{"id":20036,"date":"2026-10-23T05:48:01","date_gmt":"2026-10-23T05:48:01","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=alexie-avec-agraphie"},"modified":"2026-10-23T05:48:01","modified_gmt":"2026-10-23T05:48:01","slug":"alexie-avec-agraphie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=alexie-avec-agraphie","title":{"rendered":"Alexie avec agraphie : Quand l&rsquo;\u00e9crit s&rsquo;efface"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;alexie avec agraphie constitue l&rsquo;un des syndromes les plus fascinants et d\u00e9bilitants de la neuropsychologie cognitive contemporaine. Caract\u00e9ris\u00e9e par la destruction simultan\u00e9e des aptitudes de d\u00e9codage de la lecture et d&rsquo;encodage de l&rsquo;\u00e9criture sans perturbation motrice primaire, cette affection met en lumi\u00e8re les m\u00e9canismes corticaux complexes qui orchestrent le traitement du langage \u00e9crit.<\/p>\n<h2>Alexie avec agraphie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>alexie avec agraphie<\/strong> (souvent d\u00e9sign\u00e9e sous le terme d&rsquo;alexie pari\u00e9tale ou d&rsquo;alexie centrale) est un syndrome neuropsychologique acquis dans lequel un individu perd simultan\u00e9ment la capacit\u00e9 de lire (alexie) et la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire (agraphie), cons\u00e9cutivement \u00e0 une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale focale touchant g\u00e9n\u00e9ralement l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re dominant pour le langage. Contrairement aux d\u00e9ficits visuels p\u00e9riph\u00e9riques ou aux\u7671paralysies motrices, cette perturbation d\u00e9coule d&rsquo;une alt\u00e9ration centrale des repr\u00e9sentations orthographiques et linguistiques fondamentales.<\/p>\n<p>Sur le plan s\u00e9miologique, le patient atteint d&rsquo;alexie avec agraphie \u00e9prouve une impossibilit\u00e9 radicale ou une difficult\u00e9 majeure tant \u00e0 reconna\u00eetre les graph\u00e8mes, les morph\u00e8mes et les mots \u00e9crits qu&rsquo;\u00e0 transcrire sa propre pens\u00e9e sous forme graphique. Cette rupture se manifeste aussi bien lors de la lecture \u00e0 voix haute, de la lecture silencieuse avec compr\u00e9hension, de l&rsquo;\u00e9criture spontan\u00e9e, de l&rsquo;\u00e9criture sous dict\u00e9e que de la copie servile de textes pr\u00e9existants. L&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la motricit\u00e9 manuelle fine demeure pr\u00e9serv\u00e9e pour d&rsquo;autres gestes non linguistiques, ce qui confirme la nature hautement cognitive et symbolique de l&rsquo;atteinte.<\/p>\n<p>Ce tableau clinique se distingue fondamentalement de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alexie_pure\">alexie pure<\/a> (ou alexie sans agraphie), dans laquelle le sujet conserve intacte son aptitude \u00e0 \u00e9crire spontan\u00e9ment bien qu&rsquo;il soit incapable de relire sa propre \u00e9criture. Dans l&rsquo;alexie avec agraphie, le syst\u00e8me central de traitement des symboles orthographiques est lui-m\u00eame d\u00e9grad\u00e9 ou d\u00e9connect\u00e9 des r\u00e9seaux s\u00e9mantiques et phonologiques, privant l&rsquo;individu des deux composantes majeures de la litt\u00e9ratie.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression est construite \u00e0 partir de racines grecques anciennes pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es d&rsquo;un pr\u00e9fixe privatif. Le substantif \u00ab alexie \u00bb provient du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-), signifiant \u00ab absence de \u00bb ou \u00ab privation \u00bb, combin\u00e9 au terme grec <em>lexis<\/em> (\u03bb\u03ad\u03be\u03b9\u03c2), qui se traduit par \u00ab parole \u00bb, \u00ab mot \u00bb ou \u00ab diction \u00bb, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>legein<\/em> (\u03bb\u03ad\u03b3\u03b5\u03b9\u03bd), signifiant \u00ab cueillir \u00bb, \u00ab rassembler \u00bb, puis par extension \u00ab lire \u00bb et \u00ab dire \u00bb. Le concept renvoie ainsi textuellement \u00e0 la perte de la capacit\u00e9 de d\u00e9coder les mots.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab agraphie \u00bb repose sur une structure morphologique analogue. Il associe le pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-) et le substantif <em>graph\u00ea<\/em> (\u03b3\u03c1\u03b1\u03c6\u03ae), d\u00e9signant l&rsquo;\u00e9criture, le trac\u00e9, la peinture ou la description, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>graphein<\/em> (\u03b3\u03c1\u03ac\u03c6\u03b5\u03b9\u03bd), qui signifie originellement \u00ab \u00e9gratigner \u00bb, \u00ab graver \u00bb ou \u00ab tracer des caract\u00e8res \u00bb. L&rsquo;agraphie renvoie donc \u00e9tymologiquement \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 de fixer graphiquement les symboles de la langue.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjonction de la pr\u00e9position \u00ab avec \u00bb souligne la coexistence pathologique et indissociable de ces deux d\u00e9ficits s\u00e9lectifs au sein d&rsquo;un m\u00eame tableau clinique. Historiquement formalis\u00e9e dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale francophone \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle par les ali\u00e9nistes et neurologues parisiens, cette d\u00e9signation s&rsquo;est universellement impos\u00e9e dans les classifications nosologiques internationales pour d\u00e9signer l&rsquo;an\u00e9antissement combin\u00e9 des fonctions r\u00e9ceptives et productives du langage \u00e9crit.