rsquo;une r\u00e9gression archa\u00efque face \u00e0 un traumatisme relationnel.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XXe et au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, la biologie mol\u00e9culaire et l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale ont affin\u00e9 cette perspective historique. La d\u00e9couverte de la leptine dans les ann\u00e9es 1990, puis celle des neuropeptides comme la kisspeptine au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, ont permis de jeter un pont mat\u00e9rialiste entre la disponibilit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique, le traitement c\u00e9r\u00e9bral des \u00e9motions et l&rsquo;interrupteur central des r\u00e8gles, validant scientifiquement les intuitions cliniques des pionniers de la psychosomatique.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et physiopathologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e fonctionnelle s&rsquo;analyse au travers de plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires qui articulent la r\u00e9gulation du stress, le bilan m\u00e9tabolique et les dynamiques de l&rsquo;attachement affectif. Le principal cadre int\u00e9grateur repose sur le concept de charge allostatique d\u00e9velopp\u00e9 par Bruce McEwen. Selon cette th\u00e9orie, lorsque l&rsquo;organisme est confront\u00e9 \u00e0 des stresseurs chroniques \u2014 qu&rsquo;ils soient de nature psychosociale, professionnelle ou affective \u2014, le co\u00fbt biologique d&rsquo;adaptation permanente \u00e9puise les syst\u00e8mes r\u00e9gulateurs, conduisant \u00e0 la d\u00e9r\u00e9gulation des cascades hormonales et \u00e0 la suppression des fonctions non imm\u00e9diatement indispensables \u00e0 la survie.<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;endocrinologie comportementale, la th\u00e9orie de la disponibilit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique formul\u00e9e par Anne Loucks d\u00e9montre que l&rsquo;axe reproducteur f\u00e9minin ne r\u00e9pond pas simplement \u00e0 la masse graisseuse absolue, mais au flux d&rsquo;\u00e9nergie r\u00e9siduelle calcul\u00e9 selon la formule : (Apport \u00e9nerg\u00e9tique alimentaire &#8211; D\u00e9pense \u00e9nerg\u00e9tique li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exercice) \/ Masse maigre. D\u00e8s que cette disponibilit\u00e9 franchit un seuil critique inf\u00e9rieur (g\u00e9n\u00e9ralement estim\u00e9 \u00e0 moins de 30 kcal par kilogramme de masse maigre par jour), la s\u00e9cr\u00e9tion pulsatile de GnRH est compromise, ce qui illustre le m\u00e9canisme adaptatif de l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e d&rsquo;origine nutritionnelle ou sportive.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue psychodynamique et cognitivo-comportemental, l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e s&rsquo;inscrit au sein de structures psychopathologiques caract\u00e9ris\u00e9es par un perfectionnisme inadapt\u00e9, une intol\u00e9rance aigu\u00eb \u00e0 l&rsquo;incertitude et un contr\u00f4le obsessionnel exerc\u00e9 sur le sch\u00e9ma corporel. Les th\u00e9rapies cognitives soulignent le r\u00f4le de l&rsquo;hyperactivit\u00e9 \u00e9motionnelle non r\u00e9gul\u00e9e, o\u00f9 la somatisation repr\u00e9sente une r\u00e9ponse terminale \u00e0 l&rsquo;inhibition des affects et \u00e0 l&rsquo;hyper-r\u00e9activit\u00e9 physiologique sous-jacente.