{"id":20197,"date":"2026-10-23T12:46:56","date_gmt":"2026-10-23T12:46:56","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=sexisme-ambivalent"},"modified":"2026-10-23T12:46:56","modified_gmt":"2026-10-23T12:46:56","slug":"sexisme-ambivalent","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=sexisme-ambivalent","title":{"rendered":"Sexisme ambivalent : les deux faces du pr\u00e9jug\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Le sexisme ne se r\u00e9sume pas toujours \u00e0 une hostilit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e envers les femmes ; il s&rsquo;exprime \u00e9galement \u00e0 travers des attitudes paternalistes apparemment protectrices qui perp\u00e9tuent les hi\u00e9rarchies de genre sous couvert de d\u00e9f\u00e9rence chevaleresque. Formul\u00e9e en psychologie sociale par Peter Glick et Susan Fiske, la notion de sexisme ambivalent constitue une avanc\u00e9e th\u00e9orique majeure pour appr\u00e9hender comment des sentiments affectifs positifs et des pr\u00e9jug\u00e9s d&rsquo;une hostilit\u00e9 manifeste s&rsquo;entrelacent pour maintenir l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 structurelle entre les sexes.<\/p>\n<h2>Sexisme ambivalent<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>sexisme ambivalent<\/strong> d\u00e9signe un cadre th\u00e9orique selon lequel les pr\u00e9jug\u00e9s fond\u00e9s sur le genre ne reposent pas exclusivement sur une antipathie ouverte, mais s&rsquo;articulent autour de deux composantes distinctes, interd\u00e9pendantes et compl\u00e9mentaires : le sexisme hostile et le sexisme bienveillant. Alors que la premi\u00e8re dimension sanctionne les femmes qui transgressent les r\u00f4les de genre conventionnels, la seconde r\u00e9compense celles qui s&rsquo;y conforment au moyen d&rsquo;un soutien affectif conditionn\u00e9.<\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le, les attitudes sexistes refl\u00e8tent la dynamique complexe des relations de genre caract\u00e9ris\u00e9e par deux facteurs contradictoires : la domination patriarcale des hommes dans la sph\u00e8re sociopolitique et leur d\u00e9pendance intime envers les femmes pour la reproduction biologique et le soutien affectif h\u00e9t\u00e9rosexuel. Cette dynamique singuli\u00e8re engendre une ambivalence structurelle o\u00f9 la valorisation id\u00e9alis\u00e9e des femmes dans leurs r\u00f4les traditionnels coexiste harmonieusement avec leur d\u00e9valorisation syst\u00e9matique en tant que groupe subordonn\u00e9.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, le sexisme bienveillant ne constitue pas un ensemble de comportements favorables ou d\u00e9nu\u00e9s de pr\u00e9jug\u00e9s, mais op\u00e8re comme un puissant m\u00e9canisme de contr\u00f4le social d\u00e9guis\u00e9 en affection. Il s&rsquo;oppose aux conceptions unidimensionnelles du pr\u00e9jug\u00e9 classique en d\u00e9montrant que l&rsquo;attachement interpersonnel peut parfaitement servir de vecteur au maintien d&rsquo;une asym\u00e9trie de pouvoir durable.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab sexisme \u00bb est un n\u00e9ologisme forg\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960 au sein des mouvements f\u00e9ministes nord-am\u00e9ricains, b\u00e2ti sur le mod\u00e8le du mot \u00ab racisme \u00bb pour d\u00e9signer la discrimination institutionnelle et id\u00e9ologique fond\u00e9e sur le sexe biologique ou l&rsquo;appartenance de genre. L&rsquo;adjectif \u00ab ambivalent \u00bb d\u00e9rive quant \u00e0 lui du substantif \u00ab ambivalence \u00bb, introduit en psychiatrie et psychanalyse en 1910 par Eugen Bleuler, form\u00e9 \u00e0 partir des racines latines <em>ambi<\/em> (\u00ab des deux c\u00f4t\u00e9s \u00bb ou \u00ab double \u00bb) et <em>valentia<\/em> (\u00ab force \u00bb, \u00ab vigueur \u00bb ou \u00ab valeur \u00bb, issu du verbe <em>valere<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;expression compos\u00e9e \u00ab sexisme ambivalent \u00bb (traduite de l&rsquo;anglais am\u00e9ricain <em>ambivalent sexism<\/em>) a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9e par les psychologues sociaux Peter Glick et Susan T. Fiske dans leur article fondateur publi\u00e9 en 1996 dans le <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>. Dans son acception originelle, l&rsquo;expression visait \u00e0 capturer la coexistence fonctionnelle de valences affectives oppos\u00e9es \u2014 l&rsquo;antagonisme punitif et la bienveillance protectrice \u2014 au sein d&rsquo;une id\u00e9ologie unifi\u00e9e l\u00e9gitimant le patriarcat.<\/p>\n<p>En fran\u00e7ais contemporain, le terme s&rsquo;est impos\u00e9 dans la litt\u00e9rature scientifique en psychologie sociale, en sociologie du genre et dans les sciences du travail, conservant rigoureusement la taxonomie binaire (hostile\/bienveillant) \u00e9tablie lors de ses formalisations exp\u00e9rimentales anglo-saxonnes.