{"id":19748,"date":"2026-10-22T17:27:21","date_gmt":"2026-10-22T17:27:21","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=enfants-adultes-alcooliques-acoa-2"},"modified":"2026-10-22T17:27:21","modified_gmt":"2026-10-22T17:27:21","slug":"enfants-adultes-alcooliques-acoa-2","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=enfants-adultes-alcooliques-acoa-2","title":{"rendered":"Enfants Adultes d&rsquo;Alcooliques : Comprendre l&rsquo;Impact"},"content":{"rendered":"<p>Grandir au sein d&rsquo;une dynamique familiale marqu\u00e9e par l&rsquo;alcoolod\u00e9pendance fa\u00e7onne l&rsquo;architecture psychologique et relationnelle de l&rsquo;individu bien au-del\u00e0 de sa minorit\u00e9 l\u00e9gale. Longtemps occult\u00e9e derri\u00e8re le secret intrafamilial et la honte, la trajectoire d\u00e9veloppementale de ces enfants devenus adultes r\u00e9v\u00e8le des patterns d&rsquo;adaptation sp\u00e9cifiques, oscillant entre une qu\u00eate de contr\u00f4le absolu, une vuln\u00e9rabilit\u00e9 affective profonde et une pr\u00e9disposition au stress chronique. L&rsquo;\u00e9tude clinique et empirique de cette population permet de d\u00e9construire les m\u00e9canismes de transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle du traumatisme pour proposer des voies d&rsquo;\u00e9mancipation psychologique p\u00e9rennes.<\/p>\n<h2>Enfants Adultes d&rsquo;Alcooliques (EAA \/ ACOA)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le terme <strong>Enfants Adultes d&rsquo;Alcooliques<\/strong> (souvent abr\u00e9g\u00e9 <strong>EAA<\/strong> en fran\u00e7ais ou <strong>ACOA \/ ACoA<\/strong>, d&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;anglais <em>Adult Children of Alcoholics<\/em>) d\u00e9signe les individus majeurs ayant grandi dans un foyer dysfonctionnel o\u00f9 l&rsquo;un des parents au moins, ou un tuteur principal, souffrait d&rsquo;un trouble de l&rsquo;usage de l&rsquo;alcool. Ce concept psychosocial renvoie \u00e0 un ensemble de caract\u00e9ristiques cognitives, \u00e9motionnelles, comportementales et relationnelles acquises comme m\u00e9canismes de survie face au chaos ambiant de l&rsquo;enfance, qui persistent de mani\u00e8re inadapt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, le concept d&rsquo;EAA ne constitue pas un diagnostic psychiatrique formel r\u00e9pertori\u00e9 dans les classifications nosologiques standards telles que le DSM-5 ou la CIM-11. Il s&rsquo;agit plut\u00f4t d&rsquo;une conceptualisation ph\u00e9nom\u00e9nologique et syst\u00e9mique d\u00e9crivant un profil de s\u00e9quelles d\u00e9veloppementales complexes. Ces derni\u00e8res incluent fr\u00e9quemment une hypervigilance chronique, des difficult\u00e9s d&rsquo;intimit\u00e9, une peur pathologique du conflit, une tendance marqu\u00e9e au perfectionnisme ou \u00e0 l&rsquo;automutilation relationnelle, ainsi qu&rsquo;une propension accrue \u00e0 d\u00e9velopper soi-m\u00eame des conduites addictives ou \u00e0 s&rsquo;engager dans des dynamiques de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cod%C3%A9pendance\">cod\u00e9pendance<\/a>.<\/p>\n<p>En somme, le terme saisit la mani\u00e8re dont les adaptations hom\u00e9ostatiques de l&rsquo;enfance, initialement protectrices au sein d&rsquo;un environnement instable et impr\u00e9visible, se muent en entraves au bien-\u00eatre psychique d\u00e8s lors que l&rsquo;individu est confront\u00e9 aux exigences de la vie adulte ind\u00e9pendante.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression est issue de la traduction litt\u00e9rale du syntagme anglais <em>Adult Children of Alcoholics<\/em>. La juxtaposition apparente de deux termes contradictoires \u2014 \u00ab enfant \u00bb et \u00ab adulte \u00bb \u2014 traduit un paradoxe d\u00e9veloppemental d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 : ces personnes poss\u00e8dent le statut biologique et chronologique d&rsquo;adultes tout en restant psychologiquement prisonni\u00e8res des traumatismes, des besoins d\u00e9veloppementaux insatisfaits et des d\u00e9fenses relationnelles forg\u00e9s durant leur petite enfance.<\/p>\n<p>Le mouvement linguistique a \u00e9merg\u00e9 au milieu des ann\u00e9es 1970 aux \u00c9tats-Unis, initialement au sein des groupes familiaux Al-Anon et Alateen, destin\u00e9s \u00e0 l&rsquo;entourage de personnes alcooliques. Les membres ayant atteint l&rsquo;\u00e2ge adulte ont commenc\u00e9 \u00e0 constater que le d\u00e9part du foyer parental ne r\u00e9solvait pas leurs conflits int\u00e9rieurs ni leur d\u00e9tresse \u00e9motionnelle. D\u00e8s 1978, \u00e0 New York, des individus se sont r\u00e9unis sous la banni\u00e8re autonome \u00ab Hope for Adult Children of Alcoholics \u00bb, formalisant plus tard l&rsquo;appellation <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/adultchildren.org\">Adult Children of Alcoholics<\/a> (ACA). Le champ clinique a ensuite consacr\u00e9 cette nomenclature avec la parution en 1983 de l&rsquo;ouvrage phare de la psychologue Janet G. Woititz, <em>Adult Children of Alcoholics<\/em>, introduisant d\u00e9finitivement le concept dans le vocabulaire acad\u00e9mique et grand public international.