{"id":19432,"date":"2026-10-22T03:40:13","date_gmt":"2026-10-22T03:40:13","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=aphasie-acoustico-mnesique"},"modified":"2026-10-22T03:40:13","modified_gmt":"2026-10-22T03:40:13","slug":"aphasie-acoustico-mnesique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=aphasie-acoustico-mnesique","title":{"rendered":"Aphasie acoustico-mn\u00e9sique : Quand le mot s&rsquo;efface"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique constitue l&rsquo;une des entit\u00e9s cliniques les plus fascinantes et subtiles de la neuropsychologie lourienne, se situant au carrefour pr\u00e9cis de l&rsquo;int\u00e9gration linguistique auditive et des m\u00e9canismes de r\u00e9tention \u00e0 court terme. Contrairement aux troubles massifs de la compr\u00e9hension phonologique, ce syndrome pr\u00e9serve la discrimination \u00e9l\u00e9mentaire des sons de la parole tout en alt\u00e9rant dramatiquement la capacit\u00e9 \u00e0 retenir et stabiliser les traces verbales acoustiques dans le temps.<\/p>\n<h2>Aphasie acoustico-mn\u00e9sique<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>aphasie acoustico-mn\u00e9sique<\/strong> est un trouble acquis du langage caract\u00e9ris\u00e9 par une r\u00e9duction s\u00e9lective du volume de la m\u00e9moire verbale auditive \u00e0 court terme, survenant en l&rsquo;absence de tout d\u00e9ficit de la perception phonologique \u00e9l\u00e9mentaire ou de la motricit\u00e9 articulatoire. D\u00e9crite initialement au sein du mod\u00e8le neurocognitif d\u00e9velopp\u00e9 par le neuropsychologue sovi\u00e9tique <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alexandre_Louria\">Alexandre Louria<\/a>, cette forme d&rsquo;aphasie r\u00e9sulte principalement d&rsquo;une l\u00e9sion des aires temporales moyennes et profondes de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re dominant pour le langage.<\/p>\n<p>Sur le plan s\u00e9miologique, le patient est parfaitement capable de distinguer les phon\u00e8mes isol\u00e9s et de saisir le sens de mots pr\u00e9sent\u00e9s individuellement hors contexte de surcharge. Cependant, d\u00e8s que la longueur du message auditif s&rsquo;accro\u00eet ou qu&rsquo;un intervalle temporel avec interf\u00e9rence verbale est introduit, la trace acoustico-verbale s&rsquo;estompe rapidement, provoquant des difficult\u00e9s majeures de r\u00e9p\u00e9tition de s\u00e9quences, des paraphasies verbales, des difficult\u00e9s de d\u00e9nomination par oubli de la forme acoustique du mot et une compr\u00e9hension d\u00e9ficiente des phrases complexes.<\/p>\n<p>Ce syndrome ne correspond pas \u00e0 une simple amn\u00e9sie globale ni \u00e0 une aphasie de Wernicke classique, mais incarne un dysfonctionnement sp\u00e9cifique du tampon de m\u00e9moire auditive verbale (ou boucle phonologique), d\u00e9montrant la dissociation fonctionnelle fondamentale entre l&rsquo;analyse phon\u00e9mique gnosique et le maintien mn\u00e9sique des unit\u00e9s acoustiques du discours.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>La d\u00e9nomination \u00ab acoustico-mn\u00e9sique \u00bb est un mot compos\u00e9 d&rsquo;origine grecque savante, forg\u00e9 pour d\u00e9signer l&rsquo;articulation pathologique exacte entre la modalit\u00e9 perceptive auditive et la fonction de r\u00e9tention mn\u00e9sique. Le premier \u00e9l\u00e9ment d\u00e9rive du grec ancien <em>akoustikos<\/em> (\u1f00\u03ba\u03bf\u03c5\u03c3\u03c4\u03b9\u03ba\u03cc\u03c2), relatif \u00e0 l&rsquo;ou\u00efe ou \u00e0 l&rsquo;audition, lui-m\u00eame issu du verbe <em>akouein<\/em> (\u1f00\u03ba\u03bf\u03cd\u03b5\u03b9\u03bd), signifiant \u00ab entendre \u00bb ou \u00ab \u00e9couter \u00bb.<\/p>\n<p>Le second \u00e9l\u00e9ment proc\u00e8de de la racine grecque <em>mn\u00eastikos<\/em> (\u03bc\u03bd\u03b7\u03c3\u03c4\u03b9\u03ba\u03cc\u03c2), qui signifie \u00ab qui a bonne m\u00e9moire \u00bb ou \u00ab capable de se souvenir \u00bb, d\u00e9riv\u00e9 de <em>mn\u00eam\u00ea<\/em> (\u03bc\u03bd\u03ae\u03bc\u03b7), la m\u00e9moire ou le souvenir. Le terme \u00ab aphasie \u00bb trouve quant \u00e0 lui sa source dans le pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-) et le mot <em>phasis<\/em> (\u03c6\u03ac\u03c3\u03b9\u03c2), signifiant \u00ab parole \u00bb ou \u00ab d\u00e9claration \u00bb, introduit dans la m\u00e9decine moderne par Armand Trousseau pour remplacer le terme d&rsquo;alalie.<\/p>\n<p>Le concept a \u00e9t\u00e9 conceptualis\u00e9 et nomm\u00e9 en langue russe sous la formule <em>\u0430\u043a\u0443\u0441\u0442\u0438\u043a\u043e-\u043c\u043d\u0435\u0441\u0442\u0438\u0447\u0435\u0441\u043a\u0430\u044f \u0430\u0444\u0430\u0437\u0438\u044f<\/em> (akoustiko-mnesticheskaya afaziya) par Alexandre Romanovitch Louria au cours de ses travaux pionniers sur les bless\u00e9s c\u00e9r\u00e9braux de la Seconde Guerre mondiale dans les ann\u00e9es 1940. La terminologie a ensuite \u00e9t\u00e9 introduite dans la litt\u00e9rature neuropsychologique francophone et internationale au cours des ann\u00e9es 1960 et 1970 par le biais des traductions des ouvrages fondateurs de Louria, notamment <em>Les fonctions corticales sup\u00e9rieures de l&rsquo;homme<\/em>.