{"id":19573,"date":"2026-10-22T10:01:13","date_gmt":"2026-10-22T10:01:13","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=aigu-psychologie-clinique"},"modified":"2026-10-22T10:01:13","modified_gmt":"2026-10-22T10:01:13","slug":"aigu-psychologie-clinique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=aigu-psychologie-clinique","title":{"rendered":"Aigu : Dynamique et Crise en Psychologie"},"content":{"rendered":"<p>Dans le vocabulaire de la psychopathologie clinique et des neurosciences comportementales, le qualificatif \u00ab aigu \u00bb d\u00e9signe une perturbation psychique ou somatique caract\u00e9ris\u00e9e par une \u00e9mergence soudaine, une intensit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique majeure et une dur\u00e9e circonscrite dans le temps. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple rep\u00e8re chronologique oppos\u00e9 \u00e0 la chronicit\u00e9, la dimension aigu\u00eb incarne un moment critique o\u00f9 l&rsquo;hom\u00e9ostasie biopsychosociale de l&rsquo;individu vacille brutalement face \u00e0 une charge allostatique intol\u00e9rable. Comprendre la dynamique de l&rsquo;\u00e9tat aigu permet aux cliniciens de saisir l&rsquo;urgence subjective du patient, de d\u00e9ployer des interventions cibl\u00e9es de d\u00e9samor\u00e7age et de pr\u00e9venir la cristallisation structurelle de traumatismes ou de troubles psychiatriques durables.<\/p>\n<h2>Aigu (Psychopathologie et Psychologie Clinique)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En psychopathologie et en m\u00e9decine clinique, le terme \u00ab aigu \u00bb (au f\u00e9minin \u00ab aigu\u00eb \u00bb) qualifie un \u00e9tat morbide, un \u00e9pisode pathologique ou un syndrome dont l&rsquo;installation est brutale, l&rsquo;\u00e9volution rapide et la symptomatologie particuli\u00e8rement vive, s&rsquo;opposant directement aux processus subaigus ou chroniques. Il renvoie \u00e0 une d\u00e9compensation soudaine du fonctionnement psychologique ou cognitif habituel, mobilisant d&#8217;embl\u00e9e des ressources adaptatives d&rsquo;urgence.<\/p>\n<p>Sur le plan s\u00e9miologique, cette qualification ne se limite pas \u00e0 la vitesse d&rsquo;apparition ; elle sous-tend \u00e9galement une rupture qualitative avec l&rsquo;\u00e9tat ant\u00e9rieur du sujet. Dans le champ de la sant\u00e9 mentale, un ph\u00e9nom\u00e8ne aigu se manifeste g\u00e9n\u00e9ralement par une d\u00e9tresse \u00e9motionnelle paroxystique, une d\u00e9sorganisation transitoire des fonctions du moi ou une r\u00e9activit\u00e9 neurobiologique exacerb\u00e9e de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien. La phase aigu\u00eb appelle une r\u00e9ponse diagnostique et th\u00e9rapeutique imm\u00e9diate afin d&rsquo;\u00e9viter la p\u00e9rennisation des m\u00e9canismes d\u00e9l\u00e9t\u00e8res.<\/p>\n<p>Enfin, dans les taxonomies contemporaines telles que le DSM-5-TR ou la CIM-11, le caract\u00e8re aigu sert d&rsquo;op\u00e9rateur nosographique d\u00e9terminant pour circonscrire des entit\u00e9s diagnostiques sp\u00e9cifiques, \u00e0 l&rsquo;image du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_stress_aigu\">trouble de stress aigu<\/a> ou du trouble psychotique bref, soulignant ainsi la primaut\u00e9 de la temporalit\u00e9 dans l&rsquo;organisation des tableaux cliniques.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le mot \u00ab aigu \u00bb provient directement du latin <em>acutus<\/em>, participe pass\u00e9 du verbe <em>acuere<\/em> signifiant \u00ab rendre pointu \u00bb, \u00ab aiguiser \u00bb ou \u00ab aff\u00fbter \u00bb, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 de la racine indo-europ\u00e9enne <em>*ak-<\/em> \u00e9voquant la perforation, la nettet\u00e9 ou la vivacit\u00e9 sensorielle. D\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9 romaine, le terme d\u00e9passe le registre purement tactile ou instrumental pour investir le champ intellectuel (la p\u00e9n\u00e9tration d&rsquo;esprit, l&rsquo;acuit\u00e9) et le vocabulaire m\u00e9dical.<\/p>\n<p>Dans la tradition hippocratique et gal\u00e9nique, les maladies aigu\u00ebs (en grec ancien <em>oxeia nosemata<\/em>) \u00e9taient distingu\u00e9es des affections lentes ou inv\u00e9t\u00e9r\u00e9es. Le terme latin <em>morbus acutus<\/em> d\u00e9signait une pathologie caract\u00e9ris\u00e9e par un cours rapide, souvent f\u00e9brile et potentiellement l\u00e9tal, dont l&rsquo;issue \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une r\u00e9mission spontan\u00e9e, d&rsquo;une crise salvatrice ou du d\u00e9c\u00e8s \u2014 survenait g\u00e9n\u00e9ralement dans un intervalle de temps tr\u00e8s restreint. Cette acception m\u00e9dicale s&rsquo;est transmise intacte au bas latin puis \u00e0 l&rsquo;ancien fran\u00e7ais sous les formes <em>aguz<\/em> puis <em>aigu<\/em> vers le XIIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Lors de la naissance de la psychiatrie moderne au XIXe si\u00e8cle, les ali\u00e9nistes francophones tels que Philippe Pinel et Jean-\u00c9tienne Esquirol ont import\u00e9 cette terminologie m\u00e9dicale pour qualifier les d\u00e9lires soudains, les fureurs maniaques et les \u00e9tats cr\u00e9pusculaires. L&rsquo;\u00e9pith\u00e8te a ainsi \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e pour d\u00e9signer la fulgurance d&rsquo;un \u00e9pisode mental, instaurant une dichotomie fondamentale avec les d\u00e9mences pr\u00e9coces et les \u00e9tats d\u00e9ficitaires jug\u00e9s chroniques.