{"id":19637,"date":"2026-10-22T12:35:07","date_gmt":"2026-10-22T12:35:07","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=personnalite-addictive"},"modified":"2026-10-22T12:35:07","modified_gmt":"2026-10-22T12:35:07","slug":"personnalite-addictive","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=personnalite-addictive","title":{"rendered":"Personnalit\u00e9 addictive : Profils et vuln\u00e9rabilit\u00e9s"},"content":{"rendered":"<p>La notion de personnalit\u00e9 addictive suscite depuis des d\u00e9cennies un int\u00e9r\u00eat consid\u00e9rable tant au sein de la psychopathologie clinique que dans l&rsquo;imaginaire collectif, sugg\u00e9rant l&rsquo;existence d&rsquo;une structure psychologique unifi\u00e9e pr\u00e9disposant un individu \u00e0 d\u00e9velopper des d\u00e9pendances multiples. Bien que la nosographie contemporaine r\u00e9fute l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un trouble de la personnalit\u00e9 unique et sp\u00e9cifique aux addictions, la recherche met en \u00e9vidence un ensemble de traits dispositionnels, tels que l&rsquo;impulsivit\u00e9, la recherche de sensations et le n\u00e9vrosisme, qui interagissent avec des facteurs neurobiologiques et environnementaux pour amplifier la vuln\u00e9rabilit\u00e9 addictive.<\/p>\n<h2>Personnalit\u00e9 addictive<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>personnalit\u00e9 addictive<\/strong> d\u00e9signe une configuration hypoth\u00e9tique de traits psychologiques, \u00e9motionnels et comportementaux cens\u00e9e pr\u00e9disposer un individu \u00e0 d\u00e9velopper des conduites de d\u00e9pendance, qu&rsquo;elles soient li\u00e9es \u00e0 des substances psychoactives ou \u00e0 des comportements sp\u00e9cifiques comme le jeu pathologique ou l&rsquo;usage compulsif d&rsquo;\u00e9crans. Dans la litt\u00e9rature scientifique moderne, ce concept n&rsquo;est pas reconnu comme une entit\u00e9 diagnostique autonome, mais plut\u00f4t comme une constellation h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne de dimensions de la personnalit\u00e9 associ\u00e9e \u00e0 un risque accru de trajectoires d&rsquo;assu\u00e9tude.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, cette notion renvoie \u00e0 une difficult\u00e9 chronique de r\u00e9gulation affective, caract\u00e9ris\u00e9e par une intol\u00e9rance marqu\u00e9e \u00e0 la frustration, une propension \u00e9lev\u00e9e \u00e0 l&rsquo;impulsivit\u00e9 et une tendance r\u00e9currente \u00e0 employer des strat\u00e9gies d&rsquo;\u00e9vitement ou de compensation face au stress. L&rsquo;individu vuln\u00e9rable mobilise ainsi un objet d&rsquo;attachement externe ou un comportement pour moduler des \u00e9tats internes per\u00e7us comme insupportables, installant une dynamique d&rsquo;assujettissement psychologique.<\/p>\n<p>L&rsquo;approche transdiagnostique contemporaine pr\u00e9f\u00e8re aborder ce ph\u00e9nom\u00e8ne sous l&rsquo;angle de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychologique partag\u00e9e plut\u00f4t que sous celui d&rsquo;une structure rigide. Elle postule que divers traits temp\u00e9ramentaux modulent la r\u00e9activit\u00e9 du syst\u00e8me de r\u00e9compense c\u00e9r\u00e9bral et affaiblissent le contr\u00f4le ex\u00e9cutif, facilitant la transition entre l&rsquo;usage r\u00e9cr\u00e9atif initial et la d\u00e9pendance compulsive s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab personnalit\u00e9 addictive \u00bb proc\u00e8de de la jonction entre le latin classique et le droit romain m\u00e9diatis\u00e9 par l&rsquo;anglais. Le terme \u00ab personnalit\u00e9 \u00bb d\u00e9rive du substantif latin <em>personalitas<\/em>, lui-m\u00eame issu de <em>persona<\/em>, d\u00e9signant \u00e0 l&rsquo;origine le masque de th\u00e9\u00e2tre port\u00e9 par les acteurs de l&rsquo;Antiquit\u00e9 pour amplifier leur voix et incarner un r\u00f4le typifi\u00e9, avant d&rsquo;\u00e9voluer vers la d\u00e9signation de l&rsquo;individualit\u00e9 psychologique consciente.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab addictive \u00bb provient de l&rsquo;anglais <em>addictive<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>to addict<\/em>, dont l&rsquo;origine remonte directement au terme juridique latin <em>addictus<\/em>, participe pass\u00e9 du verbe <em>addicere<\/em> (\u00ab attribuer \u00bb, \u00ab d\u00e9cerner \u00bb ou \u00ab adjuger \u00bb). Dans le syst\u00e8me juridique de la Rome antique, l&rsquo;<em>addictus<\/em> \u00e9tait le d\u00e9biteur insolvable judiciairement attribu\u00e9 \u00e0 son cr\u00e9ancier comme esclave corporel jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;apurement de sa dette. Ce terme exprimait donc un \u00e9tat de servitude, d&rsquo;ali\u00e9nation l\u00e9gale et de perte de libert\u00e9 fondamentale.<\/p>\n<p>Le mot a ensuite transit\u00e9 dans la langue anglaise aux XVIe et XVIIe si\u00e8cles pour qualifier une inclination passionn\u00e9e ou un d\u00e9vouement exclusif \u00e0 une pratique, avant d&rsquo;acqu\u00e9rir une acception m\u00e9dicale au tournant du XXe si\u00e8cle. R\u00e9introduit dans le vocabulaire psychiatrique francophone sous l&rsquo;influence des travaux pionniers sur les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Addiction\">addictions<\/a>, le qualificatif \u00ab addictif \u00bb a progressivement remplac\u00e9 des notions plus restrictives comme la toxicomanie, la pharmacod\u00e9pendance ou l&rsquo;alcoolisme, permettant d&rsquo;englober les d\u00e9pendances comportementales.