{"id":20067,"date":"2026-10-23T07:11:17","date_gmt":"2026-10-23T07:11:17","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=allesthesie-trouble-perception-sensorielle"},"modified":"2026-10-23T07:11:17","modified_gmt":"2026-10-23T07:11:17","slug":"allesthesie-trouble-perception-sensorielle","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=allesthesie-trouble-perception-sensorielle","title":{"rendered":"Allesth\u00e9sie : Trouble de la perception"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;allesth\u00e9sie constitue l&rsquo;une des anomalies les plus fascinantes et d\u00e9routantes de la s\u00e9miologie neurologique et neuropsychologique, remettant en cause la correspondance directe entre le site physique d&rsquo;une stimulation et sa repr\u00e9sentation ph\u00e9nom\u00e9nologique consciente. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne perceptif paradoxal, souvent intriqu\u00e9 aux alt\u00e9rations de la cognition spatiale et du sch\u00e9ma corporel, \u00e9claire d&rsquo;un jour nouveau les m\u00e9canismes par lesquels le cerveau construit l&rsquo;espace somatosensoriel. Comprendre les fondements de cette translocation perceptive permet de mieux appr\u00e9hender les architectures neurales sous-jacentes \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration multisensorielle et aux pathologies du syst\u00e8me nerveux central.<\/p>\n<h2>Allesth\u00e9sie : D\u00e9finition, Neurobiologie et Implications Cliniques<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>allesth\u00e9sie<\/strong> (\u00e9galement orthographi\u00e9e <em>alloesth\u00e9sie<\/em> ou <em>allaesth\u00e9sie<\/em>) est un trouble neurologique et perceptif caract\u00e9ris\u00e9 par la d\u00e9localisation syst\u00e9matique d&rsquo;une sensation : un stimulus appliqu\u00e9 en un point pr\u00e9cis du corps est per\u00e7u par le patient \u00e0 un endroit anatomique distinct, le plus souvent sur le site controlat\u00e9ral homologue. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne affecte principalement la sph\u00e8re somatosensorielle (tact, nociception, thermor\u00e9ception), bien que des translocations similaires puissent occasionnellement \u00eatre observ\u00e9es dans les domaines auditif, visuel ou olfactif.<\/p>\n<p>Dans le cadre de l&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique, l&rsquo;allesth\u00e9sie ne refl\u00e8te pas une simple anomalie des r\u00e9cepteurs cutan\u00e9s p\u00e9riph\u00e9riques, mais r\u00e9sulte d&rsquo;une perturbation complexe du traitement central de l&rsquo;information spatiale et corporelle. Le stimulus sensoriel initial est fid\u00e8lement capt\u00e9 par l&rsquo;appareil sensoriel p\u00e9riph\u00e9rique, mais son codage spatial et son int\u00e9gration au sein de la matrice somatotopique corticale sont alt\u00e9r\u00e9s, conduisant \u00e0 une attribution spatiale erron\u00e9e au niveau de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n<p>Ce sympt\u00f4me survient le plus souvent \u00e0 la suite de l\u00e9sions vasculaires, tumorales ou traumatiques affectant le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lobe_pari%C3%A9tal\">lobe pari\u00e9tal<\/a>, le thalamus ou les connexions transcalleuses. Il est fr\u00e9quemment intriqu\u00e9 avec le syndrome d&rsquo;extinction sensorielle et l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/H%C3%A9min%C3%A9gligence\">h\u00e9min\u00e9gligence<\/a> spatiale unilat\u00e9rale, soulignant son ancrage profond au carrefour de la neurologie sensorielle et de la neuropsychologie cognitive.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab allesth\u00e9sie \u00bb d\u00e9rive du grec ancien. Il se compose du pr\u00e9fixe <em>allos<\/em> (\u1f04\u03bb\u03bb\u03bf\u03c2), signifiant \u00ab autre \u00bb, \u00ab diff\u00e9rent \u00bb ou \u00ab d\u00e9plac\u00e9 \u00bb, et du substantif <em>aisth\u0113sis<\/em> (\u03b1\u1f34\u03c3\u03b8\u03b7\u03c3\u03b9\u03c2), qui renvoie \u00e0 la \u00ab sensation \u00bb, \u00e0 la \u00ab facult\u00e9 de percevoir \u00bb ou au \u00ab sentiment \u00bb. La construction litt\u00e9rale du mot d\u00e9signe ainsi une \u00ab sensation survenue \u00e0 un autre endroit \u00bb ou une \u00ab perception d\u00e9vi\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p>Sur le plan historique et linguistique, la variante <em>alloesth\u00e9sie<\/em> partage la m\u00eame \u00e9tymologie directe, reposant sur la racine classique <em>allo-<\/em> que l&rsquo;on retrouve dans des termes m\u00e9dicaux tels que \u00ab allopathie \u00bb ou \u00ab allodynie \u00bb. L&rsquo;orthographe archa\u00efque <em>allaesth\u00e9sie<\/em> provient de la transcription anglo-saxonne et latinis\u00e9e pr\u00e9coce du diphtongue grec (<em>allaesthesia<\/em>), popularis\u00e9e dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale de la fin du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Le vocable a \u00e9t\u00e9 introduit dans le lexique m\u00e9dical pour d\u00e9crire des anomalies sensorielles document\u00e9es lors d&rsquo;atteintes de la moelle \u00e9pini\u00e8re et de l\u00e9sions corticales unilat\u00e9rales. D\u00e8s sa conceptualisation, les s\u00e9miologistes ont cherch\u00e9 un mot pr\u00e9cis permettant de distinguer la simple anesth\u00e9sie (absence de sensation) et la paresth\u00e9sie (sensation anormale spontan\u00e9e) de cette r\u00e9orientation syst\u00e9matique et coordonn\u00e9e du point d&rsquo;impact perceptif.