{"id":19802,"date":"2026-10-22T19:45:19","date_gmt":"2026-10-22T19:45:19","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=manifestation-de-l-affect-psychologie-non-verbale"},"modified":"2026-10-22T19:45:19","modified_gmt":"2026-10-22T19:45:19","slug":"manifestation-de-l-affect-psychologie-non-verbale","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=manifestation-de-l-affect-psychologie-non-verbale","title":{"rendered":"Manifestation de l&rsquo;affect : Le miroir des \u00e9motions"},"content":{"rendered":"<p>La communication humaine transcende largement le cadre strict du langage verbal en s&rsquo;incarnant dans une chor\u00e9graphie subtile de signaux corporels, posturaux et faciaux. Au c\u0153ur des sciences comportementales, la <strong>manifestation de l&rsquo;affect<\/strong> (souvent d\u00e9sign\u00e9e en litt\u00e9rature scientifique sous le terme d&rsquo;<em>affect display<\/em>) constitue l&rsquo;un des m\u00e9canismes les plus fondamentaux par lesquels les \u00e9tats \u00e9motionnels internes d&rsquo;un individu sont rendus perceptibles au monde ext\u00e9rieur. Qu&rsquo;elle soit involontaire ou soumise aux normes sociales de r\u00e9gulation expressive, elle joue un r\u00f4le pivot dans la r\u00e9gulation des interactions, l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 et la survie adaptative au sein des groupes sociaux.<\/p>\n<h2>Manifestation de l&rsquo;affect<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La manifestation de l&rsquo;affect d\u00e9signe l&rsquo;ensemble des configurations comportementales observables \u2014 principalement les mimiques faciales, les variations posturales, la gestuelle corporelle et les inflexions vocales \u2014 qui ext\u00e9riorisent et communiquent un \u00e9tat \u00e9motionnel ou affectif, qu&rsquo;il soit conscient ou inconscient. Introduit formellement dans l&rsquo;\u00e9tude de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Communication_non_verbale\">communication non verbale<\/a> par les psychologues Paul Ekman et Wallace V. Friesen \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, ce concept distingue l&rsquo;expression \u00e9motionnelle brute d&rsquo;autres formes de gestes s\u00e9miotiques tels que les embl\u00e8mes ou les illustrateurs.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, les manifestations affectives ne se limitent pas \u00e0 de simples r\u00e9pliques m\u00e9caniques d&rsquo;une \u00e9motion sous-jacente. Elles r\u00e9sultent d&rsquo;une dynamique complexe d&rsquo;interaction entre des patrons neurobiologiques inn\u00e9s, des \u00e9valuations cognitives imm\u00e9diates et des pressions socioculturelles qui dictent quand, comment et devant qui certaines \u00e9motions peuvent \u00eatre rendues visibles. Ainsi, une manifestation de l&rsquo;affect peut refl\u00e9ter une congruence \u00e9motionnelle spontan\u00e9e, une dissimulation partielle, ou encore une amplification strat\u00e9gique conforme aux exigences de l&rsquo;environnement social.<\/p>\n<p>Dans le domaine clinique et psychopathologique, l&rsquo;observation fine de la manifestation affective repr\u00e9sente un indicateur s\u00e9miologique crucial. Les praticiens \u00e9valuent non seulement la valence et l&rsquo;intensit\u00e9 des affects affich\u00e9s, mais \u00e9galement leur ad\u00e9quation au discours verbal, leur mobilit\u00e9, ainsi que leur r\u00e9activit\u00e9 aux stimuli relationnels, offrant des rep\u00e8res diagnostiques majeurs dans les troubles de l&rsquo;humeur, les \u00e9tats dissociatifs ou les troubles du spectre de la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression fran\u00e7aise \u00ab manifestation de l&rsquo;affect \u00bb combine deux racines linguistiques hautement ancr\u00e9es dans la philosophie et la psychologie occidentales. Le mot \u00ab manifestation \u00bb d\u00e9rive du latin <em>manifestatio<\/em>, lui-m\u00eame issu du verbe <em>manifestare<\/em>, signifiant \u00ab rendre \u00e9vident, montrer au grand jour, r\u00e9v\u00e9ler \u00bb. Le terme <em>manifestus<\/em> d\u00e9signe litt\u00e9ralement ce qui peut \u00eatre touch\u00e9 de la main (<em>manus<\/em>) ou ce qui est imm\u00e9diatement perceptible par les sens, s&rsquo;opposant ainsi \u00e0 l&rsquo;occulte ou au secret.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab affect \u00bb, quant \u00e0 lui, provient du latin <em>affectus<\/em> (substantif d\u00e9riv\u00e9 de <em>afficere<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ad-<\/em> et du radical <em>facere<\/em>, \u00ab faire \u00bb), qui d\u00e9crit l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;un \u00eatre touch\u00e9, modifi\u00e9 ou impressionn\u00e9 par une cause externe ou interne. En philosophie classique, notamment chez Baruch Spinoza, l&rsquo;affect (<em>affectus<\/em>) repr\u00e9sente les variations de la puissance d&rsquo;agir du corps et de l&rsquo;esprit en r\u00e9ponse \u00e0 une rencontre. R\u00e9introduit dans la psychopathologie germanique sous la plume de Sigmund Freud sous le vocable <em>Affekt<\/em>, le concept d\u00e9signe la composante quantitative et qualitative de l&rsquo;\u00e9nergie pulsionnelle ressentie subjectivement.