{"id":19794,"date":"2026-10-22T19:28:19","date_gmt":"2026-10-22T19:28:19","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=emotion-esthetique"},"modified":"2026-10-22T19:28:19","modified_gmt":"2026-10-22T19:28:19","slug":"emotion-esthetique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=emotion-esthetique","title":{"rendered":"\u00c9motion esth\u00e9tique : Le frisson de l&rsquo;art"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exp\u00e9rience esth\u00e9tique constitue l&rsquo;une des manifestations les plus raffin\u00e9es et \u00e9nigmatiques de la vie affective humaine, mobilisant des m\u00e9canismes cognitifs, physiologiques et transcendants complexes face aux \u0153uvres d&rsquo;art ou aux beaut\u00e9s de la nature. Bien loin d&rsquo;un simple jugement intellectuel ou d&rsquo;une r\u00e9action \u00e9motionnelle utilitaire, l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique engage l&rsquo;individu dans une r\u00e9sonance intime avec des formes, des harmonies et des significations profondes. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne fondamental int\u00e9resse conjointement la psychologie cognitive, les neurosciences affectives et la philosophie de l&rsquo;art, offrant un \u00e9clairage pr\u00e9cieux sur la mani\u00e8re dont l&rsquo;esprit humain traite la beaut\u00e9, le sublime et le sens existentiel.<\/p>\n<h2>\u00c9motion esth\u00e9tique<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Une \u00e9motion esth\u00e9tique d\u00e9signe un \u00e9tat affectif singulier d\u00e9clench\u00e9 par l&rsquo;appr\u00e9ciation, la contemplation ou l&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;un stimulus artistique ou naturel, ind\u00e9pendamment de toute utilit\u00e9 pratique imm\u00e9diate ou de tout imp\u00e9ratif de survie biologique. Contrairement aux \u00e9motions primaires ou utilitaires orient\u00e9es vers l&rsquo;action, elle se caract\u00e9rise par une posture contemplative o\u00f9 l&rsquo;attention est focalis\u00e9e sur les propri\u00e9t\u00e9s formelles, expressives et symboliques de l&rsquo;objet per\u00e7u.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, cette classe d&rsquo;\u00e9motions englobe un spectre vari\u00e9 allant de l&rsquo;\u00e9merveillement transcendant (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sublime\">le sublime<\/a>) et la fascination introspective, jusqu&rsquo;au saisissement musical, aux frissons corporels (<em>chills<\/em>) et \u00e0 la douce m\u00e9lancolie provoqu\u00e9e par une trag\u00e9die ou une composition harmonique. L&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique ne se r\u00e9duit donc pas \u00e0 un simple plaisir h\u00e9donique : elle constitue une exp\u00e9rience int\u00e9grative o\u00f9 cognition et affect s&rsquo;entrem\u00ealent intimement pour enrichir la repr\u00e9sentation subjective du monde.<\/p>\n<p>Dans les mod\u00e8les contemporains de la psychologie des \u00e9motions, ces \u00e9tats sont d\u00e9crits comme des r\u00e9ponses d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9es au sens kantien, o\u00f9 le sujet s&rsquo;extrait des contingences de l&rsquo;action instrumentale pour s&rsquo;engager dans une exploration perceptive et \u00e9motionnelle intrins\u00e8quement gratifiante.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab \u00e9motion esth\u00e9tique \u00bb r\u00e9unit deux racines linguistiques hautement significatives dans l&rsquo;histoire des id\u00e9es. Le substantif \u00ab \u00e9motion \u00bb d\u00e9rive du latin classique <em>emovere<\/em>, form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ex-<\/em> (vers l&rsquo;ext\u00e9rieur, hors de) et du verbe <em>movere<\/em> (mouvoir, \u00e9branler, remuer). Initialement employ\u00e9 en fran\u00e7ais pour d\u00e9crire un mouvement populaire, une agitation physique ou un d\u00e9placement dans l&rsquo;espace, le mot a progressivement acquis \u00e0 partir du XVIIe et du XVIIIe si\u00e8cle une acception psychologique, d\u00e9signant un \u00e9branlement de l&rsquo;\u00e2me ou une perturbation affective soudaine.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab esth\u00e9tique \u00bb puise quant \u00e0 lui son origine dans le grec ancien \u03b1\u1f30\u03c3\u03b8\u03b7\u03c4\u03b9\u03ba\u03cc\u03c2 (<em>aisth\u0113tik\u00f3s<\/em>), qui renvoie \u00e0 ce qui est dou\u00e9 de sensibilit\u00e9, \u00e0 la perception par les sens ou \u00e0 la facult\u00e9 d&rsquo;\u00e9prouver des sensations (d\u00e9riv\u00e9 du verbe \u03b1\u1f30\u03c3\u03b8\u03ac\u03bd\u03bf\u03bc\u03b1\u03b9, <em>aisth\u00e1nomai<\/em>, signifiant \u00ab je per\u00e7ois, je ressens \u00bb). Le terme a \u00e9t\u00e9 introduit formellement dans la nomenclature philosophique moderne par le philosophe allemand Alexander Gottlieb Baumgarten au milieu du XVIIIe si\u00e8cle, notamment dans ses trait\u00e9s <em>Meditationes philosophicae<\/em> (1735) et son ouvrage monumental <em>Aesthetica<\/em> (1750), pour d\u00e9signer la science de la connaissance sensible oppos\u00e9e \u00e0 la logique pure.<\/p>\n<p>L&rsquo;association des deux notions s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au cours du XIXe si\u00e8cle, \u00e0 mesure que la psychologie exp\u00e9rimentale naissante et l&rsquo;esth\u00e9tique philosophique cherchaient \u00e0 d\u00e9signer scientifiquement les r\u00e9actions \u00e9motionnelles propres aux arts, distinctes des passions ordinaires et des d\u00e9sirs app\u00e9titifs de la vie quotidienne.