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le mot se prononce \/e.gy\/ au masculin et conserve la m\u00eame prononciation \/e.gy\/ au f\u00e9minin. La transcription orthographique standard en fran\u00e7ais distingue la forme masculine \u00ab aigu \u00bb de la forme f\u00e9minine \u00ab aigu\u00eb \u00bb (ou \u00ab aig\u00fce \u00bb selon les rectifications orthographiques recommand\u00e9es de 1990, qui pr\u00e9conisent le tr\u00e9ma sur le <em>u<\/em> pour clarifier la prononciation du son sans le confondre avec une voyelle muette).<\/p>\n<p>Du point de vue morphologique, \u00ab aigu \u00bb fonctionne principalement comme un adjectif qualificatif relationnel ou descriptif dans le syntagme m\u00e9dical et psychologique. Il s&rsquo;accorde en genre et en nombre avec le substantif qu&rsquo;il modifie : \u00ab un \u00e9pisode psychotique aigu \u00bb, \u00ab des manifestations anxieuses aigu\u00ebs \u00bb. Dans le contexte nosologique, il participe \u00e0 la formation de locutions fig\u00e9es : \u00ab phase aigu\u00eb \u00bb, \u00ab crise aigu\u00eb \u00bb, \u00ab d\u00e9compensation aigu\u00eb \u00bb ou \u00ab stress aigu \u00bb.<\/p>\n<p>Par m\u00e9tonymie ou substantivation, le terme s&#8217;emploie parfois comme nom commun pour d\u00e9signer un patient traversant une telle phase, notamment dans le jargon hospitalier (\u00ab le service des aigus \u00bb). Cet usage cat\u00e9goriel refl\u00e8te l&rsquo;organisation spatiale et institutionnelle de la psychiatrie, opposant les unit\u00e9s de court s\u00e9jour destin\u00e9es \u00e0 la stabilisation rapide des crises aux structures de r\u00e9habilitation au long cours.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;appr\u00e9hension clinique de la dimension aigu\u00eb repose sur l&rsquo;interaction complexe entre une temporalit\u00e9 contract\u00e9e, une rupture d&rsquo;hom\u00e9ostasie psychologique et une intensit\u00e9 symptomatique d\u00e9bordant les m\u00e9canismes habituels de r\u00e9gulation du sujet. Contrairement aux fluctuations d&rsquo;humeur mineures de la vie quotidienne, l&rsquo;\u00e9tat aigu se d\u00e9finit par une effraction traumatique ou endog\u00e8ne qui met en \u00e9chec les d\u00e9fenses psychiques ant\u00e9rieures. L&rsquo;individu subit une perte de rep\u00e8res int\u00e9roceptifs et ext\u00e9roceptifs, ce qui g\u00e9n\u00e8re une d\u00e9sorganisation cognitive et comportementale marqu\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette dynamique aigu\u00eb se caract\u00e9rise par trois axes ph\u00e9nom\u00e9nologiques interconnect\u00e9s : la soudainet\u00e9, la saturation et la r\u00e9versibilit\u00e9 potentielle. La soudainet\u00e9 renvoie \u00e0 l&rsquo;\u00e9closion rapide, en quelques minutes, heures ou jours, d&rsquo;un ensemble de signes s\u00e9miologiques intenses, contrastant radicalement avec l&rsquo;\u00e9tat de fonctionnement pr\u00e9morbide du sujet. La saturation d\u00e9crit l&rsquo;envahissement du champ de la conscience par des affects massifs (angoisse de morcellement, terreur, exaltation maniaque incontr\u00f4lable) qui emp\u00eachent le traitement r\u00e9fl\u00e9chi de l&rsquo;information et r\u00e9duisent drastiquement l&rsquo;espace r\u00e9flexif. La r\u00e9versibilit\u00e9 potentielle, quant \u00e0 elle, souligne que la phase aigu\u00eb est intrins\u00e8quement transitoire : elle doit n\u00e9cessairement \u00e9voluer, soit vers une restitution <em>ad integrum<\/em>, soit vers une r\u00e9organisation d\u00e9fensive, soit vers une chronicisation pathologique.<\/p>\n<p>Au niveau neurobiologique, l&rsquo;\u00e9tat aigu correspond \u00e0 une mobilisation massive et concert\u00e9e des syst\u00e8mes de r\u00e9ponse au stress. L&rsquo;activation fulgurante du syst\u00e8me nerveux sympathique d\u00e9clenche la lib\u00e9ration p\u00e9riph\u00e9rique de cat\u00e9cholamines (adr\u00e9naline et noradr\u00e9naline), tandis que l&rsquo;axe corticotrope inonde l&rsquo;organisme de glucocortico\u00efdes. Cette temp\u00eate neuroendocrinienne favorise des r\u00e9ponses motrices et \u00e9motionnelles de survie (lutte, fuite ou sid\u00e9ration) au d\u00e9triment des processus cognitifs sup\u00e9rieurs d\u00e9pendants du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cortex_pr%C3%A9frontal\">cortex pr\u00e9frontal<\/a>. Le traitement de l&rsquo;information bascule vers les structures sous-corticales, notamment le complexe amygdalien, induisant une hypervigilance et une alt\u00e9ration temporaire du jugement de r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Il convient \u00e9galement de d\u00e9limiter rigoureusement les fronti\u00e8res conceptuelles de l&rsquo;aigu. Un \u00e9v\u00e9nement de vie traumatisant ne produit pas automatiquement une pathologie aigu\u00eb s&rsquo;il est assimil\u00e9 par les capacit\u00e9s d&rsquo;adaptation du sujet. De m\u00eame, l&rsquo;intensit\u00e9 d&rsquo;une \u00e9motion ne suffit pas \u00e0 caract\u00e9riser un \u00e9tat aigu au sens clinique : il faut que cette intensit\u00e9 engendre une incapacit\u00e9 fonctionnelle manifeste et une perte temporaire du sentiment de continuit\u00e9 de soi. L&rsquo;\u00e9tat aigu constitue donc un point d&rsquo;inflexion o\u00f9 les \u00e9quilibres psychologiques ant\u00e9rieurs sont suspendus, exigeant une r\u00e9organisation globale de la dynamique intrapsychique et relationnelle.