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, \u00ab sexisme ambivalent \u00bb se transcrit [s\u025bk.sism \u0251\u0303.bi.va.l\u0251\u0303] dans l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API). Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal masculin singulier dont le pluriel s&rsquo;orthographie \u00ab sexismes ambivalents \u00bb [s\u025bk.sizm \u0251\u0303.bi.va.l\u0251\u0303], bien que l&rsquo;usage th\u00e9orique privil\u00e9gie g\u00e9n\u00e9ralement la forme au singulier pour d\u00e9signer le cadre d&rsquo;analyse global.<\/p>\n<p>Le substantif \u00ab sexisme \u00bb est accompagn\u00e9 de l&rsquo;adjectif qualificatif \u00ab ambivalent \u00bb, qui s&rsquo;accorde en genre et en nombre avec le nom recteur. Dans les \u00e9crits scientifiques, on rencontre \u00e9galement des d\u00e9clinaisons adjectivales telles que \u00ab attitudes sexistes ambivalentes \u00bb ou \u00ab id\u00e9ologie sexiste ambivalente \u00bb. L&rsquo;expression ne pr\u00e9sente pas de variantes orthographiques admises dans les dictionnaires lexicographiques francophones de r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e, ce terme est r\u00e9guli\u00e8rement associ\u00e9 \u00e0 des syntagmes d\u00e9riv\u00e9s pr\u00e9cisant ses sous-dimensions : \u00ab sexisme hostile \u00bb (en anglais <em>hostile sexism<\/em>) et \u00ab sexisme bienveillant \u00bb (en anglais <em>benevolent sexism<\/em>), tous deux r\u00e9gis par les m\u00eames r\u00e8gles de morphologie grammaticale.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender le sexisme ambivalent, il convient d&rsquo;analyser la sp\u00e9cificit\u00e9 des relations de genre par rapport \u00e0 d&rsquo;autres formes de pr\u00e9jug\u00e9s intergroupes tels que le racisme ou la x\u00e9nophobie. Dans la plupart des dynamiques d&rsquo;oppression intergroupe, le groupe dominant recherche la s\u00e9gr\u00e9gation ou l&rsquo;\u00e9vitement du groupe subordonn\u00e9. \u00c0 l&rsquo;inverse, les relations entre hommes et femmes reposent sur une proximit\u00e9 structurelle et intime sans \u00e9quivalent, dict\u00e9e par la reproduction sexu\u00e9e, la parentalit\u00e9 conjointe et la structure du foyer domestique.<\/p>\n<p>Cette condition singuli\u00e8re impose aux hommes d&rsquo;interagir quotidiennement avec des membres de l&rsquo;exogroupe f\u00e9minin de mani\u00e8re affectivement \u00e9troite, tout en maintenant les pr\u00e9rogatives du groupe masculin dominant au sein de la sph\u00e8re publique. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour concilier cette interd\u00e9pendance relationnelle avec l&rsquo;asym\u00e9trie structurelle des ressources \u00e9conomiques et politiques que le syst\u00e8me de croyances du sexisme ambivalent s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9. Le syst\u00e8me repose sur une strat\u00e9gie de renforcement diff\u00e9renci\u00e9, agissant selon une logique de carotte et de b\u00e2ton.<\/p>\n<p>Le sexisme hostile constitue le p\u00f4le punitif du dispositif. Il s&rsquo;exprime par une animosit\u00e9 franche, des pr\u00e9jug\u00e9s d\u00e9gradants et une volont\u00e9 de neutraliser les contestations f\u00e9minines du pouvoir masculin. Les femmes qui revendiquent l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 professionnelle, qui occupent des fonctions de direction politique ou qui affichent une autonomie affective et sexuelle sont per\u00e7ues comme des rivales cherchant \u00e0 usurper le statut des hommes, et sont d\u00e8s lors la cible privil\u00e9gi\u00e9e de ces croyances ouvertement hostiles.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, le sexisme bienveillant op\u00e8re comme le p\u00f4le incitatif. Il valorise les femmes en leur attribuant une puret\u00e9 morale, une sensibilit\u00e9 sup\u00e9rieure et un besoin naturel d&rsquo;\u00eatre choy\u00e9es et prot\u00e9g\u00e9es par les hommes. Bien que ce ton soit affectivement positif et bienveillant en surface, il confine les femmes \u00e0 des fonctions de soutien domestique ou \u00e9motionnel et d\u00e9l\u00e9gitime leur autonomie d\u00e9cisionnelle en les consid\u00e9rant comme des \u00eatres fragiles et fondamentalement incomplets sans la pr\u00e9sence d&rsquo;un tuteur masculin.<\/p>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre mutuellement exclusifs, ces deux aspects op\u00e8rent de concert : le sexisme bienveillant r\u00e9compense la conformit\u00e9 aux injonctions patriarcales et d\u00e9samorce la r\u00e9sistance en rendant la domination masculine s\u00e9duisante, tandis que le sexisme hostile s&rsquo;active imm\u00e9diatement d\u00e8s qu&rsquo;une femme refuse cette transaction protectrice pour revendiquer des droits d\u00e9mocratiques fondamentaux ou une parit\u00e9 substantielle.