{"id":20014,"date":"2026-10-23T04:47:02","date_gmt":"2026-10-23T04:47:02","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=demence-persistante-induite-par-alcool"},"modified":"2026-10-23T04:47:02","modified_gmt":"2026-10-23T04:47:02","slug":"demence-persistante-induite-par-alcool","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=demence-persistante-induite-par-alcool","title":{"rendered":"D\u00e9mence li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;alcool : Comprendre le d\u00e9clin"},"content":{"rendered":"<p>Le trouble neurocognitif majeur persistant induit par l&rsquo;alcool, historiquement d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool, repr\u00e9sente une entit\u00e9 neuropsychiatrique s\u00e9v\u00e8re cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;ingestion chronique et massive d&rsquo;\u00e9thanol. Ce syndrome complexe associe des alt\u00e9rations structurelles c\u00e9r\u00e9brales directes et des carences nutritionnelles secondaires, conduisant \u00e0 une d\u00e9t\u00e9rioration globale des fonctions ex\u00e9cutives, mn\u00e9siques et comportementales qui persiste bien au-del\u00e0 de la p\u00e9riode d&rsquo;intoxication aigu\u00eb ou de sevrage. La reconnaissance pr\u00e9coce de cette affection rev\u00eat une importance clinique capitale, car contrairement \u00e0 d&rsquo;autres \u00e9tiologies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives irr\u00e9versibles, la cessation compl\u00e8te des boissons alcoolis\u00e9es et une prise en charge m\u00e9dicale adapt\u00e9e peuvent stabiliser, voire partiellement restaurer, le fonctionnement cognitif.<\/p>\n<h2>D\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool est un syndrome clinique neuropsychologique caract\u00e9ris\u00e9 par un d\u00e9clin cognitif significatif et durable par rapport au niveau de fonctionnement ant\u00e9rieur, touchant de multiples domaines cognitifs, en particulier les fonctions ex\u00e9cutives, la m\u00e9moire de travail et les capacit\u00e9s visuospatiales, provoqu\u00e9 par l&rsquo;usage chronique et prolong\u00e9 de boissons alcoolis\u00e9es.<\/p>\n<p>Sur le plan diagnostique et s\u00e9miologique, cette affection n\u00e9cessite que les d\u00e9ficits cognitifs entra\u00eenent une perte tangible de l&rsquo;autonomie dans les activit\u00e9s instrumentales et de base de la vie quotidienne. Les alt\u00e9rations cognitives ne doivent pas survenir exclusivement lors d&rsquo;un \u00e9pisode de d\u00e9lirium ou de sevrage aigu, et doivent persister de mani\u00e8re prolong\u00e9e apr\u00e8s l&rsquo;interruption compl\u00e8te de la consommation d&rsquo;alcool. Contrairement aux maladies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives pures telles que la maladie d&rsquo;Alzheimer, son \u00e9volution clinique se distingue fr\u00e9quemment par une phase de stabilisation, voire d&rsquo;am\u00e9lioration partielle, \u00e0 condition qu&rsquo;une abstinence stricte et prolong\u00e9e soit maintenue et accompagn\u00e9e d&rsquo;une r\u00e9pl\u00e9tion vitaminique ad\u00e9quate.<\/p>\n<p>Ce tableau clinique englobe \u00e0 la fois les cons\u00e9quences neurotoxiques directes de l&rsquo;\u00e9thanol et de ses m\u00e9tabolites sur le parenchyme c\u00e9r\u00e9bral, et les effets secondaires de la malnutrition chronique, particuli\u00e8rement le d\u00e9ficit en <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Thiamine\">thiamine<\/a> (vitamine B1). Il s&rsquo;inscrit aujourd&rsquo;hui dans les classifications internationales contemporaines sous le libell\u00e9 de trouble neurocognitif majeur persistant induit par une substance selon le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5).<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool \u00bb se compose de plusieurs unit\u00e9s lexicales issues du latin classique et du vocabulaire m\u00e9dical m\u00e9di\u00e9val et moderne. Le substantif \u00ab d\u00e9mence \u00bb d\u00e9rive directement du latin <em>dementia<\/em>, form\u00e9 du pr\u00e9fixe privatif <em>de-<\/em> (marquant l&rsquo;\u00e9loignement, la s\u00e9paration ou la perte) et du radical <em>mens, mentis<\/em>, signifiant \u00ab esprit \u00bb, \u00ab pens\u00e9e \u00bb ou \u00ab facult\u00e9 intellectuelle \u00bb. Litt\u00e9ralement, la d\u00e9mence d\u00e9signe l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;un individu priv\u00e9 de ses facult\u00e9s mentales ou intellectuelles normales.<\/p>\n<p>Le participe adjectival \u00ab persistante \u00bb provient du latin <em>persistere<\/em>, compos\u00e9 de <em>per-<\/em> (exprimant la continuit\u00e9 temporelle ou l&rsquo;intensit\u00e9) et de <em>sistere<\/em> (\u00ab se tenir ferme \u00bb, \u00ab demeurer \u00bb). Ce terme souligne le caract\u00e8re p\u00e9renne des l\u00e9sions et des sympt\u00f4mes, excluant de facto les perturbations cognitives transitoires, fluctuantes ou r\u00e9versibles observ\u00e9es lors de l&rsquo;ivresse aigu\u00eb ou du syndrome de sevrage.