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, la locution nominale f\u00e9minine se prononce [p\u025b\u0281.s\u0254.na.li.te a.dik.tiv]. Sur le plan morphologique et syntaxique, il s&rsquo;agit d&rsquo;un groupe nominal compos\u00e9 d&rsquo;un nom commun f\u00e9minin singulier (\u00ab personnalit\u00e9 \u00bb) et d&rsquo;un adjectif qualificatif \u00e9pith\u00e8te (\u00ab addictive \u00bb), accord\u00e9 en genre et en nombre.<\/p>\n<p>Au pluriel, l&rsquo;expression s&rsquo;\u00e9crit \u00ab personnalit\u00e9s addictives \u00bb ([p\u025b\u0281.s\u0254.na.li.te z\u203fa.dik.tiv]), bien que la forme au singulier soit pr\u00e9dominante lorsqu&rsquo;elle fait r\u00e9f\u00e9rence au construit th\u00e9orique global. Dans le discours sp\u00e9cialis\u00e9, on rencontre fr\u00e9quemment des expressions concurrentes ou compl\u00e9mentaires comme \u00ab profil addictif \u00bb, \u00ab terrain addictif \u00bb, \u00ab vuln\u00e9rabilit\u00e9 addictive \u00bb ou \u00ab structure de personnalit\u00e9 pr\u00e9disposant aux addictions \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab addictif \u00bb s&#8217;emploie \u00e9galement de mani\u00e8re autonome pour qualifier soit la substance ou le comportement g\u00e9n\u00e9rant la d\u00e9pendance (propri\u00e9t\u00e9 addictog\u00e8ne ou addictive), soit le fonctionnement psychologique du sujet (conduite addictive, modalit\u00e9 addictive). Cette polys\u00e9mie impose une rigueur terminologique en contexte clinique pour \u00e9viter de confondre le potentiel pharmacologique d&rsquo;une mol\u00e9cule et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 intrins\u00e8que du patient.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La conceptualisation de la personnalit\u00e9 addictive repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se qu&rsquo;un ensemble stable de dispositions psychologiques pr\u00e9c\u00e8de, favorise et entretient l&rsquo;\u00e9mergence des conduites de d\u00e9pendance. Dans cette optique, l&rsquo;addiction n&rsquo;est pas uniquement le fruit de la rencontre fortuite entre un individu et une substance dot\u00e9e de propri\u00e9t\u00e9s renfor\u00e7atrices, mais le sympt\u00f4me manifeste d&rsquo;un mode de fonctionnement interne marqu\u00e9 par des d\u00e9ficits d&rsquo;autor\u00e9gulation, une dysr\u00e9gulation affective majeure et des alt\u00e9rations de la prise de d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Les fronti\u00e8res conceptuelles de ce profil s&rsquo;articulent autour de plusieurs dimensions psychologiques saillantes. En premier lieu figure l&rsquo;intol\u00e9rance aux affects n\u00e9gatifs, souvent th\u00e9oris\u00e9e sous le prisme de l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;autom\u00e9dication : l&rsquo;individu recourt \u00e0 l&rsquo;objet addictif pour anesth\u00e9sier la d\u00e9tresse psychologique, l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, la honte ou les sentiments d\u00e9pressifs. En second lieu, une alt\u00e9ration marqu\u00e9e des capacit\u00e9s de contr\u00f4le inhibiteur conduit \u00e0 une incapacit\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rer la gratification, privil\u00e9giant le soulagement ou le plaisir imm\u00e9diat au d\u00e9triment des cons\u00e9quences d\u00e9l\u00e9t\u00e8res \u00e0 moyen et long termes.<\/p>\n<p>Le champ d&rsquo;application du concept s&rsquo;est consid\u00e9rablement \u00e9largi avec l&rsquo;int\u00e9gration des d\u00e9pendances sans substance, telles que le trouble du jeu d&rsquo;argent, la cyberd\u00e9pendance, l&rsquo;achat compulsif ou les addictions alimentaires. Cette extension a mis en \u00e9vidence le fait que la cible de l&rsquo;assu\u00e9tude est souvent interchangeable. Un individu peut substituer une d\u00e9pendance \u00e0 une autre au cours de son existence, sugg\u00e9rant l&rsquo;existence d&rsquo;un processus psychologique sous-jacent commun caract\u00e9ris\u00e9 par un mode d&rsquo;attachement ins\u00e9cure et un rapport d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 au bien-\u00eatre psychique.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la communaut\u00e9 scientifique d\u00e9limite rigoureusement ce concept en refusant de le consid\u00e9rer comme une fatalit\u00e9 biologique ou une structure de personnalit\u00e9 immuable. Les mod\u00e8les actuels consid\u00e8rent la personnalit\u00e9 comme un syst\u00e8me dynamique et probabiliste. Les traits identifi\u00e9s ne constituent pas une cause unique et n\u00e9cessaire, mais agissent comme des facteurs de risque distaux qui interagissent avec des facteurs proximaux tels que le traumatisme pr\u00e9coce, les pressions socioculturelles, l&rsquo;accessibilit\u00e9 des produits et la plasticit\u00e9 neuronale.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la personnalit\u00e9 addictive s&rsquo;enracine dans la psychiatrie morale du XIXe si\u00e8cle, o\u00f9 l&rsquo;alcoolisme et la morphinomanie \u00e9taient interpr\u00e9t\u00e9s comme l&rsquo;expression d&rsquo;une faiblesse constitutionnelle de la volont\u00e9 ou d&rsquo;une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence morale h\u00e9r\u00e9ditaire. Des ali\u00e9nistes tels que Valentin Magnan en France ont formul\u00e9 des th\u00e9ories associant les abus de substances \u00e0 des stigmates d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs, posant les pr\u00e9mices d&rsquo;une causalit\u00e9 intrins\u00e8que \u00e0 l&rsquo;individu sans toutefois d\u00e9gager d&rsquo;outils d&rsquo;analyse psychologique rigoureux.