{"id":19557,"date":"2026-10-22T09:20:12","date_gmt":"2026-10-22T09:20:12","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=effet-acteur-observateur"},"modified":"2026-10-22T09:20:12","modified_gmt":"2026-10-22T09:20:12","slug":"effet-acteur-observateur","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=effet-acteur-observateur","title":{"rendered":"Effet acteur-observateur : Les prismes de l&rsquo;attribution"},"content":{"rendered":"<p>Pourquoi avons-nous tendance \u00e0 justifier nos propres faux pas par la pression des circonstances ext\u00e9rieures, tout en imputant sans h\u00e9siter les erreurs d&rsquo;autrui \u00e0 des faiblesses de caract\u00e8re ou \u00e0 des traits de personnalit\u00e9 immuables ? Cette asym\u00e9trie fondamentale dans l&rsquo;analyse causale des comportements humains constitue l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus explor\u00e9s de la psychologie sociale cognitive : le biais ou l&rsquo;effet acteur-observateur. D\u00e9couvrir les rouages de cette divergence perceptive permet non seulement de d\u00e9crypter les conflits interpersonnels quotidiens, mais \u00e9galement d&rsquo;interroger la mani\u00e8re dont l&rsquo;esprit humain construit le sens de la r\u00e9alit\u00e9 sociale.<\/p>\n<h2>L&rsquo;effet acteur-observateur en psychologie sociale<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>effet acteur-observateur<\/strong> (en anglais, <em>actor-observer effect<\/em> ou <em>actor-observer bias<\/em>) d\u00e9signe une asym\u00e9trie cognitive syst\u00e9matique dans l&rsquo;attribution causale : les individus tendent \u00e0 expliquer leurs propres actions et comportements (lorsqu&rsquo;ils occupent la position d&rsquo;acteur) en invoquant des facteurs situationnels, contextuels et externes, tandis qu&rsquo;ils expliquent les m\u00eames comportements manifest\u00e9s par autrui (lorsqu&rsquo;ils occupent la position d&rsquo;observateur) en faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des causes dispositionnelles, internes ou stables relatives \u00e0 la personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, ce ph\u00e9nom\u00e8ne met en lumi\u00e8re la divergence des perspectives ph\u00e9nom\u00e9nologiques et cognitives selon le r\u00f4le endoss\u00e9 dans une interaction sociale donn\u00e9e. Lorsque nous agissons, notre attention perceptive est focalis\u00e9e sur les exigences, les contraintes et les fluctuations de l&rsquo;environnement imm\u00e9diat ; au contraire, lorsque nous observons une tierce personne, cette derni\u00e8re constitue le point focal de notre champ visuel et attentionnel, rel\u00e9guant le contexte environnemental au second plan.<\/p>\n<p>Ce construit ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une simple anomalie du traitement de l&rsquo;information : il structure l&rsquo;architecture des jugements moraux, de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, de la n\u00e9gociation des conflits interpersonnels et des dynamiques de coop\u00e9ration au sein des groupes humains.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>D&rsquo;un point de vue linguistique et terminologique, l&rsquo;expression \u00ab effet acteur-observateur \u00bb est issue de la traduction fran\u00e7aise des travaux pionniers men\u00e9s aux \u00c9tats-Unis au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 sous la d\u00e9signation anglophone d&rsquo;<em>actor-observer asymmetry<\/em> ou d&rsquo;<em>actor-observer bias<\/em>. Le substantif \u00ab acteur \u00bb d\u00e9coule du latin <em>actor<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>agere<\/em> (\u00ab agir \u00bb, \u00ab conduire \u00bb, \u00ab ex\u00e9cuter \u00bb), d\u00e9signant celui qui accomplit l&rsquo;action, l&rsquo;agent op\u00e9rant au sein du monde ph\u00e9nom\u00e9nal.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab observateur \u00bb provient du latin <em>observator<\/em>, lui-m\u00eame issu du verbe <em>observare<\/em> (\u00ab veiller sur \u00bb, \u00ab consid\u00e9rer avec attention \u00bb, \u00ab \u00e9pier \u00bb), form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ob-<\/em> (\u00ab devant \u00bb, \u00ab en face de \u00bb) et de <em>servare<\/em> (\u00ab garder \u00bb, \u00ab pr\u00e9server \u00bb). Le terme d\u00e9signe ainsi l&rsquo;individu plac\u00e9 en retrait de l&rsquo;action directe, qui regarde, analyse et \u00e9value la s\u00e9quence comportementale se d\u00e9roulant devant lui. L&rsquo;alliance de ces deux termes par un trait d&rsquo;union marque la relation diff\u00e9rentielle et comparative entre deux postures \u00e9pist\u00e9miques distinctes adopt\u00e9es par un m\u00eame individu face \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements comportementaux homologues.<\/p>\n<p>Le concept a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9 dans le vocabulaire acad\u00e9mique de la psychologie contemporaine par Edward E. Jones et Richard E. Nisbett en 1971, dans une monographie intitul\u00e9e <em>The Actor and the Observer: Divergent Perceptions of the Causes of Behavior<\/em>, qui a rapidement int\u00e9gr\u00e9 les manuels de r\u00e9f\u00e9rence francophones sous les termes d&rsquo;\u00ab asym\u00e9trie acteur-observateur \u00bb ou de \u00ab biais acteur-observateur \u00bb.