{"id":19815,"date":"2026-10-22T20:17:09","date_gmt":"2026-10-22T20:17:09","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=concordance-affective"},"modified":"2026-10-22T20:17:09","modified_gmt":"2026-10-22T20:17:09","slug":"concordance-affective","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=concordance-affective","title":{"rendered":"Concordance affective : L&rsquo;harmonie des \u00e9motions"},"content":{"rendered":"<p>Au croisement des neurosciences affectives, de la psychologie clinique et de la psychophysiologie, la concordance affective constitue l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus fascinants et d\u00e9battus de l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9motions humaines. Ce concept interroge la mani\u00e8re dont nos ressentis subjectifs intimes s&rsquo;accordent avec les manifestations biologiques de notre corps et nos comportements expressifs visibles.<\/p>\n<h2>Concordance affective<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>concordance affective<\/strong> (souvent qualifi\u00e9e de coh\u00e9rence \u00e9motionnelle ou de synchronie des composantes \u00e9motionnelles) d\u00e9signe le degr\u00e9 d&rsquo;alignement, de corr\u00e9lation temporelle et d&rsquo;int\u00e9gration fonctionnelle entre les diff\u00e9rents sous-syst\u00e8mes de r\u00e9ponse qui constituent un \u00e9pisode \u00e9motionnel : le v\u00e9cu subjectif conscient (l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique), l&rsquo;activation neurov\u00e9g\u00e9tative (la r\u00e9activit\u00e9 physiologique autonome) et l&rsquo;expression motrice ou comportementale (la mimique faciale, la posture et la prosodie vocale). Dans une perspective interpersonnelle, elle renvoie \u00e9galement \u00e0 la synchronisation \u00e9motionnelle et physiologique r\u00e9ciproque observ\u00e9e entre deux ou plusieurs individus en interaction.<\/p>\n<p>Sur le plan intrapersonnel, la concordance affective postule que lorsqu&rsquo;une <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89motion\">\u00e9motion<\/a> discr\u00e8te est d\u00e9clench\u00e9e (par exemple, la peur face \u00e0 une menace imminente), la r\u00e9ponse humaine n&rsquo;est pas un agr\u00e9gat de manifestations disparates mais un ensemble \u00e9troitement coordonn\u00e9 : l&rsquo;individu ressent la terreur, son rythme cardiaque s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re, sa conductance cutan\u00e9e augmente, et ses yeux s&rsquo;\u00e9carquillent de mani\u00e8re simultan\u00e9e. Ce couplage dynamique sert traditionnellement de marqueur d&rsquo;une pr\u00e9paration biologique optimale \u00e0 l&rsquo;action adaptative.<\/p>\n<p>Dans le domaine interpersonnel et dyadique, la concordance affective d\u00e9crit le ph\u00e9nom\u00e8ne par lequel l&rsquo;\u00e9tat affectif d&rsquo;un partenaire r\u00e9sonne avec celui d&rsquo;un autre au sein d&rsquo;une boucle de r\u00e9troaction continue. Ce processus implique un accordage tant dans le registre expressif que dans les fluctuations du syst\u00e8me nerveux autonome, soutenant des fonctions sociales essentielles telles que l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Empathie\">empathie<\/a>, la r\u00e9gulation mutuelle et le sentiment d&rsquo;affiliation partag\u00e9.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab concordance \u00bb provient directement du latin classique <em>concordantia<\/em>, substantif d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>concordare<\/em>, qui signifie \u00ab \u00eatre d&rsquo;accord, s&rsquo;unir, vivre en harmonie \u00bb. Ce verbe est lui-m\u00eame forg\u00e9 \u00e0 partir du pr\u00e9fixe <em>cum<\/em> (\u00ab avec, ensemble \u00bb) et du radical <em>cor, cordis<\/em> (\u00ab le c\u0153ur \u00bb), faisant originellement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;action de \u00ab faire battre les c\u0153urs \u00e0 l&rsquo;unisson \u00bb. Le terme a longtemps conserv\u00e9 une connotation d&rsquo;entente relationnelle, musicale ou textuelle avant d&rsquo;\u00eatre adopt\u00e9 par les sciences de l&rsquo;esprit pour signifier l&rsquo;ajustement ou la convergence mesurable entre des variables distinctes.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab affective \u00bb d\u00e9rive du substantif latin <em>affectus<\/em> (participe pass\u00e9 de <em>afficere<\/em>, \u00ab agir sur, toucher, \u00e9mouvoir, impressionner \u00bb), d\u00e9signant \u00e0 l&rsquo;origine un \u00e9tat de l&rsquo;\u00e2me ou du corps provoqu\u00e9 par une cause ext\u00e9rieure. En philosophie et en psychologie, l&rsquo;affectivit\u00e9 recouvre l&rsquo;ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes de plaisir, de douleur, d&rsquo;humeur, d&rsquo;\u00e9motion et de passion qui caract\u00e9risent la vie subjective.<\/p>\n<p>L&rsquo;expression compos\u00e9e \u00ab concordance affective \u00bb (traduction de l&rsquo;anglais <em>affective concordance<\/em> ou <em>emotional response coherence<\/em>) a \u00e9t\u00e9 popularis\u00e9e dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle au sein des laboratoires de psychophysiologie cognitive anglo-saxons. Ce terme s&rsquo;est impos\u00e9 pour d\u00e9signer l&rsquo;hypoth\u00e8se darwinienne selon laquelle les \u00e9motions constituent des r\u00e9ponses coordonn\u00e9es de syst\u00e8mes multicomposants, avant de s&rsquo;\u00e9tendre aux th\u00e9ories contemporaines de la communication non verbale et des interactions conjugales ou th\u00e9rapeutiques.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, \u00ab concordance affective \u00bb se transcrit dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme : <strong>\/k\u0254\u0303.k\u0254\u0281.d\u0251\u0303s a.f\u025bk.tiv\/<\/strong>.