{"id":19808,"date":"2026-10-22T20:00:32","date_gmt":"2026-10-22T20:00:32","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=theorie-des-affects"},"modified":"2026-10-22T20:00:32","modified_gmt":"2026-10-22T20:00:32","slug":"theorie-des-affects","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=theorie-des-affects","title":{"rendered":"Th\u00e9orie des affects : L&rsquo;\u00e9nergie des \u00e9motions"},"content":{"rendered":"<h2>Th\u00e9orie des affects<\/h2>\n<p>La th\u00e9orie des affects constitue un champ d&rsquo;investigation multidisciplinaire majeur \u00e0 l&rsquo;intersection de la psychologie, des neurosciences affectives et de la philosophie de l&rsquo;esprit, explorant la nature biologique, ph\u00e9nom\u00e9nologique et relationnelle des \u00e9tats affectifs primaires. Elle propose que les affects repr\u00e9sentent le moteur motivationnel fondamental de l&rsquo;existence humaine, pr\u00e9c\u00e9dant la cognition r\u00e9flexive et structurant notre engagement perceptif avec le monde environnant. En articulant les r\u00e9actions physiologiques inn\u00e9es et les processus d&rsquo;int\u00e9gration socioculturelle, cette approche permet de d\u00e9crypter la mani\u00e8re dont le corps \u00e9prouve, encode et transmet l&rsquo;intensit\u00e9 vitale avant m\u00eame qu&rsquo;elle ne soit convertie en r\u00e9cits verbaux ou en \u00e9tiquettes \u00e9motionnelles explicites.<\/p>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie des affects est un cadre conceptuel et empirique mod\u00e9lisant les affects comme des r\u00e9ponses corporelles, neurobiologiques et expressives primaires, automatiques et pr\u00e9cognitives face \u00e0 des variations d&rsquo;intensit\u00e9 dans le traitement de l&rsquo;information environnementale ou interne. Elle stipule que ces manifestations constituent le syst\u00e8me motivationnel primaire des \u00eatres humains, fournissant la charge \u00e9nerg\u00e9tique indispensable \u00e0 l&rsquo;attention, \u00e0 l&rsquo;apprentissage, \u00e0 la communication interpersonnelle et \u00e0 l&rsquo;action orient\u00e9e vers un but.<\/p>\n<p>Dans une acception psychologique rigoureuse issue des travaux fondateurs de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Silvan_Tomkins\">Silvan Tomkins<\/a>, l&rsquo;affect se distingue nettement de la pulsion physiologique (comme la faim ou le besoin d&rsquo;oxyg\u00e8ne) par sa flexibilit\u00e9 temporelle et son ind\u00e9pendance d&rsquo;objet, ainsi que du sentiment conscient ou de l&rsquo;\u00e9motion articul\u00e9e socialement. L&rsquo;affect qualifie la dimension somatosensorielle brute et le gradient d&rsquo;activation neuronale qui amplifient certains stimuli sp\u00e9cifiques pour les rendre saillants \u00e0 l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, dans le contexte \u00e9largi des sciences humaines et de la ph\u00e9nom\u00e9nologie contemporaine, la th\u00e9orie des affects conceptualise les dynamiques affectives comme des puissances de transformation non repr\u00e9sentatives (\u00ab pr\u00e9-individuelles \u00bb ou relationnelles), d\u00e9signant la capacit\u00e9 intrins\u00e8que d&rsquo;un corps \u00e0 affecter et \u00e0 \u00eatre affect\u00e9 au sein d&rsquo;un \u00e9cologue relationnel donn\u00e9.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab affect \u00bb puise son origine \u00e9tymologique directe dans le latin <em>affectus<\/em>, participe pass\u00e9 substantiv\u00e9 du verbe <em>afficere<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ad-<\/em> (vers, \u00e0 proximit\u00e9) et du radical verbal <em>facere<\/em> (faire, accomplir, produire). Dans son acception classique cic\u00e9ronienne et sto\u00efcienne, <em>affectus<\/em> traduisait un \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me passager, une disposition psychologique accidentelle ou une modification provoqu\u00e9e dans le corps ou l&rsquo;esprit sous l&rsquo;impact d&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Le vocable a \u00e9t\u00e9 r\u00e9introduit de fa\u00e7on syst\u00e9matique dans la philosophie moderne par Baruch Spinoza dans son <em>\u00c9thique<\/em> (1677), o\u00f9 l&rsquo;<em>affectus<\/em> (qu&rsquo;il distingue soigneusement de l&rsquo;<em>affectio<\/em>, l&#8217;empreinte mat\u00e9rielle) d\u00e9signe \u00ab les affections du corps par lesquelles la puissance d&rsquo;agir de ce corps est augment\u00e9e ou diminu\u00e9e, aid\u00e9e ou contrari\u00e9e, et en m\u00eame temps les id\u00e9es de ces affections \u00bb. Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la psychanalyse freudienne adopte le substantif allemand <em>Affekt<\/em> pour d\u00e9signer le versant \u00e9nerg\u00e9tique, quantitatif et pulsionnel de la dynamique psychique, par opposition \u00e0 la <em>Vorstellung<\/em> (repr\u00e9sentation intellectuelle ou signifiant).<\/p>\n<p>L&rsquo;expression formalis\u00e9e \u00ab th\u00e9orie des affects \u00bb (\u00ab Affect Theory \u00bb) s&rsquo;est solidement \u00e9tablie dans le vocabulaire acad\u00e9mique anglophone et international \u00e0 partir de 1962, date de publication du premier volume de l&rsquo;opus monumental de Silvan Tomkins, <em>Affect Imagery Consciousness<\/em>, avant de conna\u00eetre une expansion interdisciplinaire remarquable au milieu des ann\u00e9es 1990 lors du \u00ab tournant affectif \u00bb initi\u00e9 conjointement par les th\u00e9oriciens de la culture et les neuropsychologues contemporains.