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La trajectoire historique de la notion d&rsquo;aigu en sant\u00e9 mentale refl\u00e8te l&rsquo;\u00e9volution g\u00e9n\u00e9rale de la pens\u00e9e clinique occidentale, passant d&rsquo;un statut humoral et pronostique \u00e0 un statut nosographique et neurophysiologique hautement formalis\u00e9. Dans la m\u00e9decine antique d&rsquo;Hippocrate, la maladie aigu\u00eb s&rsquo;articulait autour de la doctrine des jours critiques : le clinicien observait attentivement les pouss\u00e9es thermiques et symptomatiques pour identifier le moment charni\u00e8re o\u00f9 la nature parvenait \u00e0 \u00e9vacuer les humeurs peccantes ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, c\u00e9dait face au mal.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aube du XIXe si\u00e8cle, Philippe Pinel op\u00e8re une r\u00e9volution nosographique en introduisant la m\u00e9thode anatomo-clinique dans l&rsquo;\u00e9tude des d\u00e9sordres mentaux. Dans son <em>Trait\u00e9 m\u00e9dico-philosophique sur l&rsquo;ali\u00e9nation mentale<\/em> (1801), il isole la \u00ab manie aigu\u00eb \u00bb comme une forme sp\u00e9cifique d&rsquo;ali\u00e9nation caract\u00e9ris\u00e9e par une agitation extr\u00eame sans affaiblissement intellectuel irr\u00e9versible, postulant ainsi pour la premi\u00e8re fois que la virulence d&rsquo;un tableau ne pr\u00e9juge pas de son incurabilit\u00e9. Quelques d\u00e9cennies plus tard, Wilhelm Griesinger en Allemagne soutient que la plupart des maladies mentales d\u00e9butent par une phase aigu\u00eb affective (d\u00e9pression ou manie) avant de s&rsquo;orienter vers des formes chroniques d\u00e9lirantes ou d\u00e9ficitaires, reliant ainsi l&rsquo;acuit\u00e9 \u00e0 la gen\u00e8se m\u00eame du d\u00e9sordre psychique.<\/p>\n<p>Le tournant du XXe si\u00e8cle voit l&rsquo;\u00e9mergence des concepts fondateurs de la psychiatrie moderne gr\u00e2ce aux travaux d&rsquo;Emil Kraepelin. Kraepelin s\u00e9pare radicalement les affections p\u00e9riodiques \u00e0 \u00e9pisodes aigus r\u00e9versibles \u2014 la folie maniaco-d\u00e9pressive \u2014 des processus insidieux et d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs constitutifs de la d\u00e9mence pr\u00e9coce. Simultan\u00e9ment, en France, Valentin Magnan \u00e9labore en 1886 la th\u00e9orie de la \u00ab bouff\u00e9e d\u00e9lirante aigu\u00eb \u00bb, une entit\u00e9 clinique autonome caract\u00e9ris\u00e9e par une \u00e9closion brutale de th\u00e8mes d\u00e9lirants polymorphes chez un sujet sans pass\u00e9 psychiatrique lourd, dont la r\u00e9solution compl\u00e8te en quelques semaines devient un paradigme de l&rsquo;acuit\u00e9 en psychopathologie francophone.<\/p>\n<p>Durant les deux guerres mondiales, la confrontation massive aux traumatismes de combat conduit les psychiatres militaires (tels que Charles Samuel Myers avec le concept de \u00ab shell shock \u00bb ou Rivers en Grande-Bretagne) \u00e0 observer des n\u00e9vroses aigu\u00ebs de guerre. Ces tableaux soudains, m\u00ealant confusion, tremblements, mutisme et amn\u00e9sie dissociative, d\u00e9montrent que des chocs environnementaux extr\u00eames peuvent induire des \u00e9tats aigus cataclysmiques chez des individus jusque-l\u00e0 indemnes de toute vuln\u00e9rabilit\u00e9 constitutionnelle \u00e9vidente.<\/p>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, avec l&rsquo;av\u00e8nement des pharmacoth\u00e9rapies antipsychotiques et anxiolytiques d\u00e8s les ann\u00e9es 1950, la gestion des phases aigu\u00ebs est profond\u00e9ment transform\u00e9e. Les classifications modernes standardis\u00e9es, \u00e0 partir du DSM-III en 1980 puis du DSM-IV en 1994, institutionnalisent des crit\u00e8res temporels stricts pour d\u00e9finir les troubles aigus, notamment le trouble de stress aigu introduit formellement pour rep\u00e9rer les d\u00e9tresses post-traumatiques imm\u00e9diates avant la marque fatidique du premier mois.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension psychopathologique de l&rsquo;\u00e9tat aigu s&rsquo;appuie sur plusieurs cadres conceptuels majeurs, issus de la psychanalyse, des th\u00e9ories de l&rsquo;attachement, du cognitivisme et de la biologie du stress. Chacun de ces paradigmes propose une lecture distincte mais compl\u00e9mentaire de la rupture aigu\u00eb.<\/p>\n<p>Dans la m\u00e9tapsychologie psychanalytique inaugur\u00e9e par Sigmund Freud, l&rsquo;\u00e9pisode aigu s&rsquo;interpr\u00e8te principalement comme une effraction traumatique du bouclier pare-excitations. Dans <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em> (1920), Freud th\u00e9orise le traumatisme aigu comme un afflux massif d&rsquo;\u00e9nergie pulsionnelle ou externe qu&rsquo;aucun m\u00e9canisme de liaison psychique ne parvient \u00e0 juguler. L&rsquo;appareil psychique est submerg\u00e9, conduisant \u00e0 une r\u00e9gression topique et temporelle vers des modes de fonctionnement archa\u00efques. Cette perspective met en lumi\u00e8re l&rsquo;\u00e9chec transitoire des refoulements ordinaires, laissant \u00e9merger \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat brut des angoisses primaires de castration, d&rsquo;an\u00e9antissement ou d&rsquo;abandon.