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin singulier. Son pluriel r\u00e9gulier est \u00ab concordances affectives \u00bb. Dans la litt\u00e9rature scientifique francophone, le terme s&#8217;emploie principalement de mani\u00e8re ind\u00e9nombrable ou conceptuelle pour d\u00e9crire un processus g\u00e9n\u00e9ral (\u00ab la recherche sur la concordance affective \u00bb), mais il peut s&#8217;employer au pluriel lorsqu&rsquo;il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des \u00e9pisodes, des degr\u00e9s ou des patrons sp\u00e9cifiques de concordance observ\u00e9s dans divers groupes cliniques (\u00ab les concordances affectives dyadiques \u00bb).<\/p>\n<p>En fonction des paradigmes de recherche, des variantes synonymiques ou semi-synonymiques sont parfois privil\u00e9gi\u00e9es par les auteurs : on retrouve ainsi \u00ab coh\u00e9rence \u00e9motionnelle \u00bb (<em>emotional coherence<\/em>), \u00ab couplage psycho-physiologique \u00bb (<em>psychophysiological coupling<\/em>), ou encore \u00ab syntonie affective \u00bb lorsque l&rsquo;accent est mis sur la r\u00e9sonance interpersonnelle.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la concordance affective dans toute sa profondeur, il convient de concevoir l&rsquo;\u00e9motion non pas comme un \u00e9tat mental isol\u00e9, mais comme un processus multicomposant dynamique. Selon le mod\u00e8le componentiel canonique de Klaus Scherer, une \u00e9motion mobilise cinq sous-syst\u00e8mes coordonn\u00e9s : l&rsquo;\u00e9valuation cognitive (l&rsquo;appraisal), les sympt\u00f4mes neurophysiologiques (la r\u00e9gulation corporelle), les tendances \u00e0 l&rsquo;action (la motivation), l&rsquo;expression motrice (le comportement observable) et le sentiment subjectif (l&rsquo;int\u00e9gration consciente). La concordance affective repr\u00e9sente pr\u00e9cis\u00e9ment le ciment statistique, temporel et fonctionnel reliant ces composantes.<\/p>\n<p>Sur le plan intrapersonnel, le niveau de concordance refl\u00e8te l&rsquo;\u00e9troitesse avec laquelle ces canaux fluctuent conjointement. Par exemple, si une personne est confront\u00e9e \u00e0 une sc\u00e8ne de film comique, une forte concordance affective signifiera que l&rsquo;intensit\u00e9 du plaisir rapport\u00e9 verbalement est \u00e9troitement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 des muscles zygomatiques (sourire) et aux modifications de la variabilit\u00e9 cardiaque associ\u00e9es au tonus vagal. \u00c0 l&rsquo;inverse, une discordance affective est observ\u00e9e si l&rsquo;individu exprime verbalement une indiff\u00e9rence totale alors que ses paumes s\u00e9cr\u00e8tent de la sueur (\u00e9l\u00e9vation de la conductance cutan\u00e9e) et que ses sourcils se contractent (activation du muscle corrugateur). Cette discordance peut r\u00e9v\u00e9ler des m\u00e9canismes de refoulement, une r\u00e9gulation par inhibition expressive, ou des alt\u00e9rations psychosomatiques.<\/p>\n<p>Sur le plan interpersonnel, la concordance affective dyadique s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la mani\u00e8re dont deux individus en interaction couplent leurs \u00e9tats affectifs. Lorsqu&rsquo;une m\u00e8re \u00e9change avec son nourrisson, ou que deux conjoints d\u00e9battent d&rsquo;un conflit \u00e9motionnel, leurs profils cardiovasculaires, leurs expressions faciales et leurs humeurs d\u00e9clar\u00e9es peuvent entrer dans une danse synchrone. Cette concordance interindividuelle ne signifie pas toujours un accord ou une harmonie positive : deux personnes peuvent \u00eatre hautement concordantes dans l&rsquo;escalade de la col\u00e8re, o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration cardiaque de l&rsquo;un r\u00e9pond imm\u00e9diatement \u00e0 la tension posturale et vocale de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Les fronti\u00e8res conceptuelles de la concordance affective s\u00e9parent ce ph\u00e9nom\u00e8ne de la simple \u00ab contagion \u00e9motionnelle \u00bb ou de l&rsquo;\u00ab empathie cognitive \u00bb. La contagion \u00e9motionnelle est souvent un r\u00e9flexe automatique et unilat\u00e9ral de transmission de l&rsquo;affect, tandis que la concordance affective suppose une analyse quantitative et temporelle pr\u00e9cise des signaux physiologiques et comportementaux \u00e0 travers le temps. Elle se distingue \u00e9galement de la r\u00e9activit\u00e9 \u00e9motionnelle brute : un sujet peut \u00eatre hyper-r\u00e9actif physiologiquement sans que cette d\u00e9charge ne soit concordante avec son ressenti subjectif conscient.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>Les racines de la concordance affective remontent \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre fondatrice de Charles Darwin, <em>L&rsquo;Expression des \u00e9motions chez l&rsquo;homme et les animaux<\/em> (1872). Darwin postulait que les expressions corporelles et faciales des \u00e9motions r\u00e9sultaient de m\u00e9canismes \u00e9volutifs inn\u00e9s et universels, directement connect\u00e9s aux \u00e9tats mentaux et visc\u00e9raux sous-jacents. Dans cette perspective primitive, l&rsquo;existence d&rsquo;une concordance absolue entre le corps, le visage et l&rsquo;esprit \u00e9tait implicite : les manifestations externes \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme la projection directe de l&rsquo;\u00e9tat interne.