{"id":20080,"date":"2026-10-23T07:43:10","date_gmt":"2026-10-23T07:43:10","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=allochtone-psychologie-sociale-identite"},"modified":"2026-10-23T07:43:10","modified_gmt":"2026-10-23T07:43:10","slug":"allochtone-psychologie-sociale-identite","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=allochtone-psychologie-sociale-identite","title":{"rendered":"Allochtone : Identit\u00e9, alt\u00e9rit\u00e9 et appartenance"},"content":{"rendered":"<p>Au c\u0153ur des dynamiques intergroupes et de la psychologie sociale contemporaine, la notion d&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 territoriale et culturelle joue un r\u00f4le structurant dans la mani\u00e8re dont les individus n\u00e9gocient leur appartenance collective. Le terme allochtone d\u00e9signe fondamentalement ce qui tire son origine d&rsquo;un territoire distinct de celui o\u00f9 il se trouve actuellement \u00e9tabli. En psychologie sociale et transculturelle, ce concept permet d&rsquo;analyser en profondeur les m\u00e9canismes psychosociaux d&rsquo;inclusion, d&rsquo;exclusion, de stigmatisation et de construction identitaire qui \u00e9mergent lorsque des populations per\u00e7ues comme ext\u00e9rieures cohabitent avec des groupes se revendiquant natifs ou autochtones.<\/p>\n<h2>Allochtone en psychologie sociale<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Dans le champ des sciences psychologiques et sociales, le terme <strong>allochtone<\/strong> qualifie un individu, un groupe ou un trait culturel originaire d&rsquo;un lieu g\u00e9ographique, social ou culturel diff\u00e9rent de celui au sein duquel il r\u00e9side ou s&rsquo;exprime. Par opposition directe \u00e0 l&rsquo;autochtone, l&rsquo;allochtone incarne la figure de l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 territoriale et historique, fr\u00e9quemment assign\u00e9e par le groupe majoritaire ou dominant ind\u00e9pendamment de la citoyennet\u00e9 l\u00e9gale ou de la dur\u00e9e effective de r\u00e9sidence.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, l&rsquo;allochtonie ne constitue pas une simple classification d\u00e9mographique ou g\u00e9ographique, mais plut\u00f4t un statut subjectif et relationnel satur\u00e9 d&rsquo;enjeux affectifs, cognitifs et identitaires. \u00catre per\u00e7u ou s&rsquo;identifier comme allochtone conditionne la saillance de l&rsquo;identit\u00e9 sociale, modifie le sentiment de s\u00e9curit\u00e9 existentielle et oriente les strat\u00e9gies d&rsquo;acculturation. Cette qualification op\u00e8re souvent comme une \u00e9tiquette psychosociale susceptible de l\u00e9gitimer l&rsquo;asym\u00e9trie de statut, la marginalisation symbolique ou, au contraire, de catalyser une r\u00e9silience communautaire et des formes sp\u00e9cifiques de solidarit\u00e9 intra-groupe face \u00e0 l&rsquo;adversit\u00e9.<\/p>\n<p>Ainsi, le concept englobe \u00e0 la fois la condition objective de migration ou de filiation migratoire et la r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;\u00eatre continuellement per\u00e7u comme n&rsquo;appartenant pas fondamentalement au sol o\u00f9 l&rsquo;on d\u00e9ploie sa trajectoire de vie. L&rsquo;allochtone fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une citoyennet\u00e9 psychologique souvent conditionnelle, dans laquelle la l\u00e9gitimit\u00e9 de sa pr\u00e9sence fait l&rsquo;objet d&rsquo;un examen constant de la part de l&rsquo;endogroupe territorial.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>D&rsquo;un point de vue linguistique, le mot provient directement du grec ancien <em>allokhth\u00f4n<\/em> (\u1f00\u03bb\u03bb\u03cc\u03c7\u03b8\u03c9\u03bd), compos\u00e9 de l&rsquo;adjectif <em>allos<\/em> (\u1f04\u03bb\u03bb\u03bf\u03c2), signifiant \u00ab autre \u00bb, \u00ab diff\u00e9rent \u00bb ou \u00ab \u00e9tranger \u00bb, et du substantif <em>khth\u00f4n<\/em> (\u03c7\u03b8\u03ce\u03bd), d\u00e9signant la terre, le sol natal ou le monde terrestre en tant qu&rsquo;espace physique et mythologique d&rsquo;ancrage. Litt\u00e9ralement, l&rsquo;allochtone est donc \u00ab celui qui est issu d&rsquo;une autre terre \u00bb, par contraste direct avec l&rsquo;autochtone (<em>autokhth\u00f4n<\/em>, celui qui est n\u00e9 de la terre m\u00eame qu&rsquo;il habite).<\/p>\n<p>Historiquement, le terme a d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 et vulgaris\u00e9 au sein des sciences naturelles, notamment en g\u00e9ologie pour caract\u00e9riser des roches ou des nappes de charriage d\u00e9plac\u00e9es loin de leur lieu de formation originel, ainsi qu&rsquo;en \u00e9cologie pour qualifier des mati\u00e8res organiques ou des esp\u00e8ces introduites dans un \u00e9cosyst\u00e8me r\u00e9cepteur. Son transfert vers les sciences humaines et la psychologie sociale s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9 au cours du XXe si\u00e8cle, particuli\u00e8rement dans les contextes sociopolitiques n\u00e9erlandophones (<em>allochtoon<\/em>) et francophones, afin d&rsquo;\u00e9tudier scientifiquement les dynamiques relationnelles entre populations \u00e9tablies et populations issues de l&rsquo;immigration sans recourir aux connotations juridiques r\u00e9ductrices de la nationalit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce glissement s\u00e9mantique des sciences de la terre vers la psych\u00e9 collective est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur : il illustre comment les m\u00e9taphores telluriques et biologiques continuent de structurer inconsciemment la cognition humaine en mati\u00e8re de l\u00e9gitimit\u00e9 territoriale, d&rsquo;enracinement et de fronti\u00e8res symboliques.