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>Jusqu&rsquo;au milieu des ann\u00e9es 1990, la psychologie sociale conceptualisait quasi exclusivement le sexisme sous l&rsquo;angle du pr\u00e9jug\u00e9 hostile et n\u00e9gatif classique, mesur\u00e9 par des instruments traditionnels tels que l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;attitude envers les femmes d&rsquo;Allport ou l&rsquo;\u00e9chelle ATWS de Janet Spence et Robert Helmreich d\u00e9velopp\u00e9e en 1972. Ces outils \u00e9valuaient principalement le soutien \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation des r\u00f4les sexuels et l&rsquo;inf\u00e9riorisation intellectuelle explicite des femmes.<\/p>\n<p>Au fil des d\u00e9cennies suivantes, avec l&rsquo;\u00e9mergence des r\u00e9formes l\u00e9gislatives \u00e9galitaires et des normes sociales r\u00e9prouvant la misogynie ouverte, les chercheurs ont constat\u00e9 une baisse apparente des scores de sexisme traditionnel sur les \u00e9chelles d\u00e9claratives. Face \u00e0 ce paradoxe \u2014 la persistance manifeste des in\u00e9galit\u00e9s professionnelles malgr\u00e9 une chute apparente des pr\u00e9jug\u00e9s mesur\u00e9s \u2014, des mod\u00e8les de substitution ont \u00e9merg\u00e9 au tournant des ann\u00e9es 1980 et 1990, notamment le \u00ab n\u00e9o-sexisme \u00bb th\u00e9oris\u00e9 par Francine Tougas et le \u00ab sexisme moderne \u00bb document\u00e9 par Janet Swim, tous deux centr\u00e9s sur le d\u00e9ni des discriminations actuelles.<\/p>\n<p>C&rsquo;est en 1996 que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Susan_Fiske\">Susan Fiske<\/a> et Peter Glick ont r\u00e9volutionn\u00e9 ce paradigme en publiant leur th\u00e9orie du sexisme ambivalent. Leur postulat d\u00e9montrait que les instruments ant\u00e9rieurs n\u00e9gligeaient une facette enti\u00e8re du ph\u00e9nom\u00e8ne : les attitudes subjectives positives mais fonctionnellement d\u00e9bilitantes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des femmes. Ils ont \u00e9tabli que le sexisme n&rsquo;avait pas seulement mut\u00e9 vers des formes plus subtiles ou dissimul\u00e9es de rejet, mais qu&rsquo;il contenait intrins\u00e8quement une valence protectrice indispensable \u00e0 sa propre p\u00e9rennit\u00e9.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 2000, Glick et Fiske ont \u00e9tendu leur mod\u00e9lisation en concevant l&rsquo;ambivalence envers les hommes (<em>Ambivalence toward Men Inventory<\/em>, 1999), d\u00e9montrant que les pr\u00e9jug\u00e9s genr\u00e9s s&rsquo;inscrivent dans un syst\u00e8me r\u00e9ciproque de st\u00e9r\u00e9otypes compl\u00e9mentaires. Les recherches internationales men\u00e9es dans plus de 20 pays d\u00e8s 2000 ont par la suite confirm\u00e9 l&rsquo;universalit\u00e9 structurelle de cette ambivalence \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie du sexisme ambivalent s&rsquo;ancre \u00e0 la crois\u00e9e de plusieurs paradigmes majeurs de la psychologie sociale exp\u00e9rimentale. Le premier socle provient de la th\u00e9orie de l&rsquo;interd\u00e9pendance d\u00e9velopp\u00e9e par Harold Kelley et John Thibaut. Dans le contexte des relations de genre, les hommes disposent d&rsquo;un pouvoir structurel disproportionn\u00e9 dans l&rsquo;acc\u00e8s aux richesses mat\u00e9rielles, aux institutions \u00e9tatiques et aux leviers d\u00e9cisionnels collectifs (dyadique asym\u00e9trique), mais d\u00e9pendent de mani\u00e8re quasi absolue des femmes pour satisfaire leurs besoins de procr\u00e9ation, de sociabilit\u00e9 et de soutien affectif intime.<\/p>\n<p>Le second fondement th\u00e9orique s&rsquo;appuie sur la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_la_justification_du_syst%C3%A8me\">th\u00e9orie de la justification du syst\u00e8me<\/a> formul\u00e9e par John Jost et Mahzarin Banaji. Cette approche postule que les individus \u00e9prouvent un besoin psychologique fondamental de percevoir l&rsquo;ordre social \u00e9tabli comme juste, \u00e9quitable et l\u00e9gitime, m\u00eame lorsque ce syst\u00e8me dessert leurs int\u00e9r\u00eats personnels objectifs. Le sexisme ambivalent offre pr\u00e9cis\u00e9ment un m\u00e9canisme id\u00e9ologique stabilisateur via des \u00ab st\u00e9r\u00e9otypes compl\u00e9mentaires \u00bb : en attribuant aux femmes une sup\u00e9riorit\u00e9 affective et morale et aux hommes une comp\u00e9tence instrumentale, il donne l&rsquo;illusion d&rsquo;un \u00e9quilibre \u00e9quitable des vertus et des r\u00f4les.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me ancrage s&rsquo;articule avec le mod\u00e8le du contenu des st\u00e9r\u00e9otypes (<em>Stereotype Content Model<\/em>) d\u00e9velopp\u00e9 ult\u00e9rieurement par Fiske, Cuddy, Glick et Xu (2002). Selon ce cadre, les perceptions intergroupes s&rsquo;organisent le long de deux dimensions fondamentales : la chaleur per\u00e7ue (amabilit\u00e9, moralit\u00e9) et la comp\u00e9tence per\u00e7ue (efficacit\u00e9, intelligence). Le sexisme hostile cantonne les femmes autonomes dans la case des groupes \u00ab comp\u00e9tents mais froids \u00bb (provoquant envie et hostilit\u00e9), tandis que le sexisme bienveillant rel\u00e8gue les femmes traditionnelles dans la case des groupes \u00ab chaleureux mais incomp\u00e9tents \u00bb (suscitant sympathie paternaliste et piti\u00e9 condescendante).