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, la locution se transcrit dans l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API) sous la forme \/a.l\u025bk.si a.v\u025bk a.\u0261\u0281a.fi\/. Sa prononciation en fran\u00e7ais standard respecte les r\u00e8gles de segmentation syllabique classiques : \u00ab a-l\u00e8k-si a-v\u00e8k a-gra-fi \u00bb.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue grammatical, \u00ab alexie avec agraphie \u00bb est un syntagme nominal f\u00e9minin invariable au niveau de la structure pr\u00e9positionnelle, bien que ses composants lexicaux puissent th\u00e9oriquement admettre une flexion plurielle (\u00ab des alexies avec agraphies \u00bb dans des contextes nosographiques comparatifs). Le terme fonctionne comme une \u00e9tiquette diagnostique clinique. On retrouve \u00e9galement dans le corpus m\u00e9dical les variantes terminologiques \u00ab alexie-agraphie \u00bb (avec trait d&rsquo;union), \u00ab agraphie-alexie \u00bb ou \u00ab syndrome d&rsquo;alexie pari\u00e9tale \u00bb.<\/p>\n<p>Dans la pratique discursive neurologique et orthophonique, on emploie fr\u00e9quemment l&rsquo;expression en position d&rsquo;attribut du sujet (\u00ab le patient pr\u00e9sente une alexie avec agraphie \u00bb) ou de compl\u00e9ment du nom (\u00ab l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;alexie avec agraphie cons\u00e9cutive \u00e0 un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral \u00bb). L&rsquo;adjectif d\u00e9riv\u00e9 associ\u00e9 aux manifestations \u00e9crites est \u00ab agraphique \u00bb, tandis que le comportement de lecture d\u00e9ficitaire est qualifi\u00e9 d&rsquo;\u00ab alexique \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender en profondeur l&rsquo;alexie avec agraphie, il convient de comprendre que la lecture et l&rsquo;\u00e9criture ne constituent pas de simples facult\u00e9s biologiques inn\u00e9es, mais des syst\u00e8mes culturels complexes fa\u00e7onn\u00e9s sur des architectures c\u00e9r\u00e9brales initialement d\u00e9volues \u00e0 la vision, au langage oral et \u00e0 la motricit\u00e9 fine. L&rsquo;alexie avec agraphie repr\u00e9sente une d\u00e9construction pathologique de cette interface neurocognitive hautement sp\u00e9cialis\u00e9e.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de ce syndrome r\u00e9side l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 mobiliser le lexique orthographique d&rsquo;entr\u00e9e (n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;identification visuelle des mots) et le lexique orthographique de sortie (indispensable \u00e0 la s\u00e9lection des repr\u00e9sentations orthographiques stock\u00e9es pour la production \u00e9crite). Contrairement aux agnosies visuelles g\u00e9n\u00e9rales o\u00f9 le patient ne reconna\u00eet plus les objets r\u00e9els ou les visages familiers, l&rsquo;atteinte dans l&rsquo;alexie avec agraphie est strictement circonscrite au domaine symbolique et alphab\u00e9tique. Les patients conservent une acuit\u00e9 visuelle ad\u00e9quate et reconnaissent sans peine leur environnement, mais les lettres et les graph\u00e8mes ont perdu leur signification fonctionnelle.<\/p>\n<p>Cette perturbation centrale affecte de mani\u00e8re concordante les deux voies majeures du traitement orthographique : la voie lexicale (ou voie directe) et la voie phonologique (ou voie d&rsquo;adressage\/assemblage). Lorsque la voie directe est alt\u00e9r\u00e9e, le patient est incapable d&rsquo;acc\u00e9der instantan\u00e9ment \u00e0 la forme globale d&rsquo;un mot familier irr\u00e9gulier (comme \u00ab oignon \u00bb ou \u00ab chorale \u00bb). Lorsque la voie phonologique est compromise, la conversion graph\u00e8me-phon\u00e8me (en lecture) et phon\u00e8me-graph\u00e8me (en \u00e9criture) s&rsquo;av\u00e8re impossible, emp\u00eachant le d\u00e9codage et l&rsquo;encodage des mots nouveaux ou des logatomes (pseudo-mots).<\/p>\n<p>Un trait fondamental de l&rsquo;alexie avec agraphie r\u00e9side dans l&rsquo;asym\u00e9trie marqu\u00e9e entre le langage \u00e9crit et le langage parl\u00e9. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, la production orale spontan\u00e9e, l&rsquo;articulation, le stock lexical oral et la compr\u00e9hension auditive des phrases quotidiennes sont relativement pr\u00e9serv\u00e9s, bien qu&rsquo;une discr\u00e8te aphasie anomique ou une l\u00e9g\u00e8re aphasie de conduction puisse coexister selon l&rsquo;\u00e9tendue de la l\u00e9sion sous-jacente. Les patients sont pleinement conscients de leurs difficult\u00e9s, ce qui engendre souvent une souffrance psychologique consid\u00e9rable face \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 soudaine de lire un document administratif ou de signer un ch\u00e8que bancaire.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9chec de la transcription graphique n&rsquo;est pas r\u00e9ductible \u00e0 une apraxie motrice. Si l&rsquo;on demande \u00e0 ces patients de former des lettres \u00e0 l&rsquo;aide de blocs de bois ou d&rsquo;\u00e9peler oralement un mot (\u00ab \u00e9pellation orale \u00bb), ils \u00e9chouent tout autant que lorsqu&rsquo;ils tiennent un stylo. Le trouble si\u00e8ge dans l&rsquo;acc\u00e8s aux configurations abstraites des lettres et \u00e0 leur s\u00e9quence s\u00e9rielle, et non dans l&rsquo;effecteur moteur qui ex\u00e9cute le trac\u00e9 graphique.