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan grammatical, \u00ab effet acteur-observateur \u00bb est un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : \u00ab effets acteur-observateur \u00bb ou \u00ab effets acteurs-observateurs \u00bb selon les conventions typographiques, bien que la forme invariable des modificateurs soit pr\u00e9dominante dans la litt\u00e9rature acad\u00e9mique). La prononciation phon\u00e9tique en alphabet phon\u00e9tique international (API) se transcrit : \/e.f\u025b ak.t\u0153\u0281 \u0254b.z\u025b\u0281.va.t\u0153\u0281\/.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature francophone de recherche, on rencontre plusieurs variantes quasi-synonymiques : le \u00ab biais acteur-observateur \u00bb, l&rsquo;\u00ab asym\u00e9trie acteur-observateur \u00bb ou la \u00ab divergence acteur-observateur \u00bb. L&rsquo;usage du terme \u00ab biais \u00bb insiste sur la distorsion cognitive syst\u00e9matique par rapport \u00e0 un mod\u00e8le normatif de rationalit\u00e9, tandis que le terme \u00ab effet \u00bb ou \u00ab asym\u00e9trie \u00bb s&rsquo;av\u00e8re plus neutre et purement descriptif des r\u00e9gularit\u00e9s empiriques observ\u00e9es lors des exp\u00e9riences en laboratoire.<\/p>\n<p>Dans le discours scientifique, le terme est employ\u00e9 comme compl\u00e9ment circonstanciel ou sujet dans des phrases typiques : \u00ab L&rsquo;effet acteur-observateur s&rsquo;accentue lorsque les \u00e9v\u00e9nements analys\u00e9s pr\u00e9sentent une valence n\u00e9gative \u00bb ou \u00ab Les chercheurs ont mesur\u00e9 l&rsquo;impact de l&rsquo;asym\u00e9trie acteur-observateur sur la communication au sein des \u00e9quipes de travail \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;effet acteur-observateur dans toute sa rigueur, il convient de le resituer au sein des th\u00e9ories de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Attribution_causale\">attribution causale<\/a>. L&rsquo;\u00eatre humain est un \u00ab psychologue na\u00eff \u00bb cherchant perp\u00e9tuellement \u00e0 comprendre les raisons sous-jacentes aux comportements observables afin de pr\u00e9dire et de ma\u00eetriser son environnement. Face \u00e0 une action \u2014 par exemple, un automobiliste qui commet une embard\u00e9e, un coll\u00e8gue qui arrive en retard ou une personne qui s&#8217;emporte lors d&rsquo;un d\u00e9bat \u2014, l&rsquo;esprit effectue un calcul explicatif en choisissant entre deux familles d&rsquo;explications : les causes internes (intentions, personnalit\u00e9, comp\u00e9tences, attitudes) et les causes externes (m\u00e9t\u00e9o, embouteillages, stress impos\u00e9, contraintes r\u00e9glementaires).<\/p>\n<p>La singularit\u00e9 de l&rsquo;effet acteur-observateur r\u00e9side dans le fait que le choix de cette explication d\u00e9pend directement du si\u00e8ge physique et psychologique de celui qui \u00e9met le jugement. Lorsque je suis l&rsquo;acteur de mon propre comportement (je tr\u00e9buche sur un pav\u00e9), mon syst\u00e8me cognitif s&rsquo;oriente vers la saillance du contexte : \u00ab Le trottoir est mal entretenu, le pav\u00e9 d\u00e9passait \u00bb. En revanche, si j&rsquo;observe un passant tr\u00e9bucher exactement au m\u00eame endroit, le r\u00e9flexe spontan\u00e9 de mon appareil interpr\u00e9tatif consistera \u00e0 inf\u00e9rer une cause stable inh\u00e9rente \u00e0 la personne : \u00ab Cette personne est distraite, maladroite ou press\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p>Cette distorsion repose en grande partie sur des m\u00e9canismes de focalisation attentionnelle. Pour l&rsquo;acteur, le champ visuel est dirig\u00e9 vers l&rsquo;ext\u00e9rieur : le monde physique, les obstacles, les sollicitations et les contingences environnementales occupent l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du traitement perceptif conscient. L&rsquo;acteur ne se voit pas agir ; il voit le monde auquel il doit r\u00e9pondre. Pour l&rsquo;observateur, la figure dominante du champ perceptif est l&rsquo;acteur lui-m\u00eame, son corps, ses mimiques et ses gestes. Selon le principe de la psychologie gestaltiste, la personne en mouvement constitue la \u00ab figure \u00bb dynamique qui s&rsquo;impose sur un \u00ab fond \u00bb environnemental statique et relativement invisible.<\/p>\n<p>\u00c0 cette disparit\u00e9 perceptive s&rsquo;ajoute une disparit\u00e9 informationnelle fondamentale. L&rsquo;acteur dispose d&rsquo;une base de donn\u00e9es m\u00e9morielle infiniment plus riche et diachronique sur sa propre existence : il conna\u00eet son pass\u00e9, ses intentions pr\u00e9alables, ses \u00e9tats de fatigue, ses r\u00e9ussites habituelles et ses \u00e9checs ant\u00e9rieurs. Il sait que son retard aujourd&rsquo;hui est exceptionnel et caus\u00e9 par une panne de train impr\u00e9visible. L&rsquo;observateur externe, priv\u00e9 de cet acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;histoire de vie de l&rsquo;acteur, ne dispose que d&rsquo;un instantan\u00e9 temporel isol\u00e9 ; il traite cet \u00e9chantillon comportemental unique comme s&rsquo;il \u00e9tait repr\u00e9sentatif d&rsquo;une disposition psychologique constante.