<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie postule que le sexisme hostile (SH) et le sexisme bienveillant (SB) s&rsquo;articulent chacun autour de trois dimensions psychologiques sym\u00e9triques, d\u00e9coulant directement des rapports de pouvoir et de d\u00e9pendance entre les genres :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Paternalisme dominateur versus paternalisme protecteur :<\/strong> Le paternalisme dominateur correspond \u00e0 la croyance selon laquelle les hommes doivent d\u00e9tenir l&rsquo;autorit\u00e9 absolue et surveiller les femmes, per\u00e7ues comme incapables de gouverner rationnellement. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, le paternalisme protecteur stipule que les hommes ont le devoir sacr\u00e9 de pourvoir aux besoins mat\u00e9riels des femmes et de les pr\u00e9server des asp\u00e9rit\u00e9s du monde ext\u00e9rieur, r\u00e9duisant ces derni\u00e8res \u00e0 des mineures perp\u00e9tuelles sous tutelle bienveillante.<\/li>\n<li><strong>Diff\u00e9renciation de genre comp\u00e9titive versus diff\u00e9renciation de genre compl\u00e9mentaire :<\/strong> La diff\u00e9renciation comp\u00e9titive postule que les femmes cherchent \u00e0 rivaliser d\u00e9loyalement avec les hommes pour s&rsquo;arroger des privil\u00e8ges injustifi\u00e9s ou exercer une tyrannie par la s\u00e9duction. La diff\u00e9renciation compl\u00e9mentaire soutient quant \u00e0 elle que les femmes poss\u00e8dent par essence des dons inn\u00e9s de douceur, d&#8217;empathie et de raffinement que les hommes n&rsquo;auront jamais, les deux sexes s&rsquo;assemblant pour former une entit\u00e9 id\u00e9ale dans des fonctions rigoureusement non permutables.<\/li>\n<li><strong>Hostilit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle versus intimit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle :<\/strong> L&rsquo;hostilit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle appr\u00e9hende la sexualit\u00e9 f\u00e9minine comme un pi\u00e8ge redoutable et manipulateur, les femmes \u00e9tant accus\u00e9es d&rsquo;utiliser leur pouvoir de s\u00e9duction pour asservir les hommes et leur refuser par caprice leurs d\u00e9sirs. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;intimit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle sacralise la relation amoureuse h\u00e9t\u00e9rosexuelle comme l&rsquo;unique vecteur d&rsquo;accomplissement de l&rsquo;homme, postulant qu&rsquo;un individu masculin demeure incomplet tant qu&rsquo;il n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 purifi\u00e9 par l&rsquo;amour d&rsquo;une femme vertueuse.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour concr\u00e9tiser ces dynamiques th\u00e9oriques, plusieurs sc\u00e9narios de la vie quotidienne et organisationnelle permettent d&rsquo;illustrer la manifestation du sexisme ambivalent dans les conduites humaines.<\/p>\n<p>Consid\u00e9rons le milieu de l&rsquo;entreprise : un comit\u00e9 de direction cherche \u00e0 pourvoir un poste de cadre ex\u00e9cutif exigeant de fr\u00e9quents d\u00e9placements internationaux et des n\u00e9gociations d&rsquo;affaires agressives. Un administrateur anim\u00e9 de sexisme bienveillant \u00e9carte une candidate brillante m\u00e8re de jeunes enfants en d\u00e9clarant : \u00ab Ne lui imposons pas cette charge inhumaine, pr\u00e9servons son \u00e9quilibre familial, car les m\u00e8res ont une mission affective sacr\u00e9e aupr\u00e8s de leurs enfants qu&rsquo;un homme ne saurait \u00e9galer \u00bb. Cette attitude, guid\u00e9e par une intention per\u00e7ue comme g\u00e9n\u00e9reuse, prive pourtant directement la candidate de ses opportunit\u00e9s d&rsquo;avancement professionnel et ent\u00e9rine son exclusion du pouvoir \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Si cette m\u00eame candidate conteste vigoureusement la d\u00e9cision d&rsquo;exclusion en pointant du doigt la discrimination et en revendiquant la gestion autonome de sa vie priv\u00e9e, l&rsquo;id\u00e9ologie bascule instantan\u00e9ment vers le p\u00f4le du sexisme hostile. La postulante sera aussit\u00f4t \u00e9tiquet\u00e9e de \u00ab\u30de\u30cd\u30fc\u30b8\u30e3\u30fc agressive \u00bb, \u00ab proc\u00e9duri\u00e8re \u00bb, \u00ab carri\u00e9riste acari\u00e2tre \u00bb ou \u00ab d\u00e9nu\u00e9e de sensibilit\u00e9 humaine \u00bb. Le rejet punitif succ\u00e8de \u00e0 la bienveillance d\u00e8s que l&rsquo;assignation au r\u00f4le protecteur est refus\u00e9e.<\/p>\n<p>Un autre exemple saisissant se retrouve dans la sph\u00e8re du couple : un partenaire masculin insistera syst\u00e9matiquement pour r\u00e9gler l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des d\u00e9penses, refusera que sa compagne porte des bagages l\u00e9gers ou portera un toast appuy\u00e9 \u00e0 sa \u00ab gr\u00e2ce divine \u00bb, tout en restreignant discr\u00e8tement son autonomie financi\u00e8re, en \u00e9mettant des jugements moraux condescendants sur ses tenues vestimentaires ou en r\u00e9primandant avec virulence toute divergence d&rsquo;opinion politique qu&rsquo;il interpr\u00e9tera comme un manque de respect envers son statut de chef de famille.