{"id":19747,"date":"2026-10-22T17:25:12","date_gmt":"2026-10-22T17:25:12","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=adult-attachment-interview-aai"},"modified":"2026-10-22T17:25:12","modified_gmt":"2026-10-22T17:25:12","slug":"adult-attachment-interview-aai","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=adult-attachment-interview-aai","title":{"rendered":"L&rsquo;AAI : D\u00e9coder l&rsquo;attachement adulte"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;Entretien d&rsquo;attachement pour adultes, universellement d\u00e9sign\u00e9 par son acronyme anglophone <strong>AAI<\/strong> (<em>Adult Attachment Interview<\/em>), constitue l&rsquo;un des instruments m\u00e9thodologiques les plus r\u00e9volutionnaires et influents de la psychologie contemporaine. Con\u00e7u pour sonder l&rsquo;organisation narrative et les mod\u00e8les op\u00e9rants internes relatifs aux liens affectifs pr\u00e9coces, cet outil transcende le simple recueil biographique pour \u00e9valuer la mani\u00e8re dont l&rsquo;esprit adulte traite, r\u00e9gule et structure les exp\u00e9riences relationnelles fondamentales.<\/p>\n<h2>Entretien d&rsquo;attachement pour adultes (AAI)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>Adult Attachment Interview (AAI)<\/strong> est un protocole d&rsquo;entretien clinique semi-structur\u00e9 d&rsquo;environ une heure, compos\u00e9 de vingt questions ouvertes standardis\u00e9es, con\u00e7u pour \u00e9valuer l&rsquo;\u00ab \u00e9tat d&rsquo;esprit actuel vis-\u00e0-vis de l&rsquo;attachement \u00bb chez l&rsquo;adulte ou l&rsquo;adolescent. Plut\u00f4t que de mesurer l&rsquo;exactitude historique des \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus durant l&rsquo;enfance, l&rsquo;AAI \u00e9value la coh\u00e9rence discursive, l&rsquo;acc\u00e8s affectif aux souvenirs et la capacit\u00e9 r\u00e9flexive du sujet lorsqu&rsquo;il \u00e9voque ses relations pr\u00e9coces avec ses figures d&rsquo;attachement primaires.<\/p>\n<p>D\u00e9velopp\u00e9 au milieu des ann\u00e9es 1980 par Mary Main, Carol George et Nancy Kaplan \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley, l&rsquo;entretien place le locuteur dans une situation cognitive et \u00e9motionnelle exigeante : il doit simultan\u00e9ment acc\u00e9der \u00e0 des souvenirs autobiographiques complexes, parfois douloureux, et maintenir un \u00e9change conversationnel fluide et logique avec son interlocuteur. L&rsquo;analyse ne repose pas sur les d\u00e9clarations directes de bonheur ou de d\u00e9tresse, mais sur la forme linguistique, la fluidit\u00e9 narrative et le respect inconscient des r\u00e8gles fondamentales de la communication interpersonnelle.<\/p>\n<p>Ce protocole a permis d&rsquo;op\u00e9rer un tournant paradigmatique majeur au sein de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27attachement\">th\u00e9orie de l&rsquo;attachement<\/a>, en d\u00e9montrant que la s\u00e9curit\u00e9 affective \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte ne d\u00e9pend pas de l&rsquo;absence d&rsquo;adversit\u00e9 dans l&rsquo;histoire personnelle, mais de la libert\u00e9 de pens\u00e9e et de la coh\u00e9rence avec laquelle cette histoire a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e et mentalis\u00e9e au sein de l&rsquo;appareil psychique.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression <em>Adult Attachment Interview<\/em> d\u00e9coule de trois concepts linguistiques et notionnels distincts, introduits dans la litt\u00e9rature psychologique anglo-saxonne. Le terme <em>adult<\/em> (adulte) d\u00e9rive du participe pass\u00e9 latin <em>adultus<\/em>, issu du verbe <em>adolescere<\/em>, signifiant \u00ab grandir \u00bb ou \u00ab parvenir \u00e0 maturit\u00e9 \u00bb. Le terme <em>attachment<\/em> (attachement) trouve ses racines dans le vieux fran\u00e7ais \u00ab attachement \u00bb, d\u00e9riv\u00e9 du verbe \u00ab attacher \u00bb (lui-m\u00eame issu de l&rsquo;ancien bas francique <em>*stakka<\/em>, un pieu ou une attache), d\u00e9signant un lien affectif puissant et stable qui unit un individu \u00e0 un autre dans le vocabulaire bowlbien.<\/p>\n<p>Le vocable <em>interview<\/em> (entretien) est un emprunt r\u00e9ciproque fascinant : emprunt\u00e9 par l&rsquo;anglais au moyen fran\u00e7ais \u00ab entrevue \u00bb (action de se voir mutuellement, d\u00e9riv\u00e9 de \u00ab s&rsquo;entrevoir \u00bb), il revient ensuite dans la langue fran\u00e7aise au XIXe si\u00e8cle pour d\u00e9signer une conversation formelle et m\u00e9thodique entre deux personnes \u00e0 des fins d&rsquo;information ou d&rsquo;investigation psychologique. Dans la francophonie clinique et scientifique, la traduction \u00ab Entretien d&rsquo;attachement pour adultes \u00bb est d&rsquo;usage r\u00e9gulier, bien que l&rsquo;acronyme original anglais <strong>AAI<\/strong> demeure pr\u00e9dominant dans les publications sp\u00e9cialis\u00e9es, les manuels de codage et les colloques internationaux.