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, l&rsquo;expression se transcrit dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme <strong>\/e.m\u0254.sj\u0254\u0303 \u025bs.te.tik\/<\/strong>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un groupe nominal compos\u00e9 d&rsquo;un substantif f\u00e9minin singulier (\u00ab \u00e9motion \u00bb) et d&rsquo;un adjectif qualificatif relationnel (\u00ab esth\u00e9tique \u00bb), s&rsquo;accordant en genre et en nombre au pluriel sous la graphie \u00ab \u00e9motions esth\u00e9tiques \u00bb (\/e.m\u0254.sj\u0254\u0303 z\u203f\u025bs.te.tik\/).<\/p>\n<p>Dans le discours scientifique et clinique, le terme s&#8217;emploie principalement comme un nom ind\u00e9nombrable lorsqu&rsquo;il caract\u00e9rise le concept g\u00e9n\u00e9rique ou le ph\u00e9nom\u00e8ne global (\u00ab l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique comme modalit\u00e9 de l&rsquo;esprit \u00bb), et comme un nom d\u00e9nombrable au pluriel lorsqu&rsquo;il fait r\u00e9f\u00e9rence aux diff\u00e9rentes nuances affectives r\u00e9pertori\u00e9es (l&rsquo;admiration, la nostalgie esth\u00e9tique, l&rsquo;effroi sublime ou le ravissement).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Comprendre l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique exige d&rsquo;\u00e9lucider ce qui la distingue des \u00e9motions utilitaires de l&rsquo;existence quotidienne. Les \u00e9motions utilitaires classiques (telles que la peur, la col\u00e8re, le d\u00e9go\u00fbt ou la joie d&rsquo;atteindre un but personnel) sont intrins\u00e8quement fonctionnelles : elles pr\u00e9parent l&rsquo;organisme \u00e0 une r\u00e9ponse motrice adaptative \u2014 fuir un danger, affronter un obstacle, rejeter un aliment toxique ou consolider une alliance sociale. En revanche, l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique s&rsquo;\u00e9panouit dans un contexte exempt d&rsquo;urgence adaptative directe. Lorsque l&rsquo;auditeur tremble devant un requiem ou pleure devant un tableau repr\u00e9sentant une sc\u00e8ne tragique, aucun danger r\u00e9el ne le menace et aucune action salvatrice imm\u00e9diate n&rsquo;est requise.<\/p>\n<p>Cette dissociation entre l&rsquo;affect et la motricit\u00e9 a conduit de nombreux th\u00e9oriciens, notamment en <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neuroesth%C3%A9tique\">neuroesth\u00e9tique<\/a> et en psychologie cognitive, \u00e0 caract\u00e9riser l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique par une forme d&rsquo;inhibition de l&rsquo;action motrice au profit d&rsquo;une amplification de l&rsquo;attention perceptive et de l&rsquo;introspection. L&rsquo;\u00e9nergie psychique n&rsquo;est pas investie dans une r\u00e9ponse externe, mais r\u00e9inject\u00e9e dans l&rsquo;analyse sensorielle, la mise en relation s\u00e9mantique et la contemplation des nuances structurelles du stimulus.<\/p>\n<p>Un autre trait distinctif r\u00e9side dans la valorisation des affects n\u00e9gatifs dans l&rsquo;art, une \u00e9nigme connue sous le nom de paradoxe de la trag\u00e9die ou paradoxe esth\u00e9tique. Dans la vie r\u00e9elle, la tristesse, l&rsquo;angoisse ou la terreur sont des \u00e9tats aversifs que les individus cherchent universellement \u00e0 \u00e9viter. Cependant, au sein du cadre esth\u00e9tique, ces m\u00eames \u00e9motions sont activement recherch\u00e9es, savour\u00e9es et appr\u00e9ci\u00e9es. Le spectateur tire une satisfaction profonde de la contemplation de drames poignants ou de paysages orageux mena\u00e7ants, car le cadre symbolique et la distance fictionnelle d\u00e9samorcent la menace r\u00e9elle tout en autorisant une exploration s\u00e9cure de la complexit\u00e9 affective humaine.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique se caract\u00e9rise par sa haute densit\u00e9 cognitive. Elle ne survient pas comme un simple r\u00e9flexe physiologique visc\u00e9ral ; elle est m\u00e9di\u00e9e par des processus complexes de d\u00e9codage symbolique, de reconnaissance de r\u00e9gularit\u00e9s, de r\u00e9solution d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9s et d&rsquo;int\u00e9gration culturelle. L&rsquo;exp\u00e9rience de la beaut\u00e9 ne consiste pas en une passivit\u00e9 r\u00e9ceptive, mais en un acte de co-cr\u00e9ation o\u00f9 l&rsquo;observateur projette ses sch\u00e9mas mn\u00e9siques et affectifs sur l&rsquo;objet contempl\u00e9.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La r\u00e9flexion sur l&rsquo;\u00e9motion suscit\u00e9e par l&rsquo;art traverse toute l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e occidentale et orientale. Dans l&rsquo;Antiquit\u00e9 grecque, Platon se m\u00e9fiait de l&rsquo;art dramatique et de la po\u00e9sie, consid\u00e9rant qu&rsquo;ils attisaient des passions d\u00e9sordonn\u00e9es et affaiblissaient la raison au sein de la cit\u00e9 id\u00e9ale. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, Aristote posa les jalons de la premi\u00e8re grande th\u00e9orie psychologique de l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique dans sa <em>Po\u00e9tique<\/em>. Il formula le concept fondamental de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Catharsis\">catharsis<\/a>, sugg\u00e9rant que la trag\u00e9die permet la purgation ou la clarification de la terreur (<em>phobos<\/em>) et de la piti\u00e9 (<em>eleos<\/em>), procurant ainsi un plaisir paradoxal et un apaisement moral aux spectateurs.