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>Le sexisme ambivalent s&rsquo;\u00e9value principalement au moyen d&rsquo;un outil psychom\u00e9trique standardis\u00e9 \u00e9labor\u00e9 par Peter Glick et Susan Fiske en 1996 : l&rsquo;Inventaire du Sexisme Ambivalent (<em>Ambivalent Sexism Inventory<\/em> ou ASI). Cet instrument d&rsquo;auto-\u00e9valuation comprend 22 items not\u00e9s sur une \u00e9chelle de type Likert en six points, allant de 0 (\u00ab tout \u00e0 fait en d\u00e9saccord \u00bb) \u00e0 5 (\u00ab tout \u00e0 fait d&rsquo;accord \u00bb).<\/p>\n<p>L&rsquo;inventaire se subdivise en deux sous-\u00e9chelles distinctes de 11 items chacune :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La sous-\u00e9chelle de Sexisme Hostile (SH) :<\/strong> Elle comprend des \u00e9nonc\u00e9s mesurant l&rsquo;antipathie ouverte et la m\u00e9fiance envers les femmes revendiquant l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, tels que : \u00ab Les femmes s&rsquo;offusquent trop facilement \u00bb, \u00ab De nombreuses femmes prennent plaisir \u00e0 taquiner les hommes en refusant leurs avances \u00bb, ou \u00ab Les f\u00e9ministes cherchent \u00e0 acqu\u00e9rir du pouvoir en rabaissant les hommes \u00bb.<\/li>\n<li><strong>La sous-\u00e9chelle de Sexisme Bienveillant (SB) :<\/strong> Elle \u00e9value la tonalit\u00e9 protectrice et id\u00e9alisante via des propositions telles que : \u00ab Une femme devrait \u00eatre mise sur un pi\u00e9destal par son compagnon \u00bb, \u00ab En cas de naufrage, les femmes m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre secourues avant les hommes \u00bb, ou \u00ab Les hommes sont incomplets sans l&rsquo;amour d\u00e9vou\u00e9 d&rsquo;une femme \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les propri\u00e9t\u00e9s psychom\u00e9triques de l&rsquo;ASI ont \u00e9t\u00e9 valid\u00e9es dans plusieurs dizaines de langues, attestant d&rsquo;une consistance interne robuste (g\u00e9n\u00e9ralement un alpha de Cronbach sup\u00e9rieur \u00e0 0,80 pour les deux sous-\u00e9chelles) et d&rsquo;une structure factorielle invariante confirm\u00e9e par des analyses factorielles confirmatoires men\u00e9es \u00e0 travers le monde. Il a \u00e9t\u00e9 valid\u00e9 en langue fran\u00e7aise notamment par les travaux de Francine Tougas, de Marie Dardenne et de leurs collaborateurs.<\/p>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9tudier les pr\u00e9jug\u00e9s sym\u00e9triques dirig\u00e9s vers les hommes, Glick et Fiske ont publi\u00e9 en 1999 l&rsquo;<em>Ambivalence toward Men Inventory<\/em> (AMI), qui mesure selon la m\u00eame m\u00e9thodologie l&rsquo;hostilit\u00e9 envers les hommes (ressentiment envers l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie masculine) et la bienveillance envers les hommes (admiration du r\u00f4le de pourvoyeur \u00e9conomique et d&rsquo;agent protecteur).<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse du sexisme ambivalent d\u00e9ploie des applications cruciales dans les domaines de la psychologie du travail, de la sant\u00e9 mentale et de l&rsquo;administration de la justice p\u00e9nale. Dans les organisations professionnelles, l&rsquo;identification du sexisme bienveillant permet de d\u00e9construire le ph\u00e9nom\u00e8ne dit du \u00ab plafond de verre \u00bb. Les pratiques RH teint\u00e9es de bienveillance paternaliste conduisent fr\u00e9quemment \u00e0 affecter les collaboratrices \u00e0 des r\u00f4les de coordination relationnelle plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 des missions op\u00e9rationnelles \u00e0 forte visibilit\u00e9 strat\u00e9gique, freinant insidieusement leur trajectoire sans susciter les alertes juridiques traditionnellement d\u00e9clench\u00e9es par le harc\u00e8lement ou la discrimination explicite.<\/p>\n<p>Dans la sph\u00e8re de la justice criminelle, les \u00e9tudes en psychologie l\u00e9gale montrent que les jur\u00e9s et magistrats adh\u00e9rant au sexisme ambivalent \u00e9mettent des verdicts fortement biais\u00e9s lors des proc\u00e8s pour violences sexuelles. Les victimes d&rsquo;agressions sexuelles qui ne correspondaient pas \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al de la \u00ab femme respectable \u00bb (par exemple si elles consommaient de l&rsquo;alcool ou portaient des tenues jug\u00e9es s\u00e9duisantes) sont jug\u00e9es s\u00e9v\u00e8rement et tenues pour responsables de leur sort par les personnes pr\u00e9sentant des scores \u00e9lev\u00e9s de sexisme hostile. En contrepartie, si la victime incarne parfaitement les vertus du sexisme bienveillant, l&rsquo;agresseur sera sanctionn\u00e9 plus lourdement par les m\u00eames personnes, d\u00e9montrant que la protection p\u00e9nale accord\u00e9e aux femmes d\u00e9pend souvent de leur conformit\u00e9 aux st\u00e9r\u00e9otypes traditionnels.