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, l&rsquo;acronyme anglophone <strong>AAI<\/strong> se prononce couramment en contexte francophone \u00e0 l&rsquo;anglaise (\/e\u026a.e\u026a.a\u026a\/) ou, alternativement, selon la phonologie des lettres fran\u00e7aises (\/a.a.i\/). L&rsquo;expression compl\u00e8te \u00ab Entretien d&rsquo;attachement pour adultes \u00bb se prononce \/\u0251\u0303.t\u0281\u0259.tj\u025b\u0303 d\u203fa.ta\u0283.m\u0251\u0303 pu\u0281 a.dylt\/.<\/p>\n<p>Du point de vue grammatical, le terme \u00ab entretien \u00bb est un nom commun masculin singulier. Dans l&rsquo;usage acad\u00e9mique fran\u00e7ais, l&rsquo;acronyme AAI est g\u00e9n\u00e9ralement employ\u00e9 avec le genre masculin (\u00ab l&rsquo;AAI \u00bb, \u00ab un AAI administr\u00e9 \u00bb, \u00ab les AAI transcrits \u00bb), en accord avec le substantif sous-jacent \u00ab entretien \u00bb. On note parfois l&rsquo;utilisation du terme en apposition (\u00ab le protocole AAI \u00bb, \u00ab le syst\u00e8me de codage AAI \u00bb). L&rsquo;adjectivisation s&rsquo;observe fr\u00e9quemment dans des syntagmes sp\u00e9cialis\u00e9s tels que \u00ab l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit AAI \u00bb ou \u00ab les classifications AAI \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;AAI dans toute sa profondeur \u00e9pist\u00e9mologique, il convient de comprendre que cet instrument n&rsquo;est pas un questionnaire d&rsquo;auto-\u00e9valuation ni un interrogatoire anamnestique factuel. Contrairement aux \u00e9chelles psychom\u00e9triques d&rsquo;attachement qui interrogent le sujet sur ses sentiments conscients au sein des relations amoureuses actuelles (comme l&rsquo;ECR, <em>Experiences in Close Relationships<\/em>), l&rsquo;AAI met \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve l&rsquo;organisation dynamique des repr\u00e9sentations inconscientes de soi et d&rsquo;autrui, baptis\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/John_Bowlby\">John Bowlby<\/a> \u00ab mod\u00e8les op\u00e9rants internes \u00bb (MOI).<\/p>\n<p>L&rsquo;administration de l&rsquo;AAI est con\u00e7ue pour cr\u00e9er une tension cognitive sp\u00e9cifique. Le clinicien invite le participant \u00e0 d\u00e9crire ses premi\u00e8res relations familiales, \u00e0 choisir cinq adjectifs caract\u00e9risant la relation avec chaque parent durant l&rsquo;enfance, puis \u00e0 \u00e9tayer imm\u00e9diatement chacun de ces adjectifs par des souvenirs \u00e9pisodiques concrets et d\u00e9taill\u00e9s. Cette m\u00e9thode force l&rsquo;appareil psychique \u00e0 mobiliser conjointement la m\u00e9moire s\u00e9mantique (les jugements globaux, les d\u00e9clarations de principe sur les parents) et la m\u00e9moire \u00e9pisodique (les r\u00e9cits d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements sp\u00e9cifiques v\u00e9cus dans le temps et l&rsquo;espace).<\/p>\n<p>Chez un sujet dont l&rsquo;organisation psychique est s\u00e9cure, la m\u00e9moire s\u00e9mantique et la m\u00e9moire autobiographique s&rsquo;harmonisent harmonieusement : les adjectifs laudatifs ou critiques sont corrobor\u00e9s par des anecdotes v\u00e9rifiables et vivantes. \u00c0 l&rsquo;inverse, chez les sujets ins\u00e9cures, une dissonance spectaculaire se manifeste : un individu peut qualifier sa m\u00e8re de \u00ab merveilleuse et parfaite \u00bb tout en \u00e9tant incapable de rapporter le moindre souvenir illustrant cette bienveillance, ou en rapportant paradoxalement des sc\u00e8nes de rejet cruel sans para\u00eetre percevoir la contradiction. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette rupture de coh\u00e9rence interne que l&rsquo;AAI traque avec une minutie chirurgicale.<\/p>\n<p>Un autre niveau d&rsquo;analyse fondamental de l&rsquo;AAI concerne la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle pendant la rem\u00e9moration de th\u00e8mes potentiellement perturbateurs : les s\u00e9parations, les punitions, les exp\u00e9riences de rejet, les menaces physiques ou psychologiques, les pertes par d\u00e9c\u00e8s et les \u00e9ventuels traumatismes ou abus sexuels. L&rsquo;entretien examine comment l&rsquo;adulte parvient \u00e0 maintenir son \u00e9quilibre affectif tout en parlant de ces traumatismes, sans recourir \u00e0 des d\u00e9fenses massives de d\u00e9n\u00e9gation, d&rsquo;id\u00e9alisation, d&rsquo;intellectualisation outranci\u00e8re ou d&rsquo;intrusion \u00e9motionnelle d\u00e9sorganisatrice.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;AAI prend sa source au tournant des ann\u00e9es 1970 et 1980, dans le cadre des \u00e9tudes longitudinales men\u00e9es \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Berkeley par la psychologue am\u00e9ricaine <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mary_Main\">Mary Main<\/a>, \u00e9l\u00e8ve directe de Mary Ainsworth. Alors qu&rsquo;Ainsworth avait magistralement standardis\u00e9 l&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;attachement chez le nourrisson \u00e0 travers le protocole de la Situation \u00e9trange, Main s&rsquo;est interrog\u00e9e sur la persistance de ces patterns relationnels \u00e0 l&rsquo;adolescence et \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, et particuli\u00e8rement sur leur transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle.<\/p>\n<p>En 1982, Mary Main, Carol George et Nancy Kaplan \u00e9laborent la premi\u00e8re mouture de l&rsquo;entretien. Leur intuition fondatrice consistait \u00e0 concevoir un dispositif capable de \u00ab surprendre l&rsquo;inconscient \u00bb en orientant l&rsquo;attention du sujet sur le pass\u00e9 pour observer son fonctionnement discursif dans le pr\u00e9sent. \u00c0 cette \u00e9poque, le syst\u00e8me de cotation s&rsquo;articulait principalement autour de trois cat\u00e9gories majeures calqu\u00e9es sur celles de la petite enfance : S\u00e9curis\u00e9\/Autonome (F), D\u00e9tach\u00e9\/Rejetant (Ds), et Pr\u00e9occup\u00e9\/Enchev\u00eatr\u00e9 (E).<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es qui ont suivi, une d\u00e9couverte clinique majeure a enrichi ce mod\u00e8le. Mary Main et Erik Hesse ont identifi\u00e9 un sous-ensemble d&rsquo;entretiens caract\u00e9ris\u00e9s par des ruptures catastrophiques de coh\u00e9rence, des erreurs d&rsquo;indexation temporelle ou des croyances magiques lors de l&rsquo;\u00e9vocation de deuils ou de s\u00e9vices physiques. Cette observation a donn\u00e9 naissance, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, \u00e0 la quatri\u00e8me grande cat\u00e9gorie d&rsquo;attachement adulte : Non r\u00e9solu \/ D\u00e9sorganis\u00e9 (U\/d). D\u00e8s lors, l&rsquo;AAI a acquis une dimension psychopathologique majeure, devenant l&rsquo;outil princeps pour l&rsquo;exploration des traumatismes d\u00e9veloppementaux complexes et des troubles de la personnalit\u00e9 limite.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture th\u00e9orique de l&rsquo;AAI repose sur une intersection f\u00e9conde entre la psychanalyse d\u00e9veloppementale, la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution, la psychologie cognitive du traitement de l&rsquo;information et la linguistique pragmatique. Le premier pilier est sans conteste la notion bowlbienne de mod\u00e8les op\u00e9rants internes : structures cognitives stables mais modifiables qui int\u00e8grent les attentes du sujet quant \u00e0 la disponibilit\u00e9 des figures de soin et sa propre valeur en tant que b\u00e9n\u00e9ficiaire digne d&rsquo;affection.<\/p>\n<p>Le second pilier, qui conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;AAI son originalit\u00e9 m\u00e9thodologique absolue, r\u00e9side dans la philosophie du langage et la pragmatique conversationnelle de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paul_Grice\">Paul Grice<\/a>. Main a d\u00e9couvert que les crit\u00e8res permettant de juger de la \u00ab s\u00e9curit\u00e9 \u00bb d&rsquo;un discours correspondent rigoureusement aux quatre maximes conversationnelles formul\u00e9es par Grice en 1975 pour d\u00e9crire le principe g\u00e9n\u00e9ral de coop\u00e9ration communicative :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La maxime de Qualit\u00e9 :<\/strong> \u00eatre v\u00e9ridique, ne rien affirmer dont on manque de preuves (dans l&rsquo;AAI : ne pas id\u00e9aliser sans preuves, ne pas contredire ses propres propos).<\/li>\n<li><strong>La maxime de Quantit\u00e9 :<\/strong> \u00eatre aussi informatif que n\u00e9cessaire, sans exc\u00e8s de prolixit\u00e9 (dans l&rsquo;AAI : r\u00e9pondre substantiellement \u00e0 la question sans se perdre dans des digressions interminables ni s&rsquo;enfermer dans un laconisme d\u00e9fensif).<\/li>\n<li><strong>La maxime de Relation :<\/strong> \u00eatre pertinent, rester dans le propos de la question pos\u00e9e (dans l&rsquo;AAI : ne pas d\u00e9tourner le sujet vers des r\u00e9criminations actuelles ou des anecdotes hors propos).<\/li>\n<li><strong>La maxime de Mani\u00e8re :<\/strong> \u00eatre clair, ordonn\u00e9, concis, \u00e9viter l&rsquo;obscurit\u00e9 d&rsquo;expression et l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 syntaxique (dans l&rsquo;AAI : ma\u00eetriser la grammaire du r\u00e9cit sans phrases inachev\u00e9es ni jargon herm\u00e9tique).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Un troisi\u00e8me pilier th\u00e9orique s&rsquo;articule autour des concepts de m\u00e9tacognition et de mentalisation, conceptualis\u00e9s ult\u00e9rieurement par Peter Fonagy et Mary Target. L&rsquo;AAI mesure en temps r\u00e9el la capacit\u00e9 du sujet \u00e0 adopter une \u00ab position de monitoring m\u00e9tacognitif \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 r\u00e9aliser que ses repr\u00e9sentations de ses parents ne sont que des repr\u00e9sentations subjectives, susceptibles d&rsquo;erreur et ouvertes \u00e0 la r\u00e9vision, et non des v\u00e9rit\u00e9s absolues fig\u00e9es.