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le terme se prononce phon\u00e9tiquement [a.fa.zi a.kus.ti.ko.mne.zik]. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin singulier compos\u00e9 du nom commun \u00ab aphasie \u00bb et de l&rsquo;adjectif compos\u00e9 relationnel invariable dans sa premi\u00e8re partie \u00ab acoustico-mn\u00e9sique \u00bb (qui prend la marque du pluriel sur le second morph\u00e8me : des aphasies acoustico-mn\u00e9siques).<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature clinique, on rencontre occasionnellement la variante orthographique sans trait d&rsquo;union \u00ab aphasie acoustique mn\u00e9sique \u00bb, bien que la forme avec trait d&rsquo;union demeure la norme acad\u00e9mique pr\u00e9valente en neuropsychologie clinique, en aphasiologie et en orthophonie. L&rsquo;adjectif compos\u00e9 s&#8217;emploie principalement pour qualifier le syndrome global ou la d\u00e9sorganisation sp\u00e9cifique des op\u00e9rations verbales (\u00ab syndrome acoustico-mn\u00e9sique \u00bb, \u00ab composante acoustico-mn\u00e9sique \u00bb).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour comprendre en profondeur l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique, il convient de distinguer rigoureusement les \u00e9tapes du traitement auditif central du langage. Dans le mod\u00e8le neurophysiologique \u00e9labor\u00e9 par Louria, la premi\u00e8re \u00e9tape du d\u00e9codage du langage parl\u00e9 repose sur l&rsquo;ou\u00efe phon\u00e9matique (ou perception acoustico-gnosique), d\u00e9pendante du cortex temporal sup\u00e9rieur gauche (aire 22 de Brodmann ou <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aire_de_Wernicke\">aire de Wernicke<\/a>). Une atteinte de cette r\u00e9gion entra\u00eene une incapacit\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rencier les traits distinctifs des sons (par exemple, la distinction sourde\/sonore entre \/b\/ et \/p\/), menant \u00e0 l&rsquo;aphasie sensorielle pure.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique, en revanche, cette analyse phon\u00e9matique primaire est intacte. Le patient entend et discrimine parfaitement les phon\u00e8mes individuels. Le trouble s&rsquo;installe \u00e0 l&rsquo;\u00e9tape imm\u00e9diatement subs\u00e9quente : celle de la stabilisation, de la synth\u00e8se s\u00e9rielle et de la pr\u00e9servation de la trace mn\u00e9sique auditive. Les repr\u00e9sentations phonologiques activ\u00e9es par les sons de la parole ne parviennent pas \u00e0 \u00eatre maintenues en m\u00e9moire de travail en raison d&rsquo;une inhibition proactive et r\u00e9troactive massive provoqu\u00e9e par l&rsquo;arriv\u00e9e de nouveaux stimuli auditifs.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;instabilit\u00e9 de la trace auditive produit ce que Louria appelait \u00ab l&rsquo;ali\u00e9nation du sens des mots sous charge cognitive \u00bb. Lorsqu&rsquo;un mot est pr\u00e9sent\u00e9 isol\u00e9ment, le patient le reconna\u00eet, en saisit la s\u00e9mantique et peut l&rsquo;ex\u00e9cuter ou le r\u00e9p\u00e9ter. Cependant, d\u00e8s qu&rsquo;une s\u00e9rie de mots est \u00e9nonc\u00e9e (par exemple, trois substantifs comme \u00ab table, fen\u00eatre, arbre \u00bb), la perception du second et du troisi\u00e8me mot vient effacer r\u00e9troactivement la trace du premier, tandis que la trace r\u00e9siduelle du premier perturbe de mani\u00e8re proactive l&rsquo;encodage des suivants.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tendue du d\u00e9ficit s&rsquo;observe \u00e9galement dans le langage spontan\u00e9 et le discours \u00e9labor\u00e9. Les patients manifestent une anomie mod\u00e9r\u00e9e \u00e0 s\u00e9v\u00e8re d&rsquo;un type tr\u00e8s particulier : le manque du mot n&rsquo;est pas d\u00fb \u00e0 la perte du concept sous-jacent (le stock s\u00e9mantique abstrait \u00e9tant conserv\u00e9), mais \u00e0 l&rsquo;inaccessibilit\u00e9 de son image acoustique. Si l&rsquo;examinateur fournit une \u00e9bauche orale (le premier phon\u00e8me ou la premi\u00e8re syllabe), le patient est fr\u00e9quemment incapable d&rsquo;en tirer profit, car cette amorce auditive agit elle-m\u00eame comme un distracteur acoustique venant saturer un canal mn\u00e9sique r\u00e9siduel extr\u00eamement fragile.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la modalit\u00e9 visuelle compense remarquablement les d\u00e9faillances de la modalit\u00e9 acoustique. Si la m\u00eame t\u00e2che de m\u00e9morisation s\u00e9rielle ou d&rsquo;appariement est pr\u00e9sent\u00e9e par \u00e9crit ou sous forme d&rsquo;images figuratives, les performances du sujet s&rsquo;am\u00e9liorent de fa\u00e7on spectaculaire. Cette dissociation modale confirme que le trouble n&rsquo;est pas une d\u00e9gradation conceptuelle globale, mais bien une entrave sp\u00e9cifique du sous-syst\u00e8me mn\u00e9sique auditivo-verbal.