<\/p>\n<p>Le participe \u00ab induite \u00bb provient du latin <em>inducere<\/em>, signifiant \u00ab conduire dans \u00bb, \u00ab provoquer \u00bb ou \u00ab susciter \u00bb. Quant au terme \u00ab alcool \u00bb, il poss\u00e8de une trajectoire linguistique singuli\u00e8re : emprunt\u00e9 \u00e0 l&rsquo;arabe m\u00e9di\u00e9val <em>al-kohl<\/em> (qui d\u00e9signait \u00e0 l&rsquo;origine une poudre fine d&rsquo;antimoine utilis\u00e9e comme fard), il a progressivement d\u00e9sign\u00e9, par le biais des trait\u00e9s de distillation des alchimistes europ\u00e9ens, l&rsquo;essence sublim\u00e9e de toute mati\u00e8re, avant de s&rsquo;appliquer sp\u00e9cifiquement au XVIe si\u00e8cle \u00e0 \u00ab l&rsquo;esprit de vin \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89thanol\">\u00e9thanol<\/a>.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et formes grammaticales<\/h3>\n<p>Dans la nomenclature m\u00e9dicale francophone, l&rsquo;expression s&rsquo;\u00e9nonce phon\u00e9tiquement sous la forme standard [dem\u0251\u0303s p\u025b\u0281sist\u0251\u0303t \u025b\u0303d\u0265it pa\u0281 lalk\u0254l]. Sur le plan grammatical, \u00ab d\u00e9mence \u00bb est un nom commun f\u00e9minin singulier (\u00ab une d\u00e9mence \u00bb), qualifi\u00e9 par deux adjectifs qualificatifs au f\u00e9minin singulier : \u00ab persistante \u00bb et \u00ab induite \u00bb. Le compl\u00e9ment pr\u00e9positionnel \u00ab par l&rsquo;alcool \u00bb pr\u00e9cise l&rsquo;agent \u00e9tiologique d\u00e9terminant.<\/p>\n<p>Dans les contextes nosographiques modernes, on emploie couramment la locution nominale masculine \u00ab trouble neurocognitif majeur persistant induit par l&rsquo;alcool \u00bb, abr\u00e9g\u00e9e sous le sigle TNCM-alcool. On rencontre \u00e9galement des variantes synonymiques telles que \u00ab d\u00e9mence alcoolique \u00bb, \u00ab enc\u00e9phalopathie alcoolique chronique \u00bb ou \u00ab syndrome d\u00e9mentiel d&rsquo;origine \u00e9thylique \u00bb. Au pluriel, la forme s&rsquo;\u00e9crit \u00ab d\u00e9mences persistantes induites par l&rsquo;alcool \u00bb, bien que la formulation singuli\u00e8re soit privil\u00e9gi\u00e9e pour d\u00e9signer le cadre nosologique g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool repr\u00e9sente une entit\u00e9 nosologique dont les fronti\u00e8res cliniques et physiopathologiques ont fait l&rsquo;objet de longs d\u00e9bats au sein de la communaut\u00e9 neuropsychiatrique. Le concept central repose sur l&rsquo;existence d&rsquo;une d\u00e9gradation structurelle et fonctionnelle du r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral sous l&rsquo;action directe de la toxicit\u00e9 de l&rsquo;alcool, distincte ou combin\u00e9e aux d\u00e9ficits nutritionnels s\u00e9v\u00e8res. L&rsquo;exposition chronique \u00e0 de fortes doses d&rsquo;\u00e9thanol g\u00e9n\u00e8re des alt\u00e9rations de la neurotransmission, une perte neuronale corticale et sous-corticale, une atrophie de la substance blanche c\u00e9r\u00e9brale ainsi qu&rsquo;une perturbation de la neurogen\u00e8se hippocampique.<\/p>\n<p>Sur le plan ph\u00e9nom\u00e9nologique, le profil d&rsquo;atteinte se distingue de celui des d\u00e9mences corticales classiques comme la maladie d&rsquo;Alzheimer. Les patients atteints de d\u00e9mence alcoolique pr\u00e9sentent de mani\u00e8re pr\u00e9dominante un syndrome dysex\u00e9cutif et sous-cortico-frontal marqu\u00e9. Ce tableau se traduit par des difficult\u00e9s massives dans la planification, la flexibilit\u00e9 mentale, l&rsquo;inhibition des r\u00e9ponses automatiques, le jugement critique et la r\u00e9solution de probl\u00e8mes complexes. Les capacit\u00e9s de m\u00e9moire \u00e9pisodique sont alt\u00e9r\u00e9es, mais le profil mn\u00e9sique b\u00e9n\u00e9ficie souvent d&rsquo;indices de rappel, ce qui indique un d\u00e9ficit d&rsquo;acc\u00e8s et d&rsquo;organisation des strat\u00e9gies de r\u00e9cup\u00e9ration plut\u00f4t qu&rsquo;un effacement pur du stock mn\u00e9sique ou un d\u00e9faut irr\u00e9versible de consolidation hippocampique.<\/p>\n<p>Un autre trait fondamental r\u00e9side dans l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des tableaux cliniques. Certains patients manifestent une apathie profonde, une \u00e9moussement affectif et une inertie psychomotrice, tandis que d&rsquo;autres exhibent une d\u00e9sinhibition comportementale, une impulsivit\u00e9 accrue, une irritabilit\u00e9 ou des troubles de la cognition sociale. La notion de \u00ab persistance \u00bb est ici fondamentale : pour correspondre au diagnostic, ces perturbations doivent demeurer observables plusieurs semaines, voire plusieurs mois apr\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat absolu de toute prise d&rsquo;alcool, \u00e9liminant ainsi les effets de l&rsquo;enc\u00e9phalopathie de sevrage ou du brouillard cognitif post-intoxication.<\/p>\n<p>Il convient de distinguer cette entit\u00e9 du syndrome de Korsakoff pur, bien que les deux soient \u00e9troitement intriqu\u00e9s dans la litt\u00e9rature clinique. Alors que le syndrome de Korsakoff se singularise par une amn\u00e9sie ant\u00e9rograde disproportionn\u00e9e et isol\u00e9e accompagn\u00e9e de fabulations et d&rsquo;anosognosie survenant apr\u00e8s une enc\u00e9phalopathie de Wernicke aigu\u00eb, la d\u00e9mence alcoolique se caract\u00e9rise par une atteinte cognitive multimodale et globale, affectant les fonctions ex\u00e9cutives, visuospatiales et intellectuelles g\u00e9n\u00e9rales de fa\u00e7on harmonis\u00e9e.