<\/p>\n<p>Enfin, le traitement motivationnel et affectif vient amplifier ou moduler cette dynamique. Bien que l&rsquo;effet acteur-observateur ait initialement \u00e9t\u00e9 con\u00e7u comme un pur produit de la cognition froide (traitement perceptif et informationnel), les recherches contemporaines montrent qu&rsquo;il s&rsquo;articule \u00e9troitement avec les besoins d&rsquo;auto-pr\u00e9servation de l&rsquo;estime de soi. Expliquer ses propres revers par la faute des circonstances prot\u00e8ge le sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9, tandis qu&rsquo;expliquer les \u00e9checs des concurrents par leurs faiblesses internes permet de conforter sa propre sup\u00e9riorit\u00e9 morale ou intellectuelle.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La gen\u00e8se conceptuelle de l&rsquo;effet acteur-observateur s&rsquo;enracine dans les travaux fondateurs de Fritz Heider (1958), souvent consid\u00e9r\u00e9 comme le p\u00e8re de la th\u00e9orie de l&rsquo;attribution. Dans son ouvrage magistral <em>The Psychology of Interpersonal Relations<\/em>, Heider avait d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se selon laquelle \u00ab le comportement a tendance \u00e0 engloutir le champ total \u00bb : les individus accordent spontan\u00e9ment un poids disproportionn\u00e9 \u00e0 la personne qui agit au d\u00e9triment du contexte environnemental imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1960, plusieurs chercheurs ont raffin\u00e9 ces principes. Harold Kelley a propos\u00e9 son c\u00e9l\u00e8bre mod\u00e8le de covariation (1967), postulant que l&rsquo;\u00eatre humain se comporte comme un statisticien intuitif calculant la consistance, la distinction et le consensus pour d\u00e9terminer la cause d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement. Toutefois, ce mod\u00e8le id\u00e9alis\u00e9 de rationalit\u00e9 n&rsquo;expliquait pas pourquoi des distorsions pr\u00e9visibles et asym\u00e9triques survenaient de mani\u00e8re syst\u00e9matique dans l&rsquo;interaction humaine courante.<\/p>\n<p>C&rsquo;est en 1971 que les psychologues Edward E. Jones et Richard E. Nisbett ont articul\u00e9 formellement l&rsquo;effet acteur-observateur. Dans leur publication phare, ils ont pos\u00e9 l&rsquo;axiome fondateur : \u00ab Il existe une tendance envahissante chez les acteurs \u00e0 attribuer leurs actions aux exigences de la situation, tandis que les observateurs attribuent les m\u00eames actions \u00e0 des dispositions personnelles stables \u00bb. D\u00e8s lors, l&rsquo;effet acteur-observateur a \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9 au rang de pilier de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_sociale\">psychologie sociale<\/a> nord-am\u00e9ricaine et europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Pendant plus de trois d\u00e9cennies, cette proposition a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme une v\u00e9rit\u00e9 immuable, int\u00e9gr\u00e9e de fa\u00e7on dogmatique dans l&rsquo;enseignement universitaire. Les travaux de Lee Ross en 1977 ont parall\u00e8lement conceptualis\u00e9 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Erreur_fondamentale_d%27attribution\">erreur fondamentale d&rsquo;attribution<\/a> (ou biais de correspondance), qui d\u00e9crivait la propension g\u00e9n\u00e9rale des observateurs \u00e0 surestimer les facteurs dispositionnels d&rsquo;autrui, venant ainsi compl\u00e9ter et renforcer le volet \u00ab observateur \u00bb du bin\u00f4me de Jones et Nisbett.<\/p>\n<p>Cependant, le d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle a marqu\u00e9 un tournant critique dans l&rsquo;histoire de ce concept. En 2006, le psychologue Bertram Malle a publi\u00e9 une m\u00e9ta-analyse d&rsquo;envergure examinant plus de 170 \u00e9tudes empiriques consacr\u00e9es \u00e0 l&rsquo;effet acteur-observateur. Les conclusions de Malle ont profond\u00e9ment \u00e9branl\u00e9 le consensus \u00e9tabli : l&rsquo;effet global s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 statistiquement proche de z\u00e9ro lorsqu&rsquo;il \u00e9tait agr\u00e9g\u00e9 sur l&rsquo;ensemble des contextes, sugg\u00e9rant que l&rsquo;asym\u00e9trie classique ne se manifeste pas de mani\u00e8re universelle mais d\u00e9pend fortement de la valence de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement (succ\u00e8s versus \u00e9chec) et du type d&rsquo;explication mesur\u00e9, ouvrant ainsi une nouvelle \u00e8re de r\u00e9\u00e9valuation th\u00e9orique.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;effet acteur-observateur repose sur l&rsquo;intersection de plusieurs cadres th\u00e9oriques majeurs de la psychologie cognitive, de la perception et des neurosciences sociales :<\/p>\n<p>Le premier socle th\u00e9orique est l&rsquo;<strong>hypoth\u00e8se de la saillance perceptive<\/strong> (d\u00e9velopp\u00e9e notamment par Shelley Taylor et Susan Fiske). Selon ce mod\u00e8le, l&rsquo;attention humaine est capt\u00e9e par les stimuli les plus vifs, mobiles et saillants de l&rsquo;environnement. Pour l&rsquo;observateur, l&rsquo;acteur humain bouge, parle, occupe le centre du champ visuel et pr\u00e9sente des contrastes dynamiques ; il est donc intuitivement identifi\u00e9 comme la cause premi\u00e8re de l&rsquo;action. Pour l&rsquo;acteur, son propre corps est hors de son champ de vision directe ; ce sont les obstacles externes, les demandes verbales d&rsquo;autrui ou les pressions temporelles qui dominent son traitement sensoriel. La causalit\u00e9 per\u00e7ue suit fid\u00e8lement la distribution de l&rsquo;attention visuelle.