{"id":20013,"date":"2026-10-23T04:44:06","date_gmt":"2026-10-23T04:44:06","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=trouble-amnesique-persistant-induit-par-alcool"},"modified":"2026-10-23T04:44:06","modified_gmt":"2026-10-23T04:44:06","slug":"trouble-amnesique-persistant-induit-par-alcool","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=trouble-amnesique-persistant-induit-par-alcool","title":{"rendered":"Amn\u00e9sie induite par l&rsquo;alcool : Traces effac\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p>Le trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool repr\u00e9sente l&rsquo;une des cons\u00e9quences neuropsychiatriques les plus d\u00e9vastatrices de la consommation chronique et s\u00e9v\u00e8re d&rsquo;\u00e9thanol, mat\u00e9rialisant une rupture tragique de la continuit\u00e9 autobiographique du sujet. Caract\u00e9ris\u00e9e par une incapacit\u00e9 frappante \u00e0 encoder de nouveaux souvenirs d\u00e9claratifs et par des distorsions mn\u00e9siques singuli\u00e8res, cette affection s&rsquo;ancre au carrefour de la toxicit\u00e9 directe de la substance et de carences nutritionnelles critiques. Plonger au c\u0153ur de cette pathologie implique de d\u00e9crypter les m\u00e9canismes par lesquels une d\u00e9pendance prolong\u00e9e d\u00e9mant\u00e8le de mani\u00e8re s\u00e9lective l&rsquo;architecture c\u00e9r\u00e9brale de la m\u00e9moire humaine.<\/p>\n<h2>Trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool est un d\u00e9ficit neurocognitif durable et invalidant, caract\u00e9ris\u00e9 par une alt\u00e9ration pr\u00e9dominante de la m\u00e9moire \u00e9pisodique, survenant \u00e0 la suite d&rsquo;une exposition chronique et substantielle aux boissons alcoolis\u00e9es. Sur le plan s\u00e9miologique, cette affection associe une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amn%C3%A9sie_ant%C3%A9rograde\">amn\u00e9sie ant\u00e9rograde<\/a> massive \u2014 emp\u00eachant l&rsquo;acquisition de nouvelles informations \u2014 et une amn\u00e9sie r\u00e9trograde d&rsquo;intensit\u00e9 variable, contrastant avec la pr\u00e9servation relative des capacit\u00e9s intellectuelles globales, du langage et des fonctions sensori-motrices de base.<\/p>\n<p>Contrairement aux \u00e9tats d&rsquo;amn\u00e9sie aigu\u00eb ou transitoire observ\u00e9s lors d&rsquo;\u00e9pisodes d&rsquo;ivresse (tels que les blackouts alcooliques), ce trouble s&rsquo;inscrit dans la chronicit\u00e9 et persiste longtemps apr\u00e8s la cessation de l&rsquo;intoxication aigu\u00eb. Dans la nomenclature nosologique contemporaine, notamment selon le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), cette entit\u00e9 clinique est r\u00e9pertori\u00e9e parmi les troubles neurocognitifs majeurs persistants induits par une substance, et s&rsquo;articule le plus fr\u00e9quemment autour du tableau clinique classique connu sous le nom de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syndrome_de_Korsakoff\">syndrome de Korsakoff<\/a>.<\/p>\n<p>La physiopathologie de ce syndrome d\u00e9passe la simple toxicit\u00e9 directe de la mol\u00e9cule d&rsquo;\u00e9thanol sur le parenchyme c\u00e9r\u00e9bral. Elle implique de mani\u00e8re d\u00e9terminante une carence prolong\u00e9e en vitamine B1, qui induit des l\u00e9sions cibl\u00e9es au sein des structures dienc\u00e9phaliques et sous-corticales essentielles \u00e0 la consolidation mn\u00e9sique. Par cons\u00e9quent, le tableau clinique ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un affaiblissement cognitif g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, mais constitue une dissociation neurocognitive hautement sp\u00e9cifique.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;intitul\u00e9 de ce trouble d\u00e9rive d&rsquo;une concat\u00e9nation de racines gr\u00e9co-latines et de constructions terminologiques m\u00e9dicales modernes. Le terme \u00ab amn\u00e9sique \u00bb prend sa source dans le grec ancien <em>amn\u00easia<\/em> (\u1f00\u03bc\u03bd\u03b7\u03c3\u03af\u03b1), form\u00e9 du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (sans, d\u00e9pourvu de) et du radical nominal <em>mn\u00eam\u00ea<\/em> (\u03bc\u03bd\u03ae\u03bc\u03b7), d\u00e9signant la m\u00e9moire, le souvenir ou la facult\u00e9 de se ressouvenir. Le terme exprime ainsi litt\u00e9ralement la privation ou l&rsquo;extinction du souvenir au sein de la conscience.<\/p>\n<p>Le qualificatif \u00ab persistant \u00bb \u00e9mane du verbe latin <em>persistere<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe intensif <em>per-<\/em> (jusqu&rsquo;au bout, \u00e0 travers) et de <em>sistere<\/em> (s&rsquo;arr\u00eater, se placer, demeurer ferme). En s\u00e9miologie psychiatrique, cette racine souligne l&rsquo;absence de r\u00e9versibilit\u00e9 spontan\u00e9e imm\u00e9diate, signifiant que le trouble s&rsquo;enracine durablement dans le temps ind\u00e9pendamment de l&rsquo;arr\u00eat de la substance incrimin\u00e9e. L&rsquo;adjectif \u00ab induit \u00bb proc\u00e8de quant \u00e0 lui du verbe latin <em>inducere<\/em> (mener vers, occasionner, susciter), \u00e9tablissant un lien d&rsquo;imputabilit\u00e9 \u00e9tiologique direct entre l&rsquo;agent toxique et l&rsquo;alt\u00e9ration c\u00e9r\u00e9brale subs\u00e9quente.