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution propose quant \u00e0 elle le mod\u00e8le de la \u00ab suppression reproductive adaptative \u00bb (Wasser &amp; Barash). Selon cette grille de lecture biosociale, la capacit\u00e9 d&rsquo;interrompre temporairement la fertilit\u00e9 face \u00e0 des conditions \u00e9cologiques, sociales ou personnelles d\u00e9favorables procure un avantage s\u00e9lectif. L&rsquo;organisme f\u00e9minin \u00e9vite ainsi d&rsquo;investir des ressources biologiques pr\u00e9cieuses dans une gestation ou un \u00e9levage de descendance vou\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec en contexte de disette ou de crise sociale s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse diff\u00e9rentielle de l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e s&rsquo;articule autour de distinctions cliniques et \u00e9tiologiques pr\u00e9cises :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Am\u00e9norrh\u00e9e primaire :<\/strong> D\u00e9finie par l&rsquo;absence d&rsquo;apparition des r\u00e8gles chez une jeune fille \u00e2g\u00e9e de 15 ans r\u00e9volus en pr\u00e9sence de caract\u00e8res sexuels secondaires normaux, ou d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 13 ans en l&rsquo;absence totale de d\u00e9veloppement pubertaire. Ses causes incluent les anomalies chromosomiques (comme le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syndrome_de_Turner\">syndrome de Turner<\/a>), les dysg\u00e9n\u00e9sies gonadiques, les malformations anatomiques cong\u00e9nitales des voies g\u00e9nitales (syndrome de Mayer-Rokitansky-K\u00fcster-Hauser, imperforation hym\u00e9n\u00e9ale) ou les retards pubertaires d&rsquo;origine hypothalamique.<\/li>\n<li><strong>Am\u00e9norrh\u00e9e secondaire :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;interruption des menstruations pendant au moins 90 jours cons\u00e9cutifs chez une femme pr\u00e9alablement r\u00e9gl\u00e9e. Elle constitue la situation clinique la plus fr\u00e9quemment rencontr\u00e9e en psychopathologie de la sant\u00e9 et en m\u00e9decine ambulatoire.<\/li>\n<li><strong>Am\u00e9norrh\u00e9e hypothalamique fonctionnelle (AHF) :<\/strong> Forme majeure d&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e secondaire non anatomique, subdivis\u00e9e classiquement en trois vecteurs d\u00e9clenchants souvent intriqu\u00e9s : l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e li\u00e9e au stress psychologique (am\u00e9norrh\u00e9e psychog\u00e8ne), l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e li\u00e9e \u00e0 la restriction nutritionnelle (troubles des conduites alimentaires), et l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e de la sportive d&rsquo;endurance de haut niveau (associ\u00e9e \u00e0 la \u00ab triade de l&rsquo;athl\u00e8te f\u00e9minine \u00bb).<\/li>\n<li><strong>Causes endocriniennes p\u00e9riph\u00e9riques et hypophysaires :<\/strong> Incluant l&rsquo;hyperprolactin\u00e9mie (ad\u00e9nome hypophysaire \u00e0 prolactine, iatrog\u00e9nie m\u00e9dicamenteuse par neuroleptiques), le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syndrome_des_ovaires_polykystiques\">syndrome des ovaires polykystiques<\/a> (SOPK), les dysthyro\u00efdies s\u00e9v\u00e8res (hypothyro\u00efdie ou hyperthyro\u00efdie) et l&rsquo;insuffisance ovarienne pr\u00e9matur\u00e9e (IOP) survenant avant 40 ans.<\/li>\n<li><strong>Am\u00e9norrh\u00e9es ut\u00e9rines et cicatricielles :<\/strong> Notamment le syndrome d&rsquo;Asherman, r\u00e9sultant d&rsquo;adh\u00e9rences et de syn\u00e9chies intra-ut\u00e9rines cons\u00e9cutives \u00e0 un curetage traumatique ou \u00e0 une endom\u00e9trite s\u00e9v\u00e8re, maintenant un statut hormonal normal mais emp\u00eachant l&rsquo;ext\u00e9riorisation m\u00e9canique de la muqueuse endom\u00e9triale.<\/li>\n<li><strong>Am\u00e9norrh\u00e9e iatrog\u00e8ne et m\u00e9dicamenteuse :<\/strong> D\u00e9clench\u00e9e intentionnellement ou non par des contraceptifs progestatifs continus, des analogues de la GnRH, des chimioth\u00e9rapies gonadotoxiques ou des psychotropes antagonistes des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D2.