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;alexie avec agraphie est intimement li\u00e9e \u00e0 la naissance de la neurologie moderne et \u00e0 la m\u00e9thode anatomo-clinique d\u00e9velopp\u00e9e au cours de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle en Europe. Bien que des observations isol\u00e9es de pertes de lecture et d&rsquo;\u00e9criture aient \u00e9t\u00e9 consign\u00e9es d\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9 et \u00e0 la Renaissance, ce n&rsquo;est qu&rsquo;avec l&rsquo;av\u00e8nement des recherches sur les localisations c\u00e9r\u00e9brales que ce tableau clinique a trouv\u00e9 sa d\u00e9finition rigoureuse.<\/p>\n<p>Le jalon fondamental est pos\u00e9 en 1891 par le neurologue fran\u00e7ais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Joseph_Jules_Dejerine\">Joseph Jules Dejerine<\/a>. Dans un m\u00e9moire princeps intitul\u00e9 \u00ab Sur un cas de c\u00e9cit\u00e9 verbale avec agraphie, suivi d&rsquo;autopsie \u00bb, Dejerine d\u00e9crit avec une pr\u00e9cision remarquable le cas d&rsquo;un patient ayant brutalement perdu l&rsquo;aptitude \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire \u00e0 la suite d&rsquo;un ramollissement c\u00e9r\u00e9bral. L&rsquo;examen n\u00e9cropsique met en \u00e9vidence une l\u00e9sion isch\u00e9mique destructrice focalis\u00e9e sur le <em>gyrus angulaire<\/em> (pli courbe) de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral gauche. Dejerine d\u00e9montre que cette structure anatomique sert de carrefour associatif crucial int\u00e9grant les aff\u00e9rences visuelles, auditives et somatosensorielles n\u00e9cessaires au maintien des m\u00e9moires optiques des lettres.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte a \u00e9t\u00e9 magnifi\u00e9e l&rsquo;ann\u00e9e suivante, en 1892, lorsque Dejerine publie son second cas historique concernant l&rsquo;alexie pure (sans agraphie). Dans ce deuxi\u00e8me cas, la l\u00e9sion interrompait les connexions entre le cortex visuel occipital bilat\u00e9ral et le gyrus angulaire intact, permettant d&rsquo;\u00e9tablir par contraste anatomique que le gyrus angulaire lui-m\u00eame \u00e9tait le si\u00e8ge indispensable de l&rsquo;engrammation orthographique. Cette dichotomie clinique entre l&rsquo;alexie avec agraphie (pari\u00e9tale\/centrale) et l&rsquo;alexie sans agraphie (occipitale\/d\u00e9connexion) est devenue l&rsquo;un des piliers classiques de la neurologie mondiale.<\/p>\n<p>Au cours du XXe si\u00e8cle, des auteurs tels que Norman Geschwind ont revisit\u00e9 les observations de Dejerine sous le prisme des mod\u00e8les connexionnistes modernes. Geschwind a th\u00e9oris\u00e9 le gyrus angulaire comme une zone d&rsquo;association tertiaire d&rsquo;apparition phylog\u00e9n\u00e9tique r\u00e9cente, indispensable au transcodage intermodal sensoriel propre \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture humaine. \u00c0 la fin du XXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) a permis d&rsquo;affiner ces concepts, r\u00e9v\u00e9lant que le r\u00e9seau de l&rsquo;\u00e9crit d\u00e9passe le simple gyrus angulaire pour inclure l&rsquo;aire temporo-occipitale ventrale (notamment la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aire_de_la_forme_visuelle_des_mots\">zone de la forme visuelle des mots<\/a>) et les faisceaux de substance blanche sous-jacents.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le cadre th\u00e9orique pr\u00e9dominant pour mod\u00e9liser l&rsquo;alexie avec agraphie rel\u00e8ve de la neuropsychologie cognitive et des mod\u00e8les computationnels \u00e0 double voie de la lecture et de l&rsquo;\u00e9criture (d\u00e9velopp\u00e9s notamment par Max Coltheart, Karalyn Patterson et John Marshall).<\/p>\n<p>Selon ces mod\u00e8les, le traitement normal du langage \u00e9crit s&rsquo;appuie sur deux circuits parall\u00e8les mais interactifs :<\/p>\n<p>D&rsquo;une part, la <strong>voie lexicale ou adress\u00e9e<\/strong> permet l&rsquo;identification holistique et imm\u00e9diate des mots connus stock\u00e9s dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme. La reconnaissance visuelle stimule le syst\u00e8me d&rsquo;analyse visuelle, qui interroge le lexique orthographique d&rsquo;entr\u00e9e. L&rsquo;information active ensuite le syst\u00e8me s\u00e9mantique (compr\u00e9hension du concept), puis se projette vers le lexique phonologique de sortie (pour la lecture orale) ou le lexique orthographique de sortie (pour l&rsquo;\u00e9criture). Dans l&rsquo;alexie avec agraphie, ce r\u00e9pertoire central de patrons orthographiques abstraits est endommag\u00e9 ou inaccessible. Le sujet ne peut plus r\u00e9cup\u00e9rer la configuration orthographique globale des mots, commettant de massives erreurs s\u00e9mantiques ou orthographiques.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, la <strong>voie sous-lexicale ou assembl\u00e9e<\/strong> repose sur l&rsquo;application s\u00e9quentielle de r\u00e8gles de correspondance univoques : conversion graph\u00e8me-phon\u00e8me en lecture et conversion phon\u00e8me-graph\u00e8me en \u00e9criture. Cette voie permet de traiter des mots r\u00e9guliers non rencontr\u00e9s auparavant ou des pseudo-mots sans signification. Dans les formes globales d&rsquo;alexie avec agraphie centrale, cette machinerie computationnelle sous-lexicale est \u00e9galement effondr\u00e9e. Le patient ne peut plus d\u00e9composer le mot en ses phon\u00e8mes constitutifs ni associer \u00e0 un son sa transcription graphique conventionnelle.