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la psychanalyse a inaugur\u00e9 une exploration m\u00e9thodique des soubassements psychiques de la d\u00e9pendance. Sigmund Freud a reli\u00e9 l&rsquo;usage de substances \u00e0 une fixation au stade oral du d\u00e9veloppement psychoaffectif et \u00e0 une r\u00e9gression pulsionnelle. Par la suite, Sandor Rado a introduit le concept de \u00ab pharmacothymie \u00bb en 1933, d\u00e9crivant la toxicomanie comme une r\u00e9action psychopathologique organis\u00e9e visant \u00e0 substituer un plaisir artificiel magique au principe de r\u00e9alit\u00e9, en r\u00e9ponse \u00e0 une intol\u00e9rance narcissique \u00e0 la souffrance.<\/p>\n<p>Durant les d\u00e9cennies 1950 et 1960, la recherche nord-am\u00e9ricaine a tent\u00e9 d&rsquo;isoler empiriquement une \u00ab personnalit\u00e9 alcoolique \u00bb ou \u00ab pr\u00e9-alcoolique \u00bb \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;instruments psychom\u00e9triques standardis\u00e9s comme le Minnesota Multiphasic Personality Inventory (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Minnesota_Multiphasic_Personality_Inventory\">MMPI<\/a>). Ces investigations visaient \u00e0 identifier un profil psychologique unique pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;initiation des consommations. Toutefois, les r\u00e9sultats se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s largement non concluants, les anomalies mesur\u00e9es chez les patients d\u00e9pendants refl\u00e9tant le plus souvent les s\u00e9quelles neuropsychologiques et psychosociales de la toxicit\u00e9 chronique plut\u00f4t qu&rsquo;une disposition pr\u00e9morbide.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1980 et 1990, des psychiatres et addictologues de renom, tels qu&rsquo;Edward Khantzian avec sa th\u00e9orie de l&rsquo;autom\u00e9dication et Aviel Goodman avec ses propositions d&rsquo;unification nosographique des addictions chimiques et comportementales, ont red\u00e9fini le paradigme. L&rsquo;abandon progressif d&rsquo;une personnalit\u00e9 addictive universelle a c\u00e9d\u00e9 le pas \u00e0 des mod\u00e8les dimensionnels de la personnalit\u00e9, int\u00e9grant les donn\u00e9es de la g\u00e9n\u00e9tique comportementale, de la neurobiologie mol\u00e9culaire et des sciences cognitives.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 addictive mobilise plusieurs cadres paradigmatiques compl\u00e9mentaires. L&rsquo;approche psychodynamique contemporaine con\u00e7oit l&rsquo;addiction comme un trouble de la relation d&rsquo;objet et une faille de l&rsquo;enveloppe psychique. Selon L\u00e9on Wurmser, les conduites addictives fonctionnent comme une tentative de colmater un gouffre int\u00e9rieur et de r\u00e9guler des affects d\u00e9vastateurs r\u00e9sultant de traumatismes narcissiques pr\u00e9coces. Khantzian insiste quant \u00e0 lui sur les d\u00e9ficits sp\u00e9cifiques de l&rsquo;autor\u00e9gulation : les patients utilisent des substances distinctes pour r\u00e9pondre \u00e0 des formes particuli\u00e8res de d\u00e9tresse psychique, le choix de la drogue \u00e9tant d\u00e9termin\u00e9 par son effet correcteur sur l&rsquo;\u00e9tat \u00e9motionnel douloureux du sujet.<\/p>\n<p>Dans la perspective des mod\u00e8les dispositionnels et factoriels de la personnalit\u00e9, le mod\u00e8le du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mod%C3%A8le_des_Big_Five_(psychologie)\">Big Five<\/a> (mod\u00e8le des cinq grands facteurs) offre un \u00e9clairage robuste. Les m\u00e9ta-analyses r\u00e9v\u00e8lent syst\u00e9matiquement qu&rsquo;un niveau \u00e9lev\u00e9 de n\u00e9vrosisme (instabilit\u00e9 \u00e9motionnelle, sensibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et tendance \u00e0 ressentir des affects n\u00e9gatifs), combin\u00e9 \u00e0 de faibles niveaux de conscience (faible autodiscipline, d\u00e9sorganisation, incapacit\u00e9 \u00e0 planifier) et d&rsquo;agr\u00e9abilit\u00e9 (hostilit\u00e9 interpersonnelle, m\u00e9fiance), constitue le profil le plus fortement pr\u00e9dictif de troubles li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;usage de substances et d&rsquo;addictions comportementales.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le psychobiologique du temp\u00e9rament et du caract\u00e8re d\u00e9velopp\u00e9 par C. Robert Cloninger structure la compr\u00e9hension neurophysiologique de ces dispositions. Cloninger distingue quatre dimensions temp\u00e9ramentalement d\u00e9termin\u00e9es, ancr\u00e9es dans des circuits neurotransmetteurs distincts : la recherche de nouveaut\u00e9 (li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 dopaminergique), l&rsquo;\u00e9vitement du danger (li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 s\u00e9rotoninergique), la d\u00e9pendance \u00e0 la r\u00e9compense (li\u00e9e \u00e0 la noradr\u00e9naline) et la pers\u00e9v\u00e9rance. Une recherche de nouveaut\u00e9 \u00e9lev\u00e9e combin\u00e9e \u00e0 un faible \u00e9vitement du danger caract\u00e9rise fr\u00e9quemment les profils d&rsquo;initiation pr\u00e9coce et d&rsquo;impulsivit\u00e9 addictive, tandis qu&rsquo;un \u00e9vitement du danger \u00e9lev\u00e9 sous-tend les formes anxieuses d&rsquo;autom\u00e9dication.