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, le vocable \u00ab affect \u00bb se prononce phon\u00e9tiquement \/a.f\u025bkt\/ selon l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international (API). Il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom commun masculin singulier (au pluriel : les affects, \/a.f\u025bkt\/). Bien que certaines prononciations archa\u00efques ou r\u00e9gionales aient pu omettre la consonne finale, l&rsquo;usage standard contemporain en psychologie clinique et en psychiatrie prononce nettement le \u00ab t \u00bb final, permettant d&rsquo;\u00e9viter toute homophonie fortuite avec la forme verbale de \u00ab affecte \u00bb (\/a.f\u025bkt\/).<\/p>\n<p>Sur le plan morphologique et d\u00e9rivationnel, le terme engendre une riche famille lexicale : l&rsquo;adjectif \u00ab affectif \u00bb (masculin) et \u00ab affective \u00bb (f\u00e9minin), le substantif \u00ab affectivit\u00e9 \u00bb, le concept philosophique \u00ab affectabilit\u00e9 \u00bb, ainsi que le participe ou adjectif \u00ab affect\u00e9 \u00bb. L&rsquo;expression composite \u00ab th\u00e9orie des affects \u00bb fonctionne comme un syntagme nominal invariable au regard du singulier ou du pluriel de son compl\u00e9ment (\u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;affect \u00bb versus \u00ab th\u00e9orie des affects \u00bb), le pluriel \u00e9tant privil\u00e9gi\u00e9 en psychologie tomkinsienne pour souligner la pluralit\u00e9 discr\u00e8te et cat\u00e9gorielle des programmes biologiques \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie des affects repose sur un postulat ontologique fondamental : l&rsquo;organisme vivant n&rsquo;est pas un syst\u00e8me rationnel abstrait qui traite froidement des repr\u00e9sentations symboliques, mais une entit\u00e9 incarn\u00e9e dont l&rsquo;\u00e9conomie cognitive et comportementale est int\u00e9gralement gouvern\u00e9e par l&rsquo;\u00e9valuation affective continue. Les affects ne constituent pas de simples \u00e9piph\u00e9nom\u00e8nes de la raison ou des r\u00e9actions parasites \u00e0 ma\u00eetriser ; ils forment l&rsquo;infrastructure biologique vitale conf\u00e9rant valeur, urgence et signification \u00e0 l&rsquo;environnement. Sans la valence et l&rsquo;activation procur\u00e9es par l&rsquo;affect, la r\u00e9alit\u00e9 appara\u00eetrait uniform\u00e9ment neutre et d\u00e9nu\u00e9e de pertinence adaptative.<\/p>\n<p>Pour comprendre le fonctionnement de l&rsquo;affect selon Silvan Tomkins, il convient d&rsquo;analyser la notion de gradient de stimulation neuronale (\u00ab density of neural firing \u00bb). Tomkins a d\u00e9montr\u00e9 que les affects ne sont pas d\u00e9clench\u00e9s arbitrairement par des concepts, mais par des patrons dynamiques de stimulation neurologique dans le temps. Une augmentation soudaine et abrupte du niveau d&rsquo;activation d\u00e9clenche l&rsquo;effroi ou la surprise ; une augmentation progressive et continue produit la peur ou la d\u00e9tresse ; une baisse abrupte de cette densit\u00e9 g\u00e9n\u00e8re la joie et le soulagement ; enfin, le maintien persistant d&rsquo;un niveau excessif d&rsquo;activation provoque la col\u00e8re. Ainsi, le syst\u00e8me affectif agit comme un transducteur biologique qui traduit les variations quantitatives d&rsquo;\u00e9nergie en qualit\u00e9s exp\u00e9rientielles distinctes.<\/p>\n<p>Une distinction th\u00e9orique cruciale, souvent n\u00e9glig\u00e9e dans le sens commun, s&rsquo;op\u00e8re entre l&rsquo;affect, l&rsquo;\u00e9motion et le sentiment :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;affect :<\/strong> Il repr\u00e9sente l&rsquo;activation biologique et physiologique imm\u00e9diate, sub-corticale et non verbale, caract\u00e9ris\u00e9e par des expressions faciales inn\u00e9es, des s\u00e9cr\u00e9tions neuroendocriniennes et des d\u00e9charges du syst\u00e8me nerveux autonome. C&rsquo;est une r\u00e9action fulgurante d&rsquo;une dur\u00e9e de quelques millisecondes \u00e0 quelques secondes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9motion :<\/strong> Elle r\u00e9sulte de l&rsquo;amalgame complexe entre un affect primaire et la m\u00e9moire biographique de l&rsquo;individu. L&rsquo;\u00e9motion est un affect contextualis\u00e9, interpr\u00e9t\u00e9 et articul\u00e9 par des r\u00e9seaux associatifs et des repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques.<\/li>\n<li><strong>Le sentiment :<\/strong> Il d\u00e9signe l&rsquo;exp\u00e9rience subjective consciente et r\u00e9flexive de cette \u00e9motion par le sujet, impliquant une int\u00e9riorisation m\u00e9tacognitive (\u00ab je me sens coupable \u00bb, \u00ab je ressens de l&rsquo;injustice \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>En outre, la th\u00e9orie postule que les affects poss\u00e8dent une plasticit\u00e9 combinatoire extraordinaire. Bien que le r\u00e9pertoire des programmes affectifs inn\u00e9s soit biologiquement limit\u00e9 et discret, leur agr\u00e9gation continue avec l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue donne naissance \u00e0 ce que Tomkins nomme les \u00ab scripts affectifs \u00bb (\u00ab script theory \u00bb). Ces scripts constituent des syst\u00e8mes individuels de r\u00e8gles et de sch\u00e9mas interpr\u00e9tatifs qui pr\u00e9disent, g\u00e8rent et optimisent les affects ult\u00e9rieurs, fa\u00e7onnant ainsi de mani\u00e8re p\u00e9renne la structure de la personnalit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la th\u00e9orisation des affects s&rsquo;enracine au XVIIe si\u00e8cle dans l&rsquo;\u0153uvre de Baruch Spinoza, qui rompt avec le dualisme cart\u00e9sien en articulant l&rsquo;esprit et le corps au sein d&rsquo;une m\u00eame substance. Pour Spinoza, l&rsquo;affect n&rsquo;est pas une d\u00e9faillance de la raison, mais l&rsquo;expression directe du <em>conatus<\/em>, la force fondamentale par laquelle chaque \u00eatre pers\u00e9v\u00e8re dans son existence. Cette intuition spinoziste r\u00e9appara\u00eetra au XIXe si\u00e8cle chez Friedrich Nietzsche, qui con\u00e7oit la pens\u00e9e comme une r\u00e9sultante des luttes pulsionnelles et affectives inconscientes.<\/p>\n<p>Sur le plan scientifique, l&rsquo;amorce de la th\u00e9orie moderne remonte \u00e0 Charles Darwin et son ouvrage pr\u00e9curseur <em>L&rsquo;Expression des \u00e9motions chez l&rsquo;homme et les animaux<\/em> (1872). Darwin y d\u00e9montre l&rsquo;universalit\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique des expressions faciales affectives, arguant que ces mimiques constituent des adaptations \u00e9volutives issues de comportements fonctionnels ancestraux. Peu apr\u00e8s, la controverse entre William James et Carl Lange (1884-1885) propose que l&rsquo;\u00e9motion n&rsquo;est que la perception consciente des changements corporels p\u00e9riph\u00e9riques (\u00ab nous avons peur parce que nous tremblons \u00bb), ancrant d\u00e9finitivement l&rsquo;affect dans la physiologie visc\u00e9rale et musculaire.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1960, Silvan Tomkins op\u00e8re une v\u00e9ritable r\u00e9volution paradigmatique en publiant les deux premiers volumes de <em>Affect Imagery Consciousness<\/em> (1962, 1963). Alors que le b\u00e9haviorisme triomphant r\u00e9duisait le comportement au conditionnement environnemental et que la psychanalyse orthodoxe privil\u00e9giait exclusivement les pulsions freudiennes libidinales, Tomkins affirme la primaut\u00e9 autonome du syst\u00e8me des affects. Ses hypoth\u00e8ses ont ensuite \u00e9t\u00e9 test\u00e9es exp\u00e9rimentalement et popularis\u00e9es dans le monde entier par ses \u00e9tudiants et collaborateurs \u00e9m\u00e9rites, notamment <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Paul_Ekman\">Paul Ekman<\/a> et Carroll Izard, qui ont valid\u00e9 de fa\u00e7on empirique l&rsquo;universalit\u00e9 interculturelle des expressions faciales fondamentales.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1990, la th\u00e9orie des affects a connu une double m\u00e9tamorphose. D&rsquo;une part, l&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences cognitives et affectives, sous l&rsquo;impulsion de chercheurs tels qu&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Antonio_Damasio\">Antonio Damasio<\/a> et Joseph LeDoux, a apport\u00e9 des preuves physiologiques irr\u00e9futables concernant le r\u00f4le des structures sous-corticales (amygdale, insula, cortex cingulaire ant\u00e9rieur) dans le traitement somatique inconscient. D&rsquo;autre part, les sciences humaines et sociales ont op\u00e9r\u00e9 le \u00ab tournant affectif \u00bb (\u00ab affective turn \u00bb), catalys\u00e9 par les \u00e9crits de la th\u00e9oricienne litt\u00e9raire Eve Kosofsky Sedgwick et du philosophe <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Brian_Massumi\">Brian Massumi<\/a>, repla\u00e7ant l&rsquo;intensit\u00e9 corporelle, les politiques des sentiments et la r\u00e9sonance collective au c\u0153ur des \u00e9tudes culturelles contemporaines.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie des affects ne s&rsquo;apparente pas \u00e0 un bloc monolithique, mais s&rsquo;organise autour de trois grands piliers \u00e9pist\u00e9mologiques compl\u00e9mentaires qui dialoguent entre eux : le paradigme bio-\u00e9volutionniste, le paradigme neurobiologique incarn\u00e9 et le paradigme ph\u00e9nom\u00e9nologique relationnel.<\/p>\n<p>Le paradigme bio-\u00e9volutionniste, inaugur\u00e9 par Darwin et perfectionn\u00e9 par Tomkins, Ekman et Izard, repose sur la th\u00e8se de l&rsquo;adaptation fonctionnelle. Dans cette perspective, les affects sont des programmes d&rsquo;action complexes c\u00e2bl\u00e9s dans le syst\u00e8me nerveux central au cours de la phylogen\u00e8se. Chaque affect de base r\u00e9pond \u00e0 un d\u00e9fi \u00e9cologique sp\u00e9cifique (survie, socialisation, fuite, reproduction) et poss\u00e8de une signature faciale, vocale et physiologique universelle, s\u00e9lectionn\u00e9e naturellement pour maximiser l&rsquo;adaptation individuelle et la coordination intrasp\u00e9cifique rapide.