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan morphologique et grammatical, \u00ab allesth\u00e9sie \u00bb est un substantif f\u00e9minin singulier. Son pluriel s&rsquo;\u00e9crit \u00ab allesth\u00e9sies \u00bb. La variante orthographique \u00ab alloesth\u00e9sie \u00bb (au pluriel \u00ab alloesth\u00e9sies \u00bb) est couramment accept\u00e9e et fr\u00e9quemment employ\u00e9e dans la litt\u00e9rature francophone contemporaine de neurologie et de neuropsychologie clinique.<\/p>\n<p>La prononciation phon\u00e9tique standard en fran\u00e7ais s&rsquo;articule selon l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international : [al.\u025bs.te.zi] pour <em>allesth\u00e9sie<\/em>, ou [a.l\u0254.\u025bs.te.zi] pour <em>alloesth\u00e9sie<\/em>. L&rsquo;accent tonique porte naturellement sur la derni\u00e8re syllabe, conform\u00e9ment aux r\u00e8gles phonologiques de la langue fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique, le mot s&#8217;emploie principalement comme compl\u00e9ment d&rsquo;objet ou sujet dans des descriptions s\u00e9miologiques (\u00ab le patient pr\u00e9sente une allesth\u00e9sie tactile \u00bb) ou sous sa forme adjectivale \u00ab allesth\u00e9sique \u00bb (par exemple, \u00ab transfert allesth\u00e9sique \u00bb, \u00ab perception allesth\u00e9sique \u00bb). On l&rsquo;associe r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 des pr\u00e9positions pr\u00e9cisant la modalit\u00e9 sensorielle concern\u00e9e : allesth\u00e9sie visuelle, allesth\u00e9sie auditive, ou allesth\u00e9sie tactile crois\u00e9e.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour comprendre la complexit\u00e9 de l&rsquo;allesth\u00e9sie, il convient de diss\u00e9quer la cha\u00eene neurocomputationnelle qui relie l&rsquo;activation d&rsquo;un r\u00e9cepteur cutan\u00e9 \u00e0 la conscience subjective de l&#8217;emplacement du stimulus. Lorsqu&rsquo;une pression m\u00e9canique s&rsquo;exerce sur la pulpe de l&rsquo;index gauche, les m\u00e9canor\u00e9cepteurs d\u00e9clenchent des potentiels d&rsquo;action v\u00e9hicul\u00e9s par les fibres my\u00e9linis\u00e9es \u00e0 travers le nerf p\u00e9riph\u00e9rique, la racine dorsale, le cordon post\u00e9rieur de la moelle \u00e9pini\u00e8re, puis le tronc c\u00e9r\u00e9bral. Apr\u00e8s d\u00e9cussation lemniscale, le signal atteint les noyaux ventro-post\u00e9ro-lat\u00e9raux du thalamus, avant d&rsquo;\u00eatre projet\u00e9 sur l&rsquo;aire somatosensorielle primaire (S1) du gyrus postcentral dans le cortex pari\u00e9tal controlat\u00e9ral.<\/p>\n<p>Dans le cas d&rsquo;une allesth\u00e9sie somatosensorielle classique, la premi\u00e8re \u00e9tape de transduction et de transmission aff\u00e9rente primaire reste fonctionnelle ou partiellement conserv\u00e9e. Le dysfonctionnement survient lors des \u00e9tapes ult\u00e9rieures de traitement, au niveau des aires somatosensorielles secondaires (S2) et des aires associatives pari\u00e9tales post\u00e9rieures, o\u00f9 s&rsquo;\u00e9labore le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sch%C3%A9ma_corporel\">sch\u00e9ma corporel<\/a>. L&rsquo;aire pari\u00e9tale l\u00e9s\u00e9e ou d\u00e9saff\u00e9rent\u00e9e s&rsquo;av\u00e8re incapable d&rsquo;int\u00e9grer le stimulus dans sa repr\u00e9sentation spatiale \u00e9gocentr\u00e9e correspondante. En cons\u00e9quence, le signal sensoriel, priv\u00e9 de son ancrage topographique normal, est r\u00e9orient\u00e9 vers les r\u00e9seaux homologues de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral intact ou sous-l\u00e9sionnel via les voies commissurales interh\u00e9misph\u00e9riques.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme engendre une translocation ph\u00e9nom\u00e9nologique : le sujet rapporte avec une assurance absolue avoir \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 du corps. Si l&rsquo;examinateur applique un effleurement sur l&rsquo;avant-bras gauche d&rsquo;un patient pr\u00e9sentant une l\u00e9sion pari\u00e9tale droite, ce dernier affirmera ressentir le contact sur son avant-bras droit, souvent au point sym\u00e9trique exact. Cette translation corporelle ne constitue pas une simulation ou une erreur de jugement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, mais une exp\u00e9rience sensorielle subjective parfaitement r\u00e9elle et coh\u00e9rente pour le patient.<\/p>\n<p>L&rsquo;allesth\u00e9sie se manifeste \u00e9galement sous des formes non sym\u00e9triques. Le d\u00e9placement perceptif peut se faire le long d&rsquo;un axe proximo-distal (un stimulus appliqu\u00e9 sur les orteils est ressenti au niveau de la cuisse ou de la hanche) ou segmentaire (d\u00e9placement d&rsquo;un dermatome \u00e0 un autre). La forme la plus spectaculaire demeure toutefois l&rsquo;allesth\u00e9sie crois\u00e9e ou h\u00e9t\u00e9rolat\u00e9rale, dans laquelle le transfert spatial franchit la ligne m\u00e9diane corporelle, manifestant une rupture fonctionnelle dans l&rsquo;organisation bilat\u00e9rale de la somatopie.