<\/p>\n<p>Enfin, les neurosciences cognitives articulent ces traits avec les dysfonctionnements des r\u00e9seaux fronto-striataux. Le mod\u00e8le incitation-sensibilisation formul\u00e9 par Terry Robinson et Kent Berridge d\u00e9montre une dissociation progressive entre le \u00ab wanting \u00bb (le d\u00e9sir compulsif m\u00e9di\u00e9 par la sensibilisation m\u00e9solimbique \u00e0 la dopamine) et le \u00ab liking \u00bb (le plaisir h\u00e9donique m\u00e9di\u00e9 par les r\u00e9cepteurs opio\u00efdes). Cette d\u00e9connexion neurobiologique fournit une assise mat\u00e9rielle au ressenti clinique classique des sujets d\u00e9crivant un besoin irr\u00e9pressible de consommer sans m\u00eame \u00e9prouver de plaisir r\u00e9siduel.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La d\u00e9composition analytique du spectre de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 addictive r\u00e9v\u00e8le plusieurs dimensions psychologiques intriqu\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;impulsivit\u00e9 multifactorielle (mod\u00e8le UPPS-P) :<\/strong> Comprend l&rsquo;urgence n\u00e9gative (tendance \u00e0 agir pr\u00e9cipitamment sous le coup d&rsquo;\u00e9motions douloureuses), l&rsquo;urgence positive (actions t\u00e9m\u00e9raires sous l&rsquo;influence d&rsquo;une joie intense), le manque de pr\u00e9m\u00e9ditation (d\u00e9ficit de planification), le manque de pers\u00e9v\u00e9rance et la recherche de sensations. L&rsquo;urgence n\u00e9gative s&rsquo;av\u00e8re la dimension la plus syst\u00e9matiquement li\u00e9e \u00e0 la gravit\u00e9 des addictions.<\/li>\n<li><strong>La recherche de sensations (Zuckerman) :<\/strong> Disposition caract\u00e9ris\u00e9e par le besoin d&rsquo;exp\u00e9riences et de sensations nouvelles, complexes et intenses, ainsi que par la volont\u00e9 de prendre des risques physiques et sociaux pour vivre de telles exp\u00e9riences.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;alexithymie :<\/strong> Incapacit\u00e9 cognitive et affective \u00e0 identifier, nommer et diff\u00e9rencier ses propres \u00e9motions de ses sensations corporelles, accompagn\u00e9e d&rsquo;une vie imaginaire pauvre et d&rsquo;une pens\u00e9e tourn\u00e9e vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. L&rsquo;objet addictif sert d&rsquo;op\u00e9rateur direct de transformation somato-psychique en l&rsquo;absence de mentalisation.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 de l&rsquo;attachement :<\/strong> Pr\u00e9dominance de styles d&rsquo;attachement anxieux ou \u00e9vitant, dans lesquels les relations humaines sont per\u00e7ues comme mena\u00e7antes ou instables, favorisant l&rsquo;investissement exclusif d&rsquo;un substitut mat\u00e9riel inanim\u00e9 d\u00e9pourvu de r\u00e9ciprocit\u00e9 conflictuelle.<\/li>\n<li><strong>Le lieu de contr\u00f4le externe (Locus of Control) :<\/strong> Croyance selon laquelle les \u00e9v\u00e9nements de la vie d\u00e9pendent de forces ext\u00e9rieures, de la chance ou du destin, affaiblissant le sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9 personnelle n\u00e9cessaire au maintien de l&rsquo;abstinence ou du contr\u00f4le.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anh\u00e9donie et la sensibilit\u00e9 \u00e0 la r\u00e9compense :<\/strong> Incapacit\u00e9 sous-jacente \u00e0 ressentir un plaisir suffisant dans les interactions de la vie quotidienne, cr\u00e9ant un d\u00e9ficit motivationnel compens\u00e9 uniquement par des stimuli puissants et hyper-renfor\u00e7ateurs.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la variabilit\u00e9 d&rsquo;expression de ces composantes dimensionnelles, examinons deux profils cliniques distincts fr\u00e9quemment rencontr\u00e9s en consultation d&rsquo;addictologie :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : Le profil impulsif-dopaminergique (Julien, 24 ans)<\/strong><br \/>\nJulien consulte sur l&rsquo;injonction de son entourage apr\u00e8s une accumulation de dettes et une perte d&#8217;emploi. D\u00e8s l&rsquo;adolescence, il manifeste une recherche effr\u00e9n\u00e9e d&rsquo;adr\u00e9naline : sports extr\u00eames sans \u00e9quipement ad\u00e9quat, conduite rapide et consommation festive de stimulants (coca\u00efne, amph\u00e9tamines). Il a r\u00e9cemment bascul\u00e9 dans les paris sportifs en ligne et les jeux de casino virtuels. Julien pr\u00e9sente un score tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 en recherche de nouveaut\u00e9 et un manque prononc\u00e9 de pr\u00e9m\u00e9ditation. Son fonctionnement se caract\u00e9rise par l&rsquo;ennui chronique et une qu\u00eate permanente d&rsquo;intensification sensorielle. Chez Julien, l&rsquo;addiction comble un vide dopaminergique o\u00f9 le plaisir r\u00e9side dans la prise de risque et l&rsquo;anticipation du gain, avec une faible consid\u00e9ration des cons\u00e9quences n\u00e9fastes \u00e0 long terme.