{"id":19633,"date":"2026-10-22T12:24:01","date_gmt":"2026-10-22T12:24:01","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=athlete-dependant-addiction-sport"},"modified":"2026-10-22T12:24:01","modified_gmt":"2026-10-22T12:24:01","slug":"athlete-dependant-addiction-sport","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=athlete-dependant-addiction-sport","title":{"rendered":"L&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant : Quand l&rsquo;effort devient pi\u00e8ge"},"content":{"rendered":"<p>Dans le monde du sport de haute performance et de la pratique physique intensive, la fronti\u00e8re s\u00e9parant le d\u00e9vouement vertueux de l&rsquo;ali\u00e9nation pathologique s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement t\u00e9nue. Lorsqu&rsquo;une discipline corporelle rigoureuse cesse de servir l&rsquo;\u00e9panouissement individuel pour se muer en un besoin coercitif irr\u00e9pressible, le sportif franchit un seuil critique vers une d\u00e9pendance comportementale aux cons\u00e9quences physiques, psychologiques et sociales d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. Explorer la figure de l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant exige d&rsquo;analyser sans complaisance les m\u00e9canismes sous-jacents qui transforment la qu\u00eate de d\u00e9passement de soi en un enfermement compulsif.<\/p>\n<h2>L&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>athl\u00e8te d\u00e9pendant<\/strong> d\u00e9signe un pratiquant sportif engag\u00e9 dans une relation compulsive, incontr\u00f4lable et dysfonctionnelle avec l&rsquo;activit\u00e9 physique, caract\u00e9ris\u00e9e par la persistance de l&rsquo;entra\u00eenement malgr\u00e9 des dommages physiques av\u00e9r\u00e9s, une d\u00e9tresse psychologique majeure en cas d&rsquo;interruption et une alt\u00e9ration significative du fonctionnement psychosocial. Ce profil clinique s&rsquo;inscrit au carrefour des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Addiction\">addictions comportementales<\/a> et de la psychopathologie de la performance.<\/p>\n<p>Contrairement au sportif passionn\u00e9 ou professionnel dont l&rsquo;engagement demeure guid\u00e9 par des objectifs comp\u00e9titifs mesur\u00e9s et une capacit\u00e9 d&rsquo;arbitrage rationnel, l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant subit une perte de contr\u00f4le progressive de sa pratique. L&rsquo;exercice physique n&rsquo;est plus simplement un moyen de progresser ou de ressentir du plaisir, mais un imp\u00e9ratif psychologique absolu servant \u00e0 r\u00e9guler des \u00e9tats affectifs n\u00e9gatifs ou \u00e0 conjurer une anxi\u00e9t\u00e9 intol\u00e9rable. Cette dynamique conduit \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne de tol\u00e9rance exigeant un volume ou une intensit\u00e9 d&rsquo;entra\u00eenement croissants pour atteindre le m\u00eame \u00e9tat de soulagement \u00e9motionnel.<\/p>\n<p>Sur le plan nosographique, cette pathologie est couramment conceptualis\u00e9e sous les vocables de <em>d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;exercice<\/em>, de <em>sport-d\u00e9pendance<\/em> ou de <em>bigorexie<\/em> lorsque la dimension dysmorphophobique et musculaire pr\u00e9domine. Les sp\u00e9cialistes distinguent classiquement la d\u00e9pendance primaire, o\u00f9 l&rsquo;activit\u00e9 sportive constitue l&rsquo;objet exclusif de l&rsquo;addiction, de la d\u00e9pendance secondaire, dans laquelle l&rsquo;exercice compulsif fonctionne comme un instrument subordonn\u00e9 \u00e0 un trouble du comportement alimentaire tel que l&rsquo;anorexie ou la boulimie nerveuse.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab athl\u00e8te \u00bb tire son origine du grec ancien <em>athl\u00eat\u00eas<\/em> (\u1f00\u03b8\u03bb\u03b7\u03c4\u03ae\u03c2), d\u00e9riv\u00e9 de <em>athlos<\/em> (\u1f06\u03b8\u03bb\u03bf\u03c2), d\u00e9signant le combat, l&rsquo;\u00e9preuve, la lutte ou l&rsquo;exploit accompli en vue d&rsquo;un prix. Historiquement, l&rsquo;athl\u00e8te est donc celui qui se soumet d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 la rigueur de l&rsquo;\u00e9preuve publique pour conqu\u00e9rir une reconnaissance symbolique ou mat\u00e9rielle.<\/p>\n<p>Le qualificatif \u00ab d\u00e9pendant \u00bb proc\u00e8de du latin <em>dependere<\/em>, signifiant \u00ab \u00eatre suspendu \u00e0 \u00bb, \u00ab \u00eatre sous l&rsquo;\u00e9troite d\u00e9pendance de \u00bb ou \u00ab d\u00e9couler de \u00bb. Dans l&rsquo;acception addictologique contemporaine, le terme s&rsquo;articule \u00e9galement avec la racine latine <em>addictus<\/em>, qui d\u00e9signait dans le droit romain l&rsquo;esclave pour dettes, l&rsquo;individu corporellement assign\u00e9 \u00e0 son cr\u00e9ancier par d\u00e9cision pr\u00e9torienne. L&rsquo;association de ces deux lex\u00e8mes pour former l&rsquo;expression \u00ab athl\u00e8te d\u00e9pendant \u00bb renvoie ainsi de fa\u00e7on saisissante \u00e0 un paradoxe fondamental : le combattant souverain cherchant la transcendance corporelle se retrouve asservi et corporellement ali\u00e9n\u00e9 par sa propre pratique.