<\/p>\n<p>Sur le plan neuro-anatomique fonctionnel, le mod\u00e8le connexionniste postule que le carrefour temporo-pari\u00e9to-occipital (englobant le gyrus angulaire, le gyrus supramarginal et les voies d&rsquo;association comme le faisceau longitudinal sup\u00e9rieur) op\u00e8re comme un int\u00e9grateur polymodal. La destruction de ce centre n\u00e9vralgique emp\u00eache la transmission bidirectionnelle des informations entre les aires auditivo-langagi\u00e8res (gyrus temporal sup\u00e9rieur\/aire de Wernicke), les aires visuelles sp\u00e9cialis\u00e9es et le cortex pr\u00e9moteur frontal (notamment l&rsquo;aire d&rsquo;Exner, d\u00e9volue \u00e0 la programmation motrice graphique). L&rsquo;alexie avec agraphie est ainsi th\u00e9oris\u00e9e comme la rupture irr\u00e9m\u00e9diable de l&rsquo;interface audio-visuo-motrice constitutive du langage \u00e9crit.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;alexie avec agraphie se d\u00e9cline en plusieurs dimensions et profils s\u00e9miologiques conditionn\u00e9s par la topographie l\u00e9sionnelle exacte et les voies cognitives pr\u00e9f\u00e9rentiellement \u00e9pargn\u00e9es ou d\u00e9truites :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;alexie-agraphie centrale (angulaire classique) :<\/strong> Correspond au tableau d\u00e9crit par Dejerine. L&rsquo;atteinte orthographique frappe uniform\u00e9ment la lecture et l&rsquo;\u00e9criture. Les d\u00e9ficits concernent tous les types de stimulus (mots r\u00e9guliers, irr\u00e9guliers et pseudo-mots). L&rsquo;\u00e9pellation orale et la recomposition de mots au moyen de lettres mobiles sont tout aussi d\u00e9ficitaires que l&rsquo;\u00e9criture manuscrite.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;alexie-agraphie phonologique :<\/strong> Forme sp\u00e9cifique dans laquelle le patient parvient \u00e0 lire et \u00e9crire des mots familiers r\u00e9guliers ou irr\u00e9guliers en mobilisant sa voie d&rsquo;adressage pr\u00e9serv\u00e9e, mais se trouve dans l&rsquo;incapacit\u00e9 totale de lire ou transcrire des non-mots (logatomes tels que \u00ab vartin \u00bb ou \u00ab clomuche \u00bb). Le m\u00e9canisme de transcodage phon\u00e8me-graph\u00e8me est rompu de mani\u00e8re s\u00e9lective.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;alexie-agraphie de surface (lexicale) :<\/strong> Se caract\u00e9rise par l&rsquo;effondrement sp\u00e9cifique de la voie d&rsquo;adressage avec conservation relative de la voie phonologique. En lecture comme en \u00e9criture, le patient recourt \u00e0 une r\u00e9gularisation syst\u00e9matique : il lira le mot \u00ab monsieur \u00bb en pronon\u00e7ant toutes les lettres phon\u00e9tiquement et \u00e9crira \u00ab phoque \u00bb sous la forme erron\u00e9e \u00ab fok \u00bb, produisant des erreurs de r\u00e9gularisation phon\u00e9tique transparentes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;alexie-agraphie profonde :<\/strong> Profil complexe associant une incapacit\u00e9 totale \u00e0 traiter les pseudo-mots \u00e0 l&rsquo;apparition de paralexies et de paragraphies s\u00e9mantiques massives (par exemple, lire ou \u00e9crire \u00ab bateau \u00bb au lieu de \u00ab navire \u00bb, ou \u00ab chien \u00bb pour \u00ab chat \u00bb). Ce tableau traduit une d\u00e9sorganisation s\u00e9v\u00e8re des connexions entre repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques et formes lexicales r\u00e9siduelles.<\/li>\n<li><strong>Le syndrome de Gerstmann complet :<\/strong> Dans certains cas de souffrance pari\u00e9tale gauche angulaire, l&rsquo;alexie-agraphie s&rsquo;inscrit au sein de la t\u00e9trade classique de Gerstmann, qui associe une agraphie, une acalculie (perte de la capacit\u00e9 \u00e0 calculer), une agnosie digitale (impossibilit\u00e9 d&rsquo;identifier ou de nommer ses propres doigts) et une d\u00e9sorientation droite-gauche.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser ce tableau clinique abstrait, consid\u00e9rons le cas de Monsieur D., un enseignant de 62 ans victime d&rsquo;un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral isch\u00e9mique dans le territoire de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale moyenne gauche, int\u00e9ressant de fa\u00e7on s\u00e9lective le gyrus angulaire et le sillon intrapari\u00e9tal.<\/p>\n<p>Lors de l&rsquo;\u00e9valuation clinique initiale au chevet du patient, Monsieur D. s&rsquo;exprime oralement de fa\u00e7on fluide et coh\u00e9rente. Il comprend parfaitement les explications du neurologue et r\u00e9pond sans dysarthrie ni recherche lexicale handicapante. Toutefois, lorsqu&rsquo;on lui pr\u00e9sente une feuille de papier sur laquelle est imprim\u00e9e la phrase simple \u00ab Le soleil brille ce matin \u00bb, il la regarde avec perplexit\u00e9. Bien qu&rsquo;il confirme voir des traces d&rsquo;encre noire r\u00e9parties sur des lignes, il ne parvient \u00e0 identifier aucune lettre individuelle, affirmant que cela ressemble \u00e0 des hi\u00e9roglyphes ind\u00e9chiffrables. Confront\u00e9 au mot isol\u00e9 \u00ab PARIS \u00bb, il h\u00e9site de longues secondes et propose apr\u00e8s un effort intense \u00ab table \u00bb, commettant une paralaxie globale sans parent\u00e9 visuelle ni s\u00e9mantique.