<\/p>\n<p>Du point de vue des mod\u00e8les cognitivo-comportementaux et de la th\u00e9orie transactionnelle du stress d\u00e9velopp\u00e9e par Richard Lazarus et Susan Folkman, l&rsquo;\u00e9tat aigu r\u00e9sulte d&rsquo;une \u00e9valuation cognitive primaire dans laquelle un \u00e9v\u00e9nement est per\u00e7u comme une menace imminente et vitale, coupl\u00e9e \u00e0 une \u00e9valuation secondaire concluant \u00e0 une insuffisance radicale des ressources personnelles et environnementales pour y faire face (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Strat%C3%A9gie_d%27adaptation\">strat\u00e9gies d&rsquo;adaptation<\/a> ou <em>coping<\/em>). Le traitement de l&rsquo;information subit alors un biais catastrophiste majeur : la flexibilit\u00e9 cognitive s&rsquo;effondre, g\u00e9n\u00e9rant des distorsions cognitives en boucle et alimentant une panique psychophysiologique aigu\u00eb.<\/p>\n<p>Sur le versant neurobiologique, le mod\u00e8le de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Charge_allostatique\">charge allostatique<\/a> th\u00e9oris\u00e9 par Bruce McEwen offre une explication robuste des fondements physiologiques de la crise aigu\u00eb. L&rsquo;allostasie d\u00e9signe la capacit\u00e9 de l&rsquo;organisme \u00e0 maintenir la stabilit\u00e9 interne par le changement. Lors d&rsquo;un stress aigu d&rsquo;une ampleur extr\u00eame, les m\u00e9diateurs allostatiques (cortisol, cat\u00e9cholamines, cytokines pro-inflammatoires) sont lib\u00e9r\u00e9s de mani\u00e8re explosive pour favoriser la survie imm\u00e9diate. Toutefois, si cette r\u00e9ponse d\u00e9passe un seuil critique ou si les r\u00e9trocontr\u00f4les n\u00e9gatifs d\u00e9faillent, elle induit une toxicit\u00e9 neuronale transitoire au niveau de l&rsquo;hippocampe et du cortex cingulaire ant\u00e9rieur, perturbant l&rsquo;int\u00e9gration des souvenirs et la r\u00e9gulation affective.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse s\u00e9miologique d&rsquo;un \u00e9tat aigu exige de distinguer plusieurs composantes structurelles, cliniques et temporelles afin d&rsquo;\u00e9tablir un profil ph\u00e9notypique pr\u00e9cis de la crise.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La dynamique temporelle d&rsquo;installation :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9e par une courbe d&rsquo;\u00e9volution fulgurante (installation <em>ictus-like<\/em> en quelques secondes ou minutes) ou subaigu\u00eb rapide (sur quelques jours). Cette variable refl\u00e8te la vitesse \u00e0 laquelle les barri\u00e8res d\u00e9fensives du patient ont c\u00e9d\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La d\u00e9sorganisation cognitive et attentionnelle :<\/strong> Inclut un r\u00e9tr\u00e9cissement du champ de la conscience, des troubles transitoires de la concentration, une d\u00e9sorientation temporo-spatiale partielle et des ph\u00e9nom\u00e8nes de d\u00e9r\u00e9alisation ou de d\u00e9personnalisation traduisant un m\u00e9canisme dissociatif d&rsquo;urgence.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;hyperr\u00e9activit\u00e9 affective et neurov\u00e9g\u00e9tative :<\/strong> Se manifeste par des tremblements, tachycardie, tachypn\u00e9e, hypersudation, spasmes musculaires et une terreur subjective massive, ou \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9, par un tableau de sid\u00e9ration catatonique avec inhibition psychomotrice totale.<\/li>\n<li><strong>Le trouble de stress aigu (TSA) :<\/strong> Entit\u00e9 sp\u00e9cifique survenant dans le mois suivant l&rsquo;exposition \u00e0 un choc potentiellement mortel ou une blessure grave, associant sympt\u00f4mes d&rsquo;intrusion, humeur n\u00e9gative, dissociation, \u00e9vitement et hyperactivation neurov\u00e9g\u00e9tative durant une p\u00e9riode de 3 jours \u00e0 1 mois.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;acc\u00e8s maniaque ou d\u00e9pressif aigu :<\/strong> D\u00e9compensation paroxystique de l&rsquo;humeur marqu\u00e9e par un emballement id\u00e9ique et moteur incontr\u00f4lable (fureur maniaque) ou, inversement, un \u00e9tat de m\u00e9lancolie stuporeuse avec risque suicidaire imm\u00e9diat maximal.<\/li>\n<li><strong>La bouff\u00e9e d\u00e9lirante aigu\u00eb \/ trouble psychotique bref :<\/strong> Survenue soudaine d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9lirantes polymorphes (pers\u00e9cution, mystique, grandeur), d&rsquo;hallucinations sensorielles vives et d&rsquo;une labilit\u00e9 \u00e9motionnelle intense, durant entre 24 heures et un mois, avec retour complet au niveau de fonctionnement ant\u00e9rieur.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9tat confusionnel aigu (delirium) :<\/strong> Alt\u00e9ration globale et fluctuante de la vigilance et de l&rsquo;attention, fr\u00e9quemment sous-tendue par une \u00e9tiologie organique, toxique ou infectieuse sous-jacente, exigeant une prise en charge m\u00e9dicale urgente.