<\/p>\n<p>Dans le lexique anglo-saxon, la formule canonique <em>affect display<\/em> a \u00e9t\u00e9 conceptualis\u00e9e et formalis\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1969 par Paul Ekman et Wallace V. Friesen dans leur article s\u00e9minal \u00ab The Repertoire of Nonverbal Behavior: Categories, Origins, Usage, and Coding \u00bb. Les auteurs ont choisi le vocable <em>display<\/em> \u2014 issu de l&rsquo;ancien fran\u00e7ais \u00ab despleier \u00bb (d\u00e9ployer, exposer) \u2014 pour marquer l&rsquo;ext\u00e9riorisation ostensible d&rsquo;un \u00e9tat neurophysiologique interne aupr\u00e8s d&rsquo;un observateur potentiel, \u00e9tablissant ainsi une distinction op\u00e9rationnelle avec les simples r\u00e9ponses visc\u00e9rales internes.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique fran\u00e7ais, le terme se prononce \/ma.ni.f\u025bs.ta.sj\u0254\u0303 d\u0259 l\u203fa.f\u025bkt\/. En fran\u00e7ais contemporain, le syntagme est un nom commun f\u00e9minin compos\u00e9 (\u00ab une manifestation de l&rsquo;affect \u00bb, avec la forme plurielle \u00ab des manifestations de l&rsquo;affect \u00bb ou \u00ab des manifestations affectives \u00bb). Dans le discours acad\u00e9mique bilingue ou anglo-am\u00e9ricain, l&#8217;emprunt lexical \u00ab un <em>affect display<\/em> \u00bb (au pluriel \u00ab des <em>affect displays<\/em> \u00bb, prononc\u00e9 \/\u0259\u02c8f\u025bkt d\u026a\u02c8sple\u026a\/) est fr\u00e9quemment employ\u00e9 de mani\u00e8re synonymique dans les travaux portant sur la s\u00e9miotique posturo-gestuelle et la micro-expressivit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, le substantif \u00ab affect \u00bb se distingue soigneusement du verbe homonyme \u00ab affecter \u00bb (au sens de feindre ou d&rsquo;alt\u00e9rer) et de l&rsquo;adjectif \u00ab affect\u00e9 \u00bb. Dans son acception psychologique, l&rsquo;affect s&rsquo;articule couramment avec des \u00e9pith\u00e8tes techniques renseignant la s\u00e9miologie clinique : on parlera d&rsquo;un affect abras\u00e9, \u00e9mouss\u00e9, restreint, labile ou incongru, qualifiant directement la nature des manifestations observables chez le sujet.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La manifestation de l&rsquo;affect op\u00e8re \u00e0 la charni\u00e8re de la psychologie intrapersonnelle et de la sociologie interpersonnelle. Lorsqu&rsquo;un individu est confront\u00e9 \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement saillant, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un danger imminent, d&rsquo;une perte tragique ou d&rsquo;une r\u00e9ussite inattendue, son organisme enclenche une r\u00e9ponse globale mobilisant le syst\u00e8me nerveux central et le syst\u00e8me nerveux autonome. L&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89motion\">\u00e9motion<\/a> ressentie g\u00e9n\u00e8re des influx moteurs programm\u00e9s phylog\u00e9n\u00e9tiquement pour mouvoir des groupes musculaires pr\u00e9cis, moduler la ventilation pulmonaire et adapter la tension des cordes vocales. La manifestation affective constitue la concr\u00e9tisation visuelle et acoustique de ce d\u00e9ploiement physiologique.<\/p>\n<p>Toutefois, la manifestation de l&rsquo;affect ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une fuite involontaire d&rsquo;\u00e9nergie psychique. Elle fonctionne comme un syst\u00e8me de signalisation social perfectionn\u00e9. Dans les interactions humaines, percevoir l&rsquo;expression d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re fournit des informations critiques instantan\u00e9es sur son \u00e9tat interne, ses intentions potentielles et son \u00e9valuation de l&rsquo;environnement imm\u00e9diat. Un froncement de sourcils coupl\u00e9 \u00e0 un resserrement des l\u00e8vres transmet un signal clair d&rsquo;obstacle ou d&rsquo;hostilit\u00e9, incitant le r\u00e9cepteur \u00e0 adapter sa trajectoire comportementale. En ce sens, les manifestations affectives remplissent une fonction de coordination interpersonnelle sans laquelle aucune vie sociale structur\u00e9e ne serait viable.<\/p>\n<p>Un autre pan fondamental de la conceptualisation r\u00e9side dans le gradient de conscience et de contr\u00f4le qui module ces manifestations. Contrairement aux embl\u00e8mes gestuels (tels qu&rsquo;un signe d&rsquo;assentiment ou le geste \u00ab stop \u00bb de la main), qui sont conventionnels, intentionnels et dot\u00e9s d&rsquo;une traduction verbale quasi parfaite, les manifestations de l&rsquo;affect oscillent continuellement entre automatisme r\u00e9flexe et ma\u00eetrise volontaire. M\u00eame lorsque les individus tentent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de dissimuler ce qu&rsquo;ils \u00e9prouvent, des micro-expressions fugaces \u2014 durant parfois moins d&rsquo;un quart de seconde \u2014 peuvent faire surface, trahissant la tentative d&rsquo;inhibition centrale exerc\u00e9e par le cortex moteur pr\u00e9frontal sur les circuits sous-corticaux.<\/p>\n<p>Enfin, le concept s&rsquo;articule autour des r\u00e8gles d&rsquo;affichage (ou <em>display rules<\/em>), th\u00e9oris\u00e9es pour expliquer comment la culture fa\u00e7onne l&rsquo;expression \u00e9motionnelle. Ces r\u00e8gles constituent des normes apprises d\u00e8s l&rsquo;enfance qui stipulent quelles manifestations affectives sont autoris\u00e9es, valoris\u00e9es, att\u00e9nu\u00e9es ou proscrites selon le statut des interlocuteurs, leur genre et le contexte institutionnel. D\u00e8s lors, toute manifestation affective observ\u00e9e chez l&rsquo;adulte est un produit hybride : le reflet d&rsquo;un noyau \u00e9motionnel universellement partag\u00e9 filtr\u00e9 par un tamis normatif et culturellement appris.