<\/p>\n<p>Sur le plan de la sant\u00e9 psychologique et du bien-\u00eatre des femmes, l&rsquo;exposition \u00e0 des remarques relevant du sexisme bienveillant entra\u00eene des effets neurocognitifs document\u00e9s, dont une baisse imm\u00e9diate de l&rsquo;efficacit\u00e9 de la m\u00e9moire de travail et une diminution de l&rsquo;auto-efficacit\u00e9 dans les t\u00e2ches cognitives complexes, cons\u00e9quence de l&rsquo;activation insidieuse d&rsquo;une incertitude sur sa propre l\u00e9gitimit\u00e9 et ses comp\u00e9tences.<\/p>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Une \u00e9tude transnationale men\u00e9e par Glick et al. (2000), portant sur plus de 15 000 participants r\u00e9partis dans 19 pays d&rsquo;Am\u00e9rique, d&rsquo;Europe, d&rsquo;Asie et du Moyen-Orient, a produit des r\u00e9sultats empiriques majeurs. L&rsquo;un des constats phares est que le sexisme hostile et le sexisme bienveillant pr\u00e9sentent une corr\u00e9lation positive syst\u00e9matique au niveau individuel et soci\u00e9tal (les deux scores augmentent ou diminuent de concert). Les soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 les hommes manifestent le plus d&rsquo;attitudes protectrices bienveillantes sont pr\u00e9cis\u00e9ment celles o\u00f9 ils professent la plus grande animosit\u00e9 envers les femmes transgressant les r\u00f4les \u00e9tablis.<\/p>\n<p>De plus, cette vaste recherche internationale a \u00e9tabli que les scores nationaux moyens de sexisme hostile et bienveillant sont inversement corr\u00e9l\u00e9s aux indices d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 de genre \u00e9tablis par les Nations Unies (tels que l&rsquo;Indice d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 de genre et l&rsquo;Indicateur de participation des femmes). Dans les pays o\u00f9 les in\u00e9galit\u00e9s objectives sont les plus prononc\u00e9es, les femmes elles-m\u00eames adh\u00e8rent davantage au sexisme bienveillant, l&rsquo;utilisant souvent comme un bouclier d&rsquo;auto-pr\u00e9servation rationnel pour solliciter la protection masculine dans des environnements sociaux particuli\u00e8rement instables ou violents.<\/p>\n<p>Sur le plan exp\u00e9rimental, les travaux pionniers de Marie Dardenne, Beno\u00eet Dardenne et Vincent Yzerbyt (2007) ont mis en \u00e9vidence la toxicit\u00e9 cognitive imm\u00e9diate du sexisme bienveillant en situation de recrutement simul\u00e9. Leurs recherches ont d\u00e9montr\u00e9 que les candidates expos\u00e9es \u00e0 un discours manag\u00e9rial paternaliste et protecteur obtenaient des performances cognitives inf\u00e9rieures \u00e0 un test d&rsquo;aptitude intellectuelle par rapport aux candidates expos\u00e9es \u00e0 une hostilit\u00e9 franche ou \u00e0 un groupe de contr\u00f4le neutre. Le sexisme bienveillant d\u00e9clenchait chez les participantes des pens\u00e9es intrusives d&rsquo;auto-d\u00e9pr\u00e9ciation (\u00ab doute de soi \u00bb), mobilisant les ressources attentionnelles ex\u00e9cutives de mani\u00e8re plus insidieuse que le sexisme hostile, contre lequel les participantes parvenaient \u00e0 \u00e9riger des m\u00e9canismes de d\u00e9fense psychologique explicites.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>La manifestation du sexisme ambivalent varie de mani\u00e8re substantielle selon les cadres culturels, religieux et socio-\u00e9conomiques. Dans les cultures marqu\u00e9es par un collectivisme \u00e9lev\u00e9 et une forte distance hi\u00e9rarchique au pouvoir, telles que certaines soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles du Moyen-Orient, d&rsquo;Am\u00e9rique latine ou d&rsquo;Asie du Sud, le sexisme bienveillant est largement int\u00e9gr\u00e9 aux normes morales sous les concepts de d\u00e9votion familiale, de pi\u00e9t\u00e9 filiale ou de <em>machisme<\/em> combin\u00e9 au <em>marianisme<\/em> (o\u00f9 la m\u00e8re sacrificielle est sacralis\u00e9e tandis que l&rsquo;autorit\u00e9 mat\u00e9rielle absolue revient au patriarche).<\/p>\n<p>Dans ces soci\u00e9t\u00e9s, la contestation du sexisme bienveillant est per\u00e7ue non pas comme une qu\u00eate d&rsquo;\u00e9mancipation politique, mais comme une attaque d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e contre les valeurs \u00e9thiques de bienveillance et de solidarit\u00e9 communautaire. Les femmes qui refusent les pr\u00e9rogatives du paternalisme protecteur risquent une exclusion sociale s\u00e9v\u00e8re, ce qui explique des taux d&rsquo;adh\u00e9sion f\u00e9minine au sexisme bienveillant parfois comparables \u00e0 ceux des hommes dans ces r\u00e9gions g\u00e9ographiques.