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le syntagme s&rsquo;\u00e9crit \u00ab Enfant(s) Adulte(s) d&rsquo;Alcoolique(s) \u00bb (au pluriel r\u00e9gulier : des <em>enfants adultes d&rsquo;alcooliques<\/em>). Sur le plan morphosyntaxique, il s&rsquo;agit d&rsquo;un groupe nominal complexe compos\u00e9 d&rsquo;un nom noyau (\u00ab enfants \u00bb), d&rsquo;un adjectif \u00e9pith\u00e8te (\u00ab adultes \u00bb) et d&rsquo;un compl\u00e9ment du nom pr\u00e9positionnel (\u00ab d&rsquo;alcooliques \u00bb).<\/p>\n<p>L&rsquo;acronyme anglophone <strong>ACOA<\/strong> (ou <strong>ACA<\/strong>) est largement employ\u00e9 dans la litt\u00e9rature internationale et se prononce couramment en fran\u00e7ais selon la phon\u00e9tique francis\u00e9e [a.k\u0254.a] ou en \u00e9pelant les lettres. L&rsquo;abr\u00e9viation francophone <strong>EAA<\/strong> ([e.a.a]) est utilis\u00e9e dans les milieux th\u00e9rapeutiques et associatifs francophones (notamment au Qu\u00e9bec, en France, en Suisse et en Belgique), bien que le terme anglophone ACOA conserve une pr\u00e9sence majeure dans les publications index\u00e9es.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 clinique d&rsquo;un EAA, il est indispensable d&rsquo;analyser l&rsquo;environnement toxique inh\u00e9rent au foyer alcoolique. Cet environnement est structurellement caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 radicale, l&rsquo;inversion des r\u00f4les g\u00e9n\u00e9rationnels, le d\u00e9ni massif et la rupture des fronti\u00e8res interpersonnelles saines. L&rsquo;enfant grandit dans un climat d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tat affectif et la disponibilit\u00e9 du parent d\u00e9pendent du cycle d&rsquo;intoxication, de sevrage et de rechute. L&rsquo;enfant ne peut pr\u00e9dire si le parent rentrera chaleureux, absent, verbalement agressif ou physiquement violent. Cette atmosph\u00e8re g\u00e9n\u00e8re une charge allostatique permanente : le syst\u00e8me nerveux de l&rsquo;enfant reste en mode de survie continu, hyperactivant l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette dynamique se trouve le concept de \u00ab parentification \u00bb, processus par lequel l&rsquo;enfant est contraint d&rsquo;assumer pr\u00e9matur\u00e9ment des responsabilit\u00e9s instrumentales (gestion du m\u00e9nage, soins aux cadets) ou \u00e9motionnelles (consoler le parent sobre, calmer le parent violent). En absorbant les tensions du syst\u00e8me familial, l&rsquo;enfant r\u00e9prime ses propres besoins d\u00e9veloppementaux de base : s\u00e9curit\u00e9, spontan\u00e9it\u00e9, jeu, validation affective. Cette r\u00e9pression conduit \u00e0 ce que Donald Winnicott nommait l&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;un \u00ab faux-self \u00bb adaptatif, hyper-fonctionnel en apparence, mais d\u00e9connect\u00e9 de sa vie affective authentique.<\/p>\n<p>Un autre pilier conceptuel est la \u00ab honte toxique \u00bb int\u00e9rioris\u00e9e, telle que th\u00e9oris\u00e9e par John Bradshaw. Dans les familles aux prises avec l&rsquo;addiction, la r\u00e8gle implicite d&rsquo;omerta interdit d&rsquo;aborder la r\u00e9alit\u00e9 de la consommation et ses r\u00e9percussions (\u00ab Il n&rsquo;y a aucun probl\u00e8me ici \u00bb, \u00ab Papa est juste fatigu\u00e9 \u00bb). Confront\u00e9 \u00e0 une dissonance cognitive b\u00e9ante entre ce qu&rsquo;il per\u00e7oit sensoriellement et ce que le discours familial valide, l&rsquo;enfant en d\u00e9duit une explication auto-culpabilisante : si l&rsquo;ambiance est insoutenable, c&rsquo;est parce que lui-m\u00eame est intrins\u00e8quement d\u00e9fectueux ou insuffisant. Cette croyance fondamentale persiste \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte sous forme de perfectionnisme compulsif ou d&rsquo;un syndrome de l&rsquo;imposteur invalidant.<\/p>\n<p>Enfin, la dimension relationnelle adulte des EAA est profond\u00e9ment marqu\u00e9e par l&rsquo;ambivalence envers l&rsquo;intimit\u00e9. Ayant appris que la proximit\u00e9 affective rime avec vuln\u00e9rabilit\u00e9 et risque d&rsquo;abandon ou d&rsquo;abus, ils adoptent fr\u00e9quemment des strat\u00e9gies d\u00e9fensives polaris\u00e9es : soit une d\u00e9pendance affective d\u00e9vorante avec recherche d&rsquo;un partenaire \u00ab \u00e0 sauver \u00bb ou \u00e0 contr\u00f4ler, soit un \u00e9vitement farouche de tout engagement intime sous couvert d&rsquo;une autosuffisance farouche et rigide.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la conceptualisation des EAA s&rsquo;articule autour de trois grandes phases chronologiques, passant du militantisme d&rsquo;entraide communautaire \u00e0 une rigoureuse formalisation neurobiologique et clinique.