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration scientifique de la manifestation de l&rsquo;affect trouve ses fondations modernes dans l&rsquo;\u0153uvre visionnaire de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Charles_Darwin\">Charles Darwin<\/a>. Dans son ouvrage magistral publi\u00e9 en 1872, <em>L&rsquo;Expression des \u00e9motions chez l&rsquo;homme et les animaux<\/em>, Darwin soutient la th\u00e8se r\u00e9volutionnaire selon laquelle les expressions faciales et corporelles humaines d\u00e9rivent d&rsquo;adaptations \u00e9volutives ancestrales communes aux mammif\u00e8res. Pour Darwin, montrer les canines lors d&rsquo;un acc\u00e8s de col\u00e8re ou \u00e9carquiller les yeux dans l&rsquo;effroi repr\u00e9sentaient jadis des actes fonctionnels directs (pr\u00e9parer la morsure, \u00e9largir le champ visuel), devenus au fil du temps des signaux communicatifs standardis\u00e9s r\u00e9gis par des m\u00e9canismes biologiques inn\u00e9s.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, cette perspective universaliste fut vivement contest\u00e9e par le courant du relativisme culturel dominant en anthropologie sociale, men\u00e9 par des figures telles que Franz Boas, Margaret Mead et Ray Birdwhistell. Ce dernier, pionnier de la kin\u00e9sique, affirmait dans les ann\u00e9es 1950 qu&rsquo;il n&rsquo;existait aucun symbole gestuel ou facial universel et que les manifestations \u00e9motionnelles \u00e9taient enti\u00e8rement model\u00e9es par la culture, \u00e0 l&rsquo;instar des dialectes linguistiques.<\/p>\n<p>Le paradigme bascula \u00e0 nouveau \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 gr\u00e2ce aux recherches pionni\u00e8res de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paul_Ekman\">Paul Ekman<\/a>, Wallace V. Friesen et Carroll Izard. S&rsquo;appuyant sur des protocoles comparatifs men\u00e9s au sein de soci\u00e9t\u00e9s industrialis\u00e9es occidentales et de communaut\u00e9s isol\u00e9es pr\u00e9lettr\u00e9es de Papouasie-Nouvelle-Guin\u00e9e (comme les Fore), Ekman apporta des preuves empiriques \u00e9tayant l&rsquo;existence d&rsquo;un ensemble discret d&rsquo;\u00e9motions de base (joie, tristesse, col\u00e8re, peur, d\u00e9go\u00fbt, surprise) associ\u00e9es \u00e0 des configurations faciales universellement identifiables. C&rsquo;est dans le cadre de ces travaux qu&rsquo;Ekman et Friesen (1969) \u00e9tablirent leur c\u00e9l\u00e8bre taxonomie de la communication non verbale, consacrant d\u00e9finitivement l&rsquo;expression \u00ab <em>affect display<\/em> \u00bb dans le paysage scientifique.<\/p>\n<p>Depuis les ann\u00e9es 1990 et l&rsquo;essor des neurosciences affectives, des chercheurs tels qu&rsquo;Antonio Damasio, Jaak Panksepp et Joseph LeDoux ont consid\u00e9rablement approfondi les bases c\u00e9r\u00e9brales sous-tendant les manifestations affectives. Leurs d\u00e9couvertes ont mis en lumi\u00e8re le r\u00f4le central de l&rsquo;amygdale, de l&rsquo;insula et du cortex cingulaire ant\u00e9rieur dans le d\u00e9clenchement des patterns v\u00e9g\u00e9tatifs et somatiques de l&rsquo;affect, tandis que les sciences cognitives contemporaines r\u00e9interrogent aujourd&rsquo;hui l&rsquo;universalit\u00e9 stricte de ces manifestations \u00e0 la lumi\u00e8re de th\u00e9ories constructivistes.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres th\u00e9oriques concurrents et compl\u00e9mentaires structurent la compr\u00e9hension scientifique de la manifestation de l&rsquo;affect :<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie neuro-culturelle des \u00e9motions (Ekman) :<\/strong> Ce mod\u00e8le postule l&rsquo;existence d&rsquo;un double syst\u00e8me r\u00e9gulateur. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, un syst\u00e8me programmatique inn\u00e9 (le <em>Facial Affect Program<\/em>) relie chaque \u00e9motion de base \u00e0 des patrons sp\u00e9cifiques de contractions musculaires faciales m\u00e9di\u00e9s par des voies neuromotrices sous-corticales. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 interviennent les r\u00e8gles d&rsquo;affichage socioculturelles (<em>display rules<\/em>), qui s&rsquo;activent pour inhiber, intensifier, att\u00e9nuer ou masquer le patron facial initial en fonction des conventions contextuelles. La manifestation observable r\u00e9sulte donc d&rsquo;un compromis dynamique entre biologie \u00e9volutionniste et apprentissage social.