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais contemporain, le terme s&rsquo;\u00e9nonce phon\u00e9tiquement sous la forme \/a.l\u0254k.t\u0254n\/. Il peut fonctionner indiff\u00e9remment comme adjectif \u00e9pith\u00e8te ou attribut (par exemple : \u00ab une population allochtone \u00bb, \u00ab des pratiques allochtones \u00bb) et comme substantif masculin ou f\u00e9minin (\u00ab un allochtone \u00bb, \u00ab une allochtone \u00bb, \u00ab les allochtones \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan morphologique et syntaxique, le mot s&rsquo;accorde en genre et en nombre selon les r\u00e8gles de la grammaire fran\u00e7aise standard, recevant la marque du pluriel par l&rsquo;adjonction d&rsquo;un <em>s<\/em> final (\u00ab allochtones \u00bb). On observe \u00e9galement l&rsquo;usage d\u00e9riv\u00e9 du substantif abstrait <em>allochtonie<\/em>, qui d\u00e9signe l&rsquo;\u00e9tat, la condition ou le statut psychosociologique d&rsquo;\u00eatre allochtone au sein d&rsquo;un ensemble socioculturel donn\u00e9.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;usage discursif, l&rsquo;utilisation substantiv\u00e9e du terme requiert une grande vigilance \u00e9pist\u00e9mologique et \u00e9thique de la part des praticiens et des chercheurs. En effet, transformer une modalit\u00e9 trajectorielle ou contextuelle en une identit\u00e9 ontologique ferm\u00e9e (\u00ab les allochtones \u00bb) risque d&rsquo;activer des biais d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation de l&rsquo;exogroupe et de masquer l&rsquo;immense h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 psychologique des individus concern\u00e9s.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour la psychologie contemporaine, l&rsquo;allochtonie s&rsquo;appr\u00e9hende avant tout comme une configuration psychosociale de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9. L&rsquo;allochtone n&rsquo;est pas simplement un non-national au sens l\u00e9gal ; il repr\u00e9sente une figure cognitive sur laquelle se projettent les angoisses d&rsquo;intrusion, les repr\u00e9sentations de la puret\u00e9 du corps social et les crit\u00e8res implicites d&rsquo;acceptabilit\u00e9 culturelle. \u00catre allochtone implique d&rsquo;\u00e9voluer au sein d&rsquo;un environnement dont les codes fondamentaux, les m\u00e9moires collectives et les rituels tacites ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9s sans la participation de son propre groupe de r\u00e9f\u00e9rence historique.<\/p>\n<p>Cette situation engendre ce que les psychologues cognitivistes et sociaux d\u00e9crivent comme une <strong>vigilance identitaire chronique<\/strong>. L&rsquo;individu allochtone doit perp\u00e9tuellement d\u00e9coder des signaux sociaux ambigus afin de d\u00e9terminer si les attitudes d&rsquo;autrui rel\u00e8vent d&rsquo;une interaction interpersonnelle ordinaire ou d&rsquo;un pr\u00e9jug\u00e9 li\u00e9 \u00e0 son origine per\u00e7ue. Cette vigilance permanente mobilise des ressources cognitives substantielles et peut alt\u00e9rer le bien-\u00eatre subjectif, entra\u00eenant une vuln\u00e9rabilit\u00e9 accrue au stress d&rsquo;acculturation et \u00e0 l&rsquo;usure \u00e9motionnelle.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, la fronti\u00e8re entre allochtonie et autochtonie est fondamentalement mouvante et asym\u00e9trique. Elle d\u00e9pend de la propension de l&rsquo;endogroupe dominant \u00e0 accorder ou refuser le droit symbolique de \u00ab faire partie de la maison \u00bb. Un individu dont la famille r\u00e9side dans une r\u00e9gion depuis trois g\u00e9n\u00e9rations peut demeurer psychologiquement catalogu\u00e9 comme allochtone si ses caract\u00e9ristiques ph\u00e9notypiques, patronymiques ou religieuses sont per\u00e7ues par le groupe dominant comme incompatibles avec le prototype territorial indig\u00e8ne. Cette asym\u00e9trie r\u00e9v\u00e8le que l&rsquo;allochtonie est moins une caract\u00e9ristique intrins\u00e8que de l&rsquo;individu qu&rsquo;une attribution relationnelle g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la structure sociale r\u00e9ceptrice.<\/p>\n<p>Enfin, le concept poss\u00e8de une dimension spatio-psychologique cruciale li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;attachement au lieu. Les individus cat\u00e9goris\u00e9s comme allochtones d\u00e9veloppent souvent des formes complexes d&rsquo;attachement territorial hybride ou poly-territorial. Loin de vivre dans un vide affectif, ils investissent leur environnement de r\u00e9sidence de significations intimes profondes, tout en maintenant un lien affectif et symbolique avec la terre d&rsquo;origine parentale, ce qui peut cr\u00e9er un sentiment de double absence ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, une flexibilit\u00e9 adaptative remarquable.