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab alcool \u00bb plonge ses racines dans l&rsquo;arabe m\u00e9di\u00e9val <em>al-kohl<\/em> (\u0627\u0644\u0643\u062d\u0644), qui d\u00e9signait initialement une poudre d&rsquo;antimoine tr\u00e8s fine utilis\u00e9e en cosm\u00e9tique, avant d&rsquo;\u00eatre adopt\u00e9 par les alchimistes europ\u00e9ens pour d\u00e9signer toute essence purifi\u00e9e ou distillat obtenu par sublimation, pour finalement caract\u00e9riser sp\u00e9cifiquement les spiritueux et l&rsquo;\u00e9thanol au XVIIIe si\u00e8cle. L&rsquo;int\u00e9gration de l&rsquo;ensemble de ces termes au sein des nomenclatures internationales (notamment sous la d\u00e9signation anglophone d&rsquo;<em>alcohol-induced persisting amnestic disorder<\/em>) refl\u00e8te la volont\u00e9 de classifier les pathologies de mani\u00e8re descriptive, fonctionnelle et \u00e9tiologique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et formes grammaticales<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, l&rsquo;expression \u00ab trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool \u00bb se transcrit dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme : \/t\u0281u.bl\u203fam.ne.zik p\u025b\u0281.sis.t\u0251\u0303 \u025b\u0303.d\u0265i pa\u0281 l\u203fal.k\u0254l\/. L&rsquo;\u00e9lision et la liaison fluide entre les termes caract\u00e9risent l&rsquo;\u00e9nonciation en fran\u00e7ais standard, particuli\u00e8rement entre \u00ab trouble \u00bb et l&rsquo;adjectif \u00ab amn\u00e9sique \u00bb.<\/p>\n<p>Du point de vue grammatical, le groupe nominal repose sur un nom commun masculin singulier (\u00ab trouble \u00bb), compl\u00e9t\u00e9 par trois adjectifs qualificatifs coordonn\u00e9s ou subordonn\u00e9s : \u00ab amn\u00e9sique \u00bb (\u00e9pith\u00e8te li\u00e9e \u00e0 la fonction psychologique affect\u00e9e), \u00ab persistant \u00bb (\u00e9pith\u00e8te temporelle et pronostique), et le participe pass\u00e9 adjectiv\u00e9 \u00ab induit \u00bb (indiquant le mode d&rsquo;induction \u00e9tiologique), suivi d&rsquo;un syntagme pr\u00e9positionnel circonstanciel de cause (\u00ab par l&rsquo;alcool \u00bb).<\/p>\n<p>Au pluriel, l&rsquo;expression devient \u00ab troubles amn\u00e9siques persistants induits par l&rsquo;alcool \u00bb. Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e et les manuels de psychiatrie, ce concept s&#8217;emploie \u00e9galement sous forme abr\u00e9g\u00e9e ou substantive, par exemple \u00e0 travers les expressions \u00ab syndrome amn\u00e9sique d&rsquo;origine \u00e9thylique \u00bb ou \u00ab syndrome amn\u00e9sique alcoolo-carentiel \u00bb, bien que ces variantes int\u00e8grent explicitement le facteur nutritionnel dans leur formulation linguistique.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool se d\u00e9ploie \u00e0 travers un profil neuropsychologique singulier o\u00f9 le d\u00e9ficit mn\u00e9sique se trouve au premier plan, alors m\u00eame que les autres fonctions cognitives fondamentales demeurent relativement intactes. Les patients touch\u00e9s pr\u00e9sentent une incapacit\u00e9 pathologique \u00e0 fixer de nouvelles traces mn\u00e9siques dans le registre \u00e9pisodique \u00e0 long terme. Une conversation tenue quelques minutes auparavant s&rsquo;efface totalement de leur champ de conscience, de sorte que l&rsquo;examinateur qui quitte la pi\u00e8ce et y revient peu apr\u00e8s est accueilli comme un parfait inconnu. Cette amn\u00e9sie de fixation prive le patient de tout ancrage dans la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne et d\u00e9sagr\u00e8ge la continuit\u00e9 temporelle de son existence.<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de cette d\u00e9faillance ant\u00e9rograde majeure, l&rsquo;amn\u00e9sie r\u00e9trograde constitue le second pilier du trouble. Elle pr\u00e9sente une configuration temporelle particuli\u00e8re ob\u00e9issant classiquement \u00e0 la loi de Ribot : les souvenirs les plus r\u00e9cents pr\u00e9c\u00e9dant le d\u00e9but de la pathologie (sur plusieurs mois, ann\u00e9es voire d\u00e9cennies) sont les plus s\u00e9v\u00e8rement d\u00e9grad\u00e9s ou inaccessibles, tandis que les souvenirs de l&rsquo;enfance et de la prime jeunesse demeurent comparativement mieux consolid\u00e9s et pr\u00e9serv\u00e9s. Cette perte de rep\u00e8res autobiographiques entra\u00eene souvent le patient dans une illusion chronologique, le conduisant \u00e0 agir ou \u00e0 s&rsquo;exprimer comme s&rsquo;il vivait \u00e0 une \u00e9poque ant\u00e9rieure de sa trajectoire de vie.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes cliniques les plus remarquables associ\u00e9s \u00e0 ce syndrome r\u00e9side dans la production de fabulations et dans l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 de fausses reconnaissances. Le sujet, confront\u00e9 \u00e0 des lacunes mn\u00e9siques b\u00e9antes dont il n&rsquo;a g\u00e9n\u00e9ralement pas pleine conscience (en raison d&rsquo;une anosognosie prononc\u00e9e), comble spontan\u00e9ment ou sous l&rsquo;effet de suggestions bienveillantes ses blancs de m\u00e9moire par des r\u00e9cits imaginaires, parfois plausibles, parfois totalement anachroniques. Ces fabulations ne rel\u00e8vent pas du mensonge d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 ou de la tromperie intentionnelle ; elles traduisent une tentative inconsciente et automatique de reconstruction coh\u00e9rente d&rsquo;un monde int\u00e9rieur fragment\u00e9.<\/p>\n<p>En revanche, la m\u00e9moire proc\u00e9durale (savoir-faire moteurs, apprentissages automatis\u00e9s comme faire du v\u00e9lo ou jouer d&rsquo;un instrument) et la m\u00e9moire implicite sont remarquablement \u00e9pargn\u00e9es. Un patient peut ainsi apprendre \u00e0 r\u00e9soudre une t\u00e2che motrice ou perceptive complexe au fil des jours en am\u00e9liorant ses performances de mani\u00e8re mesurable, tout en affirmant sinc\u00e8rement chaque matin qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais vu le mat\u00e9riel exp\u00e9rimental. De m\u00eame, la m\u00e9moire de travail (empan mn\u00e9sique imm\u00e9diat) reste fr\u00e9quemment fonctionnelle, permettant au patient de maintenir une conversation structur\u00e9e tant que son attention n&rsquo;est pas d\u00e9tourn\u00e9e vers un stimulus concurrent.