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, la th\u00e9orie p\u00e9riph\u00e9rique des \u00e9motions propos\u00e9e par William James et Carl Lange inverse cette dynamique : selon eux, les modifications corporelles et v\u00e9g\u00e9tatives suivent directement la perception du fait excitant, et c&rsquo;est notre perception de ces modifications corporelles qui <em>est<\/em> l&rsquo;\u00e9motion. Dans la th\u00e9orie jamesienne, la concordance est ontologique : l&rsquo;exp\u00e9rience subjective est le miroir direct de la d\u00e9charge physiologique p\u00e9riph\u00e9rique. Cependant, cette vision fut rudement contest\u00e9e par Walter Cannon et Philip Bard dans les ann\u00e9es 1920, qui d\u00e9montr\u00e8rent que les r\u00e9ponses visc\u00e9rales sont souvent trop lentes, diffuses et indiff\u00e9renci\u00e9es pour expliquer la vari\u00e9t\u00e9 et la vitesse des ressentis \u00e9motionnels subjectifs, instillant ainsi le premier doute scientifique majeur sur l&rsquo;existence d&rsquo;un couplage parfait entre visc\u00e8res et conscience.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1960 et 1970, Paul Ekman et Wallace Friesen ont r\u00e9actualis\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se n\u00e9o-darwinienne \u00e0 travers leur th\u00e9orie des \u00e9motions de base et le syst\u00e8me FACS (<em>Facial Action Coding System<\/em>). Ekman soutenait que chaque \u00e9motion de base correspond \u00e0 un programme affectif central c\u00e2bl\u00e9 dans le syst\u00e8me nerveux, entra\u00eenant une concordance prototypique entre la mimique faciale, l&rsquo;activit\u00e9 autonome et le v\u00e9cu subjectif.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les ann\u00e9es 1980 et 1990 ont marqu\u00e9 une rupture empirique. Des chercheurs tels que Robert Levenson et, plus tard, James Gross ont mis en place des protocoles de laboratoire rigoureux pour quantifier pr\u00e9cis\u00e9ment le degr\u00e9 de concordance. Leurs r\u00e9sultats ont d\u00e9montr\u00e9 que le couplage n&rsquo;est ni automatique, ni parfait : il est mod\u00e9r\u00e9, hautement variable d&rsquo;un individu \u00e0 l&rsquo;autre et fortement modul\u00e9 par le contexte. Au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, Iris Mauss et Lisa Feldman Barrett ont profond\u00e9ment renouvel\u00e9 le d\u00e9bat : Mauss a mis en lumi\u00e8re les conditions exp\u00e9rimentales o\u00f9 la concordance se manifeste avec le plus de vigueur, tandis que Barrett, d\u00e9fenseuse du constructionnisme psychologique, a affirm\u00e9 que l&rsquo;absence de concordance universelle r\u00e9fute l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame que les \u00e9motions sont des \u00ab entit\u00e9s biologiques naturelles \u00bb fig\u00e9es.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de la concordance affective s&rsquo;articule aujourd&rsquo;hui autour de plusieurs grands cadres th\u00e9oriques qui s&rsquo;opposent ou se compl\u00e8tent selon la perspective adopt\u00e9e :<\/p>\n<p>La <strong>th\u00e9orie des \u00e9motions discr\u00e8tes<\/strong> ou basiques (Ekman, Izard, Levenson) postule que les \u00e9motions de base ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9es par l&rsquo;\u00e9volution pour r\u00e9pondre rapidement \u00e0 des d\u00e9fis environnementaux r\u00e9currents. Dans ce mod\u00e8le, la concordance affective est une propri\u00e9t\u00e9 fondamentale et intrins\u00e8que du programme affectif. Les diff\u00e9rents canaux de r\u00e9ponse (activation du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syst%C3%A8me_nerveux_autonome\">syst\u00e8me nerveux autonome<\/a>, comportement moteur et sentiment int\u00e9rieur) sont con\u00e7us pour se coordonner \u00e9troitement afin de mobiliser l&rsquo;\u00e9nergie de l&rsquo;organisme vers une action cibl\u00e9e (par exemple, la fuite face au danger n\u00e9cessite une tachycardie, une tension musculaire et une focalisation cognitive imm\u00e9diate).<\/p>\n<p>Le <strong>mod\u00e8le componentiel de Scherer<\/strong> envisage l&rsquo;\u00e9motion comme une cascade dynamique de processus. La concordance (baptis\u00e9e ici \u00ab synchronisation des composantes \u00bb) n&rsquo;est pas constante mais \u00e9merge lors de points culminants de l&rsquo;\u00e9pisode \u00e9motionnel. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9valuation cognitive s\u00e9quentielle (<em>appraisal<\/em>) de la pertinence, de l&rsquo;implication et du potentiel de ma\u00eetrise d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement qui synchronise transitoirement les syst\u00e8mes corporels, motivationnels et conscients. Plus la synchronisation est intense, plus l&rsquo;individu prend clairement conscience de vivre une \u00e9motion singuli\u00e8re.<\/p>\n<p>La <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9motion construite<\/strong> de Lisa Feldman Barrett propose une approche radicalement diff\u00e9rente. Selon Barrett, le cerveau humain utilise des concepts acquis et des pr\u00e9dictions descendantes (<em>top-down<\/em>) pour donner du sens \u00e0 des flux continus de sensations int\u00e9roceptives diffuses (l&rsquo;affect central, caract\u00e9ris\u00e9 par la valence et l&rsquo;activation). Dans cette perspective, la concordance entre le rapport subjectif, la motricit\u00e9 faciale et le syst\u00e8me nerveux autonome n&rsquo;est pas une loi biologique de base, mais une illusion r\u00e9trospective ou une co\u00efncidence circonstancielle li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tiquetage socioculturel de la situation.