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction de ce syntagme dans la litt\u00e9rature scientifique francophone d\u00e9coule de l&rsquo;importation progressive des concepts anglo-saxons d&rsquo;<em>exercise addiction<\/em> et d&rsquo;<em>obligatory running<\/em>, popularis\u00e9s \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 et 1980 avant d&rsquo;\u00eatre formalis\u00e9s par la psychologie clinique et la psychiatrie du sport en Europe continentale.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le syntagme se prononce \/at.l\u025bt de.p\u0251\u0303.d\u0251\u0303\/ au masculin singulier et \/at.l\u025bt de.p\u0251\u0303.d\u0251\u0303t\/ au f\u00e9minin singulier (\u00ab l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendante \u00bb). Les pluriels respectifs s&rsquo;\u00e9crivent \u00ab les athl\u00e8tes d\u00e9pendants \u00bb (\/le.z\u203fat.l\u025bt de.p\u0251\u0303.d\u0251\u0303\/) et \u00ab les athl\u00e8tes d\u00e9pendantes \u00bb (\/le.z\u203fat.l\u025bt de.p\u0251\u0303.d\u0251\u0303t\/).<\/p>\n<p>Du point de vue grammatical, \u00ab athl\u00e8te \u00bb est un substantif \u00e9pic\u00e8ne d\u00e9signant la personne, tandis que \u00ab d\u00e9pendant \u00bb agit ici comme un adjectif qualificatif postpos\u00e9 \u00e0 valeur restrictive, bien qu&rsquo;il puisse \u00eatre substantiv\u00e9 dans certains contextes cliniques (\u00ab un d\u00e9pendant \u00e0 l&rsquo;exercice \u00bb). L&rsquo;usage acad\u00e9mique privil\u00e9gie la structure nominale complexe pour d\u00e9signer la personne souffrant de ce syndrome sp\u00e9cifique, \u00e9vitant de r\u00e9duire l&rsquo;individu \u00e0 son seul dysfonctionnement psychopathologique.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;existence de l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant s&rsquo;organise autour d&rsquo;un imp\u00e9ratif tyrannique o\u00f9 la s\u00e9ance de sport transcende toute autre priorit\u00e9 existentielle, professionnelle, affective ou biologique. Alors que la communaut\u00e9 scientifique et les politiques de sant\u00e9 publique vantent unanimement les bienfaits physiologiques et psychiques de l&rsquo;exercice r\u00e9gulier, l&rsquo;addiction sportive illustre le basculement pathologique d&rsquo;une habitude salutaire vers une toxicit\u00e9 comportementale. Le c\u0153ur du probl\u00e8me ne r\u00e9side pas uniquement dans le volume horaire consacr\u00e9 aux s\u00e9ances, bien que celui-ci soit fr\u00e9quemment d\u00e9mesur\u00e9, mais dans la relation psychologique rigide, compulsive et destructrice qu&rsquo;entretient le sujet avec son entra\u00eenement.<\/p>\n<p>Chez l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant, le sport n&rsquo;op\u00e8re plus comme un espace de libert\u00e9 ou d&rsquo;\u00e9panouissement, mais comme un m\u00e9canisme de survie psychique. Le comportement est maintenu par un renforcement n\u00e9gatif puissant : l&rsquo;entra\u00eenement ne procure plus n\u00e9cessairement d&rsquo;euphorie, mais son \u00e9vitement ou son report suscite une insupportable d\u00e9tresse morale, de la culpabilit\u00e9, des crises d&rsquo;angoisse et une sensation aigu\u00eb de d\u00e9valorisation. D\u00e8s lors, le sportif s&rsquo;enferme dans un calendrier immuable, ritualis\u00e9 et intouchable, au d\u00e9triment de ses obligations professionnelles et de ses relations interpersonnelles intimes.<\/p>\n<p>Cette dynamique compulsive s&rsquo;accompagne d&rsquo;une rupture du dialogue somesth\u00e9sique normal. L&rsquo;athl\u00e8te en \u00e9tat de d\u00e9pendance nie syst\u00e9matiquement les signaux d&rsquo;alarme \u00e9mis par son organisme, tels que la douleur aigu\u00eb, l&rsquo;\u00e9puisement chronique ou les l\u00e9sions musculo-squelettiques naissantes. Il continue \u00e0 s&rsquo;entra\u00eener malgr\u00e9 des fractures de fatigue, des d\u00e9chirures tendineuses ou des alertes cardiovasculaires, ayant souvent recours \u00e0 des antalgiques ou \u00e0 des anti-inflammatoires \u00e0 fortes doses afin d&rsquo;anesth\u00e9sier son corps pour prolonger l&rsquo;effort. Le corps n&rsquo;est plus per\u00e7u comme un organisme vivant \u00e0 respecter, mais comme un instrument m\u00e9canique devant se plier aveugl\u00e9ment aux diktats de la volont\u00e9 psychique.<\/p>\n<p>Ce tableau clinique s&rsquo;accompagne d&rsquo;une alt\u00e9ration cognitive marqu\u00e9e, o\u00f9 dominent la pens\u00e9e dichotomique (consid\u00e9rer une journ\u00e9e sans sport comme un \u00e9chec existentiel total), la surg\u00e9n\u00e9ralisation de la culpabilit\u00e9 et une distorsion profonde de l&rsquo;image du corps. Le sentiment de valeur personnelle se retrouve enti\u00e8rement conditionn\u00e9 par la r\u00e9alisation de la charge d&rsquo;entra\u00eenement quotidienne, privant l&rsquo;individu de tout ancrage identitaire alternatif en dehors de sa pratique physique.