<\/p>\n<p>Le paradigme neurobiologique et incarn\u00e9, incarn\u00e9 par Antonio Damasio et son hypoth\u00e8se des marqueurs somatiques, reformule l&rsquo;affect comme une lecture c\u00e9r\u00e9brale continue des fluctuations hom\u00e9ostatiques de l&rsquo;organisme. Damasio d\u00e9montre que la prise de d\u00e9cision humaine rationnelle ne peut s&rsquo;effectuer sans le concours de signaux corporels autonomes (les marqueurs somatiques) relay\u00e9s par le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian et l&rsquo;insula. De son c\u00f4t\u00e9, le neurophysiologiste <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Jaak_Panksepp\">Jaak Panksepp<\/a> a cartographi\u00e9 les circuits neuronaux sous-corticaux profonds homologues chez tous les mammif\u00e8res (les sept syst\u00e8mes \u00e9motionnels fondamentaux : RECHERCHE, RAGE, PEUR, D\u00c9SIR, SOIN, PANIQUE\/CHAGRIN, et JEU), confirmant que l&rsquo;affect primaire tire sa gen\u00e8se des r\u00e9gions c\u00e9r\u00e9brales les plus anciennes et non des structures n\u00e9ocorticales sup\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Le paradigme relationnel et ph\u00e9nom\u00e9nologique puise quant \u00e0 lui dans la tradition spinozienne et deleuzienne, ainsi que dans la ph\u00e9nom\u00e9nologie du corps propre de Maurice Merleau-Ponty. Ce cadre postule que l&rsquo;affect ne r\u00e9side pas \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un individu isol\u00e9, mais constitue un flux intensif, un \u00e9v\u00e9nement \u00e9mergent \u00e9mergeant entre les corps. L&rsquo;affect est appr\u00e9hend\u00e9 comme une capacit\u00e9 de passage, un ph\u00e9nom\u00e8ne interstitiel qui transmet des \u00e9nergies sociales, esth\u00e9tiques et politiques \u00e0 travers des processus de r\u00e9sonance intercorporelle non r\u00e9ductibles \u00e0 la cognition individuelle.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>La formalisation originale \u00e9labor\u00e9e par Silvan Tomkins r\u00e9pertorie un ensemble de neuf affects primaires discrets, biologiquement programm\u00e9s et polaris\u00e9s en fonction de leur valence et de leur dynamique attentionnelle. Ces affects se d\u00e9ploient le long d&rsquo;un continuum d&rsquo;intensit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Int\u00e9r\u00eat &#8211; Excitation :<\/strong> Affect positif d&rsquo;orientation et de focalisation intellectuelle, indispensable aux processus d&rsquo;exploration \u00e9pist\u00e9mique et d&rsquo;engagement cr\u00e9atif envers la nouveaut\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Joie &#8211; Ravissement :<\/strong> Affect positif cons\u00e9cutif \u00e0 une d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration soudaine de la tension ou de l&rsquo;incertitude neuronale, associ\u00e9 au renforcement des liens d&rsquo;attachement, au sourire et au contentement.<\/li>\n<li><strong>Surprise &#8211; Sursaut :<\/strong> Affect neutre de r\u00e9initialisation cognitive soudaine provoqu\u00e9 par une variation brutale de l&rsquo;environnement, suspendant instantan\u00e9ment les op\u00e9rations en cours pour r\u00e9orienter l&rsquo;attention.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9tresse &#8211; Angoisse :<\/strong> Affect n\u00e9gatif soutenu d\u00e9clench\u00e9 par un niveau excessif et continu d&rsquo;activation ou de douleur, incitant l&rsquo;organisme \u00e0 vocaliser l&rsquo;appel \u00e0 l&rsquo;aide ou \u00e0 rechercher le r\u00e9confort.<\/li>\n<li><strong>Col\u00e8re &#8211; Rage :<\/strong> Affect n\u00e9gatif puissant mobilis\u00e9 par un blocage intol\u00e9rable ou un obstacle majeur, caract\u00e9ris\u00e9 par une vasoconstriction p\u00e9riph\u00e9rique et une pr\u00e9paration motrice \u00e0 la confrontation agressive.<\/li>\n<li><strong>Peur &#8211; Terreur :<\/strong> Affect n\u00e9gatif d&rsquo;alarme d\u00e9clench\u00e9 par une acc\u00e9l\u00e9ration exponentielle du gradient de menace, pr\u00e9parant les r\u00e9ponses de fuite ou de sid\u00e9ration motrice.<\/li>\n<li><strong>Honte &#8211; Humiliation :<\/strong> Affect n\u00e9gatif r\u00e9flexif majeur intervenant comme un inhibiteur soudain d&rsquo;un \u00e9lan d&rsquo;int\u00e9r\u00eat ou de joie non partag\u00e9 ou interrompu, induisant l&rsquo;abaissement du regard et le retrait postural.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9go\u00fbt (\u00ab Disgust \u00bb) :<\/strong> R\u00e9action biologique visc\u00e9rale de rejet d\u00e9fensif face \u00e0 l&rsquo;ingestion potentielle de substances toxiques, caract\u00e9ris\u00e9e par la moue labiale et le rejet naus\u00e9eux.<\/li>\n<li><strong>Dissaveur (\u00ab Dissmell \u00bb) :<\/strong> Affect d&rsquo;\u00e9vitement olfactif et spatial primaire par lequel l&rsquo;organisme repousse ce qui exhale la d\u00e9composition \u00e0 distance (distingu\u00e9 du d\u00e9go\u00fbt par le rejet pr\u00e9-ingestif).<\/li>\n<\/ul>\n<p>En compl\u00e9ment de ces cat\u00e9gories discr\u00e8tes, les mod\u00e8les dimensionnels de la psychologie contemporaine (notamment le mod\u00e8le circomplexe de James Russell) structurent l&rsquo;exp\u00e9rience affective le long de deux axes orthogonaux continus : la <strong>valence<\/strong> (axe h\u00e9donique s&rsquo;\u00e9tendant du d\u00e9plaisir extr\u00eame au plaisir intense) et l&rsquo;<strong>activation<\/strong> (\u00ab arousal \u00bb, degr\u00e9 d&rsquo;excitation physiologique s&rsquo;\u00e9tirant de la l\u00e9thargie somnolente \u00e0 l&rsquo;agitation maximale).