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mieux cerner la r\u00e9alit\u00e9 clinique de ce trouble, il est utile d&rsquo;examiner des trajectoires prototypiques au sein desquelles les facteurs mentaux et biologiques s&rsquo;entrem\u00ealent \u00e9troitement.<\/p>\n<p>Le premier cas est celui de L\u00e9a, une \u00e9tudiante de 21 ans pr\u00e9parant un concours acad\u00e9mique extr\u00eamement s\u00e9lectif. Sans ant\u00e9c\u00e9dent m\u00e9dical, elle pr\u00e9sente une am\u00e9norrh\u00e9e secondaire depuis six mois. Son indice de masse corporelle (IMC) est normal \u00e0 21,5 kg\/m\u00b2. L&rsquo;anamn\u00e8se met en lumi\u00e8re un niveau d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de performance majeur, des insomnies s\u00e9v\u00e8res et une pr\u00e9occupation anxieuse constante li\u00e9e aux \u00e9valuations. Les bilans hormonaux r\u00e9v\u00e8lent un taux d&rsquo;estradiol bas avec des gonadotrophines (FSH et LH) normales-basses, sans anomalie hypophysaire \u00e0 l&rsquo;IRM. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une am\u00e9norrh\u00e9e hypothalamique fonctionnelle purement psychog\u00e8ne, d\u00e9clench\u00e9e par un \u00e9tat de stress chronique ayant satur\u00e9 les capacit\u00e9s d&rsquo;adaptation de son axe neuroendocrine.<\/p>\n<p>Le second cas concerne Camille, une coureuse de demi-fond de 19 ans s&rsquo;entra\u00eenant 15 heures par semaine. Bien qu&rsquo;elle maintienne un r\u00e9gime alimentaire apparemment \u00e9quilibr\u00e9, l&rsquo;apport \u00e9nerg\u00e9tique global est insuffisant pour compenser ses d\u00e9penses \u00e9nerg\u00e9tiques massives \u00e0 l&rsquo;effort. Camille per\u00e7oit l&rsquo;arr\u00eat de ses r\u00e8gles depuis huit mois comme un signe positif de performance et d&rsquo;aff\u00fbtage physique optimal, ignorant la fragilisation trab\u00e9culaire silencieuse de son squelette. Ce cas illustre le d\u00e9ni fr\u00e9quent du risque somatique chez les athl\u00e8tes de haut niveau confront\u00e9es \u00e0 la triade associant faible disponibilit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique, dysfonction menstruelle et baisse de la densit\u00e9 min\u00e9rale osseuse.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me sc\u00e9nario implique Sarah, 26 ans, diagnostiqu\u00e9e avec une anorexie mentale de forme restrictive. Chez elle, l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e est survenue avant m\u00eame la perte de poids la plus spectaculaire, soulignant l&rsquo;impact direct du choc affectif d\u00e9clencheur et de l&rsquo;angoisse panique \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de grossir sur la commande hypothalamique. L&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e s&rsquo;accompagne d&rsquo;une r\u00e9gression psychique au stade pr\u00e9pub\u00e8re, fonctionnant inconsciemment comme une neutralisation somatique de la sexualit\u00e9 adulte per\u00e7ue comme mena\u00e7ante et anxiog\u00e8ne.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation clinique et diagnostic<\/h3>\n<p>La d\u00e9marche diagnostique face \u00e0 une am\u00e9norrh\u00e9e doit \u00eatre m\u00e9thodique, rigoureuse et exhaustive. La premi\u00e8re \u00e9tape imp\u00e9rative consiste \u00e0 \u00e9liminer une grossesse chez toute patiente en \u00e2ge de procr\u00e9er par le dosage syst\u00e9matique de la sous-unit\u00e9 b\u00eata de la gonadotrophine chorionique humaine (hCG plasmatique ou urinaire), m\u00eame lorsque la patiente affirme \u00eatre vierge ou prot\u00e9g\u00e9e par un moyen contraceptif.