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me cadre est la <strong>th\u00e9orie de la disponibilit\u00e9 et de l&rsquo;accessibilit\u00e9 de l&rsquo;information<\/strong>. L&rsquo;acteur d\u00e9tient une connaissance intime et longitudinale de son comportement \u00e0 travers le temps (ce que Kelley nomme l&rsquo;information de distinction et de consistance). L&rsquo;acteur sait pertinemment qu&rsquo;il ne se met pas en col\u00e8re d&rsquo;ordinaire ; son acc\u00e8s mn\u00e9sique imm\u00e9diat \u00e0 une multitude d&rsquo;exemples pass\u00e9s de calme le pousse \u00e0 inf\u00e9rer que sa col\u00e8re du jour est caus\u00e9e par une provocation ext\u00e9rieure intol\u00e9rable. L&rsquo;observateur n&rsquo;a pas acc\u00e8s \u00e0 ces repr\u00e9sentations mn\u00e9siques internes ; faute d&rsquo;informations de variabilit\u00e9, il postule l&rsquo;existence d&rsquo;une disposition permanente.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me cadre implique les <strong>processus \u00e0 double vitesse du jugement social<\/strong> (th\u00e9ories du double processus de Daniel Kahneman ou mod\u00e8le s\u00e9quentiel de Daniel Gilbert). Gilbert a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;inf\u00e9rence dispositionnelle constitue une \u00e9tape automatique, rapide et peu co\u00fbteuse sur le plan cognitif (Syst\u00e8me 1). La prise en compte corrective des contraintes de la situation exige en revanche un effort cognitif d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, du temps et des ressources attentionnelles disponibles (Syst\u00e8me 2). Comme l&rsquo;observateur consacre rarement une \u00e9nergie cognitive soutenue \u00e0 d\u00e9douaner autrui, il s&rsquo;arr\u00eate \u00e0 l&rsquo;inf\u00e9rence interne primaire. L&rsquo;acteur, en revanche, ressent imm\u00e9diatement l&rsquo;impact de la contrainte, ce qui active d&#8217;embl\u00e9e la prise en compte situationnelle.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le alternatif des <strong>raisons versus causes<\/strong> de Bertram Malle propose une relecture s\u00e9miotique de l&rsquo;attribution. Malle soutient que les individus n&rsquo;expliquent pas les comportements intentionnels par des causes m\u00e9caniques internes ou externes, mais par des \u00ab raisons \u00bb (croyances, d\u00e9sirs) ou par l&rsquo;\u00ab histoire des raisons \u00bb (facteurs de contexte ou de personnalit\u00e9). Selon Malle, l&rsquo;acteur utilise davantage de marqueurs de croyances pour justifier ses choix rationnels, tandis que l&rsquo;observateur utilise des explications d\u00e9sincarn\u00e9es qui omettent la perspective subjective de l&rsquo;agent.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La d\u00e9construction analytique de l&rsquo;effet acteur-observateur met en \u00e9vidence plusieurs axes et composantes structurelles indispensables \u00e0 son op\u00e9rationnalisation :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La position \u00e9pist\u00e9mique du sujet (r\u00f4le d&rsquo;acteur vs r\u00f4le d&rsquo;observateur) :<\/strong> La variable ind\u00e9pendante centrale correspond au statut de l&rsquo;individu par rapport \u00e0 l&rsquo;acte \u00e9valu\u00e9. L&rsquo;acteur vit l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;int\u00e9rieur avec un sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9, tandis que l&rsquo;observateur se situe dans une position d&rsquo;\u00e9valuation externe distanci\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Le locus de causalit\u00e9 (interne \/ dispositionnel vs externe \/ situationnel) :<\/strong> Dimension orthogonale mesurant si la cause invoqu\u00e9e r\u00e9side \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la personne (traits, intelligence, temp\u00e9rament, volont\u00e9) ou en dehors d&rsquo;elle (hasard, m\u00e9t\u00e9o, contraintes de r\u00f4le, pression sociale).<\/li>\n<li><strong>La valence du comportement (positivit\u00e9 vs n\u00e9gativit\u00e9) :<\/strong> L&rsquo;effet s&rsquo;inverse ou s&rsquo;amplifie selon que le r\u00e9sultat est un succ\u00e8s ou un \u00e9chec. En situation d&rsquo;\u00e9chec, l&rsquo;asym\u00e9trie classique est \u00e0 son comble : l&rsquo;acteur bl\u00e2me la situation et l&rsquo;observateur bl\u00e2me l&rsquo;acteur. En situation de r\u00e9ussite \u00e9clatante, l&rsquo;acteur a tendance \u00e0 s&rsquo;attribuer le succ\u00e8s (biais d&rsquo;auto-complaisance), att\u00e9nuant voire inversant l&rsquo;effet acteur-observateur initialement postul\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Le niveau d&rsquo;intimit\u00e9 ou de familiarit\u00e9 :<\/strong> Le degr\u00e9 de connaissance pr\u00e9alable entre l&rsquo;acteur et l&rsquo;observateur modifie substantiellement le biais. Un observateur qui conna\u00eet intimement l&rsquo;acteur (conjoint, ami de longue date) aura acc\u00e8s \u00e0 son historique comportemental et tendra \u00e0 expliquer ses actes de mani\u00e8re beaucoup plus situationnelle, se rapprochant de la posture de l&rsquo;acteur.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intentionnalit\u00e9 per\u00e7ue de l&rsquo;acte :<\/strong> L&rsquo;effet varie profond\u00e9ment selon que l&rsquo;action est per\u00e7ue comme un comportement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 (choisir une carri\u00e8re, acheter un bien) ou un comportement involontaire ou r\u00e9flexe (tr\u00e9bucher, rater un cr\u00e9neau en voiture, faire un lapsus).