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Le syst\u00e8me de codage d\u00e9velopp\u00e9 par Mary Main, Ruth Goldwyn et Erik Hesse comprend l&rsquo;\u00e9valuation minutieuse de plusieurs \u00e9chelles continues (not\u00e9es de 1 \u00e0 9), qui aboutissent \u00e0 l&rsquo;attribution d&rsquo;une classification principale parmi quatre grands \u00e9tats d&rsquo;esprit, accompagn\u00e9s de divers sous-types :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>\u00c9tat d&rsquo;esprit S\u00e9curis\u00e9 \/ Autonome (F &#8211; <em>Free-Autonomous<\/em>) :<\/strong> Le sujet valorise les relations d&rsquo;attachement tout en conservant un regard objectif et \u00e9quilibr\u00e9 sur son histoire. Le r\u00e9cit est fluide, coh\u00e9rent, respecte les maximes de Grice. Qu&rsquo;il ait v\u00e9cu une enfance chaleureuse ou de lourdes carences affectives, le sujet montre qu&rsquo;il a int\u00e9gr\u00e9 son pass\u00e9 sans s&rsquo;y ali\u00e9ner. S&rsquo;il a surmont\u00e9 des traumatismes pass\u00e9s pour atteindre cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, on parle d&rsquo;attachement \u00ab s\u00e9cure acquis \u00bb (<em>earned-secure<\/em>).<\/li>\n<li><strong>\u00c9tat d&rsquo;esprit D\u00e9tach\u00e9 \/ \u00c9vitant \/ Rejetant (Ds &#8211; <em>Dismissing<\/em>) :<\/strong> Ce profil se caract\u00e9rise par une tentative de minimiser l&rsquo;importance affective des relations pr\u00e9coces ou de d\u00e9sactiver le syst\u00e8me d&rsquo;attachement. Les sujets id\u00e9alisent fr\u00e9quemment leurs parents sans pouvoir fournir d&rsquo;exemples \u00e0 l&rsquo;appui, insistent sur leur ind\u00e9pendance pr\u00e9coce et affirment de mani\u00e8re r\u00e9currente ne rien se rappeler de leur enfance (amn\u00e9sie d\u00e9clar\u00e9e). Le discours enfreint principalement les maximes de qualit\u00e9 (contradictions non reconnues) et de quantit\u00e9 (r\u00e9ponses tr\u00e8s courtes, refus d&rsquo;approfondir).<\/li>\n<li><strong>\u00c9tat d&rsquo;esprit Pr\u00e9occup\u00e9 \/ Enchev\u00eatr\u00e9 (E &#8211; <em>Preoccupied<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;individu appara\u00eet submerg\u00e9, captif et envahi par les conflits pass\u00e9s ou actuels avec ses figures d&rsquo;attachement. Le discours est prolixe, confus, oscillant entre col\u00e8re agressive, passivit\u00e9 infantile et lamentations. Les phrases sont longues, grammaticalement enchev\u00eatr\u00e9es, remplies de sous-entendus invitant l&rsquo;interlocuteur \u00e0 valider sa ranc\u0153ur. Il enfreint massivement les maximes de quantit\u00e9, de relation et de mani\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>\u00c9tat d&rsquo;esprit Non r\u00e9solu \/ D\u00e9sorganis\u00e9 (U\/d &#8211; <em>Unresolved \/ Disorganized<\/em>) :<\/strong> Attribu\u00e9 lorsque le locuteur pr\u00e9sente des indices manifestes d&rsquo;alt\u00e9ration du contr\u00f4le m\u00e9tacognitif ou des lapsus lors de l&rsquo;\u00e9vocation de traumatismes, de deuils majeurs ou d&rsquo;abus. Cela se traduit par des erreurs de surveillance du raisonnement (ex. : croire qu&rsquo;un parent d\u00e9c\u00e9d\u00e9 est physiquement vivant au moment o\u00f9 l&rsquo;on parle) ou de la parole (ex. : basculer soudainement dans une prose po\u00e9tique fun\u00e9raire ou un silence prolong\u00e9 stup\u00e9fiant). Un sujet class\u00e9 U re\u00e7oit toujours une classification secondaire (F, Ds ou E).<\/li>\n<li><strong>Classification Inclassable (CC &#8211; <em>Cannot Classify<\/em>) :<\/strong> Profil plus rare o\u00f9 le protocole r\u00e9v\u00e8le une coexistence de strat\u00e9gies incompatibles (par exemple, une d\u00e9sactivation massive de type Ds sur un parent combin\u00e9e \u00e0 une pr\u00e9occupation enrag\u00e9e de type E sur l&rsquo;autre), t\u00e9moignant d&rsquo;une d\u00e9sorganisation structurelle profonde de la personnalit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mieux appr\u00e9cier l&rsquo;acuit\u00e9 clinique de l&rsquo;AAI, consid\u00e9rons le cas de Julien, 34 ans, interrog\u00e9 sur sa relation avec sa m\u00e8re. Julien d\u00e9clare spontan\u00e9ment : \u00ab Ma m\u00e8re \u00e9tait la personne la plus g\u00e9n\u00e9reuse et attentive du monde, une sainte \u00bb. Lorsque l&rsquo;\u00e9valuateur lui demande, selon le protocole de l&rsquo;AAI, d&rsquo;illustrer cette g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 par un souvenir pr\u00e9cis de son enfance, Julien marque une longue pause, puis r\u00e9pond : \u00ab Je me souviens qu&rsquo;un jour o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais tomb\u00e9 de v\u00e9lo et m&rsquo;\u00e9tais ouvert le genou, elle m&rsquo;a enferm\u00e9 dans le garage pendant deux heures parce que j&rsquo;avais sali mon pantalon neuf. Elle m&rsquo;apprenait le respect des affaires \u00bb. Julien ne manifeste aucune ironie, sourit et conclut : \u00ab Vous voyez, elle ne pensait qu&rsquo;\u00e0 mon \u00e9ducation \u00bb. Cet extrait illustre typiquement un profil <em>D\u00e9tach\u00e9 (Ds)<\/em> : id\u00e9alisation massive en m\u00e9moire s\u00e9mantique imm\u00e9diatement d\u00e9mentie par une m\u00e9moire \u00e9pisodique r\u00e9v\u00e9lant un rejet punitif violent, sans que Julien ne per\u00e7oive la dissonance.