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re phase (1950-1970) trouve son origine dans l&rsquo;expansion des mouvements d&rsquo;entraide fond\u00e9s sur les Douze \u00c9tapes des Alcooliques Anonymes (AA). La cr\u00e9ation des groupes <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Al-Anon\">Al-Anon<\/a> en 1951, impuls\u00e9e par Lois Burnham Wilson, a mis en lumi\u00e8re la souffrance des conjoints. Rapidement, les adolescents de ces familles se sont regroup\u00e9s dans Alateen (fond\u00e9 en 1957). D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1960, les praticiens ont commenc\u00e9 \u00e0 observer que ces adolescents, une fois parvenus \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, continuaient \u00e0 pr\u00e9senter une souffrance psychologique atypique, ne r\u00e9pondant pas aux cadres th\u00e9rapeutiques classiques centr\u00e9s sur le patient d\u00e9sign\u00e9.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me phase (1978-1990) marque l&rsquo;institutionnalisation et l&rsquo;explosion litt\u00e9raire du mouvement. En 1978, Tony A. et un groupe de jeunes adultes new-yorkais r\u00e9digent \u00ab La Liste des Caract\u00e9ristiques \u00bb (connue comme <em>The Laundry List<\/em>), \u00e9num\u00e9rant 14 traits comportementaux partag\u00e9s par les personnes ayant grandi avec l&rsquo;alcoolisme. En 1983, Janet G. Woititz publie <em>Adult Children of Alcoholics<\/em>, qui reste pendant plus d&rsquo;un an sur la liste des best-sellers du <em>New York Times<\/em>. Simultan\u00e9ment, Claudia Black publie <em>It Will Never Happen to Me!<\/em> (1981), conceptualisant les r\u00e8gles implicites (\u00ab Ne parle pas, ne fais pas confiance, ne ressens rien \u00bb), tandis que Sharon Wegscheider-Cruse \u00e9labore la th\u00e9orie des r\u00f4les familiaux de survie. Cette p\u00e9riode voit l&rsquo;essor exponentiel du concept de cod\u00e9pendance et la fondation de centaines de groupes de parole d\u00e9di\u00e9s.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me phase, amorc\u00e9e \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 et active aujourd&rsquo;hui, est celle de la critique scientifique, de la validation empirique et du croisement avec la psychotraumatologie. Des chercheurs comme Kenneth J. Sher ont soumis les postulats cliniques de Woititz et Black \u00e0 la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale, nuan\u00e7ant la notion de \u00ab syndrome uniforme d&rsquo;EAA \u00bb au profit de mod\u00e8les de risque multifactoriels. Avec les d\u00e9couvertes sur le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Traumatisme_complexe\">traumatisme complexe<\/a> (C-PTSD) et les \u00e9tudes ACE (<em>Adverse Childhood Experiences<\/em>) dirig\u00e9es par Felitti et Anda en 1998, la situation des EAA a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e dans la compr\u00e9hension globale des stress toxiques d\u00e9veloppementaux et des alt\u00e9rations neurobiologiques de l&rsquo;attachement.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension scientifique et clinique des EAA repose sur l&rsquo;intersection de trois cadres paradigmatiques majeurs de la psychologie contemporaine :<\/p>\n<p>Le premier est la <strong>th\u00e9orie des syst\u00e8mes familiaux<\/strong>, notamment d\u00e9velopp\u00e9e par Murray Bowen et Salvador Minuchin. Selon l&rsquo;approche bowenienne, la famille est une unit\u00e9 \u00e9motionnelle r\u00e9gie par un principe d&rsquo;hom\u00e9ostasie. L&rsquo;alcoolisme parental introduit une dysfonction majeure \u00e0 laquelle le syst\u00e8me s&rsquo;adapte en d\u00e9veloppant un \u00e9quilibre pathologique. L&rsquo;enfant, pris dans des m\u00e9canismes de triangulation, subit un \u00e9chec de la \u00ab diff\u00e9renciation de soi \u00bb : il devient incapable de s\u00e9parer ses propres \u00e9motions et pens\u00e9es de celles du syst\u00e8me familial. La rigidit\u00e9 des fronti\u00e8res externes (isolement social de la famille pour cacher la maladie) combin\u00e9e au flou des fronti\u00e8res internes (intrusion, n\u00e9gligence) emp\u00eache l&rsquo;enfant de construire un sentiment d&rsquo;identit\u00e9 solide et distinct.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me cadre r\u00e9side dans la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27attachement\">th\u00e9orie de l&rsquo;attachement<\/a> initi\u00e9e par John Bowlby et enrichie par Mary Ainsworth et Mary Main. La figure d&rsquo;attachement repr\u00e9sentant \u00e0 la fois la source du r\u00e9confort et la source de la terreur (en raison de l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;alcool), l&rsquo;enfant se retrouve confront\u00e9 \u00e0 un paradoxe biologique insoluble. Cette configuration g\u00e9n\u00e8re pr\u00e9f\u00e9rentiellement des styles d&rsquo;attachement ins\u00e9cures, en particulier l&rsquo;attachement d\u00e9sorganis\u00e9\/d\u00e9sorient\u00e9 (type D) ou anxieux-ambivalent. \u00c0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, les repr\u00e9sentations d&rsquo;attachement internes (les mod\u00e8les internes op\u00e9rants) am\u00e8nent l&rsquo;EAA \u00e0 anticiper le rejet, l&rsquo;abandon ou la trahison, structurant des sc\u00e9narios relationnels r\u00e9p\u00e9titifs marqu\u00e9s par la m\u00e9fiance ou la fusion anxiog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me fondement est la <strong>psychotraumatologie d\u00e9veloppementale et le concept de stress toxique<\/strong> (Bessel van der Kolk, Judith Herman). L&rsquo;exposition prolong\u00e9e \u00e0 l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 et aux conflits parentaux ne correspond g\u00e9n\u00e9ralement pas \u00e0 un traumatisme ponctuel unique (traumatisme de type I), mais \u00e0 une traumatisation relationnelle pr\u00e9coce et cumulative (traumatisme de type II ou complexe). Ce stress chronique fa\u00e7onne le d\u00e9veloppement des structures c\u00e9r\u00e9brales r\u00e9gulatrices, entra\u00eenant un d\u00e9ficit de connectivit\u00e9 entre l&rsquo;amygdale et le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, ce qui se traduit \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte par une d\u00e9r\u00e9gulation affective chronique, une alexithymie et une dissociation p\u00e9ri-traumatique fr\u00e9quente.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature clinique, notamment soutenue par les travaux de Sharon Wegscheider-Cruse et Claudia Black, a d\u00e9compos\u00e9 les profils des enfants de familles alcooliques en arch\u00e9types ou r\u00f4les adaptatifs distincts, souvent adopt\u00e9s pour maintenir l&rsquo;hom\u00e9ostasie du syst\u00e8me :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le H\u00e9ros Familial (ou l&rsquo;Enfant Responsable) :<\/strong> G\u00e9n\u00e9ralement l&rsquo;a\u00een\u00e9. Cet enfant compense la honte familiale par des r\u00e9ussites scolaires, sportives ou professionnelles exceptionnelles. Hyper-responsable, perfectionniste et mature avant l&rsquo;\u00e2ge, il tente de redorer le blason familial. \u00c0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, il est sujet au surmenage, \u00e0 l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de performance, \u00e0 un besoin obsessionnel de contr\u00f4le et au burnout.<\/li>\n<li><strong>Le Bouc \u00c9missaire (ou l&rsquo;Enfant Rebelle) :<\/strong> Cet enfant ext\u00e9riorise la d\u00e9tresse familiale par des comportements d\u00e9viants, provocateurs, des \u00e9checs scolaires ou des d\u00e9lits mineurs. En attirant l&rsquo;attention sur ses propres fautes, il d\u00e9tourne le regard de la pathologie alcoolique du parent. \u00c0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, il pr\u00e9sente des risques accrus de toxicomanie, de troubles des conduites et de marginalisation institutionnelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Enfant Invisible (ou l&rsquo;Enfant Perdu) :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;effacement et le retrait \u00e9motionnel et physique. Il s&rsquo;isole dans sa chambre, dans la lecture ou dans des mondes imaginaires pour ne poser aucun probl\u00e8me et ne susciter aucune vague. \u00c0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, il manifeste une solitude chronique, des difficult\u00e9s massives \u00e0 exprimer ses besoins fondamentaux, une tendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9vitement social et des \u00e9pisodes d\u00e9pressifs majeurs.<\/li>\n<li><strong>La Mascotte (ou le Clown) :<\/strong> Utilisant l&rsquo;humour, la d\u00e9rision ou l&rsquo;hyperactivit\u00e9 pour d\u00e9tendre l&rsquo;atmosph\u00e8re explosive du foyer, cet enfant cherche \u00e0 masquer la souffrance sous un masque d&rsquo;enjouement perp\u00e9tuel. \u00c0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, il \u00e9prouve des difficult\u00e9s extr\u00eames \u00e0 vivre des \u00e9motions authentiques ou graves, masquant ses angoisses par une fa\u00e7ade de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 superficielle.<\/li>\n<li><strong>Le Pacificateur (ou le Soignant \/ Enfant Sauveteur) :<\/strong> Sp\u00e9cialis\u00e9 dans la r\u00e9gulation des \u00e9tats affectifs d&rsquo;autrui, il anticipe les moindres d\u00e9sirs du parent alcoolique ou du parent co-d\u00e9pendant pour \u00e9viter les crises. Ce r\u00f4le forge le noyau de la cod\u00e9pendance adulte : incapacit\u00e9 totale \u00e0 poser des limites, sacrifice de ses besoins personnels au profit de ceux d&rsquo;autrui et attirance compulsive pour des partenaires vuln\u00e9rables ou dysfonctionnels.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p><strong>Cas clinique 1 : Julien, 42 ans, cadre dirigeant (Profil du H\u00e9ros Familial)<\/strong><br \/>\nJulien consulte un psychologue clinicien sur recommandation de son m\u00e9decin traitant apr\u00e8s un \u00e9pisode d&rsquo;\u00e9puisement professionnel s\u00e9v\u00e8re doubl\u00e9 de crises de panique nocturnes. Issu d&rsquo;un foyer o\u00f9 son p\u00e8re souffrait d&rsquo;alcoolisme s\u00e9v\u00e8re et o\u00f9 sa m\u00e8re oscillait entre d\u00e9ni et effondrement d\u00e9pressif, Julien a pris en charge la gestion logistique du foyer d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 9 ans. Devenu ing\u00e9nieur de haut niveau puis directeur d&rsquo;op\u00e9rations, il manifeste une intol\u00e9rance totale \u00e0 l&rsquo;erreur chez ses collaborateurs et s&rsquo;impose un volume de travail de 70 heures hebdomadaires. Sur le plan relationnel, Julien est incapable de d\u00e9l\u00e9guer, craignant inconsciemment qu&rsquo;une perte de contr\u00f4le n&rsquo;entra\u00eene un chaos semblable \u00e0 celui de son enfance. L&rsquo;\u00e9valuation met en \u00e9vidence un sentiment visc\u00e9ral d&rsquo;imposture, une alexithymie protectrice et une angoisse d&rsquo;abandon dissimul\u00e9e sous une armure de comp\u00e9tence in\u00e9branlable.