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;\u00e9tat aigu, examinons le cas de Julien, un technicien de maintenance de 34 ans sans ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques, t\u00e9moin direct d&rsquo;une explosion industrielle sur son lieu de travail au cours de laquelle un coll\u00e8gue proche a \u00e9t\u00e9 gri\u00e8vement br\u00fbl\u00e9. Dans les heures qui suivent l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, Julien est amen\u00e9 aux urgences dans un \u00e9tat d&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude totale. Ses r\u00e9ponses sont monosyllabiques, son regard est vide et il pr\u00e9sente une tachycardie sinusale \u00e0 125 battements par minute accompagn\u00e9e de tremblements intenses. Il affirme ne plus savoir quel jour de la semaine il est et rapporte la sensation vertigineuse que son corps \u00ab ne lui appartient plus \u00bb (d\u00e9personnalisation). D\u00e8s la nuit suivante, il subit des r\u00e9veils en sursaut avec des reviviscences sensorielles olfactives de l&rsquo;incendie et refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;approcher tout v\u00eatement de travail. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un tableau d&rsquo;\u00e9cole de trouble de stress aigu, o\u00f9 la pr\u00e9cocit\u00e9 des interventions cliniques d\u00e9terminera l&rsquo;issue fonctionnelle.<\/p>\n<p>Un autre exemple clinique embl\u00e9matique est celui d&rsquo;\u00c9l\u00e9onore, une \u00e9tudiante de 21 ans pr\u00e9sentant une \u00ab bouff\u00e9e d\u00e9lirante aigu\u00eb \u00bb ou \u00e9pisode psychotique bref. \u00c0 la suite d&rsquo;une p\u00e9riode d&rsquo;insomnie totale de 48 heures pr\u00e9c\u00e9dant ses examens universitaires, \u00c9l\u00e9onore d\u00e9veloppe brusquement, en l&rsquo;espace d&rsquo;une matin\u00e9e, la conviction in\u00e9branlable que les signaux de circulation urbains lui transmettent des messages cod\u00e9s \u00e9manant d&rsquo;une agence de renseignement. Son discours devient logorrh\u00e9ique, elle passe sans transition d&rsquo;un sentiment d&rsquo;extase mystique \u00e0 une terreur panique d&rsquo;\u00eatre empoisonn\u00e9e, et exp\u00e9rimente des hallucinations acoustico-verbales imp\u00e9ratives. Aucun toxique n&rsquo;est retrouv\u00e9 dans les bilans urinaires. Prise en charge rapidement dans une unit\u00e9 hospitali\u00e8re de crise, elle re\u00e7oit un traitement antipsychotique \u00e0 faible dose ; en l&rsquo;espace de dix jours, la critique du d\u00e9lire s&rsquo;installe totalement, et elle retrouve l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de ses capacit\u00e9s cognitives sans s\u00e9quelles, confirmant la nature aigu\u00eb et r\u00e9versible de l&rsquo;\u00e9pisode.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne aigu en psychiatrie et psychologie clinique exige une m\u00e9thodologie rigoureuse, alliant r\u00e9activit\u00e9 s\u00e9miologique, outils standardis\u00e9s et imp\u00e9ratif de diagnostic diff\u00e9rentiel organique. En raison de l&rsquo;agitation ou de la sid\u00e9ration du patient, l&rsquo;entretien clinique initial doit \u00eatre structur\u00e9 mais souple, privil\u00e9giant la s\u00e9curisation du cadre relationnel tout en explorant syst\u00e9matiquement la chronologie pr\u00e9cise de la d\u00e9compensation.<\/p>\n<p>Sur le plan psychom\u00e9trique, plusieurs instruments standardis\u00e9s sont utilis\u00e9s pour quantifier l&rsquo;intensit\u00e9 des manifestations aigu\u00ebs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle de stress aigu (Stanford Acute Stress Reaction Questionnaire &#8211; SASRQ) :<\/strong> Auto-questionnaire de r\u00e9f\u00e9rence \u00e9valuant les r\u00e9ponses dissociatives, l&rsquo;intrusion, l&rsquo;\u00e9vitement et l&rsquo;hyperactivation neurov\u00e9g\u00e9tative imm\u00e9diatement apr\u00e8s un traumatisme.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;inventaire d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de Spielberg (STAI-\u00c9tat) :<\/strong> Permet d&rsquo;isoler l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 en tant qu&rsquo;\u00e9tat aigu et transitoire, la distinguant de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 en tant que trait de personnalit\u00e9 durable.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;\u00e9valuation psychiatrique br\u00e8ve (BPRS) :<\/strong> Utilis\u00e9e par les cliniciens pour mesurer rapidement l&rsquo;intensit\u00e9 des sympt\u00f4mes psychotiques, d\u00e9pressifs et comportementaux au moment le plus vif d&rsquo;une admission hospitali\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle de confusion de Neelon et Champagne (NEECHAM) ou la CAM (Confusion Assessment Method) :<\/strong> Indispensables pour d\u00e9pister imm\u00e9diatement un syndrome confusionnel aigu (delirium) et le distinguer d&rsquo;une pathologie psychiatrique fonctionnelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation ne saurait \u00eatre compl\u00e8te sans un bilan somatique syst\u00e9matique. Tout tableau aigu inhabituel impose d&rsquo;\u00e9liminer formellement une cause organique : intoxication par substances psychoactives, sevrage, traumatisme cr\u00e2nien, pathologie vasculaire c\u00e9r\u00e9brale, infection du syst\u00e8me nerveux central, enc\u00e9phalite auto-immune ou d\u00e9sordre endocrinien aigu (comme une crise thyr\u00e9otoxique). Des examens biologiques de base, des toxiques urinaires et, si n\u00e9cessaire, une imagerie c\u00e9r\u00e9brale par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) ou un \u00e9lectroenc\u00e9phalogramme (EEG) constituent des \u00e9l\u00e9ments incontournables du protocole diagnostique.