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, examinons le cas de Claire, 41 ans, issue d&rsquo;un milieu familial marqu\u00e9 par la pr\u00e9carit\u00e9 et l&rsquo;alcoolisme paternel. Interrog\u00e9e sur ses souvenirs de s\u00e9paration, Claire relate : \u00ab Lorsque j&rsquo;avais sept ans, mon p\u00e8re disparaissait pendant plusieurs jours. C&rsquo;\u00e9tait terrifiant. J&rsquo;avais faim, j&rsquo;\u00e9tais angoiss\u00e9e. Longtemps, je lui en ai voulu f\u00e9rocement. Mais avec le recul, et en devenant moi-m\u00eame parent, j&rsquo;ai compris \u00e0 quel point cet homme \u00e9tait bris\u00e9 par sa propre histoire. Cela n&rsquo;excuse pas sa n\u00e9gligence, mais cela me permet aujourd&rsquo;hui de regarder ces ann\u00e9es sans \u00eatre consum\u00e9e par la haine \u00bb. Le discours de Claire est clair, v\u00e9ridique, contextualis\u00e9 et fluide : il s&rsquo;agit d&rsquo;un profil <em>S\u00e9curis\u00e9 acquis (F)<\/em>, o\u00f9 la douleur de l&rsquo;adversit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 mentalis\u00e9e et int\u00e9gr\u00e9e avec coh\u00e9rence.<\/p>\n<p>Enfin, chez un patient de 28 ans class\u00e9 <em>Non r\u00e9solu (U)<\/em>, l&rsquo;\u00e9vocation du d\u00e9c\u00e8s brutal de sa s\u0153ur survenu dix ans plus t\u00f4t d\u00e9clenche une rupture saisissante : \u00ab Quand l&rsquo;accident a eu lieu, je savais qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas morte parce que mes pens\u00e9es n\u00e9gatives l&rsquo;avaient envoy\u00e9e dans une dimension parall\u00e8le pour la prot\u00e9ger du regard de mon p\u00e8re. D&rsquo;ailleurs, si je regarde par la fen\u00eatre maintenant, elle attend que nous ayons termin\u00e9 cet enregistrement \u00bb. Ce basculement transitoire vers la pens\u00e9e magique et l&rsquo;alt\u00e9ration du sens de la r\u00e9alit\u00e9 temporelle caract\u00e9rise la d\u00e9sorganisation cognitive propre au trauma non \u00e9labor\u00e9 dans l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Adult_Attachment_Interview\">Adult Attachment Interview<\/a>.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;administration et la cotation de l&rsquo;AAI r\u00e9pondent \u00e0 des exigences m\u00e9thodologiques parmi les plus rigoureuses de la psychologie clinique. L&rsquo;entretien dure g\u00e9n\u00e9ralement entre 45 et 90 minutes. Il doit \u00eatre obligatoirement enregistr\u00e9 au format audio, puis retranscrit int\u00e9gralement sous forme de texte dactylographi\u00e9 au mot pr\u00e8s (<em>verbatim<\/em>), incluant chaque h\u00e9sitation, toux, pause chronom\u00e9tr\u00e9e, rire, faux d\u00e9part syntaxique et soupir. Une transcription typique d&rsquo;AAI s&rsquo;\u00e9tend sur 25 \u00e0 50 pages de texte.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation s&rsquo;effectue exclusivement sur la transcription \u00e9crite pour \u00e9viter les biais li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;apparence physique, \u00e0 la s\u00e9duction non verbale ou au timbre de voix du locuteur. L&rsquo;\u00e9valuateur note deux ensembles distincts d&rsquo;\u00e9chelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les \u00e9chelles d&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue dans l&rsquo;enfance :<\/strong> cotant le comportement pr\u00e9sum\u00e9 des parents tel qu&rsquo;il ressort des faits rapport\u00e9s (Chaleur, Rejet, N\u00e9gligence, Pression vers la r\u00e9ussite, Renversement de r\u00f4les\/Parentification).<\/li>\n<li><strong>Les \u00e9chelles de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit actuel :<\/strong> cotant les m\u00e9canismes psychologiques \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans le discours (Id\u00e9alisation, Col\u00e8re actuelle, D\u00e9pr\u00e9ciation active des relations, Insistance sur le manque de souvenirs, Passivit\u00e9 des processus de pens\u00e9e, et surtout la <em>Coh\u00e9rence du transcrit<\/em> et la <em>Coh\u00e9rence de la pens\u00e9e<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;\u00e9chelle de Coh\u00e9rence (not\u00e9e de 1 \u00e0 9) est le pr\u00e9dicteur central de l&rsquo;\u00e9valuation : un score sup\u00e9rieur ou \u00e9gal \u00e0 6 oriente quasi syst\u00e9matiquement vers une classification S\u00e9curis\u00e9e (F). Pour devenir un cotateur certifi\u00e9 de l&rsquo;AAI, les chercheurs et cliniciens doivent suivre une formation intensive de deux semaines \u00e0 temps plein, suivie d&rsquo;une phase de calibration exigeante consistant \u00e0 coter une s\u00e9rie standardis\u00e9e de 30 entretiens avec un taux de concordance inter-juges d&rsquo;au moins 80 % par rapport aux juges experts internationaux.