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique et jalons cliniques<\/h3>\n<p>La reconnaissance des effets destructeurs de l&rsquo;alcoolisme chronique sur l&rsquo;intellect remonte aux pr\u00e9mices de la psychiatrie ali\u00e9niste du XIXe si\u00e8cle. D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1800, le m\u00e9decin fran\u00e7ais <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Philippe_Pinel\">Philippe Pinel<\/a> et son \u00e9l\u00e8ve Jean-\u00c9tienne Esquirol identifient l&rsquo;abus d&rsquo;alcool comme une cause fr\u00e9quente de d\u00e9mence acquise et de folie paralytique. En 1852, le m\u00e9decin su\u00e9dois Magnus Huss forge le terme \u00ab alcoolisme \u00bb et d\u00e9crit avec pr\u00e9cision les alt\u00e9rations physiques, neurologiques et mentales chroniques qui frappent les buveurs inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>Vers la fin du XIXe si\u00e8cle, les descriptions neuropathologiques s&rsquo;affinent. En 1881, Carl Wernicke d\u00e9crit l&rsquo;enc\u00e9phalopathie aigu\u00eb h\u00e9morragique des corps mamillaires et du tronc c\u00e9r\u00e9bral (enc\u00e9phalopathie de Wernicke), tandis qu&rsquo;entre 1887 et 1889, le neuropsychiatre russe Sergue\u00ef Korsakoff documente la forme chronique amn\u00e9sique associ\u00e9e \u00e0 des polyn\u00e9vrites p\u00e9riph\u00e9riques, d\u00e9sormais connue sous le nom de syndrome de Wernicke-Korsakoff. Durant cette p\u00e9riode, la question de savoir si l&rsquo;alcool pouvait causer une d\u00e9mence en l&rsquo;absence de carence thiaminique divise vivement les cliniciens.<\/p>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, de nombreux neuropathologistes soutiennent que l&rsquo;alcool n&rsquo;exerce aucune toxicit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale directe conduisant \u00e0 la d\u00e9mence et que l&rsquo;ensemble des d\u00e9ficits cognitifs observ\u00e9s r\u00e9sulte exclusivement de la malnutrition, des traumatismes cr\u00e2niens r\u00e9p\u00e9t\u00e9s ou des l\u00e9sions h\u00e9patiques secondaires. Cette vision restrictive est battue en br\u00e8che dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, notamment gr\u00e2ce aux travaux fondateurs de Raymond Adams, Maurice Victor et plus tard Clive Harper en Australie. L&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale par tomodensitom\u00e9trie (scanner) et r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) met en \u00e9vidence une atrophie corticale et une dilatation ventriculaire chez des alcoolod\u00e9pendants exempts de tout ant\u00e9c\u00e9dent d&rsquo;enc\u00e9phalopathie de Wernicke clinique.<\/p>\n<p>Sur le plan des classifications diagnostiques, le DSM-III officialise en 1980 l&rsquo;entit\u00e9 \u00ab d\u00e9mence alcoolique \u00bb, renomm\u00e9e \u00ab d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool \u00bb dans le DSM-IV en 1994. Les crit\u00e8res empiriques propos\u00e9s par Oslin et ses collaborateurs en 1998 ont ensuite permis de standardiser la d\u00e9finition op\u00e9rationnelle de la d\u00e9mence associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;alcool. Enfin, la publication du DSM-5 en 2013 reclasse ce syndrome sous la cat\u00e9gorie des \u00ab troubles neurocognitifs majeurs ou l\u00e9gers persistants induits par une substance ou un m\u00e9dicament \u00bb, consacrant l&rsquo;importance d&rsquo;une \u00e9valuation quantitative des domaines cognitifs l\u00e9s\u00e9s.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et neurobiologiques<\/h3>\n<p>La physiopathologie de la d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool repose sur un double m\u00e9canisme d\u00e9l\u00e9t\u00e8re : la neurotoxicit\u00e9 directe de l&rsquo;alcool et les agressions m\u00e9tabolico-nutritionnelles indirectes. L&rsquo;\u00e9thanol est une mol\u00e9cule lipophile qui traverse ais\u00e9ment la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique. Il interagit directement avec les r\u00e9cepteurs membranaires, provoquant une potentialisation de la neurotransmission inhibitrice m\u00e9di\u00e9e par le r\u00e9cepteur GABA-A et une inhibition des r\u00e9cepteurs glutamatergiques excitateurs de type NMDA. Lors du sevrage r\u00e9p\u00e9t\u00e9, ce syst\u00e8me subit un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;excitotoxicit\u00e9 : l&rsquo;hyperactivit\u00e9 glutamatergique entra\u00eene un afflux massif d&rsquo;ions calcium intracellulaires, d\u00e9clenchant l&rsquo;activation d&rsquo;enzymes prot\u00e9olytiques et la mort neuronale par apoptose.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, le m\u00e9tabolisme de l&rsquo;\u00e9thanol g\u00e9n\u00e8re de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ac%C3%A9tald%C3%A9hyde\">ac\u00e9tald\u00e9hyde<\/a>, un interm\u00e9diaire hautement toxique capable d&rsquo;alt\u00e9rer les prot\u00e9ines cytosquelettiques et les lipides membranaires par peroxydation. Le stress oxydatif induit par la production d&rsquo;esp\u00e8ces r\u00e9actives de l&rsquo;oxyg\u00e8ne (ROS) endommage l&rsquo;ADN neuronal et mitochondrial. Ces alt\u00e9rations se traduisent par une d\u00e9my\u00e9linisation \u00e9tendue et une perte axonale au sein du corps calleux et des faisceaux de substance blanche cortico-corticaux et cortico-sous-corticaux.