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9cologie comportementale de l&rsquo;affichage (Fridlund) :<\/strong> En rupture avec la vision darwinienne classique qui con\u00e7oit l&rsquo;expression comme le reflet passif d&rsquo;une \u00e9motion sous-jacente, Alan Fridlund propose la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9cologie comportementale (<em>Behavioral Ecology View<\/em>). Selon cette approche, les manifestations de l&rsquo;affect ne sont pas des \u00ab fuites \u00bb d&rsquo;\u00e9tats internes, mais des signaux \u00e9mis intentionnellement dans un but strictement social et strat\u00e9gique. Elles ne communiquent pas ce que l&rsquo;individu \u00ab ressent \u00bb, mais ce qu&rsquo;il a l&rsquo;intention de \u00ab faire \u00bb (la col\u00e8re n&rsquo;exprime pas une souffrance interne, mais menace d&rsquo;une agression si l&rsquo;autre ne recule pas). Pour Fridlund, ces affichages se manifestent presque exclusivement en pr\u00e9sence de spectateurs r\u00e9els, anticip\u00e9s ou imagin\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie constructiviste de l&rsquo;\u00e9motion (Barrett) :<\/strong> D\u00e9fendue par Lisa Feldman Barrett sous le concept d&rsquo;\u00e9motion construite, cette th\u00e9orie rejette l&rsquo;id\u00e9e de modules c\u00e9r\u00e9braux d\u00e9di\u00e9s \u00e0 des \u00e9motions sp\u00e9cifiques grav\u00e9es dans le cerveau. Elle affirme que le cerveau g\u00e9n\u00e8re en continu des pr\u00e9dictions corporelles pour maintenir l&rsquo;hom\u00e9ostasie (l&rsquo;affect central ou <em>core affect<\/em>, caract\u00e9ris\u00e9 par la valence et l&rsquo;activation). La manifestation externe n&rsquo;est pas un patron fixe pr\u00e9programm\u00e9, mais une configuration hautement plastique, fa\u00e7onn\u00e9e sur le moment \u00e0 partir du contexte situationnel, des concepts linguistiques acquis et de la culture de l&rsquo;individu.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Les manifestations affectives s&rsquo;articulent autour de plusieurs modalit\u00e9s physiologiques et expressives, et peuvent \u00eatre cat\u00e9goris\u00e9es selon des dimensions pr\u00e9cises :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La composante faciale (mimiques) :<\/strong> C&rsquo;est la voie privil\u00e9gi\u00e9e de transmission de l&rsquo;affect chez l&rsquo;\u00eatre humain, r\u00e9gie par l&rsquo;action coordonn\u00e9e d&rsquo;une quarantaine de muscles faciaux innerv\u00e9s par le nerf facial (VIIe paire cr\u00e2nienne). Les mimiques peuvent \u00eatre franches et durables, ou microscopiques et fragmentaires lorsqu&rsquo;une tentative de suppression volontaire intervient.<\/li>\n<li><strong>La composante vocale et prosodique :<\/strong> Les modifications de la fr\u00e9quence fondamentale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"F_0\">$F_0$<\/span>), du d\u00e9bit verbal, de l&rsquo;intensit\u00e9 sonore, du timbre et de la respiration conf\u00e8rent \u00e0 la voix une charge affective imm\u00e9diate. Le sanglot, le rire, le hal\u00e8tement ou le tr\u00e9molo vocal constituent des manifestations affectives non verbales de premier ordre.<\/li>\n<li><strong>La composante posturale et corporelle :<\/strong> L&rsquo;attitude g\u00e9n\u00e9rale du corps traduit l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;engagement ou de retrait face \u00e0 l&rsquo;environnement. L&rsquo;affaissement du buste signale typiquement l&rsquo;abattement ou la tristesse, tandis que le redressement thoracique coupl\u00e9 \u00e0 l&rsquo;expansion de la stature manifeste la fiert\u00e9 ou la dominance.<\/li>\n<li><strong>La composante kin\u00e9sique et gestuelle :<\/strong> Les micromouvements moteurs, les tremblements involontaires, les sursauts r\u00e9flexes et les manipulations corporelles r\u00e9p\u00e9titives traduisent des niveaux d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 ou de tension interne souvent impossibles \u00e0 museler compl\u00e8tement.<\/li>\n<li><strong>Les manifestations d&rsquo;affect primaires versus secondaires :<\/strong> Les manifestations primaires sont imm\u00e9diates, automatiques et universelles (ex. : r\u00e9action de sursaut face \u00e0 une d\u00e9tonation). Les manifestations secondaires impliquent une \u00e9laboration cognitive r\u00e9flexive et s&rsquo;inscrivent dans des sc\u00e9narios sociaux complexes (ex. : la honte, marqu\u00e9e par le d\u00e9tournement du regard et la r\u00e9traction de la posture).<\/li>\n<li><strong>Les dimensions d&rsquo;\u00e9valuation clinique :<\/strong> Dans l&rsquo;analyse clinique, l&rsquo;affect est jaug\u00e9 selon son <em>amplitude<\/em> (pleine, restreinte ou \u00e9mouss\u00e9e), sa <em>stabilit\u00e9<\/em> (humeur stable versus labilit\u00e9 \u00e9motionnelle marqu\u00e9e par de brusques revirements), sa <em>congruence<\/em> (ad\u00e9quation entre le sentiment affich\u00e9 et la th\u00e9matique du discours) et sa <em>r\u00e9activit\u00e9<\/em> (capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9agir aux sollicitations de l&rsquo;interlocuteur).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mieux appr\u00e9hender la plasticit\u00e9 et la fonction des manifestations de l&rsquo;affect, examinons quelques situations concr\u00e8tes issues de la vie quotidienne et du cadre clinique :<\/p>\n<p><strong>Le sourire authentique versus le sourire social :<\/strong> Le sourire spontan\u00e9 (ou sourire de Duchenne) se manifeste par la contraction simultan\u00e9e du muscle zygomatique majeur (qui \u00e9tire les commissures labiales vers le haut) et du muscle orbiculaire de l&rsquo;\u0153il (<em>orbicularis oculi<\/em>, qui plisse la patte-d&rsquo;oie et abaisse l\u00e9g\u00e8rement les sourcils). En revanche, lors d&rsquo;un sourire poli ou convenu lors d&rsquo;une r\u00e9ception mondaine, seul le grand zygomatique est activ\u00e9 de fa\u00e7on volontaire, laissant le regard statique. Ce d\u00e9calage illustre parfaitement la diff\u00e9rence entre un affichage affectif visc\u00e9ralement connect\u00e9 \u00e0 un \u00e9tat de contentement et un affichage simul\u00e9 \u00e0 vis\u00e9e purement relationnelle.