<\/p>\n<p>Invit\u00e9 par la suite \u00e0 \u00e9crire son nom ou des mots simples sous la dict\u00e9e, Monsieur D. saisit fermement le stylo d&rsquo;une main droite stable et valide. D\u00e8s qu&rsquo;il tente d&rsquo;amorcer le premier mot (\u00ab chat \u00bb), son trac\u00e9 s&rsquo;av\u00e8re aberrant. Il produit des traits d\u00e9sordonn\u00e9s, omet des segments de lettres, inverse des caract\u00e8res ou substitue des graph\u00e8mes al\u00e9atoires, aboutissant \u00e0 un jargon agraphique illisible. Lorsque l&rsquo;examinateur lui demande d&rsquo;\u00e9peler oralement le mot \u00ab pain \u00bb, Monsieur D. est incapable de nommer la succession des lettres : \u00ab P&#8230; O&#8230; T&#8230; non, je ne sais plus comment cela s&rsquo;assemble \u00bb.<\/p>\n<p>En situation de copie, confront\u00e9 au mod\u00e8le typographique \u00ab MAISON \u00bb, le patient se comporte comme s&rsquo;il devait reproduire un dessin abstrait complexe. Il copie ligne par ligne avec une extr\u00eame lenteur, reproduisant servilement des segments g\u00e9om\u00e9triques sans conscience de la valeur alphab\u00e9tique du stimulus. Cet exemple illustre de mani\u00e8re arch\u00e9typique comment l&rsquo;alexie avec agraphie d\u00e9mant\u00e8le le c\u0153ur symbolique du langage \u00e9crit tout en \u00e9pargnant les facult\u00e9s motrices \u00e9l\u00e9mentaires et la communication orale usuelle.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure neuropsychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration diagnostique d&rsquo;une alexie avec agraphie requiert un bilan neuropsychologique rigoureux et standardis\u00e9, conduit conjointement par le neuropsychologue et l&rsquo;orthophoniste, compl\u00e9t\u00e9 par une imagerie neuro-anatomique moderne.<\/p>\n<p>Le protocole d&rsquo;\u00e9valuation s&rsquo;appuie sur des batteries d&rsquo;aphasiologie et de neurolinguistique reconnues, telles que la batterie MT-86 (Protocole Montr\u00e9al-Toulouse d&rsquo;examen linguistique de l&rsquo;aphasie), la BDAE (Boston Diagnostic Aphasia Examination) adapt\u00e9e en fran\u00e7ais, ou la batterie d&rsquo;\u00e9valuation du traitement orthographique (comme la batterie GREMOTHS).<\/p>\n<p>Les \u00e9preuves sp\u00e9cifiques indispensables se d\u00e9ploient selon un protocole hi\u00e9rarchis\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>\u00c9valuation du versant r\u00e9cepteur (lecture) :<\/strong> D\u00e9nomination et identification de lettres isol\u00e9es (capitales d&rsquo;imprimerie, minuscules, cursives), appariement de caract\u00e8res trans-graph\u00e9miques (associer le &lsquo;A&rsquo; majuscule au &lsquo;a&rsquo; minuscule), lecture \u00e0 voix haute et silencieuse de mots r\u00e9guliers appari\u00e9s en fr\u00e9quence lexicale, de mots irr\u00e9guliers (\u00ab femme \u00bb, \u00ab automne \u00bb) et de pseudo-mots phonotactiquement l\u00e9gaux. La compr\u00e9hension du texte lu est test\u00e9e par des questionnaires \u00e0 choix multiples ou des t\u00e2ches d&rsquo;appariement mot-image afin d&rsquo;exclure une simple dyslexie orale pure.<\/li>\n<li><strong>\u00c9valuation du versant productif (\u00e9criture) :<\/strong> \u00c9criture spontan\u00e9e (r\u00e9daction d&rsquo;un paragraphe descriptif d&rsquo;une image th\u00e9matique comme \u00ab la sc\u00e8ne du vol des biscuits \u00bb), \u00e9criture sous dict\u00e9e contrastant les variables psycholinguistiques (mots concrets vs abstraits, r\u00e9guliers vs irr\u00e9guliers, logatomes), et \u00e9preuves d&rsquo;\u00e9criture copi\u00e9e (copie imm\u00e9diate et diff\u00e9r\u00e9e, copie avec changement de casse de l&rsquo;imprimerie vers la cursive).<\/li>\n<li><strong>T\u00e2ches m\u00e9talinguistiques compl\u00e9mentaires :<\/strong> \u00c9pellation orale de mots, recomposition de mots \u00e0 partir de lettres mobiles en plastique (t\u00e2che de Scrabble), d\u00e9cision lexicale visuelle et auditive (distinguer si une cha\u00eene de lettres constitue ou non un mot r\u00e9el de la langue).<\/li>\n<li><strong>Examens instrumentaux neuro-structurels :<\/strong> L&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Imagerie_par_r%C3%A9sonance_magn%C3%A9tique\">imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique<\/a> (IRM) enc\u00e9phalique volum\u00e9trique haute r\u00e9solution avec s\u00e9quences de diffusion (DWI), FLAIR et tractographie par tenseur de diffusion (DTI) s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour d\u00e9limiter l&rsquo;infarctus ou la tumeur si\u00e9geant au sein du gyrus angulaire gauche (aire 39 de Brodmann) et inspecter la connectivit\u00e9 du faisceau longitudinal sup\u00e9rieur et du faisceau arqu\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et pertinence clinique<\/h3>\n<p>La caract\u00e9risation pr\u00e9cise de l&rsquo;alexie avec agraphie rev\u00eat une valeur diagnostique, pronostique et th\u00e9rapeutique d\u00e9terminante en pratique neurologique et r\u00e9\u00e9ducative.<\/p>\n<p>Sur le versant de la localisation l\u00e9sionnelle, la d\u00e9couverte d&rsquo;un tableau franc d&rsquo;alexie avec agraphie constitue un puissant signe d&rsquo;appel focalisant l&rsquo;attention m\u00e9dicale sur le lobe pari\u00e9tal inf\u00e9rieur de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re dominant (gauche chez les droitiers). Dans le contexte de l&rsquo;urgence neurovasculaire, cela oriente imm\u00e9diatement la recherche \u00e9tiologique vers une occlusion embolique des branches post\u00e9rieures de l&rsquo;art\u00e8re sylvienne (art\u00e8re pari\u00e9tale post\u00e9rieure ou art\u00e8re du pli courbe).