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la modalit\u00e9 somatosensorielle, des allesth\u00e9sies visuelles ont \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9es. Dans ces configurations cliniques, un objet pr\u00e9sent\u00e9 dans le champ visuel n\u00e9glig\u00e9 ou d\u00e9saff\u00e9rent\u00e9 (g\u00e9n\u00e9ralement le champ visuel gauche lors d&rsquo;une l\u00e9sion r\u00e9trochiasmatique droite) est per\u00e7u par le patient comme s&rsquo;il \u00e9tait situ\u00e9 dans le champ visuel ipsil\u00e9sionnel droit. L&rsquo;allesth\u00e9sie auditive, quant \u00e0 elle, am\u00e8ne l&rsquo;individu \u00e0 localiser une source sonore \u00e9mise \u00e0 son oreille gauche comme provenant exclusivement de son c\u00f4t\u00e9 droit. Cette porosit\u00e9 entre les diff\u00e9rentes sph\u00e8res sensorielles confirme que l&rsquo;allesth\u00e9sie est un trouble supramodal de la localisation spatiale de l&rsquo;information.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La reconnaissance clinique de l&rsquo;allesth\u00e9sie s&rsquo;est construite au cours de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, p\u00e9riode charni\u00e8re durant laquelle la neurologie s&rsquo;est structur\u00e9e comme discipline scientifique autonome. L&rsquo;un des premiers chercheurs \u00e0 documenter minutieusement des translocations sensorielles fut le neurophysiologiste Charles-\u00c9douard Brown-S\u00e9quard. Lors de ses travaux pionniers sur l&rsquo;h\u00e9mi-section de la moelle \u00e9pini\u00e8re (qui donnera son nom au syndrome de Brown-S\u00e9quard), il observa que certains animaux et patients pr\u00e9sentaient des r\u00e9ponses motrices ou des sensations per\u00e7ues du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 \u00e0 la stimulation cutan\u00e9e.<\/p>\n<p>Quelques d\u00e9cennies plus tard, les ali\u00e9nistes et neurologues de l&rsquo;\u00e9cole de la Salp\u00eatri\u00e8re, sous la direction de Jean-Martin Charcot, s&rsquo;int\u00e9ress\u00e8rent vivement \u00e0 ces distorsions de la sensibilit\u00e9. L&rsquo;hyst\u00e9rie de conversion \u00e9tant alors au centre des investigations parisiennes, de nombreux tableaux d&rsquo;h\u00e9mianesth\u00e9sies et de transferts sensoriels \u00e9tranges furent document\u00e9s. Charcot et ses \u00e9l\u00e8ves constat\u00e8rent que l&rsquo;application d&rsquo;aimants ou de m\u00e9taux pouvait provoquer un \u00ab transfert \u00bb de la sensibilit\u00e9 d&rsquo;un h\u00e9micorps \u00e0 l&rsquo;autre, pr\u00e9figurant les r\u00e9flexions th\u00e9oriques sur la plasticit\u00e9 et la labilit\u00e9 de la repr\u00e9sentation corporelle.<\/p>\n<p>Cependant, c&rsquo;est au neurologue britannique Thomas Grainger Stewart et surtout au neurologue Ernest Jones que l&rsquo;on doit les clarifications conceptuelles d\u00e9cisives au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. En 1907, Ernest Jones publia des monographies fondamentales dans lesquelles il proposa d&rsquo;op\u00e9rer une distinction rigoureuse entre l&rsquo;allesth\u00e9sie et un concept voisin fr\u00e9quemment confondu : l&rsquo;<em>allochirie<\/em> (ou allochiria). Jones d\u00e9montra que le terme allochirie, introduit initialement par Hermann Obersteiner en 1881, devait \u00eatre r\u00e9serv\u00e9 aux situations o\u00f9 le stimulus est syst\u00e9matiquement attribu\u00e9 au point correspondant du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 avec conservation de la reconnaissance de la qualit\u00e9 du stimulus, tandis qu&rsquo;allesth\u00e9sie englobe l&rsquo;ensemble des translocations spatiales anormales, qu&rsquo;elles soient sym\u00e9triques ou non.<\/p>\n<p>Au cours du XXe si\u00e8cle, avec le d\u00e9veloppement de la neuropsychologie moderne men\u00e9e par des figures telles qu&rsquo;Alexandre Luria, Henri H\u00e9caen et Macdonald Critchley, l&rsquo;allesth\u00e9sie a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement dissoci\u00e9e des tableaux purement m\u00e9dullaires ou hyst\u00e9riques pour \u00eatre rattach\u00e9e aux syndromes pari\u00e9taux complexes. La Seconde Guerre mondiale et l&rsquo;afflux de bless\u00e9s c\u00e9r\u00e9braux ont permis de syst\u00e9matiser la description de l&rsquo;allesth\u00e9sie chez les patients victimes de traumatismes cr\u00e2niens focaux ou d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux touchant le carrefour temporo-pari\u00e9to-occipital.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs mod\u00e8les neurocognitifs et computationnels tentent d&rsquo;expliquer la gen\u00e8se de l&rsquo;allesth\u00e9sie. Le mod\u00e8le le plus influent repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;inhibition transcalleuse et du d\u00e9s\u00e9quilibre interh\u00e9misph\u00e9rique. Selon ce cadre th\u00e9orique, les deux h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux exercent en permanence une inhibition mutuelle \u00e9quilibr\u00e9e via le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Corps_calleux\">corps calleux<\/a>. Lorsqu&rsquo;une l\u00e9sion survient dans le cortex pari\u00e9tal droit, cette inhibition s&rsquo;effondre. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche sain se retrouve d\u00e9sinhib\u00e9 et exerce une hyper-dominance attentionnelle sur l&rsquo;ensemble du traitement perceptif.