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La trajectoire du concept d&rsquo;allochtone au sein des sciences humaines refl\u00e8te l&rsquo;\u00e9volution des questionnements relatifs aux \u00c9tats-nations, \u00e0 la d\u00e9colonisation et aux grandes vagues migratoires de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. Initialement circonscrit \u00e0 la taxonomie naturaliste du XIXe si\u00e8cle, le mot a \u00e9t\u00e9 r\u00e9investi dans les sciences politiques et sociologiques europ\u00e9ennes au cours des ann\u00e9es 1970 et 1980, notamment aux Pays-Bas et en Flandre (Belgique), sous l&rsquo;impulsion de planificateurs sociaux d\u00e9sireux de disposer d&rsquo;une terminologie neutre et non stigmatisante pour orienter les politiques d&rsquo;int\u00e9gration.<\/p>\n<p>Dans les premi\u00e8res formulations institutionnelles n\u00e9erlandaises, \u00e9tait d\u00e9sign\u00e9 comme allochtone toute personne r\u00e9sidant dans le pays mais dont au moins l&rsquo;un des parents \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger. Les psychologues et sociologues ont rapidement d\u00e9clin\u00e9 cette d\u00e9finition en deux sous-ensembles : les allochtones \u00ab occidentaux \u00bb et les allochtones \u00ab non occidentaux \u00bb. Tr\u00e8s vite, les recherches en psychologie sociale ont mis en lumi\u00e8re un effet pervers majeur : loin de neutraliser la discrimination, l&rsquo;institutionnalisation de l&rsquo;\u00e9tiquette \u00ab allochtone \u00bb a fonctionn\u00e9 comme un nouvel euph\u00e9misme pour marquer la non-blanchit\u00e9 et l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 culturelle, figeant des citoyens de deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9rations dans un statut d&rsquo;\u00e9ternels nouveaux arrivants.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces constats empiriques d\u00e9montrant la stigmatisation induite par le terme, le Conseil scientifique pour la politique gouvernementale des Pays-Bas (WRR) a officiellement recommand\u00e9 en 2016 l&rsquo;abandon de cette terminologie dans les rapports publics, d\u00e9cision suivie par de nombreuses institutions francophones. En parall\u00e8le, la psychologie intergroupes s&rsquo;est appropri\u00e9 le concept sous un angle critique : il ne s&rsquo;agit plus de classer administrativement des individus, mais de diss\u00e9quer <em>l&rsquo;id\u00e9ologie de l&rsquo;autochtonie<\/em> et la mani\u00e8re dont la d\u00e9signation d&rsquo;autrui comme allochtone sert \u00e0 justifier des privil\u00e8ges ancestraux et des hi\u00e9rarchies sociales implicites.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse psychologique du concept d&rsquo;allochtone s&rsquo;adosse \u00e0 plusieurs cadres paradigmatiques majeurs qui \u00e9clairent les processus motivationnels et cognitifs r\u00e9gissant les rapports entre groupes h\u00f4tes et minorit\u00e9s d\u00e9plac\u00e9es.<\/p>\n<p>Le premier socle th\u00e9orique est constitu\u00e9 par la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27identit%C3%A9_sociale\">th\u00e9orie de l&rsquo;identit\u00e9 sociale<\/a> d\u00e9velopp\u00e9e par Henri Tajfel et John Turner. Selon cette perspective, les individus recherchent une identit\u00e9 sociale positive par le biais de comparaisons sociales favorables \u00e0 leur endogroupe. L&rsquo;autochtone consolide son estime collective en valorisant sa primaut\u00e9 historique sur le sol (\u00ab nous \u00e9tions l\u00e0 les premiers \u00bb), ce qui le conduit \u00e0 d\u00e9pr\u00e9cier l&rsquo;allochtone ou \u00e0 lui attribuer un statut secondaire afin de pr\u00e9server la sup\u00e9riorit\u00e9 psychologique de son groupe d&rsquo;appartenance.<\/p>\n<p>Le second cadre est celui de la th\u00e9orie de la menace int\u00e9gr\u00e9e formul\u00e9e par Walter G. Stephan et ses collaborateurs. Dans ce mod\u00e8le, l&rsquo;allochtone est susceptible d&rsquo;\u00eatre per\u00e7u par le groupe majoritaire sous l&rsquo;angle de deux menaces distinctes mais compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La menace r\u00e9aliste<\/strong> : la perception que les allochtones menacent les ressources mat\u00e9rielles, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&#8217;emploi, le syst\u00e8me de sant\u00e9 ou la s\u00e9curit\u00e9 physique du groupe natif.<\/li>\n<li><strong>La menace symbolique<\/strong> : la croyance que la pr\u00e9sence de l&rsquo;allochtone alt\u00e8re, dilue ou fragilise les valeurs traditionnelles, la langue, la religion et l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 culturelle de la soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;accueil.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Un troisi\u00e8me ancrage th\u00e9orique indispensable r\u00e9side dans les travaux de Maykel Verkuyten et Borja Martinovic sur l&rsquo;<em>id\u00e9ologie de l&rsquo;autochtonie<\/em> et l&rsquo;essentialisme psychologique. Ces auteurs d\u00e9montrent que l&rsquo;autochtonie repose sur un biais cognitif intuitif selon lequel la priorit\u00e9 temporelle octroie des droits de propri\u00e9t\u00e9 psychologique inali\u00e9nables sur un territoire donn\u00e9. Par ricochet, l&rsquo;allochtone est per\u00e7u comme un \u00ab invit\u00e9 \u00bb dont la l\u00e9gitimit\u00e9 demeure perp\u00e9tuellement subordonn\u00e9e au bon vouloir des occupants originels.