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat scientifique pour la d\u00e9pendance sportive a \u00e9merg\u00e9 au cours de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, concomitamment \u00e0 l&rsquo;essor mondial des sports d&rsquo;endurance de masse et de la course \u00e0 pied. En 1970, le psychiatre Frederick Baekeland a men\u00e9 l&rsquo;une des premi\u00e8res explorations exp\u00e9rimentales de ce ph\u00e9nom\u00e8ne en tentant d&rsquo;\u00e9tudier les effets de la privation de sport chez des coureurs r\u00e9guliers. Son protocole fut largement entrav\u00e9 par le refus cat\u00e9gorique des sujets d&rsquo;interrompre leur pratique, m\u00eame contre une r\u00e9mun\u00e9ration financi\u00e8re substantielle, mettant en lumi\u00e8re la survenue de v\u00e9ritables sympt\u00f4mes de sevrage psychologique chez ces athl\u00e8tes.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1976, William Glasser a propos\u00e9 le concept controvers\u00e9 d&rsquo;\u00ab addiction positive \u00bb (<em>positive addiction<\/em>). Selon Glasser, l&rsquo;attachement obsessionnel \u00e0 la course \u00e0 pied ou \u00e0 la m\u00e9ditation pouvait constituer une force structurante pour la personnalit\u00e9, renfor\u00e7ant la confiance en soi et l&rsquo;autonomie psychologique sans g\u00e9n\u00e9rer de d\u00e9structuration pathologique. Cette vision idyllique a rapidement \u00e9t\u00e9 contest\u00e9e par William P. Morgan en 1979, qui a forg\u00e9 la notion d&rsquo;\u00ab addiction n\u00e9gative \u00bb \u00e0 l&rsquo;exercice. Morgan a d\u00e9montr\u00e9 que pour une sous-population non n\u00e9gligeable de sportifs, la pratique cessait d&rsquo;\u00eatre b\u00e9n\u00e9fique et devenait une source d&rsquo;ali\u00e9nation destructrice caract\u00e9ris\u00e9e par des conflits conjugaux, des ruptures professionnelles et des blessures physiques r\u00e9currentes.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1980 et 1990, des chercheurs tels que David Veale ont affin\u00e9 la taxonomie clinique en \u00e9tablissant la distinction fondamentale entre d\u00e9pendance primaire et secondaire, permettant d&rsquo;isoler l&rsquo;addiction sportive des troubles des conduites alimentaires. Parall\u00e8lement, l&rsquo;essor du culte du corps sculpt\u00e9 a conduit les psychiatres Harrison Pope et Roberto Olivardia \u00e0 identifier dans les ann\u00e9es 1990 la \u00ab dysmorphie musculaire \u00bb ou bigorexie, souvent qualifi\u00e9e d&rsquo;anorexie invers\u00e9e, touchant particuli\u00e8rement les adeptes de culturisme obs\u00e9d\u00e9s par une masse musculaire jug\u00e9e toujours insuffisante.<\/p>\n<p>Au XXIe si\u00e8cle, sous l&rsquo;impulsion de chercheurs comme Mark Griffiths, Attila Szabo et Heather Hausenblas, la d\u00e9pendance sportive a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e dans le champ d&rsquo;\u00e9tude global des addictions comportementales ou sans substance, b\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;outils psychom\u00e9triques standardis\u00e9s et d&rsquo;explorations en neurosciences cognitives.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Pour rendre compte de la complexit\u00e9 de l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant, plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires sont mobilis\u00e9s par la psychopathologie et les neurosciences du sport.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le des composantes de l&rsquo;addiction d\u00e9velopp\u00e9 par Mark Griffiths applique au domaine sportif les crit\u00e8res cardinaux universels des addictions comportementales. Ce cadre postule que l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant pr\u00e9sente invariablement six manifestations centrales : la pr\u00e9\u00e9minence (le sport domine l&rsquo;ensemble des pens\u00e9es et des actes), la modification de l&rsquo;humeur (l&rsquo;exercice sert d&rsquo;anesth\u00e9siant affectif), la tol\u00e9rance (augmentation des charges n\u00e9cessaire), les sympt\u00f4mes de sevrage (d\u00e9pression, irritabilit\u00e9 en cas d&rsquo;arr\u00eat), les conflits (tensions relationnelles et professionnelles) et la rechute (incapacit\u00e9 \u00e0 maintenir une pratique mod\u00e9r\u00e9e apr\u00e8s une p\u00e9riode d&rsquo;abstinence).<\/p>\n<p>Sur le plan neurobiologique, l&rsquo;hypoth\u00e8se opio\u00efde et le r\u00f4le du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syst%C3%A8me_endocannabino%C3%AFde\">syst\u00e8me endocannabino\u00efde<\/a> offrent un \u00e9clairage pr\u00e9cieux. L&rsquo;exercice physique intense et prolong\u00e9 d\u00e9clenche la lib\u00e9ration p\u00e9riph\u00e9rique et centrale de b\u00eata-endorphines, de dopamine dans le circuit de la r\u00e9compense (notamment au sein de l&rsquo;axe m\u00e9solimbique reliant l&rsquo;aire tegmentale ventrale au noyau accumbens) et de messagers endocannabino\u00efdes comme l&rsquo;anandamide. Chez les sujets vuln\u00e9rables, ce soulagement neurochimique de la douleur et l&rsquo;induction d&rsquo;un \u00e9tat h\u00e9donique transitoire activent des boucles de renforcement semblables \u00e0 celles observ\u00e9es dans les addictions pharmacologiques, favorisant une tol\u00e9rance progressive et une d\u00e9pendance biologique adaptative.