<\/p>\n<p>Dans ce contexte de d\u00e9s\u00e9quilibre, les informations sensorielles aff\u00e9rentes provenant de l&rsquo;h\u00e9micorps gauche parviennent \u00e0 la zone corticale endommag\u00e9e, mais ne peuvent \u00eatre trait\u00e9es de mani\u00e8re optimale en raison de la diminution des ressources neurales locales. Le signal sensoriel brut traverse alors le corps calleux pour \u00eatre pris en charge par le cortex pari\u00e9tal gauche hyperactif. Comme ce cortex gauche traite pr\u00e9f\u00e9rentiellement les entr\u00e9es corporelles droites, le syst\u00e8me cognitif commet une erreur d&rsquo;attribution : il assigne la coordonn\u00e9e spatiale intrins\u00e8que \u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re r\u00e9cepteur plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re l\u00e9s\u00e9 initialement cibl\u00e9.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cadre conceptuel majeur rel\u00e8ve de la th\u00e9orie des r\u00e9f\u00e9rentiels spatiaux et des repr\u00e9sentations coordonn\u00e9es. La perception d&rsquo;un stimulus corporel n\u00e9cessite l&rsquo;alignement de multiples r\u00e9f\u00e9rentiels : somatotopique (dermatomes cutan\u00e9s), \u00e9gocentrique (position du membre par rapport au tronc et \u00e0 la t\u00eate) et allocentrique (position du corps dans l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur). Des mod\u00e8les r\u00e9cents fond\u00e9s sur le codage pr\u00e9dictif (<em>predictive coding<\/em>) sugg\u00e8rent que l&rsquo;allesth\u00e9sie r\u00e9sulte d&rsquo;une panne dans l&rsquo;int\u00e9gration bay\u00e9sienne de ces r\u00e9f\u00e9rentiels. Le cerveau privil\u00e9gie une hypoth\u00e8se a priori fortement biais\u00e9e en faveur du c\u00f4t\u00e9 valide ou fonctionnel de l&rsquo;organisme au d\u00e9triment de l&rsquo;\u00e9vidence sensorielle r\u00e9siduelle et d\u00e9grad\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 l\u00e9s\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie de la r\u00e9organisation dynamique des cartes corticales explique les formes d&rsquo;allesth\u00e9sie observ\u00e9es chez les personnes amput\u00e9es ou souffrant de d\u00e9aff\u00e9rentation p\u00e9riph\u00e9rique chronique. L&rsquo;absence prolong\u00e9e de signaux aff\u00e9rents en provenance d&rsquo;un territoire cutan\u00e9 entra\u00eene un envahissement de ce territoire cortical silencieux par les projections de zones adjacentes dans l&rsquo;homoncule de Penfield. La stimulation de la zone donatrice suscite alors une double sensation ou une perception d\u00e9port\u00e9e sur le membre manquant, illustrant la plasticit\u00e9 inadapt\u00e9e de la carte sensorielle.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>La s\u00e9miologie contemporaine permet de cat\u00e9goriser l&rsquo;allesth\u00e9sie en plusieurs dimensions cliniques distinctes en fonction de la modalit\u00e9 sensorielle affect\u00e9e, de la direction de la translocation et de l&rsquo;\u00e9tiologie sous-jacente :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Allesth\u00e9sie tactile (somatosensorielle) :<\/strong> Forme paradigmatique du trouble, caract\u00e9ris\u00e9e par le d\u00e9placement de sensations m\u00e9caniques \u00e9l\u00e9mentaires (pression, vibration, piq\u00fbre, effleurement). Elle est le plus fr\u00e9quemment observ\u00e9e dans les syndromes pari\u00e9taux droits et les sections m\u00e9dullaires partielles.<\/li>\n<li><strong>Allesth\u00e9sie h\u00e9t\u00e9rolat\u00e9rale sym\u00e9trique (Allochirie somatosensorielle) :<\/strong> La sensation est d\u00e9port\u00e9e sur le membre controlat\u00e9ral exactement au niveau de la zone homologue anatomique (par exemple, de la main gauche vers la main droite).<\/li>\n<li><strong>Allesth\u00e9sie homolat\u00e9rale ou segmentaire :<\/strong> Le stimulus est per\u00e7u sur le m\u00eame h\u00e9micorps, mais d\u00e9plac\u00e9 le long d&rsquo;un axe vertical, proximal ou distal (par exemple, une stimulation de la cuisse ressentie au niveau de la cheville).<\/li>\n<li><strong>Allesth\u00e9sie visuelle :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne au cours duquel des cibles lumineuses, des formes ou des objets pr\u00e9sent\u00e9s dans un h\u00e9mi-champ visuel (souvent n\u00e9glig\u00e9) sont d\u00e9crits par le patient comme \u00e9tant situ\u00e9s dans l&rsquo;h\u00e9mi-champ oppos\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Allesth\u00e9sie auditive :<\/strong> D\u00e9viation de la lat\u00e9ralisation d&rsquo;un son monaural ou binaural asym\u00e9trique vers l&rsquo;oreille ipsil\u00e9sionnelle ou vers l&rsquo;espace sonore oppos\u00e9 \u00e0 la stimulation r\u00e9elle.<\/li>\n<li><strong>Allesth\u00e9sie motrice (Allochirie motrice) :<\/strong> Bien que touchant le versant eff\u00e9rent, cette variante am\u00e8ne le patient sollicit\u00e9 pour effectuer un mouvement avec un membre (par exemple lever la main gauche) \u00e0 ex\u00e9cuter l&rsquo;action avec le membre oppos\u00e9 sans avoir conscience de son erreur.<\/li>\n<li><strong>Allesth\u00e9sie nociceptive :<\/strong> Forme particuli\u00e8rement invalidante o\u00f9 une stimulation douloureuse appliqu\u00e9e sur une zone hypoesth\u00e9sique ou bless\u00e9e est localis\u00e9e dans une r\u00e9gion corporelle saine controlat\u00e9rale, compliquant le diagnostic \u00e9tiologique des douleurs chroniques.