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la m\u00e9canique concr\u00e8te de ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans le monde r\u00e9el, plusieurs cas typiques m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre explor\u00e9s :<\/p>\n<p><strong>Exemple 1 : Le retard professionnel en entreprise.<\/strong> Un cadre sup\u00e9rieur arrive avec trente minutes de retard \u00e0 une r\u00e9union strat\u00e9gique. En tant qu&rsquo;acteur, il explique instantan\u00e9ment sa d\u00e9convenue par la saturation inhabituelle du r\u00e9seau ferroviaire, les travaux impr\u00e9vus sur son trajet et l&rsquo;absence d&rsquo;informations fournies par la compagnie de transport (causes situationnelles). \u00c0 l&rsquo;inverse, ses collaborateurs rassembl\u00e9s autour de la table de conf\u00e9rence, qui observent son entr\u00e9e tardive, interpr\u00e8tent imm\u00e9diatement cet incident comme un t\u00e9moignage flagrant de son manque de rigueur, de son m\u00e9pris pour le temps d&rsquo;autrui ou de son incapacit\u00e9 structurelle \u00e0 s&rsquo;organiser (causes dispositionnelles).<\/p>\n<p><strong>Exemple 2 : L&rsquo;\u00e9chec \u00e0 un examen universitaire.<\/strong> Un \u00e9tudiant d\u00e9couvre une note \u00e9liminatoire \u00e0 son \u00e9preuve de statistiques. Plac\u00e9 dans la posture d&rsquo;acteur, il fustige l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 des questions r\u00e9dig\u00e9es par l&rsquo;enseignant, la chaleur \u00e9touffante dans l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre et le manque de temps allou\u00e9 pour terminer les calculs. Lorsque ce m\u00eame \u00e9tudiant apprend que son camarade de banc a \u00e9galement \u00e9chou\u00e9, il \u00e9met un jugement d&rsquo;observateur sans appel : \u00ab Il n&rsquo;a pas r\u00e9vis\u00e9 s\u00e9rieusement, il manque de logique math\u00e9matique et passe trop de temps sur les r\u00e9seaux sociaux \u00bb.<\/p>\n<p><strong>Exemple 3 : La rupture d&rsquo;une relation conjugale.<\/strong> Lors d&rsquo;une th\u00e9rapie de couple, le partenaire A reproche au partenaire B ses acc\u00e8s de col\u00e8re r\u00e9currents, les attribuant \u00e0 son \u00ab temp\u00e9rament hostile et immature \u00bb (jugement d&rsquo;observateur). De son c\u00f4t\u00e9, le partenaire B explique ses propres acc\u00e8s d&rsquo;\u00e9nervement en soulignant qu&rsquo;il subit une surcharge mentale insoutenable au travail et qu&rsquo;il est continuellement provoqu\u00e9 par les remarques passives-agressives du partenaire A (justification d&rsquo;acteur ax\u00e9e sur les d\u00e9clencheurs de situation).<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation empirique de l&rsquo;effet acteur-observateur au sein des laboratoires de psychologie sociale fait appel \u00e0 plusieurs protocoles exp\u00e9rimentaux standardis\u00e9s :<\/p>\n<p>Le paradigme originel consiste \u00e0 soumettre aux participants des questionnaires comportant des listes de traits de personnalit\u00e9 oppos\u00e9s \u00e0 des alternatives situationnelles. Dans l&rsquo;approche m\u00e9thodologique classique de Jones et Nisbett (1971), les sujets re\u00e7oivent des paires de traits polaires (par exemple : \u00ab chaleureux \u00bb vs \u00ab froid \u00bb, \u00ab prudent \u00bb vs \u00ab audacieux \u00bb) accompagn\u00e9es d&rsquo;une troisi\u00e8me option r\u00e9dig\u00e9e sous la forme : \u00ab Cela d\u00e9pend de la situation \u00bb. Les participants doivent cocher l&rsquo;option qui les caract\u00e9rise le mieux, puis effectuer la m\u00eame t\u00e2che pour \u00e9valuer une tierce personne (un ami, un inconnu, une personnalit\u00e9 publique). Les r\u00e9sultats traditionnels montraient que les individus s\u00e9lectionnaient beaucoup plus fr\u00e9quemment \u00ab Cela d\u00e9pend de la situation \u00bb pour eux-m\u00eames que pour autrui.<\/p>\n<p>Une autre m\u00e9thode r\u00e9currente s&rsquo;appuie sur l&rsquo;analyse de contenu de r\u00e9cits textuels ou d&rsquo;entretiens semi-directifs. Les chercheurs demandent aux sujets de raconter un \u00e9v\u00e9nement marquant (une dispute, un choix d&rsquo;orientation acad\u00e9mique) dont ils ont \u00e9t\u00e9 l&rsquo;auteur, puis un \u00e9v\u00e9nement identique dont ils ont \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins. Les propositions verbales sont ensuite cod\u00e9es par des \u00e9valuateurs ind\u00e9pendants (en aveugle des hypoth\u00e8ses) selon des grilles cat\u00e9gorisant les explications en termes de causes dispositionnelles (traits, \u00e9tats internes durables) ou situationnelles (stimuli ext\u00e9rieurs, contraintes sociales).<\/p>\n<p>Les manipulations par cam\u00e9ras et r\u00e9troaction vid\u00e9o constituent un dispositif exp\u00e9rimental ing\u00e9nieux popularis\u00e9 par Storms (1973). En enregistrant une conversation entre deux acteurs, puis en diffusant \u00e0 l&rsquo;un des acteurs l&rsquo;enregistrement film\u00e9 depuis la perspective visuelle de son interlocuteur (inversant ainsi sa focalisation perceptive habituelle), Storms a montr\u00e9 que l&rsquo;effet acteur-observateur s&rsquo;inverse : l&rsquo;acteur confront\u00e9 \u00e0 sa propre image sur \u00e9cran commence \u00e0 s&rsquo;attribuer des traits dispositionnels, prouvant l&rsquo;impact d\u00e9cisif de la perspective visuelle sur l&rsquo;attribution.