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique est intimement li\u00e9e aux bouleversements de la neurologie cognitive au milieu du vingti\u00e8me si\u00e8cle. La classification classique des aphasies, domin\u00e9e par les mod\u00e8les anatomocliniques du XIXe si\u00e8cle de Paul Broca, Carl Wernicke et Ludwig Lichtheim, divisait sch\u00e9matiquement les troubles du langage en formes motrices, sensorielles et de conduction. Cette typologie omettait la complexit\u00e9 fonctionnelle des processus mn\u00e9siques interm\u00e9diaires.<\/p>\n<p>Pendant la Seconde Guerre mondiale, Alexandre R. Louria dirige l&rsquo;h\u00f4pital neurochirurgical de r\u00e9habilitation de Kiss\u00e9gatch, dans l&rsquo;Oural. Confront\u00e9 \u00e0 des centaines de jeunes militaires souffrant de traumatismes cr\u00e2niens focaux par projectiles, il dispose d&rsquo;un laboratoire naturel exceptionnel pour r\u00e9examiner la s\u00e9miologie des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales circonscrites. Il observe alors des patients pr\u00e9sentant des l\u00e9sions temporales moyennes gauches qui ne correspondent \u00e0 aucune cat\u00e9gorie classique : ils comprennent la parole simple sans surdit\u00e9 verbale, mais s&rsquo;av\u00e8rent incapables d&rsquo;ex\u00e9cuter des consignes verbales s\u00e9rielles ou de r\u00e9p\u00e9ter plus de deux mots cons\u00e9cutifs.<\/p>\n<p>Dans ses monographies fondamentales, notamment <em>Traumatic Aphasia<\/em> (1947) et plus tard <em>Higher Cortical Functions in Man<\/em> (1962), Louria formalise l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique comme une forme autonome du syndrome aphasique temporal, distincte de l&rsquo;aphasie sensorielle (acoustico-gnosique). Il d\u00e9montre que la l\u00e9sion sous-jacente \u00e9pargne l&rsquo;aire auditive primaire de Heschl et la zone acoustico-analytique de Wernicke pour toucher les deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me circonvolutions temporales (aires 21 et 37 de Brodmann, s&rsquo;\u00e9tendant vers le cortex temporal inf\u00e9rieur).<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1970 et 1980, les travaux anglo-saxons sur la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9moire_de_travail\">m\u00e9moire de travail<\/a> men\u00e9s par Alan Baddeley et Graham Hitch ont apport\u00e9 une confirmation exp\u00e9rimentale \u00e9clatante aux intuitions cliniques de Louria. Le syndrome acoustico-mn\u00e9sique a \u00e9t\u00e9 r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 dans le cadre de la psychologie cognitive moderne comme une l\u00e9sion structurelle du registre phonologique \u00e0 court terme (\u00ab phonological store \u00bb), redonnant \u00e0 cette entit\u00e9 clinique une actualit\u00e9 scientifique de premier ordre dans les neurosciences contemporaines.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique s&rsquo;enracine au croisement de deux grands \u00e9difices conceptuels : la th\u00e9orie des syst\u00e8mes fonctionnels complexes de Louria et le mod\u00e8le multicomposant de la m\u00e9moire de travail cognitive.<\/p>\n<p>Dans la perspective lourienne, les fonctions psychologiques sup\u00e9rieures ne sont pas localis\u00e9es dans des centres corticaux \u00e9troits et fig\u00e9s, mais sont soutenues par des syst\u00e8mes fonctionnels complexes associant de multiples zones c\u00e9r\u00e9brales travaillant de concert. Le cerveau est divis\u00e9 en trois grandes unit\u00e9s fonctionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li>La premi\u00e8re unit\u00e9 r\u00e9gule le tonus cortical et la vigilance (formation r\u00e9ticul\u00e9e et structures sous-corticales).<\/li>\n<li>La deuxi\u00e8me unit\u00e9 assure la r\u00e9ception, le traitement et le stockage des informations ext\u00e9roceptives (lobes occipitaux, pari\u00e9taux et temporaux).<\/li>\n<li>La troisi\u00e8me unit\u00e9 programme, r\u00e9gule et v\u00e9rifie l&rsquo;activit\u00e9 mentale et comportementale (lobes frontaux).<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique repr\u00e9sente une d\u00e9sorganisation s\u00e9lective des secteurs secondaires et tertiaires de l&rsquo;analyseur auditivo-temporal de la deuxi\u00e8me unit\u00e9 fonctionnelle. Contrairement aux zones primaires de projection qui re\u00e7oivent les influx sensoriels bruts, les zones secondaires temporales moyennes assurent l&rsquo;organisation s\u00e9quentielle et la mise en r\u00e9serve temporaire des traces sonores organis\u00e9es en unit\u00e9s lexicales.<\/p>\n<p>Sur le plan de la psychologie cognitive moderne, le trouble est conceptualis\u00e9 \u00e0 travers le prisme de la boucle phonologique de Baddeley. Ce sous-syst\u00e8me de la m\u00e9moire de travail comprend deux parties : un stock phonologique passif capable de retenir des informations verbales pendant quelques secondes avant leur d\u00e9gradation spontan\u00e9e, et un processus de r\u00e9p\u00e9tition articulatoire subvocal qui r\u00e9active activement ces traces pour en emp\u00eacher la disparition. L&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique correspond pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 une pathologie de ce stock phonologique : la capacit\u00e9 du r\u00e9servoir est drastiquement r\u00e9duite (l&#8217;empan auditivo-verbal chute souvent \u00e0 un ou deux \u00e9l\u00e9ments), et la vitesse d&rsquo;estompement de la trace est anormalement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e par le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;inhibition par interf\u00e9rence.