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>Les applications de l&rsquo;AAI s&rsquo;\u00e9tendent bien au-del\u00e0 des laboratoires de recherche fondamentale pour toucher des sph\u00e8res d&rsquo;intervention humaine cruciales :<\/p>\n<p>En <strong>psychoth\u00e9rapie d&rsquo;orientation psychodynamique et int\u00e9grative<\/strong>, l&rsquo;AAI offre un diagnostic structural d&rsquo;une finesse incomparable. Conna\u00eetre l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit d&rsquo;un patient permet au th\u00e9rapeute d&rsquo;ajuster son alliance th\u00e9rapeutique : un patient d\u00e9tach\u00e9 aura besoin d&rsquo;\u00eatre prudemment encourag\u00e9 \u00e0 contacter ses affects sans se sentir brusqu\u00e9, tandis qu&rsquo;un patient pr\u00e9occup\u00e9 n\u00e9cessitera un cadre rigide, contenant, limitant la rumination pour favoriser la restructuration cognitive et la mentalisation.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la <strong>protection de l&rsquo;enfance et de l&rsquo;adoption<\/strong>, l&rsquo;AAI a d\u00e9montr\u00e9 une puissance pr\u00e9dictive stup\u00e9fiante. Les travaux pionniers de Peter Fonagy, Howard Steele et Miriam Steele ont montr\u00e9 que la classification AAI d&rsquo;une femme enceinte, \u00e9valu\u00e9e <em>avant<\/em> la naissance de son premier enfant, pr\u00e9dit avec une exactitude de pr\u00e8s de 75 \u00e0 80 % le type d&rsquo;attachement que ce nourrisson d\u00e9veloppera \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 12 mois dans la Situation \u00e9trange. L&rsquo;AAI est ainsi utilis\u00e9 pour \u00e9valuer les capacit\u00e9s de parentalit\u00e9 r\u00e9flexive chez les candidats \u00e0 l&rsquo;adoption ou dans les dossiers d&rsquo;\u00e9valuation de garde parentale hautement conflictuels.<\/p>\n<p>Dans le champ de la <strong>sant\u00e9 mentale et de la psychiatrie<\/strong>, l&rsquo;outil \u00e9claire les \u00e9tiologies des troubles de l&rsquo;humeur, des conduites addictives et des troubles du comportement alimentaire. Les patients souffrant de trouble de la personnalit\u00e9 borderline pr\u00e9sentent une pr\u00e9valence massive d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;esprit non r\u00e9solus (U) ou inclassables (CC), traduisant une fragmentation du sentiment de continuit\u00e9 de soi issue de traumas relationnels pr\u00e9coces non \u00e9labor\u00e9s.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Depuis quatre d\u00e9cennies, l&rsquo;AAI a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 une litt\u00e9rature scientifique colossale. L&rsquo;une des m\u00e9ta-analyses les plus c\u00e9l\u00e8bres, r\u00e9alis\u00e9e par Marinus van IJzendoorn en 1995 et regroupant plus de 2 000 entretiens \u00e0 travers le monde, a fix\u00e9 les distributions normatives de l&rsquo;attachement dans les populations non cliniques : environ 58 % d&rsquo;individus S\u00e9curis\u00e9s\/Autonomes (F), 24 % de D\u00e9tach\u00e9s (Ds) et 18 % de Pr\u00e9occup\u00e9s (E), avec un taux de non-r\u00e9solution (U) oscillant autour de 15 \u00e0 19 % dans les \u00e9chantillons tout-venant, mais grimpant \u00e0 plus de 50 % dans les populations cliniques psychiatriques.<\/p>\n<p>Une m\u00e9ta-analyse actualis\u00e9e par Marian Bakermans-Kranenburg et van IJzendoorn en 2009 portant sur plus de 10 000 protocoles AAI a confirm\u00e9 la robustesse transculturelle de ces proportions et a mis en lumi\u00e8re des corr\u00e9lations spectaculaires entre les \u00e9tats d&rsquo;esprit ins\u00e9cures\/d\u00e9sorganis\u00e9s et les marqueurs neurobiologiques du stress, tels que l&rsquo;hyper-r\u00e9activit\u00e9 de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien (s\u00e9cr\u00e9tion accrue de cortisol) et des anomalies dans les circuits neuronaux de l&#8217;empathie (cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dian et amygdale).<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes longitudinales de l&rsquo;\u00e9quipe du Minnesota, pilot\u00e9es par Alan Sroufe et Byron Egeland, ont \u00e9galement prouv\u00e9 que bien que l&rsquo;attachement pr\u00e9sente une stabilit\u00e9 mod\u00e9r\u00e9e de la petite enfance \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte (continuit\u00e9 probabiliste), des changements de trajectoire d\u00e9veloppementale surviennent fr\u00e9quemment \u00e0 la faveur d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements de vie positifs (rencontre d&rsquo;un partenaire s\u00e9cure, psychoth\u00e9rapie r\u00e9ussie) ou n\u00e9gatifs (d\u00e9c\u00e8s, divorce conflictuel, traumatismes), confirmant la nature plastique et vivante des repr\u00e9sentations d&rsquo;attachement.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La validit\u00e9 transculturelle de l&rsquo;AAI a fait l&rsquo;objet d&rsquo;examens pouss\u00e9s. Initialement d\u00e9velopp\u00e9 dans un contexte occidental nord-am\u00e9ricain valorisant l&rsquo;autonomie individuelle et l&rsquo;expressivit\u00e9 \u00e9motionnelle verbale, l&rsquo;entretien a suscit\u00e9 des interrogations l\u00e9gitimes quant \u00e0 son applicabilit\u00e9 dans les cultures collectivistes, notamment en Asie orientale ou en Afrique subsaharienne.