<\/p>\n<p>Sur le plan de la r\u00e9\u00e9ducation cognitive, la prise en charge orthophonique pr\u00e9coce et intensive vise \u00e0 r\u00e9organiser les circuits c\u00e9r\u00e9braux par le biais de strat\u00e9gies de compensation et de r\u00e9apprentissage explicite :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Approches sous-lexicales de r\u00e9apprentissage :<\/strong> Restauration syst\u00e9matique des correspondances graph\u00e8me-phon\u00e8me au moyen de moyens mn\u00e9motechniques visuels et gestuels (m\u00e9thodes verbo-tonales ou gestes d&rsquo;auto-amor\u00e7age d\u00e9riv\u00e9s de la m\u00e9thode Borel-Maisonny).<\/li>\n<li><strong>Th\u00e9rapie par r\u00e9p\u00e9tition et amor\u00e7age lexical (CART &#8211; Copy and Recall Therapy) :<\/strong> Protocole standardis\u00e9 consistant \u00e0 pr\u00e9senter une image, faire copier de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e l&rsquo;\u00e9tiquette lexicale cible correspondante jusqu&rsquo;\u00e0 ancrage, puis retirer le mod\u00e8le pour solliciter l&rsquo;\u00e9vocation graphique diff\u00e9r\u00e9e afin de reconstituer le lexique de sortie.<\/li>\n<li><strong>Utilisation des technologies d&rsquo;assistance :<\/strong> Impl\u00e9mentation pr\u00e9coce d&rsquo;outils num\u00e9riques d&rsquo;aide \u00e0 la communication, tels que des logiciels de synth\u00e8se vocale (\u00ab texte-\u00e0-parole \u00bb) pour compenser l&rsquo;alexie lors de la lecture de courriels, et de reconnaissance vocale (\u00ab parole-\u00e0-texte \u00bb) pour suppl\u00e9er l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire sur clavier ou support papier.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations contemporaines en neuro-imagerie fonctionnelle et en neurosciences computationnelles ont profond\u00e9ment renouvel\u00e9 la vision de l&rsquo;alexie pari\u00e9tale. Les travaux de chercheurs pionniers tels que Stanislas Dehaene et Laurent Cohen sur le recyclage neuronal ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;apprentissage de la lecture chez l&rsquo;\u00eatre humain r\u00e9quisitionne des circuits visuels ancestraux au sein de la r\u00e9gion occipito-temporale ventrale gauche, baptis\u00e9e la \u00ab r\u00e9gion de la forme visuelle des mots \u00bb (VWFA, <em>Visual Word Form Area<\/em>).<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes empiriques d&rsquo;activation par IRMf chez des sujets sains et des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s ont mis en \u00e9vidence que le gyrus angulaire ne travaille pas isol\u00e9ment, mais op\u00e8re comme un n\u0153ud d&rsquo;int\u00e9gration critique dans un vaste r\u00e9seau distribu\u00e9. Lors de la lecture experte, les informations convergent de la r\u00e9gion temporo-occipitale ventrale vers le gyrus angulaire gauche, qui sert de passerelle d&rsquo;acc\u00e8s vers les repr\u00e9sentations phonologiques situ\u00e9es dans le gyrus temporal sup\u00e9rieur et les aires motrices articulatoires frontales.<\/p>\n<p>Dans une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes l\u00e9sionnelles fond\u00e9es sur la cartographie par soustraction de l\u00e9sions (Voxel-Based Lesion-Symptom Mapping ou VLSM), des cohortes de patients pr\u00e9sentant des alexies centrales ont confirm\u00e9 qu&rsquo;une destruction du gyrus angulaire gauche d\u00e9connecte la VWFA des r\u00e9seaux p\u00e9risylviens du langage parl\u00e9. Les donn\u00e9es \u00e9lectrophysiologiques recueillies par potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs (comme l&rsquo;onde N400 et les r\u00e9ponses oscillatoires b\u00eata et gamma) r\u00e9v\u00e8lent chez ces patients un effondrement complet du traitement morphologique pr\u00e9coce, confirmant que le d\u00e9ficit se produit en amont de l&rsquo;analyse contextuelle et s\u00e9mantique profonde.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne r\u00e9p\u00e9t\u00e9e (rTMS) appliqu\u00e9e transitoirement sur le gyrus angulaire chez des volontaires sains parvient \u00e0 induire une \u00ab l\u00e9sion virtuelle \u00bb r\u00e9versible, ralentissant s\u00e9lectivement les temps de r\u00e9action en d\u00e9cision lexicale \u00e9crite et alt\u00e9rant l&rsquo;orthographe sans modifier les capacit\u00e9s de d\u00e9nomination d&rsquo;objets, validant empiriquement les mod\u00e8les localisationnistes de Dejerine avec une rigueur statistique contemporaine.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La s\u00e9miologie de l&rsquo;alexie avec agraphie est tributaire de la structure linguistique et de l&rsquo;orthographe propre \u00e0 chaque culture. Les cons\u00e9quences cognitives de la destruction du gyrus angulaire s&rsquo;expriment diff\u00e9remment selon la transparence du syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9criture.<\/p>\n<p>Dans les langues \u00e0 orthographe transparente (ou superficielle), telles que l&rsquo;italien, l&rsquo;espagnol ou le finnois, o\u00f9 chaque graph\u00e8me correspond rigoureusement \u00e0 un seul phon\u00e8me et r\u00e9ciproquement, les patients atteints de formes partielles d&rsquo;alexie-agraphie manifestent des d\u00e9ficits de vitesse et d&rsquo;assemblage moins d\u00e9vastateurs que dans les langues \u00e0 orthographe opaque (ou profonde), comme le fran\u00e7ais ou l&rsquo;anglais. Dans ces derni\u00e8res, la pr\u00e9sence abondante de mots irr\u00e9guliers, d&rsquo;homophones h\u00e9t\u00e9rographes (\u00ab pain \u00bb, \u00ab pin \u00bb, \u00ab peint \u00bb) et de lettres muettes amplifie massivement le taux d&rsquo;erreurs orthographiques d&rsquo;adressage.