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les d\u00e9mocraties occidentales individualistes et s\u00e9cularis\u00e9es, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9galitarisme formel est institutionnalis\u00e9, le sexisme hostile fait l&rsquo;objet d&rsquo;une r\u00e9probation normative forte. D\u00e8s lors, le sexisme bienveillant y op\u00e8re comme le v\u00e9hicule pr\u00e9dominant de l&rsquo;id\u00e9ologie patriarcale, s&rsquo;exprimant \u00e0 travers des m\u00e9taphores galantes d\u00e9contextualis\u00e9es et des discours manag\u00e9riaux c\u00e9l\u00e9brant le pr\u00e9tendu \u00ab leadership f\u00e9minin naturel \u00bb, r\u00e9put\u00e9 plus doux, bienveillant et collaboratif \u2014 une requalification euph\u00e9mis\u00e9e des st\u00e9r\u00e9otypes historiques maintenant l&rsquo;assignation des femmes \u00e0 des pr\u00e9rogatives purement relationnelles.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa robustesse m\u00e9thodologique, la th\u00e9orie du sexisme ambivalent fait l&rsquo;objet de discussions soutenues au sein des sciences cognitives et des humanit\u00e9s. Une premi\u00e8re critique, \u00e9mise par des th\u00e9oriciennes f\u00e9ministes radicales et sociologues critiques, porte sur l&rsquo;\u00e9tiquetage m\u00eame de \u00ab sexisme bienveillant \u00bb. Elles soutiennent que l&rsquo;utilisation de l&rsquo;adjectif \u00ab bienveillant \u00bb introduit une ambigu\u00eft\u00e9 s\u00e9mantique regrettable en conf\u00e9rant une respectabilit\u00e9 apparente \u00e0 ce qui n&rsquo;est en d\u00e9finitive qu&rsquo;une modalit\u00e9 suppl\u00e9mentaire de subordination coercitive, pr\u00e9f\u00e9rant le terme de \u00ab paternalisme coercitif \u00bb ou \u00ab sexisme protecteur \u00bb.<\/p>\n<p>Une deuxi\u00e8me limite th\u00e9orique concerne la nature de la corr\u00e9lation entre les deux composantes au plan intra-individuel. Bien que SH et SB corr\u00e8lent positivement dans la grande majorit\u00e9 des populations, certains profils individuels pr\u00e9sentent une divergence marqu\u00e9e (par exemple, des scores tr\u00e8s faibles en SH mais extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9s en SB, particuli\u00e8rement chez des hommes se revendiquant lib\u00e9raux ou f\u00e9ministes pro-actifs). Plusieurs chercheurs s&rsquo;interrogent sur la pertinence d&rsquo;int\u00e9grer dans une m\u00eame taxonomie des attitudes subjectives v\u00e9cues avec une telle disparit\u00e9 d&rsquo;intentionnalit\u00e9 morale par les acteurs sociaux.<\/p>\n<p>Enfin, les d\u00e9bats contemporains soulignent que le cadre th\u00e9orique originel reposait implicitement sur une matrice strictement binaire et cis-h\u00e9t\u00e9ronormative. La th\u00e9orie classique peine \u00e0 rendre compte des dynamiques d&rsquo;oppression subies par les personnes non-binaires, les hommes transgenres ou les femmes lesbiennes, pour lesquelles le sch\u00e9ma de l&rsquo;intimit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle ne s&rsquo;applique pas selon les m\u00eames ressorts psychodynamiques. Des recherches actuelles s&rsquo;efforcent ainsi de mod\u00e9liser les formes de sexisme ambivalent ciblant sp\u00e9cifiquement la transidentit\u00e9 et les diversit\u00e9s d&rsquo;orientation affective.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions fondamentales<\/h3>\n<p>Pour cerner pr\u00e9cis\u00e9ment le p\u00e9rim\u00e8tre du sexisme ambivalent, il convient de le distinguer conceptuellement des notions voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Misogynie :<\/strong> La <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Misogynie\">misogynie<\/a> d\u00e9signe la haine ouverte, le d\u00e9go\u00fbt ou le m\u00e9pris absolu envers les femmes en tant que classe. Contrairement au sexisme ambivalent qui englobe une dimension protectrice et d&rsquo;id\u00e9alisation affective (sexisme bienveillant), la misogynie s&rsquo;apparente quasi exclusivement au p\u00f4le le plus agressif du sexisme hostile ou \u00e0 une volont\u00e9 punitive radicale de briser l&rsquo;\u00e9mancipation f\u00e9minine.<\/li>\n<li><strong>Sexisme moderne \/ N\u00e9o-sexisme :<\/strong> Ces concepts renvoient au d\u00e9ni de la subsistance des discriminations \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des femmes et au ressentiment provoqu\u00e9 par les politiques de discrimination positive. Alors que le sexisme moderne est une id\u00e9ologie politique r\u00e9active portant sur les structures d&rsquo;\u00e9quit\u00e9, le sexisme ambivalent d\u00e9crit des attitudes relationnelles et affectives profond\u00e9ment ancr\u00e9es dans la dyade de genre.<\/li>\n<li><strong>Paternalisme :<\/strong> Le paternalisme est une posture d&rsquo;autorit\u00e9 consistant \u00e0 r\u00e9genter la vie d&rsquo;autrui pour son bien pr\u00e9sum\u00e9, comme le ferait un parent bienveillant avec son enfant mineur. Le sexisme ambivalent int\u00e8gre le paternalisme comme l&rsquo;une de ses trois dimensions ma\u00eetresses, mais le combine avec la sexualisation des rapports sociaux et la diff\u00e9renciation compl\u00e9mentaire identitaire.