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La distinction de l&rsquo;\u00e9tat aigu trouve son application la plus concr\u00e8te dans la mise en \u0153uvre des protocoles d&rsquo;intervention de crise et de soins d&rsquo;urgence en sant\u00e9 mentale. En milieu hospitalier, les unit\u00e9s d&rsquo;accueil et de crise ont \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement con\u00e7ues pour offrir un temps d&rsquo;hospitalisation tr\u00e8s bref (de quelques jours \u00e0 trois semaines), \u00e9vitant la d\u00e9sinsertion sociale et institutionnelle cons\u00e9cutive aux longs s\u00e9jours d&rsquo;antan.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychotraumatologie d&rsquo;urgence, la notion de stress aigu a guid\u00e9 la structuration des cellules d&rsquo;urgence m\u00e9dico-psychologique (CUMP). Ces dispositifs d\u00e9ploient imm\u00e9diatement sur le lieu des catastrophes collectives des interventions pr\u00e9coces : le d\u00e9samor\u00e7age (<em>defusing<\/em>) dans les premi\u00e8res heures, suivi d&rsquo;un d\u00e9briefing psychologique formalis\u00e9 lorsque l&rsquo;\u00e9tat du patient s&rsquo;y pr\u00eate. L&rsquo;objectif pragmatique est d&rsquo;offrir une contention psychologique imm\u00e9diate afin d&rsquo;endiguer la cascade neurophysiologique du stress et de limiter l&rsquo;encodage fragment\u00e9 des souvenirs traumatiques.<\/p>\n<p>Dans le cadre de la psychoth\u00e9rapie clinique, aborder une phase aigu\u00eb requiert une modification radicale des postulats th\u00e9rapeutiques habituels. Les interventions psychanalytiques classiques \u00e0 base d&rsquo;interpr\u00e9tation neutre et d&rsquo;associations libres sont g\u00e9n\u00e9ralement contre-indiqu\u00e9es en pleine crise aigu\u00eb, risquant d&rsquo;accentuer la d\u00e9sorganisation du moi. Le clinicien adopte une posture active, contenante, directive et rassurante, ax\u00e9e sur la r\u00e9gulation affective, les techniques d&rsquo;ancrage corporel, la psycho\u00e9ducation et la restauration rapide d&rsquo;un sentiment de contr\u00f4le et de s\u00e9curit\u00e9 physique et psychique.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>La recherche scientifique contemporaine s&rsquo;est largement focalis\u00e9e sur les trajectoires d&rsquo;\u00e9volution reliant la phase aigu\u00eb \u00e0 la sant\u00e9 psychique \u00e0 long terme. Les m\u00e9ta-analyses conduites sur les cohortes post-traumatiques (notamment les travaux phares de Richard Bryant et ses collaborateurs) ont d\u00e9montr\u00e9 que si environ 80 % des individus d\u00e9veloppant un \u00e9tat de stress post-traumatique (ESPT) pr\u00e9sentaient initialement un trouble de stress aigu, la r\u00e9ciproque n&rsquo;est pas absolue : une proportion significative de sujets en \u00e9tat de stress aigu r\u00e9cup\u00e8rent spontan\u00e9ment sans d\u00e9velopper de pathologie chronique, gr\u00e2ce \u00e0 une r\u00e9silience biologique et un soutien social adapt\u00e9s.<\/p>\n<p>Les neurosciences cognitives ont explor\u00e9 en profondeur les m\u00e9canismes de consolidation m\u00e9morielle durant la phase aigu\u00eb. Les recherches d&rsquo;Alain Brunet et Roger Pitman ont mis en \u00e9vidence que l&rsquo;administration pr\u00e9coce d&rsquo;antagonistes des r\u00e9cepteurs b\u00eata-adr\u00e9nergiques (comme le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Propranolol\">propranolol<\/a>) lors de la r\u00e9activation de m\u00e9moires aigu\u00ebs permet de perturber la reconsolidation du souvenir \u00e9motionnel traumatique, r\u00e9duisant ainsi l&rsquo;intensit\u00e9 de la d\u00e9tresse somatique associ\u00e9e sans effacer le souvenir d\u00e9claratif de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n<p>Dans le domaine des psychoses d\u00e9butantes, le courant de recherche sur le premier \u00e9pisode psychotique aigu (PEP) a conduit \u00e0 des avanc\u00e9es majeures. Les \u00e9tudes longitudinales ont prouv\u00e9 que la dur\u00e9e de psychose non trait\u00e9e (DPNT) \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire le laps de temps s&rsquo;\u00e9coulant entre l&rsquo;apparition des premiers sympt\u00f4mes aigus et la mise en place d&rsquo;une prise en charge biopsychosociale intensive \u2014 constitue le pr\u00e9dicteur pronostique le plus puissant de la r\u00e9cup\u00e9ration fonctionnelle et cognitive ult\u00e9rieure, transformant ainsi la r\u00e9activit\u00e9 en phase aigu\u00eb en un enjeu crucial de sant\u00e9 publique.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La ph\u00e9nom\u00e9nologie et l&rsquo;expression clinique des \u00e9tats aigus sont intimement modul\u00e9es par les cadres culturels d&rsquo;appartenance. Les travaux pionniers de l&rsquo;ethnopsychiatrie (Georges Devereux) et de la psychiatrie transculturelle contemporaine (Arthur Kleinman) rappellent que ce qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 occidentale biom\u00e9dicale classe comme une crise aigu\u00eb de d\u00e9compensation psychotique ou anxieuse peut \u00eatre per\u00e7u dans d&rsquo;autres cultures comme une transe de possession rituelle, une \u00e9preuve initiatique ou l&rsquo;effet d&rsquo;une sorcellerie requ\u00e9rant une r\u00e9ponse communautaire.