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La s\u00e9miologie clinique de l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique s&rsquo;articule autour de manifestations caract\u00e9ristiques qui affectent diverses dimensions du comportement communicatif :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>R\u00e9duction drastique de l&#8217;empan auditivo-verbal :<\/strong> Le patient ne peut r\u00e9p\u00e9ter ou maintenir en m\u00e9moire imm\u00e9diate qu&rsquo;une s\u00e9quence de 1 \u00e0 2 mots ou chiffres non corr\u00e9l\u00e9s, alors que l&#8217;empan visuo-spatial reste rigoureusement pr\u00e9serv\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Sensibilit\u00e9 extr\u00eame \u00e0 l&rsquo;interf\u00e9rence (inhibition r\u00e9troactive et proactive) :<\/strong> L&rsquo;insertion d&rsquo;un stimulus auditif ou verbal interm\u00e9diaire, m\u00eame tr\u00e8s court ou non pertinent, efface instantan\u00e9ment la trace verbale pr\u00e9c\u00e9dente du stock de travail.<\/li>\n<li><strong>Ali\u00e9nation du sens du mot par surcharge :<\/strong> Sous l&rsquo;effet de flux verbaux continus ou acc\u00e9l\u00e9r\u00e9s, le patient perd la connexion imm\u00e9diate entre le signifiant acoustique et son signifi\u00e9 s\u00e9mantique, d\u00e9crivant la sensation d&rsquo;entendre un bruit \u00e9tranger ou un idiome inconnu.<\/li>\n<li><strong>Anomie acoustico-lexicale :<\/strong> Difficult\u00e9 marqu\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9vocation lexicale en d\u00e9nomination, li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9rer le patron phonologique complet du mot, souvent accompagn\u00e9e d&rsquo;approximations s\u00e9mantiques ou de p\u00e9riphrases fonctionnelles (\u00ab la chose pour couper \u00bb pour \u00ab couteau \u00bb).<\/li>\n<li><strong>Paraphasies verbales s\u00e9mantiques et formelles mod\u00e9r\u00e9es :<\/strong> Remplacement involontaire d&rsquo;un mot par un autre lors de l&rsquo;effort de rappel, sans pr\u00e9sence de jargonaphasie phon\u00e9mique massive telle qu&rsquo;observ\u00e9e dans l&rsquo;aphasie de Wernicke pure.<\/li>\n<li><strong>Dissociation verbo-visuelle marqu\u00e9e :<\/strong> Pr\u00e9servation nette de la compr\u00e9hension et de la r\u00e9tention lorsque les informations sont v\u00e9hicul\u00e9es par des images, des sch\u00e9mas graphiques ou le texte \u00e9crit.<\/li>\n<li><strong>Alt\u00e9ration du discours spontan\u00e9 par perte du fil narratif :<\/strong> Le langage expressif est fluide d&rsquo;un point de vue articulatoire, mais ponctu\u00e9 de pauses h\u00e9sitantes \u00e0 la recherche de mots et de restructurations syntaxiques compensatoires.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 clinique de l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique, consid\u00e9rons le cas d&rsquo;un patient de 54 ans, victime d&rsquo;un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral isch\u00e9mique touchant le territoire de l&rsquo;art\u00e8re temporale post\u00e9rieure gauche, \u00e9pargnant la partie post\u00e9ro-sup\u00e9rieure du gyrus temporal sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Lors de l&rsquo;examen au lit du patient, le clinicien teste la r\u00e9p\u00e9tition de mots isol\u00e9s : le patient r\u00e9p\u00e8te sans h\u00e9sitation \u00ab pomme \u00bb, puis \u00ab horloge \u00bb, puis \u00ab soldat \u00bb. Cependant, lorsque le neuropsychologue lui demande de r\u00e9p\u00e9ter la s\u00e9quence group\u00e9e \u00ab pomme \u2013 horloge \u2013 soldat \u00bb, le patient r\u00e9p\u00e8te avec perplexit\u00e9 : \u00ab pomme&#8230; et la derni\u00e8re chose, soldat&#8230; ce qu&rsquo;il y avait entre les deux a disparu \u00bb. Si l&rsquo;examinateur introduit une br\u00e8ve pause silencieuse de cinq secondes avant d&rsquo;autoriser la r\u00e9ponse, le patient \u00e9choue totalement et d\u00e9clare : \u00ab J&rsquo;ai entendu le mot au d\u00e9but, mais il s&rsquo;est effac\u00e9 de mon esprit avant que je ne puisse le dire \u00bb.<\/p>\n<p>Un autre exemple clinique frappant concerne la compr\u00e9hension d&rsquo;instructions complexes orales. Lorsque le clinicien formule une phrase telle que : \u00ab Prenez la cl\u00e9 pos\u00e9e sur la table, mettez-la dans le tiroir du bas, puis donnez-moi le stylo bleu \u00bb, le patient prend imm\u00e9diatement la cl\u00e9, h\u00e9site, regarde le tiroir sans savoir quoi faire, et s&rsquo;arr\u00eate. En revanche, si la m\u00eame consigne est fragment\u00e9e en instructions simples isol\u00e9es, ou si elle lui est pr\u00e9sent\u00e9e par \u00e9crit sur une fiche cartonn\u00e9e, il r\u00e9alise l&rsquo;ensemble de la s\u00e9quence sans la moindre erreur.