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation clinique comporte un interrogatoire minutieux retra\u00e7ant l&rsquo;histoire d\u00e9veloppementale, l&rsquo;\u00e2ge de la m\u00e9narche, la chronologie des cycles ant\u00e9rieurs, l&rsquo;\u00e9volution pond\u00e9rale r\u00e9cente, les habitudes alimentaires, le volume des activit\u00e9s sportives, la prise de m\u00e9dicaments (notamment antipsychotiques, antid\u00e9presseurs ou cortico\u00efdes) et la pr\u00e9sence d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements de vie stressants ou traumatiques r\u00e9cents. L&rsquo;examen somatique \u00e9value l&rsquo;IMC, recherche des signes d&rsquo;hyperandrog\u00e9nie clinique (hirsutisme, acn\u00e9 s\u00e9v\u00e8re, alop\u00e9cie), des stigmates de dysthyro\u00efdie, un galactorrh\u00e9e provoqu\u00e9e ou spontan\u00e9e, et v\u00e9rifie la trophicit\u00e9 des muqueuses g\u00e9nitales.<\/p>\n<p>Le bilan paraclinique de premi\u00e8re intention repose sur des dosages sanguins \u00e0 jeun : FSH, LH, estradiol, prolactine et TSH. Le \u00ab test \u00e0 la progest\u00e9rone \u00bb, consistant \u00e0 administrer un progestatif pendant dix jours puis \u00e0 en observer l&rsquo;arr\u00eat, permet d&rsquo;\u00e9valuer la trophicit\u00e9 de l&rsquo;endom\u00e8tre et l&rsquo;impr\u00e9gnation estrog\u00e9nique endog\u00e8ne : la survenue d&rsquo;un saignement de privation t\u00e9moigne d&rsquo;un taux d&rsquo;estrog\u00e8nes suffisant et \u00e9limine une cause anatomique ut\u00e9rine. L&rsquo;\u00e9chographie pelvienne permet de mesurer l&rsquo;\u00e9paisseur endom\u00e9triale, d&rsquo;appr\u00e9cier le volume ovarien et d&rsquo;\u00e9carter un aspect polykystique ou une anomalie morphologique. En cas d&rsquo;hypogonadisme hypogonadotrope (FSH et LH basses ou normales associ\u00e9es \u00e0 un effondrement de l&rsquo;estradiol), une IRM c\u00e9r\u00e9brale centr\u00e9e sur l&rsquo;axe hypothalamo-hypophysaire s&rsquo;impose afin d&rsquo;exclure un ad\u00e9nome, un craniopharyngiome ou un syndrome de Sheehan.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan psychologique, l&rsquo;\u00e9valuation doit inclure l&rsquo;administration d&rsquo;\u00e9chelles valid\u00e9es explorant les troubles des conduites alimentaires (EAT-26, EDI-3), les dimensions perfectionnistes (FMPS de Frost), ainsi que les niveaux de d\u00e9pression et d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale (\u00e9chelles BDI-II, HADS ou STAI). Cette d\u00e9marche permet de cartographier avec pr\u00e9cision la souffrance psychique trop souvent masqu\u00e9e derri\u00e8re la plainte somatique.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e constitue une probl\u00e9matique transversale dont la prise en charge clinique n\u00e9cessite une alliance \u00e9troite entre gyn\u00e9cologues, endocrinologues, psychiatres, psychologues cliniciens et nutritionnistes. Sur le terrain clinique, la restauration du cycle menstruel ne doit pas \u00eatre obtenue par la prescription syst\u00e9matique d&rsquo;une pilule estroprogestative de synth\u00e8se combin\u00e9e, car celle-ci induirait de faux saignements de privation masquant la persistance du blocage hypothalamique sous-jacent sans corriger le d\u00e9ficit osseux m\u00e9tabolique r\u00e9el.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychoth\u00e9rapie, la r\u00e9apparition spontan\u00e9e des menstruations sert souvent d&rsquo;indicateur objectif de consolidation th\u00e9rapeutique lors de la r\u00e9mission d&rsquo;un trouble des conduites alimentaires ou d&rsquo;un syndrome anxieux s\u00e9v\u00e8re. Les th\u00e9rapies cognitivo-comportementales (TCC) ciblant la flexibilit\u00e9 cognitive, l&rsquo;acceptation de l&rsquo;image corporelle, la r\u00e9duction du surinvestissement physique et la gestion du perfectionnisme constituent le traitement de choix de l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e fonctionnelle hypothalamique li\u00e9e au stress.