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution et d\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la formalisation m\u00e9dicale de ce trouble s&rsquo;enracine dans la psychiatrie europ\u00e9enne de la fin du XIXe si\u00e8cle. D\u00e8s 1881, le neurologue allemand Carl Wernicke d\u00e9crit un tableau aigu caract\u00e9ris\u00e9 par une triade s\u00e9miologique associant confusion mentale, ataxie c\u00e9r\u00e9belleuse et anomalies oculomotrices (ophtalmopl\u00e9gie et nystagmus), qu&rsquo;il nomme \u00ab polioenc\u00e9phalite aigu\u00eb h\u00e9morragique sup\u00e9rieure \u00bb. Bien que Wernicke ait observ\u00e9 cette pathologie chez des patients souffrant de d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;alcool et chez une femme victime d&rsquo;un empoisonnement \u00e0 l&rsquo;acide sulfurique ayant entra\u00een\u00e9 une d\u00e9nutrition s\u00e9v\u00e8re, il n&rsquo;a pas imm\u00e9diatement \u00e9lucid\u00e9 la transition vers la chronicit\u00e9 mn\u00e9sique.<\/p>\n<p>Ind\u00e9pendamment de ces travaux, entre 1887 et 1889, le neuropsychiatre russe Sergei Sergeievich Korsakoff publie une s\u00e9rie d&rsquo;articles magistraux documentant une forme particuli\u00e8re d&rsquo;atteinte mentale caract\u00e9ris\u00e9e par une d\u00e9faillance spectaculaire de la m\u00e9moire r\u00e9cente associ\u00e9e \u00e0 une polyn\u00e9vrite p\u00e9riph\u00e9rique, chez des patients alcooliques chroniques. Korsakoff utilise initialement les termes de \u00ab psychose polyn\u00e9vritique \u00bb et d&rsquo;\u00ab affection c\u00e9r\u00e9bro-spinale \u00bb, observant avec pr\u00e9cision les fabulations et le contraste saisissant entre la lucidit\u00e9 intellectuelle apparente du sujet et son oubli imm\u00e9diat des \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les cliniciens comprennent progressivement que l&rsquo;enc\u00e9phalopathie de Wernicke et la psychose amn\u00e9sique de Korsakoff ne repr\u00e9sentent pas deux maladies ind\u00e9pendantes, mais bien les phases aigu\u00eb et chronique d&rsquo;un continuum anatomo-clinique unique, d\u00e9sormais d\u00e9sign\u00e9 sous le vocable de complexe ou <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Enc%C3%A9phalopathie_de_Wernicke\">syndrome de Wernicke-Korsakoff<\/a>. Dans les ann\u00e9es 1930 et 1940, les progr\u00e8s de la biochimie nutritionnelle permettent d&rsquo;\u00e9tablir que le m\u00e9canisme sous-jacent fondamental n&rsquo;est pas uniquement l&rsquo;action toxique de l&rsquo;alcool sur le neurone, mais une d\u00e9ficience s\u00e9v\u00e8re en <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Thiamine\">thiamine<\/a> (vitamine B1), provoqu\u00e9e par la malnutrition, la malabsorption intestinale et l&rsquo;alt\u00e9ration du m\u00e9tabolisme h\u00e9patique induites par l&rsquo;\u00e9thylisme chronique.<\/p>\n<p>Au fil des \u00e9ditions successives du DSM et de la CIM (Classification internationale des maladies), la terminologie s&rsquo;est raffin\u00e9e. Le DSM-III et le DSM-IV ont officialis\u00e9 l&rsquo;appellation de \u00ab trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool \u00bb afin de dissocier ce tableau s\u00e9lectif des d\u00e9mences globales (comme la maladie d&rsquo;Alzheimer), tout en insistant sur son caract\u00e8re d&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 relative. Avec le DSM-5, la cat\u00e9gorie a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e dans la section plus vaste des \u00ab troubles neurocognitifs majeurs ou l\u00e9gers induits par une substance\/m\u00e9dicament \u00bb, r\u00e9affirmant l&rsquo;importance des crit\u00e8res dimensionnels et de l&rsquo;\u00e9valuation standardis\u00e9e des fonctions cognitives.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et neurobiologiques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension neurobiologique du trouble amn\u00e9sique persistant repose sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9 s\u00e9lective de circuits c\u00e9r\u00e9braux sp\u00e9cifiques au d\u00e9ficit en pyrophosphate de thiamine, la forme biologiquement active de la vitamine B1. La thiamine est un cofacteur indispensable \u00e0 plusieurs enzymes m\u00e9taboliques cruciales, dont la transc\u00e9tolase, la pyruvate d\u00e9shydrog\u00e9nase et l&rsquo;alpha-c\u00e9toglutarate d\u00e9shydrog\u00e9nase, qui interviennent directement dans le m\u00e9tabolisme glucidique intracellulaire et la synth\u00e8se d&rsquo;ad\u00e9nosine triphosphate (ATP). Lorsque les r\u00e9serves en thiamine s&rsquo;\u00e9puisent, le m\u00e9tabolisme \u00e9nerg\u00e9tique c\u00e9r\u00e9bral s&rsquo;effondre, g\u00e9n\u00e9rant un stress oxydatif majeur, une d\u00e9polarisation membranaire, un relargage excessif de glutamate (excitotoxicit\u00e9) et une rupture de la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique.<\/p>\n<p>Ces cascades n\u00e9crotiques et apoptotiques ciblent de fa\u00e7on pr\u00e9f\u00e9rentielle les structures du dienc\u00e9phale et les voies limbiques du circuit de Papez. Les \u00e9tudes anatomopathologiques et d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) r\u00e9v\u00e8lent une atrophie sym\u00e9trique des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Corps_mamillaires\">corps mamillaires<\/a>, des noyaux ant\u00e9rieurs et dorsom\u00e9dians du thalamus, ainsi que de la substance grise p\u00e9riaqueducale et du plancher du troisi\u00e8me ventricule. L&rsquo;alt\u00e9ration des corps mamillaires et des faisceaux mamillo-thalamiques de Vicq d&rsquo;Azyr d\u00e9connecte l&rsquo;hippocampe du reste du cortex c\u00e9r\u00e9bral, an\u00e9antissant la capacit\u00e9 du r\u00e9seau \u00e0 transf\u00e9rer et \u00e0 consolider les informations acquises en m\u00e9moire \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>Sur le plan des mod\u00e8les neuropsychologiques, le trouble est interpr\u00e9t\u00e9 comme un dysfonctionnement de l&rsquo;interface entre l&rsquo;encodage contextuel, le stockage synaptique et la r\u00e9cup\u00e9ration contr\u00f4l\u00e9e. L&rsquo;atteinte des noyaux dorsom\u00e9dians du thalamus perturbe la synchronisation thalamo-corticale et prive le cortex pr\u00e9frontal des signaux n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;attribution d&rsquo;une \u00e9tiquette spatio-temporelle aux \u00e9v\u00e9nements m\u00e9moris\u00e9s. Cela explique pourquoi les patients ne parviennent plus \u00e0 dater leurs souvenirs ni \u00e0 distinguer un \u00e9v\u00e9nement r\u00e9ellement v\u00e9cu d&rsquo;une pens\u00e9e fugace ou d&rsquo;une trace lointaine.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la toxicit\u00e9 intrins\u00e8que de l&rsquo;alcool contribue aux d\u00e9ficits cognitifs par le biais de l\u00e9sions astrocytaires diffuses, d&rsquo;une neuro-inflammation chronique et d&rsquo;une neurogen\u00e8se hippocampique consid\u00e9rablement r\u00e9duite. Bien que la carence thiaminique constitue l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur n\u00e9cessaire \u00e0 la constitution du syndrome amn\u00e9sique strict, l&rsquo;action combin\u00e9e de l&rsquo;exposition prolong\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9thanol entra\u00eene une atrophie corticale pr\u00e9frontale diffuse, qui majore les difficult\u00e9s de contr\u00f4le ex\u00e9cutif et aggrave la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des fabulations et de l&rsquo;anosognosie observ\u00e9es en clinique.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression clinique du trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool se d\u00e9compose en un faisceau de manifestations cognitives, comportementales et neurologiques interd\u00e9pendantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Amn\u00e9sie ant\u00e9rograde profonde :<\/strong> Impossibilit\u00e9 d&rsquo;acqu\u00e9rir de nouvelles connaissances d\u00e9claratives (faits, noms, parcours, \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents), avec un oubli rapide intervenant d\u00e8s que l&rsquo;attention est d\u00e9tourn\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Amn\u00e9sie r\u00e9trograde avec gradient temporel :<\/strong> Perte de l&rsquo;acc\u00e8s aux souvenirs autobiographiques consolid\u00e9s avant l&rsquo;installation du trouble, touchant plus lourdement les p\u00e9riodes r\u00e9centes pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;affection et \u00e9pargnant les m\u00e9moires anciennes.<\/li>\n<li><strong>Fabulations de compensation et d&#8217;embarras :<\/strong> R\u00e9cits faux ou d\u00e9contextualis\u00e9s produits par le patient pour combler un vide mn\u00e9sique imm\u00e9diat sans volont\u00e9 de tromperie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Fabulations spontan\u00e9es ou fantastiques :<\/strong> R\u00e9cits extravagants et d\u00e9sorganis\u00e9s, souvent associ\u00e9s \u00e0 une extension des l\u00e9sions au cortex pr\u00e9frontal orbito-m\u00e9dian, dans lesquels le patient adh\u00e8re fermement \u00e0 des sc\u00e9narios irr\u00e9alistes.<\/li>\n<li><strong>Anosognosie et \u00e9moussement affectif :<\/strong> M\u00e9connaissance inconsciente totale ou partielle de ses d\u00e9ficits mn\u00e9siques, fr\u00e9quemment coupl\u00e9e \u00e0 une apathie, un manque d&rsquo;initiative psychologique et une r\u00e9duction des affects.<\/li>\n<li><strong>Fausses reconnaissances :<\/strong> Identification erron\u00e9e d&rsquo;inconnus comme \u00e9tant des membres de la famille, d&rsquo;anciens coll\u00e8gues ou des figures du pass\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Pr\u00e9servation s\u00e9lective :<\/strong> Maintien remarquable des comp\u00e9tences proc\u00e9durales motrices, du lexique s\u00e9mantique acquis pr\u00e9cocement, et d&rsquo;un score de quotient intellectuel verbal souvent dans les normes th\u00e9oriques.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples cliniques et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 clinique de ce trouble, consid\u00e9rons le cas de Marc, 54 ans, hospitalis\u00e9 en service de m\u00e9decine interne apr\u00e8s un \u00e9pisode aigu d&rsquo;enc\u00e9phalopathie de Wernicke trait\u00e9 tardivement par thiamine intraveineuse. Marc pr\u00e9sente un ant\u00e9c\u00e9dent de d\u00e9pendance s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l&rsquo;alcool depuis plus de vingt ans, marqu\u00e9e par une d\u00e9nutrition prot\u00e9ino-\u00e9nerg\u00e9tique majeure. \u00c0 l&rsquo;\u00e9valuation clinique deux mois apr\u00e8s le sevrage complet et la stabilisation m\u00e9dicale, Marc appara\u00eet courtois, d\u00e9tendu et s&rsquo;exprime dans un langage parfaitement articul\u00e9 et riche.