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le d&rsquo;acculturation de John Berry apporte une grille d&rsquo;analyse pr\u00e9cieuse pour comprendre comment l&rsquo;individu identifi\u00e9 comme allochtone se positionne face \u00e0 cette assignation. En fonction de l&rsquo;interaction entre son d\u00e9sir de maintenir sa culture patrimoniale et sa volont\u00e9 d&rsquo;entrer en contact avec le groupe majoritaire, l&rsquo;allochtone adoptera l&rsquo;int\u00e9gration, l&rsquo;assimilation, la s\u00e9paration ou la marginalisation, cette derni\u00e8re issue \u00e9tant fr\u00e9quemment le produit d&rsquo;un rejet r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de la part de la soci\u00e9t\u00e9 majoritaire.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La condition d&rsquo;allochtone s&rsquo;articule autour de multiples dimensions psychologiques et typologies contextuelles qu&rsquo;il convient de distinguer rigoureusement :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;allochtonie de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration<\/strong> : concerne les individus ayant personnellement accompli la transition migratoire. Elle se caract\u00e9rise psychologiquement par la gestion d&rsquo;un deuil culturel explicite, une rupture g\u00e9ographique concr\u00e8te et des d\u00e9fis directs d&rsquo;adaptation linguistique et institutionnelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;allochtonie de deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9rations<\/strong> : touche les descendants d&rsquo;immigrants n\u00e9s et socialis\u00e9s sur le territoire de r\u00e9sidence. Sur le plan subjectif, cette forme g\u00e9n\u00e8re souvent un tiraillement identitaire plus aigu, car l&rsquo;individu se heurte \u00e0 un d\u00e9calage douloureux entre son sentiment intime d&rsquo;appartenance citoyenne et le regard social ext\u00e9rieur qui persiste \u00e0 le consid\u00e9rer comme \u00e9tranger au terroir.<\/li>\n<li><strong>La dimension de la visibilit\u00e9 ph\u00e9notypique<\/strong> : l&rsquo;allochtonie est profond\u00e9ment modul\u00e9e par la conformit\u00e9 corporelle aux normes majoritaires. Une allochtonie ph\u00e9notypiquement invisible permet le passage inaper\u00e7u (<em>passing<\/em>) et diminue la menace du st\u00e9r\u00e9otype, tandis qu&rsquo;une allochtonie marqu\u00e9e par des traits visibles fige l&rsquo;individu dans une alt\u00e9rit\u00e9 permanente.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;allochtonie interne vs transnationale<\/strong> : la premi\u00e8re renvoie aux d\u00e9placements au sein d&rsquo;un m\u00eame pays (par exemple, un citoyen d&rsquo;une province rurale s&rsquo;installant dans une m\u00e9tropole dot\u00e9e d&rsquo;une autre culture r\u00e9gionale ou linguistique), tandis que la seconde traverse les fronti\u00e8res nationales et g\u00e9opolitiques globales.<\/li>\n<li><strong>La dimension de l&rsquo;essentialisme territorial per\u00e7u<\/strong> : intensit\u00e9 avec laquelle l&rsquo;individu et son entourage croient que l&rsquo;identit\u00e9 est indissociable d&rsquo;un sol nourricier d&rsquo;origine, rendant impossible toute assimilation psychologique totale en terre \u00e9trang\u00e8re.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de mat\u00e9rialiser les r\u00e9percussions psychologiques de ce concept, consid\u00e9rons deux situations repr\u00e9sentatives analys\u00e9es en consultation transculturelle et en recherche de terrain.<\/p>\n<p>Le premier cas illustratif concerne Amir, 28 ans, ing\u00e9nieur n\u00e9 en France de parents ayant \u00e9migr\u00e9 du Maghreb. Bien qu&rsquo;il poss\u00e8de exclusivement la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise, qu&rsquo;il s&rsquo;exprime parfaitement dans la langue nationale et qu&rsquo;il n&rsquo;ait visit\u00e9 le pays de ses a\u00efeux que durant de rares vacances estivales, Amir est r\u00e9guli\u00e8rement confront\u00e9 \u00e0 des questions ordinaires telles que : \u00ab D&rsquo;o\u00f9 viens-tu r\u00e9ellement ? \u00bb. En psychologie clinique et sociale, ces <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Micro-agression\">micro-agressions<\/a> r\u00e9p\u00e9t\u00e9es signalent \u00e0 Amir son statut inalt\u00e9rable d&rsquo;allochtone. Cette situation induit chez lui une \u00ab menace de l&rsquo;identit\u00e9 sociale \u00bb, caract\u00e9ris\u00e9e par un sentiment d&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9, d&rsquo;\u00e9puisement psychique et une h\u00e9sitation constante \u00e0 s&rsquo;affirmer pleinement au sein de sa sph\u00e8re professionnelle par peur d&rsquo;\u00eatre renvoy\u00e9 \u00e0 une alt\u00e9rit\u00e9 suspecte.<\/p>\n<p>Un second exemple pertinent est fourni par les tensions intercommunautaires observ\u00e9es en Belgique urbaine ou dans certaines r\u00e9gions d&rsquo;Afrique subsaharienne o\u00f9 les concepts d&rsquo;allochtone et d&rsquo;autochtone structurent la vie civique locale. Dans certains quartiers bruxellois, des jeunes issus de l&rsquo;immigration de troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, administratifs citoyens belges \u00e0 part enti\u00e8re, s&rsquo;auto-d\u00e9signent ironiquement ou revendiquent fi\u00e8rement l&rsquo;appellation d&rsquo;allochtone. Cette r\u00e9appropriation lexicale constitue un m\u00e9canisme de d\u00e9fense psychologique classique : le \u00ab retournement du stigmate \u00bb. En valorisant l&rsquo;allochtonie comme un insigne d&rsquo;agilit\u00e9 culturelle, de cosmopolitanisme et de force collective, le groupe minoritaire tente de restaurer une image de soi positive face aux discours dominants qui l&rsquo;excluent de la belgitude ancestrale.