<\/p>\n<p>Enfin, la <strong>th\u00e9orie polyvagale<\/strong> de Stephen Porges fournit un socle neurobiologique \u00e0 la concordance interpersonnelle. Elle explique comment l&rsquo;innervation vagale my\u00e9linis\u00e9e (syst\u00e8me d&rsquo;engagement social) orchestre la synchronie entre la r\u00e9gulation du c\u0153ur, les muscles faciaux, la voix et la r\u00e9ceptivit\u00e9 relationnelle. Lorsque la s\u00e9curit\u00e9 est per\u00e7ue, la concordance affective dyadique s&rsquo;installe naturellement, favorisant la co-r\u00e9gulation hom\u00e9ostasique et l&rsquo;apaisement r\u00e9ciproque.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension op\u00e9ratoire de la concordance affective exige de distinguer ses multiples facettes structurelles et fonctionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La concordance intrapersonnelle (coh\u00e9rence des canaux de r\u00e9ponse) :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;axe exp\u00e9rientiel-physiologique :<\/em> Mesure le degr\u00e9 auquel les augmentations ou diminutions de l&rsquo;intensit\u00e9 subjective d\u00e9clar\u00e9e sont accompagn\u00e9es d&rsquo;alt\u00e9rations congruentes des marqueurs autonomes (rythme cardiaque, conductance de la peau, respiration, d\u00e9bit sanguin p\u00e9riph\u00e9rique).<\/li>\n<li><em>L&rsquo;axe exp\u00e9rientiel-comportemental :<\/em> \u00c9value la fid\u00e9lit\u00e9 avec laquelle l&rsquo;expression faciale, la posture motrice et les modulations vocales traduisent fid\u00e8lement le ressenti int\u00e9rieur de l&rsquo;individu.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;axe physiologique-comportemental :<\/em> Analyse le parall\u00e9lisme entre les d\u00e9charges autonomes et les contractions musculaires faciales (par exemple via \u00e9lectromyographie), ind\u00e9pendamment de la verbalisation subjective du sujet.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>La concordance interpersonnelle (synchronie dyadique et collective) :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>La concordance comportementale :<\/em> Mim\u00e9tisme postural, synchronie motrice spontan\u00e9e et alignement des expressions du visage lors d&rsquo;un \u00e9change face-\u00e0-face.<\/li>\n<li><em>La liaison physiologique (physiological linkage) :<\/em> Covariation en temps r\u00e9el des signaux physiologiques autonomes (arythmie sinusale respiratoire, \u00e9lectrodermie) entre deux individus interagissant, t\u00e9moignant d&rsquo;une syntonie biologique partag\u00e9e.<\/li>\n<li><em>La r\u00e9ciprocit\u00e9 exp\u00e9rientielle :<\/em> Accordage et partage per\u00e7u des tonalit\u00e9s affectives au cours d&rsquo;une t\u00e2che coop\u00e9rative ou d&rsquo;un \u00e9change th\u00e9rapeutique.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Les dimensions analytiques de la concordance :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>La concordance de phase (ou synchronie temporelle) :<\/em> Mesure la simultan\u00e9it\u00e9 pure des r\u00e9ponses au sein d&rsquo;une fen\u00eatre temporelle millim\u00e9trique ou de quelques secondes.<\/li>\n<li><em>La concordance d&rsquo;amplitude :<\/em> Analyse si l&rsquo;amplitude de la variation dans un canal (par exemple une forte pouss\u00e9e adr\u00e9nergique) est proportionnelle \u00e0 celle enregistr\u00e9e dans les autres canaux (un score de d\u00e9tresse subjectif maximal).<\/li>\n<li><em>La concordance de valence :<\/em> \u00c9value si les canaux s&rsquo;accordent sur la polarit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9tat \u00e9motionnel (positivit\u00e9 vs n\u00e9gativit\u00e9), ind\u00e9pendamment du niveau d&rsquo;\u00e9veil (<em>arousal<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la concordance affective intrapersonnelle, consid\u00e9rons le cas d&rsquo;une athl\u00e8te de haut niveau qui remporte une m\u00e9daille olympique. D\u00e8s le franchissement de la ligne d&rsquo;arriv\u00e9e, son v\u00e9cu int\u00e9rieur est une extase intense (subjectif), ses bras se l\u00e8vent au ciel, son visage adopte un sourire Duchenne franc avec plissement des yeux (comportemental), tandis que son syst\u00e8me nerveux sympathique s&rsquo;active massivement, lib\u00e9rant des cat\u00e9cholamines et augmentant sa fr\u00e9quence cardiaque (physiologique). Dans cette situation prototype d&rsquo;activation vitale et de pertinence extr\u00eame, la concordance affective entre les trois syst\u00e8mes fr\u00f4le les 100 %, assurant une expression unifi\u00e9e et une lib\u00e9ration d&rsquo;\u00e9nergie harmonieuse.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, prenons l&rsquo;exemple d&rsquo;un cadre d&rsquo;entreprise soumis \u00e0 un audit d\u00e9stabilisant et souffrant d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de performance masqu\u00e9e. Lorsqu&rsquo;on lui demande comment il se sent, il r\u00e9pond d&rsquo;un ton monocorde et assur\u00e9 qu&rsquo;il est \u00ab parfaitement calme et d\u00e9tendu \u00bb (score subjectif de stress nul). Cependant, les enregistrements physiologiques r\u00e9v\u00e8lent une vasoconstriction p\u00e9riph\u00e9rique intense, une transpiration accrue des doigts et une baisse spectaculaire de la variabilit\u00e9 de la fr\u00e9quence cardiaque, alors que ses m\u00e2choires sont imperceptiblement serr\u00e9es. Ce cas illustre une <em>discordance affective majeure<\/em>, fr\u00e9quemment observ\u00e9e dans les profils de r\u00e9pression \u00e9motionnelle ou d&rsquo;inhibition d\u00e9fensive.