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : Le profil anxieux-\u00e9vitant \u00e0 tendance d&rsquo;autom\u00e9dication (Claire, 38 ans)<\/strong><br \/>\nClaire, cadre sup\u00e9rieure, se pr\u00e9sente spontan\u00e9ment en addictologie en raison d&rsquo;une consommation quotidienne et clandestine de vin blanc (deux \u00e0 trois bouteilles par soir) et d&rsquo;un usage d\u00e9tourn\u00e9 de benzodiaz\u00e9pines. D\u00e9crite comme perfectionniste, r\u00e9serv\u00e9e et hypersensible aux jugements, Claire pr\u00e9sente un niveau de n\u00e9vrosisme massif et un attachement \u00e9vitant. Elle \u00e9prouve des difficult\u00e9s aigu\u00ebs \u00e0 verbaliser ses \u00e9motions (alexithymie secondaire) et vit dans une terreur permanente de l&rsquo;\u00e9chec ou du conflit. L&rsquo;alcool agit pour elle comme un puissant anxiolytique chimique qui \u00e9teint les ruminations mentales et anesth\u00e9sie le sentiment d&rsquo;isolement affectif. Son comportement addictif n&rsquo;est pas guid\u00e9 par la qu\u00eate d&rsquo;euphorie, mais par une urgence n\u00e9gative imp\u00e9rieuse d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 une angoisse existentielle omnipr\u00e9sente.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9trique des traits associ\u00e9s \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 addictive ne s&rsquo;effectue pas via un test unique de la \u00ab personnalit\u00e9 addictive \u00bb, mais mobilise une batterie d&rsquo;\u00e9chelles valid\u00e9es explorant les dimensions transversales de la personnalit\u00e9 et de la psychopathologie :<\/p>\n<p>Historiquement, l&rsquo;\u00e9chelle de MacAndrew (MAC et sa version r\u00e9vis\u00e9e MAC-R), int\u00e9gr\u00e9e au MMPI, a constitu\u00e9 l&rsquo;une des tentatives les plus diffus\u00e9es pour quantifier une propension g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la d\u00e9pendance. Bien qu&rsquo;elle discrimine convenablement les populations institutionnalis\u00e9es de sujets t\u00e9moins, elle s&rsquo;av\u00e8re contamin\u00e9e par des items mesurant la d\u00e9viance sociale g\u00e9n\u00e9rale et l&rsquo;extraversion, limitant sa sp\u00e9cificit\u00e9 diagnostique intrins\u00e8que. L&rsquo;\u00e9chelle de personnalit\u00e9 addictive d&rsquo;Eysenck (APS) a \u00e9galement cherch\u00e9 \u00e0 corr\u00e9ler les traits d&rsquo;extraversion, de n\u00e9vrosisme et de psychoticisme avec les conduites toxicomaniaques.<\/p>\n<p>Dans la pratique clinique contemporaine, les \u00e9valuateurs privil\u00e9gient des outils psychom\u00e9triques cibl\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle UPPS-P d&rsquo;impulsivit\u00e9 :<\/strong> Questionnaire auto-rapport\u00e9 \u00e9valuant les cinq facettes distinctes de l&rsquo;impulsivit\u00e9, permettant de cerner avec pr\u00e9cision les m\u00e9canismes r\u00e9gulateurs d\u00e9faillants chez le patient.<\/li>\n<li><strong>Le Temperament and Character Inventory (TCI) de Cloninger :<\/strong> Utilis\u00e9 pour cartographier les dimensions de recherche de nouveaut\u00e9, d&rsquo;\u00e9vitement du danger et d&rsquo;autod\u00e9termination.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;Alexithymie de Toronto (TAS-20) :<\/strong> Outil de r\u00e9f\u00e9rence permettant de mesurer la difficult\u00e9 \u00e0 identifier les sentiments, la difficult\u00e9 \u00e0 les communiquer et la pr\u00e9dominance d&rsquo;une pens\u00e9e op\u00e9ratoire.<\/li>\n<li><strong>Le NEO-Personality Inventory (NEO-PI-3) :<\/strong> Permet d&rsquo;analyser le profil global selon le mod\u00e8le du Big Five, en quantifiant le n\u00e9vrosisme et les sous-facettes de la conscience et de l&rsquo;amabilit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces \u00e9valuations quantitatives sont syst\u00e9matiquement compl\u00e9t\u00e9es par un entretien clinique semi-structur\u00e9 (tel que le SCID pour l&rsquo;\u00e9valuation des troubles de la personnalit\u00e9 de l&rsquo;axe II selon le DSM) afin de rep\u00e9rer les comorbidit\u00e9s fr\u00e9quentes, notamment le trouble de la personnalit\u00e9 borderline, antisociale ou \u00e9vitante, qui partagent des soubassements psychopathologiques \u00e9troits avec l&rsquo;addiction.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie des profils de vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychologique transforme l&rsquo;approche clinique, th\u00e9rapeutique et pr\u00e9ventive des addictions. En milieu de soins, la reconnaissance des traits sp\u00e9cifiques d&rsquo;un patient permet de s&rsquo;\u00e9loigner d&rsquo;une approche standardis\u00e9e au profit d&rsquo;une m\u00e9decine personnalis\u00e9e et de psychoth\u00e9rapies cibl\u00e9es.<\/p>\n<p>Sur le plan psychoth\u00e9rapeutique, les interventions cognitivo-comportementales de troisi\u00e8me vague b\u00e9n\u00e9ficient directement de cette analyse. Chez les individus \u00e0 haute urgence n\u00e9gative et forte dysr\u00e9gulation \u00e9motionnelle, la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_comportementale_dialectique\">th\u00e9rapie comportementale dialectique<\/a> (TCD), initialement d\u00e9velopp\u00e9e par Marsha Linehan, s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement efficace en enseignant des comp\u00e9tences concr\u00e8tes de tol\u00e9rance \u00e0 la d\u00e9tresse et de pleine conscience pour pr\u00e9venir les rechutes automatiques. Pour les profils marqu\u00e9s par l&rsquo;alexithymie et l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 de l&rsquo;attachement, les approches de th\u00e9rapie bas\u00e9e sur la mentalisation (TBM) aident le patient \u00e0 reconnecter son v\u00e9cu corporel \u00e0 des repr\u00e9sentations mentales stables, diminuant le recours compulsif au passage \u00e0 l&rsquo;acte.