<\/p>\n<p>Des syndromes sp\u00e9cifiques li\u00e9s \u00e0 la culture (<em>culture-bound syndromes<\/em>) illustrent spectaculairement des formes aigu\u00ebs d&rsquo;expression de la d\u00e9tresse :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;Ataque de nervios :<\/strong> Fr\u00e9quemment observ\u00e9 dans les populations hispaniques et carib\u00e9ennes, ce tableau aigu associe cris incoercibles, tremblements violents, sensations de chaleur ascendante, agressivit\u00e9 verbale ou motrice et perte de connaissance temporaire, survenant classiquement \u00e0 la suite d&rsquo;un conflit familial ou d&rsquo;une mauvaise nouvelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Amok :<\/strong> D\u00e9crit historiquement en Malaisie et en Asie du Sud-Est, caract\u00e9ris\u00e9 par un \u00e9pisode soudain d&rsquo;agitation motrice fr\u00e9n\u00e9tique et violente, dirig\u00e9e sans discrimination contre les personnes et les objets environnants, suivi d&rsquo;une amn\u00e9sie compl\u00e8te et d&rsquo;un \u00e9puisement massif.<\/li>\n<li><strong>Le Koro (ou Suk-yeong) :<\/strong> Crise aigu\u00eb d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 panique document\u00e9e en Asie du Sud-Est, durant laquelle le sujet est convaincu que ses organes g\u00e9nitaux sont en train de se r\u00e9tracter dans son abdomen, ce qui causera sa mort imminente.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces manifestations rappellent au psychologue praticien l&rsquo;imp\u00e9ratif de ne pas d\u00e9contextualiser l&rsquo;acuit\u00e9 s\u00e9miologique. Les m\u00e9canismes de \u00ab fa\u00e7onnage culturel \u00bb orientent la mani\u00e8re dont le syst\u00e8me nerveux r\u00e9agit au d\u00e9bordement affectif, dictant les idiomes de d\u00e9tresse reconnus et accept\u00e9s par le groupe social pour signaler l&rsquo;urgence d&rsquo;une intervention collective.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;utilisation de la notion d&rsquo;aigu ne va pas sans soulever des d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et cliniques profonds. La critique la plus r\u00e9currente concerne la propension des nosologies standardis\u00e9es \u00e0 tron\u00e7onner artificiellement le continuum psychologique en s\u00e9quences temporelles rigides. Par exemple, l&rsquo;exigence formelle du DSM imposant qu&rsquo;un \u00e9tat de stress aigu ne d\u00e9passe pas 30 jours, seuil au-del\u00e0 duquel il est reclass\u00e9 comme trouble de stress post-traumatique, est contest\u00e9e par de nombreux praticiens qui y voient un d\u00e9coupage arbitraire ne refl\u00e9tant pas l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des trajectoires individuelles de gu\u00e9rison.<\/p>\n<p>Une controverse majeure porte sur le risque de m\u00e9dicalisation excessive et de surm\u00e9dication des r\u00e9actions normales de deuil et de d\u00e9tresse aigu\u00eb. Face \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement tragique, manifester une d\u00e9tresse aigu\u00eb, des insomnies et des pleurs constitue une r\u00e9ponse adaptative saine de l&rsquo;organisme. L&rsquo;intervention pharmacologique imm\u00e9diate par benzodiaz\u00e9pines ou neuroleptiques s\u00e9datifs, si elle n&rsquo;est pas strictement encadr\u00e9e, risque d&rsquo;inhiber le travail psychologique d&rsquo;\u00e9laboration naturelle et d&rsquo;accro\u00eetre paradoxalement le risque de d\u00e9pendance et de chronicisation.<\/p>\n<p>Par ailleurs, sur le plan de la psychiatrie institutionnelle, la focalisation budg\u00e9taire et logistique sur les services d&rsquo;urgence et de soins aigus (\u00ab l&rsquo;aigu\u00efsme hospitalier \u00bb) a souvent \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9e au d\u00e9triment des structures de soins continus, ambulatoires et de r\u00e9habilitation psychosociale au long cours. Cette politique cr\u00e9e le ph\u00e9nom\u00e8ne dit de la \u00ab porte tournante \u00bb (<em>revolving door<\/em>), o\u00f9 des patients stabilis\u00e9s dans l&rsquo;urgence sont renvoy\u00e9s sans \u00e9tayage communautaire suffisant, les condamnant \u00e0 de perp\u00e9tuelles rechutes aigu\u00ebs.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout flou conceptuel, il est fondamental de distinguer l&rsquo;\u00e9tat aigu d&rsquo;autres notions s\u00e9miologiques voisines mais distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Chronique :<\/strong> Antonyme fondamental de l&rsquo;aigu. Un \u00e9tat chronique s&rsquo;installe lentement ou persiste sur une dur\u00e9e prolong\u00e9e (g\u00e9n\u00e9ralement plus de six mois), avec des sympt\u00f4mes souvent moins violents mais g\u00e9n\u00e9rant un retentissement fonctionnel et structurel p\u00e9renne.<\/li>\n<li><strong>Subaigu :<\/strong> \u00c9tat interm\u00e9diaire entre l&rsquo;aigu et le chronique, caract\u00e9ris\u00e9 par un mode de d\u00e9but moins explosif et une symptomatologie moins vive, mais qui s&rsquo;\u00e9tire sur plusieurs semaines sans atteindre le niveau d&rsquo;installation d&rsquo;un trouble chronique.