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 2 : \u00c9milie, 31 ans, infirmi\u00e8re (Profil de la Pacificatrice et Attachement Anxieux)<\/strong><br \/>\n\u00c9milie entame une psychoth\u00e9rapie \u00e0 la suite d&rsquo;une rupture douloureuse avec un partenaire pr\u00e9sentant une d\u00e9pendance aux opio\u00efdes. Elle d\u00e9crit un historique de relations amoureuses quasi exclusivement constitu\u00e9 d&rsquo;hommes aux prises avec des addictions, des troubles de l&rsquo;humeur ou une instabilit\u00e9 financi\u00e8re chronique. Fille d&rsquo;une m\u00e8re alcoolique d\u00e9pendante dont elle devait surveiller la respiration lors des comas \u00e9thyliques, \u00c9milie a appris que l&rsquo;amour ne s&rsquo;obtenait que par le sauvetage d&rsquo;autrui au d\u00e9triment de sa propre s\u00e9curit\u00e9. En s\u00e9ance, elle exprime une culpabilit\u00e9 paralysante d\u00e8s qu&rsquo;elle tente de poser une limite interpersonnelle saine (\u00ab Si je refuse de l&rsquo;aider, je suis un monstre \u00bb). Son fonctionnement illustre la r\u00e9p\u00e9tition transg\u00e9n\u00e9rationnelle du sch\u00e9ma de cod\u00e9pendance acquis au contact de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 maternelle.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;identification et l&rsquo;\u00e9valuation clinique des personnes ayant grandi avec un parent alcoolique requi\u00e8rent des outils psychom\u00e9triques valid\u00e9s ainsi qu&rsquo;une approche anamnestique approfondie :<\/p>\n<p>L&rsquo;outil psychom\u00e9trique le plus fr\u00e9quemment utilis\u00e9 dans la recherche empirique est le <strong>CAST<\/strong> (<em>Children of Alcoholics Screening Test<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9 par John W. Jones en 1981. Ce questionnaire de 30 items \u00e9value les sentiments, attitudes et exp\u00e9riences v\u00e9cus par l&rsquo;individu durant son enfance vis-\u00e0-vis des habitudes de consommation de ses parents (par exemple : le sentiment de peur, les tentatives d&rsquo;intervention, la honte sociale). Une version abr\u00e9g\u00e9e, le <strong>CAST-6<\/strong>, valid\u00e9e par Hodgins et Shimp en 1995, pr\u00e9sente d&rsquo;excellentes qualit\u00e9s psychom\u00e9triques et une grande sensibilit\u00e9 pour le rep\u00e9rage rapide des EAA en contexte clinique ou de recherche \u00e9pid\u00e9miologique.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du rep\u00e9rage sp\u00e9cifique de l&rsquo;alcoolisme parental, l&rsquo;\u00e9valuation s&rsquo;appuie sur des \u00e9chelles mesurant les construits associ\u00e9s. L&rsquo;\u00e9chelle de cod\u00e9pendance de Friel (<em>Friel Adult Child\/Codependency Assessment Inventory<\/em>) ou l&rsquo;\u00e9chelle Spann-Fischer \u00e9valuent le degr\u00e9 d&rsquo;alt\u00e9ration des fronti\u00e8res personnelles et la focalisation excessive sur autrui. Pour mesurer les traumatismes sous-jacents, l&rsquo;utilisation du questionnaire <strong>ACE<\/strong> (<em>Adverse Childhood Experiences<\/em>) permet de quantifier le score global d&rsquo;adversit\u00e9 pr\u00e9coce, tandis que l&rsquo;<strong>ITQ<\/strong> (<em>International Trauma Questionnaire<\/em>) mesure la pr\u00e9sence \u00e9ventuelle d&rsquo;un trouble de stress post-traumatique complexe selon les crit\u00e8res de la CIM-11.<\/p>\n<p>Sur le plan qualitatif, l&rsquo;outil indispensable demeure le <strong>g\u00e9nogramme<\/strong> d\u00e9taill\u00e9 sur au moins trois g\u00e9n\u00e9rations. En retra\u00e7ant les trajectoires d&rsquo;addiction, les alliances pathologiques, les coupures \u00e9motionnelles (<em>emotional cut-offs<\/em> de Bowen) et les secrets de famille, le clinicien aide le patient \u00e0 contextualiser ses d\u00e9fenses actuelles au sein de son \u00e9cologie transg\u00e9n\u00e9rationnelle originelle.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance du statut d&rsquo;EAA trouve des applications th\u00e9rapeutiques directes et cruciales :<\/p>\n<p>En psychoth\u00e9rapie individuelle, l&rsquo;approche doit int\u00e9grer la d\u00e9construction des sch\u00e9mas pr\u00e9coces inadapt\u00e9s. La <strong>th\u00e9rapie des sch\u00e9mas<\/strong> de Jeffrey Young est particuli\u00e8rement f\u00e9conde chez les EAA, ciblant sp\u00e9cifiquement les sch\u00e9mas d&rsquo;\u00ab Abn\u00e9gation \u00bb, d&rsquo;\u00ab Exigences \u00e9lev\u00e9es \/ Contr\u00f4le excessif \u00bb, de \u00ab M\u00e9fiance \/ Abus \u00bb et de \u00ab Carence affective \u00bb. L&rsquo;intervention vise \u00e0 gu\u00e9rir le \u00ab Mode Enfant Vuln\u00e9rable \u00bb et \u00e0 renforcer le \u00ab Mode Adulte Sain \u00bb capable d&rsquo;autor\u00e9gulation et de compassion envers soi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Les th\u00e9rapies de d\u00e9sensibilisation et de retraitement par les mouvements oculaires (<strong>EMDR<\/strong>) et les approches somatiques (telles que le <em>Somatic Experiencing<\/em>) sont largement appliqu\u00e9es pour d\u00e9samorcer les m\u00e9moires traumatiques implicites et apaiser l&rsquo;hypervigilance neurov\u00e9g\u00e9tative. Ces techniques permettent de retraiter les souvenirs terrifiants de violences domestiques, d&rsquo;accidents ou d&rsquo;abandon \u00e9motionnel qui maintiennent le syst\u00e8me nerveux de l&rsquo;adulte dans un \u00e9tat d&rsquo;alerte permanent.