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des r\u00e9alit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;allochtonie s&rsquo;effectue au confluent de la psychom\u00e9trie sociale, de l&rsquo;\u00e9valuation du stress psychosocial et de l&rsquo;analyse qualitative du r\u00e9cit de vie.<\/p>\n<p>Au niveau de la psychologie sociale quantitative, plusieurs instruments valid\u00e9s mesurent les attitudes envers les allochtones et le sentiment subjectif d&rsquo;allochtonie :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00c9chelle des croyances en l&rsquo;autochtonie<\/strong> (<em>Autochthony Beliefs Scale<\/em>) d\u00e9velopp\u00e9e par Martinovic et Verkuyten, qui mesure l&rsquo;adh\u00e9sion des sujets au principe selon lequel les premiers arrivants doivent jouir d&rsquo;une priorit\u00e9 d\u00e9cisionnelle et de droits exclusifs par rapport aux groupes allochtones.<\/li>\n<li><strong>Les \u00e9chelles de rejet et de discrimination per\u00e7ue<\/strong>, telles que l&rsquo;<em>Everyday Discrimination Scale<\/em> de David R. Williams, fr\u00e9quemment administr\u00e9e pour quantifier l&rsquo;exposition quotidienne aux micro-agressions v\u00e9cues par les individus identifi\u00e9s comme allochtones.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00c9chelle de stress d&rsquo;acculturation<\/strong> (notamment la <em>Social, Attitudinal, Familial, and Environmental Acculturative Stress Scale<\/em> &#8211; SAFE), qui jauge l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, la d\u00e9pression et l&rsquo;isolement d\u00e9coulant du statut d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 culturelle.<\/li>\n<li><strong>La mesure du conflit d&rsquo;identit\u00e9 culturelle<\/strong> (Bicultural Identity Integration &#8211; BII, d\u00e9velopp\u00e9e par Ver\u00f3nica Benet-Mart\u00ednez), qui \u00e9value dans quelle mesure un individu cat\u00e9goris\u00e9 comme allochtone parvient \u00e0 harmoniser ses loyaut\u00e9s culturelles d&rsquo;origine et son appartenance \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de r\u00e9sidence sans ressentir de scission int\u00e9rieure.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le versant qualitatif et clinique, les psychologues recourent \u00e0 l&rsquo;entretien narratif ax\u00e9 sur les biographies migratoires et au g\u00e9nogramme transculturel. Ces approches permettent d&rsquo;explorer comment l&rsquo;histoire du d\u00e9racinement g\u00e9ographique parental a \u00e9t\u00e9 transmise psychiquement aux g\u00e9n\u00e9rations suivantes et comment l&rsquo;assignation au statut d&rsquo;allochtone affecte l&rsquo;estime de soi, le narcissisme individuel et le sentiment d&rsquo;enracinement psychologique.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension psychologique des dynamiques de l&rsquo;allochtonie trouve des applications concr\u00e8tes directes dans plusieurs secteurs cl\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 :<\/p>\n<p><strong>En psychologie clinique et psychoth\u00e9rapie<\/strong> : Les th\u00e9rapeutes avertis des dynamiques d&rsquo;allochtonie reconnaissent que les souffrances pr\u00e9sent\u00e9es par les patients issus de minorit\u00e9s ne rel\u00e8vent pas uniquement de dynamiques intrapsychiques ou familiales internes, mais \u00e9galement de l&rsquo;impact traumatique continu du rejet d&rsquo;appartenance. Les approches dites transculturelles et sensibles au trauma social aident le patient \u00e0 d\u00e9construire les sentiments d&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9 int\u00e9rioris\u00e9s, \u00e0 gu\u00e9rir les blessures narcissiques caus\u00e9es par l&rsquo;exclusion territoriale et \u00e0 l\u00e9gitimer une appartenance plurielle.<\/p>\n<p><strong>En psychologie du travail et des organisations<\/strong> : Dans les environnements corporatifs, la croyance implicite en la primaut\u00e9 des membres du groupe autochtone conduit fr\u00e9quemment \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes de plafond de verre pour les employ\u00e9s allochtones. La mise en place de programmes de diversit\u00e9 ax\u00e9s sur la d\u00e9construction des biais d&rsquo;affiliation territoriale permet de transformer la culture d&rsquo;entreprise, favorisant la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/S%C3%A9curit%C3%A9_psychologique\">s\u00e9curit\u00e9 psychologique<\/a> et le sentiment d&rsquo;\u00e9quit\u00e9 pour tous les collaborateurs, quel que soit leur h\u00e9ritage patronymique ou culturel.<\/p>\n<p><strong>En milieu \u00e9ducatif et scolaire<\/strong> : L&rsquo;\u00e9tiquetage des enfants comme \u00ab \u00e9l\u00e8ves allochtones \u00bb engendre souvent un effet Pygmalion n\u00e9gatif, o\u00f9 les enseignants anticipent inconsciemment des difficult\u00e9s d&rsquo;apprentissage ou des r\u00e9sistances aux valeurs r\u00e9publicaines ou citoyennes. La formation des enseignants \u00e0 la psychologie du d\u00e9veloppement en contexte pluriethnique pr\u00e9vient l&rsquo;\u00e9mergence de la menace du st\u00e9r\u00e9otype chez ces enfants et renforce leur engagement acad\u00e9mique en validant leur pleine citoyennet\u00e9 scolaire.