<\/li>\n<li><strong>St\u00e9r\u00e9otypes de genre :<\/strong> Les st\u00e9r\u00e9otypes repr\u00e9sentent les croyances descriptives et prescriptives sur les traits attribu\u00e9s aux genres (par exemple, les femmes sont douces, les hommes sont rationnels). Le sexisme ambivalent constitue l&rsquo;id\u00e9ologie \u00e9valuative et attitudinale qui exploite ces st\u00e9r\u00e9otypes pour asseoir et l\u00e9gitimer une hi\u00e9rarchie de domination mat\u00e9rielle et symbolique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le concept de sexisme ambivalent offre une grille de lecture indispensable pour appr\u00e9hender les paradoxes de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 contemporaine des sexes. Ses enseignements majeurs se r\u00e9sument ainsi :<\/p>\n<ul>\n<li>Le pr\u00e9jug\u00e9 sexiste ne se restreint pas \u00e0 l&rsquo;antipathie ouverte ; il repose sur la combinaison articul\u00e9e d&rsquo;un versant agressif (sexisme hostile) et d&rsquo;un versant affectivement s\u00e9duisant (sexisme bienveillant).<\/li>\n<li>Cette dualit\u00e9 \u00e9merge directement de la condition des rapports de genre, combinant l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie institutionnelle masculine et une d\u00e9pendance dyadique et affective intime envers les femmes.<\/li>\n<li>Le sexisme bienveillant op\u00e8re comme une incitation \u00e0 la conformit\u00e9 aux r\u00f4les traditionnels en \u00e9change d&rsquo;une protection masculine d\u00e9f\u00e9rente, tandis que le sexisme hostile ch\u00e2tie les d\u00e9viations et les vell\u00e9it\u00e9s d&rsquo;\u00e9mancipation.<\/li>\n<li>Les deux dimensions se renforcent mutuellement tant \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle individuelle qu&rsquo;au sein des soci\u00e9t\u00e9s, les pays les plus in\u00e9galitaires affichant les taux les plus prononc\u00e9s pour chacune des deux composantes.<\/li>\n<li>Sur le plan pratique, le sexisme bienveillant s&rsquo;av\u00e8re cognitivement insidieux : il paralyse l&rsquo;action collective \u00e9mancipatrice des femmes et d\u00e9t\u00e9riore leurs performances ex\u00e9cutives en sapant leur sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9 sans d\u00e9clencher la contestation ouverte propre aux attaques misogynes directes.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Dardenne, M., Dumont, M., &#038; Sarlet, M. (2013). Le sexisme bienveillant : un loup d\u00e9guis\u00e9 en agneau. <em>In-Mind Magazine<\/em>, 5. Accessible via <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.in-mind.org\">In-Mind FR<\/a>.<\/p>\n<p>Dardenne, B., Delacollette, N., &#038; Greimers, C. (2006). L&rsquo;\u00e9valuation des comp\u00e9tences professionnelles et le sexisme : la face cach\u00e9e du sexisme bienveillant. <em>Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale<\/em>, 72(4), 23-34. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.3917\/cips.072.0023\">https:\/\/doi.org\/10.3917\/cips.072.0023<\/a><\/p>\n<p>Fiske, S. T., Cuddy, A. J., Glick, P., &#038; Xu, J. (2002). A model of (often mixed) stereotype content: Competence and warmth respectively follow from perceived status and competition. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 82(6), 878-902. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.82.6.878\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.82.6.878<\/a><\/p>\n<p>Glick, P., &#038; Fiske, S. T. (1996). The Ambivalent Sexism Inventory: Differentiating hostile and benevolent sexism. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 70(3), 491-512. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.70.3.491\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.70.3.491<\/a><\/p>\n<p>Glick, P., Fiske, S. T., Mladinic, A., Saiz, J. L., Wang, Q., et al. (2000). Beyond prejudice as simple antipathy: Hostile and benevolent sexism across cultures. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 79(5), 763-775. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.79.5.763\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.79.5.763<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le sexisme ambivalent articule sexisme hostile et sexisme bienveillant, formant un m\u00e9canisme id\u00e9ologique qui maintient les in\u00e9galit\u00e9s de genre par la sanction et la protection conditionnelle.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1791,10996,154],"tags":[1794,220,944,1793,1797,1796,6042,1795],"class_list":["post-20197","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-etudes-de-genre","category-psychologie-clinique-et-cognitive","category-psychologie-sociale","tag-peter-glick","tag-psychologie-sociale","tag-relations-intergroupes","tag-sexisme-ambivalent","tag-sexisme-bienveillant","tag-sexisme-hostile","tag-stereotypes-de-genre","tag-susan-fiske"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20197","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20197\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20197"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20197"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20197"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}