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;asym\u00e9trie acteur-observateur exerce une influence profonde et mesurable sur une multitude de contextes institutionnels et humains :<\/p>\n<p>Dans le <strong>champ clinique et psychoth\u00e9rapeutique<\/strong>, ce biais alimente les spirales de ressentiment dans les conflits de couple et de famille. Chaque partenaire s&rsquo;estime l\u00e9gitime dans ses r\u00e9actions face \u00e0 un environnement hostile qu&rsquo;il subit, tout en percevant l&rsquo;autre comme intrins\u00e8quement malveillant ou d\u00e9ficient. Les th\u00e9rapies cognitives et syst\u00e9miques emploient des techniques de recadrage et d&rsquo;inversion des r\u00f4les (notamment par le psychodrame ou la vid\u00e9oscopie) pour forcer les protagonistes \u00e0 adopter visuellement et mentalement la perspective de l&rsquo;autre, d\u00e9samor\u00e7ant ainsi les condamnations dispositionnelles abusives.<\/p>\n<p>Dans le <strong>milieu organisationnel et manag\u00e9rial<\/strong>, l&rsquo;effet parasite l&rsquo;\u00e9valuation annuelle de la performance. Les managers ont une propension syst\u00e9mique \u00e0 imputer la sous-performance de leurs collaborateurs \u00e0 un d\u00e9ficit de motivation, de comp\u00e9tences ou d&rsquo;engagement personnel (biais d&rsquo;observateur), n\u00e9gligeant les d\u00e9faillances logistiques, le manque d&rsquo;outils adapt\u00e9s ou la mauvaise circulation de l&rsquo;information. R\u00e9ciproquement, les employ\u00e9s expliquent leurs propres d\u00e9rapages par les pressions manag\u00e9riales, tout en jugeant leurs dirigeants incomp\u00e9tents ou despotiques par nature.<\/p>\n<p>Dans le <strong>domaine judiciaire et criminologique<\/strong>, ce biais conditionne les r\u00e9quisitions et les sentences p\u00e9nales. Les jur\u00e9s et magistrats (observateurs) tendent spontan\u00e9ment \u00e0 concevoir l&rsquo;acte d\u00e9lictueux comme le reflet direct de la perversit\u00e9 ou de la dangerosit\u00e9 inh\u00e9rente du pr\u00e9venu. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, la d\u00e9fense tente syst\u00e9matiquement de r\u00e9introduire la perspective de l&rsquo;acteur en documentant avec minutie les traumatismes infantiles, la pr\u00e9carit\u00e9 socio-\u00e9conomique et l&rsquo;effet d&rsquo;entra\u00eenement du groupe, transformant une causalit\u00e9 interne en une trajectoire contrainte par les circonstances de vie.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Depuis son \u00e9laboration initiale, l&rsquo;effet acteur-observateur a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 des centaines d&rsquo;\u00e9tudes quantitatives qui ont progressivement complexifi\u00e9 le tableau d&rsquo;ensemble.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience historique de Storms (1973) demeure la pierre angulaire de la d\u00e9monstration perceptive. Deux participants engageaient une discussion spontan\u00e9e tandis que deux observateurs les scrutaient. Des cam\u00e9ras enregistraient chaque participant de face. Lorsque les acteurs r\u00e9\u00e9valuaient leur \u00e9change apr\u00e8s avoir visionn\u00e9 la bande vid\u00e9o les montrant eux-m\u00eames en gros plan, ils abandonnaient leurs explications situationnelles pour embrasser des attributions internes, d\u00e9montrant empiriquement que la manipulation du flux attentionnel optique suffit \u00e0 orienter le processus attributif.<\/p>\n<p>Cependant, la m\u00e9ta-analyse r\u00e9volutionnaire de Bertram Malle (2006), compilant 173 \u00e9tudes conduites sur plus de trois d\u00e9cennies, a red\u00e9fini le consensus de la discipline. Malle a mis en lumi\u00e8re que la diff\u00e9rence moyenne globale entre acteurs et observateurs pour les attributions internes versus externes \u00e9tait quasiment nulle (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"d = -0{,}015\">$d = -0{,}015$<\/span>). Malle a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;effet classique ne se v\u00e9rifie de mani\u00e8re robuste que sous des conditions particuli\u00e8res :<\/p>\n<ul>\n<li>Lorsque l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est <strong>n\u00e9gatif<\/strong>, l&rsquo;asym\u00e9trie se manifeste nettement (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"d = 0{,}20\">$d = 0{,}20$<\/span>) : les acteurs s&rsquo;exon\u00e8rent en invoquant la situation et les observateurs les bl\u00e2ment.<\/li>\n<li>Lorsque l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est <strong>positif<\/strong>, l&rsquo;effet s&rsquo;inverse (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"d = -0{,}22\">$d = -0{,}22$<\/span>) : l&rsquo;acteur s&rsquo;attribue le m\u00e9rite (cause interne) et l&rsquo;observateur minimise la prouesse en l&rsquo;attribuant \u00e0 la chance ou \u00e0 la facilit\u00e9 de la t\u00e2che.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces donn\u00e9es contemporaines d\u00e9montrent que les motivations d&rsquo;auto-rehaussement de l&rsquo;estime de soi pr\u00e9valent souvent sur les seuls m\u00e9canismes perceptifs passifs initialement envisag\u00e9s par Jones et Nisbett.