<\/p>\n<p>Au cours du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, le d\u00e9bat s&rsquo;est d\u00e9plac\u00e9 vers l&rsquo;analyse des facult\u00e9s subjectives. Edmund Burke, dans son c\u00e9l\u00e8bre essai de 1757 sur le sublime et le beau, distingua l&rsquo;agr\u00e9ment doux et rassurant li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;amour de la beaut\u00e9, de la terreur d\u00e9licieuse engendr\u00e9e par le sublime face \u00e0 des grandeurs vertigineuses ou des forces d\u00e9cha\u00een\u00e9es. Emmanuel Kant, dans la <em>Critique de la facult\u00e9 de juger<\/em> (1790), formalisa l&rsquo;id\u00e9e du \u00ab jugement de go\u00fbt d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 \u00bb, affirmant que le plaisir esth\u00e9tique authentique doit \u00eatre exempt de tout int\u00e9r\u00eat sensuel, moral ou possessif, reposant sur le libre jeu harmonieux de l&rsquo;imagination et de l&rsquo;entendement.<\/p>\n<p>Le passage vers une \u00e9tude empirique s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9 au XIXe si\u00e8cle sous l&rsquo;impulsion de Gustav Theodor Fechner, p\u00e8re de la psychophysique et de l&rsquo;esth\u00e9tique exp\u00e9rimentale (<em>Vorschule der Aesthetik<\/em>, 1876). Fechner a initi\u00e9 la m\u00e9thode \u00ab ascendante \u00bb (bottom-up), mesurant scientifiquement les r\u00e9actions humaines face \u00e0 des proportions g\u00e9om\u00e9triques telles que le nombre d&rsquo;or. Au XXe si\u00e8cle, Daniel Berlyne a r\u00e9volutionn\u00e9 le domaine avec son approche psychobiologique (1971), reliant les \u00e9motions esth\u00e9tiques aux variables de stimulation (complexit\u00e9, nouveaut\u00e9, incertitude) et \u00e0 la r\u00e9gulation du niveau d&rsquo;\u00e9veil physiologique (<em>arousal<\/em>).<\/p>\n<p>Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, avec l&rsquo;av\u00e8nement des techniques d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale et des mod\u00e8les de cognition incarn\u00e9e, des chercheurs comme Semir Zeki, V.S. Ramachandran, Helmut Leder ou Klaus Scherer ont hiss\u00e9 l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique au rang d&rsquo;objet central des neurosciences contemporaines, d\u00e9montrant ses substrats neuronaux sp\u00e9cifiques et sa valeur \u00e9volutive fondamentale.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude contemporaine des \u00e9motions esth\u00e9tiques repose sur plusieurs grands cadres th\u00e9oriques interd\u00e9pendants qui cherchent \u00e0 expliciter la gen\u00e8se et la structure de cette exp\u00e9rience singuli\u00e8re :<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le de l&rsquo;\u00e9valuation cognitive (Appraisal Theory) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9 notamment par Klaus Scherer et adapt\u00e9 au domaine artistique par Paul Silvia, ce cadre postule que les \u00e9motions ne sont pas provoqu\u00e9es directement par le stimulus, mais par l&rsquo;\u00e9valuation subjective continue de ses caract\u00e9ristiques \u00e0 travers plusieurs crit\u00e8res s\u00e9quentiels : la pertinence motivationnelle, la nouveaut\u00e9, la complexit\u00e9, la compr\u00e9hensibilit\u00e9 per\u00e7ue et le potentiel d&rsquo;adaptation. Selon Silvia, une \u00e9motion esth\u00e9tique comme l&rsquo;int\u00e9r\u00eat surgit lorsqu&rsquo;un stimulus est \u00e9valu\u00e9 \u00e0 la fois comme hautement complexe et hautement compr\u00e9hensible, tandis que si la complexit\u00e9 d\u00e9passe les ressources cognitives du sujet, l&rsquo;exp\u00e9rience bascule vers la confusion ou le d\u00e9sint\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le cognitivo-affectif de traitement de l&rsquo;art de Leder :<\/strong> Helmut Leder et ses collaborateurs (2004) ont \u00e9labor\u00e9 un mod\u00e8le en cinq stades successifs d\u00e9crivant le parcours psychologique du r\u00e9cepteur artistique : la perception visuelle pr\u00e9-attentive des formes de base, la classification stylistique implicite, la ma\u00eetrise cognitive du contenu, l&rsquo;\u00e9valuation explicite et, enfin, l&rsquo;\u00e9mergence conjointe d&rsquo;un jugement esth\u00e9tique (\u00e9valuation r\u00e9flexive) et d&rsquo;une \u00e9motion esth\u00e9tique (v\u00e9cu affectif). Ce mod\u00e8le montre de mani\u00e8re rigoureuse que le raffinement de l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique d\u00e9coule d&rsquo;allers-retours constants entre intuition affective et traitement cognitif approfondi.<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie de la fluidit\u00e9 de traitement (Processing Fluency Theory) :<\/strong> Formul\u00e9e par Rolf Reber, Norbert Schwarz et Piotr Winkielman, cette th\u00e9orie propose que l&rsquo;exp\u00e9rience du plaisir esth\u00e9tique est positivement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 la facilit\u00e9 avec laquelle l&rsquo;esprit traite une information sensorielle. Une sym\u00e9trie harmonieuse, un bon contraste ou une r\u00e9p\u00e9tition rythmique facilitent le traitement neural, signalant implicitement au syst\u00e8me cognitif un environnement coh\u00e9rent et s\u00e9curisant, ce qui d\u00e9clenche un affect positif h\u00e9donique automatique.