<\/p>\n<p><strong>En m\u00e9diation sociale et politiques publiques<\/strong> : Les psychologues communautaires interviennent dans les municipalit\u00e9s confront\u00e9es \u00e0 des tensions de voisinage fond\u00e9es sur des clivages entre \u00ab r\u00e9sidents historiques \u00bb et \u00ab nouveaux venus allochtones \u00bb. Les ateliers bas\u00e9s sur l&rsquo;hypoth\u00e8se du contact de Gordon Allport permettent de d\u00e9samorcer les angoisses identitaires en cr\u00e9ant des buts supra-ordonn\u00e9s o\u00f9 autochtones et allochtones coop\u00e8rent sur un pied d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 pour am\u00e9liorer leur cadre de vie commun.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Le corpus de recherches empiriques portant sur l&rsquo;allochtonie s&rsquo;est consid\u00e9rablement enrichi au cours des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies, apportant des donn\u00e9es probantes sur les processus sociocognitifs \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre.<\/p>\n<p>Les travaux novateurs de Borja Martinovic et Maykel Verkuyten (2012, 2013) men\u00e9s aupr\u00e8s de cohortes repr\u00e9sentatives aux Pays-Bas ont d\u00e9montr\u00e9 de mani\u00e8re empirique que l&rsquo;adh\u00e9sion aux croyances d&rsquo;autochtonie par les membres du groupe majoritaire pr\u00e9dit directement et significativement l&rsquo;opposition aux droits civiques des allochtones, ainsi que les attitudes n\u00e9gatives \u00e0 leur \u00e9gard. Leurs exp\u00e9rimentations r\u00e9v\u00e8lent que le simple fait de rendre saillant le crit\u00e8re de priorit\u00e9 chronologique d&rsquo;installation dans une amorce textuelle suffit \u00e0 accro\u00eetre le pr\u00e9jug\u00e9 envers les personnes per\u00e7ues comme allochtones, ind\u00e9pendamment de leurs caract\u00e9ristiques personnelles ou de leur statut socio\u00e9conomique.<\/p>\n<p>Dans une autre s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes ax\u00e9es sur les populations cibles, Colette van Laar et ses coll\u00e8gues ont examin\u00e9 les r\u00e9percussions psychologiques de la cat\u00e9gorisation comme allochtone chez des \u00e9tudiants universitaires n\u00e9erlandais d&rsquo;origine turque et marocaine. Les r\u00e9sultats ont mis en \u00e9vidence que les participants auxquels on rappelait leur cat\u00e9gorisation allochtone manifestaient des niveaux accrus de cortisol (hormone de stress), une baisse de performance aux tests cognitifs complexes et une diminution de leur sentiment d&rsquo;affiliation institutionnelle. Ce r\u00e9sultat atteste que l&rsquo;allochtonie impos\u00e9e active directement le ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique de la menace du st\u00e9r\u00e9otype.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les \u00e9tudes longitudinales en neurosciences sociales et psychologie cognitive coordonn\u00e9es par des chercheurs comme Jolanda Jetten sur la marginalisation sociale montrent que l&rsquo;exclusion r\u00e9p\u00e9t\u00e9e fond\u00e9e sur l&rsquo;origine g\u00e9ographique ou ethnique active les circuits c\u00e9r\u00e9braux associ\u00e9s \u00e0 la douleur physique (notamment le cortex cingulaire ant\u00e9rieur dorsal). L&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9currente d&rsquo;\u00eatre trait\u00e9 en allochtone ind\u00e9sirable ne rel\u00e8ve donc pas d&rsquo;une simple frustration id\u00e9ologique, mais d&rsquo;une agression biologique et \u00e9motionnelle profonde mena\u00e7ant les besoins fondamentaux d&rsquo;appartenance, de contr\u00f4le et d&rsquo;existence significative d\u00e9crits par Kipling Williams.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La perception et la charge \u00e9motionnelle attach\u00e9es au statut d&rsquo;allochtone varient substantiellement en fonction des contextes g\u00e9opolitiques, des philosophies nationales d&rsquo;int\u00e9gration et des histoires coloniales sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s adh\u00e9rant au mod\u00e8le r\u00e9publicain universaliste (comme la France), l&rsquo;usage public du terme allochtone demeure rare et souvent mal tol\u00e9r\u00e9 dans les institutions, car l&rsquo;id\u00e9ologie \u00e9tatique refuse de reconna\u00eetre officiellement des distinctions fond\u00e9es sur l&rsquo;origine au sein de la communaut\u00e9 des citoyens. Pourtant, cette occultation lexicale n&#8217;emp\u00eache nullement la persistance des processus psychologiques sous-jacents : l&rsquo;allochtonie s&rsquo;y exprime de fa\u00e7on informelle \u00e0 travers des cat\u00e9gorisations telles que \u00ab issu de l&rsquo;immigration \u00bb ou \u00ab d&rsquo;origine \u00e9trang\u00e8re \u00bb, produisant des effets d&rsquo;exclusion comparables.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les contextes marqu\u00e9s par un multiculturalisme institutionnalis\u00e9 ou des d\u00e9bats linguistico-territoriaux prononc\u00e9s (comme au Canada, en Belgique ou en Suisse), les cat\u00e9gories distinguant les groupes fondateurs historiques des groupes allochtones sont explicitement formul\u00e9es dans les m\u00e9dias et parfois dans le droit coutumier. Au Canada, le vocable autochtone poss\u00e8de une acception juridique et constitutionnelle prestigieuse r\u00e9serv\u00e9e aux Premi\u00e8res Nations, aux Inuits et aux M\u00e9tis, tandis que l&rsquo;ensemble des populations issues des vagues migratoires successives (qu&rsquo;elles soient d&rsquo;origine europ\u00e9enne, asiatique ou africaine) occupe structurellement une position d&rsquo;allochtonie face aux peuples premiers, bien que le terme lui-m\u00eame soit principalement utilis\u00e9 dans la litt\u00e9rature acad\u00e9mique et juridique francophone pour expliciter ce contraste.