<\/p>\n<p>En m\u00e9decine du sport et en milieu professionnel \u00e0 forte pression, la sensibilisation \u00e0 la r\u00e9gularit\u00e9 menstruelle est devenue un enjeu majeur de sant\u00e9 publique. Les institutions sportives et de sant\u00e9 au travail d\u00e9ploient d\u00e9sormais des programmes \u00e9ducatifs pour d\u00e9construire le mythe selon lequel l&rsquo;arr\u00eat des r\u00e8gles serait un effet secondaire normal ou b\u00e9nin de l&rsquo;entra\u00eenement intensif ou du d\u00e9vouement professionnel. Il s&rsquo;agit au contraire d&rsquo;une signature d&rsquo;\u00e9puisement physiologique qu&rsquo;il convient de corriger rapidement afin de pr\u00e9venir les fractures de fatigue et la survenue de cardiopathies \u00e0 long terme.<\/p>\n<h3>11. Recherche contemporaine et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les avanc\u00e9es scientifiques r\u00e9centes ont permis d&rsquo;\u00e9clairer avec une grande acuit\u00e9 les m\u00e9diateurs biochimiques de l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e fonctionnelle. Des travaux pionniers men\u00e9s par des \u00e9quipes de neuroendocrinologie ont mis en \u00e9vidence le r\u00f4le central de la kisspeptine, un neuropeptide cod\u00e9 par le g\u00e8ne <em>KISS1<\/em>, qui orchestre la pulsatilit\u00e9 de la GnRH dans l&rsquo;hypothalamus. Les recherches translationnelles d\u00e9montrent que l&rsquo;exposition \u00e0 un stress glucocorticost\u00e9ro\u00efde prolong\u00e9 ou la chute des concentrations de leptine inhibent directement l&rsquo;expression des r\u00e9cepteurs \u00e0 la kisspeptine au niveau du noyau arqu\u00e9, coupant net la commande gonadotrope.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes cliniques randomis\u00e9es, men\u00e9es notamment par l&rsquo;\u00e9quipe du professeur Berga et ses collaborateurs, ont apport\u00e9 des preuves solides de l&rsquo;efficacit\u00e9 de la TCC chez des femmes souffrant d&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e hypothalamique fonctionnelle. Leurs r\u00e9sultats montrent qu&rsquo;une intervention psychoth\u00e9rapeutique cibl\u00e9e sur la restructuration cognitive et la relaxation restaure la pulsatilit\u00e9 de la LH et conduit au r\u00e9tablissement ovulatoire chez une majorit\u00e9 de patientes comparativement au groupe contr\u00f4le sous surveillance simple, confirmant le caract\u00e8re \u00e9minemment r\u00e9versible et plastique du syst\u00e8me neuroendocrinien.<\/p>\n<p>L&rsquo;exploration du microbiote intestinal et de l&rsquo;axe intestin-cerveau constitue un autre axe de recherche prometteur. Plusieurs publications sugg\u00e8rent qu&rsquo;une dysbiose intestinale induite par la malnutrition ou le stress psychosocial alt\u00e8re la perm\u00e9abilit\u00e9 muqueuse et modifie la synth\u00e8se des acides gras \u00e0 cha\u00eene courte, contribuant \u00e0 maintenir l&rsquo;inflammation de bas grade et perturbant indirectement les centres c\u00e9r\u00e9braux de la reproduction.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La signification attribu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e varie consid\u00e9rablement selon les contextes socioculturels et historiques. Dans certaines soci\u00e9t\u00e9s occidentales hypermodernes, o\u00f9 la minceur extr\u00eame et l&rsquo;hyperproductivit\u00e9 sont valoris\u00e9es, l&rsquo;absence de r\u00e8gles peut \u00eatre v\u00e9cue par certaines jeunes femmes comme un affranchissement pratique des contraintes physiologiques, une neutralisation du risque de grossesse et un signe de ma\u00eetrise corporelle absolue. Cette