<\/p>\n<p>Dans les t\u00e2ches de d\u00e9nomination d&rsquo;images, le patient regarde un dessin de rhinoc\u00e9ros. Il d\u00e9clare : \u00ab C&rsquo;est cet animal africain immense avec une \u00e9norme corne sur le nez, une cuirasse de peau \u00e9paisse&#8230; mais son nom m&rsquo;\u00e9chappe compl\u00e8tement \u00bb. Lorsque le clinicien tente une aide phonologique orale en pronon\u00e7ant \u00ab rhi&#8230; \u00bb, le patient n&rsquo;est pas aid\u00e9 et s&rsquo;exclame : \u00ab Non, ce son me perturbe, ne me le dites pas ! \u00bb. En revanche, si le clinicien lui montre la premi\u00e8re lettre \u00ab R \u00bb \u00e9crite sur un papier, le patient s&rsquo;exclame aussit\u00f4t : \u00ab Rhinoc\u00e9ros ! \u00bb.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation neuropsychologique<\/h3>\n<p>Le diagnostic neuropsychologique de l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique requiert une d\u00e9marche m\u00e9ticuleuse combinant des \u00e9preuves d&rsquo;\u00e9valuation du langage et des tests standardis\u00e9s de m\u00e9moire de travail verbale et visuelle. L&rsquo;objectif cardinal de l&rsquo;\u00e9valuation est de mettre en \u00e9vidence la dissociation pathognomonique entre la perception phon\u00e9mique pr\u00e9serv\u00e9e et la r\u00e9tention verbale auditivo-imm\u00e9diate d\u00e9ficitaire.<\/p>\n<p>Le protocole d&rsquo;examen comprend imp\u00e9rativement les \u00e9preuves suivantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>\u00c9preuves de discrimination phonologique :<\/strong> T\u00e2ches de paires minimales orales (ex. : \u00ab pain\/bain \u00bb, \u00ab quille\/guille \u00bb). Dans l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique, cette \u00e9preuve est r\u00e9ussie normalement, \u00e9liminant formellement une surdit\u00e9 verbale ou une aphasie acoustico-gnosique.<\/li>\n<li><strong>Mesure de l&#8217;empan verbal direct et inverse :<\/strong> \u00c9valuation de l&#8217;empan de chiffres et de mots selon l&rsquo;\u00e9chelle de m\u00e9moire de Wechsler (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Wechsler_Adult_Intelligence_Scale\">WAIS \/ WMS<\/a>). Le score auditif est effondr\u00e9 (souvent inf\u00e9rieur ou \u00e9gal \u00e0 3), tandis que l&#8217;empan spatial (blocs de Corsi) se situe dans les normes pour l&rsquo;\u00e2ge.<\/li>\n<li><strong>\u00c9preuve des s\u00e9ries de mots de Louria :<\/strong> Pr\u00e9sentation de deux s\u00e9ries de trois mots concrets (ex. : S\u00e9rie A : \u00ab ciel, for\u00eat, fleur \u00bb ; S\u00e9rie B : \u00ab maison, feu, montre \u00bb). Le patient est invit\u00e9 \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter la s\u00e9rie A, puis la s\u00e9rie B, puis de nouveau la s\u00e9rie A. Les sujets avec atteinte acoustico-mn\u00e9sique pr\u00e9sentent une contamination r\u00e9ciproque massive ou l&rsquo;oubli total de la premi\u00e8re s\u00e9rie sous l&rsquo;effet de l&rsquo;interf\u00e9rence de la seconde.<\/li>\n<li><strong>Compr\u00e9hension syntaxique sous contrainte de charge :<\/strong> Utilisation de sous-tests d\u00e9riv\u00e9s du <em>Token Test<\/em> (test des jetons) ou du test d&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;aphasie MT-86. L&rsquo;ex\u00e9cution des ordres simples est intacte, mais s&rsquo;effondre d\u00e8s que la phrase accumule des adjectifs ou des propositions subordonn\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9nomination orale et comparaison avec l&rsquo;indi\u00e7age :<\/strong> T\u00e2che de confrontation visuelle d&rsquo;images (comme le Test de D\u00e9nomination Orale d&rsquo;Images DO-80). L&rsquo;\u00e9valuateur compare syst\u00e9matiquement l&rsquo;efficacit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9bauche orale (qui \u00e9choue ou perturbe le patient) et de l&rsquo;\u00e9bauche \u00e9crite ou visuelle (qui restaure instantan\u00e9ment la r\u00e9ponse).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance diagnostique pr\u00e9cise de l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique rev\u00eat une port\u00e9e d\u00e9terminante dans la conception des programmes de r\u00e9\u00e9ducation orthophonique et d&rsquo;am\u00e9nagement de l&rsquo;environnement quotidien des patients.<\/p>\n<p>Dans la pratique orthophonique, les techniques traditionnelles de r\u00e9\u00e9ducation des aphasies de Broca ou de Wernicke \u2013 qui reposent fr\u00e9quemment sur la r\u00e9p\u00e9tition intensive guid\u00e9e auditivement ou sur l&rsquo;amor\u00e7age phon\u00e9mique \u2013 se r\u00e9v\u00e8lent inefficaces, voire toxiques pour le patient acoustico-mn\u00e9sique, en augmentant son niveau d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et sa saturation cognitive. La strat\u00e9gie th\u00e9rapeutique doit au contraire s&rsquo;appuyer sur les voies pr\u00e9serv\u00e9es :<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, la prise en charge exploite le transfert visuel. L&rsquo;introduction de supports textuels, de pictogrammes ou d&rsquo;id\u00e9ogrammes permet de contourner le goulet d&rsquo;\u00e9tranglement de la m\u00e9moire auditive. Le patient apprend \u00e0 convertir imm\u00e9diatement l&rsquo;information entendue en images mentales visuelles durables, un processus de recodage cognitif actif qui compense la volatilit\u00e9 de la trace acoustique.