<\/p>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de mat\u00e9rialiser les postulats de la th\u00e9orie des affects au quotidien, examinons le cas clinique d&rsquo;un nourrisson lors d&rsquo;une interaction visuelle avec sa figure d&rsquo;attachement. Lorsque la m\u00e8re engage un \u00e9change ludique soutenu, l&rsquo;enfant manifeste l&rsquo;affect d&rsquo;int\u00e9r\u00eat-excitation, visible par la dilatation de ses pupilles, une posture redress\u00e9e et une vocalisation rythm\u00e9e. Si la m\u00e8re interrompt brusquement son contact visuel (comme dans le c\u00e9l\u00e8bre protocole exp\u00e9rimental du <em>Still Face<\/em> d&rsquo;Edward Tronick), le nourrisson subit une rupture brutale de connectivit\u00e9. Son syst\u00e8me nerveux r\u00e9agit instantan\u00e9ment par une cascade affective : la tentative infructueuse de reconnexion active la d\u00e9tresse, suivie imm\u00e9diatement d&rsquo;un abaissement c\u00e9phalique, d&rsquo;une rupture du regard et d&rsquo;une rougeur faciale caract\u00e9ristique de la honte primitive. Cet exemple illustre la mani\u00e8re dont l&rsquo;affect op\u00e8re comme un barom\u00e8tre relationnel direct, affranchi de toute conceptualisation langagi\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sociale adulte, la th\u00e9orie de Tomkins permet de r\u00e9interpr\u00e9ter la symptomatologie invalidante d&rsquo;un orateur p\u00e9trifi\u00e9 avant de monter sur sc\u00e8ne. Alors que le sujet pense intellectuellement ma\u00eetriser son discours, une micro-r\u00e9action de d\u00e9sapprobation per\u00e7ue inconsciemment chez un spectateur active le script de la honte-humiliation. Le sang afflue au visage (vasodilatation faciale paradoxale), le tonus musculaire des fl\u00e9chisseurs s&rsquo;effondre l\u00e9g\u00e8rement, et le d\u00e9bit verbal se paralyse. L&rsquo;individu ne souffre pas d&rsquo;un d\u00e9ficit logique, mais d&rsquo;une submersion par un affect archa\u00efque qui a court-circuit\u00e9 les ressources cognitives du cortex pr\u00e9frontal.<\/p>\n<p>Un autre cas frappant s&rsquo;observe dans les environnements professionnels contemporains lors de ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;\u00e9puisement professionnel (\u00ab burnout \u00bb). Les individus expos\u00e9s \u00e0 un stress chronique subissent un maintien prolong\u00e9 de l&rsquo;affect de d\u00e9tresse sans jamais b\u00e9n\u00e9ficier de la phase de d\u00e9charge n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;activation de la joie ou du soulagement. Cette suractivation prolong\u00e9e \u00e9puise les r\u00e9serves hom\u00e9ostatiques, for\u00e7ant l&rsquo;organisme \u00e0 adopter des strat\u00e9gies d\u00e9fensives de d\u00e9tachement affectif massif et de cynisme d\u00e9personnalisant, qui constituent des tentatives d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es pour neutraliser l&rsquo;amplification affective somatique permanente.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>La quantification et l&rsquo;\u00e9valuation empirique des affects constituent un d\u00e9fi m\u00e9thodologique majeur en raison de leur fugacit\u00e9 et de leur nature somatique inconsciente. Les chercheurs en psychologie exp\u00e9rimentale et en neurosciences d\u00e9ploient ainsi un arsenal multimodal conjuguant approches physiologiques, comportementales et psychom\u00e9triques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9lectromyographie faciale (EMG) :<\/strong> Mesure des micro-contractions musculaires imperceptibles \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu, notamment au niveau du muscle corrugateur du sourcil (t\u00e9moignant d&rsquo;affects n\u00e9gatifs) et du muscle grand zygomatique (indicateur d&rsquo;affects positifs).<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me de codage de l&rsquo;action faciale (FACS) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9 par Paul Ekman et Wallace Friesen, ce protocole anatomique rigoureux d\u00e9compose chaque mouvement expressif du visage en \u00ab unit\u00e9s d&rsquo;action \u00bb (Action Units), permettant de cartographier avec une pr\u00e9cision millim\u00e9trique l&rsquo;\u00e9mergence des affects primaires.<\/li>\n<li><strong>Les biomarqueurs autonomes et neurov\u00e9g\u00e9tatifs :<\/strong> Enregistrement continu de la variabilit\u00e9 de la fr\u00e9quence cardiaque (VFC), de la conductance \u00e9lectrodermale (mesurant la sudation palmaire li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;activation du syst\u00e8me sympathique) et de la temp\u00e9rature cutan\u00e9e p\u00e9riph\u00e9rique.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle (IRMf et EEG haute densit\u00e9) :<\/strong> D\u00e9tection des activations r\u00e9gionales sub-corticales (complexe amygdalien, noyau accumbens, cortex insulaire) et analyse des asym\u00e9tries pr\u00e9frontales dans les bandes de fr\u00e9quences alpha (associ\u00e9es aux tendances d&rsquo;approche versus d&rsquo;\u00e9vitement).