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;hypoth\u00e8se neuroesth\u00e9tique et de la r\u00e9compense :<\/strong> Des travaux d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) montrent que la contemplation de chefs-d&rsquo;\u0153uvre ou l&rsquo;\u00e9coute d&rsquo;harmonies sublimes active puissamment le circuit m\u00e9solimbique de la r\u00e9compense, incluant le cortex orbitofrontal, le striatum ventral et le noyau accumbens. Les \u00e9motions esth\u00e9tiques recrutent ainsi les m\u00eames syst\u00e8mes dopaminergiques que les r\u00e9compenses primaires, tout en mobilisant le r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (Default Mode Network), impliqu\u00e9 dans la r\u00e9flexion sur soi, la m\u00e9moire autobiographique et la construction de sens.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un concept monolithique ; elle se compose de plusieurs dimensions interactives et d&rsquo;une diversit\u00e9 de nuances affectives bien distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9merveillement et la sid\u00e9ration (Awe) :<\/strong> Sentiment \u00e9prouv\u00e9 face \u00e0 une grandeur physique, conceptuelle ou spirituelle \u00e9crasante (un panorama grandiose, une cath\u00e9drale vertigineuse, une th\u00e9orie cosmologique), qui d\u00e9fie les cadres de r\u00e9f\u00e9rence habituels et oblige le sujet \u00e0 r\u00e9organiser ses sch\u00e9mas cognitifs.<\/li>\n<li><strong>Le frisson esth\u00e9tique (Chills ou Frisson) :<\/strong> R\u00e9action psychophysiologique intense caract\u00e9ris\u00e9e par une pilo\u00e9rection (chair de poule), des tremblements l\u00e9gers et une vague d&rsquo;extase ressentie fr\u00e9quemment lors de transitions harmoniques inattendues en musique ou de climax narratifs puissants.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;admiration esth\u00e9tique :<\/strong> Affect orient\u00e9 vers l&rsquo;appr\u00e9ciation du g\u00e9nie technique, de la ma\u00eetrise formelle ou de la virtuosit\u00e9 humaine manifest\u00e9s dans la cr\u00e9ation de l&rsquo;objet.<\/li>\n<li><strong>La nostalgie et la m\u00e9lancolie po\u00e9tique :<\/strong> \u00c9motion douce-am\u00e8re induite par des motifs de fugacit\u00e9, de perte ou de m\u00e9moire r\u00e9volue, permettant au sujet d&rsquo;explorer le deuil et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 dans un espace d\u00e9nu\u00e9 de d\u00e9tresse r\u00e9elle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9l\u00e9vation morale et spirituelle :<\/strong> Sentiment chaleureux d&rsquo;ouverture et d&rsquo;inspiration provoqu\u00e9 par la contemplation d&rsquo;actes d&rsquo;altruisme supr\u00eame ou de repr\u00e9sentations de transcendance dans l&rsquo;art pictural ou cin\u00e9matographique.<\/li>\n<li><strong>La fascination et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat :<\/strong> \u00c9tat d&rsquo;alerte intellectuelle et sensorielle soutenu qui pousse le r\u00e9cepteur \u00e0 scruter les d\u00e9tails et \u00e0 d\u00e9chiffrer les structures sous-jacentes d&rsquo;une composition complexe.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;immersion esth\u00e9tique (ou Flow) :<\/strong> Absorption totale de l&rsquo;attention dans l&rsquo;\u0153uvre, provoquant une alt\u00e9ration temporaire de la perception du temps et un effacement partiel de la conscience de soi.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la m\u00e9canique intime de l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique, consid\u00e9rons l&rsquo;\u00e9coute attentive de la <em>Passion selon saint Matthieu<\/em> de Jean-S\u00e9bastien Bach. L&rsquo;auditeur ne se limite pas \u00e0 entendre des fr\u00e9quences sonores \u00e9tal\u00e9es dans le temps ; il \u00e9prouve une profonde compression \u00e9motionnelle face aux dissonances chorales, suivie d&rsquo;une sensation de soulagement et de transcendance lors de la r\u00e9solution tonale. M\u00eame un auditeur enti\u00e8rement ath\u00e9e peut ressentir des larmes et un sentiment aigu de communion universelle, t\u00e9moignant de l&rsquo;autonomie de l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique vis-\u00e0-vis des croyances dogmatiques pr\u00e9alables.<\/p>\n<p>Dans le domaine des arts visuels, la confrontation directe avec <em>Les Nymph\u00e9as<\/em> de Claude Monet \u00e0 l&rsquo;Orangerie \u00e0 Paris offre un cas paradigmatique. En p\u00e9n\u00e9trant dans ces salles ovales o\u00f9 les peintures enveloppent le champ visuel sans horizon ni rivage fixe, l&rsquo;observateur ressent souvent un \u00e9tat de calme profond m\u00eal\u00e9 de d\u00e9sorientation contemplative. L&rsquo;absence de points de rep\u00e8re conventionnels d\u00e9sactive le mode habituel d&rsquo;analyse pragmatique du monde et induit une transe l\u00e9g\u00e8re ax\u00e9e sur la lumi\u00e8re et la vibration chromatique.<\/p>\n<p>Un cas clinique et historique extr\u00eame est incarn\u00e9 par le c\u00e9l\u00e8bre syndrome d\u00e9crit au XIXe si\u00e8cle par l&rsquo;\u00e9crivain fran\u00e7ais Stendhal lors de sa visite de la basilique Santa Croce \u00e0 Florence en 1817. Submerg\u00e9 par la profusion de chefs-d&rsquo;\u0153uvre et le poids historique du lieu, Stendhal d\u00e9crivit des palpitations cardiaques s\u00e9v\u00e8res, des \u00e9tourdissements et la crainte de s&rsquo;\u00e9vanouir. Bien que rare sous sa forme paroxystique, ce tableau clinique \u2014 popularis\u00e9 plus tard par Graziella Magherini comme le syndrome de Stendhal \u2014 t\u00e9moigne de la puissance psycho-somatique absolue que peut rev\u00eatir une stimulation esth\u00e9tique intense chez des sujets tr\u00e8s r\u00e9ceptifs.