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, les orthophonistes structurent l&rsquo;entra\u00eenement par des m\u00e9thodes de d\u00e9sensibilisation \u00e0 l&rsquo;interf\u00e9rence. On commence par stabiliser des paires de mots avec des d\u00e9lais progressifs non occup\u00e9s (silence total), avant d&rsquo;introduire graduellement des distracteurs contr\u00f4l\u00e9s (bruits neutres, puis stimuli linguistiques non pertinents), permettant au patient d&rsquo;accro\u00eetre pas \u00e0 pas sa r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;inhibition r\u00e9troactive.<\/p>\n<p>Sur le plan organisationnel et familial, des directives claires doivent \u00eatre fournies aux proches et aux aidants :<\/p>\n<ul>\n<li>S&rsquo;adresser au patient en phrases courtes et syntaxiquement directes (une seule action par phrase).<\/li>\n<li>Respecter des pauses silencieuses r\u00e9guli\u00e8res de plusieurs secondes entre les \u00e9nonc\u00e9s pour laisser le temps \u00e0 la trace mn\u00e9sique de se consolider.<\/li>\n<li>\u00c9viter imp\u00e9rativement les environnements bruyants (t\u00e9l\u00e9vision allum\u00e9e, conversations crois\u00e9es) lors des \u00e9changes cruciaux, le bruit ambiant agissant comme un destructeur de traces verbales.<\/li>\n<li>Doubler syst\u00e9matiquement les instructions importantes d&rsquo;une trace \u00e9crite (bloc-notes, calendrier, listes visuelles).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les recherches contemporaines en <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neuro-imagerie\">neuro-imagerie fonctionnelle<\/a> et en neuropsychologie exp\u00e9rimentale ont apport\u00e9 un \u00e9clairage fondamental sur les bases neurales du syndrome d\u00e9crit intuitivement par Louria.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes corr\u00e9latives l\u00e9sionnelles utilisant l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) structurelle et le remappage statistique l\u00e9sion-sympt\u00f4me (Voxel-based Lesion-Symptom Mapping ou VLSM) d\u00e9montrent que l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique est \u00e9lectivement associ\u00e9e \u00e0 des l\u00e9sions corticales et sous-corticales touchant le gyrus temporal moyen gauche (aire 21 de Brodmann) et le sillon temporal sup\u00e9rieur moyen, avec parfois une extension vers le gyrus temporal inf\u00e9rieur (aire 20\/37). Ces r\u00e9gions agissent comme des interfaces critiques reliant les aires auditives pures (gyrus de Heschl et aire 22) aux r\u00e9seaux s\u00e9mantiques et aux aires d&rsquo;int\u00e9gration frontale inf\u00e9rieure gauche.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les travaux d&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie \u00e0 haute densit\u00e9 (EEG) et de magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) portant sur le traitement auditivo-verbal ont analys\u00e9 l&rsquo;onde MMN (<em>Mismatch Negativity<\/em>) chez ces patients. Alors que la MMN pr\u00e9coce (associ\u00e9e \u00e0 la d\u00e9tection automatique des contrastes phonologiques acoustiques) est remarquablement pr\u00e9serv\u00e9e, les potentiels \u00e9voqu\u00e9s tardifs li\u00e9s \u00e0 la m\u00e9moire de travail verbale (notamment la composante P300 et le potentiel n\u00e9gatif soutenu de r\u00e9tention) sont drastiquement r\u00e9duits ou absents lors de l&rsquo;accroissement de la charge mn\u00e9sique.<\/p>\n<p>Des recherches notables men\u00e9es par des \u00e9quipes de neuropsychologie cognitive europ\u00e9enne ont valid\u00e9 le postulat selon lequel ce d\u00e9ficit ne constitue pas un probl\u00e8me de r\u00e9cup\u00e9ration globale des donn\u00e9es mn\u00e9siques, mais bien une perte de r\u00e9solution temporelle du stock phonologique. Les donn\u00e9es empiriques confirment que lorsque la vitesse de pr\u00e9sentation des mots est ralentie artificiellement, permettant un intervalle de r\u00e9organisation interne sans bruit acoustique concurrent, le taux de restitution des \u00e9l\u00e9ments lexicaux augmente de fa\u00e7on significative.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et translinguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et l&rsquo;impact clinique de l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique varient sensiblement en fonction des caract\u00e9ristiques phonologiques, prosodiques et syntaxiques de la langue parl\u00e9e par le patient.<\/p>\n<p>Dans les langues \u00e0 morphologie riche et fortement synth\u00e9tiques (telles que le russe, le polonais, le finnois ou l&rsquo;allemand), les relations grammaticales sont cod\u00e9es par des d\u00e9sinences et des d\u00e9clinaisons situ\u00e9es \u00e0 la fin des mots. Chez un patient souffrant d&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique s&rsquo;exprimant dans l&rsquo;une de ces langues, l&rsquo;estompement rapide de la trace acoustique du radical alt\u00e8re fr\u00e9quemment la perception de la terminaison morphologique casuelle ou temporelle, g\u00e9n\u00e9rant un agrammatisme sp\u00e9cifique de fermeture lexicale. Les patients russophones \u00e9tudi\u00e9s par Louria omettaient ou confondaient fr\u00e9quemment les pr\u00e9fixes et suffixes verbaux qui modifient radicalement le sens aspectuel de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9.