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;interrogatoire de s\u00e9curit\u00e9 et la micro-expression :<\/strong> Dans le cadre d&rsquo;un contr\u00f4le douanier, un individu affirme d&rsquo;une voix pos\u00e9e n&rsquo;avoir rien d&rsquo;illicite \u00e0 d\u00e9clarer. N\u00e9anmoins, \u00e0 la simple mention du mot \u00ab bagage \u00e0 double fond \u00bb, un observateur entra\u00een\u00e9 rel\u00e8ve une micro-expression de panique : les sourcils s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent et se rapprochent, les paupi\u00e8res sup\u00e9rieures se r\u00e9tractent et la m\u00e2choire se fige pendant environ 150 millisecondes avant que le visage ne retrouve un calme artificiel. Cette manifestation affective fugace signale une intrusion \u00e9motionnelle que le contr\u00f4le cortical n&rsquo;a pas su \u00e9touffer \u00e0 temps.<\/p>\n<p><strong>Le syndrome de l&rsquo;affect \u00e9mouss\u00e9 en psychiatrie :<\/strong> Lors d&rsquo;un entretien psychiatrique avec un patient souffrant de schizophr\u00e9nie chronique, le clinicien observe un tableau de neutralit\u00e9 expressive saisissant. Face \u00e0 l&rsquo;\u00e9vocation d&rsquo;un d\u00e9c\u00e8s familial r\u00e9cent, le visage du sujet demeure impassible, son regard est fixe, sa posture reste rigide et son ton de voix est d&rsquo;une monotonie m\u00e9canique. L&rsquo;absence de manifestation de l&rsquo;affect (\u00e9moussement ou nivellement affectif) ne pr\u00e9juge pas n\u00e9cessairement d&rsquo;une absence d&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure, mais traduit une alt\u00e9ration s\u00e9v\u00e8re des circuits moteurs d&rsquo;ext\u00e9riorisation et de partage \u00e9motionnel.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>La quantification des manifestations de l&rsquo;affect a fait l&rsquo;objet d&rsquo;innovations m\u00e9thodologiques consid\u00e9rables au cours des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es, cherchant \u00e0 \u00e9liminer la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;observateur au profit d&rsquo;indicateurs standardis\u00e9s :<\/p>\n<p><strong>Le Syst\u00e8me de Codage des Mouvements Faciaux (FACS) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9 par Paul Ekman et Wallace Friesen en 1978 (et r\u00e9vis\u00e9 en 2002), le <em>Facial Action Coding System<\/em> constitue la r\u00e9f\u00e9rence universelle absolue pour l&rsquo;analyse objective de la motricit\u00e9 faciale. Le FACS d\u00e9compose chaque mouvement du visage en unit\u00e9s \u00e9l\u00e9mentaires d&rsquo;action musculaire ind\u00e9pendantes (nomm\u00e9es <em>Action Units<\/em> ou AU). Par exemple, l&rsquo;AU 4 correspond au muscle abaisseur du sourcil (froncement), l&rsquo;AU 12 correspond au grand zygomatique, et l&rsquo;AU 15 au muscle abaisseur de la commissure des l\u00e8vres. Ce syst\u00e8me purement anatomique permet de d\u00e9crire une manifestation affective sans porter de jugement interpr\u00e9tatif pr\u00e9matur\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9motion en cause.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9lectromyographie faciale (EMG) :<\/strong> Cette technique \u00e9lectrophysiologique mesure l&rsquo;activit\u00e9 contractile des muscles superficiels du visage au moyen d&rsquo;\u00e9lectrodes cutan\u00e9es miniatures plac\u00e9es notamment sur la r\u00e9gion du sourcil (<em>corrugator supercilii<\/em>) et de la joue (<em>zygomaticus major<\/em>). L&rsquo;EMG faciale offre une sensibilit\u00e9 exceptionnelle, capable de d\u00e9tecter des micro-contractions imperceptibles \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu qui t\u00e9moignent d&rsquo;une r\u00e9action affective subconsciente face \u00e0 des stimuli visuels ou auditifs subliminaux.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;analyse acoustique de la voix :<\/strong> Gr\u00e2ce aux algorithmes de traitement du signal vocal (tels que le logiciel Praat), les chercheurs mesurent avec une grande pr\u00e9cision les modifications physiologiques des manifestations d&rsquo;affect dans la voix : variations de la prosodie \u00e9motionnelle, jitter (instabilit\u00e9 de la fr\u00e9quence fondamentale), shimmer (instabilit\u00e9 de l&rsquo;amplitude), et d\u00e9calages des formants acoustiques sous l&rsquo;effet du stress \u00e9motionnel.<\/p>\n<p><strong>La vision par ordinateur et l&rsquo;intelligence artificielle :<\/strong> Les syst\u00e8mes modernes d&rsquo;apprentissage profond (<em>deep learning<\/em>) permettent d\u00e9sormais le suivi automatique des points nodaux faciaux (<em>facial landmarks tracking<\/em>) en temps r\u00e9el par vid\u00e9o haute d\u00e9finition, autorisant une analyse automatis\u00e9e et \u00e9cologique de l&rsquo;affichage affectif dans des contextes naturels tels que les salles de classe, les cabines de pilotage ou les entretiens cliniques.