<\/p>\n<p>Sur le plan dyadique, observons une s\u00e9ance de psychoth\u00e9rapie ax\u00e9e sur les traumatismes. Une patiente commence \u00e0 relater un \u00e9v\u00e9nement douloureux avec tremblement de la voix et larmes aux yeux. Le th\u00e9rapeute chevronn\u00e9, pleinement pr\u00e9sent et attentif, adopte une posture d&rsquo;\u00e9coute empathique ouverte. Si l&rsquo;on \u00e9quipe les deux protagonistes de capteurs de fr\u00e9quence cardiaque, on observe que le profil de variabilit\u00e9 vagale du th\u00e9rapeute commence \u00e0 suivre en miroir les inflexions physiologiques de la patiente avec un l\u00e9ger d\u00e9calage temporel (lag) de quelques secondes. Lorsque le th\u00e9rapeute intervient d&rsquo;une voix pos\u00e9e pour reformuler le v\u00e9cu de la patiente, son propre apaisement physiologique entra\u00eene celui de la patiente, le rythme cardiaque de cette derni\u00e8re ralentissant en \u00e9cho \u00e0 celui du clinicien. Cette concordance affective interpersonnelle constitue le support biologique de la co-r\u00e9gulation th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>La quantification de la concordance affective repr\u00e9sente l&rsquo;un des d\u00e9fis m\u00e9thodologiques les plus sophistiqu\u00e9s de la psychologie contemporaine. Elle impose le recueil de donn\u00e9es synchronis\u00e9es provenant de modalit\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes poss\u00e9dant des dynamiques temporelles radicalement diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p>Les outils de recueil impliquent g\u00e9n\u00e9ralement :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Pour la dimension subjective :<\/strong> Des \u00e9chelles d&rsquo;\u00e9valuation continue en temps r\u00e9el (comme la molette d&rsquo;\u00e9valuation continue ou <em>rating dial<\/em>, o\u00f9 le participant ajuste un potentiom\u00e8tre seconde par seconde pour refl\u00e9ter son niveau d&rsquo;\u00e9motion pendant le visionnage d&rsquo;un stimulus), ou des questionnaires auto-rapport\u00e9s r\u00e9trospectifs standardis\u00e9s (comme le PANAS &#8211; <em>Positive and Negative Affect Schedule<\/em>, ou des questionnaires \u00e0 choix forc\u00e9 \u00e9valuant l&rsquo;intensit\u00e9 \u00e9motionnelle ressentie).<\/li>\n<li><strong>Pour la dimension comportementale :<\/strong> Le codage manuel des mouvements faciaux \u00e0 l&rsquo;aide du Facial Action Coding System (FACS) d&rsquo;Ekman, l&rsquo;utilisation de l&rsquo;\u00e9lectromyographie faciale (EMG) au niveau des muscles grand zygomatique et sourcilier (corrugator supercilii), ou des logiciels automatis\u00e9s d&rsquo;analyse des expressions faciales et de la prosodie par vision par ordinateur et intelligence artificielle.<\/li>\n<li><strong>Pour la dimension physiologique :<\/strong> L&rsquo;\u00e9lectrocardiographie (mesurant les intervalles inter-battements R-R, la variabilit\u00e9 de la fr\u00e9quence cardiaque et l&rsquo;arythmie sinusale respiratoire), la r\u00e9ponse \u00e9lectrodermale (conductance cutan\u00e9e tonique et phasique), la pneumographie (rythme et amplitude respiratoire) et la photopl\u00e9thysmographie (volume du pouls digital).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan statistique et analytique, le calcul de la concordance a longtemps souffert de l&rsquo;utilisation r\u00e9ductrice de corr\u00e9lations simples de Pearson ou de Spearman entre des valeurs agr\u00e9g\u00e9es. Les approches m\u00e9thodologiques modernes privil\u00e9gient les mod\u00e8les de s\u00e9ries temporelles multivari\u00e9es, les mod\u00e8les mixtes lin\u00e9aires hi\u00e9rarchiques (HLM) prenant en compte la structure embo\u00eet\u00e9e des donn\u00e9es, les analyses par corr\u00e9lation crois\u00e9e avec fen\u00eatres glissantes (<em>windowed cross-correlation<\/em>), et les approches d&rsquo;entropie crois\u00e9e ou de causalit\u00e9 de Granger pour d\u00e9tecter des couplages asynchrones et directionnels.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>Le concept de concordance affective poss\u00e8de des retomb\u00e9es directes dans une multitude de domaines cliniques, \u00e9ducatifs et organisationnels.<\/p>\n<p>En <strong>psychopathologie et psychoth\u00e9rapie<\/strong>, l&rsquo;\u00e9valuation de la concordance sert d&rsquo;indice diagnostic et d&rsquo;\u00e9volution pronostique. L&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alexithymie\">alexithymie<\/a>, par exemple, se caract\u00e9rise typiquement par une discordance entre une faible conscience subjective des \u00e9tats affectifs et une forte activation somatosensorielle ou autonome non int\u00e9gr\u00e9e, poussant l&rsquo;individu \u00e0 somatiser. De m\u00eame, chez les patients souffrant de schizophr\u00e9nie pr\u00e9sentant un \u00e9moussement affectif, on observe souvent une expression faciale atone contrastant avec une activation physiologique et un sentiment int\u00e9rieur d&rsquo;intensit\u00e9 normale face \u00e0 des images \u00e9motionnelles ; reconna\u00eetre cette discordance permet d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;erreur clinique consistant \u00e0 supposer que le patient n&rsquo;\u00e9prouve rien.<\/p>\n<p>En <strong>psychologie du couple et des syst\u00e8mes familiaux<\/strong>, le mod\u00e8le de transmission affective mis au point par John Gottman s&rsquo;appuie largement sur la concordance physiologique dyadique. Une concordance \u00e9lev\u00e9e dans l&rsquo;activation du syst\u00e8me nerveux sympathique lors de conversations conflictuelles (les deux partenaires \u00e9tant simultan\u00e9ment \u00ab inond\u00e9s \u00bb d&rsquo;adr\u00e9naline et de tachycardie) est un puissant pr\u00e9dicteur d&rsquo;insatisfaction relationnelle, d&rsquo;escalade d&rsquo;agressivit\u00e9 et de divorce ult\u00e9rieur. \u00c0 l&rsquo;inverse, une concordance bas\u00e9e sur la flexibilit\u00e9 vagale et l&rsquo;apaisement r\u00e9ciproque soutient la r\u00e9silience conjugale.