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le de la carence en thiamine (vitamine B1) constitue le second pilier \u00e9tiopathologique. La thiamine pyrophosphate est un cofacteur enzymatique indispensable au m\u00e9tabolisme glucidique c\u00e9r\u00e9bral, notamment pour les enzymes transc\u00e9tolase, pyruvate d\u00e9shydrog\u00e9nase et alpha-c\u00e9toglutarate d\u00e9shydrog\u00e9nase. La d\u00e9pl\u00e9tion thiaminique, cons\u00e9cutive \u00e0 une alimentation d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e, \u00e0 une malabsorption intestinale induite par l&rsquo;\u00e9thanol et \u00e0 une alt\u00e9ration du stockage h\u00e9patique, provoque un effondrement de la production d&rsquo;ATP neuronal. Les zones \u00e0 haut m\u00e9tabolisme, telles que les corps mamillaires, les noyaux m\u00e9diodorsaux du thalamus et le cortex pr\u00e9frontal, subissent alors des micro-h\u00e9morragies, une gliose r\u00e9actionnelle et une n\u00e9crose cellulaire irr\u00e9versible.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes r\u00e9centes de neuro-imagerie fonctionnelle et structurelle soulignent \u00e9galement l&rsquo;impact de l&rsquo;alcool sur la neuro-inflammation. L&rsquo;activation soutenue de la microglie et la lib\u00e9ration continue de cytokines pro-inflammatoires (TNF-alpha, interleukine-1 b\u00eata) contribuent \u00e0 entretenir un micro-environnement neurotoxique chronique, inhibant durablement la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration cellulaire dans le gyrus dent\u00e9 de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hippocampe_(cerveau)\">hippocampe<\/a>.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions cliniques<\/h3>\n<p>La s\u00e9miologie de la d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool se d\u00e9cline en plusieurs composantes cognitives, comportementales et neurologiques majeures qu&rsquo;il convient d&rsquo;isoler lors du bilan clinique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Atteinte des fonctions ex\u00e9cutives :<\/strong> Trouble pr\u00e9coce et pr\u00e9dominant caract\u00e9ris\u00e9 par une incapacit\u00e9 \u00e0 \u00e9laborer des strat\u00e9gies, un d\u00e9ficit d&rsquo;inhibition cognitive et motrice, une pers\u00e9v\u00e9ration pathologique, un d\u00e9faut de jugement moral et social, ainsi qu&rsquo;une anosognosie partielle \u00e0 compl\u00e8te de l&rsquo;\u00e9tat clinique.<\/li>\n<li><strong>Dysfonctionnement mn\u00e9sique :<\/strong> Amn\u00e9sie de fixation mod\u00e9r\u00e9e \u00e0 s\u00e9v\u00e8re touchant la m\u00e9moire \u00e9pisodique ant\u00e9rograde et r\u00e9trograde, contrastant avec une pr\u00e9servation relative de la m\u00e9moire s\u00e9mantique et de la m\u00e9moire proc\u00e9durale ; pr\u00e9sence fr\u00e9quente de difficult\u00e9s de rappel libre corrig\u00e9es par l&rsquo;indi\u00e7age.<\/li>\n<li><strong>Alt\u00e9rations visuospatiales et constructives :<\/strong> D\u00e9gradation des capacit\u00e9s de rep\u00e9rage dans l&rsquo;espace, praxies constructives d\u00e9ficitaires (difficult\u00e9s \u00e0 reproduire des figures g\u00e9om\u00e9triques complexes ou \u00e0 manipuler des objets tridimensionnels) et d\u00e9sorientation spatiale dans les environnements non familiers.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9r\u00e9gulations affectives et comportementales :<\/strong> Tableau clinique oscillant entre un \u00e9tat apathique-aboulique (inertie, perte d&rsquo;initiative, repli sur soi) et un versant d\u00e9sinhib\u00e9 (familiarit\u00e9 excessive, labilit\u00e9 \u00e9motionnelle, acc\u00e8s col\u00e9riques, logorrh\u00e9e et perte des convenances sociales).<\/li>\n<li><strong>Signes neurologiques d&rsquo;accompagnement :<\/strong> Pr\u00e9sence fr\u00e9quente d&rsquo;une ataxie c\u00e9r\u00e9belleuse touchant principalement la statique et la marche, d&rsquo;une neuropathie p\u00e9riph\u00e9rique sensitivo-motrice des membres inf\u00e9rieurs, de tremblements posturaux et d&rsquo;alt\u00e9rations des mouvements oculaires saccadiques.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et vignettes cliniques illustratives<\/h3>\n<p>Pour illustrer la variabilit\u00e9 d&rsquo;expression de cette pathologie, deux tableaux cliniques contrast\u00e9s m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre d\u00e9crits :<\/p>\n<p><strong>Vignette 1 : Forme sous-cortico-frontale chez un adulte d&rsquo;\u00e2ge moyen.<\/strong> Monsieur D., \u00e2g\u00e9 de 54 ans, est hospitalis\u00e9 \u00e0 la demande de son entourage familial apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 errant dans son quartier. Cadre comptable en rupture professionnelle depuis trois ans, il pr\u00e9sente une consommation quotidienne d&rsquo;environ 120 \u00e0 150 grammes d&rsquo;\u00e9thanol sous forme de spiritueux depuis plus de quinze ans, associ\u00e9e \u00e0 un tabagisme s\u00e9v\u00e8re et \u00e0 des apports nutritionnels tr\u00e8s carenc\u00e9s. Lors de l&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique r\u00e9alis\u00e9e apr\u00e8s trois semaines de sevrage complet sous surveillance m\u00e9dicale, le patient ne pr\u00e9sente aucun signe de d\u00e9lirium. Les tests r\u00e9v\u00e8lent un effondrement massif des fonctions ex\u00e9cutives : incapacit\u00e9 compl\u00e8te \u00e0 trier des cartes lors du test de Wisconsin, \u00e9chec au test de Stroop par d\u00e9faut d&rsquo;inhibition des interf\u00e9rences et d\u00e9ficit du rappel libre au test de Grober et Buschke. Cependant, la fourniture d&rsquo;indices s\u00e9mantiques normalise substantiellement la r\u00e9cup\u00e9ration des mots cibles, \u00e9cartant un profil d&rsquo;oubli rapide de type hippocampique pur. L&rsquo;IRM c\u00e9r\u00e9brale confirme une atrophie pr\u00e9frontale bilat\u00e9rale sym\u00e9trique sans l\u00e9sion focale aigu\u00eb des corps mamillaires.