perception contribue au retard fr\u00e9quent de consultation m\u00e9dicale, la patiente ne percevant pas le danger somatique li\u00e9 \u00e0 cette carence estrog\u00e9nique prolong\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures traditionnelles pronatalistes o\u00f9 la valeur sociale, familiale et symbolique de la femme demeure intimement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 sa f\u00e9condit\u00e9 et \u00e0 sa capacit\u00e9 de procr\u00e9er, l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e est appr\u00e9hend\u00e9e comme une v\u00e9ritable trag\u00e9die existentielle. Elle suscite une angoisse majeure de st\u00e9rilit\u00e9 d\u00e9finitive et peut exposer la femme \u00e0 une exclusion symbolique, au rejet conjugal ou \u00e0 la stigmatisation communautaire. L&rsquo;impact psychologique de l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e y prend alors la forme d&rsquo;un sentiment intense de honte, de culpabilit\u00e9 et d&rsquo;indignit\u00e9 personnelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;anthropologie m\u00e9dicale a \u00e9galement document\u00e9 l&rsquo;apparition de vagues d&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e collective ou \u00ab am\u00e9norrh\u00e9e de guerre \u00bb au cours des conflits arm\u00e9s majeurs, des d\u00e9portations ou des famines historiques. Si les privations alimentaires aigu\u00ebs y jouaient un r\u00f4le d\u00e9terminant, les t\u00e9moignages et analyses r\u00e9trospectives soulignent que la terreur psychologique permanente, la perte brutale des rep\u00e8res de vie et le deuil massif contribuaient de fa\u00e7on pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 la sid\u00e9ration de la fertilit\u00e9 f\u00e9minine \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de populations enti\u00e8res.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Le champ de l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e n&rsquo;est pas exempt de controverses nosologiques et th\u00e9rapeutiques. L&rsquo;un des d\u00e9bats les plus vifs concerne la l\u00e9gitimit\u00e9 du diagnostic diff\u00e9rentiel entre l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e hypothalamique fonctionnelle et le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) fruste ou atypique. Nombre de jeunes femmes pr\u00e9sentant un morphotype mince et des cycles absents affichent une image \u00e9chographique ovarienne d&rsquo;allure polyfolliculaire induite par la stase gonadique li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;absence d&rsquo;ovulation. Cette ressemblance morphologique conduit fr\u00e9quemment \u00e0 des erreurs diagnostiques diagnostiquant un SOPK l\u00e0 o\u00f9 r\u00e9side en r\u00e9alit\u00e9 une AHF, orientant les patientes vers des traitements inadapt\u00e9s, voire d\u00e9l\u00e9t\u00e8res.<\/p>\n<p>Une controverse persistante porte sur l&rsquo;attitude th\u00e9rapeutique vis-\u00e0-vis de l&rsquo;ost\u00e9op\u00e9nie induite. Pendant des d\u00e9cennies, le recours m\u00e9canique au traitement hormonal substitutif ou aux contraceptifs oraux a \u00e9t\u00e9 la norme prescrite par les praticiens. Les soci\u00e9t\u00e9s savantes d&rsquo;endocrinologie soulignent aujourd&rsquo;hui que les estrog\u00e8nes par voie orale traversent le foie et freinent la production d&rsquo;IGF-1 (facteur de croissance analogue \u00e0 l&rsquo;insuline 1), limitant ainsi grandement le b\u00e9n\u00e9fice de gain osseux. Elles recommandent d\u00e9sormais en priorit\u00e9 la restauration nutritionnelle naturelle et la psychoth\u00e9rapie, r\u00e9servant l&rsquo;hormonoth\u00e9rapie substitutive transdermique (patchs d&rsquo;estradiol associ\u00e9s \u00e0 de la progest\u00e9rone micronis\u00e9e