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychologique<\/h3>\n<p>La quantification et l&rsquo;\u00e9valuation rigoureuse des \u00e9motions esth\u00e9tiques constituent un d\u00e9fi m\u00e9thodologique majeur en raison de la nature \u00e9vanescente, intime et souvent ineffable de ces \u00e9tats. Les psychologues s&rsquo;appuient aujourd&rsquo;hui sur une combinaison de mesures subjectives, comportementales et physiologiques :<\/p>\n<p><strong>\u00c9chelles psychom\u00e9triques standardis\u00e9es :<\/strong> Plusieurs inventaires ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9s pour cartographier les nuances de ces \u00e9motions. L&rsquo;un des plus reconnus est l&rsquo;\u00e9chelle <strong>AESTHEMOS<\/strong> (<em>Aesthetic Emotions Scale<\/em>), \u00e9labor\u00e9e par Klaus Scherer et ses collaborateurs, qui \u00e9value 21 \u00e9tats \u00e9motionnels r\u00e9partis en \u00e9motions esth\u00e9tiques prototypiques (beaut\u00e9, \u00e9merveillement, fascination), \u00e9motions \u00e9pist\u00e9miques (int\u00e9r\u00eat, perspicacit\u00e9) et \u00e9motions n\u00e9gatives modul\u00e9es. De m\u00eame, la <em>Geneva Emotional Music Scale<\/em> (GEMS), con\u00e7ue par Marcel Zentner, propose une nomenclature sp\u00e9cifique des \u00e9tats ressentis lors de l&rsquo;\u00e9coute musicale, d\u00e9montrant que les taxonomies \u00e9motionnelles classiques (peur, joie, tristesse basiques) sont inadapt\u00e9es pour rendre compte de l&rsquo;exp\u00e9rience esth\u00e9tique.<\/p>\n<p><strong>Mesures psychophysiologiques :<\/strong> Les r\u00e9ponses autonomes associ\u00e9es aux \u00e9motions esth\u00e9tiques sont mesur\u00e9es en laboratoire par l&rsquo;\u00e9lectrodermographie (r\u00e9ponse de conductance cutan\u00e9e, refl\u00e9tant l&rsquo;activation sympathique lors des frissons), la variabilit\u00e9 de la fr\u00e9quence cardiaque (VRC), la fr\u00e9quence respiratoire et l&rsquo;\u00e9lectromyographie faciale (EMG), mesurant l&rsquo;activit\u00e9 des muscles zygomatiques (associ\u00e9s au sourire discret de plaisir) et corrugateurs (t\u00e9moignant de l&rsquo;effort cognitif ou de la gravit\u00e9 \u00e9motionnelle).<\/p>\n<p><strong>M\u00e9thodes de neuro-imagerie et \u00e9lectroenc\u00e9phalographie :<\/strong> L&rsquo;IRM fonctionnelle permet d&rsquo;observer la synchronisation entre les aires sensorielles sp\u00e9cialis\u00e9es (comme le cortex visuel ou auditif) et les centres cortico-sous-corticaux de la valence \u00e9motionnelle. L&rsquo;EEG permet en outre d&rsquo;analyser la dynamique temporelle ultra-rapide des ondes c\u00e9r\u00e9brales (notamment les synchronisations th\u00eata et gamma) lors des phases de saisissement esth\u00e9tique et d&rsquo;\u00e9piphanie perceptive (moments \u00ab eur\u00eaka \u00bb).<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre un luxe r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 des \u00e9lites raffin\u00e9es ou un simple divertissement superflu, l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique joue un r\u00f4le d\u00e9terminant dans de multiples sph\u00e8res de l&rsquo;activit\u00e9 humaine et de la sant\u00e9 publique :<\/p>\n<p><strong>Psychoth\u00e9rapie et art-th\u00e9rapie :<\/strong> Dans le cadre clinique, l&rsquo;exposition guid\u00e9e \u00e0 des \u0153uvres artistiques et la pratique expressive exploitent l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique pour favoriser l&rsquo;ext\u00e9riorisation de traumatismes indicibles, r\u00e9guler les troubles de l&rsquo;humeur et promouvoir la r\u00e9silience. L&rsquo;exp\u00e9rience de la beaut\u00e9 cr\u00e9e un espace de s\u00e9curit\u00e9 psychologique o\u00f9 les affects douloureux peuvent \u00eatre symbolis\u00e9s et m\u00e9tabolis\u00e9s sans menace destructrice.<\/p>\n<p><strong>Psychologie environnementale et architecture :<\/strong> Les principes de la neuroarchitecture s&rsquo;inspirent des recherches sur l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique pour concevoir des espaces urbains, des \u00e9coles et des h\u00f4pitaux bienveillants. L&rsquo;int\u00e9gration de lignes fluides, de motifs biophiliques (formes inspir\u00e9es de la nature) et de lumi\u00e8re naturelle induit des \u00e9motions esth\u00e9tiques apaisantes, r\u00e9duisant objectivement les biomarqueurs du stress (cortisol salivaire) chez les r\u00e9sidents et les soignants.<\/p>\n<p><strong>P\u00e9dagogie et enseignement sup\u00e9rieur :<\/strong> L&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique est un puissant catalyseur d&rsquo;apprentissage. Lorsqu&rsquo;un enseignant r\u00e9ussit \u00e0 susciter l&rsquo;\u00e9merveillement face \u00e0 l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance d&rsquo;une \u00e9quation math\u00e9matique ou la structure d&rsquo;une cellule vivante, la r\u00e9tention mn\u00e9sique est d\u00e9cupl\u00e9e. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat esth\u00e9tique d\u00e9clenche une motivation intrins\u00e8que durable bien sup\u00e9rieure aux incitations scolaires purement instrumentales.