<\/p>\n<p>En pr\u00e9vention primaire et secondaire, les programmes scolaires et universitaires fond\u00e9s sur le mod\u00e8le \u00ab PreVenture \u00bb (con\u00e7u par la chercheuse Patricia Conrod) illustrent une application concr\u00e8te majeure. Au lieu de d\u00e9livrer des messages moralisateurs g\u00e9n\u00e9raux sur les dangers des drogues, ce programme cible sp\u00e9cifiquement quatre profils de traits de personnalit\u00e9 chez les adolescents : la recherche de sensations, l&rsquo;impulsivit\u00e9, la sensibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et le d\u00e9sespoir. Les ateliers cibl\u00e9s apprennent aux jeunes des strat\u00e9gies cognitives adapt\u00e9es \u00e0 leur profil temp\u00e9ramental particulier, entra\u00eenant une r\u00e9duction prouv\u00e9e et durable de l&rsquo;initiation \u00e0 l&rsquo;alcool et aux drogues illicites.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations \u00e9pid\u00e9miologiques et g\u00e9n\u00e9tiques modernes ont largement d\u00e9mantel\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un g\u00e8ne unique ou d&rsquo;un trait exclusif de la personnalit\u00e9 addictive, confirmant une architecture polyg\u00e9nique complexe crois\u00e9e avec des facteurs \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques. Les \u00e9tudes men\u00e9es sur de grandes cohortes longitudinales, \u00e0 l&rsquo;instar du projet europ\u00e9en IMAGEN supervis\u00e9 par Gunter Schumann et ses collaborateurs, ont explor\u00e9 les corr\u00e9lats c\u00e9r\u00e9braux et g\u00e9n\u00e9tiques des comportements impulsifs chez des milliers d&rsquo;adolescents suivis sur le long terme.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) d\u00e9montrent de mani\u00e8re probante que les individus pr\u00e9sentant des scores \u00e9lev\u00e9s en urgence n\u00e9gative et en recherche de sensations affichent une connectivit\u00e9 fonctionnelle alt\u00e9r\u00e9e entre le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, le cortex cingulaire ant\u00e9rieur et le striatum ventral. Ces anomalies de signalisation sous-tendent une alt\u00e9ration du traitement du feedback et une insensibilit\u00e9 relative aux pertes financi\u00e8res ou sanitaires futures lorsque le signal de r\u00e9compense imm\u00e9diate est activ\u00e9.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les travaux m\u00e9ta-analytiques men\u00e9s par des chercheurs comme Kenneth Sher et Timothy Trull ont examin\u00e9 les relations prospectives entre personnalit\u00e9 pr\u00e9morbide et apparition des addictions. Leurs r\u00e9sultats indiquent invariablement que le n\u00e9vrosisme et la faible conscience mesur\u00e9s d\u00e8s l&rsquo;enfance pr\u00e9disent statistiquement le d\u00e9veloppement ult\u00e9rieur d&rsquo;un trouble de l&rsquo;usage de substances \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, m\u00eame apr\u00e8s contr\u00f4le des ant\u00e9c\u00e9dents familiaux et du statut socio-\u00e9conomique. Ces recherches confirment que si la personnalit\u00e9 addictive n&rsquo;existe pas en tant qu&rsquo;entit\u00e9 nosologique discr\u00e8te, la personnalit\u00e9 influence puissamment le risque d&rsquo;addiction \u00e0 travers des m\u00e9canismes d&rsquo;exposition diff\u00e9rentielle au stress et de r\u00e9activit\u00e9 \u00e9motionnelle.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La manifestation et la perception de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 addictive varient profond\u00e9ment selon les normes culturelles, les attentes soci\u00e9tales et les syst\u00e8mes de valeurs pr\u00e9valant au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 donn\u00e9e. La conceptualisation occidentale de la personnalit\u00e9, largement fond\u00e9e sur l&rsquo;individualisme, valorise l&rsquo;autonomie, la ma\u00eetrise de soi et la responsabilit\u00e9 personnelle, ce qui conduit souvent \u00e0 pathologiser plus s\u00e9v\u00e8rement les d\u00e9faillances du contr\u00f4le inhibiteur.<\/p>\n<p>Dans les cultures collectivistes, par exemple dans certaines soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est, la conformit\u00e9 au groupe et l&rsquo;harmonie sociale modulent diff\u00e9remment l&rsquo;expression des conduites de d\u00e9pendance. Si la recherche de nouveaut\u00e9 ou la transgression ouverte y sont plus fortement r\u00e9prim\u00e9es socialement, les addictions comportementales solitaires ou connect\u00e9es, telles que l&rsquo;addiction aux jeux vid\u00e9o en ligne ou le ph\u00e9nom\u00e8ne du retrait social compulsif (comme le hikikomori), peuvent y constituer des voies privil\u00e9gi\u00e9es d&rsquo;expression de la souffrance psychique et de la fuite des pressions de performance acad\u00e9mique et professionnelle.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le statut socioculturel des objets de d\u00e9pendance fa\u00e7onne le parcours clinique. L&rsquo;usage excessif d&rsquo;alcool dans les soci\u00e9t\u00e9s m\u00e9diterran\u00e9ennes b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une tol\u00e9rance culturelle historique li\u00e9e aux rituels festifs et gastronomiques, masquant plus longtemps les signes de perte de contr\u00f4le par rapport \u00e0 des substances imm\u00e9diatement stigmatis\u00e9es comme les opio\u00efdes ou les d\u00e9riv\u00e9s de synth\u00e8se. Les approches transculturelles rappellent que l&rsquo;\u00e9valuation de la personnalit\u00e9 doit toujours \u00eatre contextualis\u00e9e : ce qui est interpr\u00e9t\u00e9 comme une impulsivit\u00e9 pathologique dans un milieu standardis\u00e9 peut repr\u00e9senter une strat\u00e9gie adaptative d&rsquo;hypervigilance et de survie dans un environnement sociog\u00e9ographique pr\u00e9caire ou violent.