<\/p>\n<p><strong>Vignette 2 : Forme mixte associ\u00e9e \u00e0 un ant\u00e9c\u00e9dent d&rsquo;enc\u00e9phalopathie de Wernicke pass\u00e9e inaper\u00e7ue.<\/strong> Madame M., 62 ans, est admise en service de g\u00e9riatrie pour des chutes \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition et une n\u00e9gligence corporelle extr\u00eame. Son anamn\u00e8se r\u00e9v\u00e8le une consommation continue de vin rouge (2 litres par jour) depuis le d\u00e9c\u00e8s de son \u00e9poux, dix ans auparavant. Trois mois avant l&rsquo;admission, elle avait pr\u00e9sent\u00e9 un \u00e9pisode de confusion aigu\u00eb f\u00e9brile avec d\u00e9marche titubante, improprement attribu\u00e9 \u00e0 une simple ivresse aigu\u00eb et non trait\u00e9 par thiamine parent\u00e9rale. L&rsquo;examen actuel met en \u00e9vidence une amn\u00e9sie ant\u00e9rograde massive : la patiente est incapable de m\u00e9moriser les \u00e9v\u00e9nements survenus quelques minutes auparavant et compense ce vide par des fabulations riches et fluctuantes qu&rsquo;elle tient pour parfaitement r\u00e9elles. En parall\u00e8le, une atrophie globale, une apraxie constructive et un trouble majeur du jugement limitent toute autonomie pour la pr\u00e9paration des repas et la prise m\u00e9dicamenteuse. Ce tableau illustre le chevauchement fr\u00e9quent entre la d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool et les s\u00e9quelles d&rsquo;un syndrome de Wernicke-Korsakoff m\u00e9connu.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation, mesure et crit\u00e8res diagnostiques<\/h3>\n<p>Le diagnostic de d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool est avant tout un diagnostic clinique, \u00e9tay\u00e9 par une anamn\u00e8se minutieuse, des examens neuropsychologiques standardis\u00e9s et des investigations paracliniques d&rsquo;exclusion. Les crit\u00e8res diagnostiques les plus utilis\u00e9s dans la recherche et la pratique hospitali\u00e8re sont ceux d\u00e9velopp\u00e9s par Oslin et al. (1998) :<\/p>\n<p>Ces crit\u00e8res exigent un diagnostic clinique de d\u00e9mence document\u00e9 au moins 60 jours apr\u00e8s la derni\u00e8re exposition \u00e0 l&rsquo;alcool. Ils requi\u00e8rent \u00e9galement la preuve d&rsquo;une consommation excessive d&rsquo;alcool d\u00e9finie par une moyenne d&rsquo;au moins 35 verres standard par semaine pour les hommes et 28 pour les femmes, pendant une p\u00e9riode minimale de 5 ans, cette consommation devant se situer dans les trois ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant le d\u00e9but du d\u00e9clin cognitif.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique exhaustive s&rsquo;appuie sur une batterie d&rsquo;outils valid\u00e9s. Pour le d\u00e9pistage global, le test de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Montreal_Cognitive_Assessment\">Montreal Cognitive Assessment (MoCA)<\/a> s&rsquo;av\u00e8re nettement plus sensible que le Mini-Mental State Examination (MMSE), car il \u00e9value plus finement les capacit\u00e9s ex\u00e9cutives, frontales et visuospatiales. Des tests sp\u00e9cifiques sont ensuite appliqu\u00e9s : la batterie d&rsquo;\u00e9valuation cognitive de la tour de Londres ou de Hanovre, la Batterie Rapide d&rsquo;Efficience Frontale (BREF), le test de Stroop, la t\u00e2che de fluence verbale (formelle et s\u00e9mantique) et le test des commissions de Baddeley pour explorer la m\u00e9moire de travail.<\/p>\n<p>Les explorations compl\u00e9mentaires comprennent imp\u00e9rativement un bilan biologique exhaustif (dosages de l&rsquo;h\u00e9mogramme, du bilan h\u00e9patique complet, de la vitamine B12, des folates s\u00e9riques, de la TSH, de l&rsquo;albumin\u00e9mie et de la s\u00e9rologie syphilitique) afin d&rsquo;\u00e9carter d&rsquo;autres causes r\u00e9versibles d&rsquo;enc\u00e9phalopathie m\u00e9tabolique. L&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) c\u00e9r\u00e9brale est l&rsquo;examen de r\u00e9f\u00e9rence : elle permet d&rsquo;objectiver l&rsquo;atrophie corticale (particuli\u00e8rement pr\u00e9frontale), l&rsquo;\u00e9largissement des sillons corticaux et des ventricules lat\u00e9raux, l&rsquo;amincissement du corps calleux, ainsi que l&rsquo;absence de l\u00e9sions vasculaires isch\u00e9miques \u00e9tendues ou d&rsquo;atrophie hippocampique disproportionn\u00e9e orientant vers une pathologie d&rsquo;Alzheimer d\u00e9butante.<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance d&rsquo;une d\u00e9mence d&rsquo;origine alcoolique transforme radicalement la trajectoire pronostique et th\u00e9rapeutique du patient. Contrairement aux d\u00e9mences neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives primaires dont l&rsquo;\u00e9volution est inexorablement progressive, l&rsquo;arr\u00eat complet de l&rsquo;exposition alcoolique offre un potentiel r\u00e9el de stabilisation des d\u00e9ficits, voire de r\u00e9cup\u00e9ration fonctionnelle partielle chez 50 \u00e0 75 % des sujets selon la pr\u00e9cocit\u00e9 de l&rsquo;intervention.