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas cliniques illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 clinique de l&rsquo;allesth\u00e9sie, l&rsquo;examen de cas document\u00e9s s&rsquo;av\u00e8re \u00e9clairant. Consid\u00e9rons le cas embl\u00e9matique d&rsquo;un patient de 68 ans, Monsieur D., admis en unit\u00e9 neurovasculaire pour un infarctus c\u00e9r\u00e9bral isch\u00e9mique \u00e9tendu au territoire de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale moyenne droite, touchant particuli\u00e8rement le gyrus pari\u00e9tal inf\u00e9rieur droit et la substance blanche adjacente.<\/p>\n<p>Lors de l&rsquo;examen neurologique initial, le clinicien effectue un test de sensibilit\u00e9 tactile \u00e9l\u00e9mentaire \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un monofilament de Semmes-Weinstein, les yeux du patient \u00e9tant ferm\u00e9s. Lorsque le neurologue stimule la face dorsale de la main droite de Monsieur D., celui-ci indique imm\u00e9diatement et sans erreur avoir ressenti le contact sur sa main droite. En revanche, lorsque le clinicien effleure la face dorsale de la main gauche (c\u00f4t\u00e9 control\u00e9sionnel), Monsieur D. marque une br\u00e8ve h\u00e9sitation, puis l\u00e8ve la main droite en pointant son poignet droit et affirme : \u00ab Vous venez de me toucher ici, sur le bras droit \u00bb. Lorsque le praticien r\u00e9p\u00e8te le test sur le genou gauche, le patient localise la piq\u00fbre sur son genou droit. Ce tableau constitue une alloesth\u00e9sie tactile crois\u00e9e pure dans le contexte d&rsquo;une h\u00e9min\u00e9gligence gauche mod\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Un second exemple remarquable concerne les patients ayant subi une amputation de membre. Une patiente de 42 ans, ayant subi une amputation traumatique du bras gauche au-dessus du coude, rapporte des sensations de membre fant\u00f4me. Lors d&rsquo;un bilan somatosensoriel soigneux, le neurologue effleure la partie inf\u00e9rieure gauche de sa joue. La patiente sursaute et d\u00e9clare ressentir distinctement des picotements dans le pouce et l&rsquo;index de sa main gauche disparue. Dans ce cas pr\u00e9cis, la r\u00e9organisation de la carte somatotopique pari\u00e9tale a conduit les neurones repr\u00e9sentant le visage (adjacents \u00e0 ceux de la main dans l&rsquo;homoncule cortical) \u00e0 innerver la zone d\u00e9saff\u00e9rent\u00e9e de la main, cr\u00e9ant une forme particuli\u00e8re d&rsquo;allesth\u00e9sie par r\u00e9organisation plastique locale.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation clinique<\/h3>\n<p>Le diagnostic de l&rsquo;allesth\u00e9sie repose sur une m\u00e9thodologie s\u00e9miologique rigoureuse et standardis\u00e9e men\u00e9e lors de l&rsquo;examen au lit du malade ou au cours d&rsquo;un bilan neuropsychologique approfondi. L&rsquo;\u00e9valuation requiert imp\u00e9rativement de neutraliser les indices visuels afin d&rsquo;isoler la perception somatosensorielle pure : le patient est donc invit\u00e9 \u00e0 fermer les yeux ou \u00e0 porter un masque occultant.<\/p>\n<p>Le protocole d&rsquo;examen commence par l&rsquo;\u00e9valuation des sensibilit\u00e9s primaires (tact \u00e9picritique, thermoalgique et proprioception). L&rsquo;examinateur utilise des stimuli calibr\u00e9s : un coton-tige pour le tact l\u00e9ger, une aiguille st\u00e9rile \u00e0 bout mousse pour la nociception, et des tubes d&rsquo;eau ti\u00e8de ou froide pour la thermor\u00e9ception. Les stimulations doivent \u00eatre appliqu\u00e9es de mani\u00e8re al\u00e9atoire, alternant entre le c\u00f4t\u00e9 gauche, le c\u00f4t\u00e9 droit et des doubles stimulations simultan\u00e9es (destin\u00e9es \u00e0 rechercher une extinction sensorielle).<\/p>\n<p>Pour identifier une allesth\u00e9sie, l&rsquo;examinateur pose syst\u00e9matiquement deux questions fondamentales apr\u00e8s chaque stimulation : \u00ab Avez-vous ressenti quelque chose ? \u00bb et \u00ab O\u00f9 pr\u00e9cis\u00e9ment avez-vous ressenti cette sensation ? \u00bb. Le patient doit d\u00e9signer verbalement ou pointer avec la main saine l&rsquo;endroit exact o\u00f9 il a localis\u00e9 le contact. L&rsquo;allesth\u00e9sie est confirm\u00e9e lorsque le patient d\u00e9tecte le stimulus d\u00e9livr\u00e9 sur le membre affect\u00e9 mais le localise de mani\u00e8re consistante et reproductible sur un site anatomique erron\u00e9 (le plus souvent controlat\u00e9ral).<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation s&rsquo;appuie \u00e9galement sur des batteries de tests standardis\u00e9s de la n\u00e9gligence spatiale unilat\u00e9rale et des fonctions pari\u00e9tales, telles que l&rsquo;\u00e9chelle de Catherine Bergego, le test de bisection de lignes, le test des cloches et le test de barrage de lignes d&rsquo;Albert. Ces outils permettent de situer l&rsquo;allesth\u00e9sie au sein d&rsquo;un syndrome neuropsychologique plus large, distinguant les troubles de l&rsquo;attention spatiale des atteintes purement sensorielles primaires.