<\/p>\n<p>Cependant, lorsque l&rsquo;examinateur lui demande o\u00f9 il se trouve, Marc affirme avec assurance qu&rsquo;il est dans un h\u00f4tel en bord de mer et qu&rsquo;il attend le retour de ses coll\u00e8gues de bureau. Interrog\u00e9 sur la date, il donne une ann\u00e9e ant\u00e9rieure de quinze ans \u00e0 la date r\u00e9elle, correspondant \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 il occupait encore son dernier emploi stable. Lorsque l&rsquo;examinateur quitte son chevet pendant trois minutes pour aller chercher un dossier, Marc le salue \u00e0 son retour comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de leur toute premi\u00e8re rencontre, se montrant incapable d&rsquo;identifier la personne qui lui parlait quelques instants plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>Dans un autre registre, prenons l&rsquo;exemple d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne, 61 ans, vivant d\u00e9sormais en institution sp\u00e9cialis\u00e9e. Lorsqu&rsquo;un soignant lui demande ce qu&rsquo;elle a fait ce matin, H\u00e9l\u00e8ne d\u00e9crit en d\u00e9tail une promenade en for\u00eat avec ses enfants pour cueillir des champignons, pr\u00e9cisant l&rsquo;odeur de la mousse et la couleur de ses v\u00eatements. En r\u00e9alit\u00e9, H\u00e9l\u00e8ne n&rsquo;a pas quitt\u00e9 son fauteuil de la matin\u00e9e et ses enfants, d\u00e9sormais quadrag\u00e9naires, vivent \u00e0 des centaines de kilom\u00e8tres. H\u00e9l\u00e8ne ne ment pas : face au n\u00e9ant mn\u00e9sique provoqu\u00e9 par son amn\u00e9sie ant\u00e9rograde, son cerveau a mobilis\u00e9 un fragment de souvenir d&rsquo;enfance vieux de quarante ans pour forger une r\u00e9ponse plausible \u00e0 l&rsquo;instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation clinique et instruments de mesure<\/h3>\n<p>L&rsquo;identification et la caract\u00e9risation pr\u00e9cise du trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool exigent une d\u00e9marche diagnostique m\u00e9thodique combinant un bilan neuropsychologique rigoureux, des examens d&rsquo;imagerie neuro-anatomique et des analyses biologiques d&rsquo;exclusion. L&rsquo;objectif cardinal consiste \u00e0 isoler le d\u00e9ficit mn\u00e9sique de potentielles fluctuations attentionnelles de sevrage ou d&rsquo;un d\u00e9clin cognitif pan-cortical de type d\u00e9mentiel global.<\/p>\n<p>Sur le plan neuropsychologique, la batterie d&rsquo;\u00e9valuation s&rsquo;appuie en premier lieu sur des outils standardis\u00e9s de mesure de la m\u00e9moire. L&rsquo;\u00c9chelle de m\u00e9moire de Wechsler (WMS-IV) permet de mettre en relief une dissociation massive entre un indice de m\u00e9moire de travail souvent pr\u00e9serv\u00e9 et un indice de m\u00e9moire auditive et visuelle diff\u00e9r\u00e9e effondr\u00e9 (souvent inf\u00e9rieur au premier percentile). Le test de rappel libre \/ rappel indic\u00e9 \u00e0 16 items de Grober et Buschke (RL\/RI-16) d\u00e9montre que les difficult\u00e9s persistent m\u00eame lorsque le patient b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un indi\u00e7age s\u00e9mantique \u00e0 l&rsquo;encodage et \u00e0 la r\u00e9cup\u00e9ration, signifiant une v\u00e9ritable d\u00e9faillance du stockage hippocampo-dienc\u00e9phalique, et non un simple d\u00e9ficit d&rsquo;initiation de la recherche strat\u00e9gique.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des fonctions ex\u00e9cutives \u00e0 l&rsquo;aide de la Batterie Rapide d&rsquo;Efficience Frontale (BREF), du Trail Making Test (TMT) et du test de Stroop permet d&rsquo;appr\u00e9cier le degr\u00e9 de d\u00e9connexion fronto-sous-corticale et de quantifier la propension aux pers\u00e9v\u00e9rations et \u00e0 l&rsquo;impulsivit\u00e9 verbale. Les \u00e9preuves de copie de la Figure Complexe de Rey montrent classiquement une r\u00e9alisation graphique soign\u00e9e et structur\u00e9e sur le plan visuo-constructif, contrastant spectaculairement avec l&rsquo;incapacit\u00e9 quasi-totale de reproduire la figure de m\u00e9moire apr\u00e8s un d\u00e9lai de trois minutes.<\/p>\n<p>L&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) c\u00e9r\u00e9brale en coupes fines volum\u00e9triques T1, T2 et FLAIR constitue un pilier compl\u00e9mentaire d\u00e9terminant. Elle met fr\u00e9quemment en \u00e9vidence une atrophie bilat\u00e9rale et sym\u00e9trique des corps mamillaires (qui apparaissent r\u00e9duits \u00e0 de minces bandelettes r\u00e9siduelles), un \u00e9largissement proportionnel du troisi\u00e8me ventricule traduisant la r\u00e9traction thalamique m\u00e9diane, ainsi qu&rsquo;une atrophie du vermis c\u00e9r\u00e9belleux sup\u00e9rieur li\u00e9e \u00e0 la toxicit\u00e9 alcoolique conjointe.<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La prise en charge du trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool requiert une r\u00e9organisation compl\u00e8te du projet de soins et de vie du patient, compte tenu du retentissement drastique sur l&rsquo;autonomie instrumentale et personnelle quotidienne. Dans un contexte de soins aigus ou subaigus, la priorit\u00e9 absolue demeure l&rsquo;administration parent\u00e9rale imm\u00e9diate et prolong\u00e9e de thiamine \u00e0 hautes doses (souvent 500 mg par voie intraveineuse trois fois par jour pendant plusieurs jours), car il subsiste une fen\u00eatre d&rsquo;opportunit\u00e9 th\u00e9rapeutique \u00e9troite durant laquelle une partie des dommages m\u00e9taboliques dienc\u00e9phaliques peut encore \u00eatre att\u00e9nu\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans la phase chronique stabilis\u00e9e, la r\u00e9\u00e9ducation neuropsychologique classique bas\u00e9e sur la restitution de la m\u00e9moire \u00e9pisodique est inefficace, dans la mesure o\u00f9 les circuits biologiques n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;encodage sont d\u00e9truits. Les interventions r\u00e9\u00e9ducatives s&rsquo;orientent donc vers des strat\u00e9gies de compensation et l&rsquo;exploitation des canaux mn\u00e9siques pr\u00e9serv\u00e9s. L&rsquo;apprentissage sans erreur (<em>errorless learning<\/em>) et l&rsquo;estompage progressif des indices permettent aux patients d&rsquo;acqu\u00e9rir de nouvelles routines comportementales \u00e9l\u00e9mentaires (par exemple, apprendre le chemin de leur chambre ou l&rsquo;usage d&rsquo;une aide technique) sans que les erreurs commises ne viennent polluer leur m\u00e9moire implicite.