<\/li>\n<li><strong>Paroxystique :<\/strong> D\u00e9signe le moment o\u00f9 les sympt\u00f4mes atteignent leur acm\u00e9, le point culminant d&rsquo;intensit\u00e9 au sein d&rsquo;une crise (par exemple, le pic d&rsquo;une attaque de panique). Tout paroxysme est aigu, mais un \u00e9tat aigu peut durer des jours sans \u00eatre constamment paroxystique.<\/li>\n<li><strong>Fulminant :<\/strong> Indique une vitesse d&rsquo;aggravation encore plus catastrophique et soudaine que l&rsquo;aigu habituel, conduisant en quelques heures \u00e0 une d\u00e9sorganisation vitale compl\u00e8te (utilis\u00e9 notamment en psychiatrie d&rsquo;urgence pour la catatonie pernicieuse ou le syndrome malin des neuroleptiques).<\/li>\n<li><strong>Exacerbation \/ Pouss\u00e9e :<\/strong> Aggravation brusque et aigu\u00eb des sympt\u00f4mes chez un patient souffrant d&rsquo;une affection d\u00e9j\u00e0 connue et install\u00e9e de mani\u00e8re chronique (par exemple, une r\u00e9activation d\u00e9lirante aigu\u00eb chez un sujet pr\u00e9sentant une schizophr\u00e9nie stabilis\u00e9e).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La qualification d&rsquo;aigu en sant\u00e9 mentale encapsule une r\u00e9alit\u00e9 clinique multidimensionnelle o\u00f9 convergent l&rsquo;urgence temporelle, la virulence symptomatique et l&rsquo;instabilit\u00e9 hom\u00e9ostatique. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple qualificatif chronologique, elle signale un moment critique de d\u00e9sorganisation subjective et de surcharge neurophysiologique qui requiert une posture d&rsquo;intervention sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;il prenne la forme d&rsquo;un trouble de stress aigu, d&rsquo;une bouff\u00e9e d\u00e9lirante, d&rsquo;une crise suicidaire ou d&rsquo;un syndrome confusionnel, l&rsquo;\u00e9tat aigu impose au praticien de r\u00e9aliser une discrimination \u00e9tiologique sans d\u00e9lai, en \u00e9liminant en premier lieu une origine somatique ou toxique. Les interventions th\u00e9rapeutiques doivent imp\u00e9rativement conjuguer contention psychique bienveillante, s\u00e9curisation corporelle et r\u00e9gulation neurobiologique.<\/p>\n<p>Enfin, la recherche moderne met en garde contre l&rsquo;illusion d&rsquo;une \u00e9tanch\u00e9it\u00e9 absolue entre aigu et chronique : la prise en charge pr\u00e9coce, intensive et humanis\u00e9e des crises aigu\u00ebs demeure le levier pr\u00e9ventif le plus d\u00e9terminant pour d\u00e9samorcer l&rsquo;\u00e9volution vers des handicaps psychiques durables et pr\u00e9server la r\u00e9silience existentielle des patients.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2022). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed., text rev.; DSM-5-TR). American Psychiatric Publishing. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425787\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425787<\/a><\/li>\n<li>Bryant, R. A. (2018). The current status of acute stress disorder. <em>World Psychiatry<\/em>, 17(1), 30\u201331. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/wps.20485\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/wps.20485<\/a><\/li>\n<li>Freud, S. (1920). <em>Jenseits des Lustprinzips<\/em> [Au-del\u00e0 du principe de plaisir]. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/au-dela-du-principe-de-plaisir\/oclc\/490455589\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/au-dela-du-principe-de-plaisir\/oclc\/490455589<\/a><\/li>\n<li>Lazarus, R. S., &amp; Folkman, S. (1984). <em>Stress, appraisal, and coping<\/em>. Springer Publishing Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.springerpub.com\/stress-appraisal-and-coping-9780826141910.html\">https:\/\/www.springerpub.com\/stress-appraisal-and-coping-9780826141910.html<\/a><\/li>\n<li>McEwen, B. S. (1998). Protective and damaging effects of stress mediators. <em>New England Journal of Medicine<\/em>, 338(3), 171\u2013179. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1056\/NEJM199801153380307\">https:\/\/doi.org\/10.1056\/NEJM199801153380307<\/a><\/li>\n<li>World Health Organization. (2019). <em>International statistical classification of diseases and related health problems<\/em> (11th ed.; ICD-11). World Health Organization. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/icd.who.int\/\">https:\/\/icd.who.int\/<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez la d\u00e9finition psychopathologique approfondie du terme \u00ab aigu \u00bb, son \u00e9tymologie, ses m\u00e9canismes neurobiologiques, ses pr\u00e9sentations cliniques et ses enjeux d&rsquo;intervention d&rsquo;urgence.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3,859,31773],"tags":[31774,31775,4052,11117,30701,15036],"class_list":["post-19573","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-clinique","category-psychopathologie","category-semiologie-medicale","tag-aigu","tag-crise-psychologique","tag-psychopathologie","tag-psychotraumatologie","tag-semiologie-clinique","tag-stress-aigu"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19573","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19573\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19573"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19573"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19573"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}