<\/p>\n<p>Dans les pays du Sud global, notamment en Afrique centrale et de l&rsquo;Ouest (C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, R\u00e9publique D\u00e9mocratique du Congo, Cameroun), les tensions psychologiques et politiques entre autochtones et allochtones ont parfois \u00e9t\u00e9 instrumentalis\u00e9es pour alimenter des conflits ethniques destructeurs sous la banni\u00e8re conceptuelle de \u00ab l&rsquo;ivoirit\u00e9 \u00bb ou de la territorialit\u00e9 ancestrale. L&rsquo;allochtone y est souvent un concitoyen d&rsquo;une autre ethnie ou d&rsquo;une autre province, ce qui d\u00e9montre avec acuit\u00e9 que l&rsquo;allochtonie est une construction psychosociale \u00e9lastique qui ne co\u00efncide pas n\u00e9cessairement avec les fronti\u00e8res des \u00c9tats modernes.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;utilisation de la notion d&rsquo;allochtone suscite de vifs d\u00e9bats th\u00e9oriques et \u00e9thiques au sein de la communaut\u00e9 des psychologues et des sociologues contemporains.<\/p>\n<p>La principale critique concerne le <strong>caract\u00e8re r\u00e9ifiant et essentialisant<\/strong> du concept. En classant des individus complexes sous l&rsquo;\u00e9tiquette dichotomique d&rsquo;autochtones versus allochtones, les chercheurs et les praticiens risquent de perp\u00e9tuer l&rsquo;illusion que ces deux entit\u00e9s poss\u00e8dent des essences stables, mutuellement exclusives et immuables. Des critiques virulentes soulignent que cette dichotomie tend \u00e0 masquer les multiples lignes de fracture transversales existant au sein de chaque groupe, telles que la classe sociale, le genre, l&rsquo;orientation sexuelle ou les niveaux d&rsquo;\u00e9ducation.<\/p>\n<p>Un second probl\u00e8me r\u00e9side dans la p\u00e9rennisation artificielle du statut de migrant. En qualifiant d&rsquo;allochtones des personnes n\u00e9es sur le territoire national de parents eux-m\u00eames n\u00e9s sur place, la psychologie et la sociologie dominantes participent involontairement \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 une appartenance pleine et enti\u00e8re. Comme l&rsquo;ont argu\u00e9 de nombreux chercheurs critiques, l&rsquo;allochtonie fonctionne alors comme une prison taxonomique qui rappelle continuellement aux descendants d&rsquo;immigr\u00e9s que la terre o\u00f9 ils vivent ne leur appartiendra jamais tout \u00e0 fait de droit psychologique.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan op\u00e9rationnel, la d\u00e9marcation exacte de l&rsquo;allochtonie pose une limite m\u00e9thodologique majeure : apr\u00e8s combien de temps ou de g\u00e9n\u00e9rations cesse-t-on d&rsquo;\u00eatre allochtone ? Face \u00e0 l&rsquo;absence de r\u00e9ponse biologique ou sociologique rigoureuse \u00e0 cette question, il appara\u00eet \u00e9vident que l&rsquo;allochtonie ne constitue pas une variable explicative objective, mais un processus subjectif d&rsquo;attribution dont il convient d&rsquo;\u00e9tudier les motivations chez celui qui l&rsquo;attribue plut\u00f4t que d&rsquo;en chercher la trace g\u00e9n\u00e9tique ou culturelle chez celui qui la subit.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour garantir la rigueur conceptuelle des \u00e9crits psychologiques, il est fondamental de distinguer l&rsquo;allochtone de plusieurs notions connexes mais non \u00e9quivalentes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Autochtone<\/strong> : Antonyme direct de l&rsquo;allochtone. L&rsquo;autochtone se r\u00e9clame d&rsquo;une primaut\u00e9 temporelle et d&rsquo;un lien originel mythique ou historique avec la terre o\u00f9 il vit. Alors que l&rsquo;autochtone tire sa l\u00e9gitimit\u00e9 de son enracinement ancestral, l&rsquo;allochtone est per\u00e7u comme un arrivant dont la l\u00e9gitimit\u00e9 doit \u00eatre continuellement prouv\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>\u00c9tranger<\/strong> : Notion d&rsquo;ordre strictement juridique d\u00e9signant toute personne ne poss\u00e9dant pas la nationalit\u00e9 du pays dans lequel elle se trouve. Un citoyen naturalis\u00e9 ou n\u00e9 dans le pays peut rester un allochtone aux yeux de ses concitoyens alors qu&rsquo;il n&rsquo;est plus, juridiquement, un \u00e9tranger.<\/li>\n<li><strong>Immigr\u00e9<\/strong> : Terme d\u00e9mographique renvoyant \u00e0 une personne qui est n\u00e9e \u00e9trang\u00e8re dans un pays tiers et qui s&rsquo;est install\u00e9e sur le territoire national. Si tous les immigr\u00e9s de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration sont allochtones, beaucoup d&rsquo;allochtones (notamment ceux de deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9rations) ne sont pas des immigr\u00e9s, puisqu&rsquo;ils sont n\u00e9s sur le territoire de r\u00e9sidence.