<\/p>\n<p>Dans le secteur de l&rsquo;<strong>ergonomie et des interactions homme-machine (IHM)<\/strong>, le d\u00e9veloppement d&rsquo;agents conversationnels intelligents et d&rsquo;interfaces affectives repose sur l&rsquo;\u00e9valuation de la concordance de l&rsquo;utilisateur. D\u00e9tecter un d\u00e9saccord entre le clic d&rsquo;une souris, l&rsquo;expression faciale capt\u00e9e par une cam\u00e9ra et la voix d&rsquo;un op\u00e9rateur permet d&rsquo;identifier l&rsquo;apparition d&rsquo;une surcharge cognitive, d&rsquo;une frustration latente ou d&rsquo;une perte d&rsquo;attention avant m\u00eame que l&rsquo;utilisateur n&rsquo;en formule la plainte explicite.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor de la recherche empirique sur la concordance affective a permis de clarifier les conditions pr\u00e9cises sous lesquelles ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;intensifie ou s&rsquo;att\u00e9nue. Les \u00e9tudes men\u00e9es par Iris Mauss et ses collaborateurs (2005) ont constitu\u00e9 un jalon exp\u00e9rimental majeur. En utilisant des stimuli inducteurs d&rsquo;\u00e9motions de diff\u00e9rentes intensit\u00e9s (films amusants ou tristes), Mauss a d\u00e9montr\u00e9 que lorsque les \u00e9motions sont analys\u00e9es comme des processus dynamiques continus dans le temps (seconde par seconde), les corr\u00e9lations intra-individuelles entre l&rsquo;exp\u00e9rience subjective et le comportement facial sont tr\u00e8s fortes (souvent <em>r<\/em> > 0,60), tandis que les corr\u00e9lations entre la physiologie autonome et les deux autres syst\u00e8mes sont de magnitude mod\u00e9r\u00e9e (souvent <em>r<\/em> oscillant entre 0,20 et 0,40).<\/p>\n<p>Ces travaux ont battu en br\u00e8che l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une concordance universellement \u00ab tout ou rien \u00bb : l&rsquo;exp\u00e9rience et l&rsquo;expression sont intimement coupl\u00e9es, alors que le syst\u00e8me visc\u00e9ral op\u00e8re avec une marge de flexibilit\u00e9 plus grande, servant d&rsquo;appui \u00e9nerg\u00e9tique g\u00e9n\u00e9ral plut\u00f4t que d&#8217;empreinte sp\u00e9cifique calqu\u00e9e sur chaque nuance \u00e9motionnelle.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres recherches fondamentales, notamment celles conduites par James Gross sur la r\u00e9gulation des \u00e9motions, ont mis en \u00e9vidence l&rsquo;impact des strat\u00e9gies r\u00e9gulatrices sur la concordance affective. Lorsque des participants re\u00e7oivent la consigne de masquer d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment leurs \u00e9motions (strat\u00e9gie de suppression expressive), la concordance habituelle entre expression et physiologie est brutalement rompue : l&rsquo;expression faciale dispara\u00eet, le ressenti subjectif persiste ou ne diminue que l\u00e9g\u00e8rement, mais l&rsquo;activation cardiovasculaire et \u00e9lectrodermale s&rsquo;accro\u00eet consid\u00e9rablement sous l&rsquo;effet du co\u00fbt physiologique li\u00e9 au contr\u00f4le moteur inhibiteur.<\/p>\n<p>Dans le domaine interpersonnel, des \u00e9tudes publi\u00e9es par Helm, Sbarra et Ferrer (2012) ont document\u00e9 la pr\u00e9sence d&rsquo;une synchronie cardiaque oscillatoire spontan\u00e9e chez les couples amoureux install\u00e9s l&rsquo;un en face de l&rsquo;autre sans m\u00eame se toucher ni se parler, confirmant que les m\u00e9canismes d&rsquo;attention sociale et de s\u00e9curit\u00e9 partag\u00e9e suffisent \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer une concordance affective et biologique mesurable.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La concordance affective ne se d\u00e9ploie pas dans un vide biologique ; elle est profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9e par les normes culturelles qui r\u00e9gissent l&rsquo;expression et la r\u00e9gulation des \u00e9motions, connues sous le nom de \u00ab r\u00e8gles d&rsquo;affichage \u00bb (<em>display rules<\/em>) et de \u00ab r\u00e8gles de ressenti \u00bb (<em>feeling rules<\/em>).<\/p>\n<p>Dans les cultures individualistes occidentales (comme aux \u00c9tats-Unis ou en Europe occidentale), l&rsquo;authenticit\u00e9 \u00e9motionnelle et l&rsquo;expression directe de son \u00e9tat int\u00e9rieur sont valoris\u00e9es comme des signes de maturit\u00e9 et d&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 psychologique. Les normes encouragent l&rsquo;externalisation des ressentis, favorisant ainsi une concordance intrapersonnelle per\u00e7ue comme un id\u00e9al normatif d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 personnelle : ce que je ressens doit se lire sur mon visage et s&rsquo;accorder avec mes paroles.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures collectivistes d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est (notamment au Japon, en Chine ou en Cor\u00e9e), les normes privil\u00e9gient l&rsquo;harmonie du groupe, la r\u00e9serve \u00e9motionnelle et la retenue (<em>sokushin<\/em> ou ma\u00eetrise de soi). Il est souvent socialement prescrit d&rsquo;arborer une expression neutre ou un sourire de politesse lors d&rsquo;une interaction hi\u00e9rarchique, m\u00eame en cas de col\u00e8re ou d&#8217;embarras int\u00e9rieur intense. Les \u00e9tudes transculturelles (notamment celles de Jeanne Tsai sur le concept d&rsquo;affect id\u00e9al) d\u00e9montrent que chez les participants asiatiques, la dissociation apparente entre l&rsquo;expression externe et l&rsquo;\u00e9tat interne n&rsquo;est pas interpr\u00e9t\u00e9e comme un dysfonctionnement psychopathologique ou une hypocrisie, mais comme une comp\u00e9tence psychosociale d&rsquo;ajustement adaptatif \u00e0 la situation.