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9dical, la prise en charge imm\u00e9diate n\u00e9cessite l&rsquo;administration parent\u00e9rale syst\u00e9matique et prolong\u00e9e de thiamine (vitamine B1) \u00e0 haute dose, particuli\u00e8rement avant tout apport glucidique intraveineux qui pourrait pr\u00e9cipiter une enc\u00e9phalopathie aigu\u00eb en \u00e9puisant les derni\u00e8res r\u00e9serves de cofacteurs vitaminiques. La correction globale des carences en magn\u00e9sium, zinc, pyridoxine et folates compl\u00e8te la d\u00e9marche de restauration biologique.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique et de la r\u00e9habilitation, une r\u00e9\u00e9ducation neuropsychologique sur mesure doit \u00eatre mise en place. Elle cible la compensation des d\u00e9ficits ex\u00e9cutifs par l&rsquo;instauration de routines quotidiennes hautement structur\u00e9es, l&rsquo;utilisation de carnets de m\u00e9moire \u00e9lectroniques ou papier, et l&rsquo;adaptation du domicile. La prise en charge de la d\u00e9pendance sous-jacente requiert une approche motivationnelle non culpabilisante, souvent en milieu sp\u00e9cialis\u00e9 ou en soins de suite et r\u00e9adaptation pour affections de l&rsquo;appareil locomoteur et neurologique (SSR addictologique).<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9dico-l\u00e9gal et soci\u00e9tal, l&rsquo;anosognosie et la faillite du jugement imposent fr\u00e9quemment l&rsquo;instauration rapide de mesures de protection juridique des majeurs vuln\u00e9rables (curatelle renforc\u00e9e ou tutelle). Ces dispositifs prot\u00e8gent la personne contre la spoliation financi\u00e8re, l&rsquo;auto-n\u00e9gligence et les risques de rechute alcoolique massive cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;auto-r\u00e9gulation comportementale.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es scientifiques<\/h3>\n<p>La recherche clinique contemporaine a apport\u00e9 des \u00e9clairages majeurs sur la dynamique de r\u00e9cup\u00e9ration c\u00e9r\u00e9brale cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;abstinence. Les travaux de Sullivan, Pfefferbaum et leurs collaborateurs \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Stanford ont d\u00e9montr\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;IRM volum\u00e9trique longitudinale et \u00e0 la spectroscopie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (SRM), que l&rsquo;arr\u00eat prolong\u00e9 de l&rsquo;alcool induit une augmentation mesurable du volume de la substance grise et une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration partielle des axones de la substance blanche d\u00e8s les premiers mois d&rsquo;abstinence.<\/p>\n<p>Une cohorte observationnelle majeure men\u00e9e par Pitel et al. au sein du laboratoire Neuropr\u00e9sage de l&rsquo;Inserm \u00e0 Caen a d\u00e9cortiqu\u00e9 les interactions fines entre fonctions ex\u00e9cutives, m\u00e9moire et int\u00e9grit\u00e9 microstructurelle c\u00e9r\u00e9brale. Ces chercheurs ont prouv\u00e9 que la d\u00e9gradation des capacit\u00e9s d&rsquo;inhibition et de flexibilit\u00e9 chez les personnes alcoolod\u00e9pendantes pr\u00e9c\u00e8de souvent la d\u00e9mence constitu\u00e9e, formant un continuum de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 neurologique o\u00f9 le passage vers le trouble neurocognitif majeur r\u00e9sulte de l&rsquo;accumulation combin\u00e9e d&rsquo;\u00e9pisodes de sevrage avec syndrome convulsif (\u00ab binge drinking \u00bb et sevrages r\u00e9p\u00e9t\u00e9s provoquant un effet de type \u00ab kindling \u00bb toxique).<\/p>\n<p>D&rsquo;autres \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques d&rsquo;envergure, notamment l&rsquo;analyse r\u00e9trospective de Schwarzinger et al. (2018) publi\u00e9e dans <em>The Lancet Public Health<\/em> portant sur plus d&rsquo;un million de cas de d\u00e9mence en France, ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les troubles li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;usage de l&rsquo;alcool constituent le facteur de risque modifiable le plus important pour tous les types de d\u00e9mence, et sont associ\u00e9s \u00e0 plus de la moiti\u00e9 des cas de d\u00e9mence pr\u00e9coce d\u00e9butant avant l&rsquo;\u00e2ge de 65 ans.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et d\u00e9mographiques<\/h3>\n<p>La pr\u00e9valence et la perception clinique de la d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool sont profond\u00e9ment modul\u00e9es par les normes socioculturelles relatives \u00e0 la consommation d&rsquo;alcool. Dans les pays d&rsquo;Europe occidentale et de l&rsquo;Est, o\u00f9 la consommation de boissons alcoolis\u00e9es est int\u00e9gr\u00e9e aux rituels sociaux de convivialit\u00e9 et aux traditions gastronomiques, le rep\u00e9rage de la d\u00e9pendance et de ses complications cognitives est r\u00e9guli\u00e8rement retard\u00e9. La consommation excessive est fr\u00e9quemment banalis\u00e9e par les familles jusqu&rsquo;\u00e0 ce que des troubles graves du comportement ou des pertes d&rsquo;autonomie dramatiques n&rsquo;apparaissent.