<\/p>\n<p>Des recherches men\u00e9es au Japon par Kazuko Behrens ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que si la notion de s\u00e9curit\u00e9 reste universelle quant \u00e0 la coh\u00e9rence du discours, l&rsquo;expression de la modestie filiale et les normes linguistiques japonaises (comme la r\u00e9serve ou l&rsquo;usage d&rsquo;implicites culturels) peuvent \u00eatre faussement interpr\u00e9t\u00e9es comme des strat\u00e9gies d\u00e9tach\u00e9es (Ds) par des cotateurs form\u00e9s uniquement sur des transcriptions occidentales. Des adaptations m\u00e9ticuleuses des seuils d&rsquo;\u00e9valuation de la loquacit\u00e9 et des maximes de Grice ont ainsi \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaires pour respecter la politesse et la distance communicationnelle propres \u00e0 chaque sph\u00e8re culturelle.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les postulats fondamentaux de l&rsquo;AAI demeurent universellement valides : dans toutes les cultures \u00e9tudi\u00e9es, la capacit\u00e9 d&rsquo;un \u00eatre humain \u00e0 porter un regard r\u00e9fl\u00e9chi, non d\u00e9fensif et int\u00e9gr\u00e9 sur son histoire personnelle constitue le garant le plus solide de sa sant\u00e9 mentale et de sa bienveillance \u00e9ducative envers la g\u00e9n\u00e9ration suivante.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 son statut d&rsquo;\u00e9talon-or (<em>gold standard<\/em>) en psychologie du d\u00e9veloppement, l&rsquo;AAI soul\u00e8ve d&rsquo;importantes controverses et se heurte \u00e0 des limites pratiques ind\u00e9niables :<\/p>\n<p>La critique la plus saillante concerne son <strong>co\u00fbt prohibitif en temps et en ressources<\/strong>. La passation de l&rsquo;entretien, sa transcription scrupuleuse mot \u00e0 mot (qui requiert 6 \u00e0 9 heures par protocole pour un transcripteur aguerri) et sa cotation experte (qui exige 3 \u00e0 5 heures de lecture minutieuse) rendent l&rsquo;AAI presque impossible \u00e0 d\u00e9ployer \u00e0 grande \u00e9chelle dans les services de psychiatrie publique ou les consultations de routine. Pour pallier ce probl\u00e8me, des versions abr\u00e9g\u00e9es ou des questionnaires d\u00e9riv\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7us, mais aucun n&rsquo;\u00e9gale la subtilit\u00e9 clinique de la version originale.<\/p>\n<p>Une seconde controverse r\u00e9side dans le <strong>biais intellectuel et verbal potentiel<\/strong> de l&rsquo;instrument. L&rsquo;\u00e9valuation reposant quasi exclusivement sur la sophistication narrative et le respect de r\u00e8gles pragmatiques griceiennes, plusieurs chercheurs ont demand\u00e9 si l&rsquo;AAI ne mesurait pas indirectement le quotient intellectuel verbal, le niveau d&rsquo;\u00e9ducation socio-\u00e9conomique ou les comp\u00e9tences litt\u00e9raires du locuteur plut\u00f4t que sa s\u00e9curit\u00e9 affective intrins\u00e8que. Si de nombreuses \u00e9tudes ont d\u00e9montr\u00e9 que la coh\u00e9rence de l&rsquo;AAI corr\u00e8le tr\u00e8s faiblement avec le QI une fois contr\u00f4l\u00e9 le milieu social, le risque de sous-\u00e9valuer des personnes ayant des difficult\u00e9s d&rsquo;\u00e9locution ou issues de minorit\u00e9s linguistiques demeure une pr\u00e9occupation constante.<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9bat persiste entre les partisans de l&rsquo;approche narrative de l&rsquo;AAI et les tenants de l&rsquo;approche psychom\u00e9trique auto-rapport\u00e9e (questionnaires d&rsquo;attachement amoureux). Les m\u00e9ta-analyses r\u00e9v\u00e8lent une concordance faible \u00e0 mod\u00e9r\u00e9e (corr\u00e9lations de l&rsquo;ordre de r = 0.15 \u00e0 0.20) entre l&rsquo;AAI et les questionnaires comme l&rsquo;ECR. Ce d\u00e9saccord th\u00e9orique montre que ces deux familles d&rsquo;outils n&rsquo;\u00e9valuent pas le m\u00eame niveau psychologique : l&rsquo;un sonde les d\u00e9fenses inconscientes r\u00e9gissant la m\u00e9moire autobiographique pr\u00e9coce, tandis que l&rsquo;autre mesure l&rsquo;\u00e9valuation subjective et consciente des angoisses d&rsquo;abandon au sein du couple contemporain.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<ul>\n<li><strong>Situation \u00e9trange (<em>Strange Situation<\/em>) :<\/strong> Proc\u00e9dure standardis\u00e9e con\u00e7ue par Mary Ainsworth pour \u00e9valuer l&rsquo;attachement chez le nourrisson de 12 \u00e0 18 mois via des \u00e9pisodes de s\u00e9paration et de r\u00e9union avec le parent. L&rsquo;AAI est son pendant repr\u00e9sentatif et discursif \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte.<\/li>\n<li><strong>Questionnaires d&rsquo;attachement auto-rapport\u00e9s (ex. ECR, RSQ) :<\/strong> \u00c9chelles psychom\u00e9triques quantitatives \u00e9valuant les styles d&rsquo;attachement dans les relations amoureuses actuelles selon deux axes conscients (Anxi\u00e9t\u00e9 et \u00c9vitement). L&rsquo;AAI se distingue par son analyse du discours inconscient et de l&rsquo;histoire familiale pr\u00e9coce.