<\/li>\n<li><strong>Les \u00e9chelles psychom\u00e9triques d&rsquo;auto-\u00e9valuation :<\/strong> Instruments standardis\u00e9s tels que le PANAS (<em>Positive and Negative Affect Schedule<\/em> de Watson, Clark et Tellegen), l&rsquo;inventaire <em>Self-Assessment Manikin<\/em> (SAM, mesurant valence et activation par \u00e9chelles visuelles picturales) ou le <em>Tomkins Affect Survey<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Les implications de la th\u00e9orie des affects se d\u00e9ploient dans de multiples disciplines appliqu\u00e9es, transformant radicalement les pratiques professionnelles :<\/p>\n<p>En <strong>psychoth\u00e9rapie clinique<\/strong>, la th\u00e9orie des affects a donn\u00e9 naissance \u00e0 des approches th\u00e9rapeutiques novatrices telles que la psychoth\u00e9rapie dynamique exp\u00e9rientielle acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e (AEDP de Diana Fosha) et la th\u00e9rapie centr\u00e9e sur les \u00e9motions (EFT de Leslie Greenberg). Ces mod\u00e8les postulent que la gu\u00e9rison des traumatismes psychiques ne s&rsquo;obtient pas par la seule prise de conscience intellectuelle (\u00ab insight \u00bb verbal), mais par l&rsquo;exp\u00e9rimentation corporelle et le d\u00e9blocage visc\u00e9ral des affects primaires autrefois r\u00e9prim\u00e9s ou d\u00e9savou\u00e9s au sein d&rsquo;une relation th\u00e9rapeutique s\u00e9cure.<\/p>\n<p>Dans le secteur de l&rsquo;<strong>\u00e9ducation et de la p\u00e9dagogie<\/strong>, comprendre que l&rsquo;int\u00e9r\u00eat est un affect primaire r\u00e9gulateur de la plasticit\u00e9 synaptique red\u00e9finit la conception des programmes scolaires. L&rsquo;apprentissage ne peut prosp\u00e9rer sous la f\u00e9rule de la peur ou de l&rsquo;humiliation publique, car ces affects n\u00e9gatifs restreignent le focus attentionnel aux comportements de survie. \u00c0 l&rsquo;inverse, susciter la curiosit\u00e9 par la surprise et le jeu active les voies dopaminergiques de l&rsquo;affect de recherche, facilitant l&rsquo;encodage mn\u00e9sique \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>En <strong>gestion organisationnelle et leadership<\/strong>, la notion de \u00ab contagion affective \u00bb a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les \u00e9tats affectifs non formul\u00e9s des gestionnaires se propagent de mani\u00e8re subliminale au sein des \u00e9quipes via les neurones miroirs et la synchronisation posturale. Les entreprises exploitent \u00e9galement la th\u00e9orie des affects en marketing exp\u00e9rientiel et en design d&rsquo;interaction pour fa\u00e7onner des environnements visuels et sonores capables de susciter des micro-affects d&rsquo;attachement chez les consommateurs avant toute analyse critique du produit.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine a largement confirm\u00e9 l&rsquo;intuition centrale de Tomkins quant \u00e0 la primaut\u00e9 du syst\u00e8me affectif. Les travaux pionniers de Joseph LeDoux sur le conditionnement de la peur ont mis en lumi\u00e8re l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00ab route basse \u00bb thalamo-amygdalienne directe. Ce circuit sous-cortical achemine l&rsquo;information sensorielle brute \u00e0 l&rsquo;amygdale en moins de 15 millisecondes, d\u00e9clenchant des r\u00e9ponses de fuite et des d\u00e9charges hormonales bien avant que la \u00ab route haute \u00bb thalamo-corticale n&rsquo;ait achev\u00e9 l&rsquo;analyse perceptive d\u00e9taill\u00e9e du stimulus au niveau du cortex visuel.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les investigations de neurobiologie affective men\u00e9es par Jaak Panksepp ont d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;homologie anatomique et neurochimique profonde des r\u00e9seaux \u00e9motionnels mammif\u00e8res. La stimulation \u00e9lectrique c\u00e9r\u00e9brale des r\u00e9gions sous-corticales p\u00e9riaqueducales chez les rongeurs produit des affects d&rsquo;une intensit\u00e9 manifeste, d\u00e9clenchant des vocalisations ultrasoniques associ\u00e9es au jeu ou \u00e0 la panique sans aucune m\u00e9diation n\u00e9ocorticale. Ces donn\u00e9es r\u00e9futent la conception cognitiviste classique qui r\u00e9duisait l&rsquo;affect \u00e0 un simple jugement de valeur subordonn\u00e9 au langage.<\/p>\n<p>Dans le domaine du d\u00e9veloppement pr\u00e9coce, les recherches de Colwyn Trevarthen et Allan Schore sur l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 primaire ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la synchronisation affective m\u00e8re-nourrisson r\u00e9gule la maturation neurobiologique du syst\u00e8me limbique de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit du b\u00e9b\u00e9. Les oscillations d&rsquo;intensit\u00e9 affective partag\u00e9e constituent le soubassement neurofonctionnel de l&rsquo;attachement et de l&rsquo;autor\u00e9gulation \u00e9motionnelle future, validant de mani\u00e8re \u00e9clatante les pr\u00e9misses de la th\u00e9orie tomkinsienne des scripts affectifs interpersonnels.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;universalit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e des affects a constitu\u00e9 l&rsquo;un des d\u00e9bats scientifiques les plus passionn\u00e9s du dernier demi-si\u00e8cle. Si les \u00e9tudes transculturelles classiques d&rsquo;Ekman men\u00e9es aupr\u00e8s de populations isol\u00e9es de Papouasie-Nouvelle-Guin\u00e9e ont d\u00e9montr\u00e9 une reconnaissance statistiquement significative des expressions faciales de base (joie, d\u00e9go\u00fbt, peur, col\u00e8re), l&rsquo;anthropologie et la psychologie culturelle ont depuis nuanc\u00e9 ces constats universaux rigides.