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance clinique de l&rsquo;allesth\u00e9sie poss\u00e8de une valeur diagnostique, pronostique et th\u00e9rapeutique majeure en pratique m\u00e9dicale. Sur le plan diagnostique, l&rsquo;apparition d&rsquo;une allesth\u00e9sie constitue un signe de focalisation neurologique pr\u00e9cieux. En pr\u00e9sence d&rsquo;un tableau clinique fruste ou atypique, la mise en \u00e9vidence d&rsquo;un transfert sensoriel crois\u00e9 oriente imm\u00e9diatement le clinicien vers une atteinte centrale, ciblant prioritairement le cortex pari\u00e9tal h\u00e9t\u00e9romodal, les voies thalamo-corticales ou les faisceaux du corps calleux.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la r\u00e9\u00e9ducation fonctionnelle et de l&rsquo;ergoth\u00e9rapie, ignorer la pr\u00e9sence d&rsquo;une allesth\u00e9sie peut gravement compromettre le processus de r\u00e9cup\u00e9ration du patient h\u00e9mipl\u00e9gique ou h\u00e9min\u00e9gligent. Un patient qui ressent \u00e0 droite les contacts subis \u00e0 gauche est expos\u00e9 \u00e0 un risque accru de chutes, d&rsquo;accidents domestiques et de br\u00fblures sur son membre d\u00e9saff\u00e9rent\u00e9. Les programmes de r\u00e9adaptation doivent donc incorporer des techniques de r\u00e9\u00e9ducation sensorielle guid\u00e9e par le feedback visuel (comme la th\u00e9rapie par le miroir ou les prismes optiques d\u00e9viateurs), permettant au syst\u00e8me nerveux de recalibrer ses r\u00e9f\u00e9rentiels spatiaux conflictuels.<\/p>\n<p>En outre, l&rsquo;allesth\u00e9sie a un impact profond sur la prise en charge de la douleur. L&rsquo;allesth\u00e9sie nociceptive induit fr\u00e9quemment des erreurs diagnostiques : un patient souffrant d&rsquo;une pathologie abdominale aigu\u00eb ou d&rsquo;un traumatisme articulaire unilat\u00e9ral peut projeter sa douleur du c\u00f4t\u00e9 sain, risquant d&rsquo;\u00e9garer le m\u00e9decin vers des examens paracliniques inutiles ou de retarder un geste chirurgical salvateur.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en neurosciences cognitives a renouvel\u00e9 la compr\u00e9hension de l&rsquo;allesth\u00e9sie gr\u00e2ce aux apports conjoints de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), de l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie \u00e0 haute densit\u00e9 (EEG-hd) et de la stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne (TMS). Ces technologies ont permis de d\u00e9passer la vision purement l\u00e9sionnelle anatomique pour appr\u00e9hender le trouble sous l&rsquo;angle de la connectivit\u00e9 fonctionnelle c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes pionni\u00e8res men\u00e9es par des neuroscientifiques sp\u00e9cialistes de la n\u00e9gligence spatiale, tels que Giuseppe Vallar, Edoardo Bisiach et Jon Driver, ont document\u00e9 les dynamiques de l&rsquo;extinction et de l&rsquo;allesth\u00e9sie. Leurs travaux ont d\u00e9montr\u00e9 que chez les patients pr\u00e9sentant une alloesth\u00e9sie, la stimulation du membre n\u00e9glig\u00e9 \u00e9voque des potentiels \u00e9voqu\u00e9s somatosensoriels pr\u00e9coces (N20\/P30) normaux au niveau du cortex somatosensorielles primaire control\u00e9sionnel, prouvant que l&rsquo;aff\u00e9rence arrive intacte au cerveau. En revanche, les ondes tardives (P300), associ\u00e9es \u00e0 la prise de conscience spatiale et \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la m\u00e9moire de travail, sont anormalement d\u00e9vi\u00e9es ou recrut\u00e9es exclusivement par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re sain ipsilat\u00e9ral \u00e0 la stimulation.<\/p>\n<p>Par ailleurs, des travaux de neuro-imagerie fonctionnelle en tenseur de diffusion (DTI) ont mis en lumi\u00e8re le r\u00f4le cl\u00e9 de la d\u00e9gradation microstructurelle du spl\u00e9nium du corps calleux et du faisceau longitudinal sup\u00e9rieur dans la persistance des transferts allesth\u00e9siques. Lorsque ces voies de communication d&rsquo;association et commissurales sont compromises, le traitement int\u00e9gr\u00e9 et synchronis\u00e9 des h\u00e9michamps et h\u00e9micorps ne peut plus s&rsquo;op\u00e9rer de mani\u00e8re fluide, favorisant l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;erreurs de commutation spatiale.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transcuturelles<\/h3>\n<p>Bien que l&rsquo;allesth\u00e9sie soit un ph\u00e9nom\u00e8ne sous-tendu par des substrats neuroanatomiques universels chez l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, la mani\u00e8re dont elle est verbalis\u00e9e, interpr\u00e9t\u00e9e et tol\u00e9r\u00e9e par les patients varie sensiblement selon les contextes culturels et linguistiques. L&rsquo;exp\u00e9rience corporelle et la description de la maladie sont profond\u00e9ment enracin\u00e9es dans les idiomes de d\u00e9tresse propres \u00e0 chaque groupe socioculturel.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales industrialis\u00e9es, o\u00f9 pr\u00e9domine le mod\u00e8le biom\u00e9dical, les patients interpr\u00e8tent g\u00e9n\u00e9ralement l&rsquo;allesth\u00e9sie comme un \u00ab court-circuit \u00bb ou un d\u00e9r\u00e8glement m\u00e9canique de leur cerveau ou de leurs nerfs. Ils expriment leur perplexit\u00e9 face \u00e0 cette discordance spatiale en tentant d&rsquo;adopter une posture d&rsquo;auto-observation objective et rationnelle.