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension des manifestations de l&rsquo;affect poss\u00e8de une r\u00e9sonance concr\u00e8te dans de multiples sph\u00e8res de l&rsquo;activit\u00e9 humaine :<\/p>\n<p><strong>Psychoth\u00e9rapie et relation d&rsquo;aide :<\/strong> En milieu clinique, la capacit\u00e9 du th\u00e9rapeute \u00e0 d\u00e9coder fid\u00e8lement les manifestations affectives du patient est au c\u0153ur de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Empathie\">empathie<\/a> clinique. D\u00e9celer une incongruence entre un discours d\u00e9tach\u00e9 et une posture recroquevill\u00e9e permet au clinicien de nommer les \u00e9motions refoul\u00e9es, favorisant l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique et la mentalisation chez des patients souffrant d&rsquo;alexithymie ou de traumatismes complexes.<\/p>\n<p><strong>Conception d&rsquo;interfaces homme-machine et robotique sociale :<\/strong> L&rsquo;informatique affective (<em>affective computing<\/em>), champ initi\u00e9 par Rosalind Picard au MIT, utilise la d\u00e9tection des manifestations d&rsquo;affect pour concevoir des robots et des agents conversationnels intelligents capables d&rsquo;ajuster leur comportement selon le niveau de frustration, d&rsquo;ennui ou d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 d\u00e9tect\u00e9 chez l&rsquo;utilisateur humain.<\/p>\n<p><strong>N\u00e9gociation, leadership et milieu organisationnel :<\/strong> Dans le monde du travail, la gestion de ses propres manifestations d&rsquo;affect \u2014 ce que le sociologue Arlie Hochschild a th\u00e9oris\u00e9 sous le concept de \u00ab travail \u00e9motionnel \u00bb (<em>emotional labor<\/em>) \u2014 est une comp\u00e9tence cl\u00e9 dans les professions de service et de direction. Les dirigeants affichant une congruence affective positive renforcent la coh\u00e9sion de groupe, tandis que la ma\u00eetrise des micro-signaux lors de n\u00e9gociations strat\u00e9giques pr\u00e9vient les fuites d&rsquo;informations critiques.<\/p>\n<p><strong>Enqu\u00eates judiciaires et d\u00e9tection du mensonge :<\/strong> Bien que controvers\u00e9e dans ses extrapolations simplistes, la formation \u00e0 la d\u00e9tection des micro-expressions et des d\u00e9calages posturo-vocaux est fr\u00e9quemment int\u00e9gr\u00e9e aux cursus de formation des forces de s\u00e9curit\u00e9 et des analystes comportementaux afin d&rsquo;identifier des incoh\u00e9rences lors d&rsquo;entretiens d&rsquo;enqu\u00eate.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine a permis de raffiner substantiellement les postulats classiques sur l&rsquo;expression des affects. Dans une m\u00e9ta-analyse magistrale coordonn\u00e9e par Lisa Feldman Barrett et ses coll\u00e8gues en 2019 dans la revue <em>Psychological Science in the Public Interest<\/em>, les chercheurs ont compil\u00e9 des d\u00e9cennies de travaux sur la corr\u00e9lation entre expressions faciales et ressentis subjectifs. Leurs conclusions d\u00e9montrent que, si certaines configurations faciales reviennent r\u00e9guli\u00e8rement lors d&rsquo;exp\u00e9riences \u00e9motionnelles sp\u00e9cifiques, la fid\u00e9lit\u00e9 de cette corr\u00e9lation est loin d&rsquo;\u00eatre totale. Une personne en col\u00e8re ne fronce pas syst\u00e9matiquement les sourcils ; elle peut sourire froidement, devenir p\u00e2le ou afficher un regard totalement inexpressif. La variabilit\u00e9 intra-\u00e9motionnelle appara\u00eet donc bien plus forte que ce que postulaient les mod\u00e8les initialement \u00e9tablis.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les \u00e9tudes de neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf) men\u00e9es sur la perception de l&rsquo;affichage affectif ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;un r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral \u00e9tendu d\u00e9di\u00e9 au d\u00e9codage des expressions d&rsquo;autrui. Ce r\u00e9seau implique non seulement le gyrus fusiforme (sp\u00e9cialis\u00e9 dans la reconnaissance faciale), mais aussi le sillon temporal sup\u00e9rieur (sensible \u00e0 la dynamique du mouvement facial) et le syst\u00e8me des neurones miroirs fronto-pari\u00e9taux. Ces derniers s&rsquo;activent lorsque nous observons une manifestation affective chez autrui en reproduisant \u00e0 bas bruit le m\u00eame sch\u00e9ma moteur dans notre propre cortex, offrant un substrat biologique direct \u00e0 la contagion \u00e9motionnelle et \u00e0 l&#8217;empathie motrice.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;universalit\u00e9 de la manifestation de l&rsquo;affect demeure l&rsquo;un des d\u00e9bats les plus stimulants des sciences humaines. S&rsquo;il est d\u00e9sormais solidement document\u00e9 que certains mouvements faciaux primaires (tels que le plissement du nez face \u00e0 une odeur putride ou le sursaut apeur\u00e9) se retrouvent chez tous les nouveau-n\u00e9s humains, y compris chez les enfants n\u00e9s aveugles et sourds, la mani\u00e8re dont ces signaux sont g\u00e9r\u00e9s dans l&rsquo;espace public est profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9e par les cultures.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes comparatives embl\u00e9matiques conduites entre des populations nord-am\u00e9ricaines et est-asiatiques (notamment japonaises) illustrent ce clivage. Aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 pr\u00e9vaut une culture individualiste favorisant l&rsquo;affirmation de soi, l&rsquo;amplification des manifestations affectives positives et l&rsquo;expression directe de la d\u00e9sapprobation sont socialement valoris\u00e9es. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures collectivistes est-asiatiques guid\u00e9es par la pr\u00e9servation de l&rsquo;harmonie du groupe, les r\u00e8gles d&rsquo;affichage encouragent activement l&rsquo;att\u00e9nuation (<em>masking<\/em>) des affects n\u00e9gatifs en public, souvent compens\u00e9e par un sourire d&rsquo;apaisement.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les indices visuels pr\u00e9f\u00e9rentiels utilis\u00e9s pour d\u00e9coder l&rsquo;affichage varient selon les aires g\u00e9ographiques. Les recherches men\u00e9es par Roberto Caldara et ses collaborateurs \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Glasgow ont d\u00e9montr\u00e9 que les observateurs occidentaux scrutent prioritairement la bouche pour identifier l&rsquo;\u00e9motion d&rsquo;un visage, alors que les observateurs asiatiques focalisent leur attention visuelle presque exclusivement sur la r\u00e9gion des yeux. Cette diff\u00e9rence perceptuelle se refl\u00e8te jusque dans l&rsquo;usage quotidien des \u00e9motic\u00f4nes typographiques : les \u00e9motic\u00f4nes occidentales modulent la bouche pour exprimer l&rsquo;humeur (ex. : <code>:-)<\/code> versus <code>:-(<\/code>), tandis que les \u00e9motic\u00f4nes orientales (<em>kaomoji<\/em>) modulent les yeux pour traduire la nuance affective (ex. : <code>(^_^)<\/code> versus <code>(;_;)<\/code>).<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa f\u00e9condit\u00e9 heuristique, le concept de manifestation de l&rsquo;affect suscite d&rsquo;importantes controverses m\u00e9thodologiques et \u00e9pist\u00e9mologiques :<\/p>\n<p><strong>La critique des stimuli standardis\u00e9s :<\/strong> Les travaux d&rsquo;Ekman ont \u00e9t\u00e9 vivement critiqu\u00e9s pour leur utilisation historique de photographies de visages pos\u00e9s, statiques et exag\u00e9r\u00e9s, pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 des sujets soumis \u00e0 un choix forc\u00e9 parmi une liste pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e d&rsquo;\u00e9tiquettes \u00e9motionnelles. De nombreux chercheurs en psychologie sociale soulignent que ce protocole artificiel maximise artificiellement les taux de reconnaissance transculturelle. Dans la vie r\u00e9elle, les visages sont en mouvement continu, souvent ambigus et indissociables du contexte narratif et corporel dans lequel ils s&rsquo;ins\u00e8rent.<\/p>\n<p><strong>La surinterpr\u00e9tation en criminalistique :<\/strong> L&rsquo;engouement m\u00e9diatique autour des th\u00e9ories des micro-expressions a conduit \u00e0 des d\u00e9rives notables, notamment dans le d\u00e9veloppement de m\u00e9thodes de profilage comportemental et de logiciels de d\u00e9tection du mensonge vendus aux agences de renseignement. Plusieurs m\u00e9ta-analyses ind\u00e9pendantes ont conclu que la pr\u00e9sence d&rsquo;une micro-expression isol\u00e9e ne permet pas de discriminer de mani\u00e8re fiable la v\u00e9rit\u00e9 du mensonge, car une mimique d&rsquo;angoisse peut simplement refl\u00e9ter la peur l\u00e9gitime d&rsquo;\u00eatre injustement soup\u00e7onn\u00e9 chez un innocent (le biais d&rsquo;Othello).<\/p>\n<p><strong>Le r\u00e9ductionnisme facial :<\/strong> Une critique r\u00e9currente concerne la tendance historique des chercheurs \u00e0 assimiler l&rsquo;affichage affectif au seul visage, en n\u00e9gligeant le r\u00f4le capital de la posture g\u00e9n\u00e9rale, des odeurs corporelles (ph\u00e9romones et sueur \u00e9motionnelle), du contact tactile et de l&rsquo;intonation vocale, qui modifient substantiellement la signification per\u00e7ue d&rsquo;une mimique faciale.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion terminologique, il convient d&rsquo;expliciter les fronti\u00e8res entre la manifestation de l&rsquo;affect et plusieurs notions p\u00e9riph\u00e9riques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Manifestation de l&rsquo;affect versus Affect :<\/strong> L&rsquo;affect d\u00e9signe l&rsquo;exp\u00e9rience subjective interne ou l&rsquo;\u00e9tat tonique fondamental ressenti par le sujet, tandis que la manifestation de l&rsquo;affect constitue uniquement sa trace motrice, acoustique ou comportementale externe publiquement accessible.<\/li>\n<li><strong>Manifestation de l&rsquo;affect versus \u00c9mbl\u00e8me :<\/strong> Un embl\u00e8me est un geste conventionnel porteur d&rsquo;une signification linguistique directe et partag\u00e9e par une culture (ex. : le salut militaire ou le signe \u00ab V \u00bb de la victoire). La manifestation de l&rsquo;affect, quant \u00e0 elle, n&rsquo;a pas de syntaxe verbale cod\u00e9e et traduit une coloration \u00e9motionnelle plut\u00f4t qu&rsquo;un message propositionnel abstrait.<\/li>\n<li><strong>Manifestation de l&rsquo;affect versus R\u00e9gulateur :<\/strong> Les r\u00e9gulateurs sont des signaux non verbaux qui organisent le flux de la conversation (ex. : hochements de t\u00eate pour encourager l&rsquo;autre \u00e0 poursuivre, ruptures de contact oculaire pour r\u00e9clamer son tour de parole). Bien qu&rsquo;un r\u00e9gulateur puisse \u00eatre teint\u00e9 d&rsquo;affect, son r\u00f4le premier est la gestion fluide de la dynamique d&rsquo;\u00e9change discursif.