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie des processus oppos\u00e9s de Richard Solomon explique \u00e9galement comment la dynamique affective de l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant se modifie au fil du temps. Initialement, la pratique physique produit une sensation intense de plaisir et d&rsquo;accomplissement (processus A), suivie d&rsquo;un retour mod\u00e9r\u00e9 \u00e0 la ligne de base. \u00c0 mesure que l&rsquo;accoutumance s&rsquo;installe, le processus A s&rsquo;\u00e9mousse tandis que le processus B (l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;inconfort psychophysiologique post-exercice ou de manque) s&rsquo;intensifie consid\u00e9rablement. L&rsquo;athl\u00e8te ne court plus apr\u00e8s l&rsquo;euphorie initiale, mais s&rsquo;entra\u00eene avec acharnement simplement pour neutraliser la d\u00e9tresse du processus B.<\/p>\n<p>Enfin, sous l&rsquo;angle de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27autod%C3%A9termination\">th\u00e9orie de l&rsquo;autod\u00e9termination<\/a> (Deci et Ryan) et des travaux de Robert Vallerand sur la passion, la d\u00e9pendance sportive refl\u00e8te une \u00ab passion obsessionnelle \u00bb. L&rsquo;individu int\u00e9riorise la pratique sportive de mani\u00e8re rigide sous l&rsquo;effet de pressions internes ou d&rsquo;exigences d&rsquo;estime de soi conditionnelle, perdant toute flexibilit\u00e9 motivationnelle autonome.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse clinique de l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant r\u00e9v\u00e8le plusieurs facettes structurelles et typologiques qui permettent de cartographier la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du trouble :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9pendance primaire \u00e0 l&rsquo;exercice :<\/strong> Forme autonome o\u00f9 l&rsquo;activit\u00e9 sportive constitue l&rsquo;objet exclusif de l&rsquo;addiction. La motivation premi\u00e8re d\u00e9coule de la recherche de performance, de sensations kinesth\u00e9siques, de r\u00e9gulation de l&rsquo;affect ou d&rsquo;\u00e9vasion cognitive, en l&rsquo;absence de pathologie alimentaire pr\u00e9existante.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9pendance secondaire \u00e0 l&rsquo;exercice :<\/strong> Forme subordonn\u00e9e \u00e0 un trouble du comportement alimentaire av\u00e9r\u00e9 (anorexie mentale, boulimie). L&rsquo;entra\u00eenement sportif forcen\u00e9 y est utilis\u00e9 de mani\u00e8re instrumentale comme strat\u00e9gie purgative pour compenser des ingestions caloriques, br\u00fbler des graisses et maximiser un contr\u00f4le pond\u00e9ral pathologique.<\/li>\n<li><strong>Dimension dysmorphique (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dysmorphie_musculaire\">dysmorphie musculaire<\/a> \/ bigorexie) :<\/strong> Variante pr\u00e9valente dans les sports de force et le fitness, o\u00f9 l&rsquo;addiction \u00e0 la musculation s&rsquo;accompagne d&rsquo;une pr\u00e9occupation obs\u00e9dante d&rsquo;\u00eatre trop ch\u00e9tif ou insuffisamment muscl\u00e9, entra\u00eenant souvent le recours \u00e0 des r\u00e9gimes extr\u00eames et \u00e0 des st\u00e9ro\u00efdes anabolisants.<\/li>\n<li><strong>La saillance cognitive et comportementale :<\/strong> Focalisation continue de l&rsquo;attention sur l&rsquo;agenda d&rsquo;entra\u00eenement, le calcul des kilom\u00e8tres, les watts d\u00e9velopp\u00e9s ou les charges soulev\u00e9es, parasitant l&rsquo;ensemble des activit\u00e9s intellectuelles et relationnelles quotidiennes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;in\u00e9lasticit\u00e9 comportementale :<\/strong> Rigidit\u00e9 absolue interdisant toute adaptation du programme physique aux impr\u00e9vus ext\u00e9rieurs (m\u00e9t\u00e9o extr\u00eame, obligations familiales, r\u00e9unions professionnelles).<\/li>\n<li><strong>Le syndrome de sevrage psychologique :<\/strong> Manifestation aigu\u00eb d&rsquo;irritabilit\u00e9, d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 diffuse, de tremblements subjectifs, d&rsquo;agressivit\u00e9 verbale, d&rsquo;insomnie et d&rsquo;humeur d\u00e9pressive survenant d\u00e8s que l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;exercice est emp\u00each\u00e9 pendant plus de 24 \u00e0 48 heures.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 clinique de l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant, examinons le cas de Julien, 34 ans, cadre sup\u00e9rieur et triathl\u00e8te amateur de niveau longue distance (format Ironman). Julien s&rsquo;entra\u00eene entre 22 et 28 heures par semaine, d\u00e9butant ses s\u00e9ances \u00e0 4 heures du matin pour ne pas empi\u00e9ter ostensiblement sur ses horaires de bureau. Malgr\u00e9 l&rsquo;apparition d&rsquo;une douleur inguinale vive diagnostiqu\u00e9e m\u00e9dicalement comme une fracture de fatigue du col f\u00e9moral n\u00e9cessitant un arr\u00eat complet de l&rsquo;impact pendant trois mois, Julien refuse d&rsquo;interrompre sa pr\u00e9paration. Il dissimule sa claudication \u00e0 son entourage, compense l&rsquo;impossibilit\u00e9 temporaire de courir par cinq heures quotidiennes de v\u00e9lo en salle et de natation rythm\u00e9es par la prise de doses massives d&rsquo;anti-inflammatoires, jusqu&rsquo;\u00e0 risquer une fracture d\u00e9plac\u00e9e catastrophique. Sa vie conjugale est bris\u00e9e et toute interaction sociale ne tournant pas autour de la performance athl\u00e9tique a \u00e9t\u00e9 bannie.