<\/p>\n<p>La stigmatisation sociale qui entoure l&rsquo;alcoolisme constitue un frein majeur au diagnostic pr\u00e9coce. Les patients et leurs proches dissimulent les sympt\u00f4mes mn\u00e9siques et comportementaux par honte ou culpabilit\u00e9, conduisant \u00e0 des admissions tardives dans les structures de soins, souvent lors d&rsquo;une hospitalisation en urgence cons\u00e9cutive \u00e0 une chute ou un coma m\u00e9tabolique. Dans certaines cultures o\u00f9 l&rsquo;alcool est rigoureusement prohib\u00e9 pour des motifs religieux, l&rsquo;affection reste marginale dans les statistiques hospitali\u00e8res mais peut se manifester clandestinement sans prise en charge m\u00e9dicale ad\u00e9quate.<\/p>\n<p>Sur le plan du genre, les donn\u00e9es \u00e9pid\u00e9miologiques montrent une proportion historiquement plus \u00e9lev\u00e9e d&rsquo;hommes touch\u00e9s, en ad\u00e9quation avec les sch\u00e9mas de consommation traditionnels. Toutefois, une vuln\u00e9rabilit\u00e9 biologique accrue a \u00e9t\u00e9 mise en \u00e9vidence chez les femmes : en raison d&rsquo;une masse grasse corporelle relative plus importante, d&rsquo;une moindre quantit\u00e9 d&rsquo;eau totale et d&rsquo;une activit\u00e9 plus faible de l&rsquo;alcool d\u00e9shydrog\u00e9nase gastrique, les femmes d\u00e9veloppent une neurotoxicit\u00e9 centrale et une atrophie c\u00e9r\u00e9brale apr\u00e8s des dur\u00e9es d&rsquo;exposition plus courtes et des volumes d&rsquo;alcool consomm\u00e9s plus faibles que les hommes (ph\u00e9nom\u00e8ne dit de \u00ab t\u00e9lescopage \u00bb biologique).<\/p>\n<h3>13. Controverses, d\u00e9bats critiques et limites<\/h3>\n<p>Le statut nosologique m\u00eame de la d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool a fait l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e2pres controverses scientifiques qui persistent en partie aujourd&rsquo;hui. Le d\u00e9bat central porte sur la question de savoir si la neurotoxicit\u00e9 directe de l&rsquo;\u00e9thanol suffit, \u00e0 elle seule, \u00e0 engendrer un syndrome d\u00e9mentiel complet, ou si ce dernier est syst\u00e9matiquement le fruit de cofacteurs surajout\u00e9s tels que la d\u00e9nutrition thiaminique infraclinique, les microtraumatismes cr\u00e2niens non r\u00e9pertori\u00e9s, les enc\u00e9phalopathies h\u00e9patiques discr\u00e8tes ou le tabagisme s\u00e9v\u00e8re concomitant.<\/p>\n<p>Certains neuropathologistes ont soutenu qu&rsquo;en l&rsquo;absence de l\u00e9sions du complexe de Wernicke-Korsakoff, l&rsquo;atrophie c\u00e9r\u00e9brale induite par l&rsquo;alcool ne s&rsquo;accompagne pas d&rsquo;une perte neuronale irr\u00e9versible suffisante pour justifier le label de \u00ab d\u00e9mence \u00bb, sugg\u00e9rant plut\u00f4t un r\u00e9tr\u00e9cissement r\u00e9versible du volume p\u00e9ricellulaire et glial. Cependant, les donn\u00e9es modernes de tractographie et d&rsquo;immunohistochimie confirment une destruction neuronale et synaptique intrins\u00e8que dans les couches corticales profondes frontales induite par l&rsquo;apoptose toxique.<\/p>\n<p>Une seconde difficult\u00e9 r\u00e9side dans le chevauchement \u00e9tiologique fr\u00e9quent chez les sujets \u00e2g\u00e9s de plus de 60 ans. L&rsquo;alcoolod\u00e9pendance chronique majore consid\u00e9rablement le risque de d\u00e9velopper d&rsquo;autres pathologies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives concomitantes, g\u00e9n\u00e9rant des tableaux mixtes o\u00f9 la d\u00e9mence alcoolique s&rsquo;entrem\u00eale \u00e0 une maladie d&rsquo;Alzheimer d\u00e9butante ou \u00e0 une enc\u00e9phalopathie vasculaire sous-corticale (art\u00e9rioloscl\u00e9rose favoris\u00e9e par l&rsquo;hypertension art\u00e9rielle induite par l&rsquo;alcool). D\u00e9terminer la part contributive respective de chaque \u00e9tiologie demeure un d\u00e9fi clinique de taille, influen\u00e7ant directement les d\u00e9cisions th\u00e9rapeutiques et le pronostic fonctionnel.<\/p>\n<h3>14. Notions connexes et diagnostics diff\u00e9rentiels<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;un diagnostic rigoureux requiert d&rsquo;isoler la d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool de plusieurs affections neuropsychiatriques proches :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Syndrome de Korsakoff :<\/strong> Se distingue par une amn\u00e9sie dienc\u00e9phalique pure et disproportionn\u00e9e (amn\u00e9sie ant\u00e9rograde s\u00e9v\u00e8re, fabulations, fausses reconnaissances) avec pr\u00e9servation relative des capacit\u00e9s intellectuelles globales et du quotient intellectuel verbal, survenant classiquement dans les suites d&rsquo;une enc\u00e9phalopathie de Wernicke non trait\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Maladie d&rsquo;Alzheimer :<\/strong> Pr\u00e9sente un profil d&rsquo;amn\u00e9sie corticale progressive caract\u00e9ris\u00e9e par un d\u00e9faut d&rsquo;encodage et de stockage irr\u00e9versible (non am\u00e9lior\u00e9 par l&rsquo;indi\u00e7age s\u00e9mantique), associ\u00e9 \u00e0 une aphasie, une apraxie et une agnosie progressant inexorablement en l&rsquo;absence de plateau de stabilisation.