naturelle) aux cas r\u00e9fractaires et s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, l&rsquo;appellation d&rsquo;\u00ab am\u00e9norrh\u00e9e psychog\u00e8ne \u00bb fait l&rsquo;objet de r\u00e9serves critiques croissantes. Bien qu&rsquo;elle reconnaisse l&rsquo;influence de l&rsquo;esprit sur le corps, cette d\u00e9nomination risque de r\u00e9introduire un dualisme cart\u00e9sien simpliste opposant l&rsquo;organique au mental, et d&rsquo;induire chez les patientes un sentiment de culpabilit\u00e9 d&rsquo;avoir \u00ab somatis\u00e9 \u00bb ou \u00ab fabriqu\u00e9 \u00bb inconsciemment leur sympt\u00f4me. La communaut\u00e9 scientifique privil\u00e9gie aujourd&rsquo;hui les mod\u00e8les biosociaux int\u00e9gratifs r\u00e9futant toute causalit\u00e9 lin\u00e9aire simpliste.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions nosologiques<\/h3>\n<p>Pour assurer une pr\u00e9cision s\u00e9mantique et clinique optimale, il est indispensable de confronter l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e aux termes m\u00e9dicaux et psychopathologiques voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Oligom\u00e9norrh\u00e9e :<\/strong> Se caract\u00e9rise par des r\u00e8gles anormalement espac\u00e9es et rares, avec des cycles durant entre 35 et 90 jours. Elle refl\u00e8te une dysovulation souvent transitoire, repr\u00e9sentant un \u00e9tat interm\u00e9diaire d&rsquo;hypofertilit\u00e9 distinct de l&rsquo;inhibition compl\u00e8te propre \u00e0 l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Dysm\u00e9norrh\u00e9e :<\/strong> D\u00e9signe des douleurs pelviennes intenses et invalidantes survenant au moment de l&rsquo;\u00e9coulement menstruel, en l&rsquo;absence de toute interruption du cycle. Elle peut \u00eatre primaire ou secondaire \u00e0 une pathologie organique comme l&rsquo;endom\u00e9triose.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9nopause pr\u00e9coce (Insuffisance Ovarienne Pr\u00e9matur\u00e9e) :<\/strong> Cessation d\u00e9finitive de la fonction ovarienne avant l&rsquo;\u00e2ge de 40 ans par \u00e9puisement du capital folliculaire ou destruction auto-immune des ovocytes. Contrairement \u00e0 l&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e fonctionnelle hypothalamique qui est r\u00e9versible et pr\u00e9sente des gonadotrophines effondr\u00e9es, l&rsquo;IOP est caract\u00e9ris\u00e9e par un taux massif de FSH plasmatique par disparition du r\u00e9trocontr\u00f4le ovarien (\u00ab hypogonadisme hypergonadotrope \u00bb).<\/li>\n<li><strong>Syndrome de Sheehan :<\/strong> N\u00e9crose isch\u00e9mique de la glande hypophysaire survenant \u00e0 la suite d&rsquo;une h\u00e9morragie massive du post-partum compliqu\u00e9e d&rsquo;un collapsus cardiovasculaire. Elle provoque un panhypopituitarisme brutal entra\u00eenant une am\u00e9norrh\u00e9e secondaire d\u00e9finitive et l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;allaiter.<\/li>\n<li><strong>Pseudo-am\u00e9norrh\u00e9e ou Cryptom\u00e9norrh\u00e9e :<\/strong> Situation m\u00e9canique dans laquelle le cycle hormonal, l&rsquo;ovulation et la desquamation de l&rsquo;endom\u00e8tre s&rsquo;effectuent normalement, mais o\u00f9 l&rsquo;\u00e9vacuation du sang vers l&rsquo;ext\u00e9rieur est entrav\u00e9e par un obstacle anatomique (imperforation cong\u00e9nitale de l&rsquo;hymen, st\u00e9nose cicatricielle du col de l&rsquo;ut\u00e9rus), provoquant un h\u00e9matocolpos douloureux.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En r\u00e9capitulation des notions fondamentales abord\u00e9es dans cette entr\u00e9e encyclop\u00e9dique :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e repr\u00e9sente l&rsquo;arr\u00eat ou le non-d\u00e9marrage des cycles menstruels en dehors des p\u00e9riodes physiologiques de grossesse, d&rsquo;allaitement et de m\u00e9nopause.