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me tableau repr\u00e9sentatif est celui de L\u00e9a, 22 ans, coureuse de demi-fond universitaire pr\u00e9sentant une d\u00e9pendance secondaire. L\u00e9a ne s&rsquo;autorise \u00e0 manger que si sa montre connect\u00e9e indique un volume minimal de 15 kilom\u00e8tres courus dans la journ\u00e9e. Lorsque ses cours universitaires ou des examens menacent son cr\u00e9neau d&rsquo;entra\u00eenement, elle est submerg\u00e9e par une crise de panique s\u00e9v\u00e8re, redoutant une d\u00e9gradation imm\u00e9diate de sa composition corporelle. Alors qu&rsquo;elle pr\u00e9sente une am\u00e9norrh\u00e9e secondaire depuis deux ans et une ost\u00e9op\u00e9nie document\u00e9e, elle continue de braver les temp\u00e9ratures hivernales glaciales pour r\u00e9aliser ses fractionn\u00e9s, incapable de consentir au moindre jour de repos biologique.<\/p>\n<p>Enfin, le cas de Marc, 28 ans, passionn\u00e9 de dynamophilie et de musculation, incarne la composante dysmorphique. Marc consacre trois heures chaque soir \u00e0 la salle de sport, d\u00e9laissant toute vie intime et refusant de d\u00eener \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur pour ne pas faillir \u00e0 son plan nutritionnel hyperprot\u00e9in\u00e9 millim\u00e9tr\u00e9. Malgr\u00e9 une stature imposante de 95 kg tr\u00e8s s\u00e8chement sculpt\u00e9e, il s&rsquo;estime perp\u00e9tuellement \u00ab minuscule \u00bb dans le miroir. Victime d&rsquo;une d\u00e9sinsertion tendineuse pectorale lors d&rsquo;un d\u00e9velopp\u00e9 couch\u00e9 trop lourd, il reprend l&rsquo;entra\u00eenement du bas du corps d\u00e8s le lendemain de l&rsquo;accident et utilise des substances anabolisantes pour acc\u00e9l\u00e9rer artificiellement son retour sous les barres, t\u00e9moignant d&rsquo;une d\u00e9connexion totale de la r\u00e9alit\u00e9 m\u00e9dicale.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation diagnostique et la quantification de la d\u00e9pendance chez l&rsquo;athl\u00e8te reposent sur des questionnaires psychom\u00e9triques valid\u00e9s scientifiquement, coupl\u00e9s \u00e0 un entretien clinique approfondi.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des outils de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale est l&rsquo;<em>Exercise Dependence Scale<\/em> (EDS ou EDS-R), \u00e9labor\u00e9e par Heather Hausenblas et Danielle Symons Downs. Inspir\u00e9e fid\u00e8lement des crit\u00e8res diagnostiques du manuel DSM pour les d\u00e9pendances aux substances, cette \u00e9chelle de 21 items \u00e9value sept composantes fondamentales : la tol\u00e9rance, le sevrage, les effets d&rsquo;intention (s&rsquo;entra\u00eener plus longtemps que pr\u00e9vu), la perte de contr\u00f4le, le temps consacr\u00e9, la r\u00e9duction d&rsquo;autres activit\u00e9s et la continuit\u00e9 de la pratique malgr\u00e9 les blessures. Les sujets sont ensuite cat\u00e9goris\u00e9s en \u00ab d\u00e9pendants \u00e0 risque \u00bb, \u00ab non-d\u00e9pendants symptomatiques \u00bb et \u00ab non-d\u00e9pendants asymptomatiques \u00bb.<\/p>\n<p>Un autre instrument largement utilis\u00e9 pour sa rapidit\u00e9 de passation en contexte de d\u00e9pistage est l&rsquo;<em>Exercise Addiction Inventory<\/em> (EAI), d\u00e9velopp\u00e9 par Terry, Szabo et Griffiths. Compos\u00e9 de six \u00e9nonc\u00e9s cot\u00e9s sur une \u00e9chelle de Likert en six points, l&rsquo;EAI \u00e9value les six dimensions cardinales du mod\u00e8le des addictions comportementales de Griffiths. Un score total sup\u00e9rieur ou \u00e9gal \u00e0 24 points sur 30 signale un risque \u00e9lev\u00e9 de d\u00e9pendance sportive pathologique m\u00e9ritant une exploration sp\u00e9cialis\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique diff\u00e9rentiel, le praticien doit imp\u00e9rativement distinguer la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;exercice du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Surentra%C3%AEnement\">syndrome de surentra\u00eenement<\/a>. Si ce dernier partage avec l&rsquo;addiction un \u00e9tat de fatigue chronique et des alt\u00e9rations de l&rsquo;humeur, il r\u00e9sulte d&rsquo;un d\u00e9s\u00e9quilibre physiologique entre la charge de travail et la r\u00e9cup\u00e9ration, souvent subi passivement par l&rsquo;athl\u00e8te. En revanche, l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant s&rsquo;inflige activement ce surentra\u00eenement par un besoin psychique coercitif, m\u00eame lorsqu&rsquo;il est pleinement conscient de la baisse inexorable de ses performances motrices.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La d\u00e9tection de l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant constitue un enjeu majeur pour la m\u00e9decine du sport, la kin\u00e9sith\u00e9rapie, la psychologie clinique et le coaching de haute performance. Dans le cadre de la prise en charge m\u00e9dicale, les professionnels de sant\u00e9 sont souvent confront\u00e9s \u00e0 des patients chez qui les protocoles conventionnels de repos th\u00e9rapeutique \u00e9chouent syst\u00e9matiquement en raison d&rsquo;un manque total d&rsquo;observance.