<\/p>\n<p>L&rsquo;am\u00e9nagement de l&rsquo;environnement physique joue un r\u00f4le fondamental pour pallier la d\u00e9sorientation temporelle et spatiale. La mise en place de calendriers muraux g\u00e9ants r\u00e9actualis\u00e9s chaque jour, d&rsquo;horloges adapt\u00e9es, de pancartes indicatrices sur les portes, et de carnets de m\u00e9moire num\u00e9riques ou papier permet de r\u00e9duire significativement l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 du patient face \u00e0 son incapacit\u00e9 \u00e0 se rep\u00e9rer. Sur le plan m\u00e9dico-l\u00e9gal, l&rsquo;anosognosie et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 extr\u00eame de ces patients imposent presque syst\u00e9matiquement l&rsquo;instauration d&rsquo;une mesure de protection juridique renforc\u00e9e (tutelle ou curatelle renforc\u00e9e) afin de s\u00e9curiser leur patrimoine et d&rsquo;encadrer leurs d\u00e9cisions th\u00e9rapeutiques.<\/p>\n<h3>11. Recherche scientifique et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine a consid\u00e9rablement affin\u00e9 les mod\u00e8les explicatifs traditionnels en explorant les d\u00e9terminants g\u00e9n\u00e9tiques et \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques de la susceptibilit\u00e9 individuelle \u00e0 l&rsquo;amn\u00e9sie alcoolo-carentielle. Tous les sujets alcoolo-d\u00e9pendants souffrant de malnutrition ne d\u00e9veloppent pas un syndrome amn\u00e9sique complet de Korsakoff. Des \u00e9tudes g\u00e9n\u00e9tiques dirig\u00e9es notamment par Peter R. Martin et ses collaborateurs ont mis en \u00e9vidence des polymorphismes touchant les g\u00e8nes codant pour la transc\u00e9tolase d\u00e9pendante de la thiamine ou pour les transporteurs de thiamine de haute affinit\u00e9 (SLC19A2 et SLC19A3), qui r\u00e9duiraient l&rsquo;affinit\u00e9 de fixation de la vitamine B1 et pr\u00e9cipiteraient les l\u00e9sions neuro-m\u00e9taboliques en p\u00e9riode de carence prolong\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le versant de la neuro-imagerie fonctionnelle et de la connectivit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale, les travaux de Sullivan et Pfefferbaum ont apport\u00e9 un \u00e9clairage d\u00e9cisif en quantifiant les atteintes de la substance blanche \u00e0 l&rsquo;aide de l&rsquo;imagerie du tenseur de diffusion (DTI). Leurs donn\u00e9es ont d\u00e9montr\u00e9 que le trouble ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une l\u00e9sion dienc\u00e9phalique isol\u00e9e, mais implique une alt\u00e9ration structurelle majeure des faisceaux d&rsquo;association cortico-corticaux et sous-corticaux, notamment du fornix, du faisceau uncin\u00e9 et du corps calleux, contribuant \u00e0 la d\u00e9connexion fonctionnelle entre le lobe temporal m\u00e9dian et le cortex pr\u00e9frontal.<\/p>\n<p>Les investigations men\u00e9es par l&rsquo;\u00e9quipe de neuropsychologie de l&rsquo;Inserm \u00e0 Caen (France), notamment sous la direction d&rsquo;Anne-Lise Pitel et de Francis Eustache, ont apport\u00e9 des preuves quantitatives pr\u00e9cises sur la nature des alt\u00e9rations mn\u00e9siques et ex\u00e9cutives. Leurs recherches montrent que les patients pr\u00e9sentent une atteinte dissociationnelle o\u00f9 les m\u00e9canismes de self-referencing (r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 soi) sont alt\u00e9r\u00e9s, emp\u00eachant la r\u00e9int\u00e9gration des souvenirs dans un mod\u00e8le narratif coh\u00e9rent du soi. Leurs travaux longitudinaux soulignent \u00e9galement que, si l&rsquo;abstinence stricte et la renutrition stabilisent le tableau dans la majorit\u00e9 des cas, une r\u00e9cup\u00e9ration substantielle de la m\u00e9moire d\u00e9clarative n&rsquo;est observ\u00e9e que chez une minorit\u00e9 restreinte de patients (environ 20 \u00e0 25 %), confirmant le caract\u00e8re largement persistant du trouble.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>La survenue et la reconnaissance du trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool sont profond\u00e9ment modul\u00e9es par des facteurs d&rsquo;ordre socio-\u00e9conomique, culturel et syst\u00e9mique. Dans les soci\u00e9t\u00e9s industrialis\u00e9es o\u00f9 la consommation d&rsquo;alcool est culturellement banalis\u00e9e ou valoris\u00e9e lors des rassemblements sociaux, la d\u00e9pendance chronique est souvent masqu\u00e9e pendant de longues ann\u00e9es avant que la d\u00e9compensation amn\u00e9sique ne survienne de mani\u00e8re spectaculaire, souvent \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement m\u00e9dical intercurrent (infection pulmonaire, traumatisme, rupture sociale).