<\/li>\n<li><strong>Manifestation de l&rsquo;affect versus Humeur :<\/strong> L&rsquo;humeur est un \u00e9tat affectif diffus, prolong\u00e9 dans le temps et de basse intensit\u00e9, souvent d\u00e9pourvu d&rsquo;objet d\u00e9clencheur pr\u00e9cis. La manifestation de l&rsquo;affect est g\u00e9n\u00e9ralement ponctuelle, intense, cibl\u00e9e et li\u00e9e \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement stimulus imm\u00e9diat.<\/li>\n<li><strong>Manifestation de l&rsquo;affect versus Micro-expression :<\/strong> La micro-expression est un sous-type particulier de manifestation de l&rsquo;affect. Elle se distingue par son extr\u00eame bri\u00e8vet\u00e9 (entre 1\/25e et 1\/5e de seconde) et r\u00e9sulte du conflit direct entre une impulsion sous-corticale involontaire et un r\u00e9flexe d&rsquo;inhibition cortical conscient.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La manifestation de l&rsquo;affect constitue une pierre angulaire de l&rsquo;\u00e9thologie humaine, de la psychologie cognitive et de la psychiatrie clinique. En transformant un v\u00e9cu psychophysiologique invisible en signaux perceptibles par les pairs, elle assure une interface vitale entre l&rsquo;organisme individuel et la communaut\u00e9 relationnelle.<\/p>\n<p>Ses caract\u00e9ristiques essentielles peuvent \u00eatre r\u00e9sum\u00e9es comme suit :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Origine mixte :<\/strong> Elle repose sur un socle moteur et neurophysiologique universel fa\u00e7onn\u00e9 par l&rsquo;\u00e9volution, tout en \u00e9tant continuellement modul\u00e9e par les r\u00e8gles d&rsquo;affichage acquises au sein de chaque culture.<\/li>\n<li><strong>Multimodalit\u00e9 :<\/strong> Elle mobilise conjointement les mouvements musculaires du visage, la gestuelle du tronc et des membres, ainsi que la prosodie vocale et les r\u00e9ponses autonomes (rougeur, dilatation pupillaire).<\/li>\n<li><strong>Gradient de contr\u00f4le :<\/strong> Elle oscille entre automaticit\u00e9 r\u00e9flexe (micro-expressions spontan\u00e9es) et contr\u00f4le instrumental d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 (sourires de convenance, simulation th\u00e9\u00e2trale).<\/li>\n<li><strong>Valeur diagnostique :<\/strong> L&rsquo;observation de ses param\u00e8tres (amplitude, variabilit\u00e9, congruence et vivacit\u00e9) fournit aux praticiens de la sant\u00e9 mentale des rep\u00e8res cardinaux pour le diagnostic de pathologies affectives, psychotiques et relationnelles.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Barrett, L. F., Adolphs, R., Marsella, S., Martinez, A. M., &amp; Pollak, S. D. (2019). Emotional expressions reconsidered: Challenges to inferring emotion from human facial movements. <em>Psychological Science in the Public Interest<\/em>, 20(1), 1-68. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/1529100619832930\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/1529100619832930<\/a><\/li>\n<li>Darwin, C. (1872). <em>The expression of the emotions in man and animals<\/em>. John Murray. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/L%27Expression_des_%C3%A9motions_chez_l%27homme_et_les_animaux\">https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/L%27Expression_des_%C3%A9motions_chez_l%27homme_et_les_animaux<\/a><\/li>\n<li>Ekman, P., &amp; Friesen, W. V. (1969). The repertoire of nonverbal behavior: Categories, origins, usage, and coding. <em>Semiotica<\/em>, 1(1), 49-98. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1515\/semi.1969.1.1.49\">https:\/\/doi.org\/10.1515\/semi.1969.1.1.49<\/a><\/li>\n<li>Ekman, P., &amp; Friesen, W. V. (1978). <em>Facial Action Coding System: A technique for the measurement of facial movement<\/em>. Consulting Psychologists Press.<\/li>\n<li>Fridlund, A. J. (1994). <em>Human facial expression: An evolutionary view<\/em>. Academic Press.<\/li>\n<li>Jack, R. E., Garrod, O. G., Yu, H., Caldara, R., &amp; Schyns, P. G. (2012). Facial expressions of emotion are not culturally universal. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 109(19), 7241-7244. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1200155109\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1200155109<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez en profondeur la notion de manifestation de l&rsquo;affect (affect display) en psychologie : origines th\u00e9oriques, composantes corporelles, r\u00f4le clinique et diversit\u00e9 culturelle.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[7928,3,647],"tags":[32316,1606,1187,9594,32315,2186,2183],"class_list":["post-19802","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-communication-non-verbale","category-psychologie-clinique","category-psychologie-cognitive","tag-affect-display","tag-communication-non-verbale","tag-emotions","tag-expressions-faciales","tag-manifestation-de-laffect","tag-micro-expressions","tag-paul-ekman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19802","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19802\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19802"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19802"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19802"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}