<\/p>\n<p>Sur le plan groupal, la participation \u00e0 des groupes de pairs (groupes EAA\/ACOA en 12 \u00c9tapes ou groupes th\u00e9rapeutiques de soutien) brise radicalement l&rsquo;isolement et la honte. Le fait d&rsquo;entendre d&rsquo;autres adultes verbaliser avec pr\u00e9cision des \u00e9motions qu&rsquo;ils croyaient \u00eatre les seuls \u00e0 \u00e9prouver produit un puissant effet de d\u00e9-stigmatisation et valide r\u00e9trospectivement leur perception de la r\u00e9alit\u00e9, invalid\u00e9e pendant des ann\u00e9es par le d\u00e9ni familial.<\/p>\n<p>En m\u00e9decine du travail et en psychologie organisationnelle, comprendre le profil EAA permet de mieux accompagner les collaborateurs en surinvestissement ou en conflit relationnel r\u00e9current. Leur grande capacit\u00e9 de travail et leur sens des responsabilit\u00e9s cachent souvent une terreur de l&rsquo;\u00e9chec qui peut mener \u00e0 un \u00e9puisement brutal si des cadres manag\u00e9riaux clairs et s\u00e9curisants ne sont pas pos\u00e9s.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche \u00e9pid\u00e9miologique et longitudinale a permis de s\u00e9parer les mythes cliniques des r\u00e9gularit\u00e9s statistiques concernant les enfants de parents alcooliques :<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude prospective pionni\u00e8re men\u00e9e par Emmy Werner sur l&rsquo;\u00eele de Kauai a suivi pendant plus de quatre d\u00e9cennies une cohorte d&rsquo;enfants n\u00e9s en 1955, dont une proportion significative grandissait dans des foyers marqu\u00e9s par l&rsquo;alcoolisme chronique. Les r\u00e9sultats de Werner ont mis en \u00e9vidence une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 majeure des trajectoires : si un tiers des enfants pr\u00e9sentaient des probl\u00e8mes graves \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte (addiction, d\u00e9pression, instabilit\u00e9 conjugale), pr\u00e8s d&rsquo;un tiers d\u00e9veloppaient une r\u00e9silience remarquable, devenant des adultes \u00e9quilibr\u00e9s et comp\u00e9tents. Cette \u00e9tude a d\u00e9montr\u00e9 que la pr\u00e9sence d&rsquo;au moins un tuteur de r\u00e9silience (un grand-parent, un enseignant, un voisin stable) pouvait neutraliser l&rsquo;impact d\u00e9l\u00e9t\u00e8re de l&rsquo;alcoolisme parental en fournissant une base de s\u00e9curit\u00e9 alternative.<\/p>\n<p>Les travaux de Kenneth J. Sher \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 du Missouri (notamment synth\u00e9tis\u00e9s dans son ouvrage fondamental <em>Children of Alcoholics: A Critical Appraisal of Theory and Research<\/em>) ont explor\u00e9 les trois voies majeures de transmission du risque : la vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique et biologique (alt\u00e9rations de la sensibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;alcool et des fonctions ex\u00e9cutives), la voie de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle (utilisation de substances pour r\u00e9guler le stress et l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9) et la voie de la socialisation d\u00e9viante (affiliation \u00e0 des pairs d\u00e9viants cons\u00e9cutive \u00e0 un d\u00e9ficit de supervision parentale). Ses donn\u00e9es confirment que les ACOA pr\u00e9sentent des taux de pr\u00e9valence significativement plus \u00e9lev\u00e9s de troubles de l&rsquo;usage de substances et de troubles anxiod\u00e9pressifs comparativement \u00e0 la population g\u00e9n\u00e9rale, tout en r\u00e9futant l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00ab personnalit\u00e9 ACOA \u00bb universelle et fig\u00e9e.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et le v\u00e9cu des cons\u00e9quences de l&rsquo;alcoolisme parental sont profond\u00e9ment m\u00e9di\u00e9s par les normes culturelles entourant la consommation d&rsquo;alcool, la structure familiale et les repr\u00e9sentations de la sant\u00e9 mentale :<\/p>\n<p>Dans les cultures dites \u00ab \u00e0 consommation int\u00e9gr\u00e9e \u00bb (comme dans certaines r\u00e9gions d&rsquo;Europe du Sud ou de France viticole), o\u00f9 la consommation quotidienne d&rsquo;alcool est normalis\u00e9e et valoris\u00e9e socialement, le d\u00e9ni familial de l&rsquo;alcoolisme est souvent renforc\u00e9 par une complicit\u00e9 sociale. Dans ce contexte, l&rsquo;identification de la pathologie parentale par l&rsquo;enfant est plus tardive et plus conflictuelle, la fronti\u00e8re entre \u00ab boire socialement \u00bb et \u00ab alcoolisme destructeur \u00bb \u00e9tant flout\u00e9e par le milieu socioculturel.