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le concept de personnalit\u00e9 addictive fait l&rsquo;objet de vives critiques \u00e9pist\u00e9mologiques et cliniques depuis plusieurs d\u00e9cennies. Le principal reproche formul\u00e9 par les nosographes du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM-5<\/a>) et de la Classification internationale des maladies (CIM-11) r\u00e9side dans l&rsquo;absence totale de sp\u00e9cificit\u00e9 du construit. En effet, il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 possible de prouver empiriquement l&rsquo;existence d&rsquo;un profil psychologique commun \u00e0 tous les individus souffrant d&rsquo;addiction, ni d&rsquo;isoler un ensemble de traits qui m\u00e8nerait in\u00e9luctablement \u00e0 une d\u00e9pendance en l&rsquo;absence de facteurs neurochimiques ou environnementaux d\u00e9terminants.<\/p>\n<p>Une d\u00e9rive majeure li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;usage populaire et non critique de ce terme est le risque de tautologie explicative et de r\u00e9ification circulaire : l&rsquo;observateur d\u00e9duit que le patient a une personnalit\u00e9 addictive parce qu&rsquo;il consomme de mani\u00e8re compulsive, et explique sa consommation compulsive par le fait qu&rsquo;il poss\u00e8de une personnalit\u00e9 addictive. Ce raisonnement circulaire n&rsquo;apporte aucune valeur heuristique et masque la complexit\u00e9 des d\u00e9terminants syst\u00e9miques et environnementaux.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9thique et clinique, la notion comporte un potentiel \u00e9lev\u00e9 de stigmatisation et de fatalisme proph\u00e9tique. Qualifier un patient de personnalit\u00e9 addictive risque de figer son identit\u00e9 dans un d\u00e9terminisme biologique ou caract\u00e9riel rigide, instillant l&rsquo;id\u00e9e erron\u00e9e que la rechute est in\u00e9vitable et que la r\u00e9mission p\u00e9renne est inaccessible. Pour ces raisons, les consensus scientifiques actuels rejettent unanimement la personnalit\u00e9 addictive comme diagnostic m\u00e9dical officiel, pr\u00e9f\u00e9rant concevoir les troubles addictifs comme des affections bio-psycho-sociales complexes impliquant des interactions r\u00e9ciproques entre traits de personnalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9raux, vuln\u00e9rabilit\u00e9s g\u00e9n\u00e9tiques, contextes relationnels et pharmacologie des substances.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour clarifier le positionnement nosologique du concept, il importe de le distinguer pr\u00e9cis\u00e9ment des termes voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Trouble de l&rsquo;usage de substances (TUS) :<\/strong> Diagnostic nosographique officiel (DSM-5) bas\u00e9 sur des crit\u00e8res comportementaux, cognitifs et physiologiques observables (tol\u00e9rance, sevrage, perte de contr\u00f4le, poursuite de l&rsquo;usage malgr\u00e9 les m\u00e9faits). La personnalit\u00e9 addictive est une hypoth\u00e8se causale interne, tandis que le TUS est le diagnostic du syndrome manifeste.<\/li>\n<li><strong>Trouble de la personnalit\u00e9 limite (Borderline) :<\/strong> Trouble structurel officiel caract\u00e9ris\u00e9 par une instabilit\u00e9 marqu\u00e9e des relations interpersonnelles, de l&rsquo;image de soi et des affects, avec une impulsivit\u00e9 remarquable. Bien que fr\u00e9quemment comorbide avec les addictions, il constitue un trouble psychiatrique autonome plus \u00e9tendu que la simple vuln\u00e9rabilit\u00e9 aux substances.<\/li>\n<li><strong>Trouble de la personnalit\u00e9 antisociale :<\/strong> Mode g\u00e9n\u00e9ral de m\u00e9pris et de transgression des droits d&rsquo;autrui survenant depuis l&rsquo;adolescence. Partage avec l&rsquo;addiction des traits de d\u00e9sinhibition et de recherche de sensations, mais s&rsquo;en distingue par l&rsquo;absence d&#8217;empathie, la manipulation interpersonnelle et la violation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e des lois.<\/li>\n<li><strong>Addiction comportementale (ou sans substance) :<\/strong> D\u00e9pendance \u00e0 un comportement sp\u00e9cifique (jeu de hasard, cyberaddiction, d\u00e9pendance au travail) procurant une satisfaction imm\u00e9diate avec perte de contr\u00f4le. Elle illustre le fait que les m\u00e9canismes psychologiques de la d\u00e9pendance peuvent s&rsquo;activer en l&rsquo;absence de toute mol\u00e9cule chimique exog\u00e8ne.<\/li>\n<li><strong>Craving :<\/strong> D\u00e9sir imp\u00e9rieux, soudain et quasi irr\u00e9pressible de consommer une substance ou d&rsquo;ex\u00e9cuter un comportement addictif. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9tat neuro-\u00e9motionnel transitoire et aigu, \u00e0 distinguer d&rsquo;un trait de personnalit\u00e9 stable.