<\/p>\n<p><strong>Marketing exp\u00e9rientiel et design industriel :<\/strong> L&rsquo;esth\u00e9tique d&rsquo;un produit ne vise pas seulement \u00e0 s\u00e9duire le regard, mais \u00e0 susciter une connexion affective et identitaire. La sensation d&rsquo;harmonie ressentie lors de la prise en main d&rsquo;un objet minutieusement travaill\u00e9 transforme l&rsquo;acte d&rsquo;achat en une exp\u00e9rience gratifiante sur le plan affectif.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations empiriques des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies ont permis de valider plusieurs hypoth\u00e8ses fondamentales sur le fonctionnement des \u00e9motions esth\u00e9tiques. Une avanc\u00e9e majeure concerne la documentation scientifique des \u00ab frissons \u00bb (<em>chills<\/em>). Dans une \u00e9tude pionni\u00e8re devenue une r\u00e9f\u00e9rence mondiale, Anne Blood et Robert Zatorre (2001) ont d\u00e9montr\u00e9 par tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) que les frissons musicaux provoquent une lib\u00e9ration massive de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dopamine\">dopamine<\/a> dans le striatum dorsal et ventral, modulant l&rsquo;activit\u00e9 des structures limbiques et paralimbiques impliqu\u00e9es dans la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle biologique fondamentale.<\/p>\n<p>Une \u00e9tude embl\u00e9matique men\u00e9e par Semir Zeki et Tomohiro Ishizu (2011) a cherch\u00e9 \u00e0 isoler une \u00ab signature neuronale universelle de la beaut\u00e9 \u00bb. Leurs r\u00e9sultats d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que, quelle que soit la source de la stimulation \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un chef-d&rsquo;\u0153uvre pictural ou d&rsquo;une \u0153uvre musicale \u2014, l&rsquo;intensit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e de l&rsquo;\u00e9motion de beaut\u00e9 \u00e9tait syst\u00e9matiquement et lin\u00e9airement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;amplitude d&rsquo;activation d&rsquo;une zone pr\u00e9cise du cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian (mPFC). Cette d\u00e9couverte sugg\u00e8re l&rsquo;existence d&rsquo;une voie neuronale commune int\u00e9grant la valeur affective des stimuli esth\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychologie diff\u00e9rentielle, les recherches conduites par Paul Silvia ont \u00e9tabli des liens robustes entre les traits de personnalit\u00e9 du mod\u00e8le des Big Five et la propension \u00e0 \u00e9prouver des \u00e9motions esth\u00e9tiques. La dimension \u00ab Ouverture \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience \u00bb appara\u00eet comme le pr\u00e9dicteur psychologique le plus puissant : les personnes pr\u00e9sentant des scores \u00e9lev\u00e9s d&rsquo;ouverture ressentent significativement plus souvent des \u00e9tats d&rsquo;\u00e9merveillement, de frissons esth\u00e9tiques et d&rsquo;admiration, tout en tol\u00e9rant davantage la dissonance stylistique et les \u0153uvres d&rsquo;avant-garde.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;universalit\u00e9 et la relativit\u00e9 culturelle de l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique constituent un champ d&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;une infinie richesse. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, il existe des principes perceptifs partag\u00e9s par l&rsquo;ensemble de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, issus de notre \u00e9volution biologique : la sensibilit\u00e9 \u00e0 la sym\u00e9trie, aux contrastes nets, aux harmonies acoustiques simples (consonances) et aux formes douces \u00e9voquant un environnement nourricier. Ces invariants permettent \u00e0 des individus de cultures tr\u00e8s diverses d&rsquo;\u00e9prouver une \u00e9motion spontan\u00e9e face \u00e0 des paysages naturels ou \u00e0 des formes \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, la s\u00e9mantique et la cat\u00e9gorisation des \u00e9motions esth\u00e9tiques sont profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9es par les traditions philosophiques et culturelles. Alors que la tradition occidentale a souvent privil\u00e9gi\u00e9 la grandeur, l&rsquo;ach\u00e8vement et l&rsquo;\u00e9clat (sublime, beaut\u00e9 harmonieuse), les cultures orientales ont d\u00e9velopp\u00e9 des concepts affectifs esth\u00e9tiques d&rsquo;une grande singularit\u00e9 :<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;esth\u00e9tique traditionnelle japonaise, par exemple, la notion de <em>wabi-sabi<\/em> valorise la m\u00e9lancolie sereine inspir\u00e9e par la rusticit\u00e9, l&rsquo;imperfection, l&rsquo;asym\u00e9trie et l&rsquo;usure du temps. De m\u00eame, le terme <em>mono no aware<\/em> d\u00e9signe une sensibilit\u00e9 po\u00e9tique aigu\u00eb face \u00e0 l&rsquo;\u00e9vanescence des choses terrestres, telle que la chute des fleurs de cerisier. Ce type d&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique combine la tristesse du passage du temps avec une gratitude profonde pour la fragilit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent, un \u00e9quilibre affectif moins conceptualis\u00e9 dans l&rsquo;Occident classique.