<\/p>\n<p>La situation devient encore plus frappante dans les cultures usant de syst\u00e8mes non alphab\u00e9tiques, notamment au Japon, o\u00f9 coexistent deux \u00e9critures compl\u00e9mentaires : les <em>Kanji<\/em> (caract\u00e8res morph\u00e9miques logographiques d&rsquo;origine chinoise repr\u00e9sentant directement des concepts) et les <em>Kana<\/em> (syllabaires phonographiques, incluant Hiragana et Katakana). Des \u00e9tudes neuropsychologiques japonaises historiques ont d\u00e9montr\u00e9 des cas de double dissociation spectaculaires : certains patients avec l\u00e9sions pari\u00e9tales gauches d\u00e9veloppent une alexie-agraphie s\u00e9v\u00e8re pour les Kana (syst\u00e8me phonologique) tout en pr\u00e9servant une capacit\u00e9 r\u00e9siduelle \u00e0 lire et tracer certains Kanji hautement familiers (syst\u00e8me direct logographique), ou inversement en cas d&rsquo;atteintes temporales post\u00e9rieures basales.<\/p>\n<p>Sur le plan soci\u00e9tal, l&rsquo;impact fonctionnel d&rsquo;une alexie avec agraphie varie consid\u00e9rablement en fonction du niveau d&rsquo;alphab\u00e9tisation pr\u00e9alable du patient et de ses exigences professionnelles dans les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines hyper-digitalis\u00e9es. La d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des interfaces num\u00e9riques (ordinateurs, smartphones, messageries instantan\u00e9es) transforme aujourd&rsquo;hui ce d\u00e9ficit en une invalidit\u00e9 sociale et professionnelle totale, alors que dans des soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles agraires \u00e0 tradition principalement orale, le m\u00eame handicap clinique pouvait passer relativement inaper\u00e7u dans la vie quotidienne.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Bien que le tableau d&rsquo;alexie avec agraphie soit solidement ancr\u00e9 dans les manuels m\u00e9dicaux, il demeure l&rsquo;objet de vives controverses au sein des sciences cognitives modernes.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re critique majeure concerne la puret\u00e9 anatomo-clinique du concept de \u00ab centre de la m\u00e9moire visuelle des mots \u00bb localis\u00e9 par Dejerine dans le gyrus angulaire. D\u00e8s les travaux de Sigmund Freud dans son essai critique sur les aphasies en 1891, la notion de \u00ab centres \u00bb c\u00e9r\u00e9braux statiques renfermant des repr\u00e9sentations a \u00e9t\u00e9 battue en br\u00e8che. Les neuroscientifiques contemporains soulignent que le gyrus angulaire n&rsquo;est pas un entrep\u00f4t passif d&rsquo;images de mots, mais un n\u0153ud int\u00e9grateur dynamique appartenant au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/R%C3%A9seau_du_mode_par_d%C3%A9faut\">r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut<\/a> et au r\u00e9seau s\u00e9mantique multimodal. Beaucoup soutiennent que l&rsquo;alexie avec agraphie r\u00e9sulte moins de la destruction d&rsquo;une m\u00e9moire orthographique intrins\u00e8que que de la d\u00e9connexion massive de multiples voies de communication fasciculaires cheminant sous le cortex pari\u00e9tal.<\/p>\n<p>Une seconde controverse porte sur la fronti\u00e8re floue entre l&rsquo;alexie-agraphie pari\u00e9tale et les aphasies fluides. De nombreux chercheurs en neurolinguistique font valoir que l&rsquo;alexie-agraphie ne constitue presque jamais une entit\u00e9 isol\u00e9e \u00ab pure \u00bb. \u00c0 l&rsquo;examen clinique approfondi, la quasi-totalit\u00e9 des patients pr\u00e9sente de l\u00e9gers d\u00e9ficits du langage oral, tels qu&rsquo;un manque du mot discret, des alt\u00e9rations minimes de la fluence phon\u00e9mique ou des difficult\u00e9s de compr\u00e9hension des structures syntaxiques complexes (phrases passives, relatives ench\u00e2ss\u00e9es). D\u00e8s lors, certains auteurs proposent de classer l&rsquo;alexie avec agraphie non pas comme une modalit\u00e9 isol\u00e9e du langage \u00e9crit, mais comme l&rsquo;expression \u00e9crite pr\u00e9dominante d&rsquo;une aphasie centrale sous-jacente.<\/p>\n<p>Enfin, la distinction s\u00e9miologique entre agraphie centrale et perturbations du \u00ab buffer graph\u00e9mique \u00bb (m\u00e9moire de travail orthographique \u00e0 court terme) suscite d&rsquo;intenses d\u00e9bats. Lorsqu&rsquo;un patient commet des omissions de lettres ou des transpositions s\u00e9quentielles, est-ce son stock de connaissances orthographiques qui est d\u00e9truit ou sa capacit\u00e9 de maintien actif temporaire des graph\u00e8mes lors de la transcription motrice ? Les tests actuels peinent parfois \u00e0 trancher de mani\u00e8re cat\u00e9gorique cette dichotomie dans les atteintes pari\u00e9tales \u00e9tendues.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Une d\u00e9marche diff\u00e9rentielle rigoureuse s&rsquo;impose pour \u00e9viter toute confusion entre l&rsquo;alexie avec agraphie et d&rsquo;autres syndromes neuropsychologiques apparent\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Alexie sans agraphie (alexie pure ou occipitale) :<\/strong> Le patient ne peut pas lire, mais conserve la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire spontan\u00e9ment et sous dict\u00e9e. La l\u00e9sion atteint le cortex occipital gauche et le spl\u00e9nium du corps calleux, \u00e9pargnant le gyrus angulaire. L&rsquo;individu est typiquement incapable de relire ce qu&rsquo;il vient d&rsquo;\u00e9crire.<\/li>\n<li><strong>Aphasie de Wernicke :<\/strong> Bien que les aphasiques de Wernicke pr\u00e9sentent \u00e9galement des d\u00e9ficits majeurs de lecture et d&rsquo;\u00e9criture, leur langage oral est massivement alt\u00e9r\u00e9 par une logorrh\u00e9e incompr\u00e9hensible, un jargonaphasie s\u00e9v\u00e8re et une anosognosie compl\u00e8te, manifestations absentes dans l&rsquo;alexie-agraphie classique.