<\/p>\n<p>En cons\u00e9quence, l&rsquo;interpr\u00e9tation d&rsquo;une \u00ab discordance affective \u00bb doit imp\u00e9rativement tenir compte du cadre de r\u00e9f\u00e9rence culturel du sujet, sous peine de poser des diagnostics erron\u00e9s d&rsquo;inhibition pathologique ou de restriction affective chez des populations fonctionnant sous d&rsquo;autres r\u00e9gimes d&rsquo;intelligibilit\u00e9 \u00e9motionnelle.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le statut ontologique et m\u00e9thodologique de la concordance affective fait l&rsquo;objet de vives controverses au sein des sciences cognitives contemporaines.<\/p>\n<p>La critique principale \u00e9mane des th\u00e9oriciens du constructionnisme social et psychologique, emmen\u00e9s par Lisa Feldman Barrett. Barrett soutient que la qu\u00eate s\u00e9culaire d&rsquo;une \u00ab concordance \u00e9motionnelle objective \u00bb repose sur une erreur conceptuelle et empirique : l&rsquo;essentialisme. Selon elle, des m\u00e9ta-analyses exhaustives r\u00e9v\u00e8lent une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 massive des r\u00e9ponses physiologiques et comportementales au sein d&rsquo;une m\u00eame cat\u00e9gorie \u00e9motionnelle (par exemple, la peur peut s&rsquo;accompagner d&rsquo;une tachycardie lors de la fuite, mais d&rsquo;une bradycardie intense lors de l&rsquo;\u00e9tat de sid\u00e9ration ou de <em>freezing<\/em>). Barrett affirme que le mod\u00e8le classique postulant qu&rsquo;un \u00ab centre de la col\u00e8re \u00bb ou \u00ab centre de la peur \u00bb orchestre une cascade synchronis\u00e9e de mani\u00e8re invariable n&rsquo;est soutenu par aucune donn\u00e9e neurobiologique solide.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9thodologique, de nombreux chercheurs pointent le probl\u00e8me du \u00ab lag temporel \u00bb ou de l&rsquo;asynchronie dynamique intrins\u00e8que entre les canaux : l&rsquo;\u00e9valuation cognitive se d\u00e9roule \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de quelques dizaines de millisecondes, l&rsquo;expression faciale motrice d\u00e9marre apr\u00e8s 100 \u00e0 300 millisecondes, tandis que la r\u00e9action autonome (comme la conductance cutan\u00e9e ou la r\u00e9ponse vasculaire) exige de 1 \u00e0 3 secondes pour atteindre son pic en raison du temps de latence de la neurotransmission p\u00e9riph\u00e9rique. D\u00e9finir ce qui constitue une concordance temporelle \u00ab l\u00e9gitime \u00bb face \u00e0 des inerties biologiques si divergentes demeure un d\u00e9fi \u00e9pineux.<\/p>\n<p>Enfin, un d\u00e9bat subsiste sur la d\u00e9sirabilit\u00e9 clinique de la concordance. Si une coh\u00e9rence \u00e9motionnelle mod\u00e9r\u00e9e est consid\u00e9r\u00e9e comme un signe d&rsquo;int\u00e9gration psychique saine, une concordance excessive et rigide (o\u00f9 chaque micro-affect subjectif s&rsquo;accompagne d&rsquo;une temp\u00eate autonome incontr\u00f4l\u00e9e) peut \u00eatre le reflet d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 neurov\u00e9g\u00e9tative ou d&rsquo;un d\u00e9ficit s\u00e9v\u00e8re de r\u00e9gulation cognitive.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion terminologique, il importe de distinguer la concordance affective de plusieurs concepts proches de l&rsquo;arsenal psychologique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Synchronie \u00e9motionnelle :<\/strong> Terme le plus souvent r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;accordage temporel interpersonnel (dyadique), d\u00e9crivant comment les r\u00e9actions de deux individus s&rsquo;influencent et s&rsquo;alignent dans le temps, tandis que la <em>concordance affective<\/em> englobe \u00e0 la fois cette dynamique relationnelle et l&rsquo;int\u00e9gration interne des diff\u00e9rents canaux d&rsquo;un seul et m\u00eame individu.<\/li>\n<li><strong>Congruence de l&rsquo;affect :<\/strong> Concept issu de la psychiatrie s\u00e9miologique et de la psychologie humaniste (notamment chez Carl Rogers). En psychiatrie, la congruence de l&rsquo;affect \u00e9value si l&rsquo;expression affective d&rsquo;un patient est en ad\u00e9quation logique avec le contenu de son discours verbal ou de ses id\u00e9es d\u00e9lirantes (par exemple, rire en racontant un deuil r\u00e9cent correspond \u00e0 un affect incongru). La concordance affective quantifie pour sa part les corr\u00e9lations physiologiques et motrices objectives, et non pas simplement le sens s\u00e9mantique de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Contagion \u00e9motionnelle :<\/strong> Processus automatique, rapide et souvent inconscient par lequel l&rsquo;observation de l&rsquo;\u00e9tat affectif d&rsquo;autrui d\u00e9clenche un \u00e9tat similaire chez l&rsquo;observateur via des m\u00e9canismes de neurones miroirs et de r\u00e9troaction faciale. La concordance affective est une m\u00e9trique de couplage structurel plus vaste qui ne se limite pas \u00e0 la simple transmission unilat\u00e9rale d&rsquo;une humeur.<\/li>\n<li><strong>Coh\u00e9rence cardiaque :<\/strong> Technique et \u00e9tat physiologique sp\u00e9cifique caract\u00e9ris\u00e9 par une onde sinuso\u00efdale r\u00e9guli\u00e8re de la variabilit\u00e9 de la fr\u00e9quence cardiaque, favoris\u00e9e par une respiration guid\u00e9e \u00e0 environ 0,1 Hz. Alors que la coh\u00e9rence cardiaque est une modalit\u00e9 autonome isol\u00e9e, la concordance affective s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la relation entre ce signal autonome et les autres composantes (subjectives et faciales) de l&rsquo;individu.