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9mence vasculaire :<\/strong> \u00c9volution par paliers successifs li\u00e9e \u00e0 la survenue d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux cliniques ou silencieux, avec pr\u00e9sence pr\u00e9coce de signes focaux \u00e0 l&rsquo;examen moteur et confirmation neuroradiologique d&rsquo;infarctus lacunaires multiples ou de leucoenc\u00e9phalopathie \u00e9tendue.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9mence fronto-temporale (DFT) :<\/strong> D\u00e9but insidieux marqu\u00e9 par des modifications pr\u00e9coces et massives de la personnalit\u00e9, une d\u00e9sinhibition impulsive, une perte de l&#8217;empathie et des st\u00e9r\u00e9otypies comportementales, sans corr\u00e9lation obligatoire avec des ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;intoxication \u00e9thylique.<\/li>\n<li><strong>Enc\u00e9phalopathie h\u00e9patique chronique :<\/strong> Tableau fluctuant avec ast\u00e9rixis (\u00ab flapping tremor \u00bb), inversion du cycle nycth\u00e9m\u00e9ral, l\u00e9thargie et hyperammoni\u00e9mie li\u00e9e \u00e0 une cirrhose d\u00e9compens\u00e9e ou \u00e0 un shunt porto-syst\u00e9mique.<\/li>\n<li><strong>H\u00e9matome sous-dural chronique :<\/strong> Complication fr\u00e9quente chez le patient alcoolotique secondaire \u00e0 des chutes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es avec atrophie c\u00e9r\u00e9brale facilitatrice, caract\u00e9ris\u00e9 par des c\u00e9phal\u00e9es, une somnolence progressive et des signes de localisation neurologique d&rsquo;apparition insidieuse.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool repr\u00e9sente une entit\u00e9 clinique sp\u00e9cifique caract\u00e9ris\u00e9e par un d\u00e9clin cognitif multimodal persistant apr\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat de la substance, o\u00f9 pr\u00e9dominent des perturbations sous-cortico-frontales, dysex\u00e9cutives et visuospatiales.<\/p>\n<p>Sa gen\u00e8se implique la conjonction synergique de la toxicit\u00e9 cellulaire directe de l&rsquo;\u00e9thanol et de ses m\u00e9tabolites avec des carences nutritionnelles s\u00e9v\u00e8res, au premier rang desquelles figure le d\u00e9ficit en thiamine (vitamine B1). Cette vuln\u00e9rabilit\u00e9 se traduit par une atrophie pr\u00e9frontale et une d\u00e9sorganisation des faisceaux de substance blanche c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>Le diagnostic repose sur la mise en \u00e9vidence d&rsquo;une histoire document\u00e9e de consommation alcoolique excessive et prolong\u00e9e, l&rsquo;objectivation de d\u00e9ficits cognitifs interf\u00e9rant avec l&rsquo;ind\u00e9pendance fonctionnelle quotidienne, et la persistance de ces alt\u00e9rations apr\u00e8s au moins deux mois d&rsquo;abstinence document\u00e9e, en excluant les enc\u00e9phalopathies d&rsquo;autre origine.<\/p>\n<p>Le pronostic se singularise positivement de celui de la plupart des d\u00e9mences d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives primitives : l&rsquo;abstinence stricte, l&rsquo;apport vitaminique intensif et la r\u00e9habilitation cognitive permettent une stabilisation clinique et ouvrent la voie \u00e0 des r\u00e9cup\u00e9rations fonctionnelles partielles substantielles, justifiant un engagement th\u00e9rapeutique et socio-m\u00e9dical sans faille.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed.). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596<\/a><\/li>\n<li>Harper, C. (2009). The neuropathology of alcohol-related brain damage. <em>Alcohol and Alcoholism<\/em>, 44(2), 136-140. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/alcalc\/agn102\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/alcalc\/agn102<\/a><\/li>\n<li>Oslin, D., Atkinson, R. M., Smith, D. M., &#038; Hendrie, H. (1998). Alcohol-related dementia: Proposed clinical criteria. <em>International Journal of Geriatric Psychiatry<\/em>, 13(4), 203-212. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/(sici)1099-1166(199804)13:4<203::aid-gps734>3.0.co;2-b\u00a0\u00bb>https:\/\/doi.org\/10.1002\/(sici)1099-1166(199804)13:4<203::aid-gps734>3.0.co;2-b<\/a><\/li>\n<li>Pitel, A. L., Zahr, N. M., Jackson, K., Sugden, D. E., Sullivan, E. V., &#038; Pfefferbaum, A. (2015). Signs of preclinical Wernicke&rsquo;s encephalopathy and thiamine deficiency in alcoholics: Contribution of neuroimaging. <em>Neurobiology of Disease<\/em>, 73, 299-308. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.nbd.2014.10.011\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.nbd.2014.10.011<\/a><\/li>\n<li>Schwarzinger, M., Pollock, B. G., Hasan, O. S., Dufouil, C., Rehm, J., &#038; QalyDays Study Group. (2018). Contribution of alcohol use disorders to the burden of dementia in France 2008\u201313: A nationwide retrospective cohort study. <em>The Lancet Public Health<\/em>, 3(3), e124-e132. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S2468-2667(18)30022-7\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S2468-2667(18)30022-7<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La d\u00e9mence persistante induite par l&rsquo;alcool est un trouble neurocognitif majeur r\u00e9sultant de la neurotoxicit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9thanol et de carences nutritionnelles. 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