<\/p>\n<p>La pr\u00e9valence du trouble est directement corr\u00e9l\u00e9e aux conditions de pr\u00e9carit\u00e9 mat\u00e9rielle et de marginalisation sociale. Les personnes en situation de sans-abrisme ou de grand isolement social pr\u00e9sentent un risque exponentiellement plus \u00e9lev\u00e9 de d\u00e9velopper cette pathologie en raison d&rsquo;un apport calorique quasi exclusivement liquide, o\u00f9 l&rsquo;alcool se substitue \u00e0 toute alimentation \u00e9quilibr\u00e9e, conduisant \u00e0 une carence thiaminique rapide et non trait\u00e9e. Dans plusieurs pays, l&rsquo;absence de politiques publiques de d\u00e9pistage pr\u00e9coce de la d\u00e9nutrition chez les personnes alcoolo-d\u00e9pendantes favorise l&rsquo;errance diagnostique et le retard d&rsquo;intervention.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue de sant\u00e9 publique, des approches divergentes ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale. Certains pays, \u00e0 l&rsquo;instar de l&rsquo;Australie au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, ont l\u00e9gif\u00e9r\u00e9 pour imposer l&rsquo;enrichissement syst\u00e9matique de la farine de bl\u00e9 en thiamine, une mesure pr\u00e9ventive collective qui a entra\u00een\u00e9 une diminution spectaculaire et mesurable de l&rsquo;incidence du syndrome de Wernicke-Korsakoff dans la population g\u00e9n\u00e9rale. En revanche, dans de nombreuses r\u00e9gions du monde o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e8s aux soins de sant\u00e9 mentale et aux complexes vitaminiques injectables est limit\u00e9, le trouble demeure largement sous-diagnostiqu\u00e9 ou amalgam\u00e9 \u00e0 tort avec d&rsquo;autres formes de d\u00e9mence s\u00e9nile.<\/p>\n<h3>13. Controverses, d\u00e9bats et limites diagnostiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9bats conceptuels les plus anim\u00e9s en neuropsychiatrie concerne l&rsquo;existence ou non d&rsquo;une \u00ab d\u00e9mence alcoolique \u00bb globale distincte du syndrome amn\u00e9sique de Korsakoff. Alors que certains cliniciens postulent que l&rsquo;\u00e9thanol \u00e0 fortes doses d\u00e9truit directement et uniform\u00e9ment le n\u00e9ocortex, cr\u00e9ant un d\u00e9clin global des fonctions instrumentales et conceptuelles assimilable \u00e0 une d\u00e9mence \u00e0 part enti\u00e8re, d&rsquo;autres auteurs soutiennent que la majorit\u00e9 des atteintes c\u00e9r\u00e9brales s\u00e9v\u00e8res chez l&rsquo;alcoolique r\u00e9sultent en r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;une combinaison d&rsquo;\u00e9pisodes de Wernicke infra-cliniques \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, de traumatismes cr\u00e2niens sous-duraux r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, d&rsquo;h\u00e9patopathies m\u00e9taboliques et d&rsquo;anoxie li\u00e9e aux comas \u00e9thyliques.<\/p>\n<p>Une autre controverse r\u00e9currente a trait aux crit\u00e8res diagnostiques diff\u00e9rentiels entre le trouble amn\u00e9sique persistant et les premiers stades de la maladie d&rsquo;Alzheimer compliqu\u00e9e par un alcoolisme secondaire. L&rsquo;intrication \u00e9tiologique est fr\u00e9quente chez les personnes \u00e2g\u00e9es consommatrices chroniques. Cependant, alors que la maladie d&rsquo;Alzheimer pr\u00e9sente une alt\u00e9ration pr\u00e9coce et inexorable du langage (aphasie), des gestes (apraxie) et de la reconnaissance des objets (agnosie), le trouble amn\u00e9sique induit par l&rsquo;alcool pr\u00e9serve typiquement ces fonctions corticales r\u00e9tro-rolandiques, maintenant le patient dans un \u00e9tat d&rsquo;efficience s\u00e9mantique et pragmatique surprenant au regard de son amn\u00e9sie \u00e9pisodique.<\/p>\n<p>Enfin, la notion m\u00eame de \u00ab persistance \u00bb fait l&rsquo;objet de discussions th\u00e9rapeutiques. Certains cliniciens soulignent que qualifier le trouble de \u00ab persistant \u00bb ou d&rsquo;\u00ab irr\u00e9versible \u00bb d\u00e8s les premi\u00e8res semaines d&rsquo;abstinence peut conduire \u00e0 un pessimisme th\u00e9rapeutique d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, d\u00e9courageant les \u00e9quipes soignantes de poursuivre la suppl\u00e9mentation vitaminique intensive et la neuror\u00e9habilitation cognitive. Des \u00e9tudes de suivi longitudinal ont montr\u00e9 que des gains cognitifs modestes mais cliniquement significatifs peuvent survenir sur une p\u00e9riode de douze \u00e0 vingt-quatre mois apr\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat total de l&rsquo;intoxication alcoolique et la normalisation nutritionnelle.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>La pr\u00e9cision du diagnostic repose sur la capacit\u00e9 du praticien \u00e0 distinguer le trouble amn\u00e9sique induit par l&rsquo;alcool de plusieurs autres entit\u00e9s nosologiques proches :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Syndrome de Korsakoff :<\/strong> Terme clinique et historique traditionnellement synonyme de la phase chronique du trouble amn\u00e9sique induit par la carence thiaminique d&rsquo;origine alcoolique, mettant l&rsquo;accent sur la triade amn\u00e9sie, fabulations et fausses reconnaissances.<\/li>\n<li><strong>Enc\u00e9phalopathie de Wernicke :<\/strong> Phase aigu\u00eb d&rsquo;urgence m\u00e9dicale pr\u00e9c\u00e9dant fr\u00e9quemment le trouble amn\u00e9sique, caract\u00e9ris\u00e9e par un \u00e9tat confusionnel r\u00e9versible, une ataxie c\u00e9r\u00e9belleuse et des paralysies oculomotrices.<\/li>\n<li><strong>Trouble neurocognitif majeur induit par l&rsquo;alcool (d\u00e9mence alcoolique) :<\/strong> Affection plus globale et diffuse o\u00f9 les d\u00e9ficits d\u00e9passent largement la sph\u00e8re mn\u00e9sique pour alt\u00e9rer lourdement le raisonnement abstrait, le jugement, l&rsquo;inhibition et la r\u00e9gulation comportementale.