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures collectivistes (notamment en Asie de l&rsquo;Est ou dans certaines communaut\u00e9s traditionnelles), le maintien de l&rsquo;honneur familial (le concept de \u00ab sauver la face \u00bb) et la pi\u00e9t\u00e9 filiale exacerbent consid\u00e9rablement la r\u00e8gle du secret. L&rsquo;enfant subit une injonction morale extr\u00eame \u00e0 dissimuler la d\u00e9ch\u00e9ance parentale aux yeux de la communaut\u00e9, ce qui amplifie l&rsquo;int\u00e9riorisation de la honte toxique et d\u00e9courage le recours \u00e0 des aides th\u00e9rapeutiques ext\u00e9rieures per\u00e7ues comme une trahison intol\u00e9rable envers le clan.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les disparit\u00e9s de genre interagissent avec ces variables culturelles. Dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s patriarcales, l&rsquo;alcoolisme paternel b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une tol\u00e9rance sociale implicite, la m\u00e8re et les enfants \u00e9tant tenus de supporter les cons\u00e9quences domestiques avec r\u00e9signation. En revanche, l&rsquo;alcoolisme maternel subit un stigmate social d&rsquo;une violence extr\u00eame, provoquant chez l&rsquo;enfant une honte redoubl\u00e9e et une rupture majeure de l&rsquo;\u00e9tayage maternel pr\u00e9coce.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Bien que le concept d&rsquo;EAA ait sauv\u00e9 des milliers d&rsquo;individus de l&rsquo;isolement psychologique, il a fait l&rsquo;objet de vives critiques th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques au sein de la communaut\u00e9 acad\u00e9mique :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re critique majeure concerne le <strong>d\u00e9ficit de sp\u00e9cificit\u00e9 empirique<\/strong>. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1980, des chercheurs comme Christine S. Giunta et Donald W. Compas ont administr\u00e9 la fameuse liste des traits d&rsquo;EAA de Woititz \u00e0 des \u00e9tudiants issus de foyers alcooliques, mais aussi \u00e0 des \u00e9tudiants issus de familles divorc\u00e9es, de familles avec parents d\u00e9pressifs, ou m\u00eame de familles sans dysfonctionnement majeur. Les r\u00e9sultats ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la grande majorit\u00e9 des items (peur du conflit, besoin d&rsquo;approbation, sentiment de diff\u00e9rence) \u00e9taient approuv\u00e9s de mani\u00e8re massive par l&rsquo;ensemble des populations, relevant en partie de \u00ab l&rsquo;effet Barnum \u00bb (tendance \u00e0 accepter des descriptions vagues de personnalit\u00e9 comme s&rsquo;appliquant sp\u00e9cifiquement \u00e0 soi-m\u00eame). Ces traits d\u00e9crivent souvent les cons\u00e9quences de tout dysfonctionnement familial chronique, et non de l&rsquo;alcoolisme de mani\u00e8re exclusive.<\/p>\n<p>La seconde critique porte sur le <strong>risque d&rsquo;enfermement identitaire et de fatalisme d\u00e9terministe<\/strong>. Certains cliniciens soulignent que l&rsquo;adoption sans nuance de l&rsquo;\u00e9tiquette \u00ab ACOA \u00bb peut inciter les individus \u00e0 adopter une identit\u00e9 victimaire permanente. En r\u00e9duisant l&rsquo;ensemble de leur psychisme aux traumatismes de leur enfance, certains patients risquent de d\u00e9velopper une proph\u00e9tie autor\u00e9alisatrice (\u00ab Je suis vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec relationnel parce que je suis un EAA \u00bb), entravant l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 leur propre agentivit\u00e9 (<em>empowerment<\/em>) et minorant leurs ressources de r\u00e9silience spontan\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, la psychiatrie acad\u00e9mique reproche souvent au mouvement de vulgarisation d&rsquo;avoir amalgam\u00e9 des entit\u00e9s cliniques distinctes sous une banni\u00e8re populaire, retardant parfois le diagnostic et la m\u00e9dication appropri\u00e9e de pathologies psychiatriques comorbides s\u00e9v\u00e8res (trouble bipolaire, trouble de la personnalit\u00e9 limite, d\u00e9pression endog\u00e8ne) au profit d&rsquo;une lecture exclusivement ax\u00e9e sur la \u00ab cod\u00e9pendance \u00bb.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour clarifier le positionnement conceptuel d&rsquo;EAA, il convient de le distinguer de notions proches mais distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Cod\u00e9pendance :<\/strong> La cod\u00e9pendance d\u00e9signe un sch\u00e9ma relationnel d&rsquo;assujettissement affectif et de focalisation obsessionnelle sur les besoins et comportements d&rsquo;une autre personne. Bien que la vaste majorit\u00e9 des EAA manifestent des traits de cod\u00e9pendance, tous les individus cod\u00e9pendants ne sont pas issus de foyers alcooliques (la cod\u00e9pendance pouvant \u00e9merger aupr\u00e8s d&rsquo;un conjoint malade mental, narcissique ou physiquement d\u00e9pendant).