<\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9rapeutique, l&rsquo;approche de la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;exercice pr\u00e9sente une complexit\u00e9 in\u00e9dite comparativement aux addictions chimiques classiques. L&rsquo;objectif clinique ne peut g\u00e9n\u00e9ralement pas \u00eatre l&rsquo;abstinence totale et d\u00e9finitive, dans la mesure o\u00f9 le mouvement et l&rsquo;activit\u00e9 physique constituent des piliers indispensables de la sant\u00e9 humaine. La prise en charge psychoth\u00e9rapeutique, reposant pr\u00e9f\u00e9rentiellement sur les th\u00e9rapies comportementales et cognitives (TCC) et la th\u00e9rapie d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement (ACT), vise une restructuration cognitive orient\u00e9e vers la \u00ab flexibilit\u00e9 comportementale \u00bb.<\/p>\n<p>Le travail clinique consiste \u00e0 d\u00e9tricoter l&rsquo;assimilation erron\u00e9e entre performance sportive et valeur personnelle, \u00e0 traiter l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sous-jacente ou les traumatismes refoul\u00e9s que le sport servait \u00e0 engourdir, et \u00e0 r\u00e9introduire des journ\u00e9es de repos programm\u00e9es en les recadrant comme des phases d&rsquo;entra\u00eenement physiologique invisible indispensables. Dans les cas s\u00e9v\u00e8res associ\u00e9s \u00e0 un d\u00e9ficit \u00e9nerg\u00e9tique relatif dans le sport (syndrome RED-S) ou \u00e0 des troubles alimentaires s\u00e9v\u00e8res, une prise en charge multidisciplinaire impliquant m\u00e9decins, psychiatres, nutritionnistes du sport et pr\u00e9parateurs mentaux s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour pr\u00e9venir des complications engageant le pronostic vital.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les enqu\u00eates \u00e9pid\u00e9miologiques men\u00e9es ces deux derni\u00e8res d\u00e9cennies r\u00e9v\u00e8lent que la pr\u00e9valence de la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;exercice varie consid\u00e9rablement selon les populations \u00e9tudi\u00e9es et les outils psychom\u00e9triques employ\u00e9s. Alors que dans la population g\u00e9n\u00e9rale des pratiquants de loisir r\u00e9guliers, la pr\u00e9valence du risque addictif oscille entre 3 % et 5 %, ces chiffres augmentent de mani\u00e8re spectaculaire chez les sportifs d&rsquo;endurance d&rsquo;\u00e9lite, les triathl\u00e8tes et les adeptes d&rsquo;ultra-marathon, atteignant des taux compris entre 15 % et 30 % selon les travaux de Szabo, Griffiths et Lichtenstein.<\/p>\n<p>Les recherches empiriques soulignent \u00e9galement une corr\u00e9lation positive tr\u00e8s \u00e9troite entre la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;exercice et certains traits de personnalit\u00e9 sp\u00e9cifiques. Les m\u00e9ta-analyses d\u00e9montrent que le perfectionnisme n\u00e9vrotique (particuli\u00e8rement les exigences d\u00e9mesur\u00e9es coupl\u00e9es \u00e0 une peur panique de l&rsquo;erreur), le temp\u00e9rament obsessionnel-compulsif et un niveau \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;extraversion constituent des pr\u00e9dicteurs robustes de vuln\u00e9rabilit\u00e9. Les \u00e9tudes de Blaydon et Lindner ont mis en \u00e9vidence que les athl\u00e8tes d\u00e9pendants pr\u00e9sentent un profil d&rsquo;estime de soi fragment\u00e9, o\u00f9 l&rsquo;auto-\u00e9valuation repose quasi exclusivement sur les r\u00e9troactions d\u00e9riv\u00e9es de l&rsquo;effort physique.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, les recherches en neuro-imagerie fonctionnelle et en biologie mol\u00e9culaire ont commenc\u00e9 \u00e0 documenter les modifications des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D2 chez les sportifs surentra\u00een\u00e9s compulsifs, sugg\u00e9rant des alt\u00e9rations de la plasticit\u00e9 neuronale dans le striatum similaires \u00e0 celles observ\u00e9es chez les sujets d\u00e9pendants aux jeux d&rsquo;argent ou aux substances psychoactives.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e0 la d\u00e9pendance sportive et ses manifestations cliniques sont profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9es par les normes socioculturelles contemporaines. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales industrialis\u00e9es, l&rsquo;effort physique soutenu, le d\u00e9passement des limites corporelles et la minceur athl\u00e9tique b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;une valorisation sociale et morale d\u00e9mesur\u00e9e. Le slogan publicitaire, la rh\u00e9torique du <em>\u00ab no pain, no gain \u00bb<\/em> et l&rsquo;exaltation de la r\u00e9silience cr\u00e9ent un environnement particuli\u00e8rement propice \u00e0 l&rsquo;aveuglement collectif : l\u00e0 o\u00f9 un d\u00e9pendant \u00e0 l&rsquo;alcool ou aux drogues est stigmatis\u00e9, l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant est fr\u00e9quemment congratul\u00e9 par son entourage pour sa pr\u00e9tendue \u00ab volont\u00e9 de fer \u00bb et sa d\u00e9termination exemplaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;essor fulgurant des r\u00e9seaux sociaux et des applications de suivi d&rsquo;entra\u00eenement partag\u00e9 (telles que Strava ou Instagram) a amplifi\u00e9 cette pression socioculturelle. L&rsquo;exposition permanente aux performances d&rsquo;autrui et la course aux validations num\u00e9riques (mentions \u00ab j&rsquo;aime \u00bb, troph\u00e9es virtuels) renforcent les m\u00e9canismes de comparaison sociale ascendante et pr\u00e9cipitent les personnalit\u00e9s vuln\u00e9rables dans une surench\u00e8re kilom\u00e9trique pathologique.