<\/li>\n<li><strong>Blackout alcoolique (amn\u00e9sie lacunaire transitoire) :<\/strong> \u00c9pisode aigu et temporaire d&rsquo;amn\u00e9sie ant\u00e9rograde survenant lors d&rsquo;une ivresse avec hausse rapide de l&rsquo;alcool\u00e9mie, r\u00e9versible au d\u00e9grisement sans l\u00e9sion n\u00e9crotique permanente des corps mamillaires.<\/li>\n<li><strong>Maladie d&rsquo;Alzheimer :<\/strong> D\u00e9mence neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative progressive marqu\u00e9e par une atrophie hippocampique bilat\u00e9rale mais s&rsquo;accompagnant d&rsquo;une perte progressive des concepts s\u00e9mantiques, de troubles du langage et d&rsquo;une perte d&rsquo;autonomie globale non stabilisable par l&rsquo;abstinence.<\/li>\n<li><strong>Amn\u00e9sie globale transitoire (ictus amn\u00e9sique) :<\/strong> \u00c9pisode soudain et temporaire d&rsquo;amn\u00e9sie ant\u00e9rograde durant moins de vingt-quatre heures, survenant g\u00e9n\u00e9ralement chez des personnes d&rsquo;\u00e2ge m\u00fbr, sans lien \u00e9tiologique direct avec l&rsquo;alcoolisme chronique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool constitue un mod\u00e8le clinique remarquable et dramatique de dissociation neurocognitive, o\u00f9 la capacit\u00e9 d&rsquo;ancrage dans le pr\u00e9sent et de reconstruction du pass\u00e9 r\u00e9cent est d\u00e9truite par la conjugaison de l&rsquo;intoxication \u00e9thylique chronique et de la carence thiaminique. Ce trouble transforme le sujet en un \u00eatre perp\u00e9tuellement confin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;instant imm\u00e9diat ou r\u00e9fugi\u00e9 dans son histoire lointaine.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur s\u00e9miologique du trouble r\u00e9side dans l&rsquo;intensit\u00e9 de l&rsquo;amn\u00e9sie ant\u00e9rograde, l&rsquo;oubli \u00e0 mesure, la d\u00e9sorientation temporo-spatiale, les fabulations de compensation et l&rsquo;anosognosie, contrastant de mani\u00e8re saisissante avec la pr\u00e9servation du raisonnement logique formel, du vocabulaire et de la m\u00e9moire proc\u00e9durale. L&rsquo;atteinte cibl\u00e9e des corps mamillaires et des noyaux thalamiques dorsom\u00e9dians dans le circuit de Papez explique cette s\u00e9lectivit\u00e9 anatomopathologique.<\/p>\n<p>L&rsquo;urgence m\u00e9dicale r\u00e9side dans la pr\u00e9vention et le traitement agressif imm\u00e9diat par thiamine parent\u00e9rale \u00e0 haute dose d\u00e8s le moindre signe d&rsquo;enc\u00e9phalopathie de Wernicke, seule mesure susceptible d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;installation d\u00e9finitive de ce tableau amn\u00e9sique persistant. Une fois le trouble consolid\u00e9, la prise en charge repose sur l&rsquo;abstinence absolue, la stimulation cognitive par l&rsquo;apprentissage sans erreur, l&rsquo;adaptation environnementale s\u00e9curisante et une protection m\u00e9dico-l\u00e9gale adapt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;absence de discernement autobiographique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders<\/em> (5e \u00e9d.). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596<\/a><\/li>\n<li>Eustache, F., &#038; Desgranges, B. (2010). <em>Trait\u00e9 de neuropsychologie clinique : Neurosciences cognitives et cliniques de l&rsquo;adulte<\/em>. De Boeck Sup\u00e9rieur.<\/li>\n<li>Korsakoff, S. S. (1889). \u00c9tude sur une forme de maladie mentale combin\u00e9e avec la polyn\u00e9vrite p\u00e9riph\u00e9rique (psychose polyn\u00e9vritique ou c\u00e9r\u00e9bropathie psychique toxique). <em>Revue Philosophique de la France et de l&rsquo;\u00c9tranger<\/em>, 28, 501\u2013530.<\/li>\n<li>Pitel, A. L., Zahr, N. M., Jackson, K., Sullivan, E. V., &#038; Pfefferbaum, A. (2011). Signs of preclinical Wernicke&rsquo;s encephalopathy and thiamine deficiency as revealed by magnetic resonance imaging. <em>Alcohol and Alcoholism<\/em>, 46(5), 583\u2013593. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/alcalc\/agr084\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/alcalc\/agr084<\/a><\/li>\n<li>Thomson, A. D., Guerrini, I., &#038; Marshall, E. J. (2012). The Wernicke-Korsakoff syndrome: The forgotten disease. <em>Alcohol and Alcoholism<\/em>, 47(4), 387\u2013390. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/alcalc\/ags051\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/alcalc\/ags051<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le trouble amn\u00e9sique persistant induit par l&rsquo;alcool est un d\u00e9ficit neurocognitif durable marqu\u00e9 par une amn\u00e9sie ant\u00e9rograde s\u00e9v\u00e8re et des fabulations, li\u00e9 \u00e0 la toxicit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9thanol et au d\u00e9ficit en thiamine.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[786,46,476],"tags":[14598,6609,32801,4156,1434,27849,32800],"class_list":["post-20013","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-addictologie","category-neuropsychologie","category-psychiatrie","tag-alcoolisme","tag-amnesie-anterograde","tag-carence-en-thiamine","tag-memoire-episodique","tag-neuropsychiatrie","tag-syndrome-de-korsakoff","tag-trouble-amnesique-persistant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20013","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/20013\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20013"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20013"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20013"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}