<\/p>\n<p>Dans la tradition indienne classique du th\u00e9\u00e2tre et de la po\u00e9sie, la th\u00e9orie des <em>rasas<\/em> (th\u00e9oris\u00e9e notamment par Bharata Muni dans le <em>N\u00e2tya-sh\u00e2stra<\/em>) d\u00e9crit comment l&rsquo;artiste distille des saveurs \u00e9motionnelles d\u00e9personnalis\u00e9es. L&rsquo;art ne cherche pas \u00e0 provoquer une \u00e9motion personnelle brute (<em>bhava<\/em>), mais \u00e0 permettre au spectateur de go\u00fbter une \u00e9motion transfigur\u00e9e, purifi\u00e9e de son \u00e9go\u00efsme, ce qui rejoint de mani\u00e8re saisissante la conception moderne de la distance esth\u00e9tique d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Le statut scientifique de l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique ne fait pas l&rsquo;unanimit\u00e9 et continue de susciter d&rsquo;intenses controverses au carrefour de la philosophie et de la psychologie :<\/p>\n<p><strong>La querelle de la sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e9motionnelle :<\/strong> L&rsquo;un des d\u00e9bats majeurs oppose les \u00ab sp\u00e9cifistes \u00bb aux \u00ab g\u00e9n\u00e9ralistes \u00bb. Des chercheurs comme Klaus Scherer affirment que les \u00e9motions esth\u00e9tiques forment une cat\u00e9gorie d&rsquo;affects distincte, poss\u00e9dant des caract\u00e9ristiques fonctionnelles et ph\u00e9nom\u00e9nologiques uniques. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, des sceptiques soutiennent que les \u00e9motions esth\u00e9tiques ne sont rien d&rsquo;autre que des \u00e9motions ordinaires (surprise, joie, int\u00e9r\u00eat, tristesse) d\u00e9clench\u00e9es par un objet culturel. Selon cette vue r\u00e9ductionniste, parler d&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique sp\u00e9cifique rel\u00e8verait d&rsquo;une illusion conceptuelle ou d&rsquo;un r\u00e9sidu d&rsquo;\u00e9litisme philosophique.<\/p>\n<p><strong>Le biais culturaliste et l&rsquo;art conceptuel :<\/strong> De nombreux th\u00e9oriciens de l&rsquo;art contemporain critiquent l&rsquo;accent mis sur la beaut\u00e9 et les \u00e9motions h\u00e9doniques dans la psychologie exp\u00e9rimentale. Une grande partie des \u0153uvres modernes et conceptuelles (telles que les ready-mades de Marcel Duchamp ou l&rsquo;art actionniste) ne cherchent nullement \u00e0 procurer de l&rsquo;harmonie, de l&rsquo;\u00e9merveillement ou du ravissement sensoriel, mais plut\u00f4t \u00e0 susciter la perplexit\u00e9, le d\u00e9go\u00fbt, l&rsquo;indignation politique ou une r\u00e9flexion intellectuelle critique. R\u00e9duire l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;art aux seules \u00e9motions esth\u00e9tiques positives risque donc d&rsquo;exclure des pans entiers de la cr\u00e9ation artistique contemporaine.<\/p>\n<p><strong>Le r\u00e9ductionnisme neuroscientifique :<\/strong> Des critiques \u00e9pist\u00e9mologiques mettent en garde contre la tentation de r\u00e9duire la complexit\u00e9 de l&rsquo;art \u00e0 de simples flux de dopamine ou \u00e0 des allumages de voxels en IRMf. L&rsquo;art s&rsquo;ancre dans un tissu historique, sociologique et discursif irr\u00e9ductible \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 synaptique. L&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique ne saurait s&rsquo;expliquer uniquement par la biologie du cerveau sans prendre en compte la grille de lecture critique et biographique du spectateur.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions fondamentales<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute ambigu\u00eft\u00e9 th\u00e9orique, il convient de distinguer pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique des concepts psychologiques voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Jugement esth\u00e9tique :<\/strong> D\u00e9cision cognitive ou appr\u00e9ciation propositionnelle explicite formul\u00e9e sur la valeur d&rsquo;une \u0153uvre (par exemple : \u00ab ce tableau est un chef-d&rsquo;\u0153uvre de composition \u00bb). Le jugement esth\u00e9tique rel\u00e8ve de la logique et de crit\u00e8res normatifs, alors que l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique renvoie \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience affective sentie et incarn\u00e9e. On peut juger une \u0153uvre magistrale sans \u00e9prouver d&rsquo;\u00e9motion personnelle.<\/li>\n<li><strong>Plaisir h\u00e9donique :<\/strong> Sensation agr\u00e9able imm\u00e9diate cons\u00e9cutive \u00e0 la satisfaction d&rsquo;un besoin biologique ou d&rsquo;un stimulus sensoriel primaire (manger une friandise, prendre un bain chaud). L&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique implique un engagement cognitif, une contemplation d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e et une complexit\u00e9 s\u00e9mantique absents du simple plaisir sensuel.<\/li>\n<li><strong>\u00c9motion utilitaire :<\/strong> R\u00e9action affective orient\u00e9e vers la survie, l&rsquo;action adaptative imm\u00e9diate et l&rsquo;ajustement aux contraintes du monde r\u00e9el (la peur face \u00e0 un fauve, la col\u00e8re face \u00e0 un rival). L&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique se caract\u00e9rise au contraire par l&rsquo;inhibition du comportement moteur orient\u00e9 vers un but pragmatique.