<\/p>\n<p>Dans les langues \u00e0 syntaxe plus rigide et analytique, comme le fran\u00e7ais ou l&rsquo;anglais, o\u00f9 l&rsquo;ordre des mots d\u00e9termine la fonction (sujet-verbe-objet), le trouble se manifeste de mani\u00e8re pr\u00e9dominante par des confusions s\u00e9mantiques dans les phrases r\u00e9versibles d\u00e9pendantes de la position relative des propositions (par exemple : \u00ab Le camion que le tracteur remorque est vert \u00bb). La trace du premier syntagme nominal ayant disparu au moment o\u00f9 l&rsquo;adjectif attribut arrive \u00e0 l&rsquo;audition, la compr\u00e9hension globale du r\u00f4le des actants s&rsquo;effondre.<\/p>\n<p>Dans le cas des langues tonales (telles que le mandarin ou le vietnamien), o\u00f9 une modulation de hauteur tonale conf\u00e8re \u00e0 un m\u00eame assemblage segmental phon\u00e9mique une signification radicalement diff\u00e9rente, des \u00e9tudes pr\u00e9liminaires sugg\u00e8rent que la perception du ton m\u00e9lodique peut parfois b\u00e9n\u00e9ficier du traitement prosodique par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, att\u00e9nuant dans une certaine mesure la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;ali\u00e9nation du sens lexical par rapport aux langues non tonales.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Bien que le mod\u00e8le de Louria ait pos\u00e9 des fondations cliniques magistrales, le statut nosologique de l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique a fait l&rsquo;objet de vives controverses au sein de la communaut\u00e9 aphasiologique occidentale.<\/p>\n<p>La principale critique, \u00e9mise d\u00e8s les ann\u00e9es 1970 par des aphasiologues anglo-saxons et nord-am\u00e9ricains tenants de la classification de Boston (comme Harold Goodglass et Edith Kaplan), consistait \u00e0 contester l&rsquo;autonomie de cette entit\u00e9 en tant que \u00ab forme d&rsquo;aphasie \u00bb authentique. Pour ces critiques, le tableau clinique acoustico-mn\u00e9sique devait \u00eatre class\u00e9 soit comme une forme r\u00e9siduelle l\u00e9g\u00e8re d&rsquo;aphasie de Wernicke en phase de r\u00e9cup\u00e9ration, soit comme une simple r\u00e9duction de la m\u00e9moire imm\u00e9diate (aphasie de conduction atypique ou d\u00e9ficit mn\u00e9sique pur) sans d\u00e9sorganisation linguistique intrins\u00e8que.<\/p>\n<p>Toutefois, les neuropsychologues cognitivistes ont largement r\u00e9fut\u00e9 cette assimilation simpliste. Il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 que, contrairement \u00e0 l&rsquo;aphasie de conduction \u2013 caus\u00e9e par l&rsquo;atteinte du faisceau arqu\u00e9 ou de la r\u00e9gion pari\u00e9to-temporale gauche et caract\u00e9ris\u00e9e par une production spontan\u00e9e parsem\u00e9e de nombreuses paraphrasies phon\u00e9miques avec conduites d&rsquo;approche articulatoires \u2013, l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique pr\u00e9sente une fluence articulatoire pr\u00e9serv\u00e9e sans paraphasies phon\u00e9miques notables, mais domin\u00e9e par l&rsquo;oubli rapide du signifiant et l&rsquo;anomie d&rsquo;acc\u00e8s lexical.<\/p>\n<p>Une autre controverse r\u00e9currente concerne les fronti\u00e8res exactes entre le stock phonologique pur et le stock s\u00e9mantique \u00e0 court terme. Plusieurs chercheurs contemporains sugg\u00e8rent que le syndrome acoustico-mn\u00e9sique ne touche pas exclusivement la modalit\u00e9 phonologique de surface, mais alt\u00e8re le maintien temporaire des repr\u00e9sentations lexico-s\u00e9mantiques elles-m\u00eames, soulevant la question d&rsquo;une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 sous-jacente des l\u00e9sions au sein du gyrus temporal moyen.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Pour poser un diagnostic rigoureux, il est imp\u00e9ratif de distinguer l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique de plusieurs syndromes neuropsychologiques voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Aphasie acoustico-gnosique (aphasie sensorielle de Wernicke) :<\/strong> Se caract\u00e9rise par une alt\u00e9ration de l&rsquo;ou\u00efe phon\u00e9matique \u00e9l\u00e9mentaire (incapacit\u00e9 \u00e0 discriminer les sons constitutifs de la parole), provoquant une incompr\u00e9hension orale massive et une abondante jargonaphasie, alors que l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique conserve intacte la discrimination phon\u00e9mique.<\/li>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aphasie_de_conduction\">Aphasie de conduction<\/a> :<\/strong> Se distingue par une production orale truff\u00e9e de paraphasies phon\u00e9miques et de tentatives successives de correction (conduites d&rsquo;approche), dues \u00e0 une rupture de transmission entre les aires r\u00e9ceptrices et motrices, tandis que l&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique est marqu\u00e9e par un d\u00e9ficit pur de r\u00e9tention du volume d&rsquo;information auditive sans d\u00e9formation phon\u00e9mique syst\u00e9matique.