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La quasi-totalit\u00e9 des travaux inauguraux sur l&rsquo;attribution ont \u00e9t\u00e9 conduits au sein de soci\u00e9t\u00e9s occidentales industrialis\u00e9es, \u00e9duqu\u00e9es, riches et d\u00e9mocratiques (souvent d\u00e9sign\u00e9es sous l&rsquo;acronyme anglophone <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/WEIRD\">WEIRD<\/a>). Les \u00e9tudes en <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_interculturelle\">psychologie interculturelle<\/a> ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que l&rsquo;effet acteur-observateur est modul\u00e9 par les repr\u00e9sentations fondamentales du soi et de l&rsquo;interd\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Dans les cultures individualistes (notamment en Am\u00e9rique du Nord et en Europe occidentale), le mod\u00e8le dominant de la personne est celui d&rsquo;un agent autonome, ind\u00e9pendant, guid\u00e9 par des motivations internes stables. Dans ce contexte, l&rsquo;observateur recourt tr\u00e8s vigoureusement \u00e0 des attributions dispositionnelles pour autrui, car la culture elle-m\u00eame prescrit que l&rsquo;individu est responsable de sa trajectoire. De ce fait, l&rsquo;asym\u00e9trie acteur-observateur y est particuli\u00e8rement marqu\u00e9e lors des \u00e9checs.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures collectivistes (notamment en Asie de l&rsquo;Est : Chine, Japon, Cor\u00e9e), les individus sont socialis\u00e9s pour percevoir l&rsquo;\u00eatre humain comme un n\u0153ud relationnel fondamentalement imbriqu\u00e9 dans un r\u00e9seau de contraintes, de devoirs et d&rsquo;harmonie collective. Les travaux de Hazel Markus et Shinobu Kitayama (1991) sur le soi interd\u00e9pendant, confirm\u00e9s par les recherches de Michael Morris et Kaiping Peng (1994), ont prouv\u00e9 que les observateurs asiatiques prennent spontan\u00e9ment en compte le contexte situationnel lorsqu&rsquo;ils expliquent le comportement d&rsquo;autrui. En cons\u00e9quence, l&rsquo;observateur adopte spontan\u00e9ment une posture proche de celle de l&rsquo;acteur, ce qui r\u00e9duit consid\u00e9rablement, voire annule, l&rsquo;asym\u00e9trie acteur-observateur traditionnelle dans ces soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;effet acteur-observateur a fait l&rsquo;objet de vives controverses au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, touchant \u00e0 la fois sa validit\u00e9 \u00e9cologique, ses pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9tath\u00e9oriques et ses m\u00e9thodes de mesure :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re critique majeure concerne l&rsquo;artificialit\u00e9 des questionnaires de laboratoire. En contraignant les participants \u00e0 choisir entre un adjectif dispositionnel et l&rsquo;alternative ferm\u00e9e \u00ab Cela d\u00e9pend de la situation \u00bb, les exp\u00e9rimentateurs ont fr\u00e9quemment fabriqu\u00e9 un art\u00e9fact m\u00e9thodologique. Dans le langage naturel, les individus emploient des explications mixtes bien plus nuanc\u00e9es qui ne s&#8217;embo\u00eetent pas dans la dichotomie rigide \u00ab interne versus externe \u00bb impos\u00e9e par les mod\u00e8les traditionnels.<\/p>\n<p>La seconde critique fondamentale d\u00e9coule de la d\u00e9construction op\u00e9r\u00e9e par Bertram Malle et ses coll\u00e8gues. Malle soutient que la s\u00e9paration heid\u00e9rienne classique entre \u00ab causes internes \u00bb et \u00ab causes externes \u00bb est inadapt\u00e9e pour traiter des actions intentionnelles humaines. Expliquer pourquoi un individu a achet\u00e9 une maison par l&rsquo;argument \u00ab il voulait fonder une famille \u00bb n&rsquo;est ni un pur trait de personnalit\u00e9 interne ni une force environnementale externe : il s&rsquo;agit d&rsquo;une <em>raison intentionnelle<\/em> fond\u00e9e sur un d\u00e9sir et une croyance. La confusion historique entre les m\u00e9canismes de causalit\u00e9 physique et les justifications de l&rsquo;action intentionnelle a conduit la psychologie sociale \u00e0 surinterpr\u00e9ter des variations stylistiques de langage comme des biais cognitifs profonds.<\/p>\n<p>Enfin, un d\u00e9bat subsiste quant \u00e0 la pr\u00e9valence relative de la cognition et de la motivation. Les mod\u00e8les cognitivistes purs consid\u00e9raient l&rsquo;effet acteur-observateur comme un sous-produit in\u00e9vitable de l&rsquo;appareil optique et mn\u00e9sique humain. Or, la d\u00e9monstration que ce biais s&rsquo;\u00e9vanouit ou s&rsquo;inverse d\u00e8s que la valeur narcissique ou le bl\u00e2me moral entrent en jeu confirme que l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas un calculateur neutre, mais un avocat d\u00e9fendant la r\u00e9putation et le statut social de l&rsquo;agent.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9venir toute confusion conceptuelle, il importe de distinguer avec pr\u00e9cision l&rsquo;effet acteur-observateur de plusieurs notions p\u00e9riph\u00e9riques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Erreur fondamentale d&rsquo;attribution (ou biais de correspondance) :<\/strong> Ce concept d\u00e9signe la tendance sp\u00e9cifique de l&rsquo;<em>observateur<\/em> \u00e0 surestimer les traits dispositionnels d&rsquo;autrui en n\u00e9gligeant la situation. L&rsquo;erreur fondamentale d&rsquo;attribution ne s&rsquo;int\u00e9resse qu&rsquo;au regard port\u00e9 sur autrui, alors que l&rsquo;effet acteur-observateur est une notion relationnelle et comparative qui confronte simultan\u00e9ment l&rsquo;auto-attribution de l&rsquo;acteur \u00e0 l&rsquo;h\u00e9t\u00e9ro-attribution de l&rsquo;observateur.