<\/li>\n<li><strong>Fonction r\u00e9flexive (<em>Reflective Functioning<\/em> &#8211; RF) :<\/strong> \u00c9chelle d\u00e9velopp\u00e9e par Peter Fonagy appliqu\u00e9e aux transcriptions d&rsquo;AAI pour mesurer sp\u00e9cifiquement la capacit\u00e9 de mentalisation, c&rsquo;est-\u00e0-dire la propension du sujet \u00e0 interpr\u00e9ter ses propres comportements et ceux d&rsquo;autrui en termes d&rsquo;\u00e9tats mentaux intentionnels (croyances, d\u00e9sirs, sentiments).<\/li>\n<li><strong>Mod\u00e8les op\u00e9rants internes (MOI) :<\/strong> Sch\u00e9mas cognitifs et affectifs internes d\u00e9crits par Bowlby ; l&rsquo;AAI est le principal instrument permettant d&rsquo;inf\u00e9rer la structure et l&rsquo;op\u00e9ration de ces mod\u00e8les chez l&rsquo;adulte.<\/li>\n<li><strong>Attachement s\u00e9cure continu vs s\u00e9cure acquis :<\/strong> Le s\u00e9cure continu d\u00e9signe un \u00e9tat autonome chez une personne ayant b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de soins parentaux harmonieux ; le s\u00e9cure acquis (<em>earned-secure<\/em>) qualifie un adulte ayant v\u00e9cu des relations pr\u00e9coces d\u00e9l\u00e9t\u00e8res mais ayant r\u00e9ussi, par un travail psychique ou th\u00e9rapeutique ult\u00e9rieur, \u00e0 construire une coh\u00e9rence narrative et affective r\u00e9siliente.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;Entretien d&rsquo;attachement pour adultes (AAI) s&rsquo;est impos\u00e9 comme l&rsquo;un des joyaux conceptuels de la psychologie clinique moderne. En d\u00e9pla\u00e7ant l&rsquo;attention de la teneur des souvenirs vers la mani\u00e8re dont ils sont racont\u00e9s, Mary Main et ses coll\u00e8gues ont dot\u00e9 la communaut\u00e9 scientifique d&rsquo;un miroir d&rsquo;une pr\u00e9cision in\u00e9gal\u00e9e sur l&rsquo;inconscient narratif.<\/p>\n<p>Les quatre points cardinaux de l&rsquo;AAI demeurent : premi\u00e8rement, la primaut\u00e9 de la coh\u00e9rence du discours sur l&rsquo;histoire r\u00e9elle ; deuxi\u00e8mement, l&rsquo;utilisation pragmatique des maximes conversationnelles de Paul Grice comme crit\u00e8res de sant\u00e9 psychique ; troisi\u00e8mement, la transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle d\u00e9montr\u00e9e de l&rsquo;attachement du parent vers l&rsquo;enfant ; et quatri\u00e8mement, l&rsquo;affirmation pleine d&rsquo;espoir que les blessures du pass\u00e9 ne dictent pas in\u00e9luctablement notre \u00e9quilibre relationnel d\u00e8s lors qu&rsquo;elles peuvent \u00eatre pens\u00e9es, dites et comprises au sein d&rsquo;un r\u00e9cit personnel coh\u00e9rent.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bakermans-Kranenburg, M. J., &amp; van IJzendoorn, M. H. (2009). The first 10,000 Adult Attachment Interviews: Distributions of adult attachment representations in clinical and non-clinical groups. <em>Attachment &amp; Human Development<\/em>, 11(3), 223\u2013263. https:\/\/doi.org\/10.1080\/14616730902814762<\/li>\n<li>George, C., Kaplan, N., &amp; Main, M. (1985). <em>Adult Attachment Interview<\/em> (3rd ed.). Unpublished manuscript, Department of Psychology, University of California, Berkeley.<\/li>\n<li>Grice, H. P. (1975). Logic and conversation. In P. Cole &amp; J. L. Morgan (Eds.), <em>Syntax and Semantics: Vol. 3. Speech Acts<\/em> (pp. 41\u201358). Academic Press.<\/li>\n<li>Hesse, E. (2008). The Adult Attachment Interview: Protocol, method of analysis, and empirical studies. In J. Cassidy &amp; P. R. Shaver (Eds.), <em>Handbook of Attachment: Theory, Research, and Clinical Applications<\/em> (2nd ed., pp. 552\u2013598). Guilford Press.<\/li>\n<li>Main, M., Goldwyn, R., &amp; Hesse, E. (2003). <em>Adult Attachment Scoring and Classification Systems<\/em>. Unpublished manuscript, University of California, Berkeley.<\/li>\n<li>van IJzendoorn, M. H. (1995). Adult attachment representations, parental responsiveness, and infant attachment: A meta-analysis on the predictive validity of the Adult Attachment Interview. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 117(3), 387\u2013403. https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.117.3.387<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;Adult Attachment Interview (AAI) est un outil clinique d&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;attachement adulte fond\u00e9 sur l&rsquo;analyse de la coh\u00e9rence du discours autobiographique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[5,3,1592],"tags":[6100,1284,1594,8700,32180,83],"class_list":["post-19747","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-evaluation-psychologique","category-psychologie-clinique","category-theorie-de-lattachement","tag-aai","tag-attachement-adulte","tag-mary-main","tag-mentalisation","tag-modeles-operants-internes","tag-psychologie-clinique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19747","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19747\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19747"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19747"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19747"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}