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans certaines cultures traditionnelles o\u00f9 la distinction corps-esprit s&rsquo;articule diff\u00e9remment ou dans lesquelles les croyances animistes, spirituelles ou \u00e9nerg\u00e9tiques conservent une forte pr\u00e9gnance, la d\u00e9localisation des sensations peut faire l&rsquo;objet d&rsquo;attributions magico-religieuses ou surnaturelles. La sensation ressentie dans un membre sans contact physique direct peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme le signe d&rsquo;une possession spirituelle, d&rsquo;une attaque en sorcellerie ou d&rsquo;une rupture de l&rsquo;\u00e9quilibre des flux vitaux \u00e0 travers l&rsquo;organisme. Les cliniciens doivent faire preuve de comp\u00e9tence culturelle pour accueillir ces r\u00e9cits sans disqualifier l&rsquo;exp\u00e9rience du patient, tout en menant les investigations neurologiques indispensables.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature m\u00e9dicale a longtemps \u00e9t\u00e9 travers\u00e9e par des controverses nosologiques quant aux fronti\u00e8res exactes de l&rsquo;allesth\u00e9sie. Le d\u00e9bat historique le plus intense a port\u00e9 sur la distinction entre allochirie et allesth\u00e9sie. Pour certains auteurs de tradition anglo-saxonne, ces deux termes sont strictement synonymes et peuvent \u00eatre employ\u00e9s de mani\u00e8re interchangeable. Pour d&rsquo;autres, h\u00e9ritiers des travaux de Jones, l&rsquo;allochirie repr\u00e9sente une sous-cat\u00e9gorie sp\u00e9cifique et hautement ordonn\u00e9e d&rsquo;allesth\u00e9sie, caract\u00e9ris\u00e9e par une sym\u00e9trie parfaite de l&rsquo;erreur spatiale, tandis que l&rsquo;allesth\u00e9sie engloberait toutes les d\u00e9viations, y compris ipsilat\u00e9rales ou asym\u00e9triques.<\/p>\n<p>Une autre controverse r\u00e9currente concerne la fronti\u00e8re entre l&rsquo;allesth\u00e9sie comme d\u00e9ficit perceptif et l&rsquo;allesth\u00e9sie comme trouble de la r\u00e9ponse motrice ou verbale. Dans certains cas d&rsquo;h\u00e9min\u00e9gligence majeure, les patients pr\u00e9sentent ce que certains chercheurs appellent une \u00ab allokin\u00e9sie \u00bb : ils entendent une instruction s&rsquo;adressant \u00e0 leur bras gauche et y r\u00e9pondent en bougeant spontan\u00e9ment le bras droit. Les d\u00e9tracteurs de l&rsquo;allesth\u00e9sie sensorielle pure soutiennent qu&rsquo;il est parfois malais\u00e9 d&rsquo;affirmer avec certitude si le patient a r\u00e9ellement <em>per\u00e7u<\/em> la sensation \u00e0 droite ou s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une pers\u00e9v\u00e9ration du comportement d&rsquo;orientation attentionnelle orient\u00e9 exclusivement vers l&rsquo;espace ipsil\u00e9sionnel droit.<\/p>\n<p>Enfin, la distinction entre allesth\u00e9sie et \u00e9tats dissociatifs ou troubles neurologiques fonctionnels (anciennement hyst\u00e9rie) demeure un enjeu diagnostique d\u00e9licat. L&rsquo;allesth\u00e9sie fonctionnelle, d\u00e9pourvue de l\u00e9sion anatomique objectivable \u00e0 l&rsquo;imagerie, pr\u00e9sente une s\u00e9miologie souvent variable, fluctuante et sensible \u00e0 la suggestion, imposant au clinicien d&rsquo;analyser m\u00e9ticuleusement la coh\u00e9rence anatomo-clinique du tableau pr\u00e9sent\u00e9.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions nosologiques<\/h3>\n<p>Pour garantir la pr\u00e9cision de la d\u00e9marche diagnostique en neuropsychologie, l&rsquo;allesth\u00e9sie doit \u00eatre rigoureusement distingu\u00e9e d&rsquo;un ensemble de concepts et de troubles voisins du sch\u00e9ma corporel :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Allochirie :<\/strong> Souvent utilis\u00e9e comme synonyme, elle d\u00e9signe plus sp\u00e9cifiquement le transfert h\u00e9t\u00e9rolat\u00e9ral et rigoureusement sym\u00e9trique d&rsquo;un stimulus perceptif ou d&rsquo;une r\u00e9ponse motrice sur le c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Extinction sensorielle :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 percevoir un stimulus appliqu\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9 affect\u00e9 uniquement lorsque les deux c\u00f4t\u00e9s du corps sont stimul\u00e9s simultan\u00e9ment ; en stimulation unilat\u00e9rale isol\u00e9e, la perception et sa localisation demeurent correctes, contrairement \u00e0 l&rsquo;allesth\u00e9sie.<\/li>\n<li><strong>H\u00e9min\u00e9gligence spatiale :<\/strong> Incapacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 pr\u00eater attention, r\u00e9pondre ou s&rsquo;orienter vers des stimuli pr\u00e9sent\u00e9s dans l&rsquo;h\u00e9miespace oppos\u00e9 \u00e0 la l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale. L&rsquo;allesth\u00e9sie est fr\u00e9quemment observ\u00e9e comme un sympt\u00f4me d&rsquo;accompagnement de ce syndrome.<\/li>\n<li><strong><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Synesth%C3%A9sie\">Synesth\u00e9sie<\/a> :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne neurologique non pathologique dans lequel la stimulation d&rsquo;une modalit\u00e9 sensorielle induit involontairement une exp\u00e9rience dans une autre modalit\u00e9 (par exemple, entendre une musique \u00e9voque des couleurs), sans qu&rsquo;il y ait erreur d&rsquo;attribution spatiale corporelle d&rsquo;un tact.