<\/li>\n<li><strong>Alexithymie :<\/strong> Trouble du traitement \u00e9motionnel caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 identifier et \u00e0 exprimer verbalement ses \u00e9motions. L&rsquo;alexithymie constitue cliniquement un cas classique de <em>discordance<\/em> affective chronique entre la somatisation corporelle et l&rsquo;acc\u00e8s cognitif conscient.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se \/ Points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La concordance affective incarne l&rsquo;une des dimensions les plus r\u00e9v\u00e9latrices de l&rsquo;organisation mentale et somatique humaine :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Nature multidimensionnelle :<\/strong> Elle mesure la coordination fonctionnelle et temporelle entre le ressenti subjectif, l&rsquo;expression motrice\/faciale et l&rsquo;activation du syst\u00e8me nerveux autonome.<\/li>\n<li><strong>Double niveau d&rsquo;observation :<\/strong> Le concept s&rsquo;applique aussi bien \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration interne des canaux de r\u00e9ponse chez un individu (concordance intrapersonnelle) qu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9sonance physiologique et comportementale entre partenaires en interaction (concordance dyadique).<\/li>\n<li><strong>Graduation plut\u00f4t qu&rsquo;absolu :<\/strong> Les donn\u00e9es empiriques actuelles indiquent que la concordance affective n&rsquo;est ni parfaite ni automatique ; elle est mod\u00e9r\u00e9e, contextuelle, et particuli\u00e8rement visible lors d&rsquo;\u00e9pisodes de forte intensit\u00e9 \u00e9motionnelle ou en situation de pleine pr\u00e9sence relationnelle.<\/li>\n<li><strong>R\u00f4le de la r\u00e9gulation :<\/strong> Les m\u00e9canismes de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, tels que la suppression expressive, alt\u00e8rent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la concordance en augmentant le co\u00fbt physiologique p\u00e9riph\u00e9rique au d\u00e9triment de l&rsquo;expression visible.<\/li>\n<li><strong>Prudence transculturelle :<\/strong> Les seuils et les manifestations d&rsquo;une concordance adapt\u00e9e d\u00e9pendent \u00e9troitement des normes et des scripts affectifs propres \u00e0 chaque culture, interdisant toute g\u00e9n\u00e9ralisation clinique simplificatrice.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Darwin, C. (1872). <em>The expression of the emotions in man and animals<\/em>. John Murray.<\/li>\n<li>Ekman, P., &#038; Friesen, W. V. (1978). <em>Facial Action Coding System: A technique for the measurement of facial movement<\/em>. Consulting Psychologists Press.<\/li>\n<li>Feldman Barrett, L. (2006). Solving the emotion paradox: Categorization and the experience of emotion. <em>Personality and Social Psychology Review<\/em>, 10(1), 20-46. https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15327957pspr1001_2<\/li>\n<li>Gottman, J. M., &#038; Levenson, R. W. (1985). A valid procedure for obtaining self-report of affect in marital interaction. <em>Journal of Consulting and Clinical Psychology<\/em>, 53(2), 151-160. https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-006X.53.2.151<\/li>\n<li>Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation: An integrative review. <em>Review of General Psychology<\/em>, 2(3), 271-299. https:\/\/doi.org\/10.1037\/1089-2680.2.3.271<\/li>\n<li>Helm, J. L., Sbarra, D., &#038; Ferrer, E. (2012). Assessing cross-partner associations in physiological responses via coupled oscillator models. <em>Emotion<\/em>, 12(4), 748-762. https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0025036<\/li>\n<li>Levenson, R. W. (2014). The autonomic nervous system and emotion. <em>Emotion Review<\/em>, 6(2), 100-112. https:\/\/doi.org\/10.1177\/1754073913512003<\/li>\n<li>Mauss, I. B., Levenson, R. W., McCarter, L., Wilhelm, F. H., &#038; Gross, J. J. (2005). The tie that binds? Coherence among emotion experience, behavior, and physiology. <em>Emotion<\/em>, 5(2), 175-190. https:\/\/doi.org\/10.1037\/1528-3542.5.2.175<\/li>\n<li>Porges, S. W. (2011). <em>The polyvagal theory: Neurophysiological foundations of emotions, attachment, communication, and self-regulation<\/em>. W. W. Norton &#038; Company.<\/li>\n<li>Scherer, K. R. (2009). The dynamic architecture of emotion: Evidence for the component process model. <em>Cognition and Emotion<\/em>, 23(7), 1307-1351. https:\/\/doi.org\/10.1080\/02699930902928969<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La concordance affective explore la synchronisation et la coh\u00e9rence entre le ressenti subjectif, l&rsquo;expression corporelle et l&rsquo;activation physiologique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1214,3,2411],"tags":[32336,32335,19980,6878,841,8006],"class_list":["post-19815","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences-affectives","category-psychologie-clinique","category-psychophysiologie","tag-coherence-emotionnelle","tag-concordance-affective","tag-interaction-dyadique","tag-psychophysiologie","tag-regulation-emotionnelle","tag-systeme-nerveux-autonome"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19815","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19815\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19815"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19815"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19815"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}