<\/p>\n<p>Chaque culture d\u00e9veloppe des \u00ab r\u00e8gles d&rsquo;affichage \u00bb (\u00ab display rules \u00bb) rigoureusement codifi\u00e9es qui prescrivent quels affects doivent \u00eatre amplifi\u00e9s, att\u00e9nu\u00e9s, masqu\u00e9s ou neutralis\u00e9s selon les contextes sociaux. Dans les cultures collectivistes est-asiatiques par exemple, l&rsquo;expression faciale manifeste d&rsquo;affects n\u00e9gatifs comme la col\u00e8re est fortement d\u00e9courag\u00e9e pour pr\u00e9server l&rsquo;harmonie du groupe, favorisant l&rsquo;int\u00e9riorisation ou l&rsquo;expression somatique indirecte. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les cultures individualistes occidentales valorisent l&rsquo;ext\u00e9riorisation expressive des affects positifs li\u00e9s \u00e0 la valorisation de soi et \u00e0 l&rsquo;assertivit\u00e9.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le lexique \u00e9motionnel fa\u00e7onne profond\u00e9ment la mani\u00e8re dont les affects bruts sont cat\u00e9goris\u00e9s et conceptualis\u00e9s au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 linguistique. Des concepts affectifs hautement sp\u00e9cifiques tels que la \u00ab saudade \u00bb portugaise, l&rsquo;\u00ab amae \u00bb japonais (sentiment de douce d\u00e9pendance bienveillante) ou le \u00ab schadenfreude \u00bb allemand illustrent comment une m\u00eame sensation affective primaire subit un agencement socioculturel distinctif, transformant une r\u00e9sonance biologique brute en un syst\u00e8me de significations partag\u00e9 et unique \u00e0 un biotope culturel.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Nonobstant sa robustesse th\u00e9orique, la th\u00e9orie des affects fait l&rsquo;objet de vives contestations \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00e9thodologiques, principalement port\u00e9es par les tenants de la <strong>th\u00e9orie des \u00e9motions construites<\/strong>, incarn\u00e9e au premier plan par la neuroscientifique Lisa Feldman Barrett. Selon cette perspective constructiviste, il n&rsquo;existe pas d&#8217;empreintes neurobiologiques ou de circuits sous-corticaux fixes d\u00e9di\u00e9s \u00e0 des \u00e9motions sp\u00e9cifiques. Barrett soutient que le cerveau est un organe pr\u00e9dictif cr\u00e9ant des instances \u00e9motionnelles en agr\u00e9geant du \u00ab concept d&rsquo;\u00e9motion \u00bb sur un noyau affectif de base indiff\u00e9renci\u00e9 (le \u00ab core affect \u00bb, caract\u00e9ris\u00e9 uniquement par la valence et l&rsquo;activation).<\/p>\n<p>D&rsquo;autres critiques s&rsquo;adressent \u00e0 la tendance r\u00e9ductionniste de certains mod\u00e8les de la th\u00e9orie des affects, suspect\u00e9s d&rsquo;ignorer la m\u00e9diation sociopolitique et discursive au profit d&rsquo;un essentialisme biologique rigide. Des th\u00e9oriciens reprochent \u00e0 l&rsquo;approche tomkinsienne de figer le comportement humain dans une grammaire d\u00e9terministe d&rsquo;expressions faciales universelles en occultant la variabilit\u00e9 contextuelle immense de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/p>\n<p>Enfin, au sein m\u00eame du courant philosophique du \u00ab tournant affectif \u00bb, une ligne de faille s\u00e9pare les partisans d&rsquo;une vision deleuzienne radicale (Brian Massumi) et les critiques culturalistes (comme Sara Ahmed ou Ruth Leys). Massumi est accus\u00e9 par Leys d&rsquo;avoir cr\u00e9\u00e9 un schisme artificiel entre l&rsquo;affect (per\u00e7u comme une pure intensit\u00e9 corporelle autonome, as\u00e9mantique et inconsciente) et la signification discursive, aboutissant paradoxalement \u00e0 une forme de mysticisme antirationaliste qui d\u00e9l\u00e9gitime l&rsquo;analyse critique de l&rsquo;id\u00e9ologie et de la cognition sociale.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9venir les confusions r\u00e9currentes dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e, il est imp\u00e9ratif de situer la th\u00e9orie des affects par rapport aux notions avoisinantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Affect versus \u00c9motion :<\/strong> L&rsquo;affect est la d\u00e9charge neurobiologique, sensorielle et corporelle imm\u00e9diate et pr\u00e9cognitive. L&rsquo;\u00e9motion est la construction psychologique complexe qui survient lorsque cet affect est associ\u00e9 \u00e0 des repr\u00e9sentations mentales, \u00e0 des r\u00e9cits biographiques et \u00e0 des significations symboliques.<\/li>\n<li><strong>Affect versus Humeur (\u00ab Mood \u00bb) :<\/strong> L&rsquo;affect se caract\u00e9rise par sa haute intensit\u00e9 et sa bri\u00e8vet\u00e9 temporelle (souvent quelques fractions de seconde). L&rsquo;humeur est un \u00e9tat affectif diffus, de basse intensit\u00e9 mais de longue dur\u00e9e, d\u00e9pourvu d&rsquo;objet d\u00e9clencheur imm\u00e9diat ou identifiable (par exemple, un \u00e9tat m\u00e9lancolique persistant sur plusieurs jours).