<\/li>\n<li><strong>Pr\u00e9f\u00e9rence esth\u00e9tique :<\/strong> Choix comparatif ou inclination spontan\u00e9e d&rsquo;un individu envers certains styles, couleurs ou genres artistiques, souvent mesur\u00e9e sur des \u00e9chelles d&rsquo;attrait, sans n\u00e9cessairement impliquer le bouleversement profond propre aux \u00e9motions esth\u00e9tiques complexes.<\/li>\n<li><strong>Affect \u00e9pist\u00e9mique :<\/strong> \u00c9motions associ\u00e9es \u00e0 la curiosit\u00e9 intellectuelle, \u00e0 la surprise, au doute ou \u00e0 l&rsquo;illumination cognitive lors de l&rsquo;acquisition d&rsquo;une connaissance nouvelle. Bien que tr\u00e8s proches et souvent intriqu\u00e9es avec les \u00e9motions esth\u00e9tiques, les \u00e9motions \u00e9pist\u00e9miques visent prioritairement la d\u00e9couverte de la v\u00e9rit\u00e9 logique plut\u00f4t que la forme esth\u00e9tique elle-m\u00eame.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique constitue une passerelle unique entre la cognition humaine, la sensorialit\u00e9 et la qu\u00eate de sens existentiel. L&rsquo;examen approfondi de ses m\u00e9canismes permet de d\u00e9gager plusieurs constats majeurs :<\/p>\n<p>En premier lieu, elle se singularise par son caract\u00e8re non instrumental et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, d\u00e9samor\u00e7ant les imp\u00e9ratifs d&rsquo;action motrice imm\u00e9diate propres aux \u00e9motions ordinaires pour transformer l&rsquo;\u00e9nergie psychique en une contemplation accrue des formes, des structures et des symboles.<\/p>\n<p>En deuxi\u00e8me lieu, les d\u00e9couvertes de la psychologie exp\u00e9rimentale et des neurosciences attestent que ces \u00e9tats affectifs mobilisent des r\u00e9seaux neuronaux sophistiqu\u00e9s, couplant les circuits sous-corticaux de la r\u00e9compense et de la dopamine aux aires corticales associatives les plus \u00e9volu\u00e9es, notamment le r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, le r\u00e9pertoire des \u00e9motions esth\u00e9tiques est vaste et polymorphe, s&rsquo;\u00e9tendant du saisissement du sublime et des frissons musicaux jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;admiration lucide et la douce m\u00e9lancolie po\u00e9tique. Cette pluralit\u00e9 montre que l&rsquo;\u00eatre humain ne cherche pas dans l&rsquo;art un simple divertissement superficiel, mais un laboratoire \u00e9motionnel s\u00e9curis\u00e9 pour sonder les paradoxes de sa propre existence.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique transcende les clivages acad\u00e9miques traditionnels : elle enrichit les pratiques cliniques et th\u00e9rapeutiques, optimise les cadres \u00e9ducatifs et architecturaux, et demeure, en d\u00e9finitive, l&rsquo;un des t\u00e9moignages les plus vibrants de la cr\u00e9ativit\u00e9 et de la sensibilit\u00e9 humaines.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Blood, A. J., &amp; Zatorre, R. J. (2001). Intensely pleasurable responses to music correlate with activity in brain regions implicated in reward and emotion. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 98(20), 11818-11823. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.191355898\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.191355898<\/a><\/li>\n<li>Ishizu, T., &amp; Zeki, S. (2011). Toward a brain-based theory of beauty. <em>PLoS ONE<\/em>, 6(7), e21852. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0021852\">https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0021852<\/a><\/li>\n<li>Leder, H., Belke, B., Oeberst, A., &amp; Augustin, D. (2004). A model of aesthetic appreciation and aesthetic judgments. <em>British Journal of Psychology<\/em>, 95(4), 489-508. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1348\/0007126042369811\">https:\/\/doi.org\/10.1348\/0007126042369811<\/a><\/li>\n<li>Scherer, K. R. (2005). What are emotions? And how can they be measured? <em>Social Science Information<\/em>, 44(4), 695-729. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0539018405058216\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0539018405058216<\/a><\/li>\n<li>Silvia, P. J. (2005). Emotional responses to art: From collation and arousal to cognition and appraisal. <em>Review of General Psychology<\/em>, 9(4), 342-357. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/1089-2680.9.4.342\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/1089-2680.9.4.342<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique d\u00e9signe un \u00e9tat affectif d\u00e9clench\u00e9 par la contemplation de la beaut\u00e9 et de l&rsquo;art, transcendant l&rsquo;action utilitaire imm\u00e9diate pour mobiliser cognition, sensorialit\u00e9 et \u00e9merveillement.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1214,647,7944],"tags":[32302,32299,32301,26724,31043,32300],"class_list":["post-19794","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences-affectives","category-psychologie-cognitive","category-psychologie-des-emotions","tag-appreciation-artistique","tag-emotion-esthetique","tag-frisson-esthetique","tag-neuroesthetique","tag-psychologie-de-lart","tag-sublime"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19794","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19794\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19794"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19794"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19794"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}