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La personnalit\u00e9 addictive demeure l&rsquo;une des notions les plus discut\u00e9es de la psychologie m\u00e9dicale. Si le concept d&rsquo;une personnalit\u00e9 unique d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la d\u00e9pendance est un mythe clinique r\u00e9fut\u00e9 par la nosographie moderne, la r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychologique dimensionnelle est quant \u00e0 elle solidement \u00e9tay\u00e9e par la science contemporaine. Les points essentiels \u00e0 retenir s&rsquo;articulent ainsi :<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, aucun manuel diagnostique moderne (DSM-5-TR, CIM-11) ne reconna\u00eet la personnalit\u00e9 addictive comme un trouble mental ou une cat\u00e9gorie diagnostique ind\u00e9pendante. L&rsquo;\u00e9tiologie des addictions est plurifactorielle et r\u00e9sulte d&rsquo;interactions dynamiques entre la biologie, l&rsquo;environnement social et l&rsquo;histoire subjective de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, des dimensions pr\u00e9cises de la personnalit\u00e9 conf\u00e8rent une vuln\u00e9rabilit\u00e9 d\u00e9montr\u00e9e. L&rsquo;impulsivit\u00e9 (notamment sous la forme de l&rsquo;urgence n\u00e9gative), la recherche de sensations, le n\u00e9vrosisme \u00e9lev\u00e9, le faible niveau de conscience et l&rsquo;alexithymie constituent des facteurs de risque majeurs pour l&rsquo;\u00e9mergence et la persistance des assu\u00e9tudes.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, le recours \u00e0 l&rsquo;objet addictif remplit fr\u00e9quemment une fonction adaptative dysfonctionnelle d&rsquo;autom\u00e9dication face \u00e0 des souffrances affectives, des failles de mentalisation ou des \u00e9tats d&rsquo;anh\u00e9donie int\u00e9rieure, expliquant le ph\u00e9nom\u00e8ne fr\u00e9quent de transfert d&rsquo;addiction lorsqu&rsquo;une d\u00e9pendance est interrompue sans travail psychoth\u00e9rapeutique de fond.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9valuation de ces traits temp\u00e9ramentaux et dimensionnels ouvre la voie \u00e0 une addictologie de pr\u00e9cision. Gr\u00e2ce \u00e0 des protocoles de psychoth\u00e9rapie personnalis\u00e9s et des programmes de pr\u00e9vention cibl\u00e9s sur les profils de risque chez les jeunes, la prise en charge gagne en efficacit\u00e9 en s&rsquo;attaquant aux racines psychologiques du comportement compulsif plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 son seul sympt\u00f4me visible.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Berridge, K. C., &amp; Robinson, T. E. (2016). Liking, wanting, and the incentive-sensitization theory of addiction. <em>American Psychologist<\/em>, 71(8), 670\u2013679. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/amp0000059\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/amp0000059<\/a><\/li>\n<li>Cloninger, C. R. (1987). A systematic method for clinical description and classification of personality variants: A proposal. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 44(6), 573\u2013588. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1987.01800180093014\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1987.01800180093014<\/a><\/li>\n<li>Goodman, A. (1990). Addiction: definition and components. <em>British Journal of Addiction<\/em>, 85(11), 1403\u20131408. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1360-0443.1990.tb01620.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1360-0443.1990.tb01620.x<\/a><\/li>\n<li>Khantzian, E. J. (1997). The self-medication hypothesis of substance use disorders: A reconsideration and recent applications. <em>Harvard Review of Psychiatry<\/em>, 4(5), 231\u2013244. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.3109\/10673229709030550\">https:\/\/doi.org\/10.3109\/10673229709030550<\/a><\/li>\n<li>Kotov, R., Gamez, W., Schmidt, F., &amp; Watson, D. (2010). Linking \u00ab\u00a0big\u00a0\u00bb personality traits to anxiety, depressive, and substance use disorders: A meta-analysis. <em>Journal of Abnormal Psychology<\/em>, 119(4), 768\u2013785. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0020327\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0020327<\/a><\/li>\n<li>Whiteside, S. P., &amp; Lynam, D. R. (2001). The Five Factor Model and impulsivity: Using a structural model of personality to understand impulsivity. <em>Personality and Individual Differences<\/em>, 30(4), 669\u2013689. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0191-8869(00)00064-7\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0191-8869(00)00064-7<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse clinique approfondie du concept de personnalit\u00e9 addictive : fondements historiques, mod\u00e8les dimensionnels, profils de vuln\u00e9rabilit\u00e9 et donn\u00e9es empiriques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[786,3,859],"tags":[15530,1191,31920,31919,4052,30747,749],"class_list":["post-19637","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-addictologie","category-psychologie-clinique","category-psychopathologie","tag-addictologie","tag-impulsivite","tag-modele-des-big-five","tag-personnalite-addictive","tag-psychopathologie","tag-troubles-de-lusage-de-substances","tag-vulnerabilite-psychologique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19637","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19637\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19637"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19637"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19637"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}