<\/li>\n<li><strong>Exog\u00e8ne<\/strong> : Concept issu de la biologie et de la th\u00e9orie des syst\u00e8mes d\u00e9signant ce qui provient du dehors par opposition \u00e0 ce qui est produit de l&rsquo;int\u00e9rieur (endog\u00e8ne). Bien que s\u00e9mantiquement proche, l&rsquo;allochtone s&rsquo;applique sp\u00e9cifiquement \u00e0 la dimension territoriale et g\u00e9oculturelle, tandis qu&rsquo;exog\u00e8ne peut s&rsquo;appliquer \u00e0 des id\u00e9es, des processus biochimiques ou des facteurs \u00e9conomiques.<\/li>\n<li><strong>Minorit\u00e9 ethnoculturelle<\/strong> : Groupe social num\u00e9riquement ou politiquement non dominant au sein d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9. Une minorit\u00e9 peut \u00eatre autochtone (comme les Samis en Scandinavie ou les nations autochtones en Am\u00e9rique) ou allochtone (comme les communaut\u00e9s issues de migrations de travail r\u00e9centes).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;allochtone constitue un prisme analytique d&rsquo;une richesse fondamentale pour explorer les tensions identitaires, l&rsquo;appartenance collective et les relations intergroupes dans les soci\u00e9t\u00e9s pluralistes contemporaines. Ses implications fondamentales peuvent se r\u00e9capituler ainsi :<\/p>\n<p>Sur le plan s\u00e9mantique et historique, l&rsquo;allochtone est celui qui est originaire d&rsquo;une autre terre. Transpos\u00e9 des sciences naturelles vers la psychologie sociale, ce terme caract\u00e9rise moins une donn\u00e9e g\u00e9ographique immuable qu&rsquo;une attribution relationnelle g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;accueil pour marquer l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 et la fronti\u00e8re symbolique entre \u00ab nous \u00bb et \u00ab eux \u00bb.<\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9orique, les croyances en la supr\u00e9matie de l&rsquo;autochtonie et la menace per\u00e7ue (r\u00e9aliste et symbolique) expliquent pourquoi le groupe majoritaire tend \u00e0 assigner l&rsquo;allochtone \u00e0 un statut de citoyennet\u00e9 psychologique subordonn\u00e9e, fondant ses pr\u00e9rogatives sur la priorit\u00e9 chronologique d&rsquo;installation. Cette assignation impose \u00e0 l&rsquo;allochtone une vigilance identitaire chronique et un stress d&rsquo;acculturation susceptible d&rsquo;alt\u00e9rer sa sant\u00e9 psychique et cognitive.<\/p>\n<p>Sur le plan pratique et clinique, la prise en compte de l&rsquo;allochtonie permet aux psychoth\u00e9rapeutes, aux p\u00e9dagogues et aux gestionnaires d&rsquo;organisations de concevoir des interventions inclusives d\u00e9construisant les st\u00e9r\u00e9otypes ancestraux, favorisant la s\u00e9curit\u00e9 psychologique et rempla\u00e7ant les hi\u00e9rarchies d&rsquo;enracinement par des identit\u00e9s plurielles, dynamiques et \u00e9quitables.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Berry, J. W. (1997). Immigration, acculturation, and adaptation. <em>Applied Psychology<\/em>, 46(1), 5-34. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1464-0597.1997.tb01087.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1464-0597.1997.tb01087.x<\/a><\/li>\n<li>Martinovic, B., &#038; Verkuyten, M. (2012). We were here first, so we determine the rules of the game: Autochthony and prejudice against out-groups. <em>European Journal of Social Psychology<\/em>, 42(5), 637-647. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/ejsp.1884\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/ejsp.1884<\/a><\/li>\n<li>Martinovic, B., &#038; Verkuyten, M. (2013). &lsquo;We were here first&rsquo;: Effects of in-group autochthony beliefs on out-group discrimination and political rights. <em>Political Psychology<\/em>, 34(6), 835-853. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/pops.12028\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/pops.12028<\/a><\/li>\n<li>Stephan, W. G., &#038; Stephan, C. W. (2000). An integrated threat theory of prejudice. Dans S. Oskamp (\u00c9d.), <em>Reducing prejudice and discrimination<\/em> (pp. 23-45). Lawrence Erlbaum Associates.<\/li>\n<li>Tajfel, H., &#038; Turner, J. C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. Dans W. G. Austin &#038; S. Worchel (\u00c9ds.), <em>The social psychology of intergroup relations<\/em> (pp. 33-47). Brooks\/Cole.<\/li>\n<li>Verkuyten, M. (2014). <em>Identity and cultural diversity: What social psychology can teach us<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4324\/9781315885445\">https:\/\/doi.org\/10.4324\/9781315885445<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse psychologique du concept d&rsquo;allochtone : d\u00e9finition, origines linguistiques, th\u00e9ories des relations intergroupes, identit\u00e9 sociale et dynamique d&rsquo;appartenance.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[32951,154,6102],"tags":[671,32952,32953,2641,8298,944],"class_list":["post-20080","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-processus-intergroupes","category-psychologie-sociale","category-psychologie-transculturelle","tag-acculturation","tag-allochtone","tag-autochtonie","tag-identite-sociale","tag-prejuges","tag-relations-intergroupes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20080","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20080\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20080"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20080"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20080"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}