<\/li>\n<li><strong>Biais d&rsquo;auto-complaisance (<em>self-serving bias<\/em>) :<\/strong> Ce biais motivationnel pousse l&rsquo;individu \u00e0 attribuer ses succ\u00e8s \u00e0 des causes internes (fiert\u00e9, comp\u00e9tence) et ses \u00e9checs \u00e0 des causes externes (injustice, malchance). Alors que le biais d&rsquo;auto-complaisance ne concerne que l&rsquo;acteur face \u00e0 ses propres r\u00e9sultats, l&rsquo;effet acteur-observateur englobe l&rsquo;interaction crois\u00e9e entre soi et autrui, bien que les deux ph\u00e9nom\u00e8nes se chevauchent lors des situations d&rsquo;\u00e9chec.<\/li>\n<li><strong>Biais du faux consensus :<\/strong> Propension d&rsquo;un individu \u00e0 estimer que ses propres croyances, choix et jugements sont beaucoup plus largement partag\u00e9s par la population g\u00e9n\u00e9rale qu&rsquo;ils ne le sont en r\u00e9alit\u00e9. Ce biais rel\u00e8ve d&rsquo;une surestimation statistique de la repr\u00e9sentativit\u00e9 de soi, et non d&rsquo;une asym\u00e9trie d&rsquo;attribution causale entre l&rsquo;interne et l&rsquo;externe.<\/li>\n<li><strong>Biais de confirmation :<\/strong> Tendance cognitive g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 rechercher, interpr\u00e9ter et m\u00e9moriser prioritairement les informations qui confirment une hypoth\u00e8se pr\u00e9existante, sans rapport direct avec la division des r\u00f4les entre agir et observer une action.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;effet acteur-observateur demeure une grille de lecture fondamentale pour quiconque souhaite explorer les subtilit\u00e9s du jugement social et de la m\u00e9sentente interindividuelle. Les points capitaux \u00e0 retenir sont :<\/p>\n<ul>\n<li>Il d\u00e9crit une asym\u00e9trie d&rsquo;attribution : l&rsquo;acteur explique prioritairement son comportement par la situation et l&rsquo;environnement, tandis que l&rsquo;observateur l&rsquo;explique par les traits de caract\u00e8re et dispositions de l&rsquo;acteur.<\/li>\n<li>Les m\u00e9canismes sous-jacents combinent la saillance perceptive (nous voyons autrui, mais nous ne voyons pas notre propre corps agir), l&rsquo;acc\u00e8s diff\u00e9rentiel aux archives mn\u00e9siques personnelles et les besoins de protection de l&rsquo;estime de soi.<\/li>\n<li>La force et la direction de cette asym\u00e9trie d\u00e9pendent de mani\u00e8re d\u00e9terminante de la valence morale ou affective de l&rsquo;acte : le biais se manifeste avec une acuit\u00e9 maximale lors des \u00e9checs et des comportements transgressifs.<\/li>\n<li>Le ph\u00e9nom\u00e8ne est fortement modul\u00e9 par la culture : marqu\u00e9 dans les soci\u00e9t\u00e9s individualistes centr\u00e9es sur l&rsquo;autonomie personnelle, il s&rsquo;att\u00e9nue nettement dans les soci\u00e9t\u00e9s collectivistes attentives aux d\u00e9terminants relationnels et contextuels.<\/li>\n<li>La prise de recul r\u00e9flexive, l&rsquo;entra\u00eenement \u00e0 l&#8217;empathie cognitive et la d\u00e9centration visuelle permettent de neutraliser ce biais pour assainir la communication interpersonnelle et manag\u00e9riale.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Gilbert, D. T., &amp; Malone, P. S. (1995). The correspondence bias. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 117(1), 21\u201338. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.117.1.21\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.117.1.21<\/a><\/li>\n<li>Heider, F. (1958). <em>The Psychology of Interpersonal Relations<\/em>. John Wiley &amp; Sons. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10628-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10628-000<\/a><\/li>\n<li>Jones, E. E., &amp; Nisbett, R. E. (1971). <em>The Actor and the Observer: Divergent Perceptions of the Causes of Behavior<\/em>. General Learning Press.<\/li>\n<li>Malle, B. F. (2006). The actor-observer asymmetry in attribution: A (surprising) meta-analysis. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 132(6), 895\u2013919. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.132.6.895\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.132.6.895<\/a><\/li>\n<li>Storms, M. D. (1973). Videotape and the attribution process: Reversing actors&rsquo; and observers&rsquo; points of view. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 27(2), 165\u2013175. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0034782\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0034782<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;effet acteur-observateur d\u00e9signe l&rsquo;asym\u00e9trie cognitive par laquelle nous attribuons nos actes \u00e0 la situation et ceux d&rsquo;autrui \u00e0 sa personnalit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3013,3779,154],"tags":[3490,1857,31731,1981,1980,220],"class_list":["post-19557","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-biais-cognitifs","category-cognition-sociale","category-psychologie-sociale","tag-attribution-causale","tag-biais-cognitif","tag-effet-acteur-observateur","tag-erreur-fondamentale-dattribution","tag-perception-sociale","tag-psychologie-sociale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19557","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19557\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19557"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19557"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19557"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}