<\/li>\n<li><strong>Aphasie amn\u00e9sique pure (aphasie anomique) :<\/strong> Se traduit par un manque du mot pr\u00e9dominant au discours spontan\u00e9 et en d\u00e9nomination visuelle, mais sans effondrement drastique de la compr\u00e9hension des phrases longues auditives ni ali\u00e9nation du sens par interf\u00e9rence verbale.<\/li>\n<li><strong>Surdit\u00e9 verbale pure :<\/strong> Trouble s\u00e9lectif de la reconnaissance auditive des sons du langage (les mots sont per\u00e7us comme des bruits inintelligibles), alors que l&rsquo;\u00e9criture, la lecture et l&rsquo;expression orale sont remarquablement normales et que le stock mn\u00e9sique n&rsquo;est pas en cause.<\/li>\n<li><strong>Syndrome amn\u00e9sique hippocampique global :<\/strong> Perte de la capacit\u00e9 \u00e0 encoder de nouvelles informations \u00e0 long terme (amn\u00e9sie ant\u00e9rograde globale), alors que la m\u00e9moire de travail imm\u00e9diate (l&#8217;empan auditivo-verbal \u00e0 court terme mesur\u00e9 dans la seconde) est classiquement pr\u00e9serv\u00e9e, soit exactement l&rsquo;inverse du tableau acoustico-mn\u00e9sique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique repr\u00e9sente un mod\u00e8le neuropsychologique fondamental d\u00e9montrant l&rsquo;interd\u00e9pendance du langage et des op\u00e9rations de la m\u00e9moire de travail auditive. Elle met en relief le r\u00f4le indispensable des zones temporales moyennes de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re dominant dans la stabilisation de la mati\u00e8re verbale sonore.<\/p>\n<p>Les points cardinaux \u00e0 retenir sont :<\/p>\n<ul>\n<li>La perception phon\u00e9mique unitaire est intacte, mais la persistance temporelle de la trace auditive est pathologiquement affaiblie.<\/li>\n<li>L&#8217;empan auditivo-verbal est s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9duit, rendant impossible la r\u00e9tention de s\u00e9quences de phrases ou de listes de mots.<\/li>\n<li>Le patient est hypervuln\u00e9rable \u00e0 l&rsquo;interf\u00e9rence sonore et verbale, ce qui d\u00e9clenche une ali\u00e9nation passag\u00e8re du sens du message re\u00e7u.<\/li>\n<li>La modalit\u00e9 visuo-graphique est remarquablement pr\u00e9serv\u00e9e et constitue le levier fondamental de la r\u00e9habilitation orthophonique.<\/li>\n<li>Sur le plan anatomique, les l\u00e9sions si\u00e8gent typiquement dans le cortex temporal moyen gauche (aire 21 de Brodmann), \u00e0 distance de l&rsquo;aire auditive primaire de Wernicke.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Baddeley, A. (2000). The phonological loop as a language learning device. <em>Psychological Review<\/em>, 107(1), 120-136. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.107.1.120\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.107.1.120<\/a><\/li>\n<li>Baldo, J. V., &#038; Dronkers, N. F. (2006). The role of inferior parietal and temporal cortex in auditory-verbal short-term memory. <em>Neuropsychologia<\/em>, 44(6), 966-973. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuropsychologia.2005.08.014\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuropsychologia.2005.08.014<\/a><\/li>\n<li>Luria, A. R. (1970). <em>Traumatic Aphasia: Its Syndromes, Psychology and Treatment<\/em>. Mouton de Gruyter. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1515\/9783110804799\">https:\/\/doi.org\/10.1515\/9783110804799<\/a><\/li>\n<li>Luria, A. R. (1973). <em>The Working Brain: An Introduction to Neuropsychology<\/em>. Basic Books. <a href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/working-brain-an-introduction-to-neuropsychology\/oclc\/713735\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/working-brain-an-introduction-to-neuropsychology\/oclc\/713735<\/a><\/li>\n<li>Shallice, T., &#038; Warrington, E. K. (1970). Independent functioning of verbal memory stores: A neuropsychological study. <em>Quarterly Journal of Experimental Psychology<\/em>, 22(2), 261-273. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/14640747008401903\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/14640747008401903<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;aphasie acoustico-mn\u00e9sique est un trouble neuropsychologique du langage caract\u00e9ris\u00e9 par la r\u00e9duction de la m\u00e9moire verbale auditive \u00e0 court terme et l&rsquo;instabilit\u00e9 de la trace phonologique, en l&rsquo;absence de d\u00e9ficit de la perception des sons isol\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[31424,46,31106],"tags":[31426,1048,31425,21264,1894,173,27076],"class_list":["post-19432","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-aphasiologie","category-neuropsychologie","category-troubles-du-langage","tag-alexandre-louria","tag-aphasie","tag-aphasie-acoustico-mnesique","tag-boucle-phonologique","tag-memoire-de-travail","tag-neuropsychologie","tag-troubles-du-langage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19432","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19432\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19432"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19432"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19432"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}