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue transculturel, si la d\u00e9pendance sportive s&rsquo;observe d\u00e9sormais sur tous les continents, ses motifs conscients divergent. Dans les cultures valorisant l&rsquo;individualisme et l&rsquo;esth\u00e9tique corporelle, la d\u00e9pendance s&rsquo;associe volontiers \u00e0 la qu\u00eate d&rsquo;un corps sculpt\u00e9 et hyper-performant. Dans d&rsquo;autres contextes o\u00f9 l&rsquo;int\u00e9gration collective pr\u00e9domine, la d\u00e9pendance peut s&rsquo;exprimer par l&rsquo;adh\u00e9sion fusionnelle et intransigeante aux exigences d&rsquo;un club ou d&rsquo;une \u00e9quipe sportive institutionnalis\u00e9e.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le statut nosologique de la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;exercice fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats au sein de la communaut\u00e9 psychiatrique internationale. La controverse la plus notable concerne l&rsquo;absence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;une entit\u00e9 diagnostique autonome nomm\u00e9e \u00ab addiction \u00e0 l&rsquo;exercice \u00bb dans la cinqui\u00e8me \u00e9dition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm\">DSM-5<\/a>) de l&rsquo;American Psychiatric Association, ainsi que dans la CIM-11 de l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9. Ces classifications ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 restreindre les addictions comportementales au jeu de hasard pathologique et au trouble du jeu vid\u00e9o, jugeant que les donn\u00e9es empiriques actuelles ne permettent pas d&rsquo;\u00e9tablir formellement une fronti\u00e8re nosologique irr\u00e9futable entre la pratique sportive de tr\u00e8s haut niveau et une authentique pathologie psychiatrique.<\/p>\n<p>De nombreux cliniciens et chercheurs mettent en garde contre le risque de sur-m\u00e9dicalisation ou de pathologisation de la passion sportive l\u00e9gitime. Un athl\u00e8te olympique ou professionnel s&rsquo;entra\u00eenant 35 heures par semaine coche m\u00e9caniquement plusieurs crit\u00e8res de l&rsquo;EAI ou de l&rsquo;EDS (saillance, tol\u00e9rance, temps consacr\u00e9), sans pour autant souffrir d&rsquo;un dysfonctionnement addictif, d\u00e8s lors que cet engagement est consenti, r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, planifi\u00e9 scientifiquement et harmonieusement int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 son projet de vie global.<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9bat persiste quant \u00e0 la validit\u00e9 \u00e9cologique des questionnaires d&rsquo;auto-\u00e9valuation. Ceux-ci mesurent souvent l&rsquo;attitude mentale ou l&rsquo;attachement \u00e9motionnel \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du sport plut\u00f4t que le dysfonctionnement adaptatif r\u00e9el, ce qui tend \u00e0 gonfler artificiellement les chiffres de pr\u00e9valence rapport\u00e9s dans les \u00e9tudes non cliniques.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout \u00e9cueil s\u00e9mantique ou diagnostique, il convient de distinguer rigoureusement la condition de l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant d&rsquo;autres concepts limitrophes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Surentra\u00eenement (Overtraining syndrome) :<\/strong> \u00c9tat physiologique caract\u00e9ris\u00e9 par un effondrement durable des performances athl\u00e9tiques et une fatigue syst\u00e9mique cons\u00e9cutive \u00e0 une inad\u00e9quation entre charge d&rsquo;entra\u00eenement et repos. Contrairement \u00e0 l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant qui recherche compulsivement la r\u00e9p\u00e9tition de l&rsquo;effort, le sportif en surentra\u00eenement subit son \u00e9tat avec lassitude et d\u00e9couragement.<\/li>\n<li><strong>Passion harmonieuse vs Passion obsessionnelle :<\/strong> Selon le mod\u00e8le dualiste de Vallerand, la passion harmonieuse d\u00e9coule d&rsquo;une appropriation autonome de l&rsquo;activit\u00e9, permettant \u00e0 l&rsquo;athl\u00e8te de d\u00e9cider quand s&rsquo;entra\u00eener et quand s&rsquo;arr\u00eater sans culpabilit\u00e9. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant est le jouet d&rsquo;une passion obsessionnelle o\u00f9 l&rsquo;activit\u00e9 prend le contr\u00f4le de l&rsquo;individu.<\/li>\n<li><strong>Anorexie athl\u00e9tique :<\/strong> Trouble des conduites alimentaires sp\u00e9cifique au milieu sportif, caract\u00e9ris\u00e9 par une restriction calorique coupl\u00e9e \u00e0 une hyperactivit\u00e9 physique, non pas dans un but esth\u00e9tique premier, mais pour optimiser le rapport poids\/puissance dans un objectif exclusif de performance motrice.