<\/li>\n<li><strong>Douleur r\u00e9f\u00e9r\u00e9e (ou projet\u00e9e) :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne physiologique dans lequel une douleur d&rsquo;origine visc\u00e9rale profonde est ressentie dans une zone cutan\u00e9e superficielle innerv\u00e9e par le m\u00eame segment m\u00e9dullaire (par exemple, douleur dans le bras gauche lors d&rsquo;un infarctus du myocarde) ; ce n&rsquo;est pas un trouble de la perception spatiale centrale.<\/li>\n<li><strong>Paresth\u00e9sie et dysesth\u00e9sie :<\/strong> Sensations anormales spontan\u00e9es ou provoqu\u00e9es (fourmillements, br\u00fblures, engourdissements) qui n&rsquo;impliquent pas de d\u00e9placement ou de translocation topographique de la sensation vers une autre r\u00e9gion anatomique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;allesth\u00e9sie repr\u00e9sente une fen\u00eatre d&rsquo;observation privil\u00e9gi\u00e9e sur l&rsquo;organisation supramodale de la cognition spatiale et de la conscience corporelle dans le cerveau humain. Ce trouble met en \u00e9vidence le fait que percevoir une sensation ne se r\u00e9sume pas \u00e0 l&rsquo;enregistrement passif d&rsquo;une impulsion nerveuse p\u00e9riph\u00e9rique, mais n\u00e9cessite une reconstruction active, complexe et hautement int\u00e9gr\u00e9e au sein de r\u00e9seaux corticaux sp\u00e9cialis\u00e9s.<\/p>\n<p>Les points cardinaux \u00e0 retenir sont les suivants :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;allesth\u00e9sie est la d\u00e9localisation spatiale d&rsquo;une sensation per\u00e7ue, le plus couramment projet\u00e9e sur le point controlat\u00e9ral homologue (transfert sym\u00e9trique).<\/li>\n<li>Elle r\u00e9sulte principalement de l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales unilat\u00e9rales affectant le lobe pari\u00e9tal (fr\u00e9quemment droit), le thalamus ou les connexions transcalleuses, provoquant un d\u00e9s\u00e9quilibre interh\u00e9misph\u00e9rique.<\/li>\n<li>Le stimulus initial est ad\u00e9quatement capt\u00e9 par les voies aff\u00e9rentes p\u00e9riph\u00e9riques, mais son codage au sein du sch\u00e9ma corporel c\u00e9r\u00e9bral est perturb\u00e9 lors des \u00e9tapes ult\u00e9rieures d&rsquo;int\u00e9gration.<\/li>\n<li>Elle se distingue nettement de l&rsquo;anesth\u00e9sie (perte de sensation), de l&rsquo;extinction sensorielle (d\u00e9ficit r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par double stimulation) et de la douleur r\u00e9f\u00e9r\u00e9e (m\u00e9canisme m\u00e9dullaire visc\u00e9ro-somatique).<\/li>\n<li>Sa mise en \u00e9vidence au lit du malade impose un examen neurologique soign\u00e9 yeux ferm\u00e9s et conditionne l&rsquo;\u00e9laboration de strat\u00e9gies de r\u00e9\u00e9ducation fonctionnelle adapt\u00e9es pour pr\u00e9venir les complications chez les patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Critchley, M. (1953). <em>The parietal lobes<\/em>. Edward Arnold &amp; Co. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/parietallobes0000crit\">https:\/\/archive.org\/details\/parietallobes0000crit<\/a><\/li>\n<li>Jones, E. (1907). The clinical significance of allochiria. <em>The Lancet<\/em>, 170(4386), 830\u2013832. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(01)55112-9\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(01)55112-9<\/a><\/li>\n<li>Vallar, G., &amp; Ronchi, R. (2009). Somatoparaphrenia: a body delusion. A review of the neuropsychological literature. <em>Experimental Brain Research<\/em>, 192(3), 533\u2013551. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s00221-008-1562-y\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s00221-008-1562-y<\/a><\/li>\n<li>Driver, J., &amp; Mattingley, J. B. (1998). Parietal neglect and visual awareness. <em>Nature Neuroscience<\/em>, 1(1), 17\u201322. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/217\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/217<\/a><\/li>\n<li>Bisiach, E., &amp; Vallar, G. (2000). Unilateral neglect in humans. In F. Boller &amp; J. Grafman (Eds.), <em>Handbook of Neuropsychology<\/em> (2nd ed., Vol. 1, pp. 459\u2013502). Elsevier Science.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;allesth\u00e9sie est un trouble neurologique et perceptif rare caract\u00e9ris\u00e9 par la d\u00e9localisation d&rsquo;une sensation corporelle, fr\u00e9quemment per\u00e7ue du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 \u00e0 la stimulation.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1449,46,5236],"tags":[32926,31313,32918,10107,32927,1468,30721],"class_list":["post-20067","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurologie-clinique","category-neuropsychologie","category-perception-et-cognition","tag-allesthesie","tag-allochirie","tag-alloesthesie","tag-heminegligence","tag-lobe-parietal","tag-schema-corporel","tag-somatosensoriel"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20067","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20067\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20067"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20067"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20067"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}