<\/li>\n<li><strong>Trouble de Stress Post-Traumatique Complexe (C-PTSD) :<\/strong> Le C-PTSD est un diagnostic psychiatrique officiel de la CIM-11 cons\u00e9cutif \u00e0 des traumatismes prolong\u00e9s ou r\u00e9p\u00e9t\u00e9s dont l&rsquo;\u00e9chappement est difficile voire impossible. Un EAA s\u00e9v\u00e8rement impact\u00e9 r\u00e9pond fr\u00e9quemment aux crit\u00e8res cliniques du C-PTSD (alt\u00e9rations de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, croyances de d\u00e9valorisation persistante, perturbations relationnelles), mais le terme EAA demeure une d\u00e9signation descriptive d&rsquo;origine contextuelle, tandis que le C-PTSD est un diagnostic clinique universel.<\/li>\n<li><strong>Parentification :<\/strong> Processus relationnel et syst\u00e9mique o\u00f9 un enfant est investi du r\u00f4le d\u00e9volu aux parents. La parentification est un m\u00e9canisme pathologique omnipr\u00e9sent dans les familles alcooliques, mais elle s&rsquo;observe \u00e9galement lors de maladies physiques graves d&rsquo;un parent, d&rsquo;un veuvage pr\u00e9coce ou d&rsquo;une d\u00e9pression maternelle s\u00e9v\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>Enfants de parents atteints de troubles mentaux (COPMI &#8211; Children of Mentally Ill Parents) :<\/strong> Terme g\u00e9n\u00e9rique englobant l&rsquo;ensemble des situations o\u00f9 la sant\u00e9 mentale parentale est alt\u00e9r\u00e9e (schizophr\u00e9nie, bipolarit\u00e9, d\u00e9pression). Les EAA constituent un sous-groupe sp\u00e9cifique des COPMI, marqu\u00e9 par des particularit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;addiction, telles que les aspects m\u00e9dicol\u00e9gaux, la fluctuation brutale des conduites li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;alcool\u00e9mie et la banalisation socioculturelle de la substance.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;Enfants Adultes d&rsquo;Alcooliques synth\u00e9tise avec force les s\u00e9quelles \u00e0 long terme d&rsquo;un environnement familial chaotique marqu\u00e9 par la d\u00e9pendance d&rsquo;un parent. Si la recherche actuelle invite \u00e0 ne pas essentialiser un ensemble rigide de traits de personnalit\u00e9, elle valide indiscutablement la pr\u00e9valence de blessures d&rsquo;attachement, de traumatismes relationnels pr\u00e9coces et d&rsquo;un risque accru d&rsquo;addiction ou de d\u00e9tresse psychologique \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte.<\/p>\n<p>Les voies de gu\u00e9rison n\u00e9cessitent d&rsquo;abord la lev\u00e9e du d\u00e9ni, la r\u00e9appropriation de sa propre histoire par la parole, et l&rsquo;apprentissage de fronti\u00e8res relationnelles saines. Loin d&rsquo;une condamnation \u00e0 vie, l&rsquo;identification du v\u00e9cu d&rsquo;EAA offre une grille de lecture lib\u00e9ratrice permettant de transformer les adaptations d\u00e9fensives de l&rsquo;enfance en un fonctionnement adulte conscient, autonome et r\u00e9silient.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Black, C. (1981). <em>It will never happen to me! Children of alcoholics<\/em>. Ballantine Books.<\/li>\n<li>Bowen, M. (1978). <em>Family therapy in clinical practice<\/em>. Jason Aronson.<\/li>\n<li>Bradshaw, J. (1988). <em>Healing the shame that binds you<\/em>. Health Communications, Inc.<\/li>\n<li>Herman, J. L. (1992). <em>Trauma and recovery: The aftermath of violence\u2014from domestic abuse to political terror<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Jones, J. W. (1981). <em>The Children of Alcoholics Screening Test (CAST)<\/em>. Camelot Unlimited.<\/li>\n<li>Sher, K. J. (1991). <em>Children of alcoholics: A critical appraisal of theory and research<\/em>. University of Chicago Press.<\/li>\n<li>Wegscheider-Cruse, S. (1981). <em>Another chance: Hope and health for the alcoholic family<\/em>. Science and Behavior Books.<\/li>\n<li>Werner, E. E. (1986). Resilient offspring of alcoholics: A longitudinal study from birth to age 18. <em>Journal of Studies on Alcohol<\/em>, 47(1), 34\u201340.<\/li>\n<li>Woititz, J. G. (1983). <em>Adult children of alcoholics<\/em>. Health Communications, Inc.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez le profil clinique et psychosocial des Enfants Adultes d&rsquo;Alcooliques (EAA \/ ACOA) : impacts d\u00e9veloppementaux, th\u00e9ories explicatives, \u00e9valuation et axes th\u00e9rapeutiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[32182,3],"tags":[31358,2001,15460,31063,9744,32183],"class_list":["post-19748","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-addictologie-et-systemie","category-psychologie-clinique","tag-acoa","tag-attachement","tag-codependance","tag-enfants-adultes-dalcooliques","tag-therapie-systemique","tag-traumatisme-developpemental"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19748","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19748\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19748"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19748"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19748"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}