<\/li>\n<li><strong>Bigorexie \/ Dysmorphie musculaire :<\/strong> Forme sp\u00e9cifique de trouble dysmorphophobique centr\u00e9 sur la conviction d&rsquo;un d\u00e9ficit de musculature. Bien que la bigorexie implique presque toujours une d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;exercice en salle, elle comporte une dimension psychopathologique d&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;image de soi que ne partagent pas n\u00e9cessairement tous les coureurs ou triathl\u00e8tes d\u00e9pendants.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant se trouve pi\u00e9g\u00e9 au sein d&rsquo;une relation dysfonctionnelle avec son corps et sa discipline sportive, o\u00f9 l&rsquo;exercice physique a perdu sa vocation r\u00e9cr\u00e9ative et r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratrice pour devenir un m\u00e9canisme d&rsquo;adaptation compulsif, rigide et ali\u00e9nant. Sous-tendu par des m\u00e9canismes neurobiologiques de renforcement dopaminergique et endocannabino\u00efde, ainsi que par des dynamiques psychologiques de renforcement n\u00e9gatif (fuite de l&rsquo;angoisse et du vide identitaire), ce trouble entra\u00eene l&rsquo;athl\u00e8te dans une spirale d\u00e9l\u00e9t\u00e8re d&rsquo;autodestruction somatique et d&rsquo;isolement social.<\/p>\n<p>Si la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;exercice demeure pour l&rsquo;heure aux portes des manuels diagnostiques formels comme le DSM-5, elle constitue une r\u00e9alit\u00e9 clinique ind\u00e9niable pour les \u00e9quipes soignantes du sport. L&rsquo;identification pr\u00e9coce de ces sportifs vuln\u00e9rables exige de d\u00e9passer l&rsquo;admiration sociale na\u00efve pour leur asc\u00e9tisme afin de d\u00e9celer les indices cardinaux de la souffrance psychique : incapacit\u00e9 pathologique \u00e0 s&rsquo;octroyer du repos, d\u00e9ni des blessures graves, culpabilit\u00e9 d\u00e9vorante et effondrement de la sph\u00e8re relationnelle. Seule une prise en charge psychoth\u00e9rapeutique int\u00e9gr\u00e9e, respectant le besoin fondamental de mouvement tout en restaurant la flexibilit\u00e9 cognitive, offre \u00e0 l&rsquo;athl\u00e8te la perspective de redevenir l&rsquo;artisan souverain de sa pratique plut\u00f4t que son prisonnier.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed.). American Psychiatric Publishing. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596<\/a><\/li>\n<li>Glasser, W. (1976). <em>Positive addiction<\/em>. Harper &#038; Row.<\/li>\n<li>Griffiths, M. D. (2005). A \u2018components\u2019 model of addiction within a biopsychosocial framework. <em>Journal of Substance Use<\/em>, 10(4), 191-197. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/14659890500114359\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/14659890500114359<\/a><\/li>\n<li>Hausenblas, H. A., &#038; Downs, D. S. (2002). How much is too much? The development and validation of the Exercise Dependence Scale. <em>Psychology and Health<\/em>, 17(4), 387-404. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/0887044022000004894\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/0887044022000004894<\/a><\/li>\n<li>Szabo, A., Griffiths, M. D., de La Vega Marcos, R., Merv\u00f3, B., &#038; Demetrovics, Z. (2015). Methodological and conceptual issues in exercise addiction research. <em>Substance Use &#038; Misuse<\/em>, 50(11), 1349-1360. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.3109\/10826084.2015.1018861\">https:\/\/doi.org\/10.3109\/10826084.2015.1018861<\/a><\/li>\n<li>Terry, A., Szabo, A., &#038; Griffiths, M. (2004). The exercise addiction inventory: A new brief screening tool. <em>Addiction Research &#038; Theory<\/em>, 12(5), 489-499. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/16066350310001637363\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/16066350310001637363<\/a><\/li>\n<li>Vallerand, R. J. (2015). <em>The psychology of passion: A dualistic model<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199777600.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199777600.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Veale, D. (1995). Does exercise dependence exist? In <em>Exercise and psychological health<\/em> (pp. 53-64). Association of National Health Occupational Physicians.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse clinique approfondie de l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9pendant : m\u00e9canismes neurobiologiques, manifestations psychopathologiques, crit\u00e8res diagnostiques et approches th\u00e9rapeutiques de l&rsquo;addiction \u00e0 l&rsquo;exercice physique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[786,345,859],"tags":[517,31914,31915,21020,3139,3587],"class_list":["post-19633","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-addictologie","category-psychologie-du-sport","category-psychopathologie","tag-addiction-comportementale","tag-athlete-dependant","tag-bigorexie","tag-dependance-a-lexercice","tag-psychologie-du-sport","tag-surentrainement"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19633","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19633\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19633"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19633"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19633"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}