<\/li>\n<li>Elle se d\u00e9cline en forme primaire (retard pubertaire, anomalies g\u00e9n\u00e9tiques ou malformations anatomiques) et en forme secondaire (interruption des r\u00e8gles pendant plus de trois mois chez une femme pr\u00e9alablement r\u00e9gl\u00e9e).<\/li>\n<li>L&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e hypothalamique fonctionnelle (AHF) est l&rsquo;expression symptomatique d&rsquo;une adaptation neuroendocrine face \u00e0 un stress psychique majeur, une restriction calorique volontaire ou une d\u00e9pense \u00e9nerg\u00e9tique sportive excessive.<\/li>\n<li>Sur le plan physiopathologique, elle se caract\u00e9rise par l&rsquo;alt\u00e9ration de la pulsatilit\u00e9 de la GnRH, la mise en jeu des circuits de la corticolib\u00e9rine (CRH) et de la kisspeptine, et un \u00e9tat cons\u00e9cutif d&rsquo;hypoestrog\u00e9nie marqu\u00e9e.<\/li>\n<li>Ses cons\u00e9quences chroniques d\u00e9passent le syst\u00e8me reproducteur et menacent la sant\u00e9 osseuse (ost\u00e9op\u00e9nie, ost\u00e9oporose), le syst\u00e8me cardiovasculaire et la stabilit\u00e9 \u00e9motionnelle.<\/li>\n<li>La d\u00e9marche clinique impose d&rsquo;\u00e9carter en priorit\u00e9 une grossesse, de doser les gonadotrophines et hormones hypophysaires, et d&rsquo;adopter une strat\u00e9gie d&rsquo;accompagnement biopsychosociale associant soutien nutritionnel, psychoth\u00e9rapie cognitivo-comportementale et r\u00e9ajustement de l&rsquo;hygi\u00e8ne de vie.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Berga, S. L., Marcus, M. D., Loucks, T. L., Fluker, S., Zheng, W., &amp; Cameron, J. L. (2003). Recovery of ovarian activity in women with functional hypothalamic amenorrhea who were treated with cognitive-behavior therapy. <em>Fertility and Sterility<\/em>, 80(4), 976\u2013981. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/s0015-0282(03)01124-5\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/s0015-0282(03)01124-5<\/a><\/li>\n<li>Gordon, C. M., Ackerman, K. E., Berga, S. L., Kaplan, J. R., Mastorakos, G., Misra, M., Murad, M. H., Santoro, N. F., &amp; Warren, M. P. (2017). Functional Hypothalamic Amenorrhea: An Endocrine Society Clinical Practice Guideline. <em>The Journal of Clinical Endocrinology &amp; Metabolism<\/em>, 102(5), 1413\u20131439. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1210\/jc.2017-00131\">https:\/\/doi.org\/10.1210\/jc.2017-00131<\/a><\/li>\n<li>Loucks, A. B., &amp; Thuma, J. R. (2003). Luteinizing hormone pulsatility is disrupted at a threshold of energy availability in regularly menstruating women. <em>The Journal of Clinical Endocrinology &amp; Metabolism<\/em>, 88(1), 297\u2013311. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1210\/jc.2002-020369\">https:\/\/doi.org\/10.1210\/jc.2002-020369<\/a><\/li>\n<li>McEwen, B. S. (1998). Stress, adaptation, and disease: Allostasis and allostatic load. <em>Annals of the New York Academy of Sciences<\/em>, 840(1), 33\u201344. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1749-6632.1998.tb09546.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1749-6632.1998.tb09546.x<\/a><\/li>\n<li>Skorupskaite, K., George, J. T., &amp; Anderson, R. A. (2014). The kisspeptin-GnRH pathway in human reproduction. <em>Human Reproduction Update<\/em>, 20(4), 485\u2013500. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/humupd\/dmt063\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/humupd\/dmt063<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e d\u00e9signe l&rsquo;absence de r\u00e8gles chez la femme en \u00e2ge de procr\u00e9er. 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