<\/li>\n<li><strong>Aphasie de conduction :<\/strong> Pr\u00e9sente fr\u00e9quemment des perturbations de lecture et d&rsquo;\u00e9criture, mais se singularise par une alt\u00e9ration s\u00e9lective et spectaculaire de la r\u00e9p\u00e9tition du langage oral contrastant avec une compr\u00e9hension auditive bien pr\u00e9serv\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Agraphie apraxique pure :<\/strong> Le patient ne peut tracer les lettres avec son membre dominant en raison d&rsquo;une perte des sch\u00e9mas moteurs graphomoteurs, mais son orthographe abstraite est totalement intacte : il peut \u00e9peler parfaitement les mots oralement ou composer des textes sur un clavier d&rsquo;ordinateur, ce qui est impossible dans l&rsquo;alexie avec agraphie.<\/li>\n<li><strong>Dyslexies et dysgraphies d\u00e9veloppementales :<\/strong> Troubles neuro-d\u00e9veloppementaux d&rsquo;apprentissage survenant chez l&rsquo;enfant en l&rsquo;absence de l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale focale acquise, alors que l&rsquo;alexie avec agraphie frappe un syst\u00e8me linguistique ant\u00e9rieurement expert et op\u00e9rationnel \u00e0 la suite d&rsquo;un dommage organique identifiable.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;alexie avec agraphie incarne l&rsquo;amputation s\u00e9lective et simultan\u00e9e des deux versants du langage \u00e9crit \u2014 le d\u00e9codage r\u00e9cepteur (lecture) et l&rsquo;encodage expressif (\u00e9criture) \u2014 provoqu\u00e9e par une atteinte c\u00e9r\u00e9brale acquise.<\/p>\n<p>Sur le plan neuro-anatomique, ce syndrome est historiquement et structuralement affili\u00e9 \u00e0 une l\u00e9sion du carrefour pari\u00e9tal inf\u00e9rieur de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral dominant, sp\u00e9cifiquement au sein du <em>gyrus angulaire<\/em> gauche (aire 39 de Brodmann), provoquant une rupture des interactions polymodales indispensables au fonctionnement des m\u00e9moires orthographiques.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique, l&rsquo;atteinte compromet aussi bien la lecture \u00e0 voix haute et la compr\u00e9hension de textes que la transcription manuscrite spontan\u00e9e, sous dict\u00e9e et la copie de documents. Le d\u00e9ficit n&rsquo;est imputable ni \u00e0 un trouble visuel \u00e9l\u00e9mentaire, ni \u00e0 une paralysie motrice p\u00e9riph\u00e9rique, ni \u00e0 une alt\u00e9ration globale massive du langage oral, lequel demeure remarquablement intelligible.<\/p>\n<p>La prise en charge repose sur des bilans neurolinguistiques exhaustifs et des programmes orthophoniques intensifs ax\u00e9s sur la r\u00e9activation des r\u00e9seaux sous-lexicaux ou la mise en place de technologies d&rsquo;assistance vocale. L&rsquo;alexie avec agraphie demeure ainsi l&rsquo;un des paradigmes exp\u00e9rimentaux et cliniques les plus puissants pour sonder l&rsquo;organisation c\u00e9r\u00e9brale de la culture \u00e9crite humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Dejerine, J. (1891). Sur un cas de c\u00e9cit\u00e9 verbale avec agraphie, suivi d&rsquo;autopsie. <em>M\u00e9moires de la Soci\u00e9t\u00e9 de Biologie<\/em>, 43, 197-201.<\/li>\n<li>Dejerine, J. (1892). Contribution \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude anatomo-pathologique et clinique des diff\u00e9rentes vari\u00e9t\u00e9s de c\u00e9cit\u00e9 verbale. <em>M\u00e9moires de la Soci\u00e9t\u00e9 de Biologie<\/em>, 44, 61-90.<\/li>\n<li>Dehaene, S., &amp; Cohen, L. (2011). The unique role of the visual word form area in reading. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 15(6), 254-262. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2011.04.003\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2011.04.003<\/a><\/li>\n<li>Geschwind, N. (1965). Disconnexion syndromes in animals and man. <em>Brain<\/em>, 88(2), 237-294. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/88.2.237\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/88.2.237<\/a><\/li>\n<li>Patterson, K., &amp; Ralph, M. A. L. (1999). Selective disorders of reading? <em>Current Opinion in Neurobiology<\/em>, 9(2), 235-239. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0959-4388(99)80033-6\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0959-4388(99)80033-6<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;alexie avec agraphie est un syndrome neuropsychologique acquis associant la perte simultan\u00e9e de la lecture et de l&rsquo;\u00e9criture cons\u00e9cutive \u00e0 une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale focale, principalement du gyrus angulaire gauche.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1045,46,31106],"tags":[32630,31452,1048,32846,32847,12118,173],"class_list":["post-20036","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurologie","category-neuropsychologie","category-troubles-du-langage","tag-agraphie","tag-alexie","tag-aphasie","tag-dejerine","tag-gyrus-angulaire","tag-langage-ecrit","tag-neuropsychologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20036","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20036\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20036"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20036"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20036"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}