<\/li>\n<li><strong>Affect versus Pulsion (\u00ab Drive \u00bb) :<\/strong> La pulsion (faim, soif, sexualit\u00e9) informe l&rsquo;organisme sur un besoin biologique strict indispensable \u00e0 sa survie imm\u00e9diate, selon un gradient imp\u00e9ratif cyclique li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9puisement des ressources physiologiques. L&rsquo;affect, bien que biologique, jouit d&rsquo;une autonomie totale par rapport \u00e0 la survie tissulaire directe et amplifie la pulsion en lui octroyant une valeur motivationnelle modulable.<\/li>\n<li><strong>Affect versus Sentiment (\u00ab Feeling \u00bb) :<\/strong> Le sentiment repr\u00e9sente l&rsquo;\u00e9valuation subjective et la perception m\u00e9tacognitive consciente qu&rsquo;un individu acquiert de ses propres \u00e9motions et \u00e9tats somatiques.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie des affects transcende le vieux dualisme cart\u00e9sien opposant l&rsquo;intellect souverain au corps passif en r\u00e9habilitant la corpor\u00e9it\u00e9 vivante comme socle fondamental de toute activit\u00e9 psychique et relationnelle. Voici les axiomes cardinaux \u00e0 retenir :<\/p>\n<ul>\n<li>Les affects constituent le syst\u00e8me motivationnel primaire de l&rsquo;\u00eatre humain, pr\u00e9c\u00e9dant la rationalit\u00e9 cognitive et attribuant une valeur h\u00e9donique et fonctionnelle \u00e0 nos perceptions.<\/li>\n<li>Chaque affect de base (int\u00e9r\u00eat, joie, surprise, d\u00e9tresse, peur, col\u00e8re, honte, d\u00e9go\u00fbt, dissaveur) repose sur un profil d&rsquo;activation neuronale propre et une r\u00e9ponse motrice et faciale phylog\u00e9n\u00e9tiquement s\u00e9lectionn\u00e9e.<\/li>\n<li>L&rsquo;agr\u00e9gation continuelle des affects avec la m\u00e9moire autobiographique engendre des \u00ab scripts affectifs \u00bb, structures dynamiques qui mod\u00e9lisent le style de personnalit\u00e9 et les sch\u00e9mas relationnels de l&rsquo;individu.<\/li>\n<li>La psychopathologie contemporaine et les th\u00e9rapies orient\u00e9es vers le corps reconnaissent d\u00e9sormais que la r\u00e9gulation affective et le r\u00e9accordage somatosensoriel constituent la clef de vo\u00fbte de la sant\u00e9 mentale et de l&rsquo;\u00e9quilibre psychosomatique.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Barrett, L. F. (2017). <em>How emotions are made: The secret life of the brain<\/em>. Houghton Mifflin Harcourt. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/how-emotions-are-made-the-secret-life-of-the-brain\/oclc\/952567406\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/how-emotions-are-made-the-secret-life-of-the-brain\/oclc\/952567406<\/a><\/li>\n<li>Damasio, A. R. (1994). <em>Descartes&rsquo; error: Emotion, reason, and the human brain<\/em>. G.P. Putnam&rsquo;s Sons. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/descartes-error-emotion-reason-and-the-human-brain\/oclc\/30436444\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/descartes-error-emotion-reason-and-the-human-brain\/oclc\/30436444<\/a><\/li>\n<li>Ekman, P. (1992). An argument for basic emotions. <em>Cognition &amp; Emotion<\/em>, 6(3-4), 169\u2013200. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/02699939208411068\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/02699939208411068<\/a><\/li>\n<li>Massumi, B. (2002). <em>Parables for the virtual: Movement, affect, sensation<\/em>. Duke University Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1215\/9780822383574\">https:\/\/doi.org\/10.1215\/9780822383574<\/a><\/li>\n<li>Panksepp, J. (1998). <em>Affective neuroscience: The foundations of human and animal emotions<\/em>. Oxford University Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/affective-neuroscience-the-foundations-of-human-and-animal-emotions\/oclc\/38199723\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/affective-neuroscience-the-foundations-of-human-and-animal-emotions\/oclc\/38199723<\/a><\/li>\n<li>Tomkins, S. S. (1962). <em>Affect imagery consciousness: Volume I. The positive affects<\/em>. Springer Publishing Company. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/affect-imagery-consciousness-vol-1-the-positive-affects\/oclc\/490197779\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/affect-imagery-consciousness-vol-1-the-positive-affects\/oclc\/490197779<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Explorez la th\u00e9orie des affects en psychologie : origines de Silvan Tomkins, neurobiologie, expressions corporelles et distinctions avec l&rsquo;\u00e9motion.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[10425,1214,3,647],"tags":[1187,6411,21998,9593,19519,27951],"class_list":["post-19808","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-emotions-et-motivation","category